Dire, ne pas dire

Vas-tu aller où nous irons ?

Le 8 janvier 2026

Expressions, Bonheurs & surprises

On se demande parfois dans lequel de nos trois groupes classer le verbe aller. Sa terminaison d’infinitif en -er et l’absence de -s à l’impératif singulier inciteraient à le ranger dans le premier groupe, mais ses formes d’indicatif et d’impératif présents vais, vas, va, vont et va (on attendrait des terminaisons en -e, -es, -e, -ent et -e) font qu’on le classe ordinairement dans le troisième groupe. Cela étant, plus que cette question d’appartenance, ce qui en fait un verbe unique en français, c’est sa conjugaison, qui a la particularité d’emprunter ses formes à trois radicaux différents : un radical en ir-, qui sert de base à l’indicatif futur et au conditionnel présent, issu du latin ire et auquel on peut rattacher de nombreux mots français ; un radical en va- ou en vo-, à partir duquel sont formées les 1re, 2e, 3e et 6e personnes de l’indicatif présent, ainsi que la 2e personne du singulier de l’impératif ; un radical en al-, duquel sont tirées toutes les autres formes. Le radical en -ir-, on le voit, est peu productif en ce qui concerne la conjugaison du verbe aller. Pour autant, le français est redevable d’une grande quantité de mots au verbe latin eo, is, ire, ivi, itum, dont est issu ce radical. Parmi ceux-ci, on trouve itinéraire (dérivé du latin iter, « voyage ; chemin »), mais aussi et surtout des termes empruntés à des dérivés de ire. Ainsi le nom ambition nous vient de ambire, un verbe composé à l’aide du préfixe amb-, « de part et d’autre », et qui signifie « aller autour, entourer quelqu’un pour le solliciter », d’où « briguer les honneurs ». Avec le préfixe ex-, « hors de », a été formé le verbe exire d’où vient la forme exit, « il sort », passée telle quelle en français dans les didascalies des pièces de théâtre et dans la langue familière pour mentionner un départ. Le nom exeat, proprement « qu’il sorte », a la même origine. Il désignait naguère la permission accordée par un évêque à un clerc d’aller exercer son ministère dans un autre diocèse que le sien, et il désigne aujourd’hui un document administratif nécessaire, dans certains cas, pour qu’un élève puisse quitter son établissement ou pour qu’un professeur puisse quitter son académie. La préposition sub, « sous », a servi à former subire, « aller sous », et, figurément, « se charger de, supporter, subir », employé en particulier dans des tours juridiques tels que poenam subire, « subir une peine ». Comme subire signifiait aussi « venir à l’esprit » et qu’on associe ordinairement la pensée à la rapidité, à la soudaineté, le participe passé de ce verbe, subitus, s’est chargé des sens de « subit, imprévu, soudain ». Perire, « s’en aller tout à fait, disparaître ; mourir », à l’origine de notre verbe périr, est, lui, construit à partir du préfixe intensif per-. « Mourir » est aussi le sens qu’a d’abord eu le français transir, qui est emprunté du latin transire, « aller au-delà », puis, en latin chrétien, « mourir ». On retrouve la mort dans le nom transi, une sculpture représentant, sur un tombeau, un défunt couché nu, à l’état de cadavre en décomposition ou de squelette. Le sème de la mort est encore présent dans obit, qui désigne à la fois le service religieux célébré à des dates déterminées pour le repos de l’âme d’un défunt, et les honoraires que l’on verse à un prêtre pour la célébration d’un enterrement. Ce nom est emprunté du latin obitus, « arrivée », puis « trépas », lui-même tiré de obire, « s’approcher de, atteindre », rencontré dans des expressions comme diem supremum obire, mortem obire, proprement « atteindre le jour suprême », « arriver à la mort ». De la préposition cum, « avec », le latin a tiré les préfixes com- et co- ; on retrouve le premier dans comitia, qui désigne l’endroit où le peuple se rassemble, « les comices », mais aussi dans comes, comitis, « compagnon de voyage ». Notons au passage que sous le Bas-Empire le comes gagna en importance et devint une personne attachée à la suite de l’empereur, puis, en passant du Bas-Empire au Moyen Âge, et du latin au français, notre comte. Co, le second préfixe tiré de cum, a servi à former le verbe coire, « aller ensemble, se joindre », d’où dérive coitus, « réunion ; accouplement », dont est issu le français coït. Cette liste des composés et dérivés du verbe ire n’est pas exhaustive, mais arrêtons-nous, pour conclure, sur le nom prétérit. Il était employé autrefois en français pour désigner le passé simple ; aujourd’hui, il désigne essentiellement une forme verbale de l’anglais qui peut, selon le contexte, être traduite en français par l’imparfait, le passé simple ou le passé composé. Il doit son nom à la locution latine praeteritum tempus, « temps passé », dans laquelle praeteritum est le participe passé de praeterire, « passer au-delà ».

Venons-en maintenant à notre second radical, va- ou vo-, qui est issu du latin vado, vadis, vadere, « marcher, s’avancer » : il porte en lui une idée de rapidité ou d’agressivité que l’on retrouve dans les formes qui en sont issues, comme evadere, « sortir de, s’échapper », à l’origine du français évasion, et invadere « se jeter sur, envahir », d’où est tiré invasion. La forme latine de ce verbe est restée dans les mémoires en grande partie grâce au Quo vadis ? de l’écrivain polonais Henryk Sienkiewicz et au vade retro me, Satana de l’évangile de saint Marc. Notons que vado et les formes françaises qui en sont issues, vais, vas, va et vont, sont des parents étymologiques du francique wad-, à l’origine, après quelques transformations phonétiques, de notre gué et de l’anglais to wade, « passer à gué » et « attaquer avec énergie ».

Voyons pour terminer le radical al- que l’on retrouve notamment dans l’infinitif. L’étymologie du verbe aller a longtemps fait l’objet de débats, mais, aujourd’hui, on s’accorde généralement à penser qu’il est issu du latin ambulare, « aller et venir, se promener, marcher », probablement par l’intermédiaire d’un commandement militaire Ambulate ! « En avant, marche ! », contracté en Al(l)ate ! De ce verbe dérivent des termes savants comme déambulation, ambulatoire, somnambule, noctambule ou funambule, mais aussi le nom ambulance, qui, avant d’être celui d’une voiture aménagée pour le transport d’un malade ou d’un blessé, était, comme on le lisait dans la 6e édition de notre Dictionnaire, celui d’une « sorte d’hôpital militaire qui suit une armée, ou un corps d’armée, pour en recueillir les malades et les blessés ». C’est aussi de ambulare que sont tirés, de manière un peu moins visible, les mots ambler et amble, qui font référence à l’allure d’un quadrupède avançant en levant en même temps les deux pieds du même côté. On notera que, pour évoquer cette allure, on emploie ordinairement l’expression aller l’amble, qui réunit deux formes remontant au même étymon. Ajoutons pour conclure que le radical -ul-, qui signale un déplacement et qui forme, avec la préposition amb(o)-, le verbe ambulare, est également présent, avec la préposition ex- cette fois, dans le latin exul, « banni, proscrit », à l’origine du français exil.