Après la galette, voyons maintenant les rois. Ce mot s’écrivait jadis, sans doute pour lui conférer encore plus de majesté, roy, mais cette graphie était ordinairement réservée au singulier. Aussi trouvait-on, au début de cet article, dans la 1re édition du Dictionnaire de l’Académie française : Grand Roy. puissant Roy. Roy hereditaire. Roy electif. Roy legitime. les anciens Rois. les Rois d’Assyrie. les Rois d’Israël. les Rois de Juda. les Rois chrestiens. le Roy de France, etc.
Roi est issu du latin rex, lui-même tiré d’une racine indo-européenne reg-,qui indique d’abord le fait de diriger et qui est parente du gothique rik-, qui marque la puissance. Ces racines furent très productives puisqu’on leur doit, entre autres formes, le néerlandais rijks et l’allemand Reich, « royaume », les noms propres Alaric, Frédéric, Henri, Richard, Éric, mais aussi l’adjectif riche. On se gardera bien d’oublier le celtique rîx, que l’on retrouve dans les noms Vercingétorix et Dumnorix, ou le sanscrit rajan, auquel nous avons emprunté, par l’intermédiaire de l’hindi, le terme raja, « roi », que l’on trouve aussi sous les formes rajah et radjah, comme dans maharadjah, proprement « grand [maha] roi ». On peut s’étonner de ne pas trouver dans cette liste de forme grecque parente : cette langue utilise en effet, pour désigner un souverain, les noms anax et basileus. Mais cette absence est sans doute, pour reprendre le mot de Dumézil dans Mythe et Épopée, la « rançon du miracle grec ».
Le latin rex et les formes latines de même origine, comme regere, « diriger en droite ligne », puis « avoir le commandement », et regula, « règle », puis « latte, bâton droit », on l’a vu, ont eu de nombreux collatéraux, mais ils eurent aussi beaucoup de descendants. De regere dérivent en effet erigere, « mettre droit ; ériger », surgere, « mettre debout », auquel nous devons surgir, sourdre et source. C’est encore de regere que nous viennent, plus ou moins directement, « diriger » et « corriger » ; « régime » et « régiment » ; « régie », forme féminine substantivée du participe passé de régir, et « région », emprunté de regio, qui a d’abord désigné les lignes droites tracées dans le ciel par les augures pour en délimiter les parties. On n’oubliera pas non plus « recteur », « correcteur » et « directeur ». De regula enfin sont tirés les mots « règle » et « régulier ».
Toutes ces formes, à l’exception peut-être de sourdre et source, sont assez transparentes et le lien avec leur étymon est bien clair. Mais il en est d’autres pour lesquelles le rapport avec le latin est moins évident. Voyons-en quelques-unes. En passant du latin à l’ancien français, regula a évolué en reille pour désigner une règle ou une barre ; l’anglais nous l’a emprunté pour en faire le nom rail, que nous lui avons emprunté à notre tour, pour désigner chacune des deux bandes de fer ou d’acier poli posées parallèlement sur des traverses et qui constituent une voie ferrée. En passant de l’ancien français au moyen français, ce même reille a donné rille et a pris le sens de « longue bande de lard ». De ce rille, aujourd’hui disparu, sont dérivés le nom rillettes, mais aussi, le moins connu rillons. Ces derniers étaient chers à Balzac, qui, à leur sujet, faisait dire à Félix de Vandenesse dans Le Lys dans la vallée : « Si j’en entendis parler avant d’être mis en pension, je n’avais jamais eu le bonheur de voir étendre pour moi cette brune confiture sur une tartine de pain. » Le moyen néerlandais avait tiré du latin regula le nom regel, « rangée, ligne droite ». Nous le lui avons emprunté en le modifiant légèrement pour en faire notre rigole. C’est encore à ce regula, décidément fort fécond, que nous devons notre adjectif bariolé. Celui-ci est en effet formé à l’aide des participes passés barré, au sens de « rayé », et riolé, de même signification. Riolé est tiré de l’ancien français riule (emprunté par nos amis anglais sous la forme rule), qui désignait, entre autres choses, une règle servant à régler le papier.
Voyons, pour conclure, une étrange particularité du nom roi. On a vu au début de cet article qu’il a existé, à côté des monarchies héréditaires, des monarchies électives. Les grands du royaume se choisissaient un roi, qui était primus inter pares, le premier entre des égaux. Et il est des cas où premier, au sens de « qui l’emporte sur les autres en importance, en qualité, en dignité », est un équivalent de roi. On peut ainsi dire que l’or est le premier des métaux ou que l’or est le roi des métaux. Mais pour que cette équivalence fonctionne, il importe que le complément de roi soit un terme positif, sinon, c’est avec dernier que permutera roi, puisqu’on peut dire, pour désigner le même individu, que c’est le roi des imbéciles ou le dernier des imbéciles, mais jamais qu’il est le premier des imbéciles. Ce type de locution, roi des imbéciles, roi des idiots, etc., étant sans doute un héritage des carnavals du Moyen Âge durant lesquels était élu un roi des fous.