Dire, ne pas dire

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Une remise de moins 10 %

Le 6 octobre 2022

Emplois fautifs

Le nom remise désigne, entre autres, un rabais, une réduction sur un prix. On lit dans la 9e édition de notre Dictionnaire : « Obtenir, consentir dix pour cent de remise sur le prix de vente ». Après cette remise, le prix sera de 10 % moins élevé qu’il ne l’était auparavant. Mais il convient de rappeler, en mêlant arithmétique et français, que si le prix final s’obtient bien en faisant une soustraction (prix de départ moins x euros), la remise est une somme positive : sur cent euros, on fera une remise de 10 euros et non de moins 10 euros. Ce qui vaut pour les nombres vaut aussi pour les pourcentages. On dira donc Une remise de cent euros, de dix pour cent et non Une remise de moins cent euros, de moins dix pour cent.

« Au pied » ou « Aux pieds » ?

Le 6 octobre 2022

Emplois fautifs

Quand l’expression au pied de signifie « dans la partie inférieure de, au bas de », le nom pied reste au singulier. On écrira donc au pied de la montagne (c’est d’ailleurs à cette locution que le Piémont doit son nom), au pied de l’arbre, sans oublier le fameux c’est au pied du mur que l’on voit le maçon. On emploie bien sûr le pluriel quand le nom pied a son sens propre et que le contexte l’impose : Vercingétorix déposa ses armes aux pieds de César ; le chien dormait aux pieds de son maître ; sauter à pieds joints. Rappelons pour conclure que dans la locution à pied, le nom pied indique un moyen de déplacement et reste donc au singulier : elle est venue à pied ; la course à pied. Sur ce modèle, on peut aussi écrire à ski, même si la forme à skis se rencontre également.

« L’idée que Michel s’est fait » ou « L’idée que Michel s’est faite » ?

Le 6 octobre 2022

Emplois fautifs

On écrit L’idée que Michel s’est faite car, lorsqu’un verbe pronominal admet un complément d’objet direct (C.O.D.), l’accord du participe passé se fait comme lorsqu’un verbe transitif direct est employé avec l’auxiliaire avoir, c’est-à-dire avec ledit C.O.D. s’il est placé avant le verbe. Dans la phrase en question, le C.O.D. est le pronom relatif que, qui a pour antécédent le nom féminin idée. Si le complément d’objet direct est postposé, le participe passé restera invariable : Vous vous êtes fait d’inutiles frayeurs.

Être en charge de

Le 6 octobre 2022

Néologismes & anglicismes

L’expression anglaise to be in charge of est correcte dans la langue de Shakespeare, mais il convient de ne pas la traduire mot à mot en français. On ne dit pas en effet Il est en charge de ce projet mais Il a la charge de ce projet ou Il est chargé de ce projet. On évitera d’autant plus ce tour qu’il entraîne la prolifération d’autres formes tout aussi incorrectes comme Être en capacité de et Être en responsabilité.

on dit

on ne dit pas

Il a la charge, il est chargé de cette étude

Avoir la capacité, être capable d’agir, de comprendre

Cet homme politique a des responsabilités, exerce des fonctions importantes

Il est en charge de cette étude

Être en capacité d’agir, de comprendre


Cet homme politique est en responsabilité

 

« Connexion » au sens de « Relation, contact »

Le 6 octobre 2022

Néologismes & anglicismes

En 1971, le film américain The French Connection (La Filière française, au Québec) reçut cinq Oscars mais il causa quelques dommages à la langue française. Le premier arriva très vite. On oublia trop souvent que connexion, qui désigne le fait d’être connexe, était emprunté du latin connexio et non dérivé du verbe connecter, et la graphie « connection » se répandit. Le second fut un peu plus long à se faire sentir : ce mot est aujourd’hui employé, particulièrement dans le milieu professionnel, avec le sens de « lien », de « relation », de « contact ». Il s’agit là d’un anglicisme à proscrire et l’on ne dira pas Il a de nombreuses connexions (ni bien sûr connections !) dans le milieu du cinéma, mais Il a de nombreuses relations, de nombreux liens dans le milieu du cinéma.

« Privilégier » au sens de « Préférer »

Le 6 octobre 2022

Extensions de sens abusives

Les verbes privilégier et préférer sont assez proches par le sens et supposent l’un et l’autre une forme de choix, d’élection ; dans certains cas ils sont synonymes, mais il convient de rappeler qu’ils ne se construisent pas de la même façon. Préférer s’emploie généralement avec deux compléments, le second étant introduit par la préposition à, tandis que privilégier s’emploie seul. On ne dira donc pas Il faut privilégier le vélo à la voiture mais Il faut privilégier le vélo ou Il faut préférer le vélo à la voiture.

Être en promesse de famille

Le 6 octobre 2022

Bonheurs & surprises

« Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille / Applaudit à grands cris », nous dit Victor Hugo, mais le temps de la naissance est précédé de celui de la grossesse. La langue s’est plu à nommer ce dernier en créant des expressions allant du plus trivial au plus poétique. On a dit en Vendée, et ce tour s’est largement répandu, être en promesse de famille. On entend, dans d’autres régions, être en attente de famille ; en Belgique on emploie avoir des espérances, expression qui avait un tout autre sens dans les romans des xixe et xxe siècles, puisqu’elle signifiait « attendre un héritage ». En Normandie, on dit d’une femme enceinte qu’elle a acheté un héritier. Le ventre arrondi est souvent comparé à un ballon, d’où des tours comme attraper le ballon, avoir du ballon ou le ballon, ou même, au Québec, avoir sa butte, être en balloune. Sur le modèle de tomber malade s’emploie fréquemment l’expression tomber enceinte, mais nos amis québécois disent tomber en famille et parlent de la grossesse comme d’une belle maladie. La langue populaire aime aussi à lier cette grossesse à l’ingestion de quelque aliment et emploie des expressions comme elle a avalé un pépin, un rude pépin, elle a gobé une pomme, voire, plus familièrement, elle a sucé son crayon, elle a une côtelette dans le buffet ou un petit salé sous le tablier. Puisque nous évoquons la nourriture, rappelons que nous avons emprunté à l’anglais to have a bun in the oven pour en faire « avoir un pain dans le four ». On évoque aussi parfois la grossesse comme un état que l’on souhaiterait, pour un temps au moins, dissimuler : la langue en rend compte avec des formes comme avoir un polichinelle (ou un mouflet) dans le tiroir (ou sous le tablier) et avoir un moussaillon dans la cale. Comme nous parlons de grossesse, on se gardera d’oublier la locution verbale être grosse, à laquelle une langue soutenue ajoute « des œuvres de » pour désigner le père. Si on trouve dans notre Dictionnaire : « Elle était alors grosse de son premier enfant », on y lit aussi que « figurément, gros de se dit de ce qui porte en puissance d’autres choses à venir ». Nous en avons un bel exemple dans ces vers de La Mort de Philippe II, de Verlaine :

« La figure du Roi, qu’étire la souffrance,

À l’approche du fray [c’est-à-dire de la communion] se rassérène un peu

Tant la religion est grosse d’espérance ! »

Une langue triviale remplace ordinairement être grosse par être en cloque ou, moins souvent, par gondoler de la devanture et, pour évoquer l’origine de la grossesse, se faire engrosser ou encloquer quand elle ne dit pas être tombée sur un clou rouillé. La natalité ayant souvent été encouragée par les gouvernements, des expressions comme travailler pour Marianne ou, plus fréquemment, travailler pour la France ne surprennent pas. Dans ces derniers cas, le sujet de l’expression est plus souvent le nom du père de l’enfant à naître que celui de la mère. Et, puisque l’on réunit travail et grossesse, on rappellera pour conclure que le nom prolétaire est emprunté du latin proletarius, qui désignait à Rome un citoyen de la dernière classe, dont on estimait qu’il n’était utile à la nation que par les nombreux enfants (proles) qu’il lui donnerait.

Les enfants, cessez de parler !

Le 6 octobre 2022

Bonheurs & surprises

Cette injonction, on l’a souvent entendue ; or, elle est étymologiquement fort étonnante. Le nom enfant est en effet emprunté du latin infans, mot composé à l’aide du préfixe négatif in- et du participe présent du verbe fari, « parler ». L’enfant, ou plutôt l’infans, est donc théoriquement, puer nescius fari, « un enfant qui ne sait pas encore parler ». Dans son ouvrage De La Langue latine, Varron fait cette précision : « L’homme commence à parler dès qu’il articule un mot qui a du sens. Jusque-là l’homme est infans (il ne parle pas) ». Et notre auteur donne au verbe fari une origine onomatopéique, puisqu’il considère que cette forme imite les premiers babils. La locution nescius fari s’employait aussi à Rome pour désigner un tout jeune enfant. Ainsi dans son Ode à Apollon, Horace écrit, pour montrer jusqu’où va la rage destructrice d’Achille après la prise de Troie, « Nescios fari pueros Achivis / Ureret flammis » (« Il eût brûlé dans les flammes allumées par les Achéens des enfants qui ne savaient pas encore parler »). Signalons aussi que dans ses traités de rhétorique, comme L’Orateur, De l’orateur ou Brutus, Cicéron emploie volontiers infans pour qualifier celui qu’il estime ne pas savoir parler ou n’avoir aucune éloquence.

Fari est tiré d’une racine indo-européenne, qui se retrouve sous les formes fa- en latin et phê- ou pha- en grec, et à laquelle nous sommes redevables d’un grand nombre de mots, tous liés à la parole. C’est au grec que nous devons blasphème, euphémisme et prophète. C’est de cette même racine phê- que le plus célèbre des Cyclopes, Polyphème, tire son nom ; dès l’Antiquité, on a d’ailleurs débattu pour savoir s’il fallait donner à ce nom un sens actif, et faire de Polyphème celui qui parlait beaucoup, ou un sens passif, et en faire alors celui dont on parlait beaucoup. La forme pha- a donné aphasie, un mot construit comme l’est le latin infans, à l’aide du préfixe privatif a- et d’un radical exprimant l’idée de parler.

Chez les Latins, à côté d’infans, on rencontre facundus, qu’on rapprochait de fecundus, l’homme disert étant fécond en paroles, et que dans De La Langue latine, Varron glose ainsi : « qui facile fantur facundi dicti » (« ceux qui parlent facilement sont appelés faconds »). Cet adjectif, facond, a presque entièrement disparu aujourd’hui, contrairement au nom faconde, mais on le trouvait dans le Dictionnaire de Nicot et chez quelques auteurs du xixe siècle.

Le participe passé de fari a donné un nom, fatum, « destin », d’où sont issus le portugais fado et le français fée, et qui est parent, car tiré de la même racine indo-européenne, de l’allemand Bann, « sort », et de l’anglais boon, « prière pour obtenir une faveur », puis « faveur, aubaine ». C’est à fatum que nous devons aussi l’adjectif fatidique, proprement « celui qui dit le destin ». L’origine de ce nom est intéressante puisqu’elle nous montre toute la puissance que l’on accordait aux mots, car ce qui est dit par un augure ou un personnage de haut rang, et cela est un ressort de la tragédie antique, s’accomplira.

Pour conclure, revenons une fois encore au monde de l’enfance en précisant que les Latins l’associaient au fatum. Varron nous dit en effet que le fatum, « le destin, la destinée », est déterminé par l’époque de la vie, choisie par les Parques, où l’enfant commence à parler (fari).