Dire, ne pas dire

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En premier ou En première ?

Le 7 juillet 2022

Emplois fautifs

La locution En premier s’emploie de manière adverbiale. À ce titre, elle reste invariable. C’est donc une faute de dire Elle est arrivée en première, on doit dire Elle est arrivée en premier ou Elle est arrivée première (premier est ici adjectif et varie donc en genre et en nombre) ou encore Elle est arrivée la première (la première est un adjectif substantivé et est donc également variable). Tout cela vaut aussi, bien sûr, avec dernier.

on dit, on écrit

on ne dit pas, on n’écrit pas

Elles sont parties en dernier, les dernières

Ils ont terminé premiers, en premier

Elles sont parties en dernières

Ils ont terminé en premiers

En vrai pour En réalité

Le 7 juillet 2022

Emplois fautifs

Les prépositions peuvent introduire des noms (venir de province) ou des groupes nominaux (cela date d’une petite semaine) et parfois des adverbes (cela ne date pas d’hier, venir de loin). L’usage accepte aussi que les prépositions soient suivies de certains adjectifs substantivés : s’inscrire en faux ; parcourir la ville de long en large ; auriez-vous ce modèle en bleu ?, mais cet emploi ne doit pas être étendu à tous les adjectifs substantivés : on évitera ainsi le tour en vrai car nombre de locutions comme en réalité, en fait, à dire vrai, qui ont le même sens, sont déjà parfaitement implantées dans l’usage, et l’on bannira également, quand sera passé le temps des jeux de l’enfance, pour de vrai et pour de faux.

on dit

on ne dit pas

En réalité, en vérité, en fait, je n’ai pas grand-chose à lui reprocher

À dire vrai, il s’entend plutôt mal avec son père

Cet exercice n’est pas très difficile, au fond, à bien y regarder

En vrai, je ne n’ai pas grand-chose à lui reprocher

En vrai, il s’entend plutôt mal avec son père

Cet exercice n’est pas très difficile, en vrai.

 

Et autres…

Le 7 juillet 2022

Emplois fautifs

Quand l’adjectif indéfini autres est employé à la fin d’une énumération de noms désignant des êtres ou des objets de même nature, il doit être suivi d’un hyperonyme qui les englobe tous. On dira ainsi des chats, des tigres, des lions et autres félins et non des chats, des tigres, des lions et autres pumas. On se gardera également de terminer ce type de proposition par la seule forme et autres.

on dit

on ne dit pas

Une réunion de boulangers, charcutiers et autres artisans de bouche

Des pommes, des poires, des prunes et autres fruits

Une réunion de boulangers, charcutiers et autres poissonniers

Des pommes, des poires, des prunes et autres

Le narratif, le narrative

Le 7 juillet 2022

Néologismes & anglicismes

Le mot anglais narrative peut être un adjectif signifiant « narratif » ou un nom, forme substantivée de l’adjectif (avec l’ellipse de story), signifiant « histoire, récit ». On évitera donc les formes le narratif et le narrative employées en lieu et place de termes comme récit, histoire, narration.

on dit

on ne dit pas

Le récit des évènements

L’histoire de sa vie, son histoire

Le narratif des évènements

Le narrative de sa vie, son narrative

Pauvre été

Le 7 juillet 2022

Néologismes & anglicismes

Le retour de l’été amène paradoxalement l’effacement de ce nom dans de nombreuses échoppes où ne sont pas proposées des collections estivales ou des ventes estivales, mais où l’on invite à faire du « summer shopping » et à s’intéresser à la « summer collection ».

Ce mot n’est pas le seul à souffrir : le verbe visiter se voit, dans nombre de villes, de villages ou d’organismes officiels faisant leur éloge, amputé de sa terminaison et Visitez s’efface maintenant au profit d’un visit qui, gageons-le, ne fera pas croître le nombre de visiteurs.

Chemineau, Cheminot

Le 7 juillet 2022

Extensions de sens abusives

Certaines extensions de sens abusives peuvent conduire à la création de termes nouveaux. Ainsi des termes chemineau et cheminot, qui sont parents étymologiquement et sont presque contemporains. Le premier, attesté dès 1867, a d’abord désigné un ouvrier qui suivait l’installation des voies de chemin de fer et qui s’occupait des travaux de terrassement. Chemineaux a ensuite désigné de pauvres vagabonds courant les chemins à la recherche de quelque besogne ou de quelque aumône qui leur permettrait de subsister. Les manuels scolaires de l’école primaire consacraient naguère quelques pages à la dure vie de ces pauvres hères, semblables aux personnages décrits par Harry Martinson dans La Société des vagabonds. Cette extension de sens explique qu’il a fallu trouver un autre terme, neutre, pour désigner les employés du chemin de fer. Ce qui fut fait en 1899 avec le nom cheminot.

Effectuer au sens de Recevoir

Le 7 juillet 2022

Extensions de sens abusives

Nous avons rappelé récemment qu’il ne fallait pas employer la forme je me vaccine en lieu et place de la tournure factitive je me fais vacciner. Nous pouvons signaler aujourd’hui une erreur assez semblable concernant le verbe effectuer. Ce dernier signifie « exécuter, réaliser, accomplir une opération qui peut présenter certaines difficultés », ce qui suppose donc une participation active du sujet de ce verbe. On ne l’emploiera donc pas, comme on l’entend en ce moment dans le contexte épidémique, au sens de « recevoir (un vaccin), se faire injecter (un vaccin) » et on veillera à ne pas dire Trente millions de Français ont effectué leurs trois doses de vaccin mais bien Trente millions de Français ont reçu leurs trois doses de vaccin.

Imbécile ver de terre… amoureux d’une étoile

Le 7 juillet 2022

Bonheurs & surprises

Dans les Pensées, Pascal présente l’homme comme un « imbécile ver de terre ». Si nous cernons désormais mieux l’homme, nous ne connaissons guère plus le ver. Et force est d’avouer que la première édition de notre Dictionnaire ne nous est pas d’un très grand secours. Cet animal y est présenté comme un « Petit insecte rempant, qui n’a ny vertebres, ny os ». Cela est confirmé à l’article Insecte, où on lit : « Se dit de plusieurs especes de petits animaux qu’on croit moins parfaits que les autres. Les mousches, les fourmis, les puces, les vers, &c. sont des insectes. » Un siècle plus tard, le Dictionnaire de Féraud ne dit rien d’autre : « Les vers, les fourmis, les mouches, les hannetons sont des Insectes. » Au xixe siècle, Larousse donne les causes de cette confusion :
« Le mot ver n’a pas de signification précise dans le langage de la science moderne ; on l’appliquait autrefois, et dans la simple conversation on l’applique encore, à des espèces diverses qui n’ont, ou semblent n’avoir ni pattes, ni ailes, ni écailles, qui vivent dans la terre, dans les substances corrompues, dans les intestins de beaucoup d’animaux, et qui souvent ne sont que des larves d’insectes. »

Si nous passons de ver à son dérivé vermine, nous pourrons ajouter à cette liste des petits rongeurs. Pour Nicot, en effet, ce nom désigne « Toute sorte de petites bestes qui s’engendrent de pourriture, comme poux, pulces, souris et rats ». La comparaison des langues rend compte de ce fait puisque nos amis allemands appellent Bücherwurm (« ver des livres ») notre rat de bibliothèque. Au xvie siècle, Ambroise Paré (xxiv, 3) ajoutait à la vermine « Crapaux et viperes ».

Le ver nous intéresse aussi parce qu’on l’a longtemps considéré comme une preuve de la génération spontanée. Diderot écrit ainsi dans Le Rêve de d’Alembert : « L’éléphant, cette masse énorme, organisée, le produit subit de la fermentation ! Pourquoi non ? Le rapport de ce grand quadrupède à sa matrice première est moindre que celui du vermisseau à la molécule de farine qui l’a produit... Mais le vermisseau n’est qu’un vermisseau... C’est-à-dire que la petitesse qui vous dérobe son organisation lui ôte son merveilleux. »

Cette croyance dans la génération spontanée des vers était alors fort répandue. Les dictionnaires en témoignent en précisant d’où s’engendrent tous ces animalcules. Ainsi, à l’article Ver de son Thresor de la langue francoyse, Nicot présente : « Un ver qui s’engendre au bois… ; un ver qui naist et s’engendre de la terre… ; des vers qui naissent dedans le ventre… ; un petit ver qui naist seulement où le lion est engendré et est de telle force, que si le lion le mange, il meurt incontinent [Notons que ce dernier ver, connu d’Aristote et d’Élien, nous est présenté par Pline, dans son Histoire naturelle, comme “un petit animal appelé léontophonos (proprement ‘tueur de lion’) et qui ne se trouve que là où se trouve le lion : cette bête formidable […] expire sur le champ s’il goûte sa chair ; aussi brûle-t-on le corps du léontophonos et on saupoudre de cette cendre comme d’une farine des morceaux de chair qui sont un appât pour le lion et qui lui donnent la mort tant cet animal est funeste. Ainsi le lion le hait non sans raison, l’écrase quand il le voit et le tue sans le mordre. L’autre pour se défendre lâche son urine, elle aussi mortelle pour le lion”]. »

Le ver, on l’a vu avec Pascal, était considéré comme un symbole de petitesse. Il l’était depuis fort longtemps puisque, dans une lettre, saint Augustin écrit, reprenant presque mot à mot le verset 7 du psaume 21 de la Bible : « Ego sum vermiculus et non homo » (« Moi, je suis un petit ver et non un homme »). On notera avec amusement que si ce diminutif vermiculus est à l’origine de notre vermisseau, il l’est aussi de vermeil ou encore de vermicelle.

C’est ce même ver qui reviendra sous la plume de Victor Hugo qui lui redonnera toute sa noblesse en l’employant dans une déclaration d’amour restée célèbre :

« Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là

Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;

Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ;

Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut ;

Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. » (Ruy Blas, II, ii.)

Voiture a-t-il sauvé le Car ?

Le 7 juillet 2022

Bonheurs & surprises

En 1984, l’université de Stockholm fit paraître un Vocabulaire du roman français qui établissait, à l’aide de vingt-cinq romans contemporains, une liste des mots les plus fréquents de notre langue. La conjonction car y occupait la deux cent vingt-troisième place. Ce monosyllabe, issu du latin qua re, proprement « par cette chose », revenait de loin puisque, trois siècles et demi plus tôt, Le Roy de Gomberville, qui accueillit plusieurs fois ses confrères académiciens chez lui, souleva une vive discussion en demandant à l’Académie de le proscrire. Gomberville se faisait d’ailleurs gloire de ne jamais l’avoir utilisé dans les cinq volumes de son roman Polexandre – Pellisson, qui, lui, défendait cette conjonction de coordination, signalait en avoir trouvé trois occurrences (en fait, Gomberville l’a employée quinze fois dans la première partie de son roman, et l’a même placée en tête de phrase : « Mais ici je trouve une nouveauté qui sans mentir est digne d’étonnement. Car qui pourra voir sans admiration… »). La majorité des académiciens combattirent Gomberville ou se désintéressèrent de cette question, mais l’idée se répandit dans l’opinion que cette volonté de chasser car de notre langue, au prétexte que ce mot était, selon Gomberville, trop vieux et trop « gotique » (au sens péjoratif de « moyenâgeux »), était celle de l’Académie dans son entier. Saint-Évremond en fit la matière d’une pièce, parue en 1650, La Comédie des académiciens. Elle nous intéresse à plus d’un titre. D’abord parce qu’on y voit que la plupart des académiciens n’étaient pas de l’avis de Gomberville, mais aussi parce que l’auteur signale d’autres termes qui furent menacés de proscription comme or, vindicte, dispute, angoisse, blandices, pour ce que (aussi écrit, sur le modèle de parce que, pource que), d’autant, détracter, los, etc. Ceux qui s’opposaient à l’effacement de car se prévalaient du royal Car tel est notre bon plaisir, formule par laquelle, depuis Charles VII, qui régna de 1422 à 1461, se concluaient les lettres patentes des souverains de France. En témoignent ces six vers, mis dans la bouche de trois académiciens :

« Je suis fort bon sujet, et le serai toujours ;
Prêt de mourir pour car, après un tel discours » (Gombaud).
« Du car viennent des lois : sans car, point d’Ordonnance ;
Et ce ne serait plus que désordre et licence » (Desmarets).
« Il faudra modérer cet indiscret pourquoi,
Et révérer le car, pour l’intérêt du Roi » (Serisay).

Le mal était pourtant fait et l’Académie acquit la réputation d’avoir voulu abolir cette conjonction. En témoigne la charade suivante, extraite de l’ouvrage, paru en 1786, de l’abbé Sémillard des Ovillers et intitulé Manuel des oisifs, contenant sept cents folies et plus… :

« Les Quarante jurerent,

Le premier condamnèrent,

Non sans appel heureusement.

Ou d’ivoire ou d’Ebène

L’autre, que doigts légers mettent en mouvement,

Est l’ame du son, plaît, flatte agréablement.

Enfans de Mars avec gloire, avec peine,

Vous portez le tout lestement. »

Parmi les plus ardents défenseurs de cette pauvre conjonction, il y eut un autre académicien, Vincent Voiture, qui nous permet de conclure avec ce plaidoyer qu’il mit en tête d’une lettre adressée, en 1637, à mademoiselle de Rambouillet :

« Car étant d’une si grande considération dans notre langue, j’approuve extrêmement le ressentiment que vous avez du tort qu’on lui veut faire ; et je ne puis bien espérer de l’Académie dont vous me parlez, voyant qu’elle se veut établir par une grande violence ; en un temps où la fortune joue des tragédies par tous les endroits de l’Europe, je ne vois rien si digne de pitié que quand je vois que l’on est prêt de chasser et faire le procès à un mot qui a si utilement servi cette monarchie et qui, dans toutes les brouilleries du royaume, s’est toujours montré bon français ; pour moi, je ne puis comprendre quelles raisons ils pourront alléguer contre une diction qui marche toujours à la tête de la raison et qui n’a point d’autre charge que de l’introduire ; je ne sais pour quel intérêt ils tâchent d’ôter à car ce qui lui appartient, pour le donner à pour ce que, ni pourquoi ils veulent dire avec trois mots ce qu’ils peuvent dire avec trois lettres. »