Dire, ne pas dire

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Attendez que l’eau bout ou boue

Le 2 juin 2022

Emplois fautifs

Les verbes en -ouillir du français sont bouillir et ses dérivés, mais ces derniers ne sont guère en usage. Cette rareté explique sans doute que la conjugaison de ce verbe est mal connue et que, à certains temps ou modes, les formes à employer nous semblent étranges, voire incorrectes, et qu’on leur en préfère parfois d’autres, fautives mais plus habituelles à l’oreille. Il convient alors de rappeler que ce verbe fait bouillent à la 3e personne du pluriel au présent de l’indicatif et du subjonctif, bouille aux 1re et 3e personnes, bouilles à la 2e personne du singulier du subjonctif présent. On dit donc Attendez que l’eau bouille et non Attendez que l’eau bout ou boue (mais on dit bien sûr, au présent de l’indicatif, L’eau ne bout pas encore). C’est en employant les formes correctes qu’on les sauvera de l’oubli et qu’on les fera vivre.

on dit, on écrit

on ne dit pas, on n’écrit pas

Ils bouillent d’impatience en attendant les résultats

Servez le café avant qu’il ne bouille

Ils bouent d’impatience en attendant les résultats

Servez le café avant qu’il ne bout, qu’il ne boue

C’est le plus bel exploit qu’il n’ait jamais réalisé

Le 2 juin 2022

Emplois fautifs

L’adverbe de temps jamais s’emploie essentiellement aujourd’hui en corrélation avec la particule négative ne et signifie « en aucun temps » : on n’a jamais rien vu de pareil ; je n’en avais jamais entendu parler ; jamais homme ne fut plus serviable. Mais cet adverbe signifie aussi « en un temps quelconque, à un moment, en un jour quelconque » : elle m’est plus chère que jamais ; si vous venez jamais me voir, je vous montrerai ma collection ; j’ignore s’il a jamais affirmé cela. Quand jamais a ce sens positif, on ne doit pas l’employer avec la négation ne, ce qui commence hélas à se faire, en particulier dans des phrases à valeur comparative exprimant le plus haut degré. On ne dira donc pas C’est le plus bel exploit qu’il n’ait jamais réalisé, puisque cet exploit a été réalisé, mais bien C’est le plus bel exploit qu’il ait jamais réalisé.

on dit

on ne dit pas

C’est ce qu’on pourra jamais dire de plus convaincant

Voilà le plus abouti des romans qu’il ait jamais écrits

C’est ce qu’on ne pourra jamais dire de plus convaincant

Voilà le plus abouti des romans qu’il n’ait jamais écrits

Si l’on puit dire

Le 2 juin 2022

Emplois fautifs

L’expression si l’on peut dire commence à être remplacée, à tort, par une forme voisine si l’on puit dire, tirée sans doute de si je puis dire. Rappelons donc que, depuis plus de cinq siècles, puit est une forme incorrecte, même si, dans Le Bon Usage, Grevisse en signale un emploi chez Claudel, qui écrivait dans un article du Figaro littéraire, en 1953 : « Face à l’ouragan il me manquait encore l’horreur et la joie sous mes pieds de ce bateau pourri qui n’en puit plus et qui craque et qui s’effondre. » Ce qui n’en puit plus semblant être le résultat du croisement de je n’en puis mais et d’il n’en peut plus. Rappelons aussi qu’en ancien français la forme canonique de la 3e personne du singulier du verbe pouvoir est « il puet ». Certes, à cette époque, l’orthographe était mal fixée et l’on trouvait parfois il puit. On lit ainsi dans un texte médiéval, Les Sept Péchés capitaux : « Celuy qui ne se puit aydier, Doit ons aidier, ce m’est auis » (« Celui qui ne peut s’aider, il me semble qu’on doit l’aider »). Mais cette forme présentait l’inconvénient d’être semblable à la 3e personne du verbe puir, « puer ». On lit dans un texte de la même époque : « Car il puit plus vilaynement que un fumers pourriz tout plain de fiens » (« Car il pue plus salement qu’un fumier pourri plein de fiente »). Cette proximité a fortement contribué à la disparition de puit comme forme de la conjugaison du verbe pouvoir.

« À deux kilomètres » ou « Dans deux kilomètres »

Le 2 juin 2022

Emplois fautifs

Les prépositions à et dans peuvent s’employer pour introduire un complément de lieu, mais selon qu’on utilise l’une ou l’autre, la manière dont on envisage ce complément n’est pas exactement la même. Avec à, le complément est perçu comme un point dans l’espace, tandis que, avec dans, il est perçu dans son extension. Si ce complément est une distance, on emploiera à pour indiquer la distance séparant le point pris comme référence du point à atteindre, tandis que si l’on emploie dans, on insistera sur la distance à parcourir avant d’atteindre le point souhaité. On dira ainsi Sa maison est à deux kilomètres du village, mais Dans deux kilomètres vous arriverez au village. On se gardera également de dire À six cents mètres, tournez à droite quand il est nécessaire d’user de la préposition dans (Dans six cents mètres, tournez à droite). Cette remarque vaut aussi pour les cas où la distance est exprimée par une unité de temps : Il habite à vingt minutes du village, mais Dans vingt minutes, vous serez au village.

Carpet bombing, carpet bombers

Le 2 juin 2022

Néologismes & anglicismes

Le bombardement systématique de certaines zones est lié au développement des bombardiers. Cette technique est parfois appelée « bombardement de saturation », mais l’usage préfère l’expression plus imagée « tapis de bombes ». Celle-ci est née au cours de la Seconde Guerre mondiale pour traduire l’expression anglo-américaine carpet bombing, et s’est répandue durant la guerre du Vietnam. Carpet bombing revient, hélas, dans l’actualité avec la guerre en Ukraine, mais il n’est pas judicieux de l’utiliser dans les commentaires en français sur ce conflit, et encore moins sous sa forme remaniée carpet bombers, qui semble une retraduction fautive de notre « tapis de bombes ».

« Paquet » au sens « d’Ensemble, série »

Le 2 juin 2022

Néologismes & anglicismes

Les sens des mots anglais pack et package sont plus variés que ceux du français « paquet ». Ainsi, si pour parler d’un ensemble de mesures gouvernementales ou administratives, l’anglais peut employer le nom package, le français utilisera les mots « ensemble », « série », « lot » ou encore « train », plutôt que « paquet » ; on ne dira donc pas Les États ont prévu un nouveau paquet de sanctions, mais Les États ont prévu un nouveau train, une nouvelle série de sanctions.

« Délai rapide » au sens de « Bref délai, court délai »

Le 2 juin 2022

Extensions de sens abusives

Le mot délai désigne le temps nécessaire à l’accomplissement d’un acte. On dit qu’on accorde, qu’on demande, qu’on fixe un délai. On peut avoir un délai de trois jours, d’un mois. Le délai devient ainsi un intervalle de temps, et même s’il peut nous arriver de trouver que le temps passe plus ou moins vite, on évitera d’employer le syntagme « délai rapide » puisque le délai, comme toutes les durées, peut être long ou bref, mais non rapide ou lent.

« Échappatoire » au sens d’ « Issue de secours »

Le 2 juin 2022

Extensions de sens abusives

Le nom échappatoire désigne un subterfuge, un moyen adroit et subtil de se tirer d’embarras : trouver une échappatoire ; répondre à une question difficile par une échappatoire. Par extension, il désigne aussi un moyen d’échapper à une réalité pénible : il trouvait dans le travail une échappatoire à ses soucis. Échappatoire est un nom abstrait et il importe de ne pas lui donner le sens concret d’« issue de secours », sens qu’il n’a que dans la langue des courses automobiles pour désigner la piste de dégagement située à l’entrée ou à la sortie d’un virage, que les pilotes peuvent emprunter si leur voiture quitte la trajectoire prévue.

on dit

on ne dit pas

Toutes les portes sont fermées, il n’est pas possible de sortir, il n’y pas d’issue

Toutes les portes sont fermées, il n’y a pas d’échappatoire

Déférer, écrouer, écrouelles

Le 2 juin 2022

Bonheurs & surprises

Le monde de la justice est peu connu des profanes et les mots qui en relèvent sont parfois trompeurs ; cela s’explique peut-être parce que nous avons de ce monde des représentations forgées par des lectures concernant les temps anciens. Dans les textes qui évoquent l’Antiquité ou le Moyen Âge, il est fréquemment question de prisonniers jetés aux fers. Ce pluriel métonymique désigne les chaînes, les menottes qui entravaient les mouvements des captifs. Condamner aux fers signifiait « condamner à la prison », et l’on disait d’un prisonnier qu’il était chargé de fers. Aujourd’hui, nombre de films ou de séries nous montrent encore des suspects que l’on débarrasse de leurs menottes pour les présenter à un juge. Mais, dans ce cas, nonobstant tous les fers vus plus haut, on écrit, non que le suspect a été déferré, mais bien qu’il a été déféré. Le premier est un dérivé de fer, tandis que le second, emprunté du latin deferre, « porter de haut en bas ; porter à la connaissance de », d’où « porter plainte en justice », signifie « traduire en justice ; renvoyer devant la juridiction compétente ». On défère un prévenu au parquet, un criminel à la cour d’assises…, on ne le déferre pas.

On se gardera également de confondre ce qui relève de la métallurgie et ce qui est lié à la justice avec les mots écrou et écrouer. Il existe deux noms écrou, homophones et homographes, mais différents par le sens et l’étymologie. L’un ressortit à la justice ; il est tiré de l’ancien francique skrôda, « bout, lambeau », et a d’abord désigné une « bande de parchemin », puis, dès la fin du xve siècle, un « registre de prisonniers » et, aujourd’hui, il s’emploie pour parler d’un procès-verbal constatant qu’une personne a été remise au directeur d’une prison. Skrôda, avec le sens de « liste », a aussi donné le nom pluriel écroues, qui désignait, comme on le lisait dans les éditions anciennes de notre Dictionnaire, « les états ou rôles de la dépense de bouche de la maison du roi ». C’est de cet écrou qu’est tiré le verbe écrouer, c’est-à-dire « inscrire un détenu sur le registre d’écrou au moment de son incarcération » et, par extension, « incarcérer ». On constate donc que l’écrou de la langue de la justice n’a pas de lien avec les écrous de la quincaillerie, même s’il est tentant de supposer que ces derniers retiennent fermées les chaînes du prisonnier écroué ; quant à la « levée d’écrou », ce n’est pas le fait de desserrer les écrous de ces mêmes chaînes, c’est la mention sur ce registre de la mise en liberté d’un détenu et, par métonymie, cette libération elle-même.

Rien à voir donc avec la pièce d’assemblage percée d’un trou cylindrique taraudé dans lequel s’adapte exactement le filetage d’une vis. Ce nom, qui s’est d’abord rencontré au féminin sous la forme escroe avant d’être masculin au xvie siècle, est issu du latin scrofa, « truie », d’où « vis femelle », par l’intermédiaire du sens de « vulve », attesté en bas latin (rappelons que l’on parle aujourd’hui encore de « prise mâle » et de « prise femelle »).

Écrouer a par ailleurs un paronyme lié à la métallurgie et beaucoup moins en usage, écrouir, qui signifie « faire subir à un métal ou à un alliage, à température ambiante ou peu élevée, un traitement mécanique destiné à améliorer certaines de ses caractéristiques : dureté, résistance à la traction, etc. » Écrouir est tiré, par l’intermédiaire de l’adjectif wallon crou, qui qualifiait un métal brut, du latin crudus, « cru » et, proprement, « saignant, sanguinolent ». Cela nous ramène une fois encore à scrofa : c’est de ce mot que sont tirées les formes, savante et populaire, scrofule et écrouelle. En effet, ce mal, qui couvrait ceux qui en sont atteints de bubons sanguinolents, touchait largement porcs et truies. On conclura en rappelant que si le roi, juge souverain, pouvait délivrer des fers qui il souhaitait, il avait aussi le pouvoir, en raison du caractère sacré et thaumaturge de sa personne, de délivrer les malades de leurs écrouelles par une simple imposition des mains.

Orignaux et gavials

Le 2 juin 2022

Bonheurs & surprises

Le chiffre sept est un peu magique. Choses et gens semblent chercher sa protection et se ranger sous sa bannière, dans une forme d’inventaire à la Prévert. Sept, comme les sept samouraïs, les Sept contre contre Thèbes ou les sept nains qui recueillirent Blanche-Neige. Sept, comme les couleurs de l’arc-en-ciel, les merveilles du monde, les jours de la semaine. Sept, comme les péchés capitaux ou la somme des vertus cardinales et théologales. La grammaire ne semble pas insensible aux blandices de ce chiffre : sept, comme les conjonctions de coordination, sept comme les noms en -ou qui prennent un x au pluriel (bijou, caillou, chou, genou, hibou, joujou et pou), sept toujours, comme les noms en -ail dont le pluriel est en -aux (bail, corail, émail, soupirail, travail, ventail et vitrail). Sept encore, comme les noms en -al dont le pluriel est en -als (bal, cal, carnaval, chacal, festival, récital et régal). Ceux-ci sont des exceptions à la règle qui veut que les mots en -al aient un pluriel en -aux. L’histoire est connue : au Moyen Âge, le pluriel de cheval était, de façon régulière, chevals, mais au contact de s, le l s’est vélarisé et a fini par se prononcer u. On a alors écrit, conformément à la prononciation, chevaus. Pour noter le groupe us, les copistes utilisaient une ligature qui ressemblait beaucoup à notre x. On écrivait donc chevax. Mais, peu à peu, on oublia que ce signe était une ligature et l’on rétablit la lettre u en pensant qu’elle avait été omise. On écrivit désormais chevaux. À cette règle, qui vaut pour tous les noms en -al, il y a donc, ô merveille, sept exceptions, tous mots apparus assez tardivement dans notre langue.

Ou plutôt il y avait car, hélas, ce joli temps n’est plus. Quelques bestioles sont venues mettre à mal cette belle harmonie : des caracals, des gavials, des gayals, des narvals, des quetzals, des rorquals et des servals. Elles nous arrivent de partout. Le caracal est une variété de lynx d’Asie et d’Afrique qui doit son nom à ses oreilles, terminées par un pinceau de poils noirs : caracal vient en effet, par l’intermédiaire de l’espagnol caracol, du turc qara qulaq, « oreille noire ». Il n’est pas le seul à tirer son nom d’une couleur, puisque quetzal, qui entre dans la composition du nom du dieu Quetzalcoatl, « serpent à plumes », signifie proprement, « plume verte ». Les paronymes gavial et gayal viennent de l’hindi, le premier de ghariyala, mot tiré du népalais ghara, « pot en terre cuite », parce que les mâles de ces crocodiliens ont au bout du museau une excroissance rappelant cet objet ; le gayal est, quant à lui, un paisible ruminant qui tire son nom d’une racine indo-européenne gwo-, désignant un bovin, que l’on retrouve dans le latin bos et le grec bous. Le rorqual et le narval, cétacés des mers froides, ont l’un et l’autre un nom formé à l’aide de l’ancien scandinave hvalr, « baleine » (aussi à l’origine de l’anglais whale et de l’allemand Wal). Le narval doit la première partie de son nom à l’ancien scandinave nar, qui désignait un cadavre (la couleur gris pâle de ce mammifère rappelait celle des noyés). C’est aussi une couleur qui est à l’origine du nom rorqual, dont le premier élément viendrait d’une forme rhaudr, « rouge, rougeâtre ». Signalons cependant que Cuvier rattachait ce nom à ror, « tuyau », en raison des nombreux plis en forme de tuyaux que l’on trouve sous la gueule de cet animal. Le narval est aussi appelé « licorne de mer » et, comme la licorne, est un symbole de pureté. On pensait au Moyen Âge que sa dent en forme de corne pouvait servir à révéler la présence d’un poison. Maurice Druon s’en est souvenu quand il écrivit dans La Louve de France : « Mortimer prit l’habitude [...] de faire éprouver son vin avec une corne de narval, précaution contre le poison. » Reste le serval, dont le nom vient, par l’intermédiaire du portugais cerval, du latin cervus, car l’on trouvait que ce félin haut sur pattes avait le port majestueux du cerf. Il s’agit pourtant bien d’un félin, et c’est à cette caractéristique qu’il doit son autre nom, qui n’est plus guère en usage aujourd’hui : chat-pard. Mais, à y bien regarder, ces animaux ne brisent pas vraiment notre belle harmonie septénaire, puisque, si on les compte, caracal, gavial, gayal, narval, quetzal, rorqual et serval, nous retrouvons encore le chiffre sept. On se réjouira donc que l’orignal ait reçu son nom de Français émigrés au Canada : ce mot est en effet une altération du basque oregnac, pluriel d’orein, « cerf », à partir duquel nos amis québécois ont naturellement forgé un pluriel régulier, orignaux.