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Drôle de genre

Le 2 septembre 2021

Bloc-notes

Chacun sait qu’il suffit de passer du singulier au pluriel pour qu’un mot change de sens. On ne confondra pas, par exemple, la vacance d’un poste, quand il n’est plus occupé par quelque employé, avec les vacances d’été ; pas plus que le ciseau du sculpteur qui taille sa pierre avec les ciseaux de la couturière ;    ni l’assise d’un tabouret avec les assises qui attendent l’accusé. Et je n’oublie pas d’enlever mes lunettes pour regarder dans une lunette astronomique. Le français possède aussi des mots qui n’ont pas de singulier (comme mœurs, agissements, vivres, funérailles ou honoraires). Enfin, nous avons tous appris que trois substantifs (amour, délice et orgue) sont masculins au singulier et féminins au pluriel. Face à l’anglais qui ignore le genre grammatical, avouons que ces nuances peuvent paraître bizarres. Mais elles font le charme de nos expressions.

Parfois la confusion finit par régner et l’usage flotte. Par exemple, orbite est féminin, mais son emploi au masculin est attesté dans toute la littérature, comme on le lit chez Proust : « Quand sa maîtresse du moment était […] une personne qu’une extraction trop humble ou une situation trop irrégulière n’empêchait pas qu’il [la] fît recevoir dans le monde, alors pour elle il y retournait, mais seulement dans l’orbite particulier où elle se mouvait…[1] » De même, sans qu’on sache trop pourquoi, hymne, qui est usuellement masculin, s’emploie au féminin quand il s’agit des cantiques d’un office religieux. On verse sa solde à un militaire, ce qui lui permettra de vérifier à sa banque le solde de son compte, c’est-à-dire ce dont il dispose. S’il a des dettes, il est à la merci de son banquier, mais il lui dira un grand merci, si ce dernier lui fait crédit. La publicité vante les lessives « aux enzymes gloutons », même si le Dictionnaire de l’Académie estime qu’enzyme est féminin. Bref, les hésitations ne sont pas si rares et elles ont évolué au cours de l’histoire de la langue, tel amour qui s’employait surtout au féminin jusqu’au xvie siècle, par exemple dans les Rondeaux de Charles d’Orléans : « Ma seule amour, ma joie et ma maitresse, / Puisqu'il me faut loin de vous demeurer, / Je n'ai plus rien, à me réconforter, / Qu'un souvenir pour retenir liesse[2]. »

Le passage d’un genre à l’autre permet surtout un changement de sens, comme dans un aide (d’ordonnance, de camp) et une aide (une personne ou une action qui apporte quelque assistance). La langue française compte quelque trois cents de ces homonymes, qui changent de sens selon le genre, et, pour la plupart, ils sont bien identifiés dans le langage courant. Personne ne confondra un vase, où l’on pose des fleurs coupées, avec la vase, cette boue des eaux stagnantes ; ni la trompette avec le trompette qui en joue ; ni le plastique dont est fait un objet quelconque avec la plastique d’une belle personne ; ni le pendule du professeur Tournesol ou celui de Foucault avec la pendule dont le balancier oscillait dans les maisons d’autrefois. Il y a peu de chance qu’un cuisinier confonde sa poêle avec le poêle sur lequel il va la poser. Et, face aux imprécateurs qui vous font la morale, vous gardez le moral. Vous pouvez travailler un mi-temps et être retenu tard au bureau, au point d’avoir raté la première mi-temps du match à la télévision. Du coup, vous regarderez peut-être la retransmission d’une classique de golf, en écoutant, plutôt que les commentaires bavards, du classique. Ou vous lirez la critique d’un grand critique.

Mais, dans la fluidité du langage parlé, il peut arriver que la différence de genre, donc de sens, ne soit plus perçue si facilement, comme dans une phrase de ce type : « La vie de Chateaubriand restera dans nos mémoires (féminin), d’autant qu’il en fit la relation dans ses mémoires (masculin). » Ou encore : « Napoléon choisit l’aigle (masculin) comme un des symboles de l’Empire et ses armées marchaient derrières les aigles (féminin) impériales, peintes aussi sur ses drapeaux. » Plus difficile : « Laissez une espace (féminin) entre vos paragraphes, pour que votre lettre ait plus d’espace (masculin) dans la page. » Lisons aussi La Fontaine : « Sans cela toute fable est un œuvre imparfait[3]. » Il distingue l’œuvre au féminin (l’activité, le labeur, le travail, l’écrivain en train d’écrire) de l’œuvre au masculin (le résultat global, l’ensemble fini, quand « le gros œuvre » est achevé). On voit dans cet exemple que la différence entre les deux genres permet d’exprimer plus que des nuances.

Cette recherche de précision explique que certains mots semblent hésiter. C’est le cas de foudre qui, jusqu’au milieu du xixe siècle, était tantôt féminin (pour désigner le phénomène météorologique lui-même) et tantôt masculin dans ses emplois imagés : « tomber comme un foudre » ; « Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez[4] » ; « un foudre de guerre » (le canon puis, par extension métaphorique, un guerrier qui foudroie l’ennemi) ; « un foudre d’éloquence » (un orateur qui impressionne), etc. On dit parfois que ces mots sont « épicènes », mais c’est une erreur, car un épicène est un nom binaire, qui peut concerner un mâle ou une femelle (comme animal, âme, créature, être, parent, personne, individu…) : « un élève studieux, une élève studieuse ; un enfant heureux, une enfant heureuse ». De même, le nom générique des animaux est épicène : il désigne un représentant de l’espèce, quel que soit le sexe (une perdrix, une écrevisse, une girafe, une hirondelle, un hippopotame).

Les cas d’ambivalence grammaticale que nous examinons n’ont donc rien à voir avec l’épicène. L’exemple le plus connu reste l’emploi de gens, qui arrive à cumuler les deux genres dans une même phrase. On peut dire : « il y a certaines gens qui sont bien sots » ou « les vieilles gens sont souvent méfiants ». Ce qui entraîne ces autres absurdités : « quelles gens as-tu rencontrés ? » ; « il faut rendre heureux les gens qu’on aime ». En fait, gens est le pluriel d’un ancien nom féminin gent (« la gent féminine »), mais l’usage du masculin prédomine (« les gens sont méchants ») sauf quand l’adjectif est placé avant le nom (« des bonnes gens », « de petites gens »). Rien n’est plus arbitraire et plus déconcertant, avouons-le, d’autant que les choses se compliquent encore avec l’accord de voisinage, l’adjectif placé immédiatement avant le nom commandant son genre : « de bons et braves gens… de braves et bonnes gens… ».

Dans les débats linguistiques actuels, où l’on fait le procès de la prédominance du masculin, supposée prouver que la norme résulte de l’intention des classes dirigeantes, majoritairement masculines, on oublie souvent que le genre des mots ne résulte que d’une pratique totalement incohérente, voire aléatoire : pourquoi un fauteuil et une chaise, un gâteau et une tarte, plutôt que l’inverse ? Faut-il vraiment y voir la main virile de quelque personne influente, ce qu’on nomme « une grosse légume » ?

Xavier Darcos
de l’Académie française

 

[1] Du côté de chez Swann, p. 192 de l’édition Pléiade.

[2] Ce poème a été mis en musique par Laurent Voulzy en 2019.

[3] Le Chat et les Deux Moineaux.

[4] Corneille, Horace, III, 1.

Le « t » de ratiociner se prononce-t-il « t » ou « ss » ?

Le 2 septembre 2021

Emplois fautifs

Le verbe ratiociner est emprunté du latin ratiocinari, « calculer, raisonner », lui-même composé à l’aide de ratio, « calcul, compte, raisonnement », et canere, « chanter ». La plupart des mots formés à partir de ratio ne posent pas de problèmes de prononciation : dans ration, rationaliser, rationnel, « ti » se prononce « ssi ». Mais force est de constater que l’usage hésite quand il s’agit du verbe ratiociner et, plus encore, du nom ratiocination qui sont d’emploi moins fréquent. Il convient donc de rappeler que, dans ratiociner et ratiocination, « ti » se prononce « ssi » et non « ti ». L’erreur qui consisterait à dire rattiociner est peut-être due à un phénomène de dissimilation, qui conduit à différencier la prononciation de consonnes semblables ou proches, ou au fait que, dans la prononciation dite restituée du latin, la lettre « t » se prononce [t] et non [ss] devant un a, un e, un i, un o ou un u.

Similaire à

Le 2 septembre 2021

Emplois fautifs

L’adjectif similaire est assez proche par le sens d’autres mots comme analogue, pareil ou semblable, mais il ne se construit pas comme eux. Ces derniers s’emploient absolument ou avec un complément introduit par la préposition à : c’est un cas tout à fait analogue au vôtre ; « il a les oreilles en figure aux nôtres pareilles », dit le souriceau de la fable en parlant d’un chat ; le cognassier du Japon a des fruits semblables à de petites pommes. L’adjectif similaire ne s’emploie, lui, qu’absolument.

on dit

on ne dit pas

La baliste et la catapulte sont des armes de siège similaires

Vos deux cas sont similaires

Dans une situation similaire, qu’auriez-vous fait ?

La baliste est une arme de siège similaire à la catapulte

Son cas est similaire au vôtre

Dans une situation similaire à celle-ci, qu’auriez-vous fait ?

«Célébrer» employé sans complément

Le 2 septembre 2021

Emplois fautifs

En français, le verbe célébrer peut se construire sans complément quand il s’emploie dans la langue de la liturgie. On dit ainsi le prêtre célèbre un mariage, des funérailles, célèbre la messe mais aussi, parfois, le prêtre célèbre. Mais quand on emploie célébrer pour dire que l’on marque avec éclat un évènement ou le souvenir d’un évènement, il est nécessaire de lui adjoindre un complément d’objet direct. On ne dira donc pas, même si cela commence à s’entendre ici ou là, sans doute sous l’influence de l’anglais to celebrate qui, lui, ne réclame pas obligatoirement un complément, « après sa victoire, il a tenu à célébrer », mais, bel et bien, « il a tenu à célébrer, à fêter sa victoire ».

«Il »ou «elle» employé à la place de «Vous»

Le 2 septembre 2021

Emplois fautifs

Le choix des pronoms marque le degré de familiarité ou de respect que l’on a envers la personne à qui l’on s’adresse ; le tutoiement marque une grande proximité ; le vouvoiement signale que l’on s’adresse à une personne dont on n’est pas le familier ou que l’on considère comme notre supérieur. Mais, dans certaines langues, cette distance se marque par l’emploi de la troisième personne, qui est un moyen de placer l’interlocuteur dans une autre sphère. C’est en particulier ce que font l’espagnol, avec les formes usted et ustedes, contraction de vuestra merced et vuestras mercedes, « votre grâce » et « vos grâces », et l’italien, avec la forme lei. Il convient cependant de ne pas dévoyer, en français, ces emplois de la troisième personne en confondant respect et condescendance méprisante comme cela se fait parfois, en particulier quand il s’agit de s’adresser à des personnes âgées. Faut-il rappeler que des tours comme « Alors, elle a bien mangé aujourd’hui ? » doivent être bannis et remplacés par d’autres, plus simples et plus respectueux, comme « Avez-vous bien mangé aujourd’hui ? »

«Traitement pharmacologique» au lieu de «Traitement médicamenteux»

Le 2 septembre 2021

Néologismes & anglicismes

La pharmacologie est la science qui étudie les médicaments et leurs effets sur l’organisme ; l’adjectif pharmacologique signifie « relatif à la pharmacologie ». On évitera donc d’employer l’expression « traitement pharmacologique », calque maladroit du faux ami anglais pharmalogical treatment, quand c’est « traitement médicamenteux » ou « traitement à base de médicaments » qu’il faudrait employer.

«Trials» pour «Sélections»

Le 2 septembre 2021

Néologismes & anglicismes

À l’approche des grandes compétitions, pour constituer les équipes qu’elles enverront aux Jeux olympiques ou aux championnats du monde, les différentes fédérations nationales disposent de critères qui leur sont propres. Dans certains pays anglophones, aux États-Unis et en Australie en particulier, ce sont les premiers d’une unique épreuve de sélection qui sont retenus. Ces épreuves sont appelées trials, nom dérivé de to try, « essayer », qui a la même origine que le français « trier ». Que ce mot soit utilisé dans les pays cités plus haut est bien naturel, mais il n’est pas utile, en France, de l’employer en lieu et place de sélection, qui dit la même chose.

on dit

on ne dit pas

Il a battu le record du monde du lancer du poids lors des sélections américaines

C’est durant les sélections pour les Jeux olympiques de 1968 que l’on courut pour la première fois le 100 mètres en moins de 10 secondes

Il a battu le record du monde du lancer du poids lors des trials américains

C’est durant les trials pour les Jeux olympiques de 1968 que l’on courut pour la première fois le 100 mètres en moins de 10 secondes

«Devenir» au sens d’«Avenir, évolution»

Le 2 septembre 2021

Extensions de sens abusives

Le nom devenir, forme substantivée du verbe homonyme, s’emploie dans la langue de la philosophie et désigne un mouvement par lequel un être se forme ou se transforme, un changement, le passage d’un état à un autre. Il se rencontre aussi dans la locution en devenir qui qualifie une action, une entreprise en cours de réalisation. Il convient de ne pas employer ce nom en lieu et place d’« avenir » ou « évolution ». On dira donc l’avenir de ses enfants est assuré et non le devenir de ses enfants est assuré.

on dit

on ne dit pas

L’avenir de cette entreprise est incertain


L’évolution des techniques spatiales

Le devenir de cette entreprise est incertain

Le devenir des techniques spatiales

«Filtre» pour «Philtre»

Le 2 septembre 2021

Extensions de sens abusives

Les noms filtre et philtre sont homonymes mais ils ne sont pas homographes et diffèrent largement par le sens et l’étymologie, même si le premier pourrait peut-être servir à fabriquer le second. Filtre est issu, par l’intermédiaire du latin des alchimistes filtrum, du francique filtir, qui désignait une étoffe obtenue à partir de poils ou de laine, et qui est un parent du nom feutre ; filtre désigne aujourd’hui un appareil servant à retenir certaines matières ou bien, en l’y faisant passer, à épurer, à purifier un fluide. Philtre est, lui, emprunté, par l’intermédiaire du latin philtrum, du grec philtron, dérivé de phileîn, « aimer », et désigne un breuvage auquel on attribue des vertus magiques, en particulier celle d’inspirer une violente passion amoureuse. On se gardera donc bien de confondre les graphies respectives de ces deux mots.

on écrit

on n’écrit pas

La mandragore entrait jadis dans la composition des philtres d’amour

Le garagiste a changé le filtre à air

La mandragore entrait jadis dans la composition des filtres d’amour

Le garagiste a changé le philtre à air

Tunnel, tonnelle

Le 2 septembre 2021

Bonheurs & surprises

Voici deux noms aux connotations fort opposées. Le premier suppose l’effort, le labeur du percement, puis le flux frénétique des marchandises et des voyageurs transportés ; les Latins y auraient peut-être vu un symbole du negotium, c’est-à-dire, de l’occupation, du travail, des affaires. Le second offre, lui, une image de fraîcheur et de loisir ; c’est le repos du séjour, c’est l’otium latin. D’un côté, la sueur, de l’autre, le petit vin blanc. Rappelons d’ailleurs que tonnelle a pour synonyme gloriette, un diminutif de glorie, forme ancienne de « gloire » qui connotait le luxe et la richesse. Pourtant ces deux mots sont parents, mais chronologiquement, le tunnel suit la tonnelle. Cette dernière, qui désigne aussi un filet pour attraper les oiseaux, est un dérivé de tonne, non pas l’unité de masse, mais le grand tonneau. L’anglais nous l’a emprunté sous la forme tonel, avec son sens de filet de chasse auquel il a ajouté celui de « conduit de cheminée ». Arrive enfin le mot tunnel avec le sens que nous lui connaissons maintenant. Ce sont cette forme et ce sens que nous avons repris. Aujourd’hui, l’un des plus célèbres tunnels est celui qui, passant sous la Manche, relie la France à l’Angleterre. Mais bien avant le percement de cet ouvrage d’art, de nombreux mots avaient déjà fait le voyage, partant de France avec une forme et une signification, puis revenant, quelques siècles plus tard, sous une autre forme et pourvus d’un ou de plusieurs nouveaux sens. Voyons-en quelques-uns : le mot fouaille ne désigne plus aujourd’hui que les bas morceaux du sanglier, cuits au feu, que l’on donne aux chiens pour les récompenser après la chasse et, par métonymie, le moment de cette récompense. Ce mot est dérivé de fou, variante de feu, et a désigné au xiiie siècle, sous la forme füaille, du bois de chauffage. Un petit tour outre-Manche et la füaille nous revenait, avec un sens et un genre nouveaux, sous la forme fuel puis fioul. Prenons maintenant notre mot poney : il s’est d’abord écrit pooni, mais on trouvait également la forme francisée ponet, comme en témoigne un article paru en 1825 dans le Journal des dames et des modes. Celle-ci ne résista pas longtemps, en ces temps d’anglomanie triomphante, devant la terminaison -ey si évidemment anglaise. Et pourtant, ponet était plus proche du mot d’origine. Ce cheval de petite taille doit en effet son nom au moyen français poulenet, « petit poulain ». On rappellera aussi l’emprunt de l’anglais mess pour désigner la pièce où les officiers ou les sous-officiers d’un même corps prennent leurs repas, nom tiré, par métonymie, de l’ancien français mes, « mets ». Au siècle dernier nous avons également accueilli panel, qui désigne un groupe de personnes sélectionnées pour constituer un échantillon représentatif. C’était le retour sur ses terres de l’ancien français panel, qui, entre autres sens, repris sous la graphie moderne de panneau, avait ceux de « morceau d’étoffe » et de « filet tendu pour prendre le gibier » (d’où l’expression donner ou tomber dans le panneau) ; ce panel, issu du latin vulgaire pannellus, désignait aussi un morceau de parchemin et, par métonymie, le parchemin sur lequel était établie la liste des jurés, puis cette liste ou le jury lui-même, et c’est quand il avait ce sens que l’anglais nous l’a emprunté. À cette liste, on pourrait ajouter auburn, qui qualifie une chevelure châtain roux à reflets de cuivre, tiré de l’ancien français auborne, « blond » ; challenge, venu de l’ancien français chalenge, « chicane, attaque, défi » ; chèque, emprunté de l’anglais check, dérivé de to check, « contrôler », qui avait été pris du français échec, le procédé de la souche ayant pour but premier de faire échec aux malversations sur les bons de trésorerie. Enfin, on n’oubliera pas que commodore, titre donné au Royaume-Uni et aux États-Unis à un capitaine de vaisseau commandant une division navale, vient du français commandeur. Ainsi, nombre de mots français sont allés outre-Manche et, comme l’Ulysse de Du Bellay, y ont fait un beau voyage puis sont retournés, non pleins « d’usage et raison », mais « de sens nouveaux », au pays qui les avait vu naître.

Une phalène, une baleine, des Belges et un crapaud

Le 2 septembre 2021

Bonheurs & surprises

La phalène est un insecte qui doit sa renommée à sa capacité d’adaptation : ce petit papillon diurne se pose ordinairement sur des bouleaux et sa couleur blanche se fond avec celle de l’arbre, ce qui lui permet de ne pas être repéré par ses prédateurs. Une autre variété, de couleur noire, beaucoup plus exposée à ces derniers, a été découverte en Angleterre au xixe siècle. Mais la pollution a fait que l’écorce des bouleaux s’est couverte de dépôts noirâtres et, dans les années 1950, la variété noire, désormais presque invisible sur les troncs, en était venue à représenter 98 % des phalènes. Depuis, l’attention portée à l’environnement a permis le retour en force des phalènes blanches. Cette adaptation au milieu n’est pas le seul point digne d’intérêt de notre bestiole. Ce lépidoptère d’à peine quelques grammes a un étrange lien avec le plus lourd des animaux vivants actuels, la baleine. En français, les noms qui les désignent sont des paronymes, mais ils sont parfaitement identiques en grec ancien, phallaina. Il était tentant de chercher à lier cette identité de forme à une étymologie commune, mais force fut de reconnaître que ce n’était pas le cas : notre insecte tire son nom de l’adjectif phalos, « blanc », et notre cétacé d’une racine bhel-, signifiant « se gonfler », qui est aussi à l’origine du nom commun phallus et, le fait est moins connu, du nom propre Belges. Ces derniers, Jules César nous l’a appris, « sont les plus courageux des Gaulois » (horum omnium fortissimi sunt Belgae), « parce qu’ils se trouvent plus éloignés de notre province et de sa civilisation, et que les marchands vont plus rarement leur porter ces objets qui peuvent amollir le courage ; enfin parce qu’ils sont sans cesse en guerre avec les Germains leurs voisins, qui habitent sur l’autre rive du Rhin ». Le latin Belgae signifie donc proprement « ceux qui se gonflent (de colère et d’audace) ». Aujourd’hui, la langue familière utilise encore être gonflé pour « être audacieux », et la langue populaire être gonflant pour « être énervant », c’est-à-dire capable de faire se gonfler autrui de colère. Il n’est donc guère étonnant que ce soit à cette même racine bhel que l’on rattache les verbes gonfler, enfler et souffler. On lui doit aussi le nom bouge, qui, bien avant de désigner un logement exigu, malpropre et sordide, désignait un sac de cuir, sens qu’avait le latin bulga, dont il est issu. Ce mot latin, par analogie, désignait aussi le ventre, et plus particulièrement l’utérus, car celui-ci se gonfle pendant la grossesse. Cette même racine nous a donné le latin bufo, « crapaud », que, dans ses Commentaires sur les Géorgiques, au ive siècle apr. J.-C., le grammairien Servius définit ainsi : rana terrestris nimiae magnitudinis (« grenouille terrestre d’une taille extraordinaire »). On sait en effet que certains batraciens mâles, particulièrement à la saison des amours, peuvent étonnamment gonfler leurs joues pour produire de puissants sons et se faire remarquer par les femelles. Espérons qu’ils se souviennent, comme nous, de La Fontaine qui a montré, avec La grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf, que l’enflure n’est pas toujours bonne pour les batraciens.