Dire, ne pas dire

Accueil

Laïc, Laïcité

Le 3 juin 2021

Bloc-notes

La multiplicité et parfois la violence des débats que suscite la notion de « laïcité » attestent que manque son concept précis. Au point que cette obscure « laïcité » a besoin d’une qualification additionnelle, par exemple « laïcité à la française » ou « laïcité ouverte », pour se faire entendre. Au point aussi que ce terme ne puisse guère se traduire dans aucune autre langue, tant il s’agit d’un mot ou d’un mal français, parfaitement idiosyncratique.

En fait, « Laïcité » reste un néologisme moderne, puisque Littré l’ignore encore, ne mentionnant que « laïque », ainsi défini : « Qui n’est ni ecclésiastique, ni religieux», provenant, par le latin laicus, du grec laikos, lui-même dérivé du substantif laos, désignant le peuple, le peuple indistinct, la foule non encore organisée, par exemple l’armée rassemblée par la levée en masse, la foule des habitants de la cité mais aussi des campagnes (dans le grec classique, le laos se distingue du dêmos, peuple constitué dans son cadre politique). C’est en ce sens que s’entend l’emploi biblique de laos pour nommer le peuple que Dieu réunit à son appel, par exemple, lorsque Moïse monte au Sinaï pour y recevoir les tables de la Loi et annoncer aux Israélites qu’ils constituent « une nation sainte » (LXX Exode 19, 3-9). Cette formule sera reprise souvent dans le Nouveau Testament, et en particulier par Pierre, qui salue les chrétiens comme « un peuple que Dieu s’est acquis » : « Vous qui n’étiez “pas un peuple”, et qui maintenant êtes le peuple de Dieu » (I Pierre 2, 9-10). Lorsque le Christ parlait, « il y avait un grand concours de peuple (plêthos polu tou laou) de gens de toute la Judée, de Jérusalem et du littoral de Tyr et de Sidon » (Luc 6, 17), pour l’écouter ; et ce sont à ces auditeurs de rencontre, indistincts et divers, qu’il annonce les Béatitudes. Cet usage proprement chrétien se formalise rapidement pour désigner, selon le Dictionnaire de l’Académie, le « laïc », ou le « laïque », comme celui « qui, à l’intérieur de l’Église, n’appartient ni au clergé séculier, ni au clergé régulier ; qui n’est ni ecclésisastique, ni religieux » – comme un membre du peuple chrétien, qui ne se distingue par aucune fonction spéciale dans l’Église : ni évêque, ni prêtre, ni diacre, n’ayant reçu aucun des ordres sacrés, mais membre de plein droit de l’Église par son baptême (et, en ce sens, contrairement à la définition citée, parfaitement ecclésiastique).

D’où un premier paradoxe : ce n’est qu’à l’intérieur de ce contexte biblique, puis ecclésiastique, qu’on peut parler de « laïc » ; hors de ce contexte théologique, ce terme n’a aucun sens précis, pas plus que celui de « laïcité ». « Laïciser » une fonction ne peut vouloir dire, au sens strict, que donner dans l’Église une fonction à un individu qui n’a pourtant pas reçu les ordres sacrés : laïciser un collège, un hopital signifie qu’il ne sera plus dirigé par un clerc, mais par un non-clerc, ou que des non-prêtres y enseigneront. On ne peut réduire (c’est-à-dire reconduire, reducere, non pas dégrader) quelqu’un à l’état laïc (par exemple un prêtre ou un religieux) que dans l’Église et par elle, parce que la distinction entre clerc et laïc n’a lieu que dans l’Église. Tout autre usage devient métaphorique, c’est-à-dire abusif. Les écoles et institutions hospitalières de l’Église catholique ne furent pas, sous la Révolution, « laïcisées », mais simplement réquisitionnées, confisquées, transformées en biens nationaux ; les prêtres et les ordres monastiques ne furent pas « laïcisés », mais purement supprimés, dissous, éliminés.

D’où suit une deuxième remarque. La loi de 1905 n’est pas une loi de laïcité, car, avec une sage prudence théologique, le législateur n’emploie jamais le terme même de « laïcité » dans un texte pourtant fort détaillé. Il s’agit d’une loi de séparation, portant en effet comme titre : « Loi concernant la séparation des Églises et de l’État ». Son article 2 stipule que « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Autrement dit, il n’y a pas dans la République française d’Église établie, contrairement, par exemple, à la Grande-Bretagne où une religion a rang de religion d’État, d’established church. En fait, la loi de 1905 reproduit purement et simplement le premier amendement de la Constitution américaine (en 1789), qui précise que, contrairement au Parlement britannique, le Congrès « ne fera pas de lois regardant l’établissement (establishment) d’une religion ou interdisant le libre exercice de celle-ci, ou limitant (abridging) la liberté d’expression ou celle de la presse, ou le droit des citoyens de s’assembler d’une manière pacifique ».

Ainsi la loi de 1905 ne décrète aucune « laïcité » au sens de la « laïcité de combat », même si les partisans du combat anticlérical l’entendirent ainsi, mais prolonge une tradition beaucoup plus ancienne, celle de la séparation. On peut d’ailleurs argumenter que la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de 1789, anticipe sur la loi de 1905 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». Puisqu’il s’agit d’une loi de séparation, il serait donc judicieux, semble-t-il, de la nommer par son nom. Elle indique simplement que le catholicisme n’est pas religion d’État, ni la religion de l’État, pas plus et pas moins qu’aucune autre religion. L’État reconnaît qu’il n’est pas en état d’instaurer une religion, même d’État, et que son devoir d’état (et d’État) consiste à ne pas instaurer ou établir la moindre religion. Tel fut aussi exactement le contenu du premier concordat de Bonaparte, en 1801 ; en ce sens bien différent d’autres concordats européens, il ne déclarait pas le catholicisme religion officielle de la France, il constatait un fait : « Le gouvernement de la République reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de la grande majorité des citoyens français. »

Une troisième remarque s’ensuit. La séparation entre l’État et une religion, bien avant 1905 (la loi de Séparation) et 1790 (la Constitution civile du clergé), remonte à la royauté, lorsque à la fin des guerres de Religion l’édit de Nantes (1598) établit que le roi – c’est-à-dire l’État – admettait la pluralité des religions. Ainsi la France devenait le seul pays d’Europe à ne pas appliquer le principe (en fait protestant, avalisé à la diète d’Augsbourg en 1555, puis généralisé par les traités de Westphalie en 1648) de devoir « avoir la religion de la région de son prince, cujus regio, ejus religio ». Il faut même remonter plus loin, car le principe de séparation entre le pouvoir politique (l’État, les États, royaumes ou empires, etc.) et l’autorité spirituelle (les évêques, et d’abord celui de Rome) avait traversé tout le Moyen Âge, et en fait depuis le moment où l’Empire romain devint chrétien par décision de Constantin, instaurant du même coup un conflit structurel et récurrent entre l’empereur, quel qu’il soit, et le pape, quel qu’il soit. On devrait même remonter plus loin encore. Car c’est bien la révélation biblique (et donc le christianisme) qui instaure cette séparation : Dieu, qui crée par séparation (« séparer » équivaut à « créer » en hébreu), demande de respecter l’écart entre le pouvoir des hommes et l’autorité de Dieu, ce qu’on doit aux uns et ce que l’on doit à l’Autre. Elle le réclame à une époque où l’ensemble du monde civilisé (l’oikoumenê) reposait au contraire sur le principe de la non-séparation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux ; dans tous les pays et nations qui entouraient Israël, le roi exerçait aussi la fonction religieuse de prêtre, d’intermédiaire entre la cité et le(s) dieu(x), voire jouissait du statut d’un dieu. Il y a donc quelque chose d’étrange dans l’accusation que toute organisation religieuse (toute Église, et en particulier bien entendu l’Église catholique) serait spontanément et inévitablement totalitaire dans son organisation et dominatrice dans son institution.

Et si on croit éviter le paradoxe du concept, on ne peut guère échapper à une question de fait : où, et dans quels pays trouve-t-on la séparation aujourd’hui réellement instaurée ? Dans quelles régions du monde a-t-on le droit réel, d’une part, de changer de religion, de n’en avoir pas, de choisir celle que l’on veut ou, d’autre part, de ne pas considérer le chef d’État (ou celui qui en tient lieu) comme investi d’un pouvoir non seulement politique, légal, mais spirituel et inconditionnel ? La réponse n’a rien d’évident : la séparation ne s’instaure ou ne peut guère s’instaurer que dans les pays qui ont été christianisés d’une manière ou d’une autre, qui ont été atteints par la révélation judéo-chrétienne. Dans tous les autres pays, même l’athéisme personnel devient impensable et impraticale, sinon dans la clandestinité et la marginalité.

Il se pourrait finalement que la laïcité n’offre aucun concept du tout. Ce fut la conviction de Mallarmé : « Considérons aussi que rien, en dépit de l’insipide tendance, ne se montrera exclusivement laïque, parce que ce mot n’élit pas précisément de sens » (Divagations, 1897). Et Mallarmé, athée, se sachant déserté de Dieu, savait ce dont il parlait, puisqu’il écrivait ces lignes durant la plus intense période d’incubation de la loi de 1905.

 

Jean-Luc Marion
de l’Académie française

Absence de prépositions

Le 3 juin 2021

Emplois fautifs

L’usage des prépositions est une des caractéristiques de la langue française, et celles-ci sont d’autant plus nécessaires que le français n’est pas une langue à flexion. Malheureusement, depuis quelque temps, un jargon technocratique tend à supprimer ces prépositions et à juxtaposer des noms de manière étrange, et ce, même dans des documents à caractère officiel. Nous avons parlé, il y a peu, du malaise voyageur ; ce n’est hélas pas la seule raison de ralentir les passagers (et d’abîmer la langue française), puisque l’on nous informe parfois que ces retards sont provoqués par une panne réseau. Dans telle bibliothèque un panneau nous avertit accès cour interdit, tandis qu’ailleurs on nous propose des informations coronavirus. Aurait-ce vraiment été une perte de temps que de dire ou d’écrire panne de réseau, accès à la cour interdit ou informations sur le coronavirus ?

Faire que… suivi de l’indicatif ou du subjonctif ?

Le 3 juin 2021

Emplois fautifs

La locution verbale faire que… est suivie de l’indicatif quand elle introduit un constat, une conséquence. On dira ainsi : la porosité des sols fait que l’eau ne peut rester en surface ; son assiduité et son sérieux font qu’il a réussi brillamment son examen. Si le fait en question est à venir, on utilisera, en fonction du degré de probabilité qu'il se produise, l’indicatif futur ou le subjonctif présent : son assiduité et son sérieux feront qu’il réussira brillamment son examen ; la chance peut faire qu’il réussisse son examen. Mais la locution faire que… est toujours suivie du subjonctif quand elle a la valeur d’un souhait, d’une prière. C’est d’ailleurs ce qui explique que, d’une part, dans ces emplois le verbe est généralement à l’impératif : Mon Dieu, faites qu’il réussisse. Faites qu’il guérisse, qu’il revienne sain et sauf ; et que, d’autre part, il entre dans la locution : Fasse le ciel que… (fasse le ciel qu’il parvienne à bon port).

Pareil que pour Pareil à

Le 3 juin 2021

Emplois fautifs

Les adjectifs semblable, identique et pareil se construisent avec la préposition à : la cagoule est une coiffure d’enfant semblable à un passe-montagne ; une reproduction dont les dimensions sont identiques à celles de l’original ; des mouchetures pareilles à celles de l’hermine. Ces trois adjectifs sont assez proches, par le sens, de même, mais deux points grammaticaux les distinguent de ce dernier. Semblable, identique et pareil se placent après le nom qu’ils qualifient tandis que même se place avant ; ce point ne pose pas de problème et n’est pas source d’erreurs : tous ces adjectifs restent bien à la place que leur a donnée l’usage. Mais, si, comme on l’a vu, semblable, identique et pareil se construisent avec la préposition à, c’est avec l’adverbe que que se construit même. L’importance et l’emploi fréquent de cet adjectif ont fait que, par analogie, on rencontre trop souvent le tour fautif pareil que.

on dit

on ne dit pas

J’ai un pull pareil au tien ou J’ai le même pull que toi

Il n’est vraiment pas pareil à son père

J’ai un pull pareil que le tien


Il n’est vraiment pas pareil que son père

Ça se fighte pour On peut en débattre

Le 3 juin 2021

Néologismes & anglicismes

Le verbe débattre est dérivé de battre et, à l’origine, le préfixe dé- y avait une valeur intensive. Au xie siècle, débattre signifiait donc « battre fortement » et ce n’est que deux siècles plus tard que ce verbe a pris les sens de débattre, discuter, auxquels on pourrait ajouter celui de disputer. Il est donc inutile de remplacer ces verbes par l’anglais to fight, dans l’étrange monstre linguistique ça se fighte, employé en lieu et place de « cela se discute, on peut en débattre ». On n’emploiera pas non plus il y a du fight pour signaler un débat virulent, voire une rixe.

Easy

Le 3 juin 2021

Néologismes & anglicismes

L’adjectif simple est apparu en français au début du xiie siècle, avec le sens « qui n’est pas compliqué », quelques décennies avant aisé, « qui se fait facilement », et trois siècles avant facile, « dont l’exécution, la réalisation n’offre pas d’obstacles ». Ces adjectifs, on le voit, sont profondément ancrés dans notre langue ; il est donc légitime de se demander pourquoi, depuis peu, de grandes entreprises ont choisi de remplacer l’un ou l’autre de ces adjectifs par la forme anglaise easy, mot emprunté de l’ancien français aisié, participe passé de l’ancien verbe aisier, « bien traiter, soigner ». S’il est bon que le français accueille des mots anglais qui furent autrefois empruntés du français et nous sont revenus avec une autre forme et un autre sens, comme ce fut le cas avec le célèbre couple bougette et budget, il est vain et inutile de remplacer des formes françaises par des formes anglaises, qui furent d’abord françaises, si leur sens n’a pas varié. Et n’oublions pas que dans « Easy (écrit Izi) by E.D.F. », le F final est censé signifier France…

En situation de chômage, en situation de handicap

Le 3 juin 2021

Extensions de sens abusives

Une certaine langue technocratique, on l’a vu, semble oublier nos prépositions mais ce n’est hélas pas le seul grief que l’on puisse lui faire. Elle a aussi la fâcheuse habitude d’ajouter des mots qui ne semblent pas avoir d’autre utilité que de donner une manière de vernis scientifique aux propos tenus. C’est ainsi que les locutions au chômage ou en chômage sont fréquemment remplacées par en situation de chômage. Peut-être y a-t-il une volonté de ne pas dire il est chômeur et de ne pas faire de ce nom une qualité inhérente à tel ou tel ; mais dans ce cas, ajouter en situation de est inutile puisque chômage désigne déjà un état, une situation. Notons qu’en situation de… se rencontre aussi avec une valeur euphémistique dans la locution en situation de handicap, employée de plus en plus en lieu et place de l’adjectif handicapé.

Entrer en force pour Entrer en vigueur

Le 3 juin 2021

Extensions de sens abusives

L’expression entrer en vigueur signifie « devenir opérant, pouvoir être appliqué », en parlant d’un décret, d’une loi, d’un règlement. Passer en force signifie « passer en usant surtout de force, avec violence ». On trouve également l’expression faire une entrée en force au sens de « faire irruption ». Toutes ces formes sont correctes, mais il convient de ne pas les mêler : on se gardera en particulier d’employer entrer en force au sens d’entrer en vigueur, comme cela commence malheureusement à se lire ici ou là, (une erreur qui s'explique peut-être aussi par une confusion avec l’expression avoir force de loi).

on dit

on ne dit pas

Le nouveau règlement entrera en vigueur le 1er janvier

Un décret entre en vigueur le lendemain de sa publication sur tout le territoire français

Le nouveau règlement entrera en force le 1er janvier

Un décret entre en force le lendemain de sa publication sur tout le territoire français

Plus c’est long, plus c’est facile

Le 3 juin 2021

Bonheurs & surprises

Au sujet des difficultés de la lexicographie, le préfacier de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française notait déjà ceci : « […] Il est bien plus aisé, […] de definir le mot de Telescope, qui est une Lunette à voir de loin, que de definir le mot de Voir. » Environ trois siècles plus tard, le regretté Alain Rey écrivait peu ou prou la même chose dans la préface d’une édition du Petit Robert quand il y signalait qu’il était plus aisé de définir le nom ophicléide que l’article défini.

On admettra facilement qu’un des critères objectifs pour rendre compte de la difficulté attachée à la définition d’un mot est le nombre de lignes nécessaires pour en venir à bout. L’observation de notre Dictionnaire pourrait alors presque nous amener à formuler cette règle : « Plus un mot est court, plus il est difficile à définir », d’où l’on déduira évidemment que « plus un mot est long, plus il est facile de le définir ». En voici une preuve : le mot le plus long de notre langue, le fameux anticonstitutionnellement, est défini dans cet ouvrage en une demi-ligne, tandis que le plus court, à, en occupe cent quarante-neuf. Il en va de même à l’intérieur de chaque catégorie de mots. Voyons les verbes : il en est quelques-uns qui comptent jusqu’à six syllabes orales, comme déculpabiliser, défini en une demi-ligne, ou anathématiser, qui l’est en une ligne et demie. Tandis que des verbes qui ne comptent qu’une syllabe orale, comme être ou prendre, s’étalent, eux, sur plusieurs pages.

Quelles peuvent donc être les raisons de ces écarts ? Les mots les plus anciens de notre langue sont, dans l’immense majorité des cas, des noms issus du latin ou de formes latinisées du vieil allemand ou du celte. En passant de bouche en bouche, ils se sont usés, comme les pièces de monnaie s’usent en passant de main en main. Ainsi, du nom latin de cinq syllabes dormitorium avons-nous fait un nom français de deux syllabes, « dortoir ». Ces mots ont aussi eu plus de temps que des mots entrés récemment dans notre langue pour évoluer sémantiquement et se charger, au fil des siècles, de sens nouveaux. De plus, les mots les plus longs sont composés de plusieurs radicaux, comme hippopotame (formé à l’aide de hippos, « cheval », et de potamos, « fleuve »), ou comptent de nombreux affixes, comme allongement ou approvisionner, autant d’éléments qui viennent restreindre le nombre des significations virtuelles de ces mots.

Dans Le Rhin, Victor Hugo montre d’ailleurs comment un mot très court peut être chargé de mille sens et objet de mille interprétations. Il s’amuse à gloser le Ah ! prononcé par le propriétaire d’une auberge qui espérait l’avoir comme client : « Ah ! reprit l’homme ». Hugo dévoile les trésors cachés dans cette interjection : « Que de choses il peut y avoir dans un ah ! Je n’oublierai jamais celui-là. Il y avait de la surprise, de la colère, du mépris, de l’indignation, de la raillerie, de l’ironie, de la pitié, un regret profond et légitime de mes thalers et de mes silbergrossen, et, en somme, une certaine nuance de haine. Ce ah ! voulait dire : qu’est-ce que c’est que cet homme-là ? Avec quel sac de nuit me suis-je fourvoyé ? Cela va à Worms ! Qu’est-ce que cela va faire à Worms ? Quelque intrigant ! Quelque banqueroutier qui se cache ! donnez-vous donc la peine de bâtir une auberge sur les bords du Rhin pour de pareils voyageurs ! cet homme me frustre. Aller à Worms, c’est stupide ! il eût bien dépensé chez moi dix francs de France ; il me les doit ! C’est un voleur. Est-il bien sûr qu’il ait le droit d’aller ailleurs ? Mais c’est abominable, cela ! Et dire que je me suis commis jusqu’à lui porter ses effets ! Un mauvais sac de nuit ! Voilà un beau voyageur, qui n’a qu’un sac de nuit ! Quelles guenilles y a-t-il là-dedans ? A-t-il une chemise seulement ? Au fait, il est visible que ce Français n’a pas le sou. Il s’en serait probablement allé sans payer. Quels aventuriers on peut rencontrer cependant ! à quoi est-on exposé ! Je devrais peut-être offrir celui-ci à la maréchaussée. Mais, bah, il faut en avoir pitié. Qu’il aille où il voudra. À Worms, au diable ! Je fais aussi bien de le planter là, au beau milieu de la route, avec sa sacoche !

Ô mon ami ! Avez-vous remarqué comme il y a de grands discours qui sont vides et des monosyllabes qui sont pleins ? Tout cela dit dans cet ah ! »

Ajoutons que, comme notre auteur procède par oppositions et parallélismes, il glosera pareillement le Oh ! d'un pauvre hère, ravi d’avoir ce client qu’il n’espérait plus.

Tournoi, tournois et pavois

Le 3 juin 2021

Bonheurs & surprises

Les noms en -ois sont masculins en français, à l’exception notable de fois. La grande majorité de ceux qui se terminent en -oi le sont également, mais il y a là encore quelques exceptions, comme paroi et surtout foi et loi. C’est à certains de ces masculins que nous nous intéresserons, et d’abord au nom tournoi. Ce mot, qui a remplacé l’ancienne forme tournoiement, est un déverbal de tournoyer. Si le tournoi est un passage obligé des romans de chevalerie, comme en témoignent les romans de Walter Scott, et particulièrement Ivanhoe, c’était aussi, au Moyen Âge, une occasion pour les chevaliers peu fortunés de s’assurer des revenus, comme le montre l’essai de Georges Duby, Guillaume le Maréchal ou le Meilleur Chevalier du monde, qui narre les aventures de cet homme de guerre qui défia et défit plus de cinq cents adversaires dans les nombreux tournois auxquels il prit part.

La forme tournois peut bien sûr être le pluriel de tournoi, mais elle est aussi un adjectif qui nous renvoie, une fois encore, au monde médiéval et à l’argent. Cet adjectif, qui n’est pas terminé par un e au féminin, doit à sa rareté le fait d’être resté invariable, ou, comme on le lisait dans les éditions précédentes de notre Dictionnaire, d’être resté un adjectif des deux genres, c’est-à-dire un épicène. Il est en effet issu d’une forme latine terminée en -is, et ces formes étaient semblables au masculin et au féminin. Ainsi talis pouvait qualifier un homme ou une femme ; il en allait de même pour grandis. Cet état s’est maintenu au Moyen Âge, ce qui explique la graphie de mots composés comme grand-mère, grand-messe ou grand-rue, qui s’est fixée à cette époque, avant la création d’une forme de féminin grande. Rien de tel avec tournois, issu du latin turnensis, « de Tours », et qui qualifie, on le rappelle, une monnaie frappée dans cette ville. Si l’on parle naturellement de deniers tournois et de sous tournois, on parle également de livres tournois et de monnaie tournois. L’historien, philologue et lexicographe Jean-Baptiste de La Curne Sainte-Palaye, qui fut de l’Académie française et écrivit un toujours précieux Dictionnaire historique de l’ancien langage françois, écrit monnaie tournoise dans son ouvrage, mais son exemple n’a pas été suivi.

L’origine de tournois fait que ce mot n’est pas si éloigné de pavois, également lié au Moyen Âge et qui, avant d’avoir le sens de « bouclier », a d’abord été un adjectif. Pavois est en effet issu du latin pavensis, « de Pavie », adjectif épicène lui aussi. Cette ville étant spécialisée dans la fabrication d’écus et de boucliers, il advint que, comme l’adjectif armenius, dans l’expression mus armenius, proprement « rat d’Arménie », est à l’origine du nom hermine, l’adjectif pavensis, dans des locutions comme scutum pavense, « bouclier de Pavie », a donné le nom « pavois ». Pour conclure, intéressons-nous un peu à l’italien, notre sœur romane : les règles de la phonétique de l’ancien français et de l’ancien italien nous montrent que du latin mensem sont issus le français mois et l’italien mese. Il est donc normal que le latin pavensem, dont provient pavois, soit à l’origine de l’adjectif italien pavese, signifiant également « de Pavie ». Ce qui porte à croire que le grand écrivain italien Pavese, quoique né dans le Piémont, a sans doute eu des ancêtres originaires de cette ville.