Dire, ne pas dire

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« Pourquoi » et « Pour quoi »

Le 1 février 2024

Emplois fautifs

L’adverbe pourquoi est le résultat de la contraction de la préposition pour et du pronom quoi, mais il n’est pas pour autant le synonyme de la locution pour quoi. Ordinairement, pourquoi s’emploie pour interroger sur la cause d’une chose, tandis que pour quoi s’emploie pour interroger sur son but. La phrase Pourquoi est-il en retard ? signifie « Quelle est la raison de son retard ? », tandis que Il est venu, mais pour quoi dire ? ou Il est venu, mais pour dire quoi ? signifie « Dans quel but est-il venu ? » La préposition pour a en effet ici un sens final, qui permet d’annoncer un but ; le pronom quoi est alors à comprendre comme « quelque chose ».

À la première question on répondra généralement en commençant par parce que, tandis que le premier mot de la réponse à la deuxième question sera le plus souvent pour.

« Vivable » pour « Viable »

Le 1 février 2024

Emplois fautifs

Les mots vivable et viable sont proches par la forme et l’étymologie, mais ils ne sont pas synonymes.

Vivable est un dérivé de vivre, et a d’abord signifié « qui donne la vie » et « plein de vie ». Cet adjectif s’emploie aujourd’hui pour qualifier ce qui peut être supporté sans trop de difficultés. On parlera ainsi d’une existence vivable et l’on dira que telle situation n’est plus vivable. Vivable se dit aussi dans la langue familière, surtout dans des tournures négatives, d’une personne d’humeur conciliante et d’un commerce agréable, comme dans Son mari n’est guère vivable.

Viable, dérivé de vie, qualifie quant à lui un organisme dont on estime qu’il est apte à vivre, et s’emploie principalement quand on parle de tout jeunes êtres. On l’utilise aussi figurément au sujet de ce qui possède la capacité de se développer, de perdurer. On dira ainsi qu’un projet, qu’une entreprise, qu’un modèle économique sont viables ou ne le sont pas.

Warm up

Le 1 février 2024

Néologismes & anglicismes

Dans Les Olympiques, parues il y a exactement cent ans, Montherlant emploie le verbe s’échauffer pour parler des exercices préparatoires auxquels se livrent les athlètes avant une compétition. Il ne s’agissait pas d’un néologisme puisque le mot était apparu en ce sens dans notre langue, ainsi que son dérivé échauffement, quatre siècles plus tôt. Il est dès lors bien évident que nous ne sommes pas dans le cas où une réalité arrive en même temps que le mot étranger qui la désigne ; il n’y a donc pas de raison de remplacer s’échauffer et échauffement par to warm up et warm up, comme cela commence pourtant à se faire. On n’emploiera pas non plus cet anglicisme pour désigner, s’agissant des courses de formule 1, le tour de circuit effectué par les voitures avant de venir prendre place sur la grille de départ et durant lequel les pilotes font chauffer le plus possible la gomme des pneus : ce tour est depuis longtemps déjà appelé tour de chauffe.

« Top down » pour « Vertical, Hiérarchique »

Le 1 février 2024

Néologismes & anglicismes

La locution adjectivale anglaise top down, « de haut en bas », qualifie un système caractérisé par la verticalité des décisions, une hiérarchie très stricte et une absence de collégialité. On la rencontre en français dans des textes traitant de modes de gouvernement ou de management ; pourtant, notre langue dispose déjà d’adjectifs susceptibles de qualifier ce type d’organisation, parmi lesquels vertical, hiérarchique, hiérarchisé, qu’il est possible de modaliser à l’aide d’adverbes d’intensité et qu’il serait dommage de ne pas employer.

« Comestible » ou « Mangeable » ; « Potable » ou « Buvable »

Le 1 février 2024

Extensions de sens abusives

Pour qualifier ce que l’on peut manger, nous disposons des adjectifs comestible et mangeable ; pour qualifier ce que l’on peut boire, des adjectifs potable et buvable. Mais ces mots ne sont pas interchangeables. Comestible et potable qualifient ce qui peut être absorbé sans danger, un aliment qui n’est pas avarié pour le premier, une eau qui n’est pas souillée pour le second, tandis que mangeable et buvable renvoient plutôt à la saveur de la nourriture ou de la boisson, à leur goût. C’est pourquoi l’on dit, par exemple, que les lactaires sont comestibles mais que seuls les lactaires dits délicieux sont mangeables. On emploie aussi ordinairement potable pour qualifier l’eau qui est propre à la consommation, puisque celle-ci est réputée être sans saveur. Mais c’est buvable, ou son contraire imbuvable, qu’on emploiera pour qualifier un vin dont on estime qu’il mérite, ou non, d’être bu.

« Exhausser » ou « Exaucer »

Le 1 février 2024

Extensions de sens abusives

Il existait, en ancien français, un verbe hesalcier, encore écrit eshalcier, qui signifiait « donner plus de dignité ; louer, glorifier » et qui a ensuite pris le sens concret de « rendre plus haut ». Ce mot, qui était indirectement dérivé du latin altus, « haut », a eu la particularité de donner, en français moderne, deux verbes de sens très différents. Exhausser, d’une part, qui doit en partie sa forme à hausser, et qui a le sens concret de « surélever ». Exaucer, d’autre part, dont la relation avec son étymon peut sembler moins transparente, mais que Littré a clarifiée dans son Dictionnaire : « Exaucer quelqu’un, c’est le porter en haut, de manière que sa prière soit entendue des puissances supérieures. » On veillera bien à ne pas confondre l’orthographe de ces deux verbes et on se souviendra que si on exauce un suppliant ou, par métonymie, sa requête, on exhausse un mur ou une maison.

Étonnante chandeleur

Le 1 février 2024

Bonheurs & surprises

Le nom chandeleur mérite particulièrement notre attention. D’abord parce que, après avoir figuré dans les sept premières éditions de notre Dictionnaire, il fut étonnamment banni de la huitième avant de reprendre sa place dans la neuvième édition. De plus, alors que les étymologies sont une nouveauté de la présente édition, l’origine de ce nom était déjà donnée dans celle de 1694. On y lisait en effet : « La feste de la Purification de la Vierge, ainsi nommée à cause que ce jour-là il se fait une procession où tout le monde porte des cierges. » La neuvième édition ajoute quelques précisions à cette étymologie : « du latin populaire candelorum, par ellipse de festa dans l’expression festa candelorum, fête des chandelles ». Point n’est besoin d’être grand clerc ni d’être particulièrement versé dans les études latines pour reconnaître dans ce candelorum un génitif pluriel. Et c’est ce génitif qui fait de ce mot une curiosité linguistique.

En effet, les noms français sont issus le plus souvent de l’accusatif latin ou, plus précisément, du cas régime de l’ancien français. Voici pourquoi : en passant du latin classique à l’ancien français, le nombre des cas grammaticaux s’est réduit de six à deux, d’une part le cas sujet, qui regroupait le nominatif et le vocatif, d’autre part le cas régime, qui cumulait les fonctions imparties en latin à l’accusatif, au génitif, au datif et à l’ablatif. Ce cas régime était donc naturellement le plus fréquent et c’est de lui que viennent l’immense majorité des noms. Il en est cependant quelques-uns qui sont issus du cas sujet, le plus souvent en concurrence avec un autre tiré du cas régime. Ce sont en général des noms qui étaient mis en apostrophe : on disait ainsi Sire, voulez-vous… ? mais Il parle au seigneur. Sur ce modèle étaient bâtis les couples maire/majeur, pâtre/pasteur, geindre/junior, nonne/nonnain, pute/putain ou encore copain/compagnon.

Une poignée de termes de notre langue viennent, eux, d’ablatifs latins mais, même s’ils ont été parfaitement intégrés à notre langue, on peut considérer qu’il s’agit encore de mots latins. Ce sont par exemple folio, illico, recto, verso, sans oublier la liste primo, secundo, tertio, quarto, quinto, sexto, septimo, octavo, ni les pluriels quibus et rébus (malgré son accent). Omnibus est, lui aussi, rare puisque c’est un datif.

Notons, pour conclure, que si chandeleur semble bien être le seul nom français issu d’un génitif latin, il n’est pas le seul mot dans ce cas : le pronom personnel leur est issu du pluriel latin illorum, génitif du pronom adjectif de 3e personne ille. Cela ne doit point nous étonner, les pronoms sont en effet les cœlacanthes de la morphosyntaxe, des fossiles vivants, puisqu’ils sont les seuls mots de notre langue qui changent de forme quand ils changent de fonction, c’est-à-dire les seuls qui, aujourd’hui encore, se déclinent.

Renard, grenouille et autres bestioles

Le 1 février 2024

Bonheurs & surprises

Certains noms d’animaux sont à l’origine de quelques-uns de nos verbes, en particulier quand ils ont le sens de « mettre bas ». Ils sont tirés tantôt du nom de la mère, comme chienner, lapiner ou chatter, tantôt du nom du petit, comme pouliner, vêler, chevreauter, agneler, sans oublier chatonner, variante de chatter.

Il en existe d’autres qui notent qu’un individu adopte les manières d’un animal, comme renarder, « user de ruses », puisque la ruse est l’apanage du goupil. Le verbe louper vient lui aussi du nom d’un animal, le loup, mais de façon moins transparente : la voracité et la faim insatiable qu’on lui prête ont fait qu’on a jadis donné le nom de loup à une dette, car notre animal semblait en permanence être en manque de nourriture et toujours prêt à en emprunter. Loup a ensuite désigné une dette non remboursée et enfin une malfaçon, un travail raté. C’est à ce dernier sens de loup que nous devons notre verbe louper. Le cas de bouquiner est à part car il existe deux formes homonymes. La première désigne l’activité de qui fréquente les bouquinistes ou lit de vieux livres, et est dérivé de bouquin, nom apparenté à l’anglais book et à l’allemand Buch. Mais il existe un autre verbe bouquiner, dérivé d’un autre nom bouquin ; ce dernier, qui peut désigner un bouc, un lapin ou un lièvre est tiré de bouc. Dans ce cas, bouquiner a un tout autre sens puisqu’il signifie, s’agissant de ces trois espèces, « couvrir une femelle ».

Le mode de déplacement des animaux est également à l’origine de plusieurs verbes. Au nombre de ceux-ci, dérivé de cavale, on trouve cavaler, qui signifie « poursuivre ou fuir à la vitesse d’une jument » et, par extension, « courir filles et garçons ». Cavaler a supplanté l’ancien verbe chevaler, qui avait les mêmes sens, mais qui signifiait aussi, figurément, « faire des allées et venues, comme un cheval de manège ». Ce sens était illustré ainsi dans la première édition de notre Dictionnaire : « J’ay chevalé plus de six mois pour cette affaire ». À cette liste, il convient d’ajouter cabrioler, « faire des bonds », d’abord attesté sous la forme caprioler, verbe dérivé du nom cabriole, autrefois écrit capriole, et donc plus proche de l’italien capriola, dont il est tiré et qui désigne la femelle du chevreuil.

Parmi ces animaux, il faut faire une place particulière au crapaud. En effet, on a longtemps employé le verbe crapauder, « se déplacer comme un crapaud » ; ce dernier est aujourd’hui supplanté par crapahuter, qui fut d’abord employé dans l’argot militaire et est maintenant passé dans la langue commune avec le sens de « marcher, progresser en terrain varié et difficile ». Ce verbe est dérivé de crapahut, nom créé par les saint-cyriens, qui s’amusèrent à prononcer crapaud avec une diérèse, et qui désignait des exercices de gymnastique et de reptation. La lexicographie est fort redevable à notre animal puisqu’on lui doit aussi, outre crapauder et crapahuter, le terme crapoter, proprement « fumer comme un crapaud », que l’on emploie pour parler de qui fume maladroitement et sans avaler la fumée. Ce rapprochement entre le fait de fumer et notre batracien a sans doute été favorisé par une légende qui disait encore naguère que si l’on plaçait une cigarette dans la bouche d’un crapaud, celui-ci, incapable de s’en débarrasser, avalait tant de fumée qu’il ne pouvait recracher, qu’il finissait par exploser, faisant de notre crapaud fumeur un lointain parent de la malheureuse grenouille de La Fontaine. C’est avec cette cousine de notre crapaud que nous allons conclure. De grenouille sont tirés deux verbes, le premier, par antiphrase, puisque les grenouilles étaient supposées boire beaucoup d’eau, signifiait, comme on le lisait dans la première édition de notre Dictionnaire, « Yvrogner ». Ce verbe y était illustré par ces exemples : « Cela est vilain de s’amuser à grenoüiller comme vous faites. Il est tousjours dans les cabarets à grenoüiller. » Mais il existe un autre grenouiller, qui signifie, par référence aux eaux souvent troubles et boueuses dans lesquelles on trouve nos batraciens, « intriguer, manœuvrer, créer de la confusion pour favoriser un dessein ou obtenir quelque avantage ».