Dire, ne pas dire

Accueil

Comment prononcer Villon ?

Le 5 octobre 2023

Emplois fautifs

La prononciation des noms propres, plus encore que celle des noms communs, est affaire d’usage plus que de règles, ce qui peut amener quelques hésitations pour des formes anciennes. C’est parfois le cas avec le nom Villon. D’aucuns pensent que, dans ce mot, le groupe ill se prononce comme dans fille, d’autres qu’il se prononce comme dans ville. Mais Villon nous a donné lui-même toutes les clés pour répondre à cette question. Il se met en effet souvent en scène dans ses poèmes et il suffit donc de voir avec quels termes il fait rimer son nom. La récolte est riche. Dans le Testament, Villon rime avec pavillon, mais aussi avec escouvillon, maillon, gouppillon, sillon, aguillon, tourbillon, bouillon, corbillon. Et notre auteur termine par ces vers sa Ballade pour servir de conclusion :

« Icy se clost le Testament

Et finist du pouvre Villon.

Venez à son enterrement,

Quant vous orrez le carillon,

Vestuz rouges com vermillon. »

Le fauteur est-il fautif ?

Le 5 octobre 2023

Emplois fautifs

On confond parfois les mots fauteur et fautif en les faisant dériver, tous deux, du nom faute. Si ce lien est valable pour le nom fautif, qui désigne celui qui est dans son tort, qui est en faute, qui est coupable, il ne l’est pas pour fauteur, un nom emprunté du latin fautor, « personne qui favorise », lui-même dérivé de favere, « être favorable ». Si l’on prend parfois l’un de ces deux noms pour l’autre, c’est aussi, au-delà de la confusion étymologique, parce que fauteur, dont le sens était jadis neutre, et qui désignait une personne favorisant un parti ou appuyant une opinion, s’emploie aujourd’hui avec un sens péjoratif pour désigner l’initiateur d’une action généralement néfaste. C’est pour cette raison qu’on le trouve essentiellement dans la locution fauteur de troubles et dans quelques autres de sens proche, comme fauteur de désordre, fauteur de guerre, de haine, fauteur de scandale.

« Il faut encrer l’Ukraine dans l’Europe »

Le 5 octobre 2023

Emplois fautifs

Les homonymes sont parfois facétieux, on le voit avec cette phrase lue sur le bandeau déroulant d’une chaîne d’informations en continu : « Il faut encrer l’Ukraine dans l’Europe ». On rappellera donc que les noms ancre et encre ont des sens très différents. Le premier, emprunté, par l’intermédiaire du latin ancora, du grec agkura, désigne une pièce métallique, retenue par une chaîne ou un câble, qu’on jette au fond de l’eau pour fixer un navire ; le second est issu du latin encaustum, « chauffé, brûlé », qui désignait des mélanges de cire d’abeille chauffée et de pigments colorés que l’on utilisait pour écrire. Les verbes ancrer et encrer, qui en sont tirés signifient respectivement : « fixer un navire dans un mouillage avec une ancre » et, de manière figurée, « affermir dans une situation », tandis qu’encrer signifie « charger, enduire d’encre ». C’est donc bien évidemment Il faut ancrer l’Ukraine dans l’Europe qu’il aurait fallu écrire.

Final four

Le 5 octobre 2023

Néologismes & anglicismes

Un certain nombre de compétitions, en particulier dans les sports collectifs, se terminent quand les quatre meilleures équipes sont rassemblées en un même lieu et y disputent des demi-finales puis, pour les deux meilleures, la finale. On peut, pour désigner ces compétitions, conserver ces deux termes, demi-finale et finale, ou parler du dernier carré. Il n’est donc pas nécessaire de recourir à la locution, venue du sport universitaire américain, final four, pour nommer ces derniers matchs.

on dit

on ne dit pas

Les qualifiés pour les demi-finales

Ce club est dans le dernier carré

Les qualifiés pour les final four

Ce club est dans le final four

Chafouin

Le 5 octobre 2023

Extensions de sens abusives

Le mot chafouin est formé à l’aide des noms chat et fouine et emprunte, pour le sens, des traits que l’on prête à l’un et à l’autre de ces animaux : d’abord des caractères physiques puisqu’on lit, dans l’édition de 1762 de notre Dictionnaire, à l’article chafouin : « qui est maigre, de petite taille ». Mais s’y ajoutent surtout les défauts qu’on leur attribue traditionnellement. On sait que dans Le Roman de Renart, Tibert le chat en remontre au goupil en matière de ruse. Quant à la fouine, elle est encore plus mal considérée. Littré glose ainsi l’expression Avoir un visage, une tête de fouine :« avoir un faciès étroit et une physionomie sournoise », et il ajoute qu’on donne le nom de fouine, « dans le langage figuré des sauvages de l’Amérique du Nord, à un homme qui attaque traîtreusement son ennemi », en illustrant son propos avec ce passage des Natchez de Chateaubriand : « L’Iroquois n'est pas une fouine, il ne suce pas le sang de l’oiseau qui dort. »

Le chafouin est donc, comme l’indique notre Dictionnaire, une personne qui a une physionomie basse et sournoise, et l’on pourrait ajouter, en reprenant ces mots de Littré : « indiscrète, maligne et rusée ». C’est déjà beaucoup pour une seule personne, aussi peut-il sembler inutile, et surtout incohérent, d’ajouter à ces sens ceux de bougon, boudeur, morose, voire grincheux ou râleur, qui ont peu à voir avec la ruse et la sournoiserie.

on dit

on ne dit pas

Perdre l’a rendu boudeur, grincheux

Un râleur qui n’est jamais satisfait

Perdre l’a rendu chafouin

Un chafouin qui n’est jamais satisfait

Famine et disette

Le 5 octobre 2023

Extensions de sens abusives

Les noms famine et disette sont parfois confondus mais, même s’ils ne sont pas de sens très éloignés, ils ne sont pas parfaitement synonymes. Le premier est tiré du latin fames, « faim », tandis que le second semble être un emprunt du grec byzantin disekhtos, « bissextile », qui désignait aussi une « année de malheur ». De la disette à la famine, il y a un degré de gravité, comme l’indique notre Dictionnaire, qui définit la famine comme une « disette extrême et générale », et Littré, qui écrit : « Il y eut disette, après vint la famine. Quand la famine règne, on meurt de faim ; quand la disette règne, on a de la peine à se procurer les aliments. La disette est moins grave que la famine : disette, rareté d’aliments ; famine, absence d’aliments. ».

Castor, demi-castor et bièvre

Le 5 octobre 2023

Bonheurs & surprises

Buffon classait le chien, le singe, l’éléphant et le castor parmi les animaux les plus intelligents. Féraud présente quant à lui le castor comme un animal « fameux par son adresse à se bâtir des logemens ». Cette fascination pour ce mammifère rongeur remonte en fait à l’Antiquité, et s’est poursuivie au Moyen Âge. Dans son Livre du Trésor, un bestiaire médiéval, Brunet Latin (1230-1294) en fait un portrait étonnant : « Le castor est une bête qui vit du côté de la mer de Ponto [le Pont-Euxin, aujourd’hui la mer Noire] ; pour cette raison il est nommé chien pontique, car il ressemble un peu à un chien. Ses testicules sont très chauds et d’une grande utilité médicinale, et c’est pour cette raison que les paysans le poursuivent et le chassent. Mais la nature, qui enseigne à toute créature ses propriétés, lui fait connaître alors la raison pour laquelle on le chasse : lorsque le castor se rend compte qu’il lui est impossible de s’enfuir, il coupe lui-même ses bourses avec ses dents et les jette devant les chasseurs. C’est ainsi qu’il rachète sa vie au prix de la partie de son corps qui est la meilleure. Par la suite, si on le pourchasse encore, il découvre ses cuisses et montre bien qu’il est castré. » Après avoir énoncé les mêmes faits et décrit le castor comme une bête très paisible, Pierre de Beauvais, un auteur du xiiie siècle, ajoute : « De la même manière, l’homme qui veut observer les commandements de Dieu et vivre dans la pureté, doit se trancher les testicules, c’est-à-dire tous les vices, et jeter toutes les mauvaises actions au visage du chasseur, c’est-à-dire du Diable, qui perpétuellement le pourchasse. » La description naturaliste prend ainsi une valeur apologétique. Richard de Fournival, qui fut le médecin de Philippe Auguste et de Louis VIII le Lion, tire une autre leçon de cette façon d’agir puisqu’il conseille à sa dame, dans son Bestiaire d’Amour, d’agir comme le castor : qu’elle lui abandonne son cœur pour éviter d’être importunée par d’autres requêtes amoureuses.

Philippe de Thaon, moine normand du xiie siècle, croit reconnaître en cette façon de faire l’origine du nom castor : Chastre sei de sun gré, / Pu ço est si numé, « il se châtre de son plein gré, c’est pour cette raison qu’il est ainsi nommé [castor)] ». Cette hypothèse, pleine de bon sens, est pourtant fausse, comme le signalait déjà Chateaubriand dans ses Voyages en Amérique : « Il n’est pas vrai que le castor se mutile lorsqu’il tombe vivant entre les mains des chasseurs, afin de soustraire sa postérité à l’esclavage. Il faut chercher une autre étymologie à son nom. » Celle-ci nous montrera que notre animal est de haute lignée : il a été en effet nommé ainsi en référence au fils de Zeus et de Léda, Kastôr, « Castor ». Ce dernier, frère jumeau de Pollux, était un protecteur des femmes, aussi a-t-on donné son nom à l’animal qui fournit le castoréum, utilisé jadis pour traiter certaines affections gynécologiques.

Par métonymie, castor désigna aussi un vêtement fait de la fourrure de cet animal et demi-castor, un vêtement « où il entre d’aûtre poil avec celui de castor », puis, lit-on dans le Dictionnaire de Trévoux, « une femme ou une fille dont la conduite est déréglée, quoiqu’elle ne se prostitue pas à tout le monde ».

En français, castor a peu à peu effacé les formes bièvre ou beuvron qui étaient aussi utilisées pour désigner ce rongeur, et qui étaient issues, par l’intermédiaire du latin bèber, du gaulois bèbros. Aujourd’hui le nom de cet animal coupe l’Europe en deux. Les pays méridionaux tirent son nom du latin castor : castoro en italien, castor en espagnol, tandis que les pays nordiques tirent son nom du gaulois : bifur en islandais, bever en norvégien, bäver en suédois. Quant à nos amis allemands et anglais, ils emploient Biber et beaver. Ce dernier a eu son heure de gloire puisque, en raison de la ressemblance phonétique entre Beauvoir et beaver, le philosophe René Maheu, et après lui Jean-Paul Sartre, surnomma Simone de Beauvoir « le Castor ». Signalons enfin qu’en anglais on trouve le mot castor, pour désigner non l’animal, mais un chapeau fait de la fourrure de ce dernier.

Le sel, le salaire et le vestiaire

Le 5 octobre 2023

Bonheurs & surprises

Le sel a eu, dès les temps les plus anciens, une grande valeur : parce qu’il rehausse la saveur des aliments ‒ ce qui explique que, dans son Dictionnaire, Féraud le définisse joliment comme ce « qui picote l’organe du goût » ‒ mais aussi parce qu’il est employé pour la conservation de la viande et du poisson. Par métaphore, dans les Évangiles, il désigne les apôtres, ainsi que le signalait la première édition de notre Dictionnaire, où l’on pouvait lire : « Dans l’Evangile Nostre Seigneur dit aux Apostres qu’Ils sont le sel de la terre, pour dire, que C’est à eux à preserver les autres fidelles de la corruption du siecle. » Le sens de cette expression s’est modifié et elle désigne plutôt aujourd’hui une élite, considérée comme rassemblant les éléments de plus haut prix d’un groupe. Le sel, ce bien précieux, est à l’origine du mot salaire. Nous l’avons en effet emprunté du latin salarium, qui fut d’abord la somme versée aux soldats de l’armée romaine pour qu’ils s’achètent du sel. Notons d’ailleurs que ce n’était pas leur seul défraiement : à côté de ce salarium, les soldats touchaient aussi un congiarium, un mot tiré du grec kogkhê, « conge », une mesure de liquide valant un peu plus de trois litres. Cet argent leur permettait d’acheter du vin, quand celui-ci ne leur était pas directement donné. Il existait aussi un caligarium, pour l’achat des chaussures, et enfin un vestiarium, un « vestiaire », c’est-à-dire une indemnité permettant de s’acheter des vêtements. Ce sens de vestiaire s’est longtemps conservé en français et on lisait, de la deuxième à la huitième édition de notre Dictionnaire, à l’article Vestiaire : « Se dit aussi De la despense que l’on fait pour les habits des Religieux & des Religieuses, ou de l’argent qu’on leur donne pour s’habiller. » De salaire dérive le verbe salarier. Ce dernier invite toute personne s’intéressant à la vie des mots à la prudence quand il s’agit de hasarder quelque pronostic au sujet de l’avenir de tel ou tel d’entre eux. Féraud écrivait dans Dictionnaire critique de la langue française, au sujet de ce verbe : « Il y a déja longtems que Richelet a dit que salarier était un mot vieux, et qui ne se disait plus. L’Académie lui done la même qualification. » Force est pourtant de constater qu’aujourd’hui ce verbe, grâce à son participe passé substantivé salarié, a repris quelque vigueur et que le moribond se porte bien.

Le mot sel s’emploie aussi couramment, au sens figuré, pour évoquer ce qui fait la saveur d’un propos, d’un ouvrage et l’on parlait de sel attique pour nommer ce qui avait « la pureté & des graces du langage d’Athenes ». On retrouve cette expression dans Les Femmes savantes (III, i) : « Le ragoût d’un sonnet, qui chez une princesse / A passé pour avoir quelque délicatesse. / Il est de sel attique assaisonné partout, / Et vous le trouverez, je crois, d’assez bon goût. » Le latin sal, dont vient notre sel, est aussi à l’origine de nombreux mots liés à l’art de la table et à l’utilisation de ce condiment en cuisine, parmi lesquels salade, sauce, saumure, saucisse et saucisson. Signalons, pour conclure, qu’on le retrouve également dans le mot salpêtre, qui détonne dans cette liste puisqu’il signifie proprement « sel de pierre » et désigne l’efflorescence composée d’un mélange de nitrate de potassium et d’autres nitrates, qui se forme sur les murs humides. Cela étant, ce salpêtre n’était pas, lui non plus, sans prix puisqu’il servait à fabriquer les explosifs et que la loi autorisait les « salpêtriers » à pénétrer chez les particuliers afin de le récolter.