Dire, ne pas dire

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Chenille ouvrière

Le 1 avril 2021

Emplois fautifs

La langue aime adjoindre aux noms des insectes ou à ceux de leurs larves un épithète de nature qui précise à quelle sous-espèce ils appartiennent, comme on le fait pour le carabe doré ou le criquet pèlerin (et dans ce cas l’adjectif ne peut varier en degré), ou un adjectif qui énonce une caractéristique semblant inhérente à l’espèce ; c’est ainsi que l’abeille est dite industrieuse, ouvrière ou butineuse. Dans la première catégorie, on trouve la fourmi noire et la fourmi rouge, la mante religieuse, la mouche verte ou charbonneuse, le réduve masqué, la lamie longicorne, la punaise verte, la punaise des bois et le psylle suceur. Dans la deuxième, on trouve la fourmi qui n’est pas prêteuse, la cigale qui est insouciante, le hanneton étourdi, le pou tantôt fier et tantôt laid. Quant à la chenille, la larve du papillon, elle relève de la première catégorie puisqu’elle peut être arpenteuse, hérissonne ou processionnaire. Tout cela était figé et semblait donner une image immuable du monde, mais, depuis quelque temps, la paronymie est venue bouleverser ce bel ordonnancement puisque l’on commence à parler de chenille ouvrière. Loin de nous l’idée de vouloir contester les qualités de travailleuse de cette bestiole, mais il convient tout de même de rappeler que l’expression consacrée est cheville ouvrière et qu’elle ne désigne pas un animal mais l’élément d’un assemblage mécanique servant de pivot et, de manière figurée, la personne qui assure la bonne marche d’une affaire.

L’ÉCOLE mais la FORÊT : É ou Ê pour noter un ancien S ?

Le 1 avril 2021

Emplois fautifs

En français, l’accent circonflexe est souvent la trace d’un ancien s. On le rencontre alors dans des mots d’usage courant, tandis que des mots plus techniques ont conservé le s original, comme l’attestent les couples forêt, forestier ou hôpital, hospitalier. Mais on constate que si ce e placé devant un s était en tête du mot, il a généralement été remplacé par un e portant un accent aigu comme écu, épée, été (le participe passé et le nom), étincelle, dont les équivalents en ancien français étaient escu, espée, esté et estincelle. Le verbe être, qu’il soit sous la forme d’un infinitif ou sous la forme d’une deuxième personne du pluriel de l’indicatif présent, êtes, n’obéit pas à ce phénomène parce ces deux formes étant monosyllabiques, le e ne se ferme pas : c’est ainsi l’exception qui confirme la règle.

Pourquoi ne prononce-t-on pas les deux lettres IM- dans IMMANQUABLE ou IMMANGEABLE de la même manière que dans IMMOBILE ou IMMUABLE ?

Le 1 avril 2021

Emplois fautifs

L’explication tient à la date d’apparition du mot en français et à son origine. Les mots où le m se fait entendre sont plus anciens : immobile et immuable sont apparus au xive siècle et sont tirés des formes latines immobilis et immutabilis (il existe d’ailleurs une variante rare et littéraire d’immuable, plus proche de l’étymon latin, immutable). Dès l’époque latine tardive, les deux m, bien que s’étant maintenus à l’écrit, se prononçaient comme un m unique : c’est de ces formes que l’on a hérité par l’intermédiaire de l’ancien français. Les termes plus récents ont été directement formés à partir des radicaux français manquable (même si ce dernier existe peu de manière autonome) et mangeable, radicaux qui n’existaient pas en latin. On a gardé la conscience qu’ils étaient bâtis à l’aide du préfixe négatif in-, ce qui explique la différence de prononciation entre ces deux groupes de mots.

Healthy

Le 1 avril 2021

Néologismes & anglicismes

Mens sana in corpore sano, « un esprit sain dans un corps sain » : ainsi traduit-on l’idéal exprimé par l’adage latin de Juvénal. De l’adjectif sain a été tiré, il y a presque un millénaire, l’adverbe sainement. Son grand âge ne l’empêche pas de se bien porter mais, depuis quelque temps, on tend à le remplacer par le mot anglais healthy. L’emploi de ce tour est dommageable pour le français ; il l’est aussi pour l’anglais puisque ceux qui emploient cette forme confondent l’adjectif healthy, « sain », et l’adverbe healthily, « sainement ». Et s’il est vrai que, en français, une langue familière use de sain comme d’un adverbe, ce n’est que dans des tours elliptiques dans lesquels un groupe nominal est sous-entendu : ainsi, si l’on peut dire familièrement manger sain en lieu et place de manger sainement, c’est parce que c’est une ellipse de « manger des aliments sains ». En revanche, l’usage refuse « vivre sain » en lieu et place de vivre sainement.

on dit

on ne dit pas

Manger sainement, manger des produits sains

Ce mode de vie n’est pas très sain

Manger healthy


Ce mode de vie n’est pas très healthy

Medley

Le 1 avril 2021

Néologismes & anglicismes

Les langues de la cuisine et du spectacle se sont nourries l’une l’autre. La première a donné la farce et la saynète à la seconde, qui en échange lui a donné entremets. Les miscellanées, après avoir désigné (au singulier) un brouet grossier, sont devenues un recueil où l’on trouve diverses pièces scientifiques ou littéraires. Et, pour désigner un mélange de plats ou d’aliments divers, puis un spectacle formé d’un enchaînement de mélodies, de chansons ou d’air connus, on a parlé de pot-pourri. Nous avons là un terme suffisamment adéquat et déjà riche d’une longue histoire pour qu’il ne soit pas nécessaire de chercher à lui substituer l’anglais medley, qui tend à s’imposer aujourd’hui.

Taiseux

Le 1 avril 2021

Extensions de sens abusives

Les mots et expressions, comme les vêtements ou les coupes de cheveux, ont leurs modes, qui portent tel ou tel sur le devant de la scène, souvent au détriment de tel autre. C’est le cas de taiseux, qui semble aujourd’hui éclipser taciturne. Ce dernier, emprunté du latin taciturnus, lui-même dérivé de tacitus, « silencieux, qui se tait », a d’abord qualifié un endroit silencieux puis un homme peu enclin à parler. Aujourd’hui, on réserve paresseusement ce trait de caractère à deux grandes catégories : les paysans et les montagnards, que l’on appelle taiseux, et on en fait une qualité propre de ces personnages. Exit donc le montagnard volubile ou le campagnard disert. Le marin est le seul, à condition bien sûr de n’être pas solitaire, parmi les hommes vivant au milieu de la nature, qui semble pouvoir être bavard. En témoigne d’ailleurs cette réplique des Tontons flingueurs : « C’est curieux, chez les marins, ce besoin de faire des phrases. » Quoi qu’il en soit, on évitera de faire de taiseux un adjectif passe-partout, employé sans nuance pour désigner toute personne peu expansive qui n’est pas un citadin.

Un ton inquisitoire pour Un ton inquisiteur

Le 1 avril 2021

Extensions de sens abusives

Le mot inquisiteur s’est d’abord rencontré comme nom pour désigner un juge du tribunal de l’Inquisition, puis, dans l’expression inquisiteur d’État ou inquisiteur du Conseil des Dix, pour désigner chacun des trois magistrats de Venise chargés de veiller à la sécurité de la République. C’est aussi un adjectif qualifiant celui qui cherche à s’enquérir de quelque fait avec une curiosité indiscrète ; il se rencontre dans des expressions comme caractère inquisiteur, question inquisitrice, ton inquisiteur, regard inquisiteur. Il convient de ne pas confondre cet adjectif avec inquisitoire, qui n’appartient qu’à la langue du droit et ne s’emploie que dans la locution procédure inquisitoire, procédure dans laquelle l’instruction préalable comme les poursuites éventuelles relèvent de la seule initiative du juge, par opposition à procédure accusatoire, dans laquelle les parties ont l’initiative de l’instance, de son déroulement et de son instruction.

on dit

on ne dit pas

Il s’adressa à lui d’un air inquisiteur

Elle l’observait avec une curiosité inquisitrice

Il s’adressa à lui d’un air inquisitoire

Elle l’observait avec une curiosité inquisitoire

Étincelle et Stencil

Le 1 avril 2021

Bonheurs & surprises

L’humide étincelle dont parle Verlaine dans Après trois ans (« Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, / Je me suis promené dans le petit jardin / Qu’éclairait doucement le soleil du matin, / Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle ») est, avec l’obscure clarté du Cid, de Corneille, un des plus célèbres oxymores de la langue française. Cette étincelle a cependant d’autres titres à faire valoir pour que nous nous intéressions à elle. Elle est apparue en français au xie siècle sous la forme estencele, puis estincele un siècle plus tard, et elle est issue du latin populaire *stincilla, altération produite par métathèse de la forme classique scintilla, « étincelle, point brillant ».

Ce doublement des formes a été une source de richesse puisque de l’étymon latin ont été tirés deux verbes français. Scintiller, « briller d’un éclat caractérisé par le phénomène de la scintillation », plus savant, est apparu au xive siècle et est emprunté du latin scintillare, « avoir une lueur scintillante ; étinceler, briller ». Estenceler, plus populaire, qui deviendra étinceler, date du xiie siècle et est dérivé d’étincelle. C’est à ce verbe estenceler que nous devons, indirectement, le nom stencil, qui désigne un papier paraffiné et perméable à l’encre qui servait de support aux textes, aux dessins que l’on souhaitait reproduire par le biais d’une ronéo. Nous l’avons emprunté, au tout début du xxe siècle, à l’anglais stencil, qui signifie proprement « pochoir », et qui est dérivé de to stencil, « orner de couleurs vives ou de métaux précieux ». Or, to stencil est emprunté de ce verbe estenceler, qui existait aussi sous une dizaine d’autres formes et avait, entre autres sens, ceux de « parer de couleurs brillantes » et de « parsemer ». On lit ainsi dans Li Hystoire de Julius Cesar, de Jean de Tuim : « Un siege d’yvoire, ki tous estoit estinceles d’argent ».

Concluons en signalant que, si stencil est apparu en français quelques décennies après la mort de Victor Hugo, celui-ci, sans employer ce nom ou les verbes scintiller et étinceler, a donné dans les derniers vers de son poème intitulé Le Mendiant une merveilleuse illustration par l’exemple du sens de ces mots :

« Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,

Étalé largement sur la chaude fournaise,

Piqué de mille trous par la lueur de braise,

Couvrait l’âtre, et semblait un ciel noir étoilé.

Et, pendant qu’il séchait ce haillon désolé

D’où ruisselaient la pluie et l’eau des fondrières,

Je songeais que cet homme était plein de prières,

Et je regardais, sourd à ce que nous disions,

Sa bure où je voyais des constellations. »

Soupape

Le 1 avril 2021

Bonheurs & surprises

Même si le mot soupape est formé à l’aide du préfixe sou(s)-, il n’entretient pas avec le nom pape les rapports qu’entretiennent les noms sous-lieutenant ou sous-officier avec lieutenant ou officier, la soupape n’étant pas au souverain pontife ce que la sous-maîtresse serait à la maîtresse. Le mot soupape provient de l’ancien français sous-pape qui désignait un coup sous le menton, dans lequel pape avait le sens de menton ou de mâchoire. C’est avec cette signification qu’il apparaît, au xiiie siècle, dans Les Contes des hérauts, de Baudouin de Condé : « Si me tint, mais je li escape, / Si li rendi tele sourpape, / Que tout enviers l’ai abatu » (« Il me tenait, mais je lui échappai et lui donnai à mon tour un tel coup au menton, que je l’ai abattu de tout son long »). Littré explique ainsi le glissement de sens entre le coup au menton et la pièce de mécanisme que nous connaissons : « De même que sous-barbe, qui signifie “coup sous le menton”, a pris le nom de divers engins, de même soupape a servi figurément à désigner ce qui s’ouvre et se ferme ; on aperçoit même comment l’idée est venue de prendre le coup sous le menton, qui fait fermer la bouche, pour désigner le coup que reçoit la valvule, et la valvule elle-même. » Notons cependant que, dans son Discours admirable de la nature des eaux et fontaines tant naturelles qu’artificielles, en 1580, Bernard Palissy donne une autre explication : « Cela ne se peut faire que la souspape de la gorge de l’homme (que les chirurgiens appellent la luette) ne joue comme celle des pompes. » Ces deux explications ne sont pas incompatibles, et l’on s’accorde pour reconnaître dans l’élément pape un déverbal de l’ancien verbe paper, qui signifiait « remuer les mâchoires » et donc « manger » ou « parler ». Cette proximité entre les mouvements nécessaires pour s’exprimer et pour se nourrir avait déjà été soulignée par les Latins. On lit en effet dans le Recueil des glossaires latins, à l’article Papilla : « caput est mammae de qua exit lac, unde factum est ut dicamus infantibus papa ; i. e. manduca : papare enim dicimus […] ; nam et ipso motu labiorum id ostendimus » (« Mamelon : c’est le sommet du sein, d’où sort le lait, ce qui fait que quand nous disons aux enfants papa, c’est-à-dire “mange”, avec le mouvement des lèvres produit pour dire papare, nous leur montrons les mouvements qu’ils doivent faire pour manger »).

Papare est à l’origine de l’ancien français paper, d’où dérivent papoter et le verbe, aujourd’hui hors d’usage, papeler, « manger », puis « marmonner (des prières) ». C’est de ce dernier qu’est dérivé papelard, désignant un faux dévot dont la foi de façade se manifestait par un constant marmonnement de prières, qui était perçu comme un hypocrite. Le Moyen Âge s’est plu à dénoncer ce type d’individu, en ayant recours à des jeux de mots, fort en vogue à l’époque. On lit ainsi dans Les Miracles de Notre-Dame, de Gautier de Coinci : « Tel fait devant le papelart, / qui par derrière le pape lart », et dans L’Image du Monde, de Gautier de Metz : « Qui papelart nommer se font, / Et à droit car papelart sont : / Adonc ont à nom palelart, / Car avoir veulent tout le lart. »

Ces formes furent productives puisque, en ancien français, existaient les verbes papelarder, « être hypocrite », et papeter, « babiller », et que les noms papelarderie, papelardie et papelardisme étaient synonymes d’hypocrisie.

Paper, on l’a vu, est issu indirectement du latin pappa, terme expressif du langage enfantin servant à désigner la nourriture ; cela nous amène à nuancer légèrement ce que nous avons écrit plus haut au sujet de pape, quand ce mot désigne l’évêque de Rome. Ces deux noms pape ne sont pas entièrement étrangers l’un à l’autre ; il existe en effet en latin une autre forme pappa, qui est elle aussi un nom familier du langage des enfants, qui signifie « père » et dont est issu le nom pape, « souverain pontife ».