Dire, ne pas dire

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Des pâtisseries « faites maison » ou « faites maisons »

Le 2 février 2023

Emplois fautifs

La locution adjectivale fait maison s’emploie pour qualifier ce qui est fabriqué par l’artisan qui en fait commerce, et diffère donc de ce qui est produit de façon industrielle. Cette locution est une ellipse de fait à la maison. Il s’ensuit que le nom maison reste invariable tandis que le participe passé fait s’accorde, en genre et en nombre, avec le nom du produit concerné. On dira et on écrira donc des pâtisseries faites maison (et non des pâtisseries faites maisons ou des pâtisseries fait maison), comme on dira, encore par ellipse, des pâtisseries maison.

Il en va de même pour la locution fait main : des pulls faits main.

Elle s’est forgé un corps d’athlète

Le 2 février 2023

Emplois fautifs

L’accord du participe passé du verbe forger à la forme pronominale est parfois source d’hésitations. Rappelons donc que cet accord dépend de la fonction du pronom personnel réfléchi se (ou de sa forme élidée s’). On écrira ainsi elle s’est forgé un corps d’athlète (comme on écrirait elle s’est construit une maison) parce que, dans ce cas, le pronom s’ est le complément d’objet indirect du verbe, le complément d’objet direct étant le groupe nominal un corps d’athlète. Si le complément d’objet direct est placé avant le verbe, le participe passé s’accordera avec celui-ci et on écrira les idées qu’il s’est forgées (les idées qu’il a forgées pour lui). En revanche, on écrira cette théorie s’est forgée peu à peu (comme on écrirait cette maison s’est construite en huit mois), parce que, dans ce cas, le pronom personnel s’ n’est pas analysable : il s’agit d’une forme pronominale à valeur passive (équivalant à on a forgé cette théorie peu à peu) qui commande l’accord du verbe avec le sujet.

« Ils le harcèlent » ou « Ils l’harcèlent »

Le 2 février 2023

Emplois fautifs

Le h du verbe harceler est aspiré. Il convient donc de ne pas le traiter comme s’il était muet. Cette aspiration interdit la liaison mais aussi l’élision. On ne dira donc pas des élèves l’harcèlent mais des élèves le harcèlent. Il en va de même avec le nom harcèlement, qui dérive de ce verbe, et l’on dira le harcèlement est puni par la loi et non l’harcèlement est puni par la loi.

« Nous soussignés » ou « Nous soussigné »

Le 2 février 2023

Emplois fautifs

On lit, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Soubsigner, ou Soussigner. « Signer au dessous. Il n’est guere en usage qu’au participe soussigné. Je soussigné reconnois & confesse, &c. pardevant les Notaires soussignez. les soussignez dans la transaction. »

La neuvième édition propose une entrée pour le participe passé soussigné rédigée ainsi : « Dont la signature est ci-dessous ; on ne l’emploie que dans ces sortes de phrases : Par-devant les notaires soussignés. Je soussigné, je soussignée reconnais, déclare… Nous soussignés sommes convenus.... Le conseil soussigné pense ». Tous ces exemples montrent bien que le participe passé soussigné s’accorde en genre et en nombre avec les signataires. Notons aussi que, dans ces tours, on place une virgule après le participe soussigné et non avant : Je soussignée, madame Martin,… et non Je, soussignée madame Martin,…

on écrit

on n’écrit pas

Nous soussignées, Valérie et Sophie, déclarons…

Je soussigné, Maître Cornille, meunier…

Nous, soussignées Valérie et Sophie, déclarons…

Je, soussigné Maître Cornille, meunier…

Wishlist

Le 2 février 2023

Néologismes & anglicismes

À l’approche des fêtes de fin d’année, les jeunes enfants écrivent au père Noël pour lui communiquer la liste des cadeaux que leur bonne conduite devrait leur valoir. La pratique est ancienne puisque, en 1946 déjà, Raymond Vincy faisait chanter à Tino Rossi dans son fameux Petit Papa Noël : « Il me tarde tant que le jour se lève / Pour voir si tu m’as apporté / Tous les beaux joujoux que je vois en rêve / Et que je t’ai commandés. » Cette liste de cadeaux ou, à tout le moins, cette liste de souhaits, est bien installée dans l’usage ; aussi n’est-il pas nécessaire de la remplacer, comme cela commence à se faire dans quelques slogans publicitaires, par l’anglais wishlist. Sans doute faut-il y voir l’influence de formes moins récentes et déjà déconseillées dans cette rubrique, comme la check-list ou la to-do-list.

« Vrai » ou « fake » ?

Le 2 février 2023

Néologismes & anglicismes

On lit dans La Chanson de Roland, parue vers l’an 1100, les syntagmes fals jugement, « jugement injuste », et false lei, « fausse loi ». Ce sont les plus anciennes attestations de l’adjectif faux. En un peu plus de neuf cents ans, il a eu le temps de s’installer dans notre langue. Issu du latin falsus, de même sens, lui-même participe passé de fallere, « tromper, échapper, se tromper », c’est un parent, par l’intermédiaire du vieil allemand fallan, de l’anglais to fall, « tomber » et « se tromper ». Plus de neuf cents ans de bons et loyaux services devraient lui valoir reconnaissance et lui éviter de se voir préférer, comme cela commence à se faire, l’anglicisme fake, puisque, conformément à son étymologie, il peut renvoyer à ce qui est erroné mais aussi à ce qui est produit frauduleusement pour tromper (on parle de faux tableau, de faux papiers, etc.). Pour éviter cet anglicisme, on pourra aussi user de l’adjectif fallacieux, à l’instar de la Commission d’enrichissement de la langue française, qui a proposé de remplacer la locution fake news par le groupe nominal information fallacieuse ou par le mot-valise infox.

« Méridionale » pour « Méridienne »

Le 2 février 2023

Extensions de sens abusives

Les adjectifs et noms méridional, méridien et méridienne sont parents et remontent tous à l’adjectif latin meridianus, « de midi », dérivé de meridies, « midi », lui-même composé à l’aide de medius, « moyen, du milieu, central », et dies, « jour ». On appelait d’ailleurs au Moyen Âge « diable meridien » (daemonium meridianum) l’ennui, l’acédie qui attaquait les moines en prière vers le milieu du jour (on nommait aussi cet ennui « démon de midi », mais ce n’est que bien plus tard que cette expression en vint à désigner la tentation sentimentale et sexuelle de l’âge mûr).

S’ils ont une même étymologie, les mots méridional, méridien et méridienne n’ont pas le même sens. Rappelons donc, avec la neuvième édition de notre Dictionnaire, que l’adjectif méridien signifie « relatif à l’heure de midi. L’heure méridienne », que le nom masculin méridien n’est employé qu’en astronomie (le méridien céleste) ou en géographie (le méridien terrestre), et enfin que le nom féminin méridienne désigne une sieste que l’on fait en début d’après-midi, et aussi un lit de repos à deux chevets de hauteur inégale. Par ailleurs, l’adjectif méridional qualifie ce « qui est du côté du sud, du midi : l’Europe méridionale, des régions méridionales » ou ce « qui est propre au Midi, notamment au Midi de la France : un accent méridional ». Enfin, les noms Méridional et Méridionale désignent une « personne qui est originaire des régions situées au sud d’un pays, et particulièrement, en France, qui est originaire du Midi ». On dira donc il fait sa méridienne tous les jours et non il fait sa méridionale tous les jours.

« Vexatoire » pour « Vexant »

Le 2 février 2023

Extensions de sens abusives

Le verbe vexer a d’abord signifié, comme on peut le lire dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, « tourmenter, maltraiter par abus de pouvoir. Ce seigneur vexait ses vassaux. Cet homme se plaît à vexer tous ceux qui sont sous ses ordres ». De ce sens ancien est dérivé l’adjectif vexatoire, qui qualifie une décision perçue comme abusive ou, plus souvent aujourd’hui, comme humiliante, et émanant d’une autorité brutale ; on parle ainsi d’un impôt vexatoire, d’une mesure vexatoire. Aujourd’hui, vexer s’emploie au sens de « froisser, blesser quelqu’un dans son amour-propre », comme lorsque l’on dit Vous l’avez vexé en parlant ainsi, en ne l’invitant pas. Et c’est de ce sens actuel que l’on a tiré le participe présent et adjectif vexant, « qui vexe » : elle s’est montrée vexante ; une attitude, une parole vexante. Il convient donc de tenir compte du contexte dans lequel on rencontre ces adjectifs afin de ne pas employer l’un à la place de l’autre.

on dit

on ne dit pas

Les anciens soumettaient les nouveaux à des mesures vexatoires

Les corvées imposées aux paysans étaient des mesures vexatoires

Il a entendu des propos vexants sur sa tenue

 

Les anciens soumettaient les nouveaux à des mesures vexantes

Les corvées imposées aux paysans étaient des mesures vexantes

Il a entendu des propos vexatoires sur sa tenue

Les coronaires du coroner

Le 2 février 2023

Bonheurs & surprises

Deux petits tours et puis s’en est allé, c’est ce qu’a fait le nom coroner dans le Dictionnaire de l’Académie française. On ne trouve ce terme, qui désigne un officier de justice enquêtant sur les morts suspectes, que dans les éditions du xixe siècle (1835 et 1878), siècle qui fut, déjà, une grande période d’anglomanie. Parmi les noms désignant des représentants de l’ordre britannique, shérif a eu plus de succès, d’abord grâce au personnage de Robin des bois, qui avait pour ennemi juré le shérif de Nottingham, puis, de l’autre côté de l’Atlantique, aux nombreux westerns qui eurent ce personnage pour héros. Shérif prit place dans notre Dictionnaire en 1762 et s’y trouve toujours.

Homonyme de coroner, l’adjectif coronaire est entré lui aussi dans la quatrième édition de notre Dictionnaire et, lui non plus, n’en est jamais sorti. Coroner et coronaire peuvent être rapprochés pour leur homonymie, mais aussi pour leur origine. L’un et l’autre sont ainsi liés au mot couronne. L’anglais coroner, d’abord attesté sous la forme corowner, est un emprunt de l’anglo-normand coro(u)ner, un dérivé de corone, « couronne ». Cet officier était d’ailleurs appelé, en latin médiéval, custos placitorum coronae, « gardien des plaidoyers de la couronne », tandis que l’adjectif coronaire est une création d’Ambroise Paré, qui a tiré ce mot du latin coronarius, « qui est en forme de couronne », les artères coronaires étant ainsi disposées autour du cœur. C’est donc au latin corona qu’il nous faut remonter. De celui-ci a été tiré un diminutif corolla, « corolle » et, proprement, « petite couronne », dont le dérivé corollarium désignait une petite couronne qu’on donnait aux acteurs comme gratification supplémentaire, et que Boèce introduisit dans la langue des mathématiciens pour nommer une conséquence supplémentaire d’une démonstration, un corollaire. En latin médiéval, on appelait aussi corona un candélabre suspendu (candelabrum pensile). L’allemand a repris ce sens pour en faire un Kronleuchter, « un lustre » ou, mieux, « une couronne de lumière ».

Signalons que le latin corona est lui-même un emprunt. Il vient du grec korôné, de même sens, mais qui signifie d’abord « corneille ». C’est par analogie avec le bec courbé de l’oiseau que les Grecs ont donné ce nom à de nombreux objets, comme l’extrémité d’un arc ou d’un timon, la poupe d’un navire, ou une couronne. Sans doute faut-il rappeler que, dans l’Antiquité, la couronne, faite de feuilles ou de fleurs, réelles ou artificielles, était la récompense donnée au vainqueur d’une épreuve sportive ou à un soldat valeureux, et non le symbole de la royauté que nous connaissons aujourd’hui. Ces couronnes étaient très diverses. Parmi celles-ci on trouvait la couronne triomphale, une couronne de lauriers portée par le général vainqueur lors de son triomphe ; la couronne obsidionale, composée d’herbes et de fleurs sauvages et fabriquée par l’armée romaine sur le lieu où elle avait été assiégée, pour l’offrir à qui avait fait lever le siège et libéré la place ; on décernait la couronne civique, faite de feuilles de chêne, à celui qui avait sauvé la vie d’un citoyen au cours d’une bataille ; la couronne murale était, quant à elle, donnée à ceux qui, lors d’un assaut, étaient montés les premiers sur les murs d’une ville assiégée ; enfin, la couronne rostrale était décernée au général vainqueur d’un combat naval ou au soldat ayant le premier pris pied sur un bâtiment ennemi. Toutes les couronnes n’étaient cependant pas liées à la guerre. Le médecin danois Thomas Bartholin (1616-1680) rapporte, dans son De Puerperio veterum (« l’accouchement chez les Anciens »), qu’à Athènes on suspendait à la porte de la maison où venait de naître un garçon une couronne d’olivier, et des brins de laine si c’était une fille.

Concluons en rappelant que, si aujourd’hui les formes couronne et corneille sont relativement éloignées, tant à l’oral qu’à l’écrit, il n’en est pas de même pour leurs équivalents anglais puisque, outre-Manche, seul un n distingue la corneille (crow) de la couronne (crown).

« Férir » et « Féru »

Le 2 février 2023

Bonheurs & surprises

L’expression sans coup férir associe deux termes appartenant au même champ lexical. L’ancien français aimait beaucoup ce type de rapprochement, et il en allait de même des langues anciennes, qui prisaient particulièrement les constructions dans lesquelles un verbe avait pour complément un nom de sa famille ou proche par le sens. On appelait ce complément accusatif d’objet interne ou accusatif de relation. On lit ainsi, chez Sophocle, noseî noson agrian, « il souffre d’un mal cruel », et zô bion mokhteron, « je vis une vie misérable », ou, chez Cicéron, juravi… jusjurandum, proprement « j’ai juré un serment ». Sans coup férir, c’est-à-dire « sans porter un seul coup », se rencontre d’abord sous la forme sans cop ferir dans le Lancelot du lac de Chrétien de Troyes. L’association de ces deux termes est aussi favorisée par le contexte négatif induit par la préposition sans. On rappellera d’ailleurs que nos négations sont issues de tournures de ce type, qui alliaient un verbe et un complément d’objet représentant la plus petite unité sémantique associée à ce verbe : Il ne marche pas, il ne voit point, il ne boit goutte, il ne mange mie.

Férir a la malchance d’être aujourd’hui défectif et de n’être plus en usage qu’à l’infinitif. Littré le déplorait dans son Dictionnaire de la langue française, où il écrivait : « Il est dommage que ce verbe soit confiné à une seule forme dans une locution unique. Il faut louer les écrivains qui essayent d’en ramener quelque peu l’usage. Voiture s’en est servi pour parler des coups que se donnaient les paladins : « Je n’ai pu pourtant m’empêcher de rire quand j’ai lu ce que vous dites, que M. de R*** fiert et frappe ainsi que monseigneur Amadis. » […] La conjugaison était : je fiers, tu fiers, il fiert, nous férons, vous férez, ils fièrent ; je férais ; je féris ; je ferrai ; fier, férons ; que je fière ; que je férisse ; féran ; féru. »

Notre verbe est issu du latin ferire, « frapper », qui est lui aussi défectif. Il emprunte en effet son parfait aux verbes percutire, « frapper, percer », et icere, « frapper, blesser », et doit aussi à ce dernier verbe son participe passé, ictus. En français, férir allait vite être supplanté par frapper, beaucoup plus expressif, car tiré d’une onomatopée frap- imitant le bruit d’un coup violent et rapide, mais surtout beaucoup plus facile à conjuguer, car appartenant au premier groupe. On lisait déjà, en 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Vieux mot qui n’est plus en usage qu’en cette phrase, Sans coup ferir, pour dire, Sans tirer l’espée, sans donner un coup d’espée, Sans rien faire, sans rien hazarder. On a remporté la victoire sans coup ferir. il en est venu à bout sans coup ferir. »

Il n’est pourtant pas entièrement exact de dire que ce verbe ne se rencontre qu’à l’infinitif. Son participe passé, féru, est aussi en usage, mais son sens s’est tellement éloigné de celui de férir que ces deux termes font l’objet de deux entrées différentes dans les dictionnaires. D’ailleurs, le sens premier de féru, « frappé », est présenté dans la neuvième édition de notre Dictionnaire ainsi : « Très vieilli. Qui a été frappé ; qui est blessé. Un soldat grièvement féru. Ce cheval a le tendon féru. » Encore faut-il préciser que la langue de l’hippiatrique a revivifié le sens ancien, puisque dans les cinq premières éditions on lisait simplement : « Il n’a d’usage qu’en raillerie & dans ces phrases. Il est feru de cette femme, il en est feru, pour dire, Il en est eperdument amoureux. »

Notons enfin que la vive passion éprouvée pour l’être aimé a changé d’objet et que dans l’édition actuelle de notre Dictionnaire, ce n’est plus d’une femme qu’« il » est féru, mais d’« histoire » ou d’« occultisme ». Concluons en rappelant que notre féru n’est pas le seul participe à connaître ce type d’infléchissement : il en a été de même pour passionné, puisque, à l’amant passionné de la huitième édition, la neuvième a donné, entre autres acolytes, un amateur passionné de livres anciens, un élève passionné par l’étude du grec et un passionné de cinéma.