Dire, ne pas dire

Extensions de sens abusives

« Bourré de remords » pour « Bourrelé de remords »

Le 5 mai 2022

Extensions de sens abusives

Le remords est un sentiment douloureux de honte et de regret que fait naître la conscience d’avoir mal agi. Ce nom vient du latin mordere, « mordre ». Le remords est donc une morsure, un tourment. C’est pour cette raison que l’on dira d’un individu qu’il est « bourrelé de remords », c’est-à-dire qu’il souffre comme s’il était aux mains du bourreau ou, comme on disait jadis, du tourmenteur, et non qu’il est « bourré de remords », quand bien même, en lui, ces remords seraient fort nombreux.

« Objecter » pour « Réifier »

Le 5 mai 2022

Extensions de sens abusives

Le verbe objecter signifie « opposer un argument, une affirmation à ». On dira ainsi : On peut objecter maintes raisons à cette hypothèse. Vous m’objecterez peut-être que… Par extension, il s’emploie aussi lorsqu’on oppose une difficulté, un empêchement, un obstacle à une demande : Il sollicitait ce poste, on lui objecta sa trop grande jeunesse. Mais on veillera bien à ne pas ajouter à ces sens ceux de « transformer en objet », « regarder comme un objet », etc., que le français exprime à travers ces périphrases ou encore par le verbe « réifier ». On dira donc qu’on ne peut considérer le corps humain comme un objet, mais non, ce qui hélas se lit ici ou là, qu’il ne faut pas « objecter le corps humain ».

« Abjurer » pour « Adjurer »

Le 7 avril 2022

Extensions de sens abusives

Ces deux paronymes ne diffèrent que par une consonne pour l’orthographe, mais diffèrent beaucoup par le sens, même si l’un et l’autre remontent au latin jurare, « attester, s’engager par serment ». Abjurer s’emploie pour indiquer que l’on renonce par un acte solennel ou un serment à une religion ou à une doctrine, ou bien que l’on abandonne une conduite, une idée, une attitude (on notera que la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française donne pour exemple Abjurer le marxisme, tandis que, de la 3e à la 8e, on lisait Abjurer Aristote, Descartes (au sens d’« abjurer la doctrine d’Aristote, de Descartes »). Ce verbe se construit généralement aujourd’hui avec un nom abstrait. Adjurer signifie, lui, « ordonner au nom de Dieu », puis « demander avec insistance » et se construit le plus souvent avec un nom de personne. On veillera donc à ne pas employer l’un pour l’autre.

on dit

on ne dit pas

Elle l’adjurait en vain de renoncer à son projet

Il a abjuré ses erreurs de jeunesse

Elle l’abjurait en vain de renoncer à son projet

Il a adjuré ses erreurs de jeunesse

« Proscrire » pour « Prescrire »

Le 7 avril 2022

Extensions de sens abusives

Voilà deux paronymes qui remontent l’un et l’autre à des dérivés du latin scribere, « écrire », et qui ne sont distingués orthographiquement que par une voyelle, mais dont les sens sont bien différents. Le premier, proscrire, est emprunté du latin proscribere, « afficher », et signifie, s’agissant de l’Antiquité, « condamner des citoyens à mort, sans procès, en affichant leur nom sur la voie publique » : Les Trente, qui occupèrent le pouvoir à Athènes en 404 av. J.-C., proscrivirent un grand nombre de riches Athéniens pour s’emparer de leurs biens. Par extension, ce verbe signifie aussi « déconseiller » ou « interdire ». Prescrire, emprunté de praescribere, « écrire en tête, mentionner », signifie, lui, « ordonner, recommander » : Par l’ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539, François Ier prescrivit l’emploi exclusif du français dans tout le royaume pour les actes juridiques publics et privés. En droit, ce même verbe désigne aussi le fait d’acquérir la propriété d’un bien ou de se libérer d’une contrainte par prescription. Il importe donc de ne pas employer ces verbes l’un pour l’autre, même si cette confusion s’explique sans doute par le fait que l’un et l’autre peuvent avoir comme sujet des noms comme « médecin » ou « faculté » : Son médecin lui a proscrit le tabac et lui a prescrit dix séances de kinésithérapie.

« Calculer » au sens de « Prendre en considération »

Le 3 mars 2022

Extensions de sens abusives

Le verbe arabe haseb a de nombreux sens : il signifie « compter, calculer », « avoir un compte en banque », mais aussi « considérer comme important » et « juger » (c’est d’ailleurs un nom appartenant à cette famille qui signifie « jugement dernier »). Il s’utilise aussi, à la forme négative, pour signifier que l’on n’a pas de considération pour tel ou tel. L’emploi familier du verbe calculer en français, au sens de « remarquer quelqu’un, lui prêter attention », vient vraisemblablement d’une traduction littérale de certaines phrases arabes. Rappelons cependant, que cette extension de sens n’est pas à recommander.

on dit

on ne dit pas

Il lui est indifférent, elle ne lui prête aucune attention

Il ne l’a même pas vu, même pas remarqué

Elle ne le calcule pas


Il ne l’a même pas calculé

« La gente » pour « La gent »

Le 3 mars 2022

Extensions de sens abusives

Il existe deux mots gent en français : un adjectif issu du latin genitus, « né », mais qui a vite pris en français le sens de « bien né, noble » et qui ne se rencontre plus guère que dans des expressions comme gente dame. L’autre mot est un nom issu du latin gens, « nation, peuple ». On le rencontre au pluriel, sans le t, dans l’expression droit des gens, c’est-à-dire les droits naturels communs à toutes les nations (gens n’est pas ici le nom pluriel que nous connaissons et qui désigne des personnes). On le trouve au singulier dans des emplois littéraires et plaisants, en particulier chez La Fontaine qui donne les noms de gent marécageuse aux grenouilles, de gent trotte-menu aux souris mais aussi de gent qui fend les airs aux oiseaux ou de gent qui porte crête aux coqs. De son côté, Malherbe appelle la gent qui porte le turban, la nation turque. Comme ces expressions sont un peu désuètes et que c’est la gente dame dont on parle le plus, le nom gent est parfois prononcé en faisant entendre le t, ce qui est une erreur, la gent devant se prononcer comme « l’agent ».

 

on dit

on ne dit pas

La gen(t) marcassine

On appelait jadis les enseignants la gen(t) qui porte férule

La gente marcassine

On appelait jadis les enseignants la gente qui porte férule

J’avoue

Le 3 février 2022

Extensions de sens abusives

Le verbe avouer appartient à la même famille que le nom avocat. Il est emprunté du latin advocare, « convoquer », puis « avoir recours à quelqu’un comme défenseur » et « approuver », et enfin « reconnaître comme seigneur ». C’est d’ailleurs ce dernier sens qu’avait en droit féodal le verbe avouer. Aujourd’hui, dans la langue courante, il s’emploie pour signifier qu’on se reconnaît comme l’auteur d’une action fautive (en ce sens, il peut s’employer sans complément), ou que l’on reconnaît quelque chose pour vrai. Enfin, il peut avoir le sens de « révéler un sentiment secret ». On se gardera de donner à j’avoue, construit absolument, la valeur d’un simple « oui », ce qui se fait hélas fréquemment aujourd’hui. User de ce tour, c’est vider ce verbe de ses sens et l’affaiblir singulièrement.

on dit

on ne dit pas

Tu ne trouves pas qu’il exagère ? Si, en effet !

Son appartement est sublime ! C’est vrai !

Tu ne trouves pas qu’il exagère ? Si, j’avoue !


Son appartement est sublime ! J’avoue !

« Centenaire » pour « Centennal »

Le 3 février 2022

Extensions de sens abusives

Centenaire est emprunté du latin centenarius, un dérivé de centum, « cent ». Ce mot a perdu ses sens anciens, que l’on rencontrait dans l’expression nombre centenaire s’appliquant à un nombre de cent ou plus. C’est aussi un nom qui désignait un fonctionnaire de la Rome impériale gagnant cent mille sesterces par an. De nos jours, l’adjectif centenaire signifie « qui a accompli sa centième année » ou « qui existe depuis cent ans ou davantage », et le nom correspondant désigne soit une personne de cent ans ou plus, soit un centième anniversaire. Il convient de ne pas confondre ce terme avec l’adjectif centennal, composé à l’aide de centum et de annus, « année », qui signifie, lui, « qui revient tous les cent ans ».

on dit

on ne dit pas

Un olivier plusieurs fois centenaire

Une crue centennale

Un olivier plusieurs fois centennal

Une crue centenaire

« Confier » au sens d’« Annoncer »

Le 6 janvier 2022

Extensions de sens abusives

Le verbe confier signifie « remettre (quelque chose) ou quelqu’un à une personne de confiance », mais aussi « charger quelqu’un (d’une mission) » et enfin « dire en confidence, communiquer sous le sceau du secret ». Il convient de ne pas donner à ce verbe le sens d’annoncer, comme cela se fait hélas beaucoup, en particulier dans le monde de l’information. On rappellera donc que la morale et le sens des mots interdisent théoriquement à celui à qui on a confié une information de la divulguer.

on dit

on ne dit pas

Le ministre a annoncé aux journalistes qu’il quitterait bientôt la vie politique.

Le chanteur a fait part à son public que cette tournée était la dernière

Le ministre a confié aux journalistes qu’il quitterait bientôt la vie politique.

Le chanteur a confié à son public que cette tournée était la dernière.

« En région, dans les territoires » pour « En province »

Le 6 janvier 2022

Extensions de sens abusives

Le nom province a, entre autres sens, celui de circonscription administrative d’un État. Il désigne aussi toute l’étendue d’un pays à l’exception de sa capitale et, en particulier, l’ensemble du territoire français à l’exclusion de Paris et de la région parisienne. Longtemps, d’aucuns ont cru que ce qui se faisait à Paris était supérieur à ce qui se faisait en province. Notre langue en porte encore la trace avec des expressions, aujourd’hui vieillies, comme Cela sent sa province ou Cette robe fait un peu province. Mais il convient de rappeler que ce nom n’a rien de honteux et qu’il est préférable de l’employer plutôt que de le laisser inutilisé comme s’il était particulièrement dévalorisant. C’est pourtant ce qui se fait aujourd’hui quand on remplace en province par l’expression en région(s), voire par une autre, plus récente encore, dans les territoires.

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