Dire, ne pas dire

Extensions de sens abusives

Bileux, bilieux

Le 3 novembre 2022

Extensions de sens abusives

Ces deux adjectifs sont des paronymes et sont proches par leur étymologie. Bileux est dérivé du nom bile, tandis que bilieux est directement emprunté du latin biliosus, « qui abonde en bile », lui-même dérivé de bilis, « bile ». Malgré cette proximité, ils n’ont pas le même sens. Bileux, qui a d’abord signifié « rempli de bile, de rancœur », qualifie aujourd’hui celui qui a tendance à s’inquiéter facilement, ou, pour employer une expression un peu plus familière, « à se faire de la bile ». Bilieux, lui, a d’abord qualifié un teint marqué par une sécrétion anormale de bile, puis, la bile passant pour influer sur le caractère, on a parlé de caractère bilieux, de tempérament bilieux pour désigner une nature combative voire despotique. Enfin, par métonymie, on a dit c’est un homme bilieux et, simplement, c’est un bilieux, pour désigner un homme chagrin ou enclin à la colère, comme l’est Alceste, dans Le Misanthrope, qui est qualifié d’atrabilaire (atrabilaire est dérivé d’atrabile, lui-même emprunté du latin atra bilis, « bile noire »). On veillera donc à ne pas confondre ces deux adjectifs.

on dit

on ne dit pas

Il est toujours bileux à l’approche des examens

Un insupportable bilieux toujours prompt à s’échauffer

 

Il est toujours bilieux à l’approche des examens

Un insupportable bileux toujours prompt à s’échauffer

Faire une diligence ou faire diligence ?

Le 3 novembre 2022

Extensions de sens abusives

Il existe deux noms diligence en français. Le premier est un nom abstrait, emprunté du latin diligentia, « soin scrupuleux, attention, exactitude », dont il partage les sens, auxquels l’usage a ajouté celui de zèle, d’empressement que l’on apporte à l’exécution d’une affaire. On dira ainsi : Je confie cette affaire à votre diligence mais aussi, sans article, comme c’est souvent le cas dans les locutions verbales comportant un nom abstrait : User, faire preuve de diligence ; Faire diligence, grande diligence.

Le deuxième nom diligence, qui est directement lié au premier, est un terme concret désignant une grande voiture hippomobile qui transportait voyageurs et marchandises à des jours et à des heures fixes : c’est une abréviation de la locution « carrosse de diligence » qui désignait auparavant ce véhicule réputé pour sa vitesse. Comme la plupart des noms concrets, il s’emploie généralement avec un déterminant. On ne dira donc faire une diligence que pour parler de l’artisan qui fabrique ce type de véhicules. Si l’on veut dire « se hâter, agir promptement », on dira faire diligence.

« Privilégier » au sens de « Préférer »

Le 6 octobre 2022

Extensions de sens abusives

Les verbes privilégier et préférer sont assez proches par le sens et supposent l’un et l’autre une forme de choix, d’élection ; dans certains cas ils sont synonymes, mais il convient de rappeler qu’ils ne se construisent pas de la même façon. Préférer s’emploie généralement avec deux compléments, le second étant introduit par la préposition à, tandis que privilégier s’emploie seul. On ne dira donc pas Il faut privilégier le vélo à la voiture mais Il faut privilégier le vélo ou Il faut préférer le vélo à la voiture.

Bailler, bâiller et bayer

Le 1 septembre 2022

Extensions de sens abusives

Ces trois verbes homonymes diffèrent par le sens et par leur étymologie. Le verbe bailler est issu du latin bajulare, « porter », puis, en latin médiéval, « administrer ; se charger d’une fonction », bajulare dérivant lui-même de bajulus, qui désignait un portefaix. Bailler est ainsi parent de bail, son déverbal, mais aussi de bailli, dont on ne sait s’il est dérivé de l’ancien verbe baillir, qui signifiait « administrer », ou issu du latin médiéval bajulivum, « gestion d’un domaine ». Il est aussi lié, dans une langue plus populaire, à baille, « eau » (jeter quelqu’un à la baille), notre portefaix étant souvent un bajulus aquae, un « porteur d’eau ». Baille a d’ailleurs d’abord désigné un baquet servant à divers usages puis, par métonymie, l’eau qu’il contenait. Aujourd’hui bailler signifie « donner, mettre à la disposition de quelqu’un ». La langue des contrats dit bailler à ferme, mais une autre, plus populaire et poétique dit Vous me la baillez belle (ou bonne) pour « vous cherchez à m’en faire accroire ».

Les deux autres verbes, bâiller et bayer, ont une origine commune ; ils remontent l’un et l’autre au latin populaire badare, que l’on trouve aussi écrit batare. Ces verbes sont formés à partir de l’onomatopée bat-, employée pour imiter le bruit d’un bâillement. On dit ainsi bâiller à se décrocher la mâchoire, bâiller d’ennui ou encore bâiller comme une carpe. Mais si la carpe bâille ce n’est pas parce qu’elle s’ennuie, mais parce qu’elle dépérit quand elle est privée d’eau. On lit ainsi, dans Madame Bovary, ces pensées cyniques de Rodolphe au sujet d’Emma : « Et on s’ennuie ! on voudrait habiter la ville, danser la polka tous les soirs ! Pauvre petite femme ! Ça bâille après l’amour, comme une carpe après l’eau sur une table de cuisine. Avec trois mots de galanterie, cela vous adorerait, j’en suis sûr ! ce serait tendre ! charmant !... Oui, mais comment s’en débarrasser ensuite ? »

Reste le verbe bayer, issu lui aussi de batare. On ne le rencontre plus aujourd’hui que dans l’expression bayer aux corneilles ou, comme dans Les Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam, aux grues, que l’on emploie au sujet de qui perd son temps les yeux dans le vague. Dans son Thresor de la langue francoyse, Nicot voit l’origine de cette expression dans le mouvement des nourrissons qui miment la succion en ouvrant la bouche les yeux tournés vers leur nourrice. Ainsi, à l’article bayer, il donne comme exemple d’emploi bayer à la mamelle qu’il traduit en latin par appetere mammam.

Quant à Littré, il s’est intéressé à la prononciation de ce verbe : « Plusieurs prononcent béié, ce qui vaudrait mieux. […] Il serait à désirer que la prononciation de ce verbe fût bé-ier et non ba-ier, tant à cause de l’analogie avec payer et de l’ancienne orthographe et prononciation beer [béer est en effet le doublet populaire de bayer], que pour le distinguer de bâiller. Ces deux verbes en effet ont été souvent confondus, et le sont encore. La Fontaine a dit : “C’est l’image de ceux qui bâillent aux chimères” et “Le nouveau roi bâille après la finance.” »

On essaiera bien sûr de ne pas confondre ces trois formes, mais l’erreur de ce grand écrivain nous invite naturellement à l’indulgence pour qui la reproduirait…

Herbeux, herbé, enherbé

Le 1 septembre 2022

Extensions de sens abusives

Ces trois adjectifs peuvent être synonymes, mais ils diffèrent par leur fréquence et l’extension de leurs sens. Le plus courant est de très loin herbeux, issu du latin herbosus, « couvert d’herbe », sens dont il a hérité : Une clairière, une pente herbeuse. Un sentier herbeux. Si herbé, beaucoup plus rare, peut avoir cette signification, on l’emploie essentiellement pour qualifier un mets dans la composition duquel entre une herbe (ou des herbes). On pourra ainsi parler d’un plat herbé, d’une boisson herbée. La neuvième édition de notre Dictionnaire ne mentionne d’ailleurs que ce sens et la locution vin herbé. Quant à enherbé, il est encore plus rare et signifie « qui a été planté d’herbe » : on le réservera donc aux cas où la présence d’herbe est le résultat du travail des hommes.

« Ébaubir » pour « Ébaudir »

Le 1 septembre 2022

Extensions de sens abusives

Ces deux paronymes ne sont pas très fréquents, ce qui explique peut-être que l’on emploie parfois l’un pour l’autre. Le premier est un dérivé de l’ancien français baube, lui-même issu du latin balbus, « bègue ». Il signifie « rendre muet de stupéfaction » et se rencontre aussi à la forme pronominale s’ébaubir, c’est-à-dire « s’étonner au plus haut point » : son participe passé ébaubi existe comme adjectif au sens de « stupéfait au point de perdre la parole ».

Ébaudir, lui, est tiré du germanique balt, « fier, plein d’ardeur, joyeux ». Il signifiait jadis « mettre en joie », mais il ne se rencontre plus aujourd’hui qu’à la forme pronominale s’ébaudir, parfois encore concurrencée par le tour plus ancien s’esbaudir, et signifie « se réjouir ».

on dit

on ne dit pas

L’annonce de la catastrophe la laissa tout ébaubie

Le peuple s’ébaudissait (ou s’esbaudissait) quand un nouveau roi montait sur le trône

L’annonce de la catastrophe la laissa tout ébaudie

Le peuple s’ébaubissait quand un nouveau roi montait sur le trône

Chemineau, Cheminot

Le 7 juillet 2022

Extensions de sens abusives

Certaines extensions de sens abusives peuvent conduire à la création de termes nouveaux. Ainsi des termes chemineau et cheminot, qui sont parents étymologiquement et sont presque contemporains. Le premier, attesté dès 1867, a d’abord désigné un ouvrier qui suivait l’installation des voies de chemin de fer et qui s’occupait des travaux de terrassement. Chemineaux a ensuite désigné de pauvres vagabonds courant les chemins à la recherche de quelque besogne ou de quelque aumône qui leur permettrait de subsister. Les manuels scolaires de l’école primaire consacraient naguère quelques pages à la dure vie de ces pauvres hères, semblables aux personnages décrits par Harry Martinson dans La Société des vagabonds. Cette extension de sens explique qu’il a fallu trouver un autre terme, neutre, pour désigner les employés du chemin de fer. Ce qui fut fait en 1899 avec le nom cheminot.

Effectuer au sens de Recevoir

Le 7 juillet 2022

Extensions de sens abusives

Nous avons rappelé récemment qu’il ne fallait pas employer la forme je me vaccine en lieu et place de la tournure factitive je me fais vacciner. Nous pouvons signaler aujourd’hui une erreur assez semblable concernant le verbe effectuer. Ce dernier signifie « exécuter, réaliser, accomplir une opération qui peut présenter certaines difficultés », ce qui suppose donc une participation active du sujet de ce verbe. On ne l’emploiera donc pas, comme on l’entend en ce moment dans le contexte épidémique, au sens de « recevoir (un vaccin), se faire injecter (un vaccin) » et on veillera à ne pas dire Trente millions de Français ont effectué leurs trois doses de vaccin mais bien Trente millions de Français ont reçu leurs trois doses de vaccin.

« Délai rapide » au sens de « Bref délai, court délai »

Le 2 juin 2022

Extensions de sens abusives

Le mot délai désigne le temps nécessaire à l’accomplissement d’un acte. On dit qu’on accorde, qu’on demande, qu’on fixe un délai. On peut avoir un délai de trois jours, d’un mois. Le délai devient ainsi un intervalle de temps, et même s’il peut nous arriver de trouver que le temps passe plus ou moins vite, on évitera d’employer le syntagme « délai rapide » puisque le délai, comme toutes les durées, peut être long ou bref, mais non rapide ou lent.

« Échappatoire » au sens d’ « Issue de secours »

Le 2 juin 2022

Extensions de sens abusives

Le nom échappatoire désigne un subterfuge, un moyen adroit et subtil de se tirer d’embarras : trouver une échappatoire ; répondre à une question difficile par une échappatoire. Par extension, il désigne aussi un moyen d’échapper à une réalité pénible : il trouvait dans le travail une échappatoire à ses soucis. Échappatoire est un nom abstrait et il importe de ne pas lui donner le sens concret d’« issue de secours », sens qu’il n’a que dans la langue des courses automobiles pour désigner la piste de dégagement située à l’entrée ou à la sortie d’un virage, que les pilotes peuvent emprunter si leur voiture quitte la trajectoire prévue.

on dit

on ne dit pas

Toutes les portes sont fermées, il n’est pas possible de sortir, il n’y pas d’issue

Toutes les portes sont fermées, il n’y a pas d’échappatoire

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