Dire, ne pas dire

Extensions de sens abusives

«Devenir» au sens d’«Avenir, évolution»

Le 2 septembre 2021

Extensions de sens abusives

Le nom devenir, forme substantivée du verbe homonyme, s’emploie dans la langue de la philosophie et désigne un mouvement par lequel un être se forme ou se transforme, un changement, le passage d’un état à un autre. Il se rencontre aussi dans la locution en devenir qui qualifie une action, une entreprise en cours de réalisation. Il convient de ne pas employer ce nom en lieu et place d’« avenir » ou « évolution ». On dira donc l’avenir de ses enfants est assuré et non le devenir de ses enfants est assuré.

on dit

on ne dit pas

L’avenir de cette entreprise est incertain


L’évolution des techniques spatiales

Le devenir de cette entreprise est incertain

Le devenir des techniques spatiales

«Filtre» pour «Philtre»

Le 2 septembre 2021

Extensions de sens abusives

Les noms filtre et philtre sont homonymes mais ils ne sont pas homographes et diffèrent largement par le sens et l’étymologie, même si le premier pourrait peut-être servir à fabriquer le second. Filtre est issu, par l’intermédiaire du latin des alchimistes filtrum, du francique filtir, qui désignait une étoffe obtenue à partir de poils ou de laine, et qui est un parent du nom feutre ; filtre désigne aujourd’hui un appareil servant à retenir certaines matières ou bien, en l’y faisant passer, à épurer, à purifier un fluide. Philtre est, lui, emprunté, par l’intermédiaire du latin philtrum, du grec philtron, dérivé de phileîn, « aimer », et désigne un breuvage auquel on attribue des vertus magiques, en particulier celle d’inspirer une violente passion amoureuse. On se gardera donc bien de confondre les graphies respectives de ces deux mots.

on écrit

on n’écrit pas

La mandragore entrait jadis dans la composition des philtres d’amour

Le garagiste a changé le filtre à air

La mandragore entrait jadis dans la composition des filtres d’amour

Le garagiste a changé le philtre à air

Bonne dégustation

Le 1 juillet 2021

Extensions de sens abusives

La langue de la cuisine manie volontiers l’hyperbole. Il arrive souvent aujourd’hui que la formule consacrée qu’on entendait naguère, « Bon appétit », soit remplacée par le sans doute plus chic « Bonne dégustation », quand même il ne s’agirait que de déjeuner d’une salade de tomates ou d’un steak frites. Dans Sérotonine, Michel Houellebecq rend compte de ce fait quand il écrit : « Ces restaurants auraient d’ailleurs été supportables si les serveurs n’avaient récemment acquis la manie de déclamer la composition du moindre amuse-bouche, le ton enflé d’une emphase mi-gastronomique mi-littéraire, guettant chez le client des signes de complicité ou au moins d’intérêt, dans le but j’imagine de faire du repas une expérience conviviale partagée, alors que leur seule manière de lancer : « Bonne dégustation » à l’issue de leur harangue gourmande suffisait en général à me couper l’appétit. »

Des trous dans la raquette

Le 1 juillet 2021

Extensions de sens abusives

Les hommes politiques et les journalistes aiment les métaphores sportives. On dit qu’untel a botté en touche pour ne pas répondre à une question embarrassante, qu’un autre a taclé son adversaire, qu’une campagne électorale est un marathon (ou une course d’obstacles) et que celui qui a les meilleurs résultats dans les sondages fait la course en tête quand ses adversaires sont dans le peloton des lâchés. On rencontre également depuis quelque temps l’expression des trous dans la raquette, empruntée de l’anglais holes in the racket, employée pour signaler qu’un dispositif règlementaire ou législatif est trop peu précis pour toucher toutes les personnes ou les catégories qu’il vise. Il conviendrait de ne pas faire de cette expression un tic de langage, d’autant plus que, à l’exception des raquettes de ping-pong ou de jokari, les raquettes sont en partie constituées d’un cadre tendu de cordes entrecroisées, et donc que la surface de la raquette compte essentiellement des trous. L’expression plus ancienne passer entre les mailles du filet est séduisante pour rendre compte de cette idée, mais des trous dans la raquette pointe la faiblesse d’un système mis en place, alors que passer entre les mailles du filet signale l’habileté se celui qui ‘réussit à échapper à un dispositif de contrôle.

En situation de chômage, en situation de handicap

Le 3 juin 2021

Extensions de sens abusives

Une certaine langue technocratique, on l’a vu, semble oublier nos prépositions mais ce n’est hélas pas le seul grief que l’on puisse lui faire. Elle a aussi la fâcheuse habitude d’ajouter des mots qui ne semblent pas avoir d’autre utilité que de donner une manière de vernis scientifique aux propos tenus. C’est ainsi que les locutions au chômage ou en chômage sont fréquemment remplacées par en situation de chômage. Peut-être y a-t-il une volonté de ne pas dire il est chômeur et de ne pas faire de ce nom une qualité inhérente à tel ou tel ; mais dans ce cas, ajouter en situation de est inutile puisque chômage désigne déjà un état, une situation. Notons qu’en situation de… se rencontre aussi avec une valeur euphémistique dans la locution en situation de handicap, employée de plus en plus en lieu et place de l’adjectif handicapé.

Entrer en force pour Entrer en vigueur

Le 3 juin 2021

Extensions de sens abusives

L’expression entrer en vigueur signifie « devenir opérant, pouvoir être appliqué », en parlant d’un décret, d’une loi, d’un règlement. Passer en force signifie « passer en usant surtout de force, avec violence ». On trouve également l’expression faire une entrée en force au sens de « faire irruption ». Toutes ces formes sont correctes, mais il convient de ne pas les mêler : on se gardera en particulier d’employer entrer en force au sens d’entrer en vigueur, comme cela commence malheureusement à se lire ici ou là, (une erreur qui s'explique peut-être aussi par une confusion avec l’expression avoir force de loi).

on dit

on ne dit pas

Le nouveau règlement entrera en vigueur le 1er janvier

Un décret entre en vigueur le lendemain de sa publication sur tout le territoire français

Le nouveau règlement entrera en force le 1er janvier

Un décret entre en force le lendemain de sa publication sur tout le territoire français

Effectif au sens de Membre d’un groupe

Le 6 mai 2021

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Le nom singulier collectif effectif est la forme substantivée de l’adjectif homonyme et a d’abord désigné le nombre de soldats d’une armée ou d’une troupe : un effectif de vingt mille hommes. Par analogie, il désigne aussi le nombre d’individus qui composent une collectivité, un groupe : l’effectif d’une classe, d’un service ministériel. Si l’on considère plusieurs classes d’individus, on peut parler « des effectifs ». En revanche, effectif ne saurait désigner chacun des éléments composant un effectif. On dira ainsi que l’on envoie un effectif de soixante-dix hommes, mais on ne parlera pas d’un « envoi de soixante-dix effectifs ».

on dit

on ne dit pas

Cinq policiers viendront renforcer le commissariat, l’effectif du commissariat

Il faudrait trois surveillants de plus pour le lycée

Cinq effectifs viendront renforcer le commissariat

Il faudrait trois effectifs de plus pour le lycée

Taiseux

Le 1 avril 2021

Extensions de sens abusives

Les mots et expressions, comme les vêtements ou les coupes de cheveux, ont leurs modes, qui portent tel ou tel sur le devant de la scène, souvent au détriment de tel autre. C’est le cas de taiseux, qui semble aujourd’hui éclipser taciturne. Ce dernier, emprunté du latin taciturnus, lui-même dérivé de tacitus, « silencieux, qui se tait », a d’abord qualifié un endroit silencieux puis un homme peu enclin à parler. Aujourd’hui, on réserve paresseusement ce trait de caractère à deux grandes catégories : les paysans et les montagnards, que l’on appelle taiseux, et on en fait une qualité propre de ces personnages. Exit donc le montagnard volubile ou le campagnard disert. Le marin est le seul, à condition bien sûr de n’être pas solitaire, parmi les hommes vivant au milieu de la nature, qui semble pouvoir être bavard. En témoigne d’ailleurs cette réplique des Tontons flingueurs : « C’est curieux, chez les marins, ce besoin de faire des phrases. » Quoi qu’il en soit, on évitera de faire de taiseux un adjectif passe-partout, employé sans nuance pour désigner toute personne peu expansive qui n’est pas un citadin.

Un ton inquisitoire pour Un ton inquisiteur

Le 1 avril 2021

Extensions de sens abusives

Le mot inquisiteur s’est d’abord rencontré comme nom pour désigner un juge du tribunal de l’Inquisition, puis, dans l’expression inquisiteur d’État ou inquisiteur du Conseil des Dix, pour désigner chacun des trois magistrats de Venise chargés de veiller à la sécurité de la République. C’est aussi un adjectif qualifiant celui qui cherche à s’enquérir de quelque fait avec une curiosité indiscrète ; il se rencontre dans des expressions comme caractère inquisiteur, question inquisitrice, ton inquisiteur, regard inquisiteur. Il convient de ne pas confondre cet adjectif avec inquisitoire, qui n’appartient qu’à la langue du droit et ne s’emploie que dans la locution procédure inquisitoire, procédure dans laquelle l’instruction préalable comme les poursuites éventuelles relèvent de la seule initiative du juge, par opposition à procédure accusatoire, dans laquelle les parties ont l’initiative de l’instance, de son déroulement et de son instruction.

on dit

on ne dit pas

Il s’adressa à lui d’un air inquisiteur

Elle l’observait avec une curiosité inquisitrice

Il s’adressa à lui d’un air inquisitoire

Elle l’observait avec une curiosité inquisitoire

La tache pour la tâche

Le 4 mars 2021

Extensions de sens abusives

« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé », écrit Lamartine dans L’Isolement. Peut-être en est-il de l’accent circonflexe comme de cet être, dont la présence ou l’absence change ou fausse le sens d’un mot. Ainsi lit-on de plus en plus tache quand c’est tâche qu’il faudrait, ou encore plus souvent tâche au lieu tout simplement de tache. La prononciation doit faire le départ entre ces deux noms (comme elle le fait pour distinguer pâte de patte) ; rappelons que, dans tâche, le a doit être plus fermé et plus long que dans tache. Cet allongement, noté par l’accent circonflexe, est la trace d’un s que l’on trouvait autrefois dans ce mot, s que nos amis anglais ont conservé dans la forme équivalente task.

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