Dire, ne pas dire

Extensions de sens abusives

Chemineau, Cheminot

Le 7 juillet 2022

Extensions de sens abusives

Certaines extensions de sens abusives peuvent conduire à la création de termes nouveaux. Ainsi des termes chemineau et cheminot, qui sont parents étymologiquement et sont presque contemporains. Le premier, attesté dès 1867, a d’abord désigné un ouvrier qui suivait l’installation des voies de chemin de fer et qui s’occupait des travaux de terrassement. Chemineaux a ensuite désigné de pauvres vagabonds courant les chemins à la recherche de quelque besogne ou de quelque aumône qui leur permettrait de subsister. Les manuels scolaires de l’école primaire consacraient naguère quelques pages à la dure vie de ces pauvres hères, semblables aux personnages décrits par Harry Martinson dans La Société des vagabonds. Cette extension de sens explique qu’il a fallu trouver un autre terme, neutre, pour désigner les employés du chemin de fer. Ce qui fut fait en 1899 avec le nom cheminot.

Effectuer au sens de Recevoir

Le 7 juillet 2022

Extensions de sens abusives

Nous avons rappelé récemment qu’il ne fallait pas employer la forme je me vaccine en lieu et place de la tournure factitive je me fais vacciner. Nous pouvons signaler aujourd’hui une erreur assez semblable concernant le verbe effectuer. Ce dernier signifie « exécuter, réaliser, accomplir une opération qui peut présenter certaines difficultés », ce qui suppose donc une participation active du sujet de ce verbe. On ne l’emploiera donc pas, comme on l’entend en ce moment dans le contexte épidémique, au sens de « recevoir (un vaccin), se faire injecter (un vaccin) » et on veillera à ne pas dire Trente millions de Français ont effectué leurs trois doses de vaccin mais bien Trente millions de Français ont reçu leurs trois doses de vaccin.

« Délai rapide » au sens de « Bref délai, court délai »

Le 2 juin 2022

Extensions de sens abusives

Le mot délai désigne le temps nécessaire à l’accomplissement d’un acte. On dit qu’on accorde, qu’on demande, qu’on fixe un délai. On peut avoir un délai de trois jours, d’un mois. Le délai devient ainsi un intervalle de temps, et même s’il peut nous arriver de trouver que le temps passe plus ou moins vite, on évitera d’employer le syntagme « délai rapide » puisque le délai, comme toutes les durées, peut être long ou bref, mais non rapide ou lent.

« Échappatoire » au sens d’ « Issue de secours »

Le 2 juin 2022

Extensions de sens abusives

Le nom échappatoire désigne un subterfuge, un moyen adroit et subtil de se tirer d’embarras : trouver une échappatoire ; répondre à une question difficile par une échappatoire. Par extension, il désigne aussi un moyen d’échapper à une réalité pénible : il trouvait dans le travail une échappatoire à ses soucis. Échappatoire est un nom abstrait et il importe de ne pas lui donner le sens concret d’« issue de secours », sens qu’il n’a que dans la langue des courses automobiles pour désigner la piste de dégagement située à l’entrée ou à la sortie d’un virage, que les pilotes peuvent emprunter si leur voiture quitte la trajectoire prévue.

on dit

on ne dit pas

Toutes les portes sont fermées, il n’est pas possible de sortir, il n’y pas d’issue

Toutes les portes sont fermées, il n’y a pas d’échappatoire

« Bourré de remords » pour « Bourrelé de remords »

Le 5 mai 2022

Extensions de sens abusives

Le remords est un sentiment douloureux de honte et de regret que fait naître la conscience d’avoir mal agi. Ce nom vient du latin mordere, « mordre ». Le remords est donc une morsure, un tourment. C’est pour cette raison que l’on dira d’un individu qu’il est « bourrelé de remords », c’est-à-dire qu’il souffre comme s’il était aux mains du bourreau ou, comme on disait jadis, du tourmenteur, et non qu’il est « bourré de remords », quand bien même, en lui, ces remords seraient fort nombreux.

« Objecter » pour « Réifier »

Le 5 mai 2022

Extensions de sens abusives

Le verbe objecter signifie « opposer un argument, une affirmation à ». On dira ainsi : On peut objecter maintes raisons à cette hypothèse. Vous m’objecterez peut-être que… Par extension, il s’emploie aussi lorsqu’on oppose une difficulté, un empêchement, un obstacle à une demande : Il sollicitait ce poste, on lui objecta sa trop grande jeunesse. Mais on veillera bien à ne pas ajouter à ces sens ceux de « transformer en objet », « regarder comme un objet », etc., que le français exprime à travers ces périphrases ou encore par le verbe « réifier ». On dira donc qu’on ne peut considérer le corps humain comme un objet, mais non, ce qui hélas se lit ici ou là, qu’il ne faut pas « objecter le corps humain ».

« Abjurer » pour « Adjurer »

Le 7 avril 2022

Extensions de sens abusives

Ces deux paronymes ne diffèrent que par une consonne pour l’orthographe, mais diffèrent beaucoup par le sens, même si l’un et l’autre remontent au latin jurare, « attester, s’engager par serment ». Abjurer s’emploie pour indiquer que l’on renonce par un acte solennel ou un serment à une religion ou à une doctrine, ou bien que l’on abandonne une conduite, une idée, une attitude (on notera que la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française donne pour exemple Abjurer le marxisme, tandis que, de la 3e à la 8e, on lisait Abjurer Aristote, Descartes (au sens d’« abjurer la doctrine d’Aristote, de Descartes »). Ce verbe se construit généralement aujourd’hui avec un nom abstrait. Adjurer signifie, lui, « ordonner au nom de Dieu », puis « demander avec insistance » et se construit le plus souvent avec un nom de personne. On veillera donc à ne pas employer l’un pour l’autre.

on dit

on ne dit pas

Elle l’adjurait en vain de renoncer à son projet

Il a abjuré ses erreurs de jeunesse

Elle l’abjurait en vain de renoncer à son projet

Il a adjuré ses erreurs de jeunesse

« Proscrire » pour « Prescrire »

Le 7 avril 2022

Extensions de sens abusives

Voilà deux paronymes qui remontent l’un et l’autre à des dérivés du latin scribere, « écrire », et qui ne sont distingués orthographiquement que par une voyelle, mais dont les sens sont bien différents. Le premier, proscrire, est emprunté du latin proscribere, « afficher », et signifie, s’agissant de l’Antiquité, « condamner des citoyens à mort, sans procès, en affichant leur nom sur la voie publique » : Les Trente, qui occupèrent le pouvoir à Athènes en 404 av. J.-C., proscrivirent un grand nombre de riches Athéniens pour s’emparer de leurs biens. Par extension, ce verbe signifie aussi « déconseiller » ou « interdire ». Prescrire, emprunté de praescribere, « écrire en tête, mentionner », signifie, lui, « ordonner, recommander » : Par l’ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539, François Ier prescrivit l’emploi exclusif du français dans tout le royaume pour les actes juridiques publics et privés. En droit, ce même verbe désigne aussi le fait d’acquérir la propriété d’un bien ou de se libérer d’une contrainte par prescription. Il importe donc de ne pas employer ces verbes l’un pour l’autre, même si cette confusion s’explique sans doute par le fait que l’un et l’autre peuvent avoir comme sujet des noms comme « médecin » ou « faculté » : Son médecin lui a proscrit le tabac et lui a prescrit dix séances de kinésithérapie.

« Calculer » au sens de « Prendre en considération »

Le 3 mars 2022

Extensions de sens abusives

Le verbe arabe haseb a de nombreux sens : il signifie « compter, calculer », « avoir un compte en banque », mais aussi « considérer comme important » et « juger » (c’est d’ailleurs un nom appartenant à cette famille qui signifie « jugement dernier »). Il s’utilise aussi, à la forme négative, pour signifier que l’on n’a pas de considération pour tel ou tel. L’emploi familier du verbe calculer en français, au sens de « remarquer quelqu’un, lui prêter attention », vient vraisemblablement d’une traduction littérale de certaines phrases arabes. Rappelons cependant, que cette extension de sens n’est pas à recommander.

on dit

on ne dit pas

Il lui est indifférent, elle ne lui prête aucune attention

Il ne l’a même pas vu, même pas remarqué

Elle ne le calcule pas


Il ne l’a même pas calculé

« La gente » pour « La gent »

Le 3 mars 2022

Extensions de sens abusives

Il existe deux mots gent en français : un adjectif issu du latin genitus, « né », mais qui a vite pris en français le sens de « bien né, noble » et qui ne se rencontre plus guère que dans des expressions comme gente dame. L’autre mot est un nom issu du latin gens, « nation, peuple ». On le rencontre au pluriel, sans le t, dans l’expression droit des gens, c’est-à-dire les droits naturels communs à toutes les nations (gens n’est pas ici le nom pluriel que nous connaissons et qui désigne des personnes). On le trouve au singulier dans des emplois littéraires et plaisants, en particulier chez La Fontaine qui donne les noms de gent marécageuse aux grenouilles, de gent trotte-menu aux souris mais aussi de gent qui fend les airs aux oiseaux ou de gent qui porte crête aux coqs. De son côté, Malherbe appelle la gent qui porte le turban, la nation turque. Comme ces expressions sont un peu désuètes et que c’est la gente dame dont on parle le plus, le nom gent est parfois prononcé en faisant entendre le t, ce qui est une erreur, la gent devant se prononcer comme « l’agent ».

 

on dit

on ne dit pas

La gen(t) marcassine

On appelait jadis les enseignants la gen(t) qui porte férule

La gente marcassine

On appelait jadis les enseignants la gente qui porte férule

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