Dire, ne pas dire

Extensions de sens abusives

« Méridionale » pour « Méridienne »

Le 2 février 2023

Extensions de sens abusives

Les adjectifs et noms méridional, méridien et méridienne sont parents et remontent tous à l’adjectif latin meridianus, « de midi », dérivé de meridies, « midi », lui-même composé à l’aide de medius, « moyen, du milieu, central », et dies, « jour ». On appelait d’ailleurs au Moyen Âge « diable meridien » (daemonium meridianum) l’ennui, l’acédie qui attaquait les moines en prière vers le milieu du jour (on nommait aussi cet ennui « démon de midi », mais ce n’est que bien plus tard que cette expression en vint à désigner la tentation sentimentale et sexuelle de l’âge mûr).

S’ils ont une même étymologie, les mots méridional, méridien et méridienne n’ont pas le même sens. Rappelons donc, avec la neuvième édition de notre Dictionnaire, que l’adjectif méridien signifie « relatif à l’heure de midi. L’heure méridienne », que le nom masculin méridien n’est employé qu’en astronomie (le méridien céleste) ou en géographie (le méridien terrestre), et enfin que le nom féminin méridienne désigne une sieste que l’on fait en début d’après-midi, et aussi un lit de repos à deux chevets de hauteur inégale. Par ailleurs, l’adjectif méridional qualifie ce « qui est du côté du sud, du midi : l’Europe méridionale, des régions méridionales » ou ce « qui est propre au Midi, notamment au Midi de la France : un accent méridional ». Enfin, les noms Méridional et Méridionale désignent une « personne qui est originaire des régions situées au sud d’un pays, et particulièrement, en France, qui est originaire du Midi ». On dira donc il fait sa méridienne tous les jours et non il fait sa méridionale tous les jours.

« Vexatoire » pour « Vexant »

Le 2 février 2023

Extensions de sens abusives

Le verbe vexer a d’abord signifié, comme on peut le lire dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, « tourmenter, maltraiter par abus de pouvoir. Ce seigneur vexait ses vassaux. Cet homme se plaît à vexer tous ceux qui sont sous ses ordres ». De ce sens ancien est dérivé l’adjectif vexatoire, qui qualifie une décision perçue comme abusive ou, plus souvent aujourd’hui, comme humiliante, et émanant d’une autorité brutale ; on parle ainsi d’un impôt vexatoire, d’une mesure vexatoire. Aujourd’hui, vexer s’emploie au sens de « froisser, blesser quelqu’un dans son amour-propre », comme lorsque l’on dit Vous l’avez vexé en parlant ainsi, en ne l’invitant pas. Et c’est de ce sens actuel que l’on a tiré le participe présent et adjectif vexant, « qui vexe » : elle s’est montrée vexante ; une attitude, une parole vexante. Il convient donc de tenir compte du contexte dans lequel on rencontre ces adjectifs afin de ne pas employer l’un à la place de l’autre.

on dit

on ne dit pas

Les anciens soumettaient les nouveaux à des mesures vexatoires

Les corvées imposées aux paysans étaient des mesures vexatoires

Il a entendu des propos vexants sur sa tenue

 

Les anciens soumettaient les nouveaux à des mesures vexantes

Les corvées imposées aux paysans étaient des mesures vexantes

Il a entendu des propos vexatoires sur sa tenue

Vigie, Vigile

Le 5 janvier 2023

Extensions de sens abusives

Il existe en français plusieurs mots vigile, que d’aucuns confondent et emploient l’un pour l’autre. Vigile est d’abord un nom féminin appartenant à la langue de la liturgie et qui désigne la veille d’une grande fête (la vigile de Noël, la vigile de la Toussaint). Ce nom est emprunté du latin ecclésiastique vigilia, « veillée religieuse ». Vigile peut aussi être un nom masculin, qui désigne un garde de nuit chargé, dans la Rome antique, de combattre les incendies et de veiller à la sécurité de la ville (le préfet des vigiles). À ce sens se sont ajoutés, depuis le milieu du xxe siècle, celui de « gardien chargé de la surveillance de locaux administratifs, commerciaux, industriels » et de « garde exerçant au sein d’une police privée, d’un organisme de défense, une fonction de surveillance, de sécurité. » Ce nom masculin est emprunté du latin vigil, « garde de nuit, veilleur », forme substantivée de l’adjectif vigil, « éveillé, vigilant, attentif ». Et c’est à partir de cet adjectif latin que, dans ses Études de psychologie médicale, Jean Delay a créé, en 1953, l’adjectif français vigile, « qui est relatif à l’état de veille » ou « qui survient pendant l’état de veille ».

On se gardera bien de confondre ces homophones entre eux, mais aussi avec un autre mot, Vigie, qui a la même origine. Ce nom, qui désigne la surveillance exercée depuis la hune par un matelot et, par métonymie, le matelot chargé de cette tâche, est en effet emprunté, par l’intermédiaire du portugais vigia, « guetteur », déverbal de vigiar, « guetter », du latin vigilare, « veiller, guetter ».

« Mondial » pour « International »

Le 5 janvier 2023

Extensions de sens abusives

Les adjectifs international et mondial sont apparus tardivement dans notre langue. Le premier date du tout début du xixe siècle et, en 1871, Eugène Pottier en fait, en le substantivant, le titre d’une célèbre chanson révolutionnaire, L’Internationale ; le second se rencontre au début du xvie siècle, avec le sens de « mondain, qui appartient au monde », et on ne le rencontre avec son sens actuel qu’à partir de 1903. Ces deux adjectifs n’ont pas exactement le même sens ; il convient donc de les employer avec justesse. International signifie « qui a lieu de nation à nation, entre plusieurs nations, qui concerne les rapports entre les nations », tandis que mondial a pour sens « qui intéresse, concerne le monde entier ; qui est répandu dans l’ensemble du monde » et se rapporte donc à un nombre beaucoup plus important de nations. Ainsi, le Tournoi des six nations est une compétition internationale de rugby tandis que les Jeux olympiques sont une compétition mondiale.

Bimensuel pour Bimestriel

Le 1 décembre 2022

Extensions de sens abusives

Étymologiquement, bimensuel et bimestriel sont proches. Ils sont formés du préfixe bi- et des formes mensuel ou -mestriel, qui toutes deux viennent du latin mens, « mois ». Mais ces deux mots n’ont pas le même sens. Bimensuel signifie « qui a lieu deux fois par mois » : une assemblée bimensuelle. On emploie particulièrement cet adjectif pour qualifier ce qui paraît deux fois par mois : une revue, une publication bimensuelle. On en fait aussi un substantif : Le « Mercure de France », la « Revue de Paris » étaient des bimensuels.

Bimestriel signifie « qui a lieu tous les deux mois » : des conférences bimestrielles. On l’emploie aussi pour qualifier ce qui paraît tous les deux mois : une publication bimestrielle ou, substantivement, un bimestriel : de 1960 à 2010, « Les Annales » furent un bimestriel. On veillera à ne pas confondre ces deux termes.

« Acquis » pour « Acquit »

Le 1 décembre 2022

Extensions de sens abusives

Acquis est le participe passé du verbe acquérir. On le rencontre avec une valeur d’adjectif dans le proverbe Bien mal acquis ne profite jamais ou, comme nom, dans l’inné et l’acquis. Il convient de ne pas confondre ce mot avec son homonyme acquit, déverbal d’acquitter, qui s’emploie parfois comme synonyme de quittance (signer, remettre un acquit ; pour acquit). On rappellera donc que l’on écrit par acquit de conscience quand on parle d’une action faite pour ne pas avoir à se faire de reproche.

Bileux, bilieux

Le 3 novembre 2022

Extensions de sens abusives

Ces deux adjectifs sont des paronymes et sont proches par leur étymologie. Bileux est dérivé du nom bile, tandis que bilieux est directement emprunté du latin biliosus, « qui abonde en bile », lui-même dérivé de bilis, « bile ». Malgré cette proximité, ils n’ont pas le même sens. Bileux, qui a d’abord signifié « rempli de bile, de rancœur », qualifie aujourd’hui celui qui a tendance à s’inquiéter facilement, ou, pour employer une expression un peu plus familière, « à se faire de la bile ». Bilieux, lui, a d’abord qualifié un teint marqué par une sécrétion anormale de bile, puis, la bile passant pour influer sur le caractère, on a parlé de caractère bilieux, de tempérament bilieux pour désigner une nature combative voire despotique. Enfin, par métonymie, on a dit c’est un homme bilieux et, simplement, c’est un bilieux, pour désigner un homme chagrin ou enclin à la colère, comme l’est Alceste, dans Le Misanthrope, qui est qualifié d’atrabilaire (atrabilaire est dérivé d’atrabile, lui-même emprunté du latin atra bilis, « bile noire »). On veillera donc à ne pas confondre ces deux adjectifs.

on dit

on ne dit pas

Il est toujours bileux à l’approche des examens

Un insupportable bilieux toujours prompt à s’échauffer

 

Il est toujours bilieux à l’approche des examens

Un insupportable bileux toujours prompt à s’échauffer

Faire une diligence ou faire diligence ?

Le 3 novembre 2022

Extensions de sens abusives

Il existe deux noms diligence en français. Le premier est un nom abstrait, emprunté du latin diligentia, « soin scrupuleux, attention, exactitude », dont il partage les sens, auxquels l’usage a ajouté celui de zèle, d’empressement que l’on apporte à l’exécution d’une affaire. On dira ainsi : Je confie cette affaire à votre diligence mais aussi, sans article, comme c’est souvent le cas dans les locutions verbales comportant un nom abstrait : User, faire preuve de diligence ; Faire diligence, grande diligence.

Le deuxième nom diligence, qui est directement lié au premier, est un terme concret désignant une grande voiture hippomobile qui transportait voyageurs et marchandises à des jours et à des heures fixes : c’est une abréviation de la locution « carrosse de diligence » qui désignait auparavant ce véhicule réputé pour sa vitesse. Comme la plupart des noms concrets, il s’emploie généralement avec un déterminant. On ne dira donc faire une diligence que pour parler de l’artisan qui fabrique ce type de véhicules. Si l’on veut dire « se hâter, agir promptement », on dira faire diligence.

« Privilégier » au sens de « Préférer »

Le 6 octobre 2022

Extensions de sens abusives

Les verbes privilégier et préférer sont assez proches par le sens et supposent l’un et l’autre une forme de choix, d’élection ; dans certains cas ils sont synonymes, mais il convient de rappeler qu’ils ne se construisent pas de la même façon. Préférer s’emploie généralement avec deux compléments, le second étant introduit par la préposition à, tandis que privilégier s’emploie seul. On ne dira donc pas Il faut privilégier le vélo à la voiture mais Il faut privilégier le vélo ou Il faut préférer le vélo à la voiture.

Bailler, bâiller et bayer

Le 1 septembre 2022

Extensions de sens abusives

Ces trois verbes homonymes diffèrent par le sens et par leur étymologie. Le verbe bailler est issu du latin bajulare, « porter », puis, en latin médiéval, « administrer ; se charger d’une fonction », bajulare dérivant lui-même de bajulus, qui désignait un portefaix. Bailler est ainsi parent de bail, son déverbal, mais aussi de bailli, dont on ne sait s’il est dérivé de l’ancien verbe baillir, qui signifiait « administrer », ou issu du latin médiéval bajulivum, « gestion d’un domaine ». Il est aussi lié, dans une langue plus populaire, à baille, « eau » (jeter quelqu’un à la baille), notre portefaix étant souvent un bajulus aquae, un « porteur d’eau ». Baille a d’ailleurs d’abord désigné un baquet servant à divers usages puis, par métonymie, l’eau qu’il contenait. Aujourd’hui bailler signifie « donner, mettre à la disposition de quelqu’un ». La langue des contrats dit bailler à ferme, mais une autre, plus populaire et poétique dit Vous me la baillez belle (ou bonne) pour « vous cherchez à m’en faire accroire ».

Les deux autres verbes, bâiller et bayer, ont une origine commune ; ils remontent l’un et l’autre au latin populaire badare, que l’on trouve aussi écrit batare. Ces verbes sont formés à partir de l’onomatopée bat-, employée pour imiter le bruit d’un bâillement. On dit ainsi bâiller à se décrocher la mâchoire, bâiller d’ennui ou encore bâiller comme une carpe. Mais si la carpe bâille ce n’est pas parce qu’elle s’ennuie, mais parce qu’elle dépérit quand elle est privée d’eau. On lit ainsi, dans Madame Bovary, ces pensées cyniques de Rodolphe au sujet d’Emma : « Et on s’ennuie ! on voudrait habiter la ville, danser la polka tous les soirs ! Pauvre petite femme ! Ça bâille après l’amour, comme une carpe après l’eau sur une table de cuisine. Avec trois mots de galanterie, cela vous adorerait, j’en suis sûr ! ce serait tendre ! charmant !... Oui, mais comment s’en débarrasser ensuite ? »

Reste le verbe bayer, issu lui aussi de batare. On ne le rencontre plus aujourd’hui que dans l’expression bayer aux corneilles ou, comme dans Les Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam, aux grues, que l’on emploie au sujet de qui perd son temps les yeux dans le vague. Dans son Thresor de la langue francoyse, Nicot voit l’origine de cette expression dans le mouvement des nourrissons qui miment la succion en ouvrant la bouche les yeux tournés vers leur nourrice. Ainsi, à l’article bayer, il donne comme exemple d’emploi bayer à la mamelle qu’il traduit en latin par appetere mammam.

Quant à Littré, il s’est intéressé à la prononciation de ce verbe : « Plusieurs prononcent béié, ce qui vaudrait mieux. […] Il serait à désirer que la prononciation de ce verbe fût bé-ier et non ba-ier, tant à cause de l’analogie avec payer et de l’ancienne orthographe et prononciation beer [béer est en effet le doublet populaire de bayer], que pour le distinguer de bâiller. Ces deux verbes en effet ont été souvent confondus, et le sont encore. La Fontaine a dit : “C’est l’image de ceux qui bâillent aux chimères” et “Le nouveau roi bâille après la finance.” »

On essaiera bien sûr de ne pas confondre ces trois formes, mais l’erreur de ce grand écrivain nous invite naturellement à l’indulgence pour qui la reproduirait…

Pages