Dire, ne pas dire

Extensions de sens abusives

Taiseux

Le 1 avril 2021

Extensions de sens abusives

Les mots et expressions, comme les vêtements ou les coupes de cheveux, ont leurs modes, qui portent tel ou tel sur le devant de la scène, souvent au détriment de tel autre. C’est le cas de taiseux, qui semble aujourd’hui éclipser taciturne. Ce dernier, emprunté du latin taciturnus, lui-même dérivé de tacitus, « silencieux, qui se tait », a d’abord qualifié un endroit silencieux puis un homme peu enclin à parler. Aujourd’hui, on réserve paresseusement ce trait de caractère à deux grandes catégories : les paysans et les montagnards, que l’on appelle taiseux, et on en fait une qualité propre de ces personnages. Exit donc le montagnard volubile ou le campagnard disert. Le marin est le seul, à condition bien sûr de n’être pas solitaire, parmi les hommes vivant au milieu de la nature, qui semble pouvoir être bavard. En témoigne d’ailleurs cette réplique des Tontons flingueurs : « C’est curieux, chez les marins, ce besoin de faire des phrases. » Quoi qu’il en soit, on évitera de faire de taiseux un adjectif passe-partout, employé sans nuance pour désigner toute personne peu expansive qui n’est pas un citadin.

Un ton inquisitoire pour Un ton inquisiteur

Le 1 avril 2021

Extensions de sens abusives

Le mot inquisiteur s’est d’abord rencontré comme nom pour désigner un juge du tribunal de l’Inquisition, puis, dans l’expression inquisiteur d’État ou inquisiteur du Conseil des Dix, pour désigner chacun des trois magistrats de Venise chargés de veiller à la sécurité de la République. C’est aussi un adjectif qualifiant celui qui cherche à s’enquérir de quelque fait avec une curiosité indiscrète ; il se rencontre dans des expressions comme caractère inquisiteur, question inquisitrice, ton inquisiteur, regard inquisiteur. Il convient de ne pas confondre cet adjectif avec inquisitoire, qui n’appartient qu’à la langue du droit et ne s’emploie que dans la locution procédure inquisitoire, procédure dans laquelle l’instruction préalable comme les poursuites éventuelles relèvent de la seule initiative du juge, par opposition à procédure accusatoire, dans laquelle les parties ont l’initiative de l’instance, de son déroulement et de son instruction.

on dit

on ne dit pas

Il s’adressa à lui d’un air inquisiteur

Elle l’observait avec une curiosité inquisitrice

Il s’adressa à lui d’un air inquisitoire

Elle l’observait avec une curiosité inquisitoire

La tache pour la tâche

Le 4 mars 2021

Extensions de sens abusives

« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé », écrit Lamartine dans L’Isolement. Peut-être en est-il de l’accent circonflexe comme de cet être, dont la présence ou l’absence change ou fausse le sens d’un mot. Ainsi lit-on de plus en plus tache quand c’est tâche qu’il faudrait, ou encore plus souvent tâche au lieu tout simplement de tache. La prononciation doit faire le départ entre ces deux noms (comme elle le fait pour distinguer pâte de patte) ; rappelons que, dans tâche, le a doit être plus fermé et plus long que dans tache. Cet allongement, noté par l’accent circonflexe, est la trace d’un s que l’on trouvait autrefois dans ce mot, s que nos amis anglais ont conservé dans la forme équivalente task.

Un État de droit mais l’état de droit

Le 4 mars 2021

Extensions de sens abusives

Le groupe nominal État de droit ou état de droit peut avoir deux significations. Le choix de l’une ou l’autre dépend du contexte, mais il est aussi marqué par la présence d’une majuscule ou d’une minuscule, ainsi que par la forme de l’article qui introduit ce groupe nominal. Si l’on parle de la situation d’une société soumise à une règle juridique qui exclut tout arbitraire, on écrit, sans majuscule, état de droit, et ce groupe est dans l’immense majorité des cas précédé d’un article défini élidé l’. Mais si on parle du pays qui connaît cette situation, on dit que c’est un État de droit. On écrira ainsi l’état de droit veut que tous les citoyens soient traités de la même manière, mais des peuples qui aspirent à vivre dans un État de droit.

on écrit

on n’écrit pas

Ces pays dictatoriaux ne sont pas des États de droit

L’état de droit assure à tous l’égalité devant la loi

Ces pays dictatoriaux ne sont pas des états de droit

L’État de droit assure à tous l’égalité devant la loi

Capacitaire au sens de Capacité, contenance

Le 4 février 2021

Extensions de sens abusives

Le mot capacitaire peut être un adjectif. Il s’emploie en histoire dans l’expression suffrage capacitaire, qui désigne le droit de vote octroyé sous la monarchie de Juillet à des citoyens ayant un certain degré d’instruction. C’est aussi un nom qui désigne le titulaire d’une capacité en droit ou, par extension, la personne qui prépare ce diplôme. Une langue technocratique cherche maintenant à ajouter à ces sens celui de « contenance ». On commence à entendre ou lire des formules comme le capacitaire n’a pas été impacté pour signaler qu’un volume disponible, une contenance n’a pas varié, n’a pas été réduite. On évitera bien sûr ce type d’emploi dans la mesure où des mots ou des locutions bien ancrés dans l’usage sont déjà à notre disposition.

Relève pour Relevé

Le 4 février 2021

Extensions de sens abusives

Le nom relève désigne le fait de remplacer à un poste une personne, une équipe ou une troupe par une autre, mais aussi, par métonymie, ceux qui prennent la place des précédents. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, c’était aussi le nom du dispositif, mis en place en 1942 par le gouvernement de Vichy, qui visait à échanger les prisonniers français en Allemagne contre des travailleurs volontaires. Ce nom ne doit pas être confondu avec relevé, qui désigne l’action de dresser un état, une liste de choses ou, par métonymie, le document ainsi obtenu. On dira donc que les agents des services de distribution de l’électricité font un relevé des compteurs quand ils notent les chiffres indiqués par ces appareils, et correspondant à la consommation, et non une relève des compteurs, expression qui pourrait laisser croire, par extension, que ces agents sont chargés de remplacer les compteurs en place.

Accueillir

Le 7 janvier 2021

Extensions de sens abusives

Le monde de la cuisine et celui de l’immobilier sont, ces temps derniers, particulièrement sujets à l’emphase. Peut-être ce phénomène est-il lié aux nombreuses émissions qui leur sont consacrées à la radio ou à la télévision. Nous en avons un exemple probant avec la prolifération de l’emploi du verbe accueillir. On entend en effet de plus en plus souvent que telle recette « accueille de la coriandre » et que cette salle de bains « pourrait accueillir une baignoire ». Rappelons donc que le verbe accueillir signifie « aller au-devant de quelqu’un à son arrivée » (le Président a accueilli son homologue étranger à sa descente de l’avion), « recevoir de telle ou telle manière » (le public a accueilli chaleureusement l’orateur) et enfin « donner l’hospitalité à quelqu’un » (ce centre accueille les indigents) et qu’il convient de ne pas étendre de manière incorrecte les sens de ce verbe.

Déposition pour Dépôt

Le 7 janvier 2021

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Le nom dépôt désigne le fait de placer quelque chose en un lieu (le dépôt d’une gerbe), mais aussi ce qu’on dépose (un dépôt bancaire), le lieu où l’on dépose quelque chose (les poudrières étaient des dépôts de munitions ; les autobus sont rentrés au dépôt) et enfin ce qui se dépose quelque part (un dépôt de tartre). C’est ce mot, entendu dans son sens premier, que l’on emploie dans le vocabulaire de la politique, pour désigner la procédure consistant à soumettre un texte législatif au Parlement : on dit le dépôt d’une proposition de loi (ou d’un projet de loi si le texte émane du gouvernement). Il convient de ne pas confondre ce terme avec déposition, qui n’a pas les mêmes sens, puisque ce nom peut désigner la destitution d’un haut personnage (la déposition de l’empereur Henri IV par le pape Grégoire VII, en 1076) ou la déclaration faite par un témoin devant l’autorité judiciaire (le témoin a signé sa déposition). Enfin, dans la langue religieuse, l’expression déposition de croix s’emploie pour désigner le moment où le corps du Christ, descendu de la croix, est déposé sur les genoux de Marie et, par métonymie, un tableau représentant cette scène. On veillera à conserver à chacun de ces mots les sens qui lui sont propres et l’on évitera donc l’expression déposition d’une proposition de loi puisque c’est dépôt qu’il faut employer.

on dit

on ne dit pas

Le dépôt d’un projet de loi par le gouvernement

La déposition d’un abbé par le pape

 

La déposition d’un projet de loi par le gouvernement

Le dépôt d’un abbé par le pape

À bas bruit, à petit bruit

Le 3 décembre 2020

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L’expression à petit bruit s’emploie couramment au sens de « discrètement, sans éclat ». Si sa voisine à bas bruit a eu autrefois le même sens, elle s’emploie plutôt aujourd’hui dans la langue de la médecine pour qualifier un mal qui se développe insidieusement et ne se signale par aucun symptôme qui permettrait de le repérer avant qu’il ne devienne irréversible. Il est préférable de ne pas étendre systématiquement l’usage de cette expression au-delà du monde de la médecine pour en faire un synonyme de « sournoisement » ou « sans que l’on s’en rende compte ».

Derechef

Le 3 décembre 2020

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L’adverbe derechef connaît une seconde jeunesse après avoir bien failli disparaître. En 1710, dans son Art de bien parler français qui comprend tout ce qui regarde la grammaire et les façons de parler douteuses, Pierre de La Touche s’étonnait que ces « Messieurs de l’Académie ne le condamnassent pas ». On le lisait pourtant dans le titre de la cinquième Méditation métaphysique de Descartes : « De l’essence des choses matérielles ; et derechef de Dieu, qu’il existe ». Toujours au sujet de cet adverbe, ces mêmes messieurs de l’Académie notèrent, de la deuxième édition de leur Dictionnaire, en 1718, à la septième, en 1878, qu’« il vieillit ». Arriva donc ce qui devait arriver : après l’avoir fait vieillir pendant cent soixante-dix ans ans et six éditions, le Dictionnaire constatait dans la huitième édition, en 1935, qu’« il est vieux ». L’édition actuelle l’a néanmoins conservé et on le trouve d’ailleurs encore dans de nombreux ouvrages du xxe siècle, comme L’Enfant et la Rivière, d’Henri Bosco : « L’enfant […] répondit à son bourreau avec une telle colère que l’autre, derechef, le fustigea. » N’oublions pas, si l’on souhaite le remettre à l’honneur, que cet adverbe signifie « de nouveau, une seconde fois » (Comme il n’a pas été élu la première fois, il s’est présenté derechef) et que c’est une extension fautive que de lui donner le sens d’« immédiatement », « sur-le-champ » – même si, souvent, il n’y a que peu de temps entre l’exécution d’une action et sa répétition.

on dit

on ne dit pas

Nous avons reçu immédiatement le document nécessaire

Je l’ai rejoint sans délai après qu’il me l’a demandé

Il a répondu aussitôt

Nous avons reçu derechef le document nécessaire

Je l’ai rejoint derechef après qu’il me l’a demandé

Il a répondu derechef

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