Dire, ne pas dire

Renard, grenouille et autres bestioles

Le 1 février 2024

Bonheurs & surprises

Certains noms d’animaux sont à l’origine de quelques-uns de nos verbes, en particulier quand ils ont le sens de « mettre bas ». Ils sont tirés tantôt du nom de la mère, comme chienner, lapiner ou chatter, tantôt du nom du petit, comme pouliner, vêler, chevreauter, agneler, sans oublier chatonner, variante de chatter.

Il en existe d’autres qui notent qu’un individu adopte les manières d’un animal, comme renarder, « user de ruses », puisque la ruse est l’apanage du goupil. Le verbe louper vient lui aussi du nom d’un animal, le loup, mais de façon moins transparente : la voracité et la faim insatiable qu’on lui prête ont fait qu’on a jadis donné le nom de loup à une dette, car notre animal semblait en permanence être en manque de nourriture et toujours prêt à en emprunter. Loup a ensuite désigné une dette non remboursée et enfin une malfaçon, un travail raté. C’est à ce dernier sens de loup que nous devons notre verbe louper. Le cas de bouquiner est à part car il existe deux formes homonymes. La première désigne l’activité de qui fréquente les bouquinistes ou lit de vieux livres, et est dérivé de bouquin, nom apparenté à l’anglais book et à l’allemand Buch. Mais il existe un autre verbe bouquiner, dérivé d’un autre nom bouquin ; ce dernier, qui peut désigner un bouc, un lapin ou un lièvre est tiré de bouc. Dans ce cas, bouquiner a un tout autre sens puisqu’il signifie, s’agissant de ces trois espèces, « couvrir une femelle ».

Le mode de déplacement des animaux est également à l’origine de plusieurs verbes. Au nombre de ceux-ci, dérivé de cavale, on trouve cavaler, qui signifie « poursuivre ou fuir à la vitesse d’une jument » et, par extension, « courir filles et garçons ». Cavaler a supplanté l’ancien verbe chevaler, qui avait les mêmes sens, mais qui signifiait aussi, figurément, « faire des allées et venues, comme un cheval de manège ». Ce sens était illustré ainsi dans la première édition de notre Dictionnaire : « J’ay chevalé plus de six mois pour cette affaire ». À cette liste, il convient d’ajouter cabrioler, « faire des bonds », d’abord attesté sous la forme caprioler, verbe dérivé du nom cabriole, autrefois écrit capriole, et donc plus proche de l’italien capriola, dont il est tiré et qui désigne la femelle du chevreuil.

Parmi ces animaux, il faut faire une place particulière au crapaud. En effet, on a longtemps employé le verbe crapauder, « se déplacer comme un crapaud » ; ce dernier est aujourd’hui supplanté par crapahuter, qui fut d’abord employé dans l’argot militaire et est maintenant passé dans la langue commune avec le sens de « marcher, progresser en terrain varié et difficile ». Ce verbe est dérivé de crapahut, nom créé par les saint-cyriens, qui s’amusèrent à prononcer crapaud avec une diérèse, et qui désignait des exercices de gymnastique et de reptation. La lexicographie est fort redevable à notre animal puisqu’on lui doit aussi, outre crapauder et crapahuter, le terme crapoter, proprement « fumer comme un crapaud », que l’on emploie pour parler de qui fume maladroitement et sans avaler la fumée. Ce rapprochement entre le fait de fumer et notre batracien a sans doute été favorisé par une légende qui disait encore naguère que si l’on plaçait une cigarette dans la bouche d’un crapaud, celui-ci, incapable de s’en débarrasser, avalait tant de fumée qu’il ne pouvait recracher, qu’il finissait par exploser, faisant de notre crapaud fumeur un lointain parent de la malheureuse grenouille de La Fontaine. C’est avec cette cousine de notre crapaud que nous allons conclure. De grenouille sont tirés deux verbes, le premier, par antiphrase, puisque les grenouilles étaient supposées boire beaucoup d’eau, signifiait, comme on le lisait dans la première édition de notre Dictionnaire, « Yvrogner ». Ce verbe y était illustré par ces exemples : « Cela est vilain de s’amuser à grenoüiller comme vous faites. Il est tousjours dans les cabarets à grenoüiller. » Mais il existe un autre grenouiller, qui signifie, par référence aux eaux souvent troubles et boueuses dans lesquelles on trouve nos batraciens, « intriguer, manœuvrer, créer de la confusion pour favoriser un dessein ou obtenir quelque avantage ».