Dans Les Ritals, François Cavanna raconte que durant sa première enfance, la passion de la lecture était si forte chez lui qu’au moment des repas, il lisait et relisait inlassablement les étiquettes des divers contenants alimentaires qui se trouvaient sur la table familiale. Il se serait sans doute réjoui à la vue des briques de lait sur lesquelles l’industriel avait accompagné le nom lait des formes milk, melk, leche, gala (la forme grecque a été ici transcrite en alphabet latin), latte, leite et Milch. C’était là une invitation à s’intéresser à l’histoire et aux parentés de quelques langues d’Europe. On voit nettement grâce à ces noms la coupure entre le monde germanique, dans lequel on a l’anglais milk, le néerlandais melk et l’allemand Milch, et le monde latin, avec le français lait, l’espagnol leche, l’italien latte et le portugais leite. On observe ainsi que le digramme -ct- de la forme latine d’origine lacte(m) a évolué en -it en français, en -ch- en espagnol, en -tt- en italien. La merveilleuse régularité de la phonétique historique fait donc que, à partir d’autres mots latins où l’on trouve ce digramme -ct-, nous tirerons d’autres mots français en -it, d’autres mots espagnols en -ch- et d’autres mots italiens en -tt-. On le vérifie avec le latin directum, qui a donné le français droit, l’espagnol derecho et l’italien dritto ; d’octo sont issus le français huit, l’espagnol ocho et l’italien otto ; dictum a donné dit, dicho et ditto ; factum, fait, hecho et fatto ; tectum, toit, techo et tetto ; noctem, nuit, noche et notte. Les équivalences ne sont pas aussi nettes pour le portugais, mais les lettres -it- de leite se retrouvent cependant dans noite (nuit) et oito (huit).
Entre ces deux grandes familles, le grec gala semble bien isolé, mais son génitif galaktos n’est guère éloigné du lactis latin. Il l’est d’autant moins que gala/galaktos est lié au verbe amelgein, « traire », un parent du latin mulgere, de même sens, d’où sont tirés l’italien mungere et l’espagnol muir et mecer, et duquel on rapproche le vieux haut allemand melchan, à l’origine des verbes anglais to milk, mais aussi hollandais et allemand melken, ce qui permet de réunir les familles grecque, germanique et latine. Le français est, quant à lui, redevable, directement ou indirectement, du latin mulgere pour les mots émulgent, émulsif, émulsifier, émulsion, sans oublier la forme désuète mulsion, synonyme de « traite ». Mais notre langue n’a plus de verbe en milk ou mulg-. Il y eut en ancien français les verbes mulger et moudre, mais ils furent vite supplantées par traire, issu du latin trahere, « tirer ». On le rencontre encore à l’infinitif, au participe passé et au présent de l’indicatif. Pour les autres temps, il est le plus souvent remplacé par tirer, beaucoup plus simple à conjuguer.
Notons pour conclure que l’on observe cependant une distribution assez régulière des compléments de ces verbes : traire s’emploie ordinairement avec comme complément le nom de l’animal qui est trait. On lit au début de L’Aveu, de Maupassant : « Elles vont traire les vaches », ou, dans La Grande peur dans la montagne, de Ramuz : « En même temps que la nuit venait, l’inquiétude était venue aux bêtes, qui n’avaient pas été traites de tout le jour. »
Quant à tirer, c’est ordinairement avec le nom lait qu’il s’emploie. On lit dans Les Maîtres sonneurs, de George Sand : « [Brulette] allait, par commandement de la Mariton, tirer le lait de sa chèvre », et le Trésor de la langue française définissait une vacherie comme un « lieu où l’on tire le lait des vaches et où l’on vend du lait ». Cela étant cette répartition des verbes et des compléments n’interdit pas certains écarts. On rencontre ainsi dans Germinal, de Zola : « Lucie et Jeanne voulaient voir traire le lait », tandis qu’on lit dans Maria Chapdelaine, de Louis Hémon : « Ton père t’aidera à tirer les vaches si tu veux. »