Y a-t-il un lien entre la forme des mots et leur sens ? C’est tout l’objet du Cratyle, de Platon. Saussure a tranché la question de façon définitive, il y a un peu plus d’un siècle, en montrant qu’en synchronie, le signe était arbitraire. On constate par exemple que la signification et le volume des mots n’ont bien souvent aucun rapport ; ainsi en français, le mot géant est plus petit que le mot minuscule, grand ne compte qu’une syllabe quand petit en a deux. Pas de lien visible non plus entre l’ordre alphabétique des mots et leurs positions chronologiques respectives : si l’on prend les noms de nos mois deux par deux, on constate que celui qui arrive le premier sur un calendrier est toujours en deuxième position dans un dictionnaire ; en effet, février s’y trouve avant janvier, avril avant mars, juin avant mai, août avant juillet, octobre avant septembre, et enfin décembre avant novembre.
Mais il existe aussi des mots, un peu rares, dont la forme semble imposer un sens, qui parfois n’est pas le leur. Parmi ces derniers, le champion est sans doute l’adverbe compendieusement. Qui ne le connaît pas est impressionné par son volume et semble poussé à le prononcer, en suivant la recommandation de Littré : « kon-pan-di-eû-ze-man », c’est-à-dire que l’on fait entendre ici la voyelle e de la syllabe prétonique interne, -se-, qui est ordinairement muette, comme on le voit dans d’autres adverbes tels lentement, journellement ou heureusement, prononcés, dans la langue courante, « lent’ment », « journell’ment » et « heureus’ment ». Et ce n’est pas tout, Littré recommande la diérèse « di-eû », que l’on n’a, par exemple, ni dans pieusement, ni dans odieusement, ni dans religieusement. Si l’on suit ces deux remarques, notre adverbe compte maintenant six syllabes, la moitié du vers classique par excellence, l’alexandrin. Un seul mot pour un hémistiche, quand il en faut, par exemple, cinq pour le premier de ce vers du Cid : « À moi, Comte, deux mots. ».
Voilà bien un adverbe plein de pompe et de majesté. La longueur de celui-ci, qui signifie en réalité « en abrégé, brièvement », a sans doute contribué à créer des erreurs d’interprétation sur son sens. L’Académie française l’a signalé quand il est apparu dans son Dictionnaire, à la septième édition, en 1878. On y lisait : « En abrégé. On emploie quelquefois ce mot d’une manière tout à fait inexacte et fautive, dans le sens de Avec détail, tout au long. » On trouvait une remarque équivalente, quelques années plus tôt, chez Littré : « En abrégeant. C’est une faute ridicule d’employer un mot qui signifie en abrégeant, pour dire avec détail, sans rien omettre, tout au long. » D’ailleurs, dans son Histoire de la littérature française depuis ses origines jusqu’à la Révolution et pendant la Révolution, le critique littéraire et historien de la littérature Eugène Geruzez juge probable que Racine ait voulu faire commettre cette erreur à son faux avocat dans ces vers des Plaideurs afin d’en renforcer le ridicule :
« Je vais, sans rien omettre et sans prévariquer,
Compendieusement énoncer, expliquer,
Exposer à vos yeux l’idée universelle
De ma cause et des faits renfermés dans icelle. »