Dire, ne pas dire

L’engoulevent, le rossignol et le serpent laitier

Le 11 juin 2026

Expressions, Bonheurs & surprises

C’est à partir d’engouler, dont nous avons parlé plus haut et qui signifie « avaler gloutonnement, prendre tout d’un coup avec la gueule », qu’a été formé le nom engoulevent, apparu au xviie siècle pour désigner un gros buveur. Ce premier sens a commencé à s’estomper un siècle plus tard, quand Buffon a désigné par ce même terme un oiseau de la famille des Passereaux qui vole en ouvrant largement le bec. En anglais, c’est l’hirondelle, et non l’engoulevent, qui porte un nom équivalent, swallow, forme tirée de to swallow, « avaler ». Dans cette langue, notre engoulevent a, lui, deux noms fort expressifs. Le premier, nightjar, composé à l’aide de night, « nuit », et de to jar, « émettre des bruits déplaisants », renvoie à la dissonance de son chant nocturne ; ce nom en fait le pendant négatif du rossignol, nightingale, où se mêlent l’anglais night et l’ancien germanique gala, « chanter ». Voilà une appellation flatteuse et on ne s’étonnera donc guère que rossignol et nightingale soient devenus, de part et d’autre de la Manche, des patronymes assez répandus, contrairement à engoulevent ou nightjar. Si l’étymologie de nightingale est assez transparente et joyeuse, il n’en va pas de même du français rossignol ; ce nom est issu du latin lusciolus, proprement « petit borgne », puis « rossignol », un dérivé de luscus, « borgne ; qui voit mal ». On a nommé ainsi cet oiseau parce que l’on pensait qu’il avait besoin de l’obscurité de la nuit pour chanter. Le double sens du latin lusciolus explique ce jeu de mots particulièrement cruel de l’empereur Commode, qui nous a été rapporté par Aelius Lampridius (Commode, 10, 6) : lusciolos eos quibus aut singulos tulisset oculos, appellabat « Il appelait rossignols ceux à qui il avait fait arracher un œil. » (Notons que l’historien latin nous rapporte aussi qu’il appelait « guéridons » (monopodios) ceux à qui il avait fait couper une jambe.)

Abandonnons ce tyran pour revenir à notre engoulevent et à sa deuxième appellation en anglais, goatsucker, « celui qui tète les chèvres ». Ce terme est un équivalent presque exact du latin caprimulgus, proprement « qui trait les chèvres », formé à partir de capra, « chèvre », et mulgere, « traire », ce dernier étant un parent étymologique de l’anglais milk et de l’allemand Milch. Le fait que l’engoulevent traie les chèvres est rapporté par Pline, au livre x, chapitre 56, de son Histoire naturelle : « On appelle caprimulge un oiseau qui ressemble à un gros merle ; c’est un voleur nocturne, car il est privé de la vue pendant le jour. Il entre dans les étables des pasteurs, et va saisir les mamelles des chèvres pour sucer leur lait. Son attouchement dessèche la mamelle, et la chèvre qu’il a ainsi traite devient aveugle. » Cette réputation s’est étendue à une grande partie de l’Europe et explique que notre oiseau ait un nom similaire dans diverses langues. En effet, en italien on l’appelle, sur le modèle du latin, caprimulgo, mais aussi succiacapre. Même type de construction pour l’espagnol, chotacabras, et l’allemand, Ziegenmelker. En français, caprimulge, pourtant attesté depuis Rabelais et qu’on lit encore dans des dictionnaires des xixe et xxe siècles, a été supplanté par engoulevent, probablement parce que ce nom est beaucoup plus expressif et beaucoup plus transparent.

Cela étant, notre oiseau et n’est pas le seul animal à être accusé de téter le lait des vaches ou des chèvres puisque l’on trouve en Amérique du Nord un serpent de la famille des couleuvres, appelé milk snake en terre anglophone, et serpent laitier au Québec, et qui a, lui aussi, la réputation d’aimer le lait et d’aller le chercher au pis. Mais s’agissant de ce serpent on pourrait dire, en s’inspirant de ce que Littré écrit au sujet du caprimuge, que « ces noms sont fondés sur une erreur ». En effet, s’il est vrai qu’il n’est pas rare de croiser engoulevents et serpents dans les étables ou les bergeries, ils n’y viennent pas pour le lait. Les premiers y trouvent de la chaleur, des insectes dont ils se nourrissent, et du foin pour bâtir leur nid. Cette chaleur et ce foin attirent de petits rongeurs, qui feront l’ordinaire des seconds.

Notons pour conclure que si notre serpent laitier ne tète pas les vaches, il a cependant une autre caractéristique remarquable, signalée par son deuxième nom, couleuvre faux-corail. En effet, comme il appartient à la famille des couleuvres, il n’est ni venimeux ni dangereux. Mais son corps est couvert d’anneaux noirs, blancs et rouges, imitant à s’y méprendre ceux d’un autre serpent, particulièrement venimeux lui, le redoutable serpent-corail ; ce mimétisme suffit en général pour décourager les prédateurs qui, sans cela, verraient en lui une proie trop facile.