Dire, ne pas dire

Un goûter dégoûtant…

Le 11 juin 2026

Expressions, Bonheurs & surprises

Il existe dans notre langue de nombreux homonymes, mais il est moins fréquent qu’ils fonctionnent par paire, comme c’est le cas des quatre verbes goûter et dégoûter, goutter et dégoutter. Goûter et dégoûter, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ne sont pas des antonymes, même si le préfixe dé- a bien ici une valeur négative : le verbe goûter, employé transitivement au sens d’« apprécier », se construit avec pour sujet le nom de celui qui éprouve la sensation agréable, tandis que dégoûter, lui, a pour sujet l’entité qui provoque la sensation contraire, qu’elle soit physique (Cette nourriture me dégoûte, Son manque d’hygiène la dégoûte) ou morale (son cynisme nous dégoûte). Goutter et dégoutter ne sont pas non plus des antonymes, ils sont même presque synonymes, puisque le préfixe dé- a ici une valeur intensive, même si, étonnamment, la forme composée est la plus ancienne puisqu’elle date du xiie siècle, et que goutter n’apparaît qu’un siècle plus tard. Même si les verbes dégoûter et dégoutter sont tirés de noms que rien ne rapproche, goût et goutte, on pourrait néanmoins trouver de l’un à l’autre un rapport de sens, ce qui dégoutte étant susceptible d’inspirer de la répugnance, de la répulsion, et donc de dégoûter. On dira ainsi Le sang lui dégouttait du nez, il était dégoûtant ou Un plat dégoûtant tellement il dégoutte de graisse. Aujourd’hui, dégoutter semble moins en usage sans doute pour plusieurs raisons : son homonymie avec dégoûter, qui peut être cause d’ambiguïté, l’existence de la forme simple, goutter, mais aussi et surtout, l’apparition, au xviiie siècle, d’une forme nouvelle presque paronyme, dégouliner. Aujourd’hui, ce verbe doit sans doute une partie de son succès à la chanson de Roger Carinau, immortalisée par les Frères Jacques, « La Confiture », dans laquelle est établi ce constat : « La confiture ça dégouline, / Ça coule, coule sur les mains / Ça passe par les trous de la tartine », constat qui amène à cette grave question : « Pourquoi y a-t-il des trous dans le pain ? »

Dégouliner, comme l’ancien verbe dégouler dont il est tiré, est un dérivé de goule, qui n’est pas ici le démon femelle de certaines légendes, mais une variante régionale de gueule, dont est aussi issu dégueuler. Ce dernier est apparu au xve siècle, avec le sens de « parler », et a pris, au xviie siècle, celui de « rejeter par la gueule » (Les gargouilles dégueulent l’eau de pluie à gros bouillons) et, dans une langue très familière, celui de « vomir ». Aujourd’hui, à ces sens s’ajoute celui de « déborder, être à profusion », et l’on pourra ainsi parler d’un buffet qui dégueule de mets ou d’une jardinière qui dégueule de fleurs. Si aujourd’hui dégouler a disparu, la langue a conservé des formes apparentées, engueuler et engouler. Malgré leur homonymie et leur étymologie toute proche, ces verbes ont des sens différents : engouler, qui date du xiie siècle, signifie « avaler gloutonnement, prendre tout d’un coup avec la gueule », quand engueuler, qui s’est d’abord rencontré sous la forme engueulé au sens d’« enclin à mal parler, mal embouché » (participe passé formé, remarquons-le, à partir de bouche, un synonyme de gueule), est, dans une langue très familière, un synonyme de « réprimander » ou d’« injurier ».