Dans son Précis de grammaire historique de la langue française, Ferdinand Brunot écrit, entre mille autres choses passionnantes : « Un verbe irrégulier tend à devenir régulier ». Il y a à cela une explication, donnée par l’éminent linguiste : « À côté des formes extraordinaires des verbes irréguliers, il existe en puissance toute une série de formes régulières qui n’attendent pour s’implanter qu’une défaillance de la mémoire ou de l’usage ». En combattant les formes voulues par la phonétique historique, et en alignant les plus étonnantes d’entre elles sur celles qui étaient les plus employées, l’analogie a permis d’unifier de nombreuses structures morphologiques. Sans elle les mots français issus de mots latins susceptibles d’être fléchis ou conjugués auraient conservé de grandes disparités liées à l’histoire de la langue. Sans elle, Rodrigue serait peut-être allé défier ainsi Don Gomès : « À moi, cuens [ou quens] », voire, ce qui pourrait heurter toute personne peu versée dans les arcanes de la prononciation médiévale : « À moi, cons, deux mots ». Il irait ensuite faire au roi Don Fernand le récit du combat contre les Maures : « Par mon commandement la garde en fait de même, / Et se tenant cachée, aiue à mon stratagème ; / Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous / L’ordre qu’on me voit suivre et que je doing à tous. »
Cette régularisation des formes n’a évidemment nui en rien au texte de Corneille, et les mots comte, aide et donne se sont merveilleusement coulés dans ses vers. Mais si l’harmonisation de ces formes a sans doute été bénéfique, il est bon que, parfois, la langue ait résisté et que Rodrigue n’ait pas ainsi interrogé Don Diègue : « Si tout ce qui s’est fait est trop peu pour un père, / Disez par quels moyens il vous faut satisfaire. » ?
Arrêtons-nous pour conclure sur ce verbe dire et sur ses parents étymologiques, qui illustrent merveilleusement bien le travail des forces contraires à l’origine des formes que nous connaissons aujourd’hui. Dire était en effet suffisamment fréquent (comme être, avoir, faire, aller, etc.) pour résister en partie à l’alignement des formes ; on emploie dites et non disez. Pour autant, s’agissant de ce verbe, on constate que l’analogie en a modifié les 2e et 3e personnes du pluriel : Dimes est devenu Disons, Dïent est devenu Disent. Ce n’est pas tout ; les autres verbes en -dire ont éliminé ce qu’ils avaient d’irrégulier en rapprochant leur deuxième personne du pluriel de la première. Si, en effet, on ne dit pas Vous disez, le changement s’est opéré dans des verbes moins fréquemment utilisés, comme contredire ou interdire, qui font contredisez et interdisez. Il y a cependant une exception, le verbe maudire, qui fait en effet au pluriel de l’indicatif présent maudissons, maudissez, maudissent, et non maudisons, maudisez, maudisent. Si les formes en usage ont été empruntées à celles du 2e groupe, c’est par analogie avec le verbe bénir, dont il est un parent étymologique puisque « maudire » est issu de maledicere, tandis que « bénir » l’est de benedicere, mais aussi parce que maudire et bénir constituent un couple sémantique, le premier étant l’antonyme du second.