En 1604 fut jouée pour la première fois la pièce de Shakespeare Othello : The Moor of Venice, « Othello. Le Maure de Venise ». C’est l’un des textes les plus célèbres de ceux qui mettent en scène des Maures, mais ces derniers sont bien sûr également évoqués dans Le Cid, de Corneille, à la fois par Don Diègue, « Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit / Dans une heure à nos murs les amènent sans bruit » (acte III, scène VI), et par Rodrigue, « Les Mores et la mer montent jusques au port » (acte IV, scène III), ou dans la même scène, avec un singulier collectif requis par la métrique, « Le More voit sa perte, et perd soudain courage ». La graphie more ne doit pas ici nous étonner car si, aujourd’hui, c’est maure qui est le plus en usage, ce fut longtemps l’inverse. On lisait ainsi dans la première édition de notre Dictionnaire, à la fin de l’article « More » : « Plusieurs escrivent Maure. » Quelle que soit sa graphie, le nom maure est sorti d’usage en français moderne. Il a cependant laissé de nombreuses traces dans notre langue. Ce terme remonte, par l’intermédiaire du latin maurus, « Maure », puis « brun foncé », au punique mahourim, désignant ceux qui habitaient à l’ouest, proprement là où le soleil se couche (sens que l’on retrouve dans l’arabe magribi, à l’origine de maghrébin). En ancien français, maure, ou mor, signifiait « brun » ou « noir ». Il est à l’origine de nombreux mots, comme morée, désignant la couleur brune, moré, qui désignait, dans Le Chevalier à la charrette par exemple, un vin presque noir (« Et dui pot, l’uns plains de moré, / Et li autres de fort vin blanc », vers 990-991), ou encore moret, qui, dans Pantagruel, de Rabelais, désigne de l’encre. C’est aussi à ce mot mor que l’on doit les adjectifs morel, moreau et morelet, « de couleur brune ». Les deux premiers furent substantivés pour désigner un cheval à la robe foncée, comme le signale le bien nommé Frédéric Morel, « Interprete du Roy », dans son Petit tresor des mots françois, selon l’ordre des lettres, ainsi qu’il les faut écrire, tournez en latin. Moreau figurait d’ailleurs, comme adjectif masculin, dans les sept premières éditions de notre Dictionnaire, assorti de la mention « Il est vieux » dans les 6e et 7e éditions. Au sujet de cet adjectif, Littré regrettait qu’il n’ait plus de féminin alors que l’ancien et le moyen français employaient souvent la locution jument morelle. D’autres formes proches se sont longtemps conservées dans les parlers locaux, comme mouret, qui désignait en Saintonge du charbon de paille, ou comme le stéphanois moure, qui désignait des morceaux de charbon très cendreux.
En français moderne, les mots appartenant à cette famille commencent ordinairement par mor- : c’est le cas de morelle, famille de plantes nommées ainsi pour leur couleur sombre, de morille, champignon brun foncé, de morillon, qui désigne un canard à dos sombre, mais aussi un raisin noir, ou encore de morio, papillon aux ailes brunes. À cette liste, il faut ajouter la maurandie, même si cette plante a des fleurs mauves, roses ou violettes et non brunes ou noires : elle doit son nom à la femme du directeur du jardin botanique de Carthagène, en Espagne, qui s’appelait Maurandy. C’est qu’en effet cette racine mor-/maur- est aussi à l’origine de quelques toponymes et d’un grand nombre de patronymes, en France et dans de nombreux autres pays.
Dans les tout premiers figure la Maurétanie, le pays des Maures, située sur la côte occidentale de l’Afrique et appelée ensuite Mauritanie. C’est de leur couleur foncée que la sierra Morena, en Espagne, et le massif des Maures tirent leur nom. Mais maurus a surtout servi à former des patronymes désignant, à l’origine, des personnes à la peau mate ou foncée, ou aux cheveux bruns. Au nombre de ces patronymes on rencontre, entre autres, Moreau, Maureau, Morel, Maurel (et leurs dérivés Morelon et Maurelon), mais aussi Maur, Maure, Morin et Maurin, Mauretti et Maurette. Si la graphie maur- figure dans Maurice, on constate qu’elle est devenue mor- dans ses équivalents allemand, Moritz, et anglais, Morris. L’italien a, lui, entre autres formes, Moro et Moretti.
On le voit, dans les patronymes français, un partage s’est fait entre les formes commençant par Mor- et celles commençant par Maur-. À cet égard, l’Académie française est assez représentative, qui compta dans ses membres l’astronome, ami de Voltaire, Pierre-Louis Moreau de Maupertuis, Jean-Sifrein Maury, qui eut la particularité d’être élu deux fois (au huitième fauteuil en 1784 et au quinzième en 1807), mais aussi son contemporain l’abbé Morellet. Au siècle dernier, il y eut Charles Maurras et Paul Morand. On n’oubliera pas non plus que neuf académiciens avaient Maurice comme prénom, et que l’Académie compte aujourd’hui dans ses rangs un Maurizio.