En grec ancien bouc pouvait se dire tragos, mot qui désignait aussi l’odeur propre à cet animal. Quelques formes françaises sont tirées de ce nom : l’adjectif adragante, qui ne se rencontre guère que dans l’expression gomme adragante, une gomme utilisée comme excipient en pharmacie ; adragante est une altération du nom tragacant(h)e, signifiant proprement « épine de bouc » et qui désignait plusieurs variétés d’arbustes fournissant cette gomme.
Mais le plus en usage est le terme tragédie, emprunté de tragôdia, nom composé de tragos et de ôdê, « chant ». On débat encore aujourd’hui pour savoir si on a formé ce nom, tragôdia, parce qu’un bouc était attribué au vainqueur du concours où était présentée cette tragédie, ou parce qu’on en sacrifiait un à cette occasion. Quoi qu’il en soit, dès l’Antiquité, notre animal a eu mauvaise réputation en raison de son odeur, de sa toison et de sa lubricité. Les satyres lui empruntaient d’ailleurs ces deux dernières et ses sabots. De tragos étaient tirés les verbes tragizein et tragân, « avoir la voix qui mue au moment de la puberté ». Le latin usait de la même image avec le verbe hirquitallire, dérivé de hircus, un des noms latins du bouc. Ce verbe signifiait « entrer dans l’âge de la puberté » et, proprement, « devenir comme un bouc ». Dans ses étymologies, Paul Diacre écrit d’ailleurs : Hirquitalli pueri ad virilitatem accedentes a libidine scilicet hircorum dicti, « Les garçons sont appelés hirquitalli quand ils entrent dans l’âge viril parce qu’ils sont pris d’un désir amoureux comme des boucs ».
Cette mauvaise réputation faisait de notre animal un réprouvé. La Bible le montre bien, à la fois dans l’Ancien Testament (Lévitique 16, 20-22), où l’on charge un jeune bouc des péchés d’Israël avant de le chasser dans le désert, et dans le Nouveau Testament, quand saint Matthieu écrit (25, 32) qu’au jour du Jugement, Jésus-Christ « séparera les agneaux, les brebis d’avec les boucs », c’est-à-dire les justes d’avec les injustes, les bons d’avec les réprouvés. Notons que dans le texte latin de cet évangile, ce n’est ni caper (auquel nous devons, entre beaucoup d’autres, chèvre, caprin, capricorne), ni hircus qui est employé, mais haedus, un nom tiré d’une forme indo-européenne, ghaidos, à laquelle on doit l’allemand Geiss et l’anglais goat.
Si, on le voit, notre langue a conservé certaines formes tirées de ces mots latins ou grecs, c’est cependant au gaulois bucco que l’on doit notre bouc. Ce dernier fut particulièrement productif ; c’est de bouc qu’est tiré le nom boucher (même si la première édition de notre Dictionnaire le rattachait faussement à bouche), soit parce que ce dernier était chargé d’abattre des boucs, soit parce qu’il en vendait la chair. Le nom boucan est, lui aussi, lié à notre animal. Aujourd’hui notre Dictionnaire le glose par « vacarme », mais dans la 1re édition, à ce nom tiré de l’ancien verbe boucaner, « faire le bouc », puis « fréquenter les mauvais lieux », était accolée cette définition pleine de vigueur et de concision : « Bordel, lieu de débauche. » Précisons que les formes actuelles boucaner et boucanier ne viennent pas de ce boucan, mais d’un homonyme emprunté du tupi mokaém, ou mukem, qui désignait un gril de bois. Notre bouc est aussi à l’origine du germanique Boch, que l’on retrouve dans le nom français bock, emprunté, avec abréviation, de l’allemand Bockbier, qui désignait une bière très forte et qui signifiait proprement « bière de bouc ». Il figure encore dans l’afrikaans springbok, composé à l’aide de springen, « sauter », et bok, « bouc », un nom qui désigne une antilope. Il figure aussi, mais de façon moins immédiatement visible, dans bouquetin, emprunté, avec une permutation de syllabes, de l’ancien haut allemand Steinbock, proprement « bouc vivant dans les rochers ».
De notre bouc dérive aussi bouquin, « vieux bouc », puis, par analogie, « lièvre ou lapin mâle ». De ce bouquin a été tiré le verbe bouquiner, qui signifie, en parlant du bouc, du lapin et du lièvre, « couvrir sa femelle ». Rien à voir donc avec bouquin, « livre », et bouquiner, « lire », deux formes tirées du moyen néerlandais bœckijn, diminutif de bœc, « livre », un parent de l’anglais book et de l’allemand Buch.
Le premier sens de bouquin et de bouquiner sont la preuve que le bouc a toujours été attaché à une idée de lubricité. On lisait dans une édition ancienne de notre Dictionnaire : « On dit figurément Un vieux bouquin, pour dire, Un vieux desbauché. » Quant à Marcel Aymé, il fait dire à un de ses personnages dans Les Quatre Vérités : « Vous avez en face de vous un vieux marcheur, une bête fornicante, un vrai bouc lubrique. » Qu’est-ce donc que ce « vieux marcheur » ? Cette locution appartient à l’argot de boulevard. Le marcheur désigne un homme qui, par passion, bêtise ou sénilité, devient le jouet de femmes à qui il passe toutes leurs fantaisies et que ces dernières « font marcher ». Mais c’est aussi un ancien coureur de jupons, un homme qui passe son temps à suivre les femmes.
Le nom marcheur fut remplacé par la locution Vieux marcheur lorsque l’académicien Henri Lavedan fit paraître un de ses romans dialogués intitulé Le Vieux Marcheur et qui met justement en scène l’un de ces vieux marcheurs, le sénateur Labosse.