Dire, ne pas dire

Marcher sur les brisées de quelqu’un

Le 7 mai 2026

Expressions, Bonheurs & surprises

L’histoire

Le nom brisée, qui s’emploie surtout au pluriel, a d’abord appartenu au vocabulaire de la vènerie ; au Moyen Âge, il désignait les petites branches que l’on brisait, puis qu’on laissait pendre aux arbres ou que l’on disposait au sol pour indiquer le chemin qu’avait pris le gibier. Mais dès le xviie siècle, ce nom est entré dans des locutions figurées, ainsi Aller, marcher sur les brisées de quelqu’un, qui signifie « suivre son exemple » mais aussi « le concurrencer, chercher à le supplanter ». Et comme l’indiquait la première édition de notre Dictionnaire, on employait aussi Reprendre ses brisées, revenir sur ses brisées, pour dire, « Revenir à son sujet, à sa matiere & au discours que l’on a commencé ».

D’autres expressions

La chasse nous a laissé plusieurs expressions figurées, au nombre desquelles Donner le change à quelqu’un. Autrefois, dans la langue courante, change était un synonyme d’échange mais, dans celle de la chasse, il désignait un gibier que l’animal traqué par les chiens amenait ces derniers à poursuivre ; en quelque sorte, il échangeait avec un autre, qui l’endossait bien malgré lui, son rôle de proie. Aujourd’hui on dit encore, comme le signale la 9e édition de notre Dictionnaire : « Les chiens prennent le change, tournent au change ou, au contraire, gardent le change, selon qu’ils se laissent ou non emporter par la nouvelle bête au lieu de continuer à chasser celle qu’ils ont lancée. » Donner le change, qui signifiait donc, dans la langue de la chasse, « réussir à dérouter un chien ou une meute », a pris, à partir du xviie siècle, le sens figuré qu’il a encore aujourd’hui, à savoir : « Détourner habilement quelqu’un de ses vues en lui donnant lieu de prendre une chose pour une autre ».

L’expression familière Donner, tomber dans le panneau, « se laisser duper, abuser », vient également de la chasse. Au Moyen Âge, le panneau (un nom parent de pan et panel) désignait un piège consistant en un morceau de toile ou un filet servant à prendre le petit gibier ou à détourner les grands animaux. Mais dès le xviie siècle, on commença à rencontrer ce nom avec un sens figuré dans un certain nombre de locutions. Notre Dictionnaire le signalait déjà dans sa première édition : « On dit figurément Tendre un panneau à quelqu’un, pour dire, Luy preparer l’occasion de faire une faute, de tomber dans un inconvenient, de prendre une raillerie pour une chose serieuse : Et on dit en ce sens, Donner dans le panneau. c’est un homme à donner dans tous les panneaux qu’on luy tend. » Avec le temps panneau fut concurrencé par d’autres noms de même sens (donner dans le piège, dans la nasse, dans la souricière) ; quand la locution donner dans devint moins aisément compréhensible, elle commença à être remplacée par tomber dans et c’est la huitième édition de notre Dictionnaire qui signala, pour la première fois, la concurrence entre les deux verbes.

Pour aller plus loin

Le nom brisée, on l’a vu, appartient au vocabulaire de la chasse ; au Moyen Âge on distinguait la brisiee basse, une branche qu’on jetait au sol, de la brisiee haute ou pendant, qu’on laissait accrochée à l’arbre. Le mot prit très tôt une valeur figurée : faire brisee sur ses pas signifiait, en moyen français, « revenir sur sa première orientation, revenir en arrière ». La famille morphologique de ce nom était beaucoup plus étendue qu’aujourd’hui. On y trouvait encore : combriser, « briser complètement », contrebriser, « se fracasser », embriser, « rompre, enfreindre, violer », debriser, « détruire totalement, physiquement et moralement ». Ces gloses nous montrent que, très tôt, les composés de Briser purent prendre une valeur figurée. Une des spécificités de ce verbe – qu’il a gardée en français contemporain – était d’ailleurs de pouvoir se construire avec un complément immatériel : briser le courage, le cœur, la foi et même le désir. Il y a toujours dans briser l’idée d’une perte d’intégrité ou d’une dissolution : l’ancien français le montrait bien, qui employait Le jour se brise pour « Le jour s’achève ». Ce sens profond est sans doute lié à son étymologie : briser vient du latin brisare, « fouler aux pieds », et, particulièrement, « fouler le raisin ». Ces premières significations le distinguent des verbes Rompre ou Casser. Ce dernier ne peut pas, par exemple, se construire avec un complément désignant une personne, sauf dans l’expression familière Casser du, où l’on remarque la présence de l’article partitif du, qui assure en quelque sorte l’indétermination et la réification des victimes, ou dans casser quelqu’un de l’argot des lycéens, employé au sens de « réduire sa parole ou ses mises en garde à néant ». Mais Casser, qui demande presque toujours un complément matériel implique une certaine violence (il se rattache au latin quatere, « secouer », devenu quassare) ; ce n’est pas le cas de Briser et on perçoit aisément cette nuance si l’on compare ce que désignent, dans la langue actuelle, le nom casseurs et le groupe nominal briseurs (de grève).