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Accoucher, engendrer, enfanter

Le 1 octobre 2026

Nuancier des mots

Dans son excellente Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain, parue en 1972, Dupré écrivait : « Accoucher est un terme concret, un peu brutal, qu’on évite souvent. Pratiquement on emploie plutôt mettre au monde ou avoir un enfant. » Cela a été vrai dans une langue soutenue et euphémique, mais dans l’usage courant, c’est accoucher que l’on employait, et ce depuis fort longtemps. On chantait déjà, à la Renaissance, dans La Complainte du roi Renaud, « Renaud, Renaud, réjouis-toi ! / Ta femme est accouchée d’un roi. » Dans ce vers, accoucher est un verbe transitif indirect qui a pour sujet un nom désignant celle qui met au monde un enfant. En ce sens, accoucher peut aussi s’employer absolument : ainsi Flaubert nous dit de madame Bovary qu’« elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil levant ». Mais le verbe accoucher a la particularité de pouvoir également être transitif direct ; il a alors pour sujet un nom désignant la personne, médecin ou sage-femme, qui procède à l’accouchement et, pour complément, la parturiente. Signalons au passage que le crapaud accoucheur ne tire pas son nom du fait qu’il se ferait maïeuticien en aidant à la délivrance de sa femelle. On l’appelle ainsi parce qu’il veille sur les œufs pondus par cette dernière, qu’il porte en filaments autour de ses pattes : cette pratique lui a valu son nom savant, alyte, emprunt de l’adjectif grec alutos, « qui ne peut être dénoué, délié ».

Si accoucher, on l’a vu, était considéré comme un peu brutal, enfanter, écrivait Bénac dans son Dictionnaire des synonymes, est « un terme de style noble, qui, considère l’action abstraitement ». Ce verbe, qui signifie « donner naissance à un enfant », ne peut avoir pour sujet qu’un nom désignant la mère, contrairement à engendrer, qui signifie « perpétuer son espèce par voie de génération » et peut donc avoir pour sujet des noms désignant un homme ou une femme, même si, dans l’usage, peut-être par une forme de compensation par rapport aux termes précédents, engendrer se construit généralement avec des sujets de genre masculin. En témoigne l’Évangile de l’enfance, nom que l’on donne parfois aux deux premiers chapitres de saint Matthieu et de saint Luc, qui relatent la naissance et l’enfance du Christ. On lit ainsi chez le premier : « Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham. Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères. Juda, de son union avec Thamar, engendra Pharès et Zara, Pharès engendra Esrom, Esrom engendra Aram… »

Accoucher, engendrer et enfanter ont aussi des sens figurés. Accoucher s’emploie alors pour évoquer le travail de création d’un auteur en en soulignant toute la difficulté. On le rencontre aussi employé absolument, surtout à l’impératif, dans une langue très familière, pour presser une personne de faire un aveu ou de donner une réponse qui tarde à venir. Enfanter et engendrer appartiennent, eux, à une langue plus littéraire et signifient « faire naître, produire », le second étant plus particulièrement d’usage pour évoquer des évènements qui s’enchaînent de manière inéluctable. On dit ainsi que « L’oisiveté engendre le vice » ou que « La violence engendre la violence ». Sans doute est-ce pour cette raison que c’est ce verbe qui est utilisé en géométrie pour parler d’une figure produite par le mouvement d’une entité géométrique (« La rotation d’un demi-cercle autour de son diamètre engendre une sphère »).

Rappelons, pour conclure, que, s’agissant des femelles des mammifères, on utilise parfois la locution verbale mettre bas, locution qui ne s’emploie guère en parlant des êtres humains, à moins de vouloir rabaisser et la mère et l’enfant. Ainsi Baudelaire, dans le poème des Fleurs du mal intitulé « Bénédiction », fait dire à la mère du Poète : « Ah ! que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères, / Plutôt que de nourrir cette dérision ! » Mais il existe aussi des termes spécifiques pour désigner cette mise bas chez celles de ces femelles qui sont proches des hommes, soit parce que ceux-ci les élèvent, soit parce qu’ils les chassent. Les termes vêler, agneler et pouliner sont sans doute les plus connus : on peut y ajouter d’autres, plus rares, comme cochonner, chevroter, louveter ou faonner (ao se prononce « a »), ou d’autres encore, plus anciens et sortis d’usage, comme chatter ou chienner.

Ouest, occident, ponant, couchant

Le 1 octobre 2026

Nuancier des mots

Ces quatre noms sont synonymes, mais, au cours de leur histoire, ils se sont chargés de nuances qui permettent de les distinguer nettement les uns des autres. Ouest est emprunté du vieil anglais west, de même sens. Il désigne celui des quatre points cardinaux qui est situé du côté où le soleil se couche. C’est aussi le sens originel de nos trois autres noms, qui viennent, directement ou indirectement, du latin. Occident est tiré de occidere, « tomber » et, en parlant du soleil et des astres, « se coucher ». En français, ce nom a désigné, très largement, l’ensemble des contrées situées à l’ouest de l’Europe et du bassin méditerranéen, considérées par rapport à l’Europe orientale. On a ainsi parlé de l’Empire romain d’Occident, la moitié de l’Empire romain, de langue et de culture latines, issue du partage intervenu en 395, et qui disparut en 476 quand fut déposé le dernier empereur, Romulus Augustule, et de son pendant, l’Empire romain d’Orient, constitué, lui, par les provinces romaines de langue et de culture grecques, et qui subsista jusqu’à la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Occident a plus particulièrement désigné les pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord, considérés comme un ensemble défensif, politique et culturel, par opposition à l’Europe de l’Est, alors communiste. Aujourd’hui, dans une vision fondée sur des aires de civilisation et d’héritage culturel, ce nom désigne l’ensemble des pays d’Europe et d’Amérique du Nord, par opposition aux pays d’Afrique et d’Asie.

À côté d’ouest et d’occident, on trouve aussi deux noms tirés de participes présents, français pour le premier, latin pour le second : le couchant et le ponant. Couchant est un terme littéraire que, dans Tite et Bérénice, Corneille emploie comme un équivalent d’ouest, quand il signale que le monde entier chantera la gloire de ses deux héros éponymes : « Du levant au couchant, du More jusqu’au Scythe, / Les peuples vanteront et Bérénice et Tite. » Signalons toutefois que si l’emploi de More pour désigner le Sud correspond à une représentation du monde forgée par l’histoire, puisque les Mores sont entrés en Europe par le sud de l’Espagne, il est moins correct étymologiquement ; More, souvent écrit Maure, remonte en effet, par l’intermédiaire du latin maurus, « Maure », puis « brun foncé », au punique mahourim, qui désignait ceux qui habitaient là où le soleil se couche, c’est-à-dire à l’ouest. (Notons que c’est aussi le sens de l’arabe magribi, à l’origine de Maghrébin et de Maghreb.)

Ponant est un synonyme de couchant, mais on le rencontre surtout dans des emplois spécialisés. On lisait à son sujet, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1694 : « Occident. La partie du monde qui est au couchant du soleil. En ce sens il n’est pas fort en usage. Il se dit plus ordinairement en terme de Marine, ou souvent pour distinguer l’Ocean de la Mediterranée qui est au Levant. » Notons cependant que, ce nom s’emploie encore aujourd’hui dans le midi de la France pour désigner un vent d’ouest.

Intéressons-nous, pour conclure, aux noms désignant les points ou les espaces situés à l’opposé de ceux que l’on vient de voir. Si l’on regarde l’ensemble de ces termes, on constate qu’il y a des uns aux autres une dissymétrie puisque, si ouest et occident ont comme pendants est et orient, à ponant et couchant ne correspond que levant. Cela étant, cette dissymétrie est en quelque sorte compensée par le fait que si levantin s’est maintenu jusqu’à nos jours, son opposé, ponantin, ne s’est trouvé, avant de sortir d’usage, que dans la première édition de notre Dictionnaire. Il y était ainsi défini : « Terme de marine qui se dit d’un Officier, d’un Matelot qui est employé sur les vaisseaux de la mer Oceane. » Il convient encore de signaler qu’en géographie, il existait jadis une différence notable entre Levant et Orient. Littré le signalait déjà : « Le Levant désigne la côte occidentale de l’Asie, c’est-à-dire toute celle qui est sur la Méditerranée. L’Orient désigne toute la partie de l’Asie qui est au-delà, la Perse, l’Inde, la Chine, le Japon. » Aujourd’hui le nom Levant est concurrencé par Proche-Orient, qui désigne les pays riverains ou voisins de la Méditerranée orientale. Dans les récits des voyageurs, cette région a aussi été appelée autrefois Terre sainte puis Turquie d’Asie. Quant à l’Orient il est aujourd’hui partagé entre le Moyen-Orient, les régions riveraines de la Méditerranée orientale, la péninsule arabique, mais aussi l’Iran, l’Afghanistan et, parfois, l’Inde, et l’extrême Orient, qui désigne les parties de l’Asie les plus distantes de l’Europe. On notera pour boucler la boucle que, les extrêmes finissant parfois par se rencontrer, à l’Extrême-Orient fait face, nonobstant le Pacifique, son pendant linguistique et géographique, le far west.

Du déclin au déchet

Le 23 juillet 2026

Nuancier des mots

Les noms décadence, déchéance, déclin, déchet sont, à un certain degré, des paronymes et ont en commun d’être formés à l’aide du préfixe latin de- qui indique un mouvement du haut vers le bas. Ces deux points expliquent qu’il y a entre ces mots une certaine proximité, mais aussi qu’il existe de l’un aux autres quelques nuances que nous allons essayer de cerner.

Dans son Dictionnaire critique de la langue française, paru en 1787, Féraud précise que le terme décadence ne s’emploie qu’au figuré. On ne doit donc pas dire « la décadence d’un palais » pour « la ruine d’un palais ». Il condamne, ce faisant, la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, dans laquelle on lit « Ce palais tombe en décadence » ou « s’en va en décadence », quand c’est « tombe en ruine » qu’il aurait fallu selon lui. Ce sens concret est néanmoins présent dans notre Dictionnaire jusqu’à la sixième édition, où apparaît cette mention : « Il n’est presque plus d’usage au propre », et disparaît définitivement à partir de la huitième édition.

Dans son ouvrage Synonymes français, l’abbé Roubaud fait, lui, le départ entre les noms décadence et déclin : « La décadence est l’état de ce qui va tombant ; le déclin, l’état de ce qui va baissant. La décadence amène la chute et la ruine ; le déclin mène à l’expiration et à la fin : la décadence des empires, le déclin de la vie. Si on dit : l’empire romain était en décadence, cela exprime qu’il se ruinait et tombait peu à peu, on le compare à un bâtiment qui s’écroule ; si l’on dit : l’empire romain était à son déclin, cela exprime qu’il approchait du terme de son existence ; on le compare à un corps organisé qui finit de vivre. » Cette fois, l’Académie confirme cette nuance de la première à la neuvième édition de son Dictionnaire, où la décadence est définie comme un « acheminement vers la ruine », et le déclin comme l’« état de ce qui penche vers sa fin, perd de sa force, de sa valeur ou de son éclat ». Ces notions furent mises en avant dans deux grands ouvrages du XVIIIe siècle : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734) de Montesquieu et The History of the decline an Fall of the Roman Empire (1776 à 1788) d’Edward Gibbon, titre qu’on traduit ordinairement par Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire Romain.

Du latin decadere, dont est tiré décadence, est aussi issu le verbe déchoir, d’où dérive le nom déchéance. En général, décadence s’applique à un corps social organisé ou à des activités artistiques, culturelles, tandis que déchéance s’applique à un individu. C’est aussi à cette famille qu’appartient le nom déchet, tiré, lui aussi, du verbe déchoir ; il a d’abord désigné la perte de substance, de valeur d’un corps, d’une chose, comme le vin des tonneaux (ce qu’on appelle parfois aussi la part des anges), puis ce qui tombe d’une matière qu’on travaille et, par extension, un résidu, un rebut. Enfin, de manière figurée, familière et péjorative, on l’emploie pour désigner une personne ayant sombré dans une profonde déchéance.

Notons pour conclure que l’on parle souvent de déclin pour s’alarmer de l’abaissement d’un État. Cet emploi est assez récent ; on employait jadis plus volontiers décadence. D’ailleurs, lors de la séance publique annuelle des cinq Académies, le 25 octobre 1901, Gabriel Hanotaux, délégué de l’Académie française, fut chargé de traiter cette vaste question : « La France est-elle en décadence ? »

Prononciation des noms terminés par « -as »

Le 23 juillet 2026

Emplois et usage des mots

Dit-on « pancréa » [pɑ̃kʁea] ou « pancréasse » [pɑ̃kʁeas] ?

Dans le digramme -as, placé en fin de mot, le s n’est pas toujours articulé et l’on hésite parfois sur sa prononciation. Cette dernière ne relève cependant pas de l’arbitraire et s’explique généralement par l’histoire du mot.

Dans les mots d’origine étrangère qui ont gardé leur forme originelle, ce s se fait le plus souvent entendre. C’est, par exemple, le cas pour le mot d’origine hébraïque abraxas, pour le nom d’origine grecque psoas, pour l’adverbe d’origine latine alias, mais aussi pour le nom alcarazas, emprunté de l’arabe, al-karraz, « jarre à goulot étroit ».

Même explication pour kwas, directement emprunté du russe ; pour le nom d’origine anglaise lias, pour le nom d’origine espagnole tapas, le nom d’origine allemande plexiglas.

Ce qui est valable pour les formes tirées de noms communs l’est aussi pour celles qui nous viennent de noms propres étrangers, comme atlas, damas ou douglas, tous noms où le s final est articulé.

Pancréas vient du grec pagkreas, de même sens ; on doit donc faire entendre le s final dans ce nom.

En revanche, ce s final ne se fait entendre ni dans les noms tirés de mots français déjà existants, comme c’est le cas pour amas, bourras, embarras ou frimas, ni dans les noms issus de formes étrangères qui ont subi de nombreux changements par rapport à leur forme d’origine, comme bras, issu du latin bracchium, bas, issu de bassus, cadenas, issu de catenatum, canevas, issu de can(n)apus, cervelas, issu de cerebellum, gras issu de crassus, etc.

Notons que le s de las ne se fait pas entendre quand il est adjectif, puisque ce mot est issu du latin lassus, « fatigué », mais qu’il se prononce dans les interjections Las ! ou Hélas !, même s’il n’en a pas toujours été ainsi. Dans son Dictionnaire, Littré écrit, à l’article « Hélas » : « Quelques personnes font entendre l’s : é-las’ ; cette prononciation n’est pas à recommander ; las n’étant, dans ce mot, que l’adjectif las, qui ne se prononce jamais las. » Si aujourd’hui le s d’hélas est pourtant articulé, c’est essentiellement pour des raisons d’emphase et d’expressivité.

Notons enfin que dans certains cas, le choix reste possible de prononcer ou non ce s final, en particulier quand l’origine du nom est méconnue ou oubliée, comme dans ananas, jaconas ou vindas.

Compendieusement

Le 23 juillet 2026

Bonheurs & surprises de la langue

Y a-t-il un lien entre la forme des mots et leur sens ? C’est tout l’objet du Cratyle, de Platon. Saussure a tranché la question de façon définitive, il y a un peu plus d’un siècle, en montrant qu’en synchronie, le signe était arbitraire. On constate par exemple que la signification et le volume des mots n’ont bien souvent aucun rapport ; ainsi en français, le mot géant est plus petit que le mot minuscule, grand ne compte qu’une syllabe quand petit en a deux. Pas de lien visible non plus entre l’ordre alphabétique des mots et leurs positions chronologiques respectives : si l’on prend les noms de nos mois deux par deux, on constate que celui qui arrive le premier sur un calendrier est toujours en deuxième position dans un dictionnaire ; en effet, février s’y trouve avant janvier, avril avant mars, juin avant mai, août avant juillet, octobre avant septembre, et enfin décembre avant novembre.

Mais il existe aussi des mots, un peu rares, dont la forme semble imposer un sens, qui parfois n’est pas le leur. Parmi ces derniers, le champion est sans doute l’adverbe compendieusement. Qui ne le connaît pas est impressionné par son volume et semble poussé à le prononcer, en suivant la recommandation de Littré : « kon-pan-di-eû-ze-man », c’est-à-dire que l’on fait entendre ici la voyelle e de la syllabe prétonique interne, -se-, qui est ordinairement muette, comme on le voit dans d’autres adverbes tels lentement, journellement ou heureusement, prononcés, dans la langue courante, « lent’ment », « journell’ment » et « heureus’ment ». Et ce n’est pas tout, Littré recommande la diérèse « di-eû », que l’on n’a, par exemple, ni dans pieusement, ni dans odieusement, ni dans religieusement. Si l’on suit ces deux remarques, notre adverbe compte maintenant six syllabes, la moitié du vers classique par excellence, l’alexandrin. Un seul mot pour un hémistiche, quand il en faut, par exemple, cinq pour le premier de ce vers du Cid : « À moi, Comte, deux mots. ».

Voilà bien un adverbe plein de pompe et de majesté. La longueur de celui-ci, qui signifie en réalité « en abrégé, brièvement », a sans doute contribué à créer des erreurs d’interprétation sur son sens. L’Académie française l’a signalé quand il est apparu dans son Dictionnaire, à la septième édition, en 1878. On y lisait : « En abrégé. On emploie quelquefois ce mot d’une manière tout à fait inexacte et fautive, dans le sens de Avec détail, tout au long. » On trouvait une remarque équivalente, quelques années plus tôt, chez Littré : « En abrégeant. C’est une faute ridicule d’employer un mot qui signifie en abrégeant, pour dire avec détail, sans rien omettre, tout au long. » D’ailleurs, dans son Histoire de la littérature française depuis ses origines jusqu’à la Révolution et pendant la Révolution, le critique littéraire et historien de la littérature Eugène Geruzez juge probable que Racine ait voulu faire commettre cette erreur à son faux avocat dans ces vers des Plaideurs afin d’en renforcer le ridicule :

« Je vais, sans rien omettre et sans prévariquer,

Compendieusement énoncer, expliquer,

Exposer à vos yeux l’idée universelle

De ma cause et des faits renfermés dans icelle. »

Pour une brique, t’as une petite histoire des langues

Le 23 juillet 2026

Bonheurs & surprises de la langue

Dans Les Ritals, François Cavanna raconte que durant sa première enfance, la passion de la lecture était si forte chez lui qu’au moment des repas, il lisait et relisait inlassablement les étiquettes des divers contenants alimentaires qui se trouvaient sur la table familiale. Il se serait sans doute réjoui à la vue des briques de lait sur lesquelles l’industriel avait accompagné le nom lait des formes milk, melk, leche, gala (la forme grecque a été ici transcrite en alphabet latin), latte, leite et Milch. C’était là une invitation à s’intéresser à l’histoire et aux parentés de quelques langues d’Europe. On voit nettement grâce à ces noms la coupure entre le monde germanique, dans lequel on a l’anglais milk, le néerlandais melk et l’allemand Milch, et le monde latin, avec le français lait, l’espagnol leche, l’italien latte et le portugais leite. On observe ainsi que le digramme -ct- de la forme latine d’origine lacte(m) a évolué en -it en français, en -ch- en espagnol, en -tt- en italien. La merveilleuse régularité de la phonétique historique fait donc que, à partir d’autres mots latins où l’on trouve ce digramme -ct-, nous tirerons d’autres mots français en -it, d’autres mots espagnols en -ch- et d’autres mots italiens en -tt-. On le vérifie avec le latin directum, qui a donné le français droit, l’espagnol derecho et l’italien dritto ; d’octo sont issus le français huit, l’espagnol ocho et l’italien otto ; dictum a donné dit, dicho et ditto ; factum, fait, hecho et fatto ; tectum, toit, techo et tetto ; noctem, nuit, noche et notte. Les équivalences ne sont pas aussi nettes pour le portugais, mais les lettres -it- de leite se retrouvent cependant dans noite (nuit) et oito (huit).

Entre ces deux grandes familles, le grec gala semble bien isolé, mais son génitif galaktos n’est guère éloigné du lactis latin. Il l’est d’autant moins que gala/galaktos est lié au verbe amelgein, « traire », un parent du latin mulgere, de même sens, d’où sont tirés l’italien mungere et l’espagnol muir et mecer, et duquel on rapproche le vieux haut allemand melchan, à l’origine des verbes anglais to milk, mais aussi hollandais et allemand melken, ce qui permet de réunir les familles grecque, germanique et latine. Le français est, quant à lui, redevable, directement ou indirectement, du latin mulgere pour les mots émulgent, émulsif, émulsifier, émulsion, sans oublier la forme désuète mulsion, synonyme de « traite ». Mais notre langue n’a plus de verbe en milk ou mulg-. Il y eut en ancien français les verbes mulger et moudre, mais ils furent vite supplantées par traire, issu du latin trahere, « tirer ». On le rencontre encore à l’infinitif, au participe passé et au présent de l’indicatif. Pour les autres temps, il est le plus souvent remplacé par tirer, beaucoup plus simple à conjuguer.

Notons pour conclure que l’on observe cependant une distribution assez régulière des compléments de ces verbes : traire s’emploie ordinairement avec comme complément le nom de l’animal qui est trait. On lit au début de L’Aveu, de Maupassant : « Elles vont traire les vaches », ou, dans La Grande peur dans la montagne, de Ramuz : « En même temps que la nuit venait, l’inquiétude était venue aux bêtes, qui n’avaient pas été traites de tout le jour. »

Quant à tirer, c’est ordinairement avec le nom lait qu’il s’emploie. On lit dans Les Maîtres sonneurs, de George Sand : « [Brulette] allait, par commandement de la Mariton, tirer le lait de sa chèvre », et le Trésor de la langue française définissait une vacherie comme un « lieu où l’on tire le lait des vaches et où l’on vend du lait ». Cela étant cette répartition des verbes et des compléments n’interdit pas certains écarts. On rencontre ainsi dans Germinal, de Zola : « Lucie et Jeanne voulaient voir traire le lait », tandis qu’on lit dans Maria Chapdelaine, de Louis Hémon : « Ton père t’aidera à tirer les vaches si tu veux. »

« Elles se sont manqué de respect » mais « Elles se sont manquées de peu »

Le 11 juin 2026

Emplois et usage des mots

On sait qu’en français, s’agissant des déterminants, la marque du pluriel fait disparaître la marque du genre. Si en effet ce dernier est marqué dans le canard et la panthère, mon crayon et ma gomme, cet homme et cette femme, il ne l’est plus dans les canards et les panthères, mes crayons et mes gommes, ces hommes et ces femmes. Nous avons un problème un peu similaire avec les pronoms, lié cette fois non pas au genre et au nombre, mais à la personne et à la fonction. Dans le cas des pronoms, on constate en effet que les 1re et 2e personnes effacent les marques de fonction. Si en effet on distingue par leur forme les compléments d’objet direct et indirect dans Il le voit et il lui parle, Il les voit et il leur parle, on ne peut plus le faire dans Il me voit et il me parle, Il te voit et il te parle, Il nous voit et il nous parle ou Il vous voit et il vous parle. Cette indistinction se rencontre aussi avec le pronom réfléchi se. Il importe pourtant de reconnaître la fonction de ce pronom car c’est de cette fonction que dépend l’accord des participes passés des verbes pronominaux. On distinguera donc Elles se sont manqué de respect, où le pronom personnel se est un complément indirect (on dirait Elles lui ont manqué de respect), d’Elles se sont manquées de peu, car ici le pronom personnel se est un complément direct (on dirait Elles les ont manquées de peu).

« Madame, je vous ai comprise » ou « Madame, je vous ai compris » ?

Le 11 juin 2026

Emplois et usage des mots

Il y a des participes passés que, semble-t-il, on a quelque peine à mettre au féminin, particulièrement quand ils doivent s’accorder avec un complément d’objet direct antéposé qui représente une personne. Ainsi, si l’on dit facilement la leçon que j’ai apprise, les démarches que j’ai entreprises ou la décision que j’ai prise, l’usage bute parfois, à tort, sur des tours comme la souris que j’ai prise et, plus encore, comme la personne qu’il a prise (ou surprise) en flagrant délit.

L’hésitation peut être encore plus forte avec le verbe comprendre. S’il n’y a guère de problème lorsque le sujet de la phrase est identique à celui de l’infinitif, comme dans Je suis contente d’être enfin comprise, force est de constater que l’on entend souvent des tours comme Madame, je vous ai compris, où il y a une faute d’accord, puisque nous avons un participe passé construit avec l’auxiliaire avoir et un complément d’objet direct, le pronom personnel vous, qui reprend le nom féminin singulier Madame ; comme il est placé avant le verbe, c’est ce pronom complément qui commande l’accord et c’est donc Madame, je vous ai comprise qui doit se dire et s’écrire. Si l’usage hésite particulièrement dans ce cas, est-ce à cause du fameux « Je vous ai compris » du général de Gaulle, à Alger, qui semblerait interdire de modifier de quelque façon que ce soit ce participe passé ?

Un goûter dégoûtant…

Le 11 juin 2026

Bonheurs & surprises de la langue

Il existe dans notre langue de nombreux homonymes, mais il est moins fréquent qu’ils fonctionnent par paire, comme c’est le cas des quatre verbes goûter et dégoûter, goutter et dégoutter. Goûter et dégoûter, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ne sont pas des antonymes, même si le préfixe dé- a bien ici une valeur négative : le verbe goûter, employé transitivement au sens d’« apprécier », se construit avec pour sujet le nom de celui qui éprouve la sensation agréable, tandis que dégoûter, lui, a pour sujet l’entité qui provoque la sensation contraire, qu’elle soit physique (Cette nourriture me dégoûte, Son manque d’hygiène la dégoûte) ou morale (son cynisme nous dégoûte). Goutter et dégoutter ne sont pas non plus des antonymes, ils sont même presque synonymes, puisque le préfixe dé- a ici une valeur intensive, même si, étonnamment, la forme composée est la plus ancienne puisqu’elle date du xiie siècle, et que goutter n’apparaît qu’un siècle plus tard. Même si les verbes dégoûter et dégoutter sont tirés de noms que rien ne rapproche, goût et goutte, on pourrait néanmoins trouver de l’un à l’autre un rapport de sens, ce qui dégoutte étant susceptible d’inspirer de la répugnance, de la répulsion, et donc de dégoûter. On dira ainsi Le sang lui dégouttait du nez, il était dégoûtant ou Un plat dégoûtant tellement il dégoutte de graisse. Aujourd’hui, dégoutter semble moins en usage sans doute pour plusieurs raisons : son homonymie avec dégoûter, qui peut être cause d’ambiguïté, l’existence de la forme simple, goutter, mais aussi et surtout, l’apparition, au xviiie siècle, d’une forme nouvelle presque paronyme, dégouliner. Aujourd’hui, ce verbe doit sans doute une partie de son succès à la chanson de Roger Carinau, immortalisée par les Frères Jacques, « La Confiture », dans laquelle est établi ce constat : « La confiture ça dégouline, / Ça coule, coule sur les mains / Ça passe par les trous de la tartine », constat qui amène à cette grave question : « Pourquoi y a-t-il des trous dans le pain ? »

Dégouliner, comme l’ancien verbe dégouler dont il est tiré, est un dérivé de goule, qui n’est pas ici le démon femelle de certaines légendes, mais une variante régionale de gueule, dont est aussi issu dégueuler. Ce dernier est apparu au xve siècle, avec le sens de « parler », et a pris, au xviie siècle, celui de « rejeter par la gueule » (Les gargouilles dégueulent l’eau de pluie à gros bouillons) et, dans une langue très familière, celui de « vomir ». Aujourd’hui, à ces sens s’ajoute celui de « déborder, être à profusion », et l’on pourra ainsi parler d’un buffet qui dégueule de mets ou d’une jardinière qui dégueule de fleurs. Si aujourd’hui dégouler a disparu, la langue a conservé des formes apparentées, engueuler et engouler. Malgré leur homonymie et leur étymologie toute proche, ces verbes ont des sens différents : engouler, qui date du xiie siècle, signifie « avaler gloutonnement, prendre tout d’un coup avec la gueule », quand engueuler, qui s’est d’abord rencontré sous la forme engueulé au sens d’« enclin à mal parler, mal embouché » (participe passé formé, remarquons-le, à partir de bouche, un synonyme de gueule), est, dans une langue très familière, un synonyme de « réprimander » ou d’« injurier ».

Frédéric M. (Aix-en-Provence)

Le 11 juin 2026

Courrier des internautes

Dans le cadre d’une recherche sur l’arbre nommé dragonnier, j’ai consulté un texte inédit du père minime Louis Feuillée, écrit alors qu’il était en mission aux Canaries. Il y évoque les propriétés médicinales de cet arbre et en particulier de la résine appelée sang-dragon (ou sang de dragon) qu’il produit. Il indique qu’elle « arrête les hémorragies, le courir de ventre ».

Pouvez-vous m’aider à trouver ce que signifie cette expression, le courir de ventre ?

Frédéric M. (Aix-en-Provence)

L’Académie répond :

Cette locution, totalement sortie d’usage, est un synonyme de diarrhée, voire, dans une langue très populaire, de courante. Elle date d’une époque où la langue substantivait beaucoup plus facilement qu’aujourd’hui les infinitifs.

On a aussi employé jadis cours de ventre et, plus récemment, même si cette locution est aujourd’hui très vieillie, flux de ventre. Cette dernière était ainsi définie, à l’article Flux, dans la 5e édition de notre Dictionnaire parue en 1798 : « Flux, se dit aussi De l’écoulement des excrémens [c’est la forme du pluriel de l’époque] devenus trop fluides, et signifie, Dévoiement. Avoir le flux de ventre. Il lui a pris un flux de ventre. Provoquer un flux de ventre. Arrêter un flux de ventre. » On peut aussi noter que dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand appelle ce mal « maladie prussienne » ou « maladie des Prussiens », parce que, à l’automne 1792, de nombreux soldats de ce pays, commandés par le roi Frédéric-Guillaume II, en furent atteints devant Verdun.

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