Dire, ne pas dire

Recherche

Audace, bravoure, courage, hardiesse

Le 5 mars 2026

Nuancier des mots

Tous ces mots désignent l’attitude de qui se résout à affronter un danger, une menace, une situation pénible ou à prendre une initiative pouvant mettre sa vie en péril, mais il y a des uns aux autres de fortes nuances. Longtemps, le nom audace, qui remonte au latin audere, « oser », un verbe tiré de avidus, « désireux de », n’eut pas bonne réputation. De la 2e à la 8e édition de notre Dictionnaire, l’audace était présentée comme une « hardiesse excessive » (la 1re évoquait, elle, une « hardiesse extraordinaire » et la 9e glose ce nom par « hardiesse extrême »). La lecture de ces différentes éditions montrait bien, en effet, que l’audace pouvait connoter deux graves défauts, l’impudence et l’imprudence. Littré était cependant plus positif, qui décrivait l’audace comme un « mouvement de l’âme qui porte à des actions extraordinaires, au mépris des obstacles et des dangers ». D’ailleurs, si ce nom peut avoir des aspects négatifs, l’audacieux – comme nous l’enseigne le proverbe latin Fortuna audaces juvat, « La fortune (ou la déesse Fortune) accorde sa faveur aux audacieux » – semble être récompensé par le sort pour avoir su forcer le destin.

Audace, on l’a vu, est souvent glosé par hardiesse, dont il est proche. Celui-ci, un dérivé de hardi, participe passé de l’ancien verbe hardir, « rendre dur », puis « rendre courageux », est un parent, par l’intermédiaire du francique, de l’anglais hard. Audace et hardiesse portent en eux une idée de liberté, mais aussi, souvent, de légèreté et presque de facilité, la hardiesse pouvant cependant ajouter à l’audace quelque assurance insouciante. On perçoit peut-être plus ce dernier point avec l’adjectif hardi dans des tours négatifs comme Ne soyez pas trop hardi. Ces deux termes audace et hardiesse, on l’a vu, sont ambivalents et c’est donc essentiellement la présence d’un adjectif ou d’un complément qui leur donnera une valeur positive ou négative. Féraud et Littré le signalaient dans des termes presque identiques. Au sujet d’audace, le premier écrivait dans son Dictionnaire critique de la langue française : « Il se prend en mauvaise part, à moins qu’on n’y joigne quelque épithète, ou un autre substantif. Noble, généreûse audace. » Littré soulignait le phénomène inverse avec hardiesse : « Pour transformer la hardiesse en témérité, il suffit d’y adjoindre une épithète péjorative : aveugle hardiesse, folle hardiesse. » Il en faut en effet peu pour que la hardiesse se transforme en effronterie, en impertinence. La 8e édition de notre Dictionnaire soulignait ce fait à l’aide de cet exemple : « Je suis indigné de la hardiesse avec laquelle il parle à son père. »

Audace et hardiesse sont également employés, particulièrement dans le domaine artistique, pour signaler une capacité à s’affranchir des normes, des conventions. On parle ainsi de « l’audace d’un roman » ou de « la hardiesse de la pensée », « des hardiesses du style », etc. En ce sens, ces deux noms sont proches d’un autre mot évoquant la liberté, la licence. On dira ainsi, par exemple : « Ce tour n’est pas grammatical, mais c’est une hardiesse, une audace (ou une licence) que l’usage permet. »

Si la hardiesse est proche de l’audace, elle l’est également de la bravoure en cela que ces deux termes, et plus encore des mots de la même famille, hardi et braver, peuvent porter en eux le sème du défi.

Une autre des caractéristiques de l’audace et de la hardiesse, c’est leur immédiateté ; on parle ainsi de coup d’audace pour désigner une action brève et décisive. C’est ce qui explique que ni audace ni hardiesse, contrairement à bravoure et plus encore à courage, ne s’emploient avec une idée de souffrance, de pénibilité, de difficulté, de pesanteur ou de durée. Si l’on dit facilement « Il a supporté ces épreuves avec courage », voire « avec bravoure », on ne dira jamais « avec audace » ou « avec hardiesse ». De même, à une personne touchée par un malheur, on dira « Soyez courageuse » ou « Soyez brave », mais non « Soyez audacieuse » ou « Soyez hardie ». Un joueur de tennis qui n’a pas pris assez de risques a « manqué d’audace », mais il a « manqué de courage » s’il ne s’est pas battu sur toutes les balles. Pour autant, courage et bravoure ne sont pas synonymes. Féraud les différenciait ainsi : « La bravoûre est dans le sang ; le courage est dans l’âme. La première, est une espèce d’instinct ; le second est une vertu. L’une, est un moûvement machinal ; l’autre, est un sentiment noble et sublime. Le courage tient plus de la raison ; et la bravoûre, du tempérament. Celle-ci est d’autant plus impétueûse, qu’elle est moins réfléchie ; celui-là est d’autant plus intrépide, qu’il est mieux raisoné. » Littré allait dans son sens : « Courage est plus général que bravoure ; justement parce que courage tient étroitement à cœur, il exprime tous les genres de courage aussi bien à la guerre que dans la paix. Au contraire bravoure n’exprime que le courage dans le combat. » Ajoutons cependant que la bravoure peut avoir un éclat que le courage n’a pas forcément. C’est particulièrement le cas dans la locution Air de bravoure, emprunté de l’italien aria di bravura, désignant un passage d’une grande difficulté, mais dans lequel un auteur ou un interprète peut montrer toute sa virtuosité. Aujourd’hui on emploie plutôt Morceau de bravoure, ce qui permet d’embrasser d’autres arts, voire des activités qui ne relèvent pas de l’art.

Si le courage est une disposition morale qui fait entreprendre des choses difficiles, hardies et détermine à supporter la souffrance, à braver le danger, ce nom est aussi un synonyme d’« énergie, zèle, ardeur ». C’est en effet avec courage que l’on travaille, non avec bravoure et encore moins avec audace ou hardiesse. C’est ce même nom courage que l’on emploie, par antiphrase, pour évoquer ce à quoi on n’a pu se résoudre, comme dans Je n’ai pas le courage de lui refuser cette joie.

Notons pour conclure que courage, comme cela était joliment écrit dans la 3e édition de notre Dictionnaire, « se dit quelquefois absolument par maniére de particule exhortative. Courage mes amis. Courage Soldats ».

« On est plus que deux » ou « On n’est plus que deux » ?

Le 5 mars 2026

Emplois fautifs

Ces deux formes sont correctes, mais elles n’ont pas le même sens et l’adverbe plus ne s’y prononce pas de la même façon. La phrase à la forme affirmative On est plus que deux signifie « Nous sommes un plus grand nombre que deux, nous sommes plus nombreux », et le s de plus s’y fait entendre. En revanche, dans la phrase à valeur restrictive On n’est plus que deux, c’est-à-dire « Il ne reste que nous deux », le s de plus n’est pas prononcé.

National Record

Le 5 mars 2026

Anglicismes, Néologismes & Mots voyageurs

L’athlétisme fut, pour l’essentiel, codifié dans le monde anglo-américain mais, avec le temps, le système métrique s’est imposé, les courses en mètres remplaçant les courses en yards ou en miles. Il subsiste cependant quelques vestiges de cette époque révolue : le mile est toujours une des courses les plus prestigieuses du demi-fond et les lanceurs de poids et de marteau propulsent une sphère de 7,260 kilogrammes ou, mieux, de 16 livres anglaises, le poids officiel de petits boulets de canon que les soldats de Sa Majesté, à leurs heures perdues, s’essayaient à lancer le plus loin possible. Mais aujourd’hui, théoriquement, dans notre pays, l’athlétisme parle français. Il est cependant attaqué. Il y a peu, dans une compétition nationale, une athlète battit, et de fort belle manière, un record de France. On doit la féliciter mais on peut regretter que, sur le panneau signalant cette performance, on ait pu lire National Record. Gageons que Record de France aurait été aussi bien compris des spectateurs, et même des athlètes étrangers qui avaient pris part à cette course.

Dominique L. (Meudon)

Le 5 mars 2026

Courrier des internautes

Il existe à Meudon une rue des Cotigniers. Pourriez-vous me dire ce que signifie ce nom ?

Dominique L. (Meudon)

L’Académie répond :

Cotignier est une variante ancienne de cognassier, terme qui se rencontrait aussi sous les formes quoingnier, coignier et cognier. Celles-ci sont tirées de coing et c’est à partir d’un dérivé de ce dernier, cognasse, qu’on a formé le nom cognassier. Quant à coing, il est emprunté du latin impérial cotoneum ; ce mot résulte de la simplification du latin classique cotoneum malum, qui transcrit le grec kudônia mala, « coings » et, proprement, « pommes de Kydonia ».

Kydonia était une ville de Crète célèbre pour ses sources chaudes et aussi, bien sûr, pour ses coings. En latin classique cydonea (arbor) désignait le cognassier, mais, en latin médiéval, cette locution s’est simplifiée en citonia et c’est cette forme qui, après une permutation des deux premières voyelles, a donné cotignier.

Boxing day

Le 11 février 2026

Anglicismes, Néologismes & Mots voyageurs

On rencontre souvent, dans le domaine du sport, la locution anglaise boxing day pour désigner le 26 décembre ou, plus largement, la période s’étendant de Noël au jour de l’an et durant laquelle, en raison des fêtes, la plupart des compétitions sont suspendues en France et dans plusieurs pays d’Europe, mais non en Angleterre. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, puisqu’il s’agit de sport, le terme boxing n’est pas lié à la boxe : il est dérivé du nom box, « boîte », pris au sens de « cadeau ». À l’origine, la tradition voulait en effet qu’à cette date on fasse des cadeaux aux plus démunis. Aujourd’hui le sens de boxing day s’est un peu étendu et il désigne essentiellement la période qui suit Noël et durant laquelle les magasins se remplissent de clients désireux de faire des affaires en achetant, à bas prix, des produits n’ayant pas encore trouvé preneurs.

Guillaume D. (Courlandon)

Le 11 février 2026

Courrier des internautes

Serait-il possible d’obtenir l’origine de l’expression manger sur le pouce ?

Guillaume D. (Courlandon)

L’Académie répond :

Cette expression a été fort attaquée dans son Nouveau Dictionnaire critique de la langue française, par Benjamin Legoarant de Tromelin, qui fut officier du génie avant d’être lexicologue. Prenant cette expression au pied de la lettre, il indique ceci : « On a pu dire et même écrire : manger, déjeuner sur le pouce, mais c’est sans réflexion, car la phrase ordinaire est manger un morceau sous le pouce, c’est-à-dire sans s’attabler, en tenant sa viande, son fromage, etc., au moyen du pouce, sur son pain. Si, sans prendre le temps de s’asseoir, on déjeunait à la hâte d’un potage ou de tout autre mets liquide, on n’aurait pas l’idée de dire qu’on a mangé un morceau sur le pouce. Quant à l’expression sur le pouce, elle est toujours inintelligible ; car le pouce qui tient le morceau de viande sur le pain est dans une position telle que la viande, etc., se trouve dessous. »

Pourtant, cette expression, manger sur le pouce, se rencontre à partir du début du xixe siècle. Elle souligne le fait que le repas se déroule très vite, comme si toute la nourriture pouvait tenir sur un pouce, et qu’il est pris debout. Dans L’Assommoir, Zola écrit, comme pour préciser ce point : « La société mangeait sur le pouce, sans nappe et sans couverts. »

On trouve aussi dès la même époque, mais plus rarement, Boire sur le pouce.

Pauline de V. (France)

Le 11 février 2026

Courrier des internautes

Pourquoi psithurisme ne figure-t-il ni dans le Dictionnaire de l’Académie française ni dans le Trésor de la langue française ? En vous remerciant de bien vouloir m’éclairer sur l’emploi juste de ce terme.

Pauline de V. (France)

L’Académie répond :

Ce terme est trop rare pour figurer dans un dictionnaire d’usage, fût-il aussi volumineux que le Trésor de la langue française. C’est une transcription du grec psithurismos, « chuchotement, murmure », mais qui signifie aussi, en mauvaise part, « chuchotement malveillant », « médisance à voix basse ». Ce nom est tiré du verbe psithurizein, « gazouiller, murmurer doucement », mais aussi « médire ». Ainsi, dans Ajax, de Sophocle, les psithuroi logoi sont des propos médisants.

Le fait que ce mot transcrive une forme grecque ayant des sens différents doit vous inciter à la prudence quant à son emploi.

Vite, rapide, prompt

Le 8 janvier 2026

Nuancier des mots

Vite s’emploie essentiellement comme adverbe, même s’il se rencontre aussi parfois comme adjectif. De la 2e à la 8e édition du Dictionnaire de l’Académie française il était ainsi glosé : « Qui se meut, qui court avec vistesse », mais son emploi adjectival était circonscrit : « Il ne se dit que des animaux & de quelques choses inanimées. Cheval viste, fort viste. Il est viste comme le vent. Mouvement trop viste. Le poux fort viste. Un escrivain qui a la main fort viste. » Il se répand un peu plus largement aujourd’hui et cette extension se fait essentiellement par la langue du sport. On pourra dire ainsi que tel coureur est le plus vite de son équipe de relais pour indiquer que c’est lui le plus rapide. Cet emploi a été favorisé par des phrases où le verbe être n’avait pas au départ sa valeur de verbe d’état : on est passé de Il sera vite dans la maison (« il rentrera bientôt ») à Il est vite dans le dernier tour, (« il y est particulièrement rapide »). Notons que, dans certaines phrases, on peut hésiter sur la nature de vite et, selon qu’on a affaire à un adjectif ou à un adverbe, le sens de l’énoncé ne sera pas le même. Si l’on dit, par exemple, au sujet d’un coureur de haies, qu’il est vite sur la haie, et que vite est senti comme un adverbe, la phrase signifie qu’il arrive très rapidement devant celle-ci ; si vite est compris comme un adjectif, la phrase signifie alors qu’« il est rapide dans le franchissement de cette haie ».

Dans ce dernier emploi, vite a pour synonyme rapide mais non pas prompt. Pour bien saisir la différence de sens entre ces deux adjectifs, il peut être bon de se pencher sur leur étymologie : rapide remonte au latin rapere, « entraîner, emporter violemment » et, dans ses premiers emplois, il qualifiait surtout des cours d’eau, comme en témoigne la 4e édition du Dictionnaire de l’Académie française. On y lit : « Il se dit tant d’Un mouvement extrêmement vîte, que de tout ce qui se meut avec vîtesse. Le cours rapide d’un fleuve. Le vol rapide des aigles. Un mouvement très-rapide. Le Rhône est extrêmement rapide. Ce torrent est fort rapide. »

Prompt, lui, est emprunté du latin promptus, « mis au grand jour ; prêt, disponible », participe passé de promere, « tirer, retirer ; produire au jour », lui-même composé à partir de pro, « en avant, devant », et emere, « prendre, acheter ». Il y a donc bien dans l’étymologie de ce mot une idée d’anticipation, voire de préparation, qui n’est pas dans rapide. On doit donc se souvenir que même s’il est de nombreux cas où prompt et rapide sont synonymes, c’est prompt que l’on emploie pour signaler que dans l’esprit de celui qui parle, l’action se produit plus tôt qu’il n’est normal de l’attendre, comme si elle avait été prête à l’avance ou si elle était là pour marquer un retour à un état antérieur. C’est pourquoi on emploie en général prompt pour qualifier une action qui répond à une autre action, alors que rapide semble plus s’appliquer à des êtres ou à des choses dont la rapidité est une qualité essentielle. On pourra dire une réponse rapide ou prompte, mais on dira d’un coureur qu’il est rapide et non qu’il est prompt tandis qu’à une personne malade on souhaitera un prompt rétablissement. Les antonymes de ces adjectifs peuvent nous aider à mieux percevoir la nuance qu’il y a de l’un à l’autre puisque si celui de rapide est lent, celui de prompt est tardif.

« En pour » au lieu d’ « En échange, en retour, en remerciement »

Le 8 janvier 2026

Emplois fautifs

À l’article Contre de son Dictionnaire, Littré écrit : « Par contre est une locution dont plusieurs se servent, pour dire “en compensation, en revanche” [ …]. Cette locution, qui a été tout particulièrement critiquée par Voltaire et qui paraît provenir du langage commercial, peut se justifier grammaticalement, puisque la langue française admet, en certains cas, de doubles prépositions, de contre, d’après, etc. » L’usage a donné raison à Littré et l’on peut constater que la locution par contre, comme le signale l’Académie française dans la neuvième édition de son Dictionnaire, a été utilisée par d’excellents auteurs, de Stendhal à Montherlant, en passant par Anatole France, Henri de Régnier, Marcel Proust ou Jean Giraudoux.

Il n’en va pas de même pour une autre locution, que l’on commence à entendre parfois ici ou là, signifiant elle aussi « en compensation, en échange », la locution adverbiale en pour, que l’on rencontre dans des phrases comme Je lui ai donné un coup de main, en pour il m’a invité au restaurant. On veillera à remplacer ce tour par d’autres comme en échange, pour le remercier, etc.

« Choquer » au sens de « Provoquer l’admiration, impressionner favorablement »

Le 8 janvier 2026

Anglicismes, Néologismes & Mots voyageurs

Le verbe choquer se rencontre dans des domaines spécialisés : en pathologie, il signifie « produire dans l’organisme et le psychisme une brusque perturbation », tandis, que dans la marine, choquer, c’est « diminuer la tension d’un cordage ».

Dans la langue courante, ce verbe a pour sens « heurter » mais aussi « produire une impression désagréable sur l’organe d’un sens » et, de là, « offenser, scandaliser ». Ces derniers sens sont chargés de connotations négatives fortes, profondément ancrées dans la langue ; aussi est-il préférable de ne pas ajouter à choquer une autre signification, de sens opposé, semblant venir de l’anglais des États-Unis, et entrée dans la langue française par le monde du sport, celle de « provoquer l’admiration, impressionner favorablement ». On évitera donc, pour ne pas risquer d’être mal compris, de dire ou d’écrire, par exemple, que le basketteur français Wembanyama choque les spectateurs du championnat des États-Unis de basket, quand on veut indiquer qu’il les stupéfie par son talent.

Pages