Dire, ne pas dire

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Abominable, exécrable, détestable, effroyable, horrible

Le 7 mai 2026

Nuancier des mots

Ces adjectifs qualifient des personnes, des êtres ou des actions qui provoquent la répulsion par leur violence, leur cruauté ou leur ignominie, et parfois leur laideur. À ces sens, les trois premiers termes, qui ont la particularité d’être formés à l’aide d’un préfixe marquant l’éloignement ou la séparation, ab-, ex- et de-, ajoutent, par leur étymologie, l’idée d’une offense aux dieux. Abominable est en effet emprunté, par l’intermédiaire du latin chrétien abominabilis, de abominari, « repousser comme un mauvais présage », d’où « s’écarter avec horreur », puis « profaner, souiller », abominari étant lui-même tiré de omen, « présage ».

Détestable nous vient du latin detestabilis, un dérivé de detestari, « écarter avec des imprécations en prenant les dieux à témoin », verbe dans lequel on retrouve testis, « témoin ». Quant à exécrable, qui est emprunté du latin exsecrabilis, c’est un dérivé, par l’intermédiaire de exsecrari, « charger d’imprécations », de sacer, « sacré » ; un adjectif qui, rappelons-le, qualifie, d’une part ce qui ne peut être touché sans être souillé et, d’autre part, ce qui souille tout ce qu’il touche, d’où son double sens de « sacré » et de « maudit » (ce dernier étant, par exemple, celui du féminin sacra, dans la locution devenue proverbiale auri sacra fames, « exécrable faim de l’or »).

Aujourd’hui ces adjectifs peuvent conserver leur très fort sens originel, mais détestable qualifie surtout ce qui déplaît fortement, ce qu’on ne peut supporter ; on parlera ainsi d’un tic détestable ou d’une détestable manie. Abominable et exécrable sont eux aussi affaiblis quand ils sont employés, par exagération, pour qualifier ce qui n’est pas à notre goût, ce qui est ou qui nous semble particulièrement mauvais, comme de la nourriture, le temps qu’il fait ou une œuvre d’art à laquelle on trouve tous les défauts du monde. On parle ainsi d’un plat, d’un temps exécrable ou d’un style abominable.

Effroyable est construit, lui aussi avec un préfixe séparatif, ex-. C’est un dérivé d’effrayer, qui s’est d’abord rencontré sous les formes esfreder, esfreier, « troubler, inquiéter », et, au sens propre, « faire sortir de l’état de tranquillité ». Ce verbe est en effet issu du latin populaire de Gaule exfridare, un dérivé de l’ancien bas francique fridu, « paix », que l’on retrouve dans l’allemand Frieden. À l’origine effroyable qualifiait ce qui troublait, ce qui faisait perdre la quiétude. Par la suite son sens s’est étendu, et aujourd’hui cet adjectif qualifie ce qui cause une frayeur intense, ce qui provoque l’épouvante.

Aux sens contenus dans ces quatre adjectifs, horrible ajoute une des manifestations physiques de la peur, de la répulsion. Il est tiré du latin horrere « se hérisser, trembler, frissonner d’horreur » ; et c’est à l’aide de ce verbe et de pilus, « poil », qu’a été formé horripilare, « avoir le poil hérissé ». C’est à ce dernier que nous sommes redevables des mots horripilant et horripilateur. Si ces deux adjectifs ont la même étymologie, leurs emplois sont bien différents. Le premier qualifie ce qui agace fortement, ce qui exaspère, particulièrement par sa répétition intempestive, tandis que le second qualifie les muscles qui s’étendent du derme jusqu’à la base des poils et qui, en se contractant, redressent ces derniers, provoquant ainsi le phénomène appelé horripilation.

« Bagel » pour « Roue de bicyclette »

Le 7 mai 2026

Anglicismes, Néologismes & Mots voyageurs

Pour gagner un match de tennis il faut, selon le niveau des compétitions, remporter deux ou trois sets, et pour gagner un set il faut gagner six jeux. Si un joueur ne marque aucun jeu dans un set il est donc battu 6 à 0. On dit alors parfois, familièrement, que ce joueur s’est pris une roue de bicyclette, la forme de cette dernière rappelant celle du zéro. Du joueur qui a perdu deux sets sur ce score, on dit qu’il s’est pris une double roue de bicyclette, voire qu’il pourra rentrer à bicyclette. Ces expressions sont installées depuis longtemps dans la langue du sport, mais roue de bicyclette commence maintenant à y être concurrencé par un nom venant de l’anglais des États-Unis, qui lui-même le tient du yiddish : bagel. Celui-ci, qui est un parent du nom « bague », désigne en effet une pâtisserie, en anneau, dont la forme peut, elle aussi, rappeler celle d’un zéro.

Dire, médire et maudire

Le 7 mai 2026

Expressions, Bonheurs & surprises

Dans son Précis de grammaire historique de la langue française, Ferdinand Brunot écrit, entre mille autres choses passionnantes : « Un verbe irrégulier tend à devenir régulier ». Il y a à cela une explication, donnée par l’éminent linguiste : « À côté des formes extraordinaires des verbes irréguliers, il existe en puissance toute une série de formes régulières qui n’attendent pour s’implanter qu’une défaillance de la mémoire ou de l’usage ». En combattant les formes voulues par la phonétique historique, et en alignant les plus étonnantes d’entre elles sur celles qui étaient les plus employées, l’analogie a permis d’unifier de nombreuses structures morphologiques. Sans elle les mots français issus de mots latins susceptibles d’être fléchis ou conjugués auraient conservé de grandes disparités liées à l’histoire de la langue. Sans elle, Rodrigue serait peut-être allé défier ainsi Don Gomès : « À moi, cuens [ou quens] », voire, ce qui pourrait heurter toute personne peu versée dans les arcanes de la prononciation médiévale : « À moi, cons, deux mots ». Il irait ensuite faire au roi Don Fernand le récit du combat contre les Maures : « Par mon commandement la garde en fait de même, / Et se tenant cachée, aiue à mon stratagème ; / Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous / L’ordre qu’on me voit suivre et que je doing à tous. »

Cette régularisation des formes n’a évidemment nui en rien au texte de Corneille, et les mots comte, aide et donne se sont merveilleusement coulés dans ses vers. Mais si l’harmonisation de ces formes a sans doute été bénéfique, il est bon que, parfois, la langue ait résisté et que Rodrigue n’ait pas ainsi interrogé Don Diègue : « Si tout ce qui s’est fait est trop peu pour un père, / Disez par quels moyens il vous faut satisfaire. » ?

Arrêtons-nous pour conclure sur ce verbe dire et sur ses parents étymologiques, qui illustrent merveilleusement bien le travail des forces contraires à l’origine des formes que nous connaissons aujourd’hui. Dire était en effet suffisamment fréquent (comme être, avoir, faire, aller, etc.) pour résister en partie à l’alignement des formes ; on emploie dites et non disez. Pour autant, s’agissant de ce verbe, on constate que l’analogie en a modifié les 2e et 3e personnes du pluriel : Dimes est devenu Disons, Dïent est devenu Disent. Ce n’est pas tout ; les autres verbes en -dire ont éliminé ce qu’ils avaient d’irrégulier en rapprochant leur deuxième personne du pluriel de la première. Si, en effet, on ne dit pas Vous disez, le changement s’est opéré dans des verbes moins fréquemment utilisés, comme contredire ou interdire, qui font contredisez et interdisez. Il y a cependant une exception, le verbe maudire, qui fait en effet au pluriel de l’indicatif présent maudissons, maudissez, maudissent, et non maudisons, maudisez, maudisent. Si les formes en usage ont été empruntées à celles du 2e groupe, c’est par analogie avec le verbe bénir, dont il est un parent étymologique puisque « maudire » est issu de maledicere, tandis que « bénir » l’est de benedicere, mais aussi parce que maudire et bénir constituent un couple sémantique, le premier étant l’antonyme du second.

Marcher sur les brisées de quelqu’un

Le 7 mai 2026

Expressions, Bonheurs & surprises

L’histoire

Le nom brisée, qui s’emploie surtout au pluriel, a d’abord appartenu au vocabulaire de la vènerie ; au Moyen Âge, il désignait les petites branches que l’on brisait, puis qu’on laissait pendre aux arbres ou que l’on disposait au sol pour indiquer le chemin qu’avait pris le gibier. Mais dès le xviie siècle, ce nom est entré dans des locutions figurées, ainsi Aller, marcher sur les brisées de quelqu’un, qui signifie « suivre son exemple » mais aussi « le concurrencer, chercher à le supplanter ». Et comme l’indiquait la première édition de notre Dictionnaire, on employait aussi Reprendre ses brisées, revenir sur ses brisées, pour dire, « Revenir à son sujet, à sa matiere & au discours que l’on a commencé ».

D’autres expressions

La chasse nous a laissé plusieurs expressions figurées, au nombre desquelles Donner le change à quelqu’un. Autrefois, dans la langue courante, change était un synonyme d’échange mais, dans celle de la chasse, il désignait un gibier que l’animal traqué par les chiens amenait ces derniers à poursuivre ; en quelque sorte, il échangeait avec un autre, qui l’endossait bien malgré lui, son rôle de proie. Aujourd’hui on dit encore, comme le signale la 9e édition de notre Dictionnaire : « Les chiens prennent le change, tournent au change ou, au contraire, gardent le change, selon qu’ils se laissent ou non emporter par la nouvelle bête au lieu de continuer à chasser celle qu’ils ont lancée. » Donner le change, qui signifiait donc, dans la langue de la chasse, « réussir à dérouter un chien ou une meute », a pris, à partir du xviie siècle, le sens figuré qu’il a encore aujourd’hui, à savoir : « Détourner habilement quelqu’un de ses vues en lui donnant lieu de prendre une chose pour une autre ».

L’expression familière Donner, tomber dans le panneau, « se laisser duper, abuser », vient également de la chasse. Au Moyen Âge, le panneau (un nom parent de pan et panel) désignait un piège consistant en un morceau de toile ou un filet servant à prendre le petit gibier ou à détourner les grands animaux. Mais dès le xviie siècle, on commença à rencontrer ce nom avec un sens figuré dans un certain nombre de locutions. Notre Dictionnaire le signalait déjà dans sa première édition : « On dit figurément Tendre un panneau à quelqu’un, pour dire, Luy preparer l’occasion de faire une faute, de tomber dans un inconvenient, de prendre une raillerie pour une chose serieuse : Et on dit en ce sens, Donner dans le panneau. c’est un homme à donner dans tous les panneaux qu’on luy tend. » Avec le temps panneau fut concurrencé par d’autres noms de même sens (donner dans le piège, dans la nasse, dans la souricière) ; quand la locution donner dans devint moins aisément compréhensible, elle commença à être remplacée par tomber dans et c’est la huitième édition de notre Dictionnaire qui signala, pour la première fois, la concurrence entre les deux verbes.

Pour aller plus loin

Le nom brisée, on l’a vu, appartient au vocabulaire de la chasse ; au Moyen Âge on distinguait la brisiee basse, une branche qu’on jetait au sol, de la brisiee haute ou pendant, qu’on laissait accrochée à l’arbre. Le mot prit très tôt une valeur figurée : faire brisee sur ses pas signifiait, en moyen français, « revenir sur sa première orientation, revenir en arrière ». La famille morphologique de ce nom était beaucoup plus étendue qu’aujourd’hui. On y trouvait encore : combriser, « briser complètement », contrebriser, « se fracasser », embriser, « rompre, enfreindre, violer », debriser, « détruire totalement, physiquement et moralement ». Ces gloses nous montrent que, très tôt, les composés de Briser purent prendre une valeur figurée. Une des spécificités de ce verbe – qu’il a gardée en français contemporain – était d’ailleurs de pouvoir se construire avec un complément immatériel : briser le courage, le cœur, la foi et même le désir. Il y a toujours dans briser l’idée d’une perte d’intégrité ou d’une dissolution : l’ancien français le montrait bien, qui employait Le jour se brise pour « Le jour s’achève ». Ce sens profond est sans doute lié à son étymologie : briser vient du latin brisare, « fouler aux pieds », et, particulièrement, « fouler le raisin ». Ces premières significations le distinguent des verbes Rompre ou Casser. Ce dernier ne peut pas, par exemple, se construire avec un complément désignant une personne, sauf dans l’expression familière Casser du, où l’on remarque la présence de l’article partitif du, qui assure en quelque sorte l’indétermination et la réification des victimes, ou dans casser quelqu’un de l’argot des lycéens, employé au sens de « réduire sa parole ou ses mises en garde à néant ». Mais Casser, qui demande presque toujours un complément matériel implique une certaine violence (il se rattache au latin quatere, « secouer », devenu quassare) ; ce n’est pas le cas de Briser et on perçoit aisément cette nuance si l’on compare ce que désignent, dans la langue actuelle, le nom casseurs et le groupe nominal briseurs (de grève).

Compote, confiture, gelée, marmelade

Le 2 avril 2026

Nuancier des mots

Tous ces mots désignent des préparations culinaires qui permettent de conserver, durant une longue période, des aliments, ordinairement des fruits, que l’on a cuits. Le plus employé est sans doute confiture, une préparation à base de fruits coupés ou entiers que l’on fait cuire longtemps avec du sucre. On distinguait jadis les confitures liquides des confitures sèches, desquelles toute l’eau contenue dans les fruits avait disparu et que l’on appelle aujourd’hui fruits confits. Par extension, on donnait aussi ce nom de confiture à quelque aliment délicieux qui a l’aspect des confitures, puis à ce qui était agréable et procurait un vif plaisir. Ainsi, dans Le Lys dans la vallée, Félix de Vandenesse, présente les rillons, qui sont, il est vrai, des morceaux de porc confits, comme une brune confiture et, dans Les Paradis artificiels, Baudelaire désigne le haschich par la locution confiture verte. Et qui observe l’expression proverbiale tirée de l’évangile de saint Matthieu (7, 6), Neque mittatis margaritas vestras ante porcos, « Ne jetez pas vos perles aux cochons », constate que, si les cochons sont restés, dans l’usage actuel les perles sont parfois remplacées par de la confiture, comme en témoigne l’expression populaire C’est donner de la confiture à des cochons. On notera aussi que dans son Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne, Nicot écrit joliment que La confiture d’amitié gist en meurs douces, et benings et doux langages tandis que dans ses Cartes postales Henry J.-M. Levet parle de confitures de crimes. Rappelons aussi que, d’une personne prise en flagrant délit parce qu’elle n’a pas su résister à quelque tentation, on dit qu’elle est prise les doigts dans la confiture (ou dans le pot de confiture). Pour conclure avec ce mets, citons Gide dans Les Nourritures terrestres : « Mais des fruits – des fruits – Nathanaël, que dirai-je ?/ […] Il y en a que l’on confit dans de la glace / Sucrée avec un peu de liqueur dedans. / […] Il y en a dont on ferait des confitures / Rien qu’à les laisser cuire au soleil. »

Le mot gelée, quant à lui, s’est d’abord appliqué à un suc de viande ou d’une autre substance animale, qui a pris de la consistance en se refroidissant. Par analogie, on a aussi donné ce nom à un jus ou à un suc de fruit, mêlé à du sucre et généralement cuit, et qui se solidifie en refroidissant. La gelée se distingue de la confiture, en cela qu’elle n’est préparée qu’avec le suc du fruit et non avec le fruit en son entier. La marmelade est une préparation de fruits cuits avec du sucre ou du sirop et presque réduits en bouillie. Comme cette préparation est cuite avec moins de sucre que la confiture elle se conserve moins longtemps. Son nom, marmelade, est une invitation au voyage : il est en effet emprunté du portugais marmelada, « confiture de coings », un dérivé de marmelo, « coing » ; ce dernier substantif est issu, par l’intermédiaire du latin vulgaire malimellus, « pomme douce, coing », de melimelum, qui pouvait désigner une variété de pomme douce ou des coings imprégnés de miel. Martial les chante dans un de ses Épigrammes (XIII, 24), intitulé Cydonea, « Les coings » : Si tibi Cecropio saturata Cydonea melle Ponentur, dicas Haec melimela placent (« Si l’on te sert des coings saturés de miel d’Athènes, tu pourras dire “Voilà des mélimèles [pommes-miel] qui me plaisent.”). Melimelum est lui-même emprunté du grec melimêlon, (de meli, « miel », et mêlon, « pomme »), un mot qui désignait une pomme d’une grande douceur, mais aussi, dans Lysistrata, d’Aristophane, les seins d’Hélène.

Comme la gelée, la compote était anciennement un plat à base de viande, que l’on faisait cuire avec du lard et des épices. Aujourd’hui, c’est un entremets fait de fruits entiers ou coupés en quartiers, cuits avec du sucre.

Compote et marmelade ont la particularité de pouvoir s’employer au figuré pour désigner une partie du corps meurtrie, tuméfiée. On constatera ainsi qu’après une rixe « Untel avait le nez en compote ou en marmelade. » (Il existe quelques attestations de ce sens avec confiture, mais elles sont beaucoup plus rares.) On dira également avoir la tête (ou le cerveau) en compote ou en marmelade quand on a le crâne douloureux, que l’on est abasourdi par le bruit ou l’effort, et que l’on a l’impression de ne plus pouvoir réfléchir ou tenir des propos cohérents.

À cette liste, on aurait pu ajouter jadis le nom conserve, qui désigne aujourd’hui un produit alimentaire stérilisé et enfermé dans un récipient hermétique, mais que Littré définissait encore comme une confiture ordinairement sèche et qui peut se conserver, tandis que la 1re édition de notre Dictionnaire glosait ainsi ce nom : « Espece de confitures faites de fruits, d’herbes, ou de fleurs, ou de racines. »

Signalons pour conclure que l’on s’est longtemps interrogé pour savoir si le complément du nom de mots comme confiture, marmelade, compote, gelée, etc. devait se mettre au singulier ou au pluriel ; plusieurs critères furent avancés, qui permettaient de justifier l’emploi de l’un ou l’autre de ces nombres. On a parfois considéré que l’on mettrait le pluriel s’il fallait plus d’un fruit pour faire un pot : on invitait alors à écrire de la confiture de citrouille mais de la confiture de fraises. On a proposé aussi d’employer le pluriel quand les constituants gardent une forme reconnaissable dans le produit final, le singulier quand la forme se fond dans une masse indifférenciée, ce qui amenait à écrire de la gelée de coing mais de la confiture de mûres. La difficulté de ces critères fait qu’ils ont été le plus souvent abandonnés et que l’usage accepte aujourd’hui que ce complément du nom soit au singulier ou au pluriel.

Déception, frustration, privation

Le 2 avril 2026

Nuancier des mots

Décevoir et frustrer sont deux verbes au sens proche, qui évoquent l’un et l’autre des attentes non satisfaites, des souhaits non exaucés. Le premier est issu du latin decipere, qui fut d’abord un terme de chasse, signifiant « capturer à l’aide d’un piège », avant de prendre le sens figuré de « tromper, duper ». C’est cette origine qui explique le sens de décevoir dans la langue classique, ainsi formulé dans la deuxième édition de notre Dictionnaire : « Seduire, tromper par quelque chose de specieux & d’engageant ». Si aujourd’hui ce sens existe toujours, dans l’usage courant décevoir n’implique plus cette idée de tromperie et signifie « rendre vaines les attentes, les espérances de quelqu’un ». Mais avec décevoir ces dernières peuvent n’être ni fondées ni légitimes alors qu’avec le verbe frustrer, dont le sens est assez proche, ce que l’on espère, ce que l’on attend est une chose due ou, à tout le moins, considérée comme telle. La déception est le sentiment de celui qui n’a pas eu ce qu’il souhaitait ; la frustration est l’état de qui se voit interdire ou qui se refuse la satisfaction d’un désir qu’on pourrait tenir pour légitime. Notons au passage que le sens de ce mot s’est légèrement modifié depuis l’emploi substantivé de son participe passé pluriel qu’en a fait Claire Brétécher, dont Roland Barthes disait en 1976 qu’elle était la « meilleure sociologue de France », pour créer ces personnages au fort capital culturel mais incapables de s’épanouir dans leur monde : Les Frustrés.

À ces deux verbes, Littré en ajoutait un troisième, priver, qu’il voulait distinguer de frustrer, en signalant que ce dernier contient une idée de trahison, d’injustice, tandis que le premier relève d’un acte exercé légitimement par une autorité. Il appuyait son propos par ces exemples : « Un père mécontent prive son fils de son héritage ; un frère intrigant et fourbe frustre son frère des droits qu’il avait à la succession paternelle. »

« C’est dans cet hôpital où il travaille » ou « C’est dans cet hôpital qu’il travaille » ?

Le 2 avril 2026

Emplois fautifs

On sait que la langue classique admettait l’usage du pronom relatif dont pour reprendre un nom ou un pronom précédé de la préposition de, mais aussi qu’aujourd’hui l’usage et la grammaire condamnent cette tournure puisque dont est l’équivalent de « de qui, de quoi ». Il convient donc de ne pas employer ce pronom relatif pour remplacer un nom ou un pronom déjà introduit par de. On évitera donc de dire C’est de cette affaire dont je vous parle, les formes correctes étant C’est l’affaire dont je vous parle ou C’est de cette affaire que je vous parle. Nous rencontrons un phénomène du même type dans certaines phrases où l’on trouve à la fois la préposition dans et le pronom relatif où. Si l’on peut bien sûr dire Dans la ville où il habite, Dans le cas où elle viendrait, la forme C’est dans cet hôpital où il travaille est considérée comme fautive car le même complément circonstanciel de lieu est exprimé deux fois (dans cet hôpital et ). On dira donc C’est dans cet hôpital qu’il travaille ou C’est l’hôpital où il travaille.

« L’As des as » ou « La Chèvre » ?

Le 2 avril 2026

Anglicismes, Néologismes & Mots voyageurs

Contrairement à ce qu’indique cet intitulé, il ne s’agit pas ici de trancher un débat pour cinéphiles, mais de s’interroger sur un étrange acronyme. Les amateurs de sport ont une activité qui les occupe beaucoup : désigner, dans telle ou telle discipline, voire en mêlant toutes les disciplines, le meilleur joueur ou athlète de tous les temps. On peut s’étonner que le vainqueur de cette compétition, le champion des champions, le plus grand de tous les temps soit maintenant fréquemment désigné par l’acronyme de la forme anglaise greatest of all time, à savoir goat, terme qui signifie « chèvre » et s’emploie dans un sens tout à fait contraire dans les sports de balle, pour qualifier un joueur étonnamment mauvais et maladroit.

« Prendre l’action » ou « Prendre action » pour intervenir, agir, prendre des mesures

Le 2 avril 2026

Anglicismes, Néologismes & Mots voyageurs

Il existe de nombreuses expressions françaises qui sont des calques, c’est-à-dire des traductions terme à terme, de l’anglais. Celles-ci, le plus souvent imagées, sont parfaitement intégrées à notre langue et n’ont rien qui heurte l’oreille. On a ainsi, parmi beaucoup d’autres, Guerre froide, rideau de fer, cols blancs et cols bleus, homme de la rue, etc. Mais il en est d’autres dont la traduction littérale n’est pas toujours aussi heureuse et dont on pourrait facilement se passer puisque le français dispose déjà de mots ou d’expressions qui rendent compte de ce que dit l’anglais. C’est le cas pour la locution to take action, que l’on traduit ordinairement par « intervenir ». On évitera de la calquer pour en faire « prendre l’action », voire « prendre action », qui commencent pourtant à s’entendre et à se lire ici ou là. Si l’on souhaite des locutions se rapprochant plus de l’anglais que le verbe « intervenir », on pourra songer, en fonction du contexte, à « prendre des mesures », voire à « passer à l’action ».

Jonathan T. (St. Andrews, Écosse)

Le 2 avril 2026

Courrier des internautes

Que signifie l’expression « pêcher à l’abouette » ? Je n’ai trouvé ce mot dans aucun dictionnaire.

Jonathan T. (St. Andrews, Écosse)

L’Académie répond :

Le groupe nominal l’abouette est le résultat de la mécoupure d’un autre groupe nominal, la boëtte. Ce nom, qu’on trouve aussi sous les formes boête, bouette et boitte, est une transcription du breton boued, qui désigne la nourriture, lui-même issu, par l’intermédiaire d’une forme préceltique, beto, d’une racine indo-européenne, gwey-, « vivre », à laquelle nous devons aussi le latin vita et le grec bios, « vie ». Il désigne un appât pour la pêche, fait de morceaux de poisson que l’on pique sur un hameçon, que l’on jette à l’eau comme amorce ou que l’on place dans les casiers à homards.

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