Littré évoquait encore dans son Dictionnaire les quatre fruits jaunes, l’orange, le citron, la bigarade et le cédrat, qu’il opposait aux quatre fruits rouges, les fraises, les cerises, les groseilles et les framboises, appelés simplement les quatre fruits quand on les mélangeait pour les servir en salade. On note qu’à la différence de couleur s’ajoute une différence de taille, qui explique sans doute que les fruits rouges, contrairement aux fruits jaunes, sont ordinairement présentés au pluriel. On n’emploie plus guère aujourd’hui la locution les quatre fruits jaunes, et quand on le fait, ce n’est plus pour parler des fruits cités par Littré, mais de la pêche, de l’abricot, de la mirabelle et de la poire. La locution fruits rouges reste, elle, très courante, même si elle englobe aussi aujourd’hui d’autres fruits comme les mûres, les myrtilles ou le cassis. Les noms respectifs de ces fruits, en français comme dans d’autres langues, ne sont pas sans intérêt et méritent que l’on s’y arrête.
Cerise est issu du latin populaire ceresia, emprunté du grec kerasion, de même sens. C’est donc un parent de l’allemand Kirsche et de l’anglais cherry.
Les noms fraise et framboise doivent être étudiés ensemble car ils ont influé l’un sur l’autre. Framboise est emprunté du hollandais braambezie, lui-même issu de l’ancien haut allemand brâmberi, « fruit de la ronce », mot qui est composé de Bram, « buisson épineux, ronce », et Beere, « baie ». Le grand romaniste Friedrich Christian Diez expliquait le passage du groupe initial br- à fr- par l’influence du mot fraise. En retour, ce dernier a emprunté à framboise sa terminaison en -se : fraise est en effet issu du latin populaire fraga, « fraise (des bois) », et, de même que plaga, bacca et braca ont donné « plaie », « baie » et « braie », fraga aurait dû donner fraie et non fraise.
Groseille est, lui, issu du francique krusil, de même sens et signifiant proprement « crêpu ». Si l’anglais la nomme currant, forme tirée de « (raisin de) Corinthe », certains dialectes allemands l’appellent Kräuselbeere, proprement « baie crépue », mais elle est ordinairement nommée Johannisbeere, « baie qui pousse à la Saint-Jean ». On retrouve ces deux termes pour désigner le cassis dans l’une et l’autre langue, précédés d’un adjectif indiquant sa couleur : black currant en anglais, schwarze Johannisbeere, en allemand. Les terminaisons en beere, en allemand, ou en berry, en anglais, sont communes à l’essentiel de ces fruits rouges, le premier élément du nom ayant une valeur descriptive forte, qui permet de les identifier facilement. L’anglais appelle ainsi la fraise strawberry, la baie qui pousse sur la paille (straw), l’allemand, Erdbeere, la baie qui pousse au sol (Erde). En anglais, « framboise » se dit raspberry, nom formé à l’aide de l’ancien français rasper, « gratter, râper », tandis que l’allemand l’appelle Himbeere, composé à l’aide de Hinde, « biche », parce que cet animal ajoute volontiers ces fruits à son ordinaire. En raison de sa couleur, l’anglais nomme la mûre blackberry, tandis que l’allemand l’appelle Brombeere à cause de ses ronces. Pour sa couleur encore, la myrtille est appelée blueberry en anglais et Blaubeere en allemand. Nous ne la voyons donc pas de la même façon en France : cette baie doit son nom à la ressemblance de ses feuilles avec celles du myrte. Mais nous la connaissons aussi sous le nom d’airelle, issu à la fin du xvie siècle, par l’intermédiaire de formes du Massif central, eirela ou airelo, du latin ater qui désigne le noir et non le bleu. Cette double appellation nous amène à rappeler, pour conclure, la remarque du linguiste Albert Dauzat, qui considérait que la « myrtille-airelle » était un des éléments qui, parmi tant d’autres, géographiques, climatiques, agricoles, sociologiques ou politiques, coupaient la France en deux, puisqu’il y avait une ligne de partage entre le Sud, où ce fruit était appelé airelle, et le Nord, où il était connu sous le nom de myrtille.