Dire, ne pas dire

1740

Le 5 novembre 2026

Bonheurs & surprises de la langue

En 1740, Marie-Thérèse montait sur le trône d’Autriche, ce qui amenait Frédéric II de Prusse, qui contestait la légitimité de cette succession, à déclencher une guerre, dite, justement, « de succession ». Ce monarque était fort occupé puisque cette même année, paraissait son Anti-Machiavel, revu et publié par Voltaire, dont on représentait pour la première fois, à Paris, la tragédie intitulée Zulime.

Mais 1740 fut aussi l’année de la parution de la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Celle-ci était marquée par une grande réforme orthographique : de nombreux s, vestiges étymologiques d’un état ancien de la langue, et qui depuis longtemps n’étaient plus prononcés, disparaissaient quand ils étaient placés devant un t ou, plus rarement, devant un p ou un c. Comme ce s n’était plus prononcé, la voyelle précédente était allongée à l’oral, et cet allongement fut marqué, dans l’immense majorité des cas, par l’ajout d’un accent circonflexe sur cette même voyelle. Tous ces changements furent ainsi présentés dans la préface de cette édition : « Dans les mots où l’S marquoit l’allongement de la syllabe, nous l’avons remplacée par un accent circonflêxe. » On remplaça donc bastir, chasteau, fust, moust, vestir, estre, belistre, chastier, paste, mast, tost, aspre, fascher, etc. par les formes que nous connaissons encore aujourd’hui, bâtir, château, fût, moût, vêtir, être, bélître, châtier, pâte, mât, tôt, âpre, fâcher, etc. Cette réforme toucha aussi les terminaisons grammaticales : quand on lisait « n’eust été » dans la seconde édition, c’est « n’eût été » qui figurait dans la troisième. Si estre évolua régulièrement en être, le rythme fut différent pour estes, passé par une forme ètes dans la troisième édition et qui ne s’écrivit êtes qu’à partir de la quatrième édition. Quelques mots ont profité de leur ressemblance avec un autre pour prendre indûment un circonflexe. Mascher, issu du latin masticare, est régulièrement devenu mâcher. La proximité avec ce dernier et, peut-être aussi, le fait qu’il s’agisse d’un aliment, ont fait que le nom de la salade appelée mache, ainsi écrit dans les trois premières éditions, s’est vu coiffer d’un circonflexe à partir de la quatrième édition.

Gaster devint normalement gâter, mais il y eut aussi, de la quatrième à la septième édition, un autre gaster, qui ne varia point. Il s’agissait non d’un verbe, mais d’un nom, ainsi défini : « Mot emprunté du Grec, & terme de Médecine, qui signifie Le bas-ventre, & quelquefois l’estomac. » Dans la cinquième édition on ajouterait cette précision : « On prononce l’S et l’R. » On constate en effet que les noms restés proches du grec ou du latin par la forme et le sens ne furent pas touchés par cette réforme. Nous en avons un exemple éclairant avec les noms hâte et haste. Voyons-les pour conclure : Le premier, qui signifie « promptitude, rapidité », est issu du francique *haist, « violence, vivacité », et s’est d’abord écrit haste, mais, comme on le lisait dans la deuxième édition : « l’S ne se prononce point ». Le second, apparu dans la sixième édition et emprunté du latin hasta, « javelot », a conservé sa forme première parce qu’il appartient à une langue savante et parce qu’il est entré dans notre Dictionnaire presque un siècle après la réforme de 1740. C’est de lui qu’est issu hast, que l’on retrouve dans la locution arme d’hast, qui désigne une hampe portant un fer aigu, tranchant ou crochu, comme la lance et la pique. Mais le latin hasta est aussi à l’origine de formes populaires qui, elles, ont bien troqué leur s pour un accent circonflexe. En effet de hast, qui a vu son sens s’altérer et prendre celui de « broche », ont été tirés hâtier (écrit hastier dans les deux premières éditions), un grand chenet de cuisine portant plusieurs crochets superposés sur lesquels on place les broches pour cuire la viande, et hâteur (hasteur dans les deux premières éditions), qui désignait un officier des cuisines royales, dont l’emploi n’était pas d’accélérer le mouvement de ses subordonnés, mais d’avoir soin des viandes qui étaient à la broche et de faire qu’elles soient rôties à propos.