Dire, ne pas dire

« Coasser » et « croasser »

Le 1 octobre 2026

Bonheurs & surprises de la langue

La règle et l’usage veulent que l’on emploie le verbe coasser pour parler du cri des grenouilles et croasser pour celui des corbeaux, mais La Fontaine ne suit ni l’une ni l’autre. On lit ainsi dans « Les Deux Taureaux et une Grenouille » :

« Deux Taureaux combattaient à qui posséderait

Une Génisse avec l’empire.

Une Grenouille en soupirait.

Qu’avez-vous ? se mit à lui dire

Quelqu’un du peuple croassant »,

et dans « Le Soleil et les Grenouilles » :

« Aussitôt qu’il faisait un pas,

Ambassades croassantes

Allaient dans tous les États. »

 

Pourtant, comme Flaubert le notait dans Bouvard et Pécuchet, notre fabuliste « savait reconnaître un corbeau d’une grenouille ».

Mais il est vrai que de l’un à l’autre de ces verbes, tous deux tirés d’une racine onomatopéique, il n’y a qu’une lettre de différence. Coasser est emprunté du latin coaxare, lui-même formé à partir du grec koax, onomatopée créée par Aristophane dans Les Grenouilles, pour reproduire le cri de nos batraciens. Croasser est, quant à lui, dérivé de l’onomatopée kor-, kro- qui imite le cri du corbeau. La proximité de ces radicaux onomatopéiques peut conduire à des confusions et explique qu’il y a des langues dans lesquelles c’est le même verbe que l’on emploie pour croasser et coasser. Si l’allemand, comme le français, utilise deux verbes différents krächzen, « croasser », et quacken, « coasser », le grec ancien emploie krazein pour renvoyer aux cris de nos batraciens et de nos corvidés. Même phénomène avec l’anglais puisque à côté de to caw, « croasser », nous trouvons to croak, qui a le même sens, mais qui signifie aussi « coasser ».

Quant au latin, il use de crocire et de son fréquentatif crocitare pour « croasser ». S’agissant de coasser, à côté de coaxare vu plus haut, il emploie aussi un étrange blaterare, qui évoquait d’abord le cri du bélier et du chameau. Il ne s’agit pas ici d’une harmonie imitative, ce verbe signifiant d’abord « tenir des propos stupides ». Si on a aussi employé blaterare pour évoquer le cri des grenouilles, c’est en raison de son caractère lancinant et répétitif qu’on l’a associé à la stupidité. Notons qu’à tous ces animaux on pourrait adjoindre l’homme, puisque blaterare est à l’origine de déblatérer.

S’agissant de la manière dont ont été perçus ces croassements et ces coassements au cours de l’histoire, on constate une grande différence. Les corbeaux sont des charognards opportunistes et l’imaginaire les a souvent rattachés à la mort que, pensait-on parfois, ils annonçaient, voire provoquaient, par leurs cris. Les Grecs employaient d’ailleurs la locution eis korakas, proprement « aux corbeaux », pour maudire une personne en souhaitant que sa dépouille, privée de sépulture, fasse le repas de ces oiseaux. Rien d’aussi violent avec le coassement des grenouilles, mais celui-ci est resté fortement ancré dans l’imaginaire de l’Ancien Régime, qui voyait dans l’obligation faite aux paysans de battre les pièces d’eau voisinant avec la demeure de leur seigneur, pour que ce bruit ne l’empêche pas de dormir, un des symboles forts de l’oppression du peuple. Michelet a donné quelques exemples de cette obligation dans ses Origines du droit français cherchées dans les symboles et formules du droit universel. Voyons-les pour conclure :

« Il y avait à Roubaix, prés Lille, une seigneurie du prince de Soubise, où les vassaux étaient obligés de revenir à certain jour de l’année faire la moue, le visage tourné vers les fenêtres du château, et de battre les fossés pour empêcher le bruit des grenouilles […]

Devant le château du seigneur de Laxou, près Nanci, se trouvait un marais que les pauvres gens devaient battre la nuit des noces du seigneur, pour empêcher les grenouilles de coasser […]

Lorsque l’abbé de Luxeuil séjournait dans sa seigneurie, les paysans battaient l’étang en chantant : Pâ, pâ, renotte, pâ, veci Monsieur l’abbe que Dieu gâ (Paix, paix, grenouille, paix, il y a ici Monsieur l’abbé sur qui Dieu veille.) »