Dans ses Harmonies de la nature, Bernardin de Saint-Pierre présente un fruit que l’on ne trouve pas sous nos latitudes. Il écrit : « On croit reconnaître [dans les contrées boréales] le fruit du mûrier dans [la baie] blanche et pourpre du kloukva, qui rampe au pied des roches, au sein d’un feuillage du plus beau vert. » Mais le nom qu’il lui donne, kloukva, altération du russe klioukva, est en fait celui de la canneberge, plante qui, comme la mûre dont il parle, se plaît au voisinage des marais et tourbières. La baie qu’évoque Bernardin de Saint-Pierre est en réalité celle que nous appelons ordinairement « mûre polaire » ou « mûre arctique ». Nos amis anglais la nomment, d’une part, bakeapple, parce que son goût n’est pas sans rappeler celui des pommes cuites au four, et, d’autre part, cloudberry, proprement « baie des nuages », parce qu’elle croît en des lieux où les nuages sont si bas qu’elle semble s’y accrocher. Cette mûre, à la différence de celles que l’on voit dans nos régions, ne pousse pas en buisson : elle rampe sur le sol. C’est ce qui lui a valu son nom savant, dans la nomenclature latine, de chamaemorus, mot composé à l’aide du latin morus, « mûre », et de chamae, forme latinisée du grec khamai, « au sol, à terre », employé en composition pour désigner des êtres de petite taille. On retrouve cet élément sous la forme camé-, dans caméléon, « lion nain » et, proprement, « le lion qui dépasse à peine du sol ». Enfin, nos amis québécois l’appellent plaquebière. Dans ce nom, -bière n’est pas une francisation de l’anglais berry ou de l’allemand Beere, qui tous deux signifient « baie » : plaquebière est en effet une altération de « plat de bièvre », nom donné à cette baie parce que le castor, qui était encore appelé bièvre dans l’ouest de la France quand de nombreux habitants de cette région émigrèrent vers le Québec, en est très friand.
Voyons, pour conclure, le nom d’un autre aliment, dont la composition est quelque peu similaire. Il existe en Allemagne une variété de pain de seigle, qui fut d’abord fabriquée en Basse-Saxe, et que l’on appelle Pumpernickel. Une étymologie populaire explique ainsi l’origine de ce terme : Pumpernickel serait une mauvaise transcription d’un bon mot de Napoléon qui, après avoir goûté de ce pain et l’avoir trouvé fort mauvais, aurait dit qu’il était tout juste « bon pour Nickel », Nickel étant le nom du pur-sang arabe que lui avait offert le tsar de Russie en 1805. Hélas, cette étymologie est très certainement fausse : dans son Dictionnaire grammatical et critique du haut allemand, le philologue Johann Christoph Adelung (1732-1806) donne en effet une origine plus prosaïque de ce nom. Il rappelle qu’en haut allemand pumpern signifiait « péter », tandis que Nickel, variante de Nicolas, était un nom fréquemment attribué à un lutin, à un farfadet. Le pumpernickel aurait donc été un « lutin péteur », ou un « pet de lutin ». On a sans doute nommé ainsi ce pain en raison des flatulences que peut provoquer le seigle, mais on a préféré attribuer la responsabilité de ces dernières à un sympathique petit lutin.