Les noms décadence, déchéance, déclin, déchet sont, à un certain degré, des paronymes et ont en commun d’être formés à l’aide du préfixe latin de- qui indique un mouvement du haut vers le bas. Ces deux points expliquent qu’il y a entre ces mots une certaine proximité, mais aussi qu’il existe de l’un aux autres quelques nuances que nous allons essayer de cerner.
Dans son Dictionnaire critique de la langue française, paru en 1787, Féraud précise que le terme décadence ne s’emploie qu’au figuré. On ne doit donc pas dire « la décadence d’un palais » pour « la ruine d’un palais ». Il condamne, ce faisant, la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, dans laquelle on lit « Ce palais tombe en décadence » ou « s’en va en décadence », quand c’est « tombe en ruine » qu’il aurait fallu selon lui. Ce sens concret est néanmoins présent dans notre Dictionnaire jusqu’à la sixième édition, où apparaît cette mention : « Il n’est presque plus d’usage au propre », et disparaît définitivement à partir de la huitième édition.
Dans son ouvrage Synonymes français, l’abbé Roubaud fait, lui, le départ entre les noms décadence et déclin : « La décadence est l’état de ce qui va tombant ; le déclin, l’état de ce qui va baissant. La décadence amène la chute et la ruine ; le déclin mène à l’expiration et à la fin : la décadence des empires, le déclin de la vie. Si on dit : l’empire romain était en décadence, cela exprime qu’il se ruinait et tombait peu à peu, on le compare à un bâtiment qui s’écroule ; si l’on dit : l’empire romain était à son déclin, cela exprime qu’il approchait du terme de son existence ; on le compare à un corps organisé qui finit de vivre. » Cette fois, l’Académie confirme cette nuance de la première à la neuvième édition de son Dictionnaire, où la décadence est définie comme un « acheminement vers la ruine », et le déclin comme l’« état de ce qui penche vers sa fin, perd de sa force, de sa valeur ou de son éclat ». Ces notions furent mises en avant dans deux grands ouvrages du XVIIIe siècle : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734) de Montesquieu et The History of the decline an Fall of the Roman Empire (1776 à 1788) d’Edward Gibbon, titre qu’on traduit ordinairement par Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire Romain.
Du latin decadere, dont est tiré décadence, est aussi issu le verbe déchoir, d’où dérive le nom déchéance. En général, décadence s’applique à un corps social organisé ou à des activités artistiques, culturelles, tandis que déchéance s’applique à un individu. C’est aussi à cette famille qu’appartient le nom déchet, tiré, lui aussi, du verbe déchoir ; il a d’abord désigné la perte de substance, de valeur d’un corps, d’une chose, comme le vin des tonneaux (ce qu’on appelle parfois aussi la part des anges), puis ce qui tombe d’une matière qu’on travaille et, par extension, un résidu, un rebut. Enfin, de manière figurée, familière et péjorative, on l’emploie pour désigner une personne ayant sombré dans une profonde déchéance.
Notons pour conclure que l’on parle souvent de déclin pour s’alarmer de l’abaissement d’un État. Cet emploi est assez récent ; on employait jadis plus volontiers décadence. D’ailleurs, lors de la séance publique annuelle des cinq Académies, le 25 octobre 1901, Gabriel Hanotaux, délégué de l’Académie française, fut chargé de traiter cette vaste question : « La France est-elle en décadence ? »