Dire, ne pas dire

Néologismes & anglicismes

Healthy

Le 1 avril 2021

Néologismes & anglicismes

Mens sana in corpore sano, « un esprit sain dans un corps sain » : ainsi traduit-on l’idéal exprimé par l’adage latin de Juvénal. De l’adjectif sain a été tiré, il y a presque un millénaire, l’adverbe sainement. Son grand âge ne l’empêche pas de se bien porter mais, depuis quelque temps, on tend à le remplacer par le mot anglais healthy. L’emploi de ce tour est dommageable pour le français ; il l’est aussi pour l’anglais puisque ceux qui emploient cette forme confondent l’adjectif healthy, « sain », et l’adverbe healthily, « sainement ». Et s’il est vrai que, en français, une langue familière use de sain comme d’un adverbe, ce n’est que dans des tours elliptiques dans lesquels un groupe nominal est sous-entendu : ainsi, si l’on peut dire familièrement manger sain en lieu et place de manger sainement, c’est parce que c’est une ellipse de « manger des aliments sains ». En revanche, l’usage refuse « vivre sain » en lieu et place de vivre sainement.

on dit

on ne dit pas

Manger sainement, manger des produits sains

Ce mode de vie n’est pas très sain

Manger healthy


Ce mode de vie n’est pas très healthy

Medley

Le 1 avril 2021

Néologismes & anglicismes

Les langues de la cuisine et du spectacle se sont nourries l’une l’autre. La première a donné la farce et la saynète à la seconde, qui en échange lui a donné entremets. Les miscellanées, après avoir désigné (au singulier) un brouet grossier, sont devenues un recueil où l’on trouve diverses pièces scientifiques ou littéraires. Et, pour désigner un mélange de plats ou d’aliments divers, puis un spectacle formé d’un enchaînement de mélodies, de chansons ou d’air connus, on a parlé de pot-pourri. Nous avons là un terme suffisamment adéquat et déjà riche d’une longue histoire pour qu’il ne soit pas nécessaire de chercher à lui substituer l’anglais medley, qui tend à s’imposer aujourd’hui.

Gap pour Écart, différence

Le 4 mars 2021

Néologismes & anglicismes

Please, mind the gap between the train and the platform (« Attention à la marche en descendant du train »). À l’arrivée dans chaque nouvelle station, les usagers du métro sont bercés ou réveillés par cette ritournelle, qui enjoint aux touristes anglophones de prendre garde à l’espace qui sépare la rame dans laquelle ils se trouvent du quai sur lequel ils se préparent à poser le pied. Le nom anglais gap signifie en effet « écart, différence, intervalle, fossé ». S’il est raisonnable de veiller à la santé de ceux qui visitent notre pays, il l’est, dans d’autres circonstances, beaucoup moins d’employer ce nom en lieu et place des équivalents français notés plus haut.

on dit

on ne dit pas

Il y a une grosse différence, un fossé entre leurs deux points de vue

Le gouffre qui existe entre ses promesses et la réalité

Il y a un gap entre leurs deux points de vue


Le gap qui existe entre ses promesses et la réalité

Salary cap

Le 4 mars 2021

Néologismes & anglicismes

L’expression salary cap, qu’on commence à employer aujourd’hui, notamment dans le monde universitaire, pour désigner un salaire théoriquement indépassable, vient du monde du sport professionnel aux États-Unis. En effet, pour conserver dans les compétitions une certaine égalité de chances entre les diverses équipes et pour que « la glorieuse incertitude du sport » ne soit pas un vœu pieux ou une formule creuse, il a été décidé que la masse salariale servant à rétribuer les sportifs de chaque club serait limitée afin que les équipes disposant des plus hauts revenus ne puissent faire main basse sur les meilleurs joueurs. Il s’agissait donc d’imposer un montant maximal à cette masse salariale, un « plafonnement salarial », un « plafond salarial ». Ces expressions traduisent bien ce que dit salary cap, son équivalent d’outre-Atlantique ; il serait dommage de ne pas les utiliser.

Confort food

Le 4 février 2021

Néologismes & anglicismes

La France est connue pour la précision de sa langue, pour la beauté de ses paysages, mais aussi pour la richesse de sa cuisine. Ainsi, le 14 décembre 2020, lors de la séance de clôture de l’Académie des sciences morales et politiques, a été prononcé, à l’occasion du dixième anniversaire de l’inscription par l’UNESCO du Repas gastronomique des Français sur la liste du patrimoine immatériel de l’humanité, un discours intitulé « Un trait distinctif de la géographie culturelle de la France : la passion gastronomique ». Comment dès lors ne pas s’étonner et s’attrister en voyant que commence à se répandre dans notre langue l’expression comfort food pour désigner une cuisine généralement roborative et qui provoque un sentiment de réconfort. Le français a pourtant assez d’adjectifs à sa disposition pour évoquer cette nourriture : ravigotant et revigorant, fondus par la langue populaire dans la forme ravigorant ; ou roboratif, qui signifie proprement « qui rend fort comme un chêne, un rouvre », voire réconfortant

My…

Le 4 février 2021

Néologismes & anglicismes

Des syntagmes comme Mon ami et Cher ami sont synonymes puisque, en français comme dans d’autres langues, l’adjectif possessif peut avoir une valeur hypocoristique (on rappellera que cet adjectif est emprunté du grec hupokoristikos, « caressant, propre à atténuer », un dérivé du verbe korizesthai, « caresser, cajoler ».) On ne s’étonnera donc pas que la publicité use abondamment de ces possessifs et que les « mon » et les « votre » y abondent, ce qui permet, justement, de cajoler chaque client en lui laissant supposer qu’il est devenu un ami. Mais, comme souvent dans la publicité, tout s’use et ces possessifs commencent maintenant à sembler un peu désuets. Est-ce pour les moderniser que ce mon est de plus en plus remplacé aujourd’hui par l’anglais my, en particulier pour vanter, non plus les produits autrefois proposés à la vente, mais les entreprises qui les vendent, ce qui pourrait amener celui qui les achète à croire qu’il passe du statut de client à celui d’actionnaire ?

Muter

Le 7 janvier 2021

Néologismes & anglicismes

Il existe deux verbes muter en français ; le plus en usage, emprunté du latin mutare, « changer, modifier », est apparu au xve siècle et signifie que l’on affecte quelqu’un à un autre poste, à un autre service. Au xxe siècle, en devenant intransitif, il s’est aussi employé, en biologie, avec le sens de « subir une ou plusieurs mutations ». Le deuxième, plus rare, est apparu au xviiie siècle dans la langue de l’œnologie ; il s’emploie pour indiquer que l’on arrête la fermentation alcoolique d’un moût de raisin par l’addition de certaines substances. Il est dérivé de muet, cet adjectif pouvant en effet qualifier un vin fait avec un tel moût (on trouvait d’ailleurs aussi la forme muetter au xixe siècle). À ces deux verbes muter, on essaie aujourd’hui d’en ajouter un troisième qui aurait le sens de « mettre (son téléphone) en sourdine » et qui est d’ailleurs parfois en concurrence avec la locution verbale « mettre en mute (son téléphone) ». Ces formes, muter et en mute, tirées de l’anglais mute, qui vient, comme le français « muet », du latin mutus, ne sont pas nécessaires ; nous avons en effet déjà deux verbes muter et suffisamment de matériel linguistique pour dire que l’on rend son téléphone temporairement silencieux.

on dit

on ne dit pas

Couper le son de son téléphone ; mettre son téléphone sur « muet » ; mettre son téléphone en mode silencieux.

Muter son téléphone ; mettre son téléphone en mute

Upgrader

Le 7 janvier 2021

Néologismes & anglicismes

Upgrader est la francisation du verbe anglais to upgrade, dans lequel on reconnaît la préposition up, qui indique une élévation, et grade, tiré du latin gradus, « marche, degré » ; son sens varie légèrement en fonction du contexte, mais, dans tous les cas, ce verbe porte en lui l’idée d’une amélioration. Dans le monde du travail, en parlant d’une personne, il signifie « promouvoir », dans le monde du transport aérien, au sujet d’un passager, « surclasser » ; il en va de même dans l’hôtellerie pour indiquer que l’on attribue à un client une chambre d’une qualité supérieure à celle qu’il avait réservée. Enfin, s’agissant du matériel informatique, upgrader signifie « apporter des mises à jour pour le rendre plus performant ». C’est essentiellement dans ce dernier domaine que nous rencontrons l’anglicisme upgrader, mais le participe passé upgradé commence aussi à être employé pour parler d’êtres humains que la science rendrait plus performants. Il convient pourtant de noter que le français dispose d’assez de verbes ou de locutions verbales rendant compte de ce qu’exprime l’anglais to upgrade pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y recourir.

On dit

on ne dit pas

Améliorer les performances d’un ordinateur ; mettre à jour, mettre à niveau un ordinateur

L’homme augmenté

Upgrader un ordinateur


L’homme upgradé

Peut-être le gouvernement changera d’avis

Le 3 décembre 2020

Néologismes & anglicismes

Les anglicismes qui envahissent notre langue sont le plus souvent lexicaux : on remplace un mot ou une expression déjà existants par un équivalent anglais, et l’on dit ainsi checker pour « vérifier » ou step by step pour « pas à pas ». Mais il en est d’autres, heureusement plus rares, où c’est un trait de syntaxe qui passe dans notre langue. C’est le cas, avec l’adverbe peut-être en tête de phrase, du tour peut-être + sujet + verbe : Peut-être Pierre arrivera demain, calque de l’anglais Maybe (ou perhaps) Peter will arrive tomorrow. Ce tour est incorrect en français. On doit le remplacer par la forme peut-être que (Peut-être qu’il voudra visiter un musée) ou, mieux, par la construction peut-être + verbe + sujet pronominal (Peut-être voudriez-vous vous reposer un peu) ou peut-être + nom + verbe + reprise pronominale (Peut-être Juliette acceptera-t-elle volontiers cette proposition).

on dit

on ne dit pas

Peut-être le gouvernement modifiera-t-il sa position

Peut-être nous sommes-nous trompés

Peut-être le gouvernement modifiera sa position

Peut-être nous nous sommes trompés

Ze

Le 3 décembre 2020

Néologismes & anglicismes

Phonétiquement, la langue française compte seize voyelles, trois semi-consonnes et dix-sept consonnes. Dans ces dernières ne figure pas celle que la langue anglaise note par le digramme th. L’articuler correctement est donc d’une grande difficulté pour un Français, et des générations de collégiens et de lycéens ont souffert pour essayer, assez souvent sans résultat probant, de prononcer ce son comme le ferait un Anglais. Le problème est d’autant plus ennuyeux que ces deux lettres, th, notent deux sons. L’un, que l’on a dans thing « chose », est proche de la sifflante sourde [s]. L’autre s’entend dans l’article défini the, un des mots les plus fréquents de la langue de nos amis d’outre-Manche ; le phonème français se rapprochant le plus de ce dernier th est sans aucun doute la sifflante sonore [z]. Cela ne justifie pas pour autant la prolifération de publicités présentant tel ou tel produit comme ce qui se fait de mieux dans sa catégorie en l’auréolant du prestige du monde anglo-saxon avec cet étrange ersatz d’article, ze, que l’on fait suivre d’un mot français. Pourquoi ne pas utiliser simplement l’article défini le ou la (éventuellement renforcé par une majuscule publicitaire) pour exprimer cette idée de supériorité absolue : c’est le livre à lire, c’est La voiture par excellence ?

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