Dire, ne pas dire

Néologismes & anglicismes

Les french days

Le 1 juillet 2021

Néologismes & anglicismes

Quelle étrange formule, les french days, dont l’assemblage forme, en France, une manière d’oxymore. Formule d’autant plus étrange que cette opération vise à la promotion de productions françaises… Dans un poème des Châtiments, intitulé « Fable ou histoire », Victor Hugo nous conte l’histoire d’un singe qui revêt une peau de tigre et s’en va semer la mort dans son voisinage ; le poème se termine ainsi : « Un belluaire vint, le saisit dans ses bras / Déchira cette peau comme on déchire un linge, / Mit à nu ce vainqueur, et dit : Tu n’es qu’un singe ! » Peut-être pourrait-on dire à ces french days, en parodiant Hugo, qu’ils ne sont que des jours de soldes.

Pass sanitaire

Le 1 juillet 2021

Néologismes & anglicismes

Le nom pass est un anglicisme à proscrire. Il pourrait en français être remplacé par le mot féminin passe, qui peut désigner un permis de passage, un laissez-passer. On lit ainsi dans les Mémoires d’un touriste, de Stendhal (1838) : « Le sous-préfet […] m’a donné une passe pour l’extrême frontière » et dans Le Martyr calviniste, de Balzac (1841) : « Nul ne quitte la ville sans une passe de monsieur de Cypierre, fût-il, comme moi, membre des États. » Ce même nom désigne aussi un titre de circulation gratuit. Dans Passe-temps (1929), Paul Léautaud enviait les « grands auteurs, et riches, qui voyagent en première classe, et sans payer, grâce à des passes de chemin de fer qui leur sont données ». Au Québec, une passe désigne un titre de transport ou une carte d’abonnement.

Au sens de laissez-passer, la passe, d’emploi un peu désuet, pourrait avantageusement être remplacée par un masculin : le passe, abréviation de « passe-partout ». L’une comme l’autre de ces formes rendraient facilement le sens contenu aujourd’hui dans l’anglicisme pass, et ce, d’autant plus que le verbe to pass est emprunté du français passer ; à peu de frais, le pass sanitaire et le pass culture deviendraient ainsi la ou le passe sanitaire et la ou le passe culture.

Ça se fighte pour On peut en débattre

Le 3 juin 2021

Néologismes & anglicismes

Le verbe débattre est dérivé de battre et, à l’origine, le préfixe dé- y avait une valeur intensive. Au xie siècle, débattre signifiait donc « battre fortement » et ce n’est que deux siècles plus tard que ce verbe a pris les sens de débattre, discuter, auxquels on pourrait ajouter celui de disputer. Il est donc inutile de remplacer ces verbes par l’anglais to fight, dans l’étrange monstre linguistique ça se fighte, employé en lieu et place de « cela se discute, on peut en débattre ». On n’emploiera pas non plus il y a du fight pour signaler un débat virulent, voire une rixe.

Easy

Le 3 juin 2021

Néologismes & anglicismes

L’adjectif simple est apparu en français au début du xiie siècle, avec le sens « qui n’est pas compliqué », quelques décennies avant aisé, « qui se fait facilement », et trois siècles avant facile, « dont l’exécution, la réalisation n’offre pas d’obstacles ». Ces adjectifs, on le voit, sont profondément ancrés dans notre langue ; il est donc légitime de se demander pourquoi, depuis peu, de grandes entreprises ont choisi de remplacer l’un ou l’autre de ces adjectifs par la forme anglaise easy, mot emprunté de l’ancien français aisié, participe passé de l’ancien verbe aisier, « bien traiter, soigner ». S’il est bon que le français accueille des mots anglais qui furent autrefois empruntés du français et nous sont revenus avec une autre forme et un autre sens, comme ce fut le cas avec le célèbre couple bougette et budget, il est vain et inutile de remplacer des formes françaises par des formes anglaises, qui furent d’abord françaises, si leur sens n’a pas varié. Et n’oublions pas que dans « Easy (écrit Izi) by E.D.F. », le F final est censé signifier France…

Doer

Le 6 mai 2021

Néologismes & anglicismes

Le nom doer (prononcé doueur) est bien ancré en anglais ; il désigne une personne qui agit pour affronter un problème, et s’oppose au thinker, qui resterait, lui, au stade de la réflexion. Cette opposition entre ces deux attitudes est très ancienne ; ainsi, dans son Bellum Jugurthinum, Salluste loue Jugurtha de réussir à les concilier : Ac sane, quod difficillumum in primis est, et proelio strenuus erat et bonus consilio (« Et de fait, il réunissait les deux qualités les plus difficiles à concilier, la bravoure au combat et la sagesse au conseil »). Si le français n’a pas un substantif équivalent à doer, alors que « penseur » traduit fort bien thinker, il a à sa disposition de nombreuses formes verbales, comme « ceux qui agissent, qui font, qui réalisent, qui sont dans l’action », ou nominales, comme « hommes d’action ».

Running gag

Le 6 mai 2021

Néologismes & anglicismes

Molière use souvent du comique de répétition. Il n’est pour s’en convaincre que de songer au fameux « Que diable allait-il faire dans cette galère ? » des Fourberies de Scapin, ou au non moins célèbre « Le poumon, le poumon vous dis-je » du Malade imaginaire. Le procédé est universel et les humoristes de tous genres l’emploient. On peut penser au sparadrap du capitaine Haddock, dans L’Affaire Tournesol, comme au sketch du Croissant de Fernand Raynaud. Aussi n’est-il pas nécessaire de recourir à la locution anglaise running gag puisqu’on parle depuis longtemps d’effet comique récurrent voire de gag récurrent et, pour désigner cette forme de comique, de comique de répétition.

Healthy

Le 1 avril 2021

Néologismes & anglicismes

Mens sana in corpore sano, « un esprit sain dans un corps sain » : ainsi traduit-on l’idéal exprimé par l’adage latin de Juvénal. De l’adjectif sain a été tiré, il y a presque un millénaire, l’adverbe sainement. Son grand âge ne l’empêche pas de se bien porter mais, depuis quelque temps, on tend à le remplacer par le mot anglais healthy. L’emploi de ce tour est dommageable pour le français ; il l’est aussi pour l’anglais puisque ceux qui emploient cette forme confondent l’adjectif healthy, « sain », et l’adverbe healthily, « sainement ». Et s’il est vrai que, en français, une langue familière use de sain comme d’un adverbe, ce n’est que dans des tours elliptiques dans lesquels un groupe nominal est sous-entendu : ainsi, si l’on peut dire familièrement manger sain en lieu et place de manger sainement, c’est parce que c’est une ellipse de « manger des aliments sains ». En revanche, l’usage refuse « vivre sain » en lieu et place de vivre sainement.

on dit

on ne dit pas

Manger sainement, manger des produits sains

Ce mode de vie n’est pas très sain

Manger healthy


Ce mode de vie n’est pas très healthy

Medley

Le 1 avril 2021

Néologismes & anglicismes

Les langues de la cuisine et du spectacle se sont nourries l’une l’autre. La première a donné la farce et la saynète à la seconde, qui en échange lui a donné entremets. Les miscellanées, après avoir désigné (au singulier) un brouet grossier, sont devenues un recueil où l’on trouve diverses pièces scientifiques ou littéraires. Et, pour désigner un mélange de plats ou d’aliments divers, puis un spectacle formé d’un enchaînement de mélodies, de chansons ou d’air connus, on a parlé de pot-pourri. Nous avons là un terme suffisamment adéquat et déjà riche d’une longue histoire pour qu’il ne soit pas nécessaire de chercher à lui substituer l’anglais medley, qui tend à s’imposer aujourd’hui.

Gap pour Écart, différence

Le 4 mars 2021

Néologismes & anglicismes

Please, mind the gap between the train and the platform (« Attention à la marche en descendant du train »). À l’arrivée dans chaque nouvelle station, les usagers du métro sont bercés ou réveillés par cette ritournelle, qui enjoint aux touristes anglophones de prendre garde à l’espace qui sépare la rame dans laquelle ils se trouvent du quai sur lequel ils se préparent à poser le pied. Le nom anglais gap signifie en effet « écart, différence, intervalle, fossé ». S’il est raisonnable de veiller à la santé de ceux qui visitent notre pays, il l’est, dans d’autres circonstances, beaucoup moins d’employer ce nom en lieu et place des équivalents français notés plus haut.

on dit

on ne dit pas

Il y a une grosse différence, un fossé entre leurs deux points de vue

Le gouffre qui existe entre ses promesses et la réalité

Il y a un gap entre leurs deux points de vue


Le gap qui existe entre ses promesses et la réalité

Salary cap

Le 4 mars 2021

Néologismes & anglicismes

L’expression salary cap, qu’on commence à employer aujourd’hui, notamment dans le monde universitaire, pour désigner un salaire théoriquement indépassable, vient du monde du sport professionnel aux États-Unis. En effet, pour conserver dans les compétitions une certaine égalité de chances entre les diverses équipes et pour que « la glorieuse incertitude du sport » ne soit pas un vœu pieux ou une formule creuse, il a été décidé que la masse salariale servant à rétribuer les sportifs de chaque club serait limitée afin que les équipes disposant des plus hauts revenus ne puissent faire main basse sur les meilleurs joueurs. Il s’agissait donc d’imposer un montant maximal à cette masse salariale, un « plafonnement salarial », un « plafond salarial ». Ces expressions traduisent bien ce que dit salary cap, son équivalent d’outre-Atlantique ; il serait dommage de ne pas les utiliser.

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