Dire, ne pas dire

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Ambivalent, ambigu

Le 8 janvier 2026

Nuancier des mots

Ambivalent et ambigu sont proches par le sens et la forme, mais ils ne doivent pas être confondus. On retrouve chez l’un et l’autre le préfixe latin ambi, « tous les deux ». Ambivalent, qui est formé à l’aide du latin valens, participe présent de valere, « valoir », signifie donc « qui présente un double aspect ; qui peut avoir deux significations différentes ou même opposées ». On parlera ainsi du sens ambivalent du mot hôte. Mais ambivalent est surtout un terme appartenant au vocabulaire de la psychologie, qui s’est appliqué aux sentiments puis aux relations. Un sentiment ambivalent est un sentiment qui n’exclut pas son contraire. On pourra dire que Chimène a des sentiments ambivalents pour Rodrigue ou qu’un enfant éprouve des sensations ambivalentes à l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur, tiraillé qu’il est entre le soulagement de ne plus être seul et la nostalgie de son unicité.

Ambigu est emprunté, lui, du latin ambiguus, dérivé de ambigere, « pousser de part et d’autre », « mettre sur les plateaux de la balance », puis « laisser en suspens, douter », un verbe composé à l’aide de agere, « pousser ». Il y a donc dans cette forme une idée de flottement, d’incertitude, comme on le voit chez Ovide : dans Les Amours, le poète appelle les Centaures, qui sont à la fois hommes et chevaux, ambigui viri et, dans Les Métamorphoses, il appelle les loups-garous, qui sont tantôt hommes et tantôt loups, ambigui lupi. Le lexicologue latin Paul Festus glosait d’ailleurs ainsi ambiguum : est quod in ambas agi partes animo potest, « c’est ce qui peut être dirigé par l’esprit d’un côté ou d’un autre ». Avec ambivalent, la dualité est posée et claire, les différents éléments s’additionnent. Ambigu est moins transparent et dépend plus de l’interprétation de l’observateur ; les différents éléments se superposent mais au terme du travail d’interprétation, une fois l’ambiguïté levée, il devrait n’en rester qu’un seul. Notons cependant que l’adjectif ambigu, du fait qu’il implique un manque de clarté, peut facilement, dans certains contextes, se charger de connotations négatives, comme dans un regard ambigu ou un geste ambigu, ce qui n’est pas le cas avec ambivalent.

Précision, concision

Le 8 janvier 2026

Nuancier des mots

Les mots précision et précis, concision et concis, remontent au latin caedere, d’abord employé dans la langue rurale au sens de « tailler les arbres », puis, plus largement, « abattre en coupant », « tailler en pièces » et, enfin, « frapper à mort, massacrer ». De ce verbe sont tirés, indirectement, les noms de différents types de meurtres et de meurtriers, ainsi homicide, parricide, régicide ; il en est d’autres encore, liés à l’action de couper comme décision (l’action de trancher une question), excision (le fait d’ôter en coupant), incision (l’acte de couper dans), sans oublier bien sûr précision et concision. Littré explique ainsi la différence entre ces deux mots : « La concision diffère de la précision en ce qu’elle est plutôt la brièveté même du discours, que l’exactitude de sa signification. La précision au contraire consiste d’abord dans cette exactitude, la brièveté n’est plus qu’un moyen pour y arriver. »

On notera cependant que pour évoquer un ouvrage bref et didactique, écrit sur un sujet donné, aussi appelé abrégé, la langue a choisi précis (un précis d’astronomie, de grammaire), et non concis.

Revenons-en pour conclure à notre verbe caedere. C’est à lui que certains rattachent les noms César et césarienne. En latin en, effet, caesar désigne un « enfant tiré du sein de sa mère par incision ». Pline explique ainsi ce nom : a caeso matris utero, « parce que l’utérus de la mère a été incisé ». César pourrait donc devoir son nom à la césarienne qui lui aurait permis de venir au monde ; cette explication est cependant rejetée par Paul Festus, pour qui la gens des Jules aurait eu comme surnom César parce que l’un d’entre eux serait né avec une caesaries, « une chevelure longue et abondante ».

Vite, rapide, prompt

Le 8 janvier 2026

Nuancier des mots

Vite s’emploie essentiellement comme adverbe, même s’il se rencontre aussi parfois comme adjectif. De la 2e à la 8e édition du Dictionnaire de l’Académie française il était ainsi glosé : « Qui se meut, qui court avec vistesse », mais son emploi adjectival était circonscrit : « Il ne se dit que des animaux & de quelques choses inanimées. Cheval viste, fort viste. Il est viste comme le vent. Mouvement trop viste. Le poux fort viste. Un escrivain qui a la main fort viste. » Il se répand un peu plus largement aujourd’hui et cette extension se fait essentiellement par la langue du sport. On pourra dire ainsi que tel coureur est le plus vite de son équipe de relais pour indiquer que c’est lui le plus rapide. Cet emploi a été favorisé par des phrases où le verbe être n’avait pas au départ sa valeur de verbe d’état : on est passé de Il sera vite dans la maison (« il rentrera bientôt ») à Il est vite dans le dernier tour, (« il y est particulièrement rapide »). Notons que, dans certaines phrases, on peut hésiter sur la nature de vite et, selon qu’on a affaire à un adjectif ou à un adverbe, le sens de l’énoncé ne sera pas le même. Si l’on dit, par exemple, au sujet d’un coureur de haies, qu’il est vite sur la haie, et que vite est senti comme un adverbe, la phrase signifie qu’il arrive très rapidement devant celle-ci ; si vite est compris comme un adjectif, la phrase signifie alors qu’« il est rapide dans le franchissement de cette haie ».

Dans ce dernier emploi, vite a pour synonyme rapide mais non pas prompt. Pour bien saisir la différence de sens entre ces deux adjectifs, il peut être bon de se pencher sur leur étymologie : rapide remonte au latin rapere, « entraîner, emporter violemment » et, dans ses premiers emplois, il qualifiait surtout des cours d’eau, comme en témoigne la 4e édition du Dictionnaire de l’Académie française. On y lit : « Il se dit tant d’Un mouvement extrêmement vîte, que de tout ce qui se meut avec vîtesse. Le cours rapide d’un fleuve. Le vol rapide des aigles. Un mouvement très-rapide. Le Rhône est extrêmement rapide. Ce torrent est fort rapide. »

Prompt, lui, est emprunté du latin promptus, « mis au grand jour ; prêt, disponible », participe passé de promere, « tirer, retirer ; produire au jour », lui-même composé à partir de pro, « en avant, devant », et emere, « prendre, acheter ». Il y a donc bien dans l’étymologie de ce mot une idée d’anticipation, voire de préparation, qui n’est pas dans rapide. On doit donc se souvenir que même s’il est de nombreux cas où prompt et rapide sont synonymes, c’est prompt que l’on emploie pour signaler que dans l’esprit de celui qui parle, l’action se produit plus tôt qu’il n’est normal de l’attendre, comme si elle avait été prête à l’avance ou si elle était là pour marquer un retour à un état antérieur. C’est pourquoi on emploie en général prompt pour qualifier une action qui répond à une autre action, alors que rapide semble plus s’appliquer à des êtres ou à des choses dont la rapidité est une qualité essentielle. On pourra dire une réponse rapide ou prompte, mais on dira d’un coureur qu’il est rapide et non qu’il est prompt tandis qu’à une personne malade on souhaitera un prompt rétablissement. Les antonymes de ces adjectifs peuvent nous aider à mieux percevoir la nuance qu’il y a de l’un à l’autre puisque si celui de rapide est lent, celui de prompt est tardif.

« En pour » au lieu d’ « En échange, en retour, en remerciement »

Le 8 janvier 2026

Emplois fautifs

À l’article Contre de son Dictionnaire, Littré écrit : « Par contre est une locution dont plusieurs se servent, pour dire “en compensation, en revanche” [ …]. Cette locution, qui a été tout particulièrement critiquée par Voltaire et qui paraît provenir du langage commercial, peut se justifier grammaticalement, puisque la langue française admet, en certains cas, de doubles prépositions, de contre, d’après, etc. » L’usage a donné raison à Littré et l’on peut constater que la locution par contre, comme le signale l’Académie française dans la neuvième édition de son Dictionnaire, a été utilisée par d’excellents auteurs, de Stendhal à Montherlant, en passant par Anatole France, Henri de Régnier, Marcel Proust ou Jean Giraudoux.

Il n’en va pas de même pour une autre locution, que l’on commence à entendre parfois ici ou là, signifiant elle aussi « en compensation, en échange », la locution adverbiale en pour, que l’on rencontre dans des phrases comme Je lui ai donné un coup de main, en pour il m’a invité au restaurant. On veillera à remplacer ce tour par d’autres comme en échange, pour le remercier, etc.

Banger

Le 8 janvier 2026

Anglicismes, Néologismes & Mots voyageurs

Étrange mot que ce banger ; il appartient à un anglais populaire et peut désigner une saucisse, comme c’est le cas dans la locution banger and mash, « saucisse purée », un plat considéré comme typiquement britannique, mais aussi « un pétard » et, par extension, « de la musique rythmée » et, enfin, « une chose de grande qualité ». C’est ce dernier sens que l’on donne en français à ce mot, mais le plus souvent en l’employant comme adjectif. Il est banger ou c’est banger, dans lesquels on prononce [bæŋəʁ], commencent à s’entendre pour évoquer une personne ou une chose qui font beaucoup d’effet. La langue française a à sa disposition de nombreuses formes rendant cette idée. On pourrait ainsi songer, l’image du pétard contenue dans banger aidant, à la locution familière c’est de la bombe.

« Choquer » au sens de « Provoquer l’admiration, impressionner favorablement »

Le 8 janvier 2026

Anglicismes, Néologismes & Mots voyageurs

Le verbe choquer se rencontre dans des domaines spécialisés : en pathologie, il signifie « produire dans l’organisme et le psychisme une brusque perturbation », tandis, que dans la marine, choquer, c’est « diminuer la tension d’un cordage ».

Dans la langue courante, ce verbe a pour sens « heurter » mais aussi « produire une impression désagréable sur l’organe d’un sens » et, de là, « offenser, scandaliser ». Ces derniers sens sont chargés de connotations négatives fortes, profondément ancrées dans la langue ; aussi est-il préférable de ne pas ajouter à choquer une autre signification, de sens opposé, semblant venir de l’anglais des États-Unis, et entrée dans la langue française par le monde du sport, celle de « provoquer l’admiration, impressionner favorablement ». On évitera donc, pour ne pas risquer d’être mal compris, de dire ou d’écrire, par exemple, que le basketteur français Wembanyama choque les spectateurs du championnat des États-Unis de basket, quand on veut indiquer qu’il les stupéfie par son talent.

Vas-tu aller où nous irons ?

Le 8 janvier 2026

Expressions, Bonheurs & surprises

On se demande parfois dans lequel de nos trois groupes classer le verbe aller. Sa terminaison d’infinitif en -er et l’absence de -s à l’impératif singulier inciteraient à le ranger dans le premier groupe, mais ses formes d’indicatif et d’impératif présents vais, vas, va, vont et va (on attendrait des terminaisons en -e, -es, -e, -ent et -e) font qu’on le classe ordinairement dans le troisième groupe. Cela étant, plus que cette question d’appartenance, ce qui en fait un verbe unique en français, c’est sa conjugaison, qui a la particularité d’emprunter ses formes à trois radicaux différents : un radical en ir-, qui sert de base à l’indicatif futur et au conditionnel présent, issu du latin ire et auquel on peut rattacher de nombreux mots français ; un radical en va- ou en vo-, à partir duquel sont formées les 1re, 2e, 3e et 6e personnes de l’indicatif présent, ainsi que la 2e personne du singulier de l’impératif ; un radical en al-, duquel sont tirées toutes les autres formes. Le radical en -ir-, on le voit, est peu productif en ce qui concerne la conjugaison du verbe aller. Pour autant, le français est redevable d’une grande quantité de mots au verbe latin eo, is, ire, ivi, itum, dont est issu ce radical. Parmi ceux-ci, on trouve itinéraire (dérivé du latin iter, « voyage ; chemin »), mais aussi et surtout des termes empruntés à des dérivés de ire. Ainsi le nom ambition nous vient de ambire, un verbe composé à l’aide du préfixe amb-, « de part et d’autre », et qui signifie « aller autour, entourer quelqu’un pour le solliciter », d’où « briguer les honneurs ». Avec le préfixe ex-, « hors de », a été formé le verbe exire d’où vient la forme exit, « il sort », passée telle quelle en français dans les didascalies des pièces de théâtre et dans la langue familière pour mentionner un départ. Le nom exeat, proprement « qu’il sorte », a la même origine. Il désignait naguère la permission accordée par un évêque à un clerc d’aller exercer son ministère dans un autre diocèse que le sien, et il désigne aujourd’hui un document administratif nécessaire, dans certains cas, pour qu’un élève puisse quitter son établissement ou pour qu’un professeur puisse quitter son académie. La préposition sub, « sous », a servi à former subire, « aller sous », et, figurément, « se charger de, supporter, subir », employé en particulier dans des tours juridiques tels que poenam subire, « subir une peine ». Comme subire signifiait aussi « venir à l’esprit » et qu’on associe ordinairement la pensée à la rapidité, à la soudaineté, le participe passé de ce verbe, subitus, s’est chargé des sens de « subit, imprévu, soudain ». Perire, « s’en aller tout à fait, disparaître ; mourir », à l’origine de notre verbe périr, est, lui, construit à partir du préfixe intensif per-. « Mourir » est aussi le sens qu’a d’abord eu le français transir, qui est emprunté du latin transire, « aller au-delà », puis, en latin chrétien, « mourir ». On retrouve la mort dans le nom transi, une sculpture représentant, sur un tombeau, un défunt couché nu, à l’état de cadavre en décomposition ou de squelette. Le sème de la mort est encore présent dans obit, qui désigne à la fois le service religieux célébré à des dates déterminées pour le repos de l’âme d’un défunt, et les honoraires que l’on verse à un prêtre pour la célébration d’un enterrement. Ce nom est emprunté du latin obitus, « arrivée », puis « trépas », lui-même tiré de obire, « s’approcher de, atteindre », rencontré dans des expressions comme diem supremum obire, mortem obire, proprement « atteindre le jour suprême », « arriver à la mort ». De la préposition cum, « avec », le latin a tiré les préfixes com- et co- ; on retrouve le premier dans comitia, qui désigne l’endroit où le peuple se rassemble, « les comices », mais aussi dans comes, comitis, « compagnon de voyage ». Notons au passage que sous le Bas-Empire le comes gagna en importance et devint une personne attachée à la suite de l’empereur, puis, en passant du Bas-Empire au Moyen Âge, et du latin au français, notre comte. Co, le second préfixe tiré de cum, a servi à former le verbe coire, « aller ensemble, se joindre », d’où dérive coitus, « réunion ; accouplement », dont est issu le français coït. Cette liste des composés et dérivés du verbe ire n’est pas exhaustive, mais arrêtons-nous, pour conclure, sur le nom prétérit. Il était employé autrefois en français pour désigner le passé simple ; aujourd’hui, il désigne essentiellement une forme verbale de l’anglais qui peut, selon le contexte, être traduite en français par l’imparfait, le passé simple ou le passé composé. Il doit son nom à la locution latine praeteritum tempus, « temps passé », dans laquelle praeteritum est le participe passé de praeterire, « passer au-delà ».

Venons-en maintenant à notre second radical, va- ou vo-, qui est issu du latin vado, vadis, vadere, « marcher, s’avancer » : il porte en lui une idée de rapidité ou d’agressivité que l’on retrouve dans les formes qui en sont issues, comme evadere, « sortir de, s’échapper », à l’origine du français évasion, et invadere « se jeter sur, envahir », d’où est tiré invasion. La forme latine de ce verbe est restée dans les mémoires en grande partie grâce au Quo vadis ? de l’écrivain polonais Henryk Sienkiewicz et au vade retro me, Satana de l’évangile de saint Marc. Notons que vado et les formes françaises qui en sont issues, vais, vas, va et vont, sont des parents étymologiques du francique wad-, à l’origine, après quelques transformations phonétiques, de notre gué et de l’anglais to wade, « passer à gué » et « attaquer avec énergie ».

Voyons pour terminer le radical al- que l’on retrouve notamment dans l’infinitif. L’étymologie du verbe aller a longtemps fait l’objet de débats, mais, aujourd’hui, on s’accorde généralement à penser qu’il est issu du latin ambulare, « aller et venir, se promener, marcher », probablement par l’intermédiaire d’un commandement militaire Ambulate ! « En avant, marche ! », contracté en Al(l)ate ! De ce verbe dérivent des termes savants comme déambulation, ambulatoire, somnambule, noctambule ou funambule, mais aussi le nom ambulance, qui, avant d’être celui d’une voiture aménagée pour le transport d’un malade ou d’un blessé, était, comme on le lisait dans la 6e édition de notre Dictionnaire, celui d’une « sorte d’hôpital militaire qui suit une armée, ou un corps d’armée, pour en recueillir les malades et les blessés ». C’est aussi de ambulare que sont tirés, de manière un peu moins visible, les mots ambler et amble, qui font référence à l’allure d’un quadrupède avançant en levant en même temps les deux pieds du même côté. On notera que, pour évoquer cette allure, on emploie ordinairement l’expression aller l’amble, qui réunit deux formes remontant au même étymon. Ajoutons pour conclure que le radical -ul-, qui signale un déplacement et qui forme, avec la préposition amb(o)-, le verbe ambulare, est également présent, avec la préposition ex- cette fois, dans le latin exul, « banni, proscrit », à l’origine du français exil.