Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Utile, outil, ustensile

Le 3 mars 2022

Bonheurs & surprises

Les noms outil et ustensile sont liés, par l’étymologie et par le sens, à l’adjectif utile. Les étymologies de ces mots se croisent : à l’article Outil de son Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, Nicot écrit : « Semble qu’il vienne de Utilis, ou de Utensile. » Il n’a pas tort. Outil, que l’on trouve sous une douzaine de variantes orthographiques en ancien français, est issu du latin tardif usitilium, singulier de usitilia, forme altérée, sous l’influence de usare, « utiliser », de utensilia, qui désignait tout ce qui est nécessaire à nos besoins, les moyens d’existence, les provisions. C’est aussi de utensilia qu’est empruntée l’ancienne forme utensile, encore attestée au xviie siècle, avant d’être transformée, par rapprochement avec user et usage, en ustensile. Quant à utile, il s’est d’abord rencontré sous la forme « utle », comme le montre un sermon de saint Bernard où l’on peut lire : « Certes molt est plus utle en la bataille li haberz (le haubert) qui de fer est. »

Mais outil et ustensile ne désignent pas les mêmes objets, des textes du Moyen Âge le signalent déjà. Tandis que, dans ses Enseignements, Jean de Vignay parle des coustres des charrues, fourches et autres houstils semblables, Jean Boutiller explique dans sa Somme rural : « Utensiles sont nommez les hostils qui communement courent avant la maison et dont de jour en jour se faut necessairement aider, si comme bancs, scabelles, pots, poilles, tables, treteaux. » Il y a là un intéressant élément de distinction, puisque les ustensiles sont du domaine du foyer, de la maison (ustensiles de cuisine, ustensiles de couture) tandis que les outils sont plutôt du dehors, des champs ou de l’atelier de l’artisan (outils aratoires, outils de menuisier). La présentation d’ustensile dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie confirme ce fait : « Terme qui se dit proprement de toutes sortes de petits meubles servant au mesnage, & principalement de ceux qui servent à l’usage de la cuisine. Tout l’inventaire ne consistoit qu’en plusieurs petits ustensiles de cuisine. » Mais on y ajoute ce point aujourd’hui oublié : « Ustensile, se dit encore de tout ce que l’hoste est obligé de fournir au soldat qui loge chez luy; & dans ce sens il est collectif, & n’a d’usage qu’au singulier. Sous le nom d’ustensile, on comprend l’usage des ustanciles de cuisine, le feu, le sel & la chandelle. L’hoste n’est obligé de fournir que l’ustensile. ».

Dans ses Synonymes français, l’abbé Roubaud précise ces distinctions en comparant l’outil, l’instrument, l’engin et la machine : « L’outil est une invention utile, usuelle ; l’instrument, une invention adroite, ingénieûse. Si la chôse est plus compliquée, c’est une machine. L’engin (suivant l’étymologie) anonce une sorte de génie ; mais ce n’est pas un terme noble. On dit, les outils d’un Menuisier, d’un charron ; des instrumens, de Chirurgie, de Mathématiques ; la machine pneumatique, électrique. Le Luthier fait avec des outils, des instrumens de Musique. L’instrument est en lui-même un ouvrage supérieur à l’outil. »

Concluons avec un proverbe contenant le mot « outil », qui, au cours du temps, a changé de sens : Un mauvais ouvrier a toujours de mauvais outils. Aujourd’hui, on l’emploie pour indiquer que les outils sont à l’image de leur propriétaire et que le mauvais outil signale le mauvais ouvrier, mais à l’origine ce proverbe disait autre chose. On lit dans la première édition de notre Dictionnaire : « On dit proverbialement qu’Un meschant ouvrier ne sçauroit trouver de bons outils, & qu’un bon ouvrier se sert de toute sorte d’outils », ce qui signifiait que même avec de bons outils un ouvrier maladroit faisait toujours du mauvais travail, tandis qu’un bon ouvrier était toujours capable de faire du bon travail, quelle que soit la qualité des outils dont il disposait.

Juger sur la mine : de Jean à Jean

Le 3 février 2022

Bonheurs & surprises

Dans Les Vaches, Marcel Aymé nous conte l’histoire d’un cochon qui s’efforce de retrouver un troupeau mystérieusement disparu et probablement volé. Il échoue parce que son raisonnement, fondé sur le postulat selon lequel « les voleurs sont les gens les plus mal habillés », le conduit à soupçonner, à tort, des romanichels. C’est le canard qui confond les véritables coupables, bien qu’ayant un postulat de départ assez semblable à celui du cochon : il leur trouvait en effet « des têtes de voleurs ». Son exploit lui permet de clore solennellement l’enquête sur cette sentence sibylline : « Il faut toujours juger les gens sur la mine. Le tout est de ne pas se tromper. »

Pourtant, de saint Jean l’évangéliste à Jean de La Fontaine, c’est bien le contraire qui nous est enseigné. Nolite judicare secundum faciem (« Ne jugez pas sur l’apparence »), prône le premier (7-24), tandis que le second, dans Le Cochet, le Chat et le Souriceau, nous livre cette morale : « Garde-toi, tant que tu vivras, de juger les gens sur la mine. »

Faut-il dès lors condamner nos animaux détectives ? Peut-être pas si l’on en croit les avis, moins tranchés, de quelques dictionnaires. Les éditions précédentes de celui de l’Académie française nous disent qu’« on se trompe souvent à la mine » mais on trouve quelques lignes plus loin « il a la mine, toute la mine d’un pendard, d’un vaurien » ou « il porte bien la mine d’un fripon » (dans la 5e édition) ou encore « on connaît, on voit à sa mine que c’est un méchant sujet » (dans la 6e édition). Plus près de nous, au début du xxe siècle, l’héroïne de La Maternelle, de Léon Frapié, nous apprend qu’en son temps l’école n’allait pas contre ces préceptes : « Ce matin la normalienne a commenté une petite fable, La Renoncule et l’Œillet, d’où cette objurgation : “Il faut rechercher la bonne société, rejeter les promiscuités disgracieuses, juger les gens sur l’extérieur.” » Et juger autrui sur « l’extérieur », c’est aussi le juger sur son apparence vestimentaire, que l’on sait pouvoir être tout aussi trompeuse que la mine. Un autre évangéliste, saint Luc, nous invite ainsi à nous méfier des faux prophètes qui veniunt ad vos in vestimentis ovium, intrisecus sunt autem lupi rapaces (« qui viennent à vous avec des vêtements de brebis, mais sont au-dedans des loups ravisseurs ») (7,15). Rappelons aussi le proverbe qui nous apprend que « l’habit ne fait pas le moine », proverbe repris en latin par Shakespeare dans La Nuit des rois (acte I, scène v) : Lady, cucullus non facit monachum (« Madame, l’habit [ou, mieux, « la coule »] ne fait pas le moine »).

À l’habit, saint Anselme de Cantorbéry ajoute un autre élément dans son Carmen de contemptu mundi (« Poème sur le mépris du monde ») : Non tonsura facit monachum, non horrida vestis (« Ce n’est ni la tonsure ni le mauvais vêtement qui fait le moine »). Cette leçon ne s’applique pas qu’aux moines puisqu’un célèbre proverbe latin nous enseigne que barba non facit philosophum (« La barbe ne fait pas le philosophe ») et que le grammairien Aulu-Gelle écrit, lui, video barbam et pallium, philosophum nondum video (« Je vois la barbe et le manteau, mais je ne vois pas encore le philosophe »). Mais, comme cela arrive souvent avec les proverbes, l’enseignement qu’ils nous donnent est contredit, dans des termes aussi forts, par d’autres proverbes. Ceux que l’on vient de voir n’échappent pas à la règle : une sentence grecque nous apprend que heimat’anêr, « le vêtement fait l’homme », idée reprise par un adage latin de même sens, vestis virum reddit, mais aussi par Rabelais, en latin encore, qui écrit dans Le Tiers Livre : Qualis vestis erit, talia corda gerit (« Tel est le vêtement, tel est le cœur de celui qui le porte »). Le cochon n’avait peut-être pas entièrement tort…

L’Omnibus du langage

Le 3 février 2022

Bonheurs & surprises

Redresser l’usage en matière de langue est une tâche infinie commencée il y a bien longtemps. On peut citer, parmi ceux qui s’en chargèrent, Probus, au iiie siècle de notre ère ; un certain Ménudier, au xviie siècle ; MM. Noël et Chapsal, au xixe siècle ; Étienne Le Gal, au xxe siècle, et bien d’autres encore qui, tous, s’efforcèrent de combattre les mauvais usages et d’indiquer quels étaient les bons. Nous devons aujourd’hui ajouter à cette liste Prosper Barthélemy, auteur de L’Omnibus du langage, qui donna à son ouvrage, paru en 1830, un second titre évoquant les figures exterminatrices de films des années 1980 : Le Régulateur des locutions vicieuses, des mots détournés de leurs sens, des termes impropres, de toutes les fautes qui échappent à l’ignorance ou à l’inattention. Cet ouvrage est une mine. On y découvre, entre mille autres merveilles, la nuance existant entre entendre la raillerie, « railler avec esprit », et entendre raillerie, « ne pas s’offenser des moqueries dont on est l’objet », nuance encore présente dans la sixième édition de notre Dictionnaire et chez Littré, mais qui semble s’être perdue depuis. On y lit que de suite peut s’employer correctement au sens d’« avec ordre et méthode », mais qu’il est incorrect de lui donner celui de « tout de suite ». Si l’on sait qu’en anglais les noms de navires sont féminins, on ignorait, avant de lire ce livre, qu’il existait un cas semblable en français, puisque l’on devait dire la navire Argo. Ce point était noté dans les quatre premières éditions de notre Dictionnaire : « Il faut remarquer qu’encore que ce mot soit tousjours masculin, cependant il devient feminin, quand on parle du vaisseau des Argonautes, qu’on appelle La navire Argo. » Littré, lui, écrit à ce sujet : « Ce mot a été longtemps d’un genre incertain, tantôt masculin, tantôt féminin. » Malherbe l’a fait féminin dans Les Larmes de saint Pierre : « Car aux flots de la peur sa navire qui tremble, / Ne trouve point de port… » et Ménage pensait qu’en haute poésie la navire valait mieux que le navire. L’usage dominant a fini par tuer l’exception. C’est aussi ce qui est arrivé avec les formes concurrentes en perfection et à la perfection. Barthélemy condamne la seconde et ne veut que la première. Dans les sept premières éditions de son Dictionnaire, l’Académie française ne mentionnait qu’« en perfection » ; la huitième édition mettait ces deux locutions sur le même pied et l’actuelle édition note « on a dit aussi en perfection ». Certaines fautes semblent plus tenaces que d’autres : elles ont été signalées par Barthélemy et le furent encore presque deux siècles plus tard dans Dire, ne pas dire. C’est le cas, par exemple, de la confusion entre les locutions participer à et participer de (on doit dire : « La nature de l’homme participe de celle de la brute et de celle de Dieu » et « C’est participer au crime que de ne pas l’empêcher lorsqu’on le peut »).

Cet ouvrage donne cependant des raisons d’espérer. Il présente en effet comme courantes des fautes qui, sans doute grâce à l’école, ne se rencontrent plus aujourd’hui. Il écrit « sentir à bon ; à revoir, il faut dire sentir bon, au revoir ». Il condamne aussi venir meilleur pour « devenir meilleur », Je m’avais fié pour « Je m’étais fié », Je vous ai observé que pour « Je vous ai fait observer que », Je m’avais mis dans la tête pour « Je m’étais mis dans la tête », décesser pour « ne pas cesser », voix de centaure pour « voix de Stentor ».

Restons cependant vigilants puisqu’on lit que l’on doit dire Je vous salue tous et non Je vous salue à tous, tournure fautive qui, hélas, fait son retour depuis peu…

Bonne année

Le 6 janvier 2022

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Année est dérivé du nom an, comme journée l’est de jour ou soirée, de soir. On ne peut donc que se réjouir du fait que l’on souhaite une bonne année plutôt qu’un bon an, c’est-à-dire plutôt un contenu, une durée qu’une date. An est issu du latin annus qui avait deux sens, celui d’« année », que nous connaissons, mais aussi, le monde romain étant essentiellement agricole, celui de « produit de l’année, récolte ». C’est ce sens que l’on retrouve encore dans La Montagne, quand Jean Ferrat chante, évoquant la vie des paysans ardéchois, « une année bonne et l’autre non ». Cette importance accordée aux récoltes explique que de annus, le latin ait tiré le nom annona, « annone », c’est-à-dire la production de l’année puis l’approvisionnement en blé, dont dépendait la paix civile.

C’est aussi de annus qu’est tiré, par l’intermédiaire de ant(e) anu, le nom français « antan », proprement « (ce qui date) de l’année précédente », lui-même à l’origine, dans la langue de l’élevage, du nom antenais, qui désigne un animal d’un an (comme aujourd’hui le nom anglais yearling, « pur-sang âgé d’un an »).

De leur côté, l’anglais year et l’allemand Jahr tirent leur nom d’une racine indo-européenne, jor-, qui pouvait désigner les années, mais aussi et surtout les saisons, appréhendées essentiellement par leur caractère cyclique. Cette racine est à l’origine du grec hôra, auquel nous devons, par l’intermédiaire du latin hora, le nom « heure ». Mais ce mot a d’abord désigné toute période de temps revenant régulièrement, les années, certes, mais aussi les saisons, les mois, les jours et les heures. Ce furent surtout les saisons qui intéressèrent les peuples de l’Antiquité, peuples essentiellement de cultivateurs et d’éleveurs. Dans la mythologie grecque, les Hôrai, que nous appelons improprement « les Heures », sont les filles de Zeus et de Thémis qui accompagnent les dieux et sont au nombre de trois puisque, aux temps archaïques, les Grecs ne comptaient que trois saisons, printemps, été et hiver. On invoquait surtout les deux premières, considérées comme les déesses de la vie et de la croissance.

À ces sens s’ajoutait celui de « moment favorable, propice » et, le cours de la vie des êtres humains étant traditionnellement comparé au déroulement d’une année, ce même nom désignait aussi la jeunesse, puisqu’elle est considérée comme le plus bel âge, celui qui est gros de toutes les promesses de récoltes à venir.

Concluons en rappelant que si heure vient du grec hôra et heur du latin augurium, ces deux termes ont été souvent confondus tant était forte la croyance que le bonheur d’une vie dépendait de l’heure de la naissance et que donc naître à la bonne heure était une promesse de nombreuses bonnes années.

Étonnants numéraux ordinaux

Le 6 janvier 2022

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Les adjectifs numéraux ordinaux occupent une place à part dans notre langue car jusqu’à dix, ils existent tous sous une double, voire une triple forme : la plus courante, en -ième (à l’exception notable de premier), formée à partir des numéraux cardinaux, est utilisée pour les classements et, à partir de cinq, pour les fractions. Une autre forme, plus ancienne, est issue du latin et on la rencontre essentiellement dans les langues de l’escrime, de la musique et de la liturgie. C’est ainsi que le français distingue premier de prime, son synonyme plus littéraire qui se rencontre, comme adjectif, dans les locutions « prime enfance » ou « prime abord », mais qui existe aussi comme nom pour désigner la première position de la main en escrime et la première des heures canoniales. Unième, sans existence autonome, ne se rencontre qu’en composition : vingt et unième, cent unième, etc.

Deuxième et second ont fait couler beaucoup d’encre. Longtemps, second a été la forme la plus courante, et certains grammairiens souhaitaient réserver l’usage de deuxième aux cas où la série comprenait plus de deux éléments. Mais Littré contestait déjà cette distinction qui ne s’est jamais imposée dans l’usage, même chez les meilleurs auteurs. L’unique différence d’emploi effective entre deuxième et second est que second appartient aujourd’hui à la langue soignée, et que seul deuxième entre dans la formation des ordinaux complexes (vingt-deuxième, trente-deuxième, etc.). Notons aussi qu’en mathématiques, lorsqu’on parle de fractions, ces deux termes sont supplantés par demi.

À côté de troisième, on trouve tierce, pour l’escrime, la musique, les heures canoniales et certains jeux de cartes, mais aussi tiers, employé comme nom en mathématiques et comme adjectif dans des locutions comme tiers-monde, tiers-état. On observe le même phénomène avec quatrième, concurrencé par quarte, en escrime, en musique, pour les heures canoniales et les jeux de cartes où il désigne une suite (pour quatre cartes identiques, c’est « carré » qu’on emploie), et par quart, en mathématiques mais aussi en médecine où il est adjectif dans la fameuse fièvre quarte, « qui revient tous les quatre jours ».

Quinte, sixte et octave se rencontrent eux aussi en musique, en escrime et dans la liturgie. Ces ordinaux, c’est un héritage du latin, étaient également utilisés pour indiquer le rang de tel ou tel dans une dynastie, et pouvaient aussi devenir prénoms. Nous en avons des exemples avec Charles Quint, Septime Sévère et Octave (rappelons au passage que Pompée, « Pompeius » en latin, signifie proprement « né le cinquième », ce mot étant tiré de l’osque pompe, « cinq »). Dans cette série se rencontre une forme plus rare, sixte, qui eut la particularité d’être suivie d’un autre ordinal pour former le nom du pape qui régna de 1585 à 1590, Sixte Quint.

La répartition des emplois entre les diverses formes que peuvent prendre les ordinaux perd sa belle ordonnance à partir de sept : en effet, si l’on parle de septime en escrime, c’est septième que l’on emploie en musique, tandis que c’est la seule forme octave que l’on retrouve dans ces deux domaines. None est une heure canoniale, mais, au pluriel, on emploie aussi ce mot pour désigner le jour qui, dans le calendrier romain, était le neuvième avant les ides. Enfin, à côté de dixième, on trouve décime, qui désignait, sous l’Ancien Régime, la dixième partie du franc et un impôt royal équivalant à la dixième partie des revenus du clergé. Puisque l’on parle du clergé, on n’oubliera pas que la dîme, nom issu du latin decima (pars), « dixième (partie) », désignait, en droit féodal, un prélèvement, en principe d’un dixième, mais en réalité de taux variable, opéré sur les récoltes au profit de l’Église et des pauvres.

Au-delà du nombre dix, par un procédé d’analogie, toutes les formes dans tous les cas, sont en -ième. On ne note qu’une exception notable et durable, que l’on doit à un décret de la Convention, en date du 24 août 1793, énonçant que « le décime sera divisé en dix parties ; chacune de ces parties portera le nom de centime ».

La montre des cordonniers

Le 2 décembre 2021

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Dans la première partie de L’Éducation sentimentale, Flaubert parle de « la montre des cordonniers » ; il ne désigne pas, ce faisant, un appareil portatif indiquant l’heure dont disposeraient ces artisans, mais leurs étals. Dans la même page, la « montre des cordonniers » voisine d’ailleurs avec « les boutiques » et « l’éventaire des marchandes ».

On retrouve un sens assez proche de ce déverbal de montrer dans des expressions comme faire montre de, « faire preuve de » et, péjorativement, « faire étalage de » (encore un terme pris à la langue du commerce), ou être pour la montre et rien que de la montre employées pour dénoncer qui parade beaucoup et agit peu. Au sens précis d’« étal », en revanche, montre est aujourd’hui désuet. Il n’en va pas de même pour son équivalent italien, mostra, qui a encore, à côté des sens d’« exposition » et de « parade », celui de « vitrine ». Autre intérêt du substantif italien, la présence du « s », disparu en français, qui nous rappelle que montre et monstre ont une même étymologie.

Monstre est en effet emprunté du latin monstrum que le grammairien latin Pompeius Festus, dans son De verborum significatione (« Le Sens des mots »), au iiie siècle de notre ère, expliquait ainsi : a monendo dictum est […] quod monstret futurum et moneat voluntatem deorum (« il tire son nom de monere [avertir] parce qu’il annonce ce qui va se passer et avertit de la volonté des dieux »). Dans la langue religieuse, ce monstrum par lequel se manifeste la volonté divine apparaît le plus souvent sous la forme d’un être surnaturel : monstra dicuntur naturae modum egredentia, ut serpens cum pedibus, avis cum quattuor alis, homo duobus capitibus (« on appelle monstres des êtres qui outrepassent les lois de la nature, comme un serpent avec des pattes, un oiseau avec quatre ailes, un homme à deux têtes »).

Le verbe monstrare, dérivé de monstrum, a d’abord eu, dans la langue augurale, la même signification que monere, celle d’« avertir », mais, contrairement à ce dernier, il l’a rapidement perdue pour ne garder que celle d’« indiquer, montrer ».

Ce dernier sens nous invite à revenir à nos montres… Le sens ancien de montre, dont nous avons précédemment parlé, a disparu au profit de celui d’appareil portatif indiquant l’heure. Le nom montre a d’ailleurs suivi un chemin assez proche de celui qu’emprunta jadis son cousin le pendule ; ce dernier est en effet la réduction de l’expression « horloge à pendule », le pendule étant ce qui donne le mouvement à cet appareil. Par attraction, pendule, en ce sens, a changé de genre pour prendre celui d’horloge. Montre, lui, s’est d’abord rencontré dans l’expression montre d’une horloge, pour en désigner le cadran, qui « montrait l’heure », avant de se rencontrer seul pour désigner ce que la sixième édition du Dictionnaire de lAcadémie française définissait comme une « petite horloge qui se porte ordinairement dans une poche destinée à cet usage ».

Concluons en rappelant à quel point notre langue peut être subtile, qui distingue, d’un côté, le porte-montre, coussinet plat et enjolivé contre lequel on suspend une montre, ou petit meuble, en forme de pendule, où l’on peut placer une montre de manière que le cadran seul paraisse, et, d’un autre côté, le porte-montres, petite armoire vitrée où les horlogers exposent des montres, une montre pour les montres en quelque sorte…

Un joli Noël

Le 2 décembre 2021

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Le nom Noël est issu de l’adjectif latin natalis, tiré de l’expression natalis dies, « jour de naissance ». Le fait que, dans une locution latine composée d’un adjectif et d’un nom, c’est de l’adjectif que soit tiré le nom français ne doit pas nous étonner : nous savons que foie vient de l’adjectif ficatum, « (foie) farci avec des figues », hermine, de armenius, « (rat) d’Arménie », bronze, de brundisium, « (airain) de Brindisi ».

Noël, natalis dies, fait bien sûr référence à la date supposée de la naissance du Christ. C’est une singularité dans le latin chrétien ; en effet, quand il s’agissait de saints, natalis dies ne désignait pas le jour de leur naissance, mais celui de leur mort terrestre, considéré comme celui de leur naissance à la vie éternelle.

D’un pays à l’autre, cette fête n’est pas désignée de la même manière. Nos amis anglais disent Christmas, proprement « célébration du Christ », et chez eux Noël semble être la fête par excellence, puisque Christmas comes but once a year est l’équivalent de notre proverbe « Ce n’est pas tous les jours dimanche ». L’allemand dit Weihnacht, « nuit consacrée », et notre « Noël au balcon, Pâques au tison » se transforme en Weihnacht im Klee, Ostern im Schnee, proprement « Noël au trèfle, Pâques à la neige ». Notons aussi que, si en France c’est souvent une dinde qui fait les frais des agapes liées à cette fête, de l’autre côté du Rhin c’est die Weihnachtgans, « l’oie de Noël », qui est sacrifiée. L’espagnol dit navidad, « nativité, naissance », mais la forme de pluriel pascuas, proprement « les pâques », désigne aussi le temps compris entre Noël et l’Épiphanie.

Le temps de Noël était, au Moyen Âge, une période de paix et de réconciliation : on parlait aussi de la trêve (ou de la paix) de Dieu. Celle-ci s’observa encore dans certaines tranchées pendant la Première Guerre mondiale. Elle avait cependant, depuis le début de la Troisième République, partiellement perdu son caractère religieux et, parallèlement à cette trêve de Dieu, existait déjà celle des confiseurs. L’académicien Albert de Broglie a expliqué l’apparition de cette locution : « On convint de laisser écouler le mois de décembre [1874] pour ne pas troubler par nos débats la reprise d’affaires commerciales qui, à Paris et dans les grandes villes, précède toujours le jour de l’an. On rit un peu de cet armistice, les mauvais plaisants l’appelèrent la trêve des confiseurs. »

Oublions, à l’occasion de cette trêve, notre lutte contre les anglicismes de mauvais aloi et voyons comment Noël rapproche le français et l’anglais. Celui-ci nous a emprunté noel, pour désigner le temps de Noël ou un chant de Noël, mot qui existe aussi sous une forme archaïque et plus anglicisée nowel. Il est un autre nom, qui fit, après un voyage déjà long, halte chez nous avant de traverser la Manche : le grec khoraulês (dans lequel on reconnaît khoros, « chœur », et aulos, « flûte ») désigne un joueur de flûte qui accompagne un chœur de danse. Martial emprunta le mot et en fit choraulês, que Suétone latinisa en choraula dans son Néron. La langue populaire simplifia cette forme en corolla, puis l’ancien français en carole, qui désignait une ronde populaire accompagnée de chants. Avançons encore un peu dans le temps et vers l’ouest. La carole, en traversant la Manche, perdit son e final pour désigner des chants de Noël, les fameux Christmas carols.

Notons enfin qu’en Angleterre la période de Noël est parfois appelée yuletide, forme tirée de l’ancien scandinave jöl, aussi à l’origine de jul, « Noël » en suédois et en norvégien, mais qui, autrefois, désignait les fêtes païennes de la lumière organisées quand les jours commençaient à rallonger. Ces fêtes anciennes célébraient, nous dit Littré, le tour que fait le soleil retournant sur ses pas au solstice d’hiver, et cette idée de retour explique que ce mot soit à l’origine de l’anglais wheel, « roue ». Mais c’est aussi de cette forme jöl qu’ont été tirés l’ancien français se jolivier, « faire la fête », et – d’abord avec le sens de « festif » et sous la forme « jolif » – notre adjectif joli.

Ces lettres qui font le pont

Le 4 novembre 2021

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Qu’on ne se méprenne pas, il ne s’agit pas de lettres qui cesseraient de travailler durant les jours ouvrés séparant deux jours fériés, mais, au contraire, de lettres qui, pour nous aider à prononcer tel ou tel mot, viennent s’intercaler entre un élément terminé par une voyelle et un suffixe commençant, lui aussi, par une voyelle. Elles permettent alors d’éviter un hiatus. Ainsi, le suffixe -ain, employé pour former des gentilés, comme dans Maroc/Marocain, peut, grâce à une consonne [t], dite « de transition », être utilisé pour former aussi les noms des habitants de la Samarie (les Samaritains) ou de Brou (les Broutains). Le suffixe peut être autre, et la consonne de transition peut bien sûr avoir d’autres timbres : [d] dans Spa/Spadois, [l] dans Congo/Congolais ; [n] dans Java/Javanais… Ce pont entre un radical et un suffixe peut également servir à former des adjectifs à partir de noms communs, comme souriquois, néologisme forgé à partir de souris par La Fontaine dans Le Combat des rats et des belettes :

« Mais la perte la plus grande
Tomba presque en tous endroits
Sur le peuple souriquois. »

Dans un environnement consonantique, ce rôle de pont est joué par une voyelle : [i] dans calorifère, [a] dans hexadécimal ou [o] dans anglo-saxon. Cette lettre, d’origine non étymologique et qui contribue à faciliter l’articulation d’un mot, est aussi appelée épenthèse, un nom emprunté du grec epenthesis, « intercalation d’une lettre », lui-même composé à l’aide de epi, « sur », et tithenai, « poser ». Elle se trouve, on l’a vu, à la jonction de deux éléments distincts, mais on la rencontre parfois aussi à l’intérieur de certains mots. Ainsi du néerlandais bolwerc, « bastion », on a tiré, après ajout d’un e épenthétique, « boulevard », à l’arabe t’bib, « médecin », on doit, après l’adjonction de ou, la forme populaire toubib.

La présence de certaines lettres épenthétiques s’explique essentiellement par l’histoire de la langue. L’accusatif latin cinerem est à l’origine de « cendre » : le [d], que l’on ne trouve pas dans des mots savants tirés de ce nom, comme incinérer, a été ajouté après que le premier e de cinerem, non accentué, a disparu, mettant en contact les lettres de n à r. Le passage de l’une à l’autre était difficile car elles sont, phonétiquement, fort différentes. C’est pourquoi l’usage a spontanément lié ce n, dentale nasale sonore, et ce r, consonne liquide, à l’aide d’une consonne d’appui d, elle aussi dentale sonore. Nous ne pouvons qu’être admiratifs du sentiment linguistique très sûr du parler populaire, puisque dans un autre environnement phonétique, c’est une autre consonne qui a été ajoutée : dans cameram, après la chute du e, l’usage a fait suivre le m, nasale labiale sonore, d’une autre labiale sonore, b, ce qui donnait une suite mbr, de prononciation beaucoup plus aisée que mr. Ce [b], nous en avons conservé une trace dans « chambre », ou « chambrière », mais il n’est ni dans « caméra » ni dans « camériste ».

Quelle tristesse alors de constater que ces phonèmes, pourtant si utiles, sont parfois appelés des sons parasites et qu’au sujet de l’un d’entre eux, Littré écrivait : « L’Académie devrait supprimer le p de dompter, lettre qui ne se prononce pas, qui n’est pas étymologique, et qui provient d’une vicieuse tendance qu’avait le Moyen Âge à mettre un p après une m ou une n ; d’où temptation, qui est resté en anglais. » Cette « vicieuse tendance » n’est pourtant que le phénomène que nous venons de voir : le p de dompter est une consonne d’appui. La forme latine à l’origine de ce verbe était domitare, mais le i, non accentué, a vite cessé d’être prononcé, ce qui fait que m et t ont été en contact. Pour en faciliter l’enchaînement, la langue a ajouté un p, consonne labiale sourde, qui pouvait idéalement être un pont entre une labiale sonore, m, et une dentale sourde, t. Une fois encore, les locuteurs ordinaires, sans rien connaître des règles de la phonétique, avaient trouvé le phonème le mieux adapté pour faciliter, en un temps où toutes les lettres écrites étaient articulées, la prononciation de ce verbe.

Le nombre écrase le genre

Le 4 novembre 2021

Bonheurs & surprises

Les catégories grammaticales du nombre, le singulier et le pluriel, nous semblent naturelles et paraissent rendre parfaitement compte de l’état du monde. Ce n’est pourtant pas entièrement exact. D’abord parce qu’il existe d’autres langues où il y a plus que deux nombres : le grec ancien, l’hébreu et le sanscrit connaissent aussi le duel, qui survit à l’état de trace en latin avec les formes ambo, duo et octo (« les deux », « deux », « huit [deux fois quatre] ») marqué par la désinence finale en o long, mais aussi en anglais et en allemand avec both et beide, mais aussi en italien avec le braccia, « les (deux) bras », le soppracciglia, « les (deux) sourcils », ou le labbra, « les (deux) lèvres ». De plus, notre langue, comme beaucoup d’autres, possède également des noms singuliers collectifs, comme, pour les équivalents du duel, paire et couple, et, pour le pluriel indéterminé, quantité, nombre, masse, etc. Ces derniers sont d’ailleurs source d’interrogations quant à l’accord du verbe qui suit. Bouvard et Pécuchet en avaient fait la réflexion, qui se demandaient si on doit dire « une troupe de voleurs survint ou survinrent ». Ce n’est pas tout, le genre des noms, on le sait, est arbitraire en synchronie. Au singulier, l’article, quand il n’est pas élidé, nous renseigne sur ce genre : un homme, masculin ; une femme, la femme, féminin. Mais cette distinction n’existe plus au pluriel, où la marque du nombre écrase celle du genre (l’allemand connaît le même problème quand d’autres langues, comme l’italien ou l’espagnol l’ignorent) : des hommes, des femmes, les hommes, les femmes. Mais, dira-t-on peut-être, le genre de ces mots est connu ; certes, mais il en est dont le genre semble parfois incertain parce qu’on ne les rencontre guère qu’au pluriel : ainsi, dans « la route est bloquée par les congères » ou encore, chez Maupassant, « les chants des glaires dans les larynx », le pluriel cache le genre féminin de congère et de glaire.

Le problème se complique quand l’article se contracte avec la préposition à. On peut avoir une sauce à la moutarde ou au vin blanc, une soupe aux orties ou aux choux, ce qui fait que dans trois combinaisons sur quatre, c’est « au(x) » que l’on entend. C’est pour cette raison que, en cas d’hésitation, quand un nom sera précédé de l’article « au(x) », on sera facilement amené à penser qu’il s’agit d’un masculin. On le voit avec la sauce aux câpres, que nombre de gastronomes supposent être faite à l’aide de délicieux câpres, quand de délicieuses câpres en sont l’ingrédient principal, le nom du fruit du câprier étant, comme celui du pommier ou du poirier, féminin. Se rattacher à un hyperonyme ne nous aide guère : colchique est un nom de fleur, ellébore un nom de plante, fleur et plante sont des noms féminins ce qui n’empêche pas colchique et ellébore d’être des masculins ; l’araire est une charrue, mais son nom est bel et bien masculin. Le nom trille a beau rimer avec quille, aiguille, goupille ou fille, il est masculin. On rapproche du nom scorpion le nom scolopendre, et ce n’est pas sans raison puisque tous deux sont des arthropodes venimeux dont les noms commencent par sco- ; mais on arrêtera là le parallèle et on se souviendra que si l’on dit un scorpion, c’est une scolopendre que l’on doit dire.

De plus, comme le pluriel, l’élision cache le genre. Qu’en est-il de l’asphodèle, que dans Booz endormi, Victor Hugo fait rimer avec solennelle ? Voilà un nom qui semble bien féminin, et nous sommes d’autant plus portés à le croire aujourd’hui que nous n’avons plus, pour nous détromper, le secours de cet exemple que l’on pouvait lire dans les 6e et 7e éditions de notre Dictionnaire : « [La plante] qui croît naturellement dans le midi de la France, et qu’on nomme Asphodèle rameux, a des racines charnues et nourrissantes… »

Qui entend l’akène, l’alvéole, l’ambre, l’albâtre, l’antidote, l’astragale, l’ocelle ou l’haltère et l’italique peut ne pas savoir qu’il s’agit de noms masculins, de même que l’on ignore parfois qu’alcôve, anagramme, ébène, écritoire ou épitaphe sont des féminins.

Il en est enfin que l’on croise essentiellement comme complément de nom sans déterminant. C’est le cas de jute, que l’on rencontre le plus souvent dans toile de jute, lequel est souvent considéré, par contamination avec toile, comme un nom féminin, alors que c’est « du jute » que l’on doit dire.

Dans la paroisse de mon voisin, les écologistes mangent des sandwichs

Le 7 octobre 2021

Bonheurs & surprises

La chose n’est pas évidente au premier abord, mais les quatre noms contenus dans cette phrase ont une origine commune. Voyons d’abord sandwich. L’histoire est connue : John Montagu, comte de Sandwich, adorait les cartes, mais l’obligation de se nourrir l’obligeait trop souvent à quitter la table de jeu, ce qui l’ennuyait beaucoup. Le problème fut résolu quand un domestique lui apporta de la viande froide entre deux tranches de pain. On donna à ce mets le nom du comte : le sandwich était né. Sandwich, le comté de John Montaigu, s’écrivait Sandwic au xe siècle, nom composé à l’aide de sand, « sable », et wic, « port, anse » mais aussi « village ». La terminaison -wic ou -wich, qu’on retrouve dans de nombreux toponymes, comme Norwich ou Greenwich, est tirée d’une racine indo-européenne weik/woik, qui désignait l’unité sociale juste supérieure à la maison.

Cette racine est également à l’origine du gaulois vix, proprement « village », qui est aujourd’hui encore le nom d’une commune de Côte-d’Or où fut découvert, dans la tombe d’une princesse celte, un cratère d’une très grande valeur, mais aussi du latin vicus, qui désignait un village, un bourg, un quartier. Plusieurs villages portent la trace de cette origine latine, tels Vic-sous-Thil ou Vic-sur-Aisne. C’est aussi à l’aide de ce nom latin qu’a été formé Longwy, « le village allongé ». De vicus, le latin a tiré l’adjectif vicinus, qui qualifie des personnes appartenant au même village, au même quartier et qui habitent donc à proximité. C’est à ce vicinus que nous devons notre adjectif « vicinal » mais aussi le nom et adjectif « voisin ».

Passons maintenant aux écologistes. La forme grecque la plus connue, venant de la racine indo-européenne citée plus haut, est oikos, désignant une maison, un domaine. Les Grecs, peuple essentiellement composé d’agriculteurs, réfléchirent à une manière raisonnée de mettre ces domaines en valeur et en tirèrent une science, oikonomia, à l’origine de notre « économie ». Xénophon lui consacra un ouvrage, Oikonomikos, « L’Économique », c’est -à-dire « l’art d’administrer un domaine ». De ce texte, nous avons une traduction de La Boétie, intitulée La Mesnagerie, ce qui nous rappelle qu’avant de prendre le sens qu’on lui connaît aujourd’hui, le nom ménagerie a d’abord désigné l’administration d’une maison, et surtout d’une ferme, puis tout ce qui appartient à la ferme, et en particulier les animaux. Ce nom ne doit pas nous étonner puisqu’il est dérivé de « ménage », au sens ancien de « demeure » puis d’« administration des biens », mot dérivé de l’ancien verbe français manoir, signifiant « demeurer ». On se souvient aussi que, dans Les Regrets, Du Bellay se plaint du « soin ménager » dont il est travaillé. Comme pour faire pendant à économie, et toujours à partir de oikos, le biologiste et zoologiste allemand Ernst Haeckel (1834-1919) créa, en 1866, le nom Ökologie, à l’origine de notre écologie. Autre création à partir de la racine oikos et de para, « du côté de, d’auprès », l’adjectif et nom paroikos, « qui demeure auprès, voisin » puis « étranger », d’où on tira paroikia, pour désigner un séjour à l’étranger et qui prit en grec chrétien le sens de communauté. Le latin chrétien en fit le nom parochia, qui désigna, entre autres, une église de campagne et le territoire dont elle avait la charge, sens tout proche du français paroisse, qui en est issu.

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