Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Des noms d’oiseaux

Le 1 juillet 2021

Bonheurs & surprises

Y a-t-il un lien entre le sens des mots et leur forme ? C’était le sujet du Cratyle de Platon. Une grosse vingtaine de siècles plus tard, dans son Cours de linguistique générale, Saussure tranchait en affirmant que le signe est arbitraire ; en diachronie à tout le moins puisque, en synchronie, une forme est un héritage. Ce point dérange d’ailleurs certains locuteurs qui aimeraient qu’il existât une corrélation entre signifiant et signifié. À ceux-là, nous pouvons dire que tous les mots ne sont pas soumis à cet arbitraire. Il y a une niche de résistance, ou mieux, un nid. En effet, le nom de certains oiseaux s’explique, après quelques modifications liées à l’histoire, par la transcription de leurs cris. Varron le notait déjà dans son De lingua latina (5. 75) : […] de his pleraeque ab suis vocibus ut haec: upupa, cuculus, corvus, ulula, bubo (« parmi ceux-ci [les oiseaux], la plupart tirent leurs noms de leurs cris, comme la huppe, le coucou, le corbeau, la chouette, le hibou »).

Intéressons-nous d’abord à la huppe : upupa (rappelons qu’en latin la lettre u se prononce « ou ») est bien une tentative pour transcrire le cri de cet animal. Cette onomatopée est donc à l’origine de notre huppe, mais aussi, en raison de la réputation de saleté qu’on lui prête, du mot salope, forme soudée de sale hoppe, altération de sale huppe. De son côté, coucou vient de cuculus, mot censé imiter le chant de ce volatile. Comme on avait observé qu’il avait coutume de pondre dans les nids des autres, cuculus désigna aussi un amant adultère et, par antithèse, le mari trompé : c’est à une variante de coucou que nous devons le nom cocu. C’est aussi d’une onomatopée imitant le cri de cet oiseau, kokku, que les Grecs avaient tiré la forme kokkux, pour nommer cet oiseau squatteur. La transcription en alphabet latin de ce mot grec est coccyx, nom qui vint à désigner un os semblable au bec de cet oiseau.

C’est sans doute aussi à une onomatopée que l’on doit le nom corbeau, venu du latin corvus, cousin du grec korax. Le nom de la chouette, ulula, est, comme l’écrivent joliment Ernout et Meillet dans leur Dictionnaire étymologique de la langue latine, « un mot imitatif ». On le retrouve d’ailleurs dans les noms scandinaves de cet oiseau : ugla en islandais, ugle en norvégien, uggla en suédois. Quant au français, il a gardé son dérivé hululer. Il en va de même avec le hibou, bubo en latin. Voyons maintenant le paon ; son nom est issu du latin pavo, qui imite le cri de cet animal (nous entendons plutôt léo(n), mais la forme leo, leonis désignait déjà le lion). Profitons de ce que nous l’évoquons pour en rappeler la prononciation. Si celle du nom du mâle est bien connue (« pan »), n’oublions pas que celui de la femelle paonne se prononce comme « panne », et celui du petit, paonneau, comme « panneau ».

Il en est d’autres que donnent Varron et qui étonnent plus : item haec: anser, gallina, columba. (même chose pour anser, « oie », gallina, « poule, géline », columba « colombe »). Il est difficile de voir dans ces formes des onomatopées, mais souvenons-nous que la manière dont nous percevons les cris des animaux est aussi culturelle et que les coqs français font « cocorico », tandis que ceux d’outre-manche font « cock-a-doodle-doo », qu’en Allemagne c’est « kikeriki » que l’on entend et en Espagne « kikiriki »…

Il est d’autres oiseaux dont le nom vaut description : le rouge-gorge, l’engoulevent, (l’équivalent de l’anglais swallow wind) ou encore le hoche-queue, dont Varron avait déjà expliqué le nom : motacilla, […] quod semper movet caudam (« le hoche-queue parce qu’il remue toujours la queue »).

Du grec ?

Le 1 juillet 2021

Bonheurs & surprises

Dans la lettre XXX des Lettres persanes, Rica s’amuse des Parisiens qui s’exclament à son passage : « Il faut avouer qu’il a l’air bien persan. » Nombre de mots qui nous viennent du grec sont facilement reconnaissables, et l’on pourrait dire, nous aussi, à leur sujet « Il faut avouer qu’ils ont l’air bien grecs ». C’est particulièrement vrai quand ils contiennent les digrammes th, transcription de la lettre thêta, comme dans anathème ou théogonie ; ph, transcription de la lettre phi, comme dans philosophie ; ch, transcription de la lettre khi, comme dans choreute ; ou encore quand apparaît le bien nommé « i grec », y, comme dans analyse. Ces mots, nous les avons empruntés du grec, directement ou par l’intermédiaire du latin. On retrouve cet « air grec » dans des mots construits en français à l’aide de radicaux grecs mais qui n’existaient pas en grec ancien, comme hétérotherme, phacochère, chiromancien, nostalgie ou archéoptéryx. Mais nous ne sommes pas redevables aux Grecs que de ces formes plus ou moins savantes. Il est des mots, et ils sont nombreux, qui ont perdu leur vernis grec. Ce sont ceux que le latin et l’ancien français ont modifiés au point de les rendre parfois méconnaissables. Si les mots scialytique, « appareil qui supprime les ombres portées dans les blocs opératoires », formé à l’aide de skia, « ombre », et luein, « détacher », ou urodèle, qualifiant les batraciens qui, tels les tritons et les salamandres, conservent leur queue à l’âge adulte, formé à l’aide de ouros, « queue », et delos, « visible », font bien grec, il n’en va pas de même pour écureuil, « animal qui se fait de l’ombre avec sa queue », dans lequel les mots skia et ouros ne se retrouvent que dans les trois lettres -cur- (la finale -euil vient du diminutif latin -olus).

Nous savons qu’il existe des doublets linguistiques, en particulier quand, à partir d’une même forme latine, nous sont venus deux mots français, l’un d’origine populaire, l’autre d’origine savante, comme les couples poison-potion, évier-aquarium, poitrail-pectoral, etc. Le même phénomène s’observe avec les formes empruntées du grec et celles qui nous sont parvenues après un cheminement plus long. En passant de langue en langue, de bouche en bouche, elles se sont déformées jusqu’à être difficilement reconnaissables. C’est ainsi que si le grec sarkophagos, proprement « qui consume les chairs », est visiblement à l’origine de sarcophage, c’est à lui aussi que sommes redevables du nom cercueil ; si amugdalê est sans nul doute l’ancêtre d’amygdale, ce nom signifiait d’abord « amande » et c’est aussi de lui que nous vient ce mot. Daktulos, « dactyle » et, proprement, « doigt », désigne en poésie grecque et latine un pied composé d’une syllabe longue suivie de deux syllabes courtes (comme le doigt est composé d’une longue phalange suivie de deux courtes). Mais ce mot, par analogie de forme, est aussi à l’origine du nom « datte », fruit qui ressemble à un doigt. Doublets également que les formes, savantes : « crypte », « papyrus », « paradis », « lynx », et populaires : « grotte », « papier », « parvis », « once ». Il convient donc de se souvenir qu’il est des mots grecs qui se cachent sous des déguisements latins et il ne faut pas priver de leur origine première des formes qui nous semblent par trop uniquement latines ou uniquement françaises. Sachons donc, pour conclure, que, même s’il a perdu son ph, le « faisan » est le phasianos ornis, « l’oiseau du Phase », fleuve de Colchide sur les bords duquel s’est d’abord rencontré ce volatile, et que sous les « coings » se cachent les kudônia mêla, « les pommes de Kydonia », ville de Crète qui la première produisit ces fruits.

Plus c’est long, plus c’est facile

Le 3 juin 2021

Bonheurs & surprises

Au sujet des difficultés de la lexicographie, le préfacier de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française notait déjà ceci : « […] Il est bien plus aisé, […] de definir le mot de Telescope, qui est une Lunette à voir de loin, que de definir le mot de Voir. » Environ trois siècles plus tard, le regretté Alain Rey écrivait peu ou prou la même chose dans la préface d’une édition du Petit Robert quand il y signalait qu’il était plus aisé de définir le nom ophicléide que l’article défini.

On admettra facilement qu’un des critères objectifs pour rendre compte de la difficulté attachée à la définition d’un mot est le nombre de lignes nécessaires pour en venir à bout. L’observation de notre Dictionnaire pourrait alors presque nous amener à formuler cette règle : « Plus un mot est court, plus il est difficile à définir », d’où l’on déduira évidemment que « plus un mot est long, plus il est facile de le définir ». En voici une preuve : le mot le plus long de notre langue, le fameux anticonstitutionnellement, est défini dans cet ouvrage en une demi-ligne, tandis que le plus court, à, en occupe cent quarante-neuf. Il en va de même à l’intérieur de chaque catégorie de mots. Voyons les verbes : il en est quelques-uns qui comptent jusqu’à six syllabes orales, comme déculpabiliser, défini en une demi-ligne, ou anathématiser, qui l’est en une ligne et demie. Tandis que des verbes qui ne comptent qu’une syllabe orale, comme être ou prendre, s’étalent, eux, sur plusieurs pages.

Quelles peuvent donc être les raisons de ces écarts ? Les mots les plus anciens de notre langue sont, dans l’immense majorité des cas, des noms issus du latin ou de formes latinisées du vieil allemand ou du celte. En passant de bouche en bouche, ils se sont usés, comme les pièces de monnaie s’usent en passant de main en main. Ainsi, du nom latin de cinq syllabes dormitorium avons-nous fait un nom français de deux syllabes, « dortoir ». Ces mots ont aussi eu plus de temps que des mots entrés récemment dans notre langue pour évoluer sémantiquement et se charger, au fil des siècles, de sens nouveaux. De plus, les mots les plus longs sont composés de plusieurs radicaux, comme hippopotame (formé à l’aide de hippos, « cheval », et de potamos, « fleuve »), ou comptent de nombreux affixes, comme allongement ou approvisionner, autant d’éléments qui viennent restreindre le nombre des significations virtuelles de ces mots.

Dans Le Rhin, Victor Hugo montre d’ailleurs comment un mot très court peut être chargé de mille sens et objet de mille interprétations. Il s’amuse à gloser le Ah ! prononcé par le propriétaire d’une auberge qui espérait l’avoir comme client : « Ah ! reprit l’homme ». Hugo dévoile les trésors cachés dans cette interjection : « Que de choses il peut y avoir dans un ah ! Je n’oublierai jamais celui-là. Il y avait de la surprise, de la colère, du mépris, de l’indignation, de la raillerie, de l’ironie, de la pitié, un regret profond et légitime de mes thalers et de mes silbergrossen, et, en somme, une certaine nuance de haine. Ce ah ! voulait dire : qu’est-ce que c’est que cet homme-là ? Avec quel sac de nuit me suis-je fourvoyé ? Cela va à Worms ! Qu’est-ce que cela va faire à Worms ? Quelque intrigant ! Quelque banqueroutier qui se cache ! donnez-vous donc la peine de bâtir une auberge sur les bords du Rhin pour de pareils voyageurs ! cet homme me frustre. Aller à Worms, c’est stupide ! il eût bien dépensé chez moi dix francs de France ; il me les doit ! C’est un voleur. Est-il bien sûr qu’il ait le droit d’aller ailleurs ? Mais c’est abominable, cela ! Et dire que je me suis commis jusqu’à lui porter ses effets ! Un mauvais sac de nuit ! Voilà un beau voyageur, qui n’a qu’un sac de nuit ! Quelles guenilles y a-t-il là-dedans ? A-t-il une chemise seulement ? Au fait, il est visible que ce Français n’a pas le sou. Il s’en serait probablement allé sans payer. Quels aventuriers on peut rencontrer cependant ! à quoi est-on exposé ! Je devrais peut-être offrir celui-ci à la maréchaussée. Mais, bah, il faut en avoir pitié. Qu’il aille où il voudra. À Worms, au diable ! Je fais aussi bien de le planter là, au beau milieu de la route, avec sa sacoche !

Ô mon ami ! Avez-vous remarqué comme il y a de grands discours qui sont vides et des monosyllabes qui sont pleins ? Tout cela dit dans cet ah ! »

Ajoutons que, comme notre auteur procède par oppositions et parallélismes, il glosera pareillement le Oh ! d'un pauvre hère, ravi d’avoir ce client qu’il n’espérait plus.

Tournoi, tournois et pavois

Le 3 juin 2021

Bonheurs & surprises

Les noms en -ois sont masculins en français, à l’exception notable de fois. La grande majorité de ceux qui se terminent en -oi le sont également, mais il y a là encore quelques exceptions, comme paroi et surtout foi et loi. C’est à certains de ces masculins que nous nous intéresserons, et d’abord au nom tournoi. Ce mot, qui a remplacé l’ancienne forme tournoiement, est un déverbal de tournoyer. Si le tournoi est un passage obligé des romans de chevalerie, comme en témoignent les romans de Walter Scott, et particulièrement Ivanhoe, c’était aussi, au Moyen Âge, une occasion pour les chevaliers peu fortunés de s’assurer des revenus, comme le montre l’essai de Georges Duby, Guillaume le Maréchal ou le Meilleur Chevalier du monde, qui narre les aventures de cet homme de guerre qui défia et défit plus de cinq cents adversaires dans les nombreux tournois auxquels il prit part.

La forme tournois peut bien sûr être le pluriel de tournoi, mais elle est aussi un adjectif qui nous renvoie, une fois encore, au monde médiéval et à l’argent. Cet adjectif, qui n’est pas terminé par un e au féminin, doit à sa rareté le fait d’être resté invariable, ou, comme on le lisait dans les éditions précédentes de notre Dictionnaire, d’être resté un adjectif des deux genres, c’est-à-dire un épicène. Il est en effet issu d’une forme latine terminée en -is, et ces formes étaient semblables au masculin et au féminin. Ainsi talis pouvait qualifier un homme ou une femme ; il en allait de même pour grandis. Cet état s’est maintenu au Moyen Âge, ce qui explique la graphie de mots composés comme grand-mère, grand-messe ou grand-rue, qui s’est fixée à cette époque, avant la création d’une forme de féminin grande. Rien de tel avec tournois, issu du latin turnensis, « de Tours », et qui qualifie, on le rappelle, une monnaie frappée dans cette ville. Si l’on parle naturellement de deniers tournois et de sous tournois, on parle également de livres tournois et de monnaie tournois. L’historien, philologue et lexicographe Jean-Baptiste de La Curne Sainte-Palaye, qui fut de l’Académie française et écrivit un toujours précieux Dictionnaire historique de l’ancien langage françois, écrit monnaie tournoise dans son ouvrage, mais son exemple n’a pas été suivi.

L’origine de tournois fait que ce mot n’est pas si éloigné de pavois, également lié au Moyen Âge et qui, avant d’avoir le sens de « bouclier », a d’abord été un adjectif. Pavois est en effet issu du latin pavensis, « de Pavie », adjectif épicène lui aussi. Cette ville étant spécialisée dans la fabrication d’écus et de boucliers, il advint que, comme l’adjectif armenius, dans l’expression mus armenius, proprement « rat d’Arménie », est à l’origine du nom hermine, l’adjectif pavensis, dans des locutions comme scutum pavense, « bouclier de Pavie », a donné le nom « pavois ». Pour conclure, intéressons-nous un peu à l’italien, notre sœur romane : les règles de la phonétique de l’ancien français et de l’ancien italien nous montrent que du latin mensem sont issus le français mois et l’italien mese. Il est donc normal que le latin pavensem, dont provient pavois, soit à l’origine de l’adjectif italien pavese, signifiant également « de Pavie ». Ce qui porte à croire que le grand écrivain italien Pavese, quoique né dans le Piémont, a sans doute eu des ancêtres originaires de cette ville.

Le verbe est-il un tyran ? Grammaire contre Lexique

Le 6 mai 2021

Bonheurs & surprises

Dans sa Réponse à un acte d’accusation, Victor Hugo raconte le combat qu’il a mené pour instituer l’égalité entre les mots :

« … un mot / Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud ; / Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes, / Les Méropes, ayant le décorum pour loi, / Et montant à Versaille aux carrosses du roi / Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires, / Habitant les patois ; quelques-uns aux galères / Dans l’argot ; dévoués à tous les genres bas / Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas, / Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ; / Populace du style au fond de l’ombre éparse ; / Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef / Dans le bagne Lexique avait marqué d’une F ; / Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. / Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier ! »

Il ajoute plus loin « … et je criai dans la foudre et le vent : / Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe ! »

Il est à craindre que cette chute, « paix à la syntaxe », ne vienne réduire à néant la profession de foi qui précède ; la syntaxe, n’est-ce pas le retour de la féodalité dans la phrase ? C’est la hiérarchie entérinée, puisque celle-ci veut qu’en majesté trône le verbe ; le verbe occupe, grâce à la syntaxe, une place que l’on dirait de droit divin. Aujourd’hui, toutes les grammaires, anciennes ou modernes, qu’elles nous parlent de compléments ou de constituants, reconnaissent au verbe la primauté dans la phrase. Et comme tout tyran dispose de janissaires ou séides, exécuteurs des basses œuvres, le verbe a à sa disposition une armée réduite, mais fort efficace, de prépositions. Celles-ci, dont le nom signifie « qui est placé avant », renvoient étymologiquement les compléments à une place et à un rôle secondaires. Et que dire des conjonctions de subordination ? Subordination, tout est dit avec ce mot, que la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française définissait ainsi : « Certain ordre établi entre les personnes, et qui fait que les unes dépendent des autres. La subordination maintient la discipline dans les armées. Les différents degrés de subordination. Un État ne peut subsister sans subordination. » À l’opposé, l’immense théorie des noms, ceux dont Victor Hugo avait réclamé qu’ils fussent égaux et qu’il avait en quelque sorte sanctifiés avec le fameux nomen, numen, lumen des Contemplations, semble pourtant bien inférieure.

Cette supériorité du verbe sur le nom se manifeste aussi par le fait que le verbe peut devenir nom sans avoir à changer de forme : les infinitifs en sont la preuve ainsi que les participes, plus nombreux encore, tandis que l’inverse n’est pas permis au nom.

Peut-être objectera-t-on qu’il existe aussi des phrases nominales dans lesquelles c’est précisément le nom qui régit les autres éléments ; c’est vrai, mais, comme le cousin Pons ou la cousine Bette, elles sont les parents pauvres de la comédie grammaticale, que l’on tolère du bout des lèvres et dont on moque en secret les prétentions à s’égaler aux phrases verbales.

Mariage, mari, union, époux, femme

Le 6 mai 2021

Bonheurs & surprises

Le mot mariage, qui apparaît dans la première moitié du xiie siècle, est dérivé de marier, lui-même issu du latin maritare, « unir, mettre ensemble », puis « marier » ; ce dernier est tiré de maritus, « uni, associé », puis « marié, mari ». Le fait que ces mots n’ont pas d’abord été directement liés au mariage explique pourquoi ce n’est pas chez des spécialistes romains du droit de la famille qu’ils se sont d’abord rencontrés, mais chez des agronomes ou des poètes qui traitaient d’agriculture. On lit ainsi dans le De agricultura, de Caton (32, 2) : Arbores facito ut bene maritae sint (« Fais en sorte que les arbres soient bien associés ») ; dans le De re rustica, de Columelle (11, 2, 79) : Ulmi quoque vitibus bene maritantur (« On unit avec succès les vignes aux ormes ») ; tandis que, dans les Géorgiques, Virgile, passant des plantes aux animaux, écrit (3, 125) : […] quem legere ducem et pecori dixere maritum (« [l’animal] qu’on a choisi comme chef du troupeau et désigné comme reproducteur »). La spécialisation de maritus au sens de « mari, époux » est assez tardive et semble être liée à l’influence de mas, maris, « mâle ». Notons dès maintenant qu’il y a en français une dissymétrie dans le nombre des mots qui désignent les époux, puisque l’on a, d’un côté, époux, mari, homme et, de l’autre, épouse et femme.

Pour dire « se marier », le latin utilisait nubere, à l’origine de nubile, en parlant d’une femme, et uxorem domum ducere, proprement « amener une femme chez soi », en parlant d’un homme. Du reste, Le Thresor de la langue francoyse de Jean Nicot (1606) montre bien que, pour désigner le mariage, le latin n’employait pas de termes tirés de maritus et maritare, mais les noms matrimonium, conjugium ou connubium. Maritus et maritare, on l’a vu, étaient liés aux productions de la terre. Il en est un peu de même de la parentèle d’union. C’est Molière qui a fait d’union conjugale, dans Les Précieuses ridicules, puis simplement d’union, dans Le Bourgeois gentilhomme, des synonymes de mariage. Or union, qui est issu du latin unio, « le fait de faire un à partir de plusieurs éléments », est un cousin lointain du nom oignon, ce dernier étant ainsi nommé parce que, contrairement à l’ail par exemple, il n’a qu’un seul tubercule. Les formes époux et épouse ont, elles, un caractère beaucoup plus officiel. Ce sont d’ailleurs celles que l’on trouve dans l’article 212 du Code civil : « Les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, recours, assistance. » Le mariage était en effet l’alliance de deux familles, alliance scellée par un contrat, et la littérature abonde d’exemples où celui qui joue le rôle le plus important dans cette union n’est ni un prêtre ni un officier de l’état civil, mais un notaire. Cela n’a rien d’étonnant puisque les noms époux et épouse sont issus du latin sponsus, sponsa, participes passés de spondere, « promettre solennellement », et, de ces participes, le latin a tiré sponsare, « promettre en mariage ». À cette famille appartient aussi le nom spondée, un emprunt du grec spondeios, qui a d’abord désigné une pièce de musique solennelle jouée pendant les libations, puis un pied de deux syllabes longues qui donnait le rythme de ces cérémonies. C’est un dérivé de spondê, « libation offerte aux dieux ». Promettre devant les dieux engageait si fortement les contractants que l’on utilisa aussi le nom spondê pour désigner les traités entre États. La force de cet engagement est aussi attestée en français par le fait que, longtemps, la future épouse fut appelée « la promise » et les futurs mariés « les promis ». Nous avons vu que les mots latins à l’origine de mariage étaient liés à l’agriculture ; le mot latin à l’origine du nom femme, « être humain du sexe féminin », puis « compagne de l’homme unie par les liens du mariage », était, lui, lié à l’élevage. Ce nom femina s’est d’abord employé en apposition pour désigner un animal femelle ; ainsi bos femina était la vache, tandis que bos mas était le taureau. On a vu que cette dernière forme, dont le génitif était maris, a contribué à donner à maritus le sens de « mari ». Ce n’est que très tardivement que femina, proprement « celle qui allaite », puis « femelle », a concurrencé mulier, « femme », et uxor, « épouse ».

Étincelle et Stencil

Le 1 avril 2021

Bonheurs & surprises

L’humide étincelle dont parle Verlaine dans Après trois ans (« Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, / Je me suis promené dans le petit jardin / Qu’éclairait doucement le soleil du matin, / Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle ») est, avec l’obscure clarté du Cid, de Corneille, un des plus célèbres oxymores de la langue française. Cette étincelle a cependant d’autres titres à faire valoir pour que nous nous intéressions à elle. Elle est apparue en français au xie siècle sous la forme estencele, puis estincele un siècle plus tard, et elle est issue du latin populaire *stincilla, altération produite par métathèse de la forme classique scintilla, « étincelle, point brillant ».

Ce doublement des formes a été une source de richesse puisque de l’étymon latin ont été tirés deux verbes français. Scintiller, « briller d’un éclat caractérisé par le phénomène de la scintillation », plus savant, est apparu au xive siècle et est emprunté du latin scintillare, « avoir une lueur scintillante ; étinceler, briller ». Estenceler, plus populaire, qui deviendra étinceler, date du xiie siècle et est dérivé d’étincelle. C’est à ce verbe estenceler que nous devons, indirectement, le nom stencil, qui désigne un papier paraffiné et perméable à l’encre qui servait de support aux textes, aux dessins que l’on souhaitait reproduire par le biais d’une ronéo. Nous l’avons emprunté, au tout début du xxe siècle, à l’anglais stencil, qui signifie proprement « pochoir », et qui est dérivé de to stencil, « orner de couleurs vives ou de métaux précieux ». Or, to stencil est emprunté de ce verbe estenceler, qui existait aussi sous une dizaine d’autres formes et avait, entre autres sens, ceux de « parer de couleurs brillantes » et de « parsemer ». On lit ainsi dans Li Hystoire de Julius Cesar, de Jean de Tuim : « Un siege d’yvoire, ki tous estoit estinceles d’argent ».

Concluons en signalant que, si stencil est apparu en français quelques décennies après la mort de Victor Hugo, celui-ci, sans employer ce nom ou les verbes scintiller et étinceler, a donné dans les derniers vers de son poème intitulé Le Mendiant une merveilleuse illustration par l’exemple du sens de ces mots :

« Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,

Étalé largement sur la chaude fournaise,

Piqué de mille trous par la lueur de braise,

Couvrait l’âtre, et semblait un ciel noir étoilé.

Et, pendant qu’il séchait ce haillon désolé

D’où ruisselaient la pluie et l’eau des fondrières,

Je songeais que cet homme était plein de prières,

Et je regardais, sourd à ce que nous disions,

Sa bure où je voyais des constellations. »

Soupape

Le 1 avril 2021

Bonheurs & surprises

Même si le mot soupape est formé à l’aide du préfixe sou(s)-, il n’entretient pas avec le nom pape les rapports qu’entretiennent les noms sous-lieutenant ou sous-officier avec lieutenant ou officier, la soupape n’étant pas au souverain pontife ce que la sous-maîtresse serait à la maîtresse. Le mot soupape provient de l’ancien français sous-pape qui désignait un coup sous le menton, dans lequel pape avait le sens de menton ou de mâchoire. C’est avec cette signification qu’il apparaît, au xiiie siècle, dans Les Contes des hérauts, de Baudouin de Condé : « Si me tint, mais je li escape, / Si li rendi tele sourpape, / Que tout enviers l’ai abatu » (« Il me tenait, mais je lui échappai et lui donnai à mon tour un tel coup au menton, que je l’ai abattu de tout son long »). Littré explique ainsi le glissement de sens entre le coup au menton et la pièce de mécanisme que nous connaissons : « De même que sous-barbe, qui signifie “coup sous le menton”, a pris le nom de divers engins, de même soupape a servi figurément à désigner ce qui s’ouvre et se ferme ; on aperçoit même comment l’idée est venue de prendre le coup sous le menton, qui fait fermer la bouche, pour désigner le coup que reçoit la valvule, et la valvule elle-même. » Notons cependant que, dans son Discours admirable de la nature des eaux et fontaines tant naturelles qu’artificielles, en 1580, Bernard Palissy donne une autre explication : « Cela ne se peut faire que la souspape de la gorge de l’homme (que les chirurgiens appellent la luette) ne joue comme celle des pompes. » Ces deux explications ne sont pas incompatibles, et l’on s’accorde pour reconnaître dans l’élément pape un déverbal de l’ancien verbe paper, qui signifiait « remuer les mâchoires » et donc « manger » ou « parler ». Cette proximité entre les mouvements nécessaires pour s’exprimer et pour se nourrir avait déjà été soulignée par les Latins. On lit en effet dans le Recueil des glossaires latins, à l’article Papilla : « caput est mammae de qua exit lac, unde factum est ut dicamus infantibus papa ; i. e. manduca : papare enim dicimus […] ; nam et ipso motu labiorum id ostendimus » (« Mamelon : c’est le sommet du sein, d’où sort le lait, ce qui fait que quand nous disons aux enfants papa, c’est-à-dire “mange”, avec le mouvement des lèvres produit pour dire papare, nous leur montrons les mouvements qu’ils doivent faire pour manger »).

Papare est à l’origine de l’ancien français paper, d’où dérivent papoter et le verbe, aujourd’hui hors d’usage, papeler, « manger », puis « marmonner (des prières) ». C’est de ce dernier qu’est dérivé papelard, désignant un faux dévot dont la foi de façade se manifestait par un constant marmonnement de prières, qui était perçu comme un hypocrite. Le Moyen Âge s’est plu à dénoncer ce type d’individu, en ayant recours à des jeux de mots, fort en vogue à l’époque. On lit ainsi dans Les Miracles de Notre-Dame, de Gautier de Coinci : « Tel fait devant le papelart, / qui par derrière le pape lart », et dans L’Image du Monde, de Gautier de Metz : « Qui papelart nommer se font, / Et à droit car papelart sont : / Adonc ont à nom palelart, / Car avoir veulent tout le lart. »

Ces formes furent productives puisque, en ancien français, existaient les verbes papelarder, « être hypocrite », et papeter, « babiller », et que les noms papelarderie, papelardie et papelardisme étaient synonymes d’hypocrisie.

Paper, on l’a vu, est issu indirectement du latin pappa, terme expressif du langage enfantin servant à désigner la nourriture ; cela nous amène à nuancer légèrement ce que nous avons écrit plus haut au sujet de pape, quand ce mot désigne l’évêque de Rome. Ces deux noms pape ne sont pas entièrement étrangers l’un à l’autre ; il existe en effet en latin une autre forme pappa, qui est elle aussi un nom familier du langage des enfants, qui signifie « père » et dont est issu le nom pape, « souverain pontife ».

Dislocation à gauche

Le 4 mars 2021

Bonheurs & surprises

L’expression dislocation à gauche ne relève ni du vocabulaire de l’orthopédie ni, contrairement à ce que l’on pourrait croire, de celui des sciences politiques. Elle ne désigne en effet pas un éclatement des forces de gauche, mais une figure de rhétorique dont les tout jeunes enfants usent aussi inconsciemment et aussi volontiers que monsieur Jourdain usait de la prose. Il est loisible aux adultes d’en faire également usage pour donner de l’emphase à leur propos. Il s’agit en effet d’un procédé d’insistance parfaitement licite et non, comme le croyait Jean Ménudier, d’une caractéristique de l’allemand. Il présentait en effet, dans ses Différences du genie de la langue française & de l’allemande, le tour Le Roy, il est à Paris comme un germanisme à proscrire, auquel on devait obligatoirement substituer le tour Le Roy est à Paris. Or Le Roy, il est à Paris pourrait être le parangon de ce qu’est la dislocation à gauche, avec les plus enfantins Mon papa, il est gendarme ou La maîtresse, elle est gentille. Il s’agit en effet de casser la phrase canonique (Le Roy est à Paris ; mon papa est gendarme ; la maîtresse est gentille) en isolant, généralement avec une virgule, le sujet en tête de phrase et en le reprenant ensuite par un pronom. Cela étant, signalons que, par un effet de glissement, la dislocation peut se situer à droite, toujours pour créer un effet d’insistance et pour mettre en valeur le sujet, rejeté cette fois en fin de proposition avec des formes comme Il est à Paris, le Roy ; il est gendarme, mon papa ou elle est gentille, la maîtresse. Ce procédé ne sert pas qu’à mettre en valeur le sujet d’une proposition. Il peut en effet s’appliquer à un complément d’objet direct ; ainsi Je connais Jean-Luc depuis très longtemps pourra devenir, si l’on disloque à gauche, Jean-Luc, je le connais depuis très longtemps, et à droite Je le connais depuis très longtemps, Jean-Luc. On peut l’appliquer aussi à un complément d’objet indirect : Il parle beaucoup à ses amis deviendra, à gauche, ses amis, il leur parle beaucoup (ou à ses amis, il parle beaucoup) et, à droite, avec cette fois une reprise de la préposition à, Il leur parle beaucoup, à ses amis.

Même si ce tour, comme on vient de le voir, est correct dans notre langue et si la majesté de son nom peut impressionner, il conviendrait que les hommes politiques, à gauche comme à droite, n’en fassent pas un usage systématique qui le réduirait à un tic de langage…

Faire assaut d’insultes et de saillies

Le 4 mars 2021

Bonheurs & surprises

On lit dans Les Paysans, de Balzac : « Les deux rivales font assaut d’insultes et de perfidies » et dans Apollon le couteau à la main, de Marcel Détienne : « […] l’aveugle chante le récit de la querelle d’Ulysse et d’Achille, quand […] ils avaient fait assaut d’insultes effroyables ». Et l’on entend souvent, à propos de personnes qui rivalisent de bons mots qu’elles font assaut de saillies. La proximité de ces mots assaut, insulte et saillie dans ces expressions est redoublée par une proximité étymologique. Assaut, qui s’est d’abord rencontré dans la Chanson de Roland sous la forme asalt, se lisait aussi, au début de la Renaissance, dans l’expression figurée amoureulx assaulx, « ébats amoureux », et au xviie siècle dans faire assaut de, « rivaliser, lutter à qui sera le meilleur dans tel ou tel domaine ». Ce nom est issu du latin populaire *assaltus, réfection de assultus, « assaut attaque », lui-même dérivé de saltus, « saut ».

Quant au nom insulte, apparu au masculin, insult, c’est un déverbal d’insulter, qui a d’abord signifié « prendre d’assaut ; monter à l’assaut ». On lit d’ailleurs encore dans L’Esprit des lois, de Montesquieu : « L’empire de la mer a toujours donné aux peuples qui l’ont possédé une fierté naturelle parce que se sentant capables d’insulter partout, ils croient que leur pouvoir n’a pas plus de bornes que l’Océan. » Et on lit également dans l’Abrégé chronologique de l’histoire de France, de Mézeray : « Le comte de Nassau entra en Picardie avec une armée de trente mille hommes et emporta d’insulte la ville de Guise. »

Les mots de la même famille saillie et saillir appartenaient autrefois à ce même champ sémantique, mais pour indiquer une sortie. Jean Lemaire de Belges écrit dans ses Illustrations de Gaule et singularités de Troie : « Les Troyens firent une saillie hors de Troie. » Ce verbe s’enrichit d’un nouveau sens au xixe siècle puisque Bescherelle nous apprend que saillir « se dit de l’action de quelques animaux lorsqu’ils couvrent les femelles ». Dès lors ce verbe saillir a l’étrange particularité de changer de conjugaison en fonction de sa signification ; en effet si un angle ou un balcon saille, un étalon saillit. Mais ce n’est que chez Littré qu’apparaît le déverbal saillie pour désigner l’accouplement des animaux (auparavant on employait saut, et on lit chez Bescherelle : « Ne permettez pas que les étalons donnent trop de sauts aux juments »). Mais dès le xvie siècle, ce nom désignait aussi un trait d’esprit plein de vivacité.

Aujourd’hui saillir est devenu un terme technique appartenant à la langue de l’élevage, tandis que c’est « sauter » qui, dans une langue triviale, signifie « posséder sexuellement ».

Toutes ces formes remontent au latin salire, « sauter, bondir » et, dans la langue des éleveurs, « saillir une femelle ». De salire a été tiré le fréquentatif saltare, d’abord « sauter fréquemment » et enfin « danser ». Le nom qui en est tiré, saltator, ne signifie donc pas « sauteur » mais « danseur ». On rappellera que ceux qui pratiquaient cette activité étaient stigmatisés à Rome, puisqu’elle était considérée comme indigne d’un homme libre et que cette accusation faillit, en 63 avant Jésus-Christ, coûter son élection au consulat à Muréna : « Saltatorem appellat L. Murenam Cato » (« Danseur ! Voilà comment Caton traite Muréna »), écrit Cicéron dans son Pro Murena. Le sens sexuel que peut avoir le verbe salire passa vite des animaux aux hommes, et on en a dérivé l’adjectif salax, « lascif, lubrique, salace », puis « aphrodisiaque ». Dans L’Art d’aimer, Ovide désigne par la locution herba salax la roquette, nom issu, par les intermédiaires italiens rochetta et ruchetta, diminutifs de ruca, du latin eruca, « roquette », que sa réputation de plante aphrodisiaque faisait aussi appeler uruca, par croisement avec urare, « brûler de désir, de passion amoureuse ».

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