Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

La montre des cordonniers

Le 2 décembre 2021

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Dans la première partie de L’Éducation sentimentale, Flaubert parle de « la montre des cordonniers » ; il ne désigne pas, ce faisant, un appareil portatif indiquant l’heure dont disposeraient ces artisans, mais leurs étals. Dans la même page, la « montre des cordonniers » voisine d’ailleurs avec « les boutiques » et « l’éventaire des marchandes ».

On retrouve un sens assez proche de ce déverbal de montrer dans des expressions comme faire montre de, « faire preuve de » et, péjorativement, « faire étalage de » (encore un terme pris à la langue du commerce), ou être pour la montre et rien que de la montre employées pour dénoncer qui parade beaucoup et agit peu. Au sens précis d’« étal », en revanche, montre est aujourd’hui désuet. Il n’en va pas de même pour son équivalent italien, mostra, qui a encore, à côté des sens d’« exposition » et de « parade », celui de « vitrine ». Autre intérêt du substantif italien, la présence du « s », disparu en français, qui nous rappelle que montre et monstre ont une même étymologie.

Monstre est en effet emprunté du latin monstrum que le grammairien latin Pompeius Festus, dans son De verborum significatione (« Le Sens des mots »), au iiie siècle de notre ère, expliquait ainsi : a monendo dictum est […] quod monstret futurum et moneat voluntatem deorum (« il tire son nom de monere [avertir] parce qu’il annonce ce qui va se passer et avertit de la volonté des dieux »). Dans la langue religieuse, ce monstrum par lequel se manifeste la volonté divine apparaît le plus souvent sous la forme d’un être surnaturel : monstra dicuntur naturae modum egredentia, ut serpens cum pedibus, avis cum quattuor alis, homo duobus capitibus (« on appelle monstres des êtres qui outrepassent les lois de la nature, comme un serpent avec des pattes, un oiseau avec quatre ailes, un homme à deux têtes »).

Le verbe monstrare, dérivé de monstrum, a d’abord eu, dans la langue augurale, la même signification que monere, celle d’« avertir », mais, contrairement à ce dernier, il l’a rapidement perdue pour ne garder que celle d’« indiquer, montrer ».

Ce dernier sens nous invite à revenir à nos montres… Le sens ancien de montre, dont nous avons précédemment parlé, a disparu au profit de celui d’appareil portatif indiquant l’heure. Le nom montre a d’ailleurs suivi un chemin assez proche de celui qu’emprunta jadis son cousin le pendule ; ce dernier est en effet la réduction de l’expression « horloge à pendule », le pendule étant ce qui donne le mouvement à cet appareil. Par attraction, pendule, en ce sens, a changé de genre pour prendre celui d’horloge. Montre, lui, s’est d’abord rencontré dans l’expression montre d’une horloge, pour en désigner le cadran, qui « montrait l’heure », avant de se rencontrer seul pour désigner ce que la sixième édition du Dictionnaire de lAcadémie française définissait comme une « petite horloge qui se porte ordinairement dans une poche destinée à cet usage ».

Concluons en rappelant à quel point notre langue peut être subtile, qui distingue, d’un côté, le porte-montre, coussinet plat et enjolivé contre lequel on suspend une montre, ou petit meuble, en forme de pendule, où l’on peut placer une montre de manière que le cadran seul paraisse, et, d’un autre côté, le porte-montres, petite armoire vitrée où les horlogers exposent des montres, une montre pour les montres en quelque sorte…

Un joli Noël

Le 2 décembre 2021

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Le nom Noël est issu de l’adjectif latin natalis, tiré de l’expression natalis dies, « jour de naissance ». Le fait que, dans une locution latine composée d’un adjectif et d’un nom, c’est de l’adjectif que soit tiré le nom français ne doit pas nous étonner : nous savons que foie vient de l’adjectif ficatum, « (foie) farci avec des figues », hermine, de armenius, « (rat) d’Arménie », bronze, de brundisium, « (airain) de Brindisi ».

Noël, natalis dies, fait bien sûr référence à la date supposée de la naissance du Christ. C’est une singularité dans le latin chrétien ; en effet, quand il s’agissait de saints, natalis dies ne désignait pas le jour de leur naissance, mais celui de leur mort terrestre, considéré comme celui de leur naissance à la vie éternelle.

D’un pays à l’autre, cette fête n’est pas désignée de la même manière. Nos amis anglais disent Christmas, proprement « célébration du Christ », et chez eux Noël semble être la fête par excellence, puisque Christmas comes but once a year est l’équivalent de notre proverbe « Ce n’est pas tous les jours dimanche ». L’allemand dit Weihnacht, « nuit consacrée », et notre « Noël au balcon, Pâques au tison » se transforme en Weihnacht im Klee, Ostern im Schnee, proprement « Noël au trèfle, Pâques à la neige ». Notons aussi que, si en France c’est souvent une dinde qui fait les frais des agapes liées à cette fête, de l’autre côté du Rhin c’est die Weihnachtgans, « l’oie de Noël », qui est sacrifiée. L’espagnol dit navidad, « nativité, naissance », mais la forme de pluriel pascuas, proprement « les pâques », désigne aussi le temps compris entre Noël et l’Épiphanie.

Le temps de Noël était, au Moyen Âge, une période de paix et de réconciliation : on parlait aussi de la trêve (ou de la paix) de Dieu. Celle-ci s’observa encore dans certaines tranchées pendant la Première Guerre mondiale. Elle avait cependant, depuis le début de la Troisième République, partiellement perdu son caractère religieux et, parallèlement à cette trêve de Dieu, existait déjà celle des confiseurs. L’académicien Albert de Broglie a expliqué l’apparition de cette locution : « On convint de laisser écouler le mois de décembre [1874] pour ne pas troubler par nos débats la reprise d’affaires commerciales qui, à Paris et dans les grandes villes, précède toujours le jour de l’an. On rit un peu de cet armistice, les mauvais plaisants l’appelèrent la trêve des confiseurs. »

Oublions, à l’occasion de cette trêve, notre lutte contre les anglicismes de mauvais aloi et voyons comment Noël rapproche le français et l’anglais. Celui-ci nous a emprunté noel, pour désigner le temps de Noël ou un chant de Noël, mot qui existe aussi sous une forme archaïque et plus anglicisée nowel. Il est un autre nom, qui fit, après un voyage déjà long, halte chez nous avant de traverser la Manche : le grec khoraulês (dans lequel on reconnaît khoros, « chœur », et aulos, « flûte ») désigne un joueur de flûte qui accompagne un chœur de danse. Martial emprunta le mot et en fit choraulês, que Suétone latinisa en choraula dans son Néron. La langue populaire simplifia cette forme en corolla, puis l’ancien français en carole, qui désignait une ronde populaire accompagnée de chants. Avançons encore un peu dans le temps et vers l’ouest. La carole, en traversant la Manche, perdit son e final pour désigner des chants de Noël, les fameux Christmas carols.

Notons enfin qu’en Angleterre la période de Noël est parfois appelée yuletide, forme tirée de l’ancien scandinave jöl, aussi à l’origine de jul, « Noël » en suédois et en norvégien, mais qui, autrefois, désignait les fêtes païennes de la lumière organisées quand les jours commençaient à rallonger. Ces fêtes anciennes célébraient, nous dit Littré, le tour que fait le soleil retournant sur ses pas au solstice d’hiver, et cette idée de retour explique que ce mot soit à l’origine de l’anglais wheel, « roue ». Mais c’est aussi de cette forme jöl qu’ont été tirés l’ancien français se jolivier, « faire la fête », et – d’abord avec le sens de « festif » et sous la forme « jolif » – notre adjectif joli.

Ces lettres qui font le pont

Le 4 novembre 2021

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Qu’on ne se méprenne pas, il ne s’agit pas de lettres qui cesseraient de travailler durant les jours ouvrés séparant deux jours fériés, mais, au contraire, de lettres qui, pour nous aider à prononcer tel ou tel mot, viennent s’intercaler entre un élément terminé par une voyelle et un suffixe commençant, lui aussi, par une voyelle. Elles permettent alors d’éviter un hiatus. Ainsi, le suffixe -ain, employé pour former des gentilés, comme dans Maroc/Marocain, peut, grâce à une consonne [t], dite « de transition », être utilisé pour former aussi les noms des habitants de la Samarie (les Samaritains) ou de Brou (les Broutains). Le suffixe peut être autre, et la consonne de transition peut bien sûr avoir d’autres timbres : [d] dans Spa/Spadois, [l] dans Congo/Congolais ; [n] dans Java/Javanais… Ce pont entre un radical et un suffixe peut également servir à former des adjectifs à partir de noms communs, comme souriquois, néologisme forgé à partir de souris par La Fontaine dans Le Combat des rats et des belettes :

« Mais la perte la plus grande
Tomba presque en tous endroits
Sur le peuple souriquois. »

Dans un environnement consonantique, ce rôle de pont est joué par une voyelle : [i] dans calorifère, [a] dans hexadécimal ou [o] dans anglo-saxon. Cette lettre, d’origine non étymologique et qui contribue à faciliter l’articulation d’un mot, est aussi appelée épenthèse, un nom emprunté du grec epenthesis, « intercalation d’une lettre », lui-même composé à l’aide de epi, « sur », et tithenai, « poser ». Elle se trouve, on l’a vu, à la jonction de deux éléments distincts, mais on la rencontre parfois aussi à l’intérieur de certains mots. Ainsi du néerlandais bolwerc, « bastion », on a tiré, après ajout d’un e épenthétique, « boulevard », à l’arabe t’bib, « médecin », on doit, après l’adjonction de ou, la forme populaire toubib.

La présence de certaines lettres épenthétiques s’explique essentiellement par l’histoire de la langue. L’accusatif latin cinerem est à l’origine de « cendre » : le [d], que l’on ne trouve pas dans des mots savants tirés de ce nom, comme incinérer, a été ajouté après que le premier e de cinerem, non accentué, a disparu, mettant en contact les lettres de n à r. Le passage de l’une à l’autre était difficile car elles sont, phonétiquement, fort différentes. C’est pourquoi l’usage a spontanément lié ce n, dentale nasale sonore, et ce r, consonne liquide, à l’aide d’une consonne d’appui d, elle aussi dentale sonore. Nous ne pouvons qu’être admiratifs du sentiment linguistique très sûr du parler populaire, puisque dans un autre environnement phonétique, c’est une autre consonne qui a été ajoutée : dans cameram, après la chute du e, l’usage a fait suivre le m, nasale labiale sonore, d’une autre labiale sonore, b, ce qui donnait une suite mbr, de prononciation beaucoup plus aisée que mr. Ce [b], nous en avons conservé une trace dans « chambre », ou « chambrière », mais il n’est ni dans « caméra » ni dans « camériste ».

Quelle tristesse alors de constater que ces phonèmes, pourtant si utiles, sont parfois appelés des sons parasites et qu’au sujet de l’un d’entre eux, Littré écrivait : « L’Académie devrait supprimer le p de dompter, lettre qui ne se prononce pas, qui n’est pas étymologique, et qui provient d’une vicieuse tendance qu’avait le Moyen Âge à mettre un p après une m ou une n ; d’où temptation, qui est resté en anglais. » Cette « vicieuse tendance » n’est pourtant que le phénomène que nous venons de voir : le p de dompter est une consonne d’appui. La forme latine à l’origine de ce verbe était domitare, mais le i, non accentué, a vite cessé d’être prononcé, ce qui fait que m et t ont été en contact. Pour en faciliter l’enchaînement, la langue a ajouté un p, consonne labiale sourde, qui pouvait idéalement être un pont entre une labiale sonore, m, et une dentale sourde, t. Une fois encore, les locuteurs ordinaires, sans rien connaître des règles de la phonétique, avaient trouvé le phonème le mieux adapté pour faciliter, en un temps où toutes les lettres écrites étaient articulées, la prononciation de ce verbe.

Le nombre écrase le genre

Le 4 novembre 2021

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Les catégories grammaticales du nombre, le singulier et le pluriel, nous semblent naturelles et paraissent rendre parfaitement compte de l’état du monde. Ce n’est pourtant pas entièrement exact. D’abord parce qu’il existe d’autres langues où il y a plus que deux nombres : le grec ancien, l’hébreu et le sanscrit connaissent aussi le duel, qui survit à l’état de trace en latin avec les formes ambo, duo et octo (« les deux », « deux », « huit [deux fois quatre] ») marqué par la désinence finale en o long, mais aussi en anglais et en allemand avec both et beide, mais aussi en italien avec le braccia, « les (deux) bras », le soppracciglia, « les (deux) sourcils », ou le labbra, « les (deux) lèvres ». De plus, notre langue, comme beaucoup d’autres, possède également des noms singuliers collectifs, comme, pour les équivalents du duel, paire et couple, et, pour le pluriel indéterminé, quantité, nombre, masse, etc. Ces derniers sont d’ailleurs source d’interrogations quant à l’accord du verbe qui suit. Bouvard et Pécuchet en avaient fait la réflexion, qui se demandaient si on doit dire « une troupe de voleurs survint ou survinrent ». Ce n’est pas tout, le genre des noms, on le sait, est arbitraire en synchronie. Au singulier, l’article, quand il n’est pas élidé, nous renseigne sur ce genre : un homme, masculin ; une femme, la femme, féminin. Mais cette distinction n’existe plus au pluriel, où la marque du nombre écrase celle du genre (l’allemand connaît le même problème quand d’autres langues, comme l’italien ou l’espagnol l’ignorent) : des hommes, des femmes, les hommes, les femmes. Mais, dira-t-on peut-être, le genre de ces mots est connu ; certes, mais il en est dont le genre semble parfois incertain parce qu’on ne les rencontre guère qu’au pluriel : ainsi, dans « la route est bloquée par les congères » ou encore, chez Maupassant, « les chants des glaires dans les larynx », le pluriel cache le genre féminin de congère et de glaire.

Le problème se complique quand l’article se contracte avec la préposition à. On peut avoir une sauce à la moutarde ou au vin blanc, une soupe aux orties ou aux choux, ce qui fait que dans trois combinaisons sur quatre, c’est « au(x) » que l’on entend. C’est pour cette raison que, en cas d’hésitation, quand un nom sera précédé de l’article « au(x) », on sera facilement amené à penser qu’il s’agit d’un masculin. On le voit avec la sauce aux câpres, que nombre de gastronomes supposent être faite à l’aide de délicieux câpres, quand de délicieuses câpres en sont l’ingrédient principal, le nom du fruit du câprier étant, comme celui du pommier ou du poirier, féminin. Se rattacher à un hyperonyme ne nous aide guère : colchique est un nom de fleur, ellébore un nom de plante, fleur et plante sont des noms féminins ce qui n’empêche pas colchique et ellébore d’être des masculins ; l’araire est une charrue, mais son nom est bel et bien masculin. Le nom trille a beau rimer avec quille, aiguille, goupille ou fille, il est masculin. On rapproche du nom scorpion le nom scolopendre, et ce n’est pas sans raison puisque tous deux sont des arthropodes venimeux dont les noms commencent par sco- ; mais on arrêtera là le parallèle et on se souviendra que si l’on dit un scorpion, c’est une scolopendre que l’on doit dire.

De plus, comme le pluriel, l’élision cache le genre. Qu’en est-il de l’asphodèle, que dans Booz endormi, Victor Hugo fait rimer avec solennelle ? Voilà un nom qui semble bien féminin, et nous sommes d’autant plus portés à le croire aujourd’hui que nous n’avons plus, pour nous détromper, le secours de cet exemple que l’on pouvait lire dans les 6e et 7e éditions de notre Dictionnaire : « [La plante] qui croît naturellement dans le midi de la France, et qu’on nomme Asphodèle rameux, a des racines charnues et nourrissantes… »

Qui entend l’akène, l’alvéole, l’ambre, l’albâtre, l’antidote, l’astragale, l’ocelle ou l’haltère et l’italique peut ne pas savoir qu’il s’agit de noms masculins, de même que l’on ignore parfois qu’alcôve, anagramme, ébène, écritoire ou épitaphe sont des féminins.

Il en est enfin que l’on croise essentiellement comme complément de nom sans déterminant. C’est le cas de jute, que l’on rencontre le plus souvent dans toile de jute, lequel est souvent considéré, par contamination avec toile, comme un nom féminin, alors que c’est « du jute » que l’on doit dire.

Dans la paroisse de mon voisin, les écologistes mangent des sandwichs

Le 7 octobre 2021

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La chose n’est pas évidente au premier abord, mais les quatre noms contenus dans cette phrase ont une origine commune. Voyons d’abord sandwich. L’histoire est connue : John Montagu, comte de Sandwich, adorait les cartes, mais l’obligation de se nourrir l’obligeait trop souvent à quitter la table de jeu, ce qui l’ennuyait beaucoup. Le problème fut résolu quand un domestique lui apporta de la viande froide entre deux tranches de pain. On donna à ce mets le nom du comte : le sandwich était né. Sandwich, le comté de John Montaigu, s’écrivait Sandwic au xe siècle, nom composé à l’aide de sand, « sable », et wic, « port, anse » mais aussi « village ». La terminaison -wic ou -wich, qu’on retrouve dans de nombreux toponymes, comme Norwich ou Greenwich, est tirée d’une racine indo-européenne weik/woik, qui désignait l’unité sociale juste supérieure à la maison.

Cette racine est également à l’origine du gaulois vix, proprement « village », qui est aujourd’hui encore le nom d’une commune de Côte-d’Or où fut découvert, dans la tombe d’une princesse celte, un cratère d’une très grande valeur, mais aussi du latin vicus, qui désignait un village, un bourg, un quartier. Plusieurs villages portent la trace de cette origine latine, tels Vic-sous-Thil ou Vic-sur-Aisne. C’est aussi à l’aide de ce nom latin qu’a été formé Longwy, « le village allongé ». De vicus, le latin a tiré l’adjectif vicinus, qui qualifie des personnes appartenant au même village, au même quartier et qui habitent donc à proximité. C’est à ce vicinus que nous devons notre adjectif « vicinal » mais aussi le nom et adjectif « voisin ».

Passons maintenant aux écologistes. La forme grecque la plus connue, venant de la racine indo-européenne citée plus haut, est oikos, désignant une maison, un domaine. Les Grecs, peuple essentiellement composé d’agriculteurs, réfléchirent à une manière raisonnée de mettre ces domaines en valeur et en tirèrent une science, oikonomia, à l’origine de notre « économie ». Xénophon lui consacra un ouvrage, Oikonomikos, « L’Économique », c’est -à-dire « l’art d’administrer un domaine ». De ce texte, nous avons une traduction de La Boétie, intitulée La Mesnagerie, ce qui nous rappelle qu’avant de prendre le sens qu’on lui connaît aujourd’hui, le nom ménagerie a d’abord désigné l’administration d’une maison, et surtout d’une ferme, puis tout ce qui appartient à la ferme, et en particulier les animaux. Ce nom ne doit pas nous étonner puisqu’il est dérivé de « ménage », au sens ancien de « demeure » puis d’« administration des biens », mot dérivé de l’ancien verbe français manoir, signifiant « demeurer ». On se souvient aussi que, dans Les Regrets, Du Bellay se plaint du « soin ménager » dont il est travaillé. Comme pour faire pendant à économie, et toujours à partir de oikos, le biologiste et zoologiste allemand Ernst Haeckel (1834-1919) créa, en 1866, le nom Ökologie, à l’origine de notre écologie. Autre création à partir de la racine oikos et de para, « du côté de, d’auprès », l’adjectif et nom paroikos, « qui demeure auprès, voisin » puis « étranger », d’où on tira paroikia, pour désigner un séjour à l’étranger et qui prit en grec chrétien le sens de communauté. Le latin chrétien en fit le nom parochia, qui désigna, entre autres, une église de campagne et le territoire dont elle avait la charge, sens tout proche du français paroisse, qui en est issu.

Rusé comme un renard

Le 7 octobre 2021

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Ruse et renard. Voilà deux mots qui semblent étroitement liés entre eux par le sens. La ruse est en effet la caractéristique essentielle du renard et celui-ci est le parangon de celle-là. Cet animal occupe une place à part dans notre imaginaire, tant pour le rôle qu’il y joue que pour son étymologie. Les latins l’appelaient volpes, ou vulpes, nom que Varron explique ainsi dans son De Lingua latina : « volpes […] quod volat pedibus » (« volpes […] parce qu’il vole avec ses pieds »). À son sujet, Ernout et Meillet écrivent dans leur Dictionnaire de la langue latine : « Le genre féminin que présentent plusieurs des noms de cet animal, est, comme dans le grec huaina, « hyène », un moyen de marquer du mépris pour une bête sans courage. » On lit chose à peu près semblable chez Chantraine qui, dans son Dictionnaire historique de la langue grecque, explique le genre féminin du grec alôpêx par le fait qu’il s’agit d’« un animal craint et méprisé ». L’allemand et l’anglais ont donné des noms différents au mâle et à la femelle de cette espèce, le premier avec Fuchs et Füchsin, le second avec fox et vixen, ce dernier désignant, outre une renarde, une mégère (sens qu’il partage, étonnamment, avec shrew, « musaraigne »). Alôpêx, qui ne nous a donné que le nom alopécie, affection cutanée caractérisée par la chute anormale des cheveux ou des poils, et qui fut d’abord observée chez les renards, est voisin du sanscrit lopasa, même si, dans les contes indiens et persans, le rôle de joueur de tours est plutôt dévolu au chacal. Du latin volpes/vulpes est dérivé la forme vulpeculus, « petit renard », d’où est issu le français goupil. Ce dernier mot, devenu rare dans la langue courante, survit dans l’onomastique. En effet, pour dénommer des personnes rusées, on a employé aussi bien Renard que Goupil ou, particulièrement dans l’Ouest, Lerenard et Legoupil, toutes formes devenues des patronymes. Cette substitution d’un nom commun usuel par un ancien nom propre est exceptionnelle et il a fallu pour cela l’extraordinaire succès du poème du Moyen Âge, Le Roman de Renard. Dans les versions allemandes de ce récit, le héros s’appelle Reginhart, « rusé, malin », et, proprement « fort au conseil ». Et force est de constater que, dans les différentes branches de cette œuvre, Renard, même s’il échoue parfois, passe l’essentiel de son temps à berner les autres animaux, et particulièrement le loup Ysengrin, ainsi nommé en raison de la couleur gris de fer de son pelage. Comment s’étonner dès lors qu’un tel animal, dont l’académicien et naturaliste Buffon reconnaissait le talent dans son Histoire naturelle (« Le renard est fameux pour ses ruses et mérite en partie sa réputation »), ait servi de modèle à tous les individus passés maîtres dans l’art de la feinte ? On trouve d’ailleurs ce nom déjà employé comme surnom en grec ou en latin. Plus près de nous, le renard est l’animal que l’on rencontre le plus dans les Fables d’un autre académicien. Il a aussi donné son nom, outre-manche, à des personnages de fiction, comme dans Volpone or the fox, « Volpone ou le renard », de Ben Jonson (1607). Rappelons aussi que le général Rommel était surnommé, par ses adversaires et par ses soldats « le renard du désert ». Enfin, on n’oubliera pas non plus le roman-feuilleton américain The Curse of Capistrano, « Le Fléau de Capistrano », de Johnston Mc Culley, dont le héros est un jeune aristocrate qui combat la tyrannie, dissimulé sous un masque noir et répond au surnom de Zorro, « le Renard ».

Tunnel, tonnelle

Le 2 septembre 2021

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Voici deux noms aux connotations fort opposées. Le premier suppose l’effort, le labeur du percement, puis le flux frénétique des marchandises et des voyageurs transportés ; les Latins y auraient peut-être vu un symbole du negotium, c’est-à-dire, de l’occupation, du travail, des affaires. Le second offre, lui, une image de fraîcheur et de loisir ; c’est le repos du séjour, c’est l’otium latin. D’un côté, la sueur, de l’autre, le petit vin blanc. Rappelons d’ailleurs que tonnelle a pour synonyme gloriette, un diminutif de glorie, forme ancienne de « gloire » qui connotait le luxe et la richesse. Pourtant ces deux mots sont parents, mais chronologiquement, le tunnel suit la tonnelle. Cette dernière, qui désigne aussi un filet pour attraper les oiseaux, est un dérivé de tonne, non pas l’unité de masse, mais le grand tonneau. L’anglais nous l’a emprunté sous la forme tonel, avec son sens de filet de chasse auquel il a ajouté celui de « conduit de cheminée ». Arrive enfin le mot tunnel avec le sens que nous lui connaissons maintenant. Ce sont cette forme et ce sens que nous avons repris. Aujourd’hui, l’un des plus célèbres tunnels est celui qui, passant sous la Manche, relie la France à l’Angleterre. Mais bien avant le percement de cet ouvrage d’art, de nombreux mots avaient déjà fait le voyage, partant de France avec une forme et une signification, puis revenant, quelques siècles plus tard, sous une autre forme et pourvus d’un ou de plusieurs nouveaux sens. Voyons-en quelques-uns : le mot fouaille ne désigne plus aujourd’hui que les bas morceaux du sanglier, cuits au feu, que l’on donne aux chiens pour les récompenser après la chasse et, par métonymie, le moment de cette récompense. Ce mot est dérivé de fou, variante de feu, et a désigné au xiiie siècle, sous la forme füaille, du bois de chauffage. Un petit tour outre-Manche et la füaille nous revenait, avec un sens et un genre nouveaux, sous la forme fuel puis fioul. Prenons maintenant notre mot poney : il s’est d’abord écrit pooni, mais on trouvait également la forme francisée ponet, comme en témoigne un article paru en 1825 dans le Journal des dames et des modes. Celle-ci ne résista pas longtemps, en ces temps d’anglomanie triomphante, devant la terminaison -ey si évidemment anglaise. Et pourtant, ponet était plus proche du mot d’origine. Ce cheval de petite taille doit en effet son nom au moyen français poulenet, « petit poulain ». On rappellera aussi l’emprunt de l’anglais mess pour désigner la pièce où les officiers ou les sous-officiers d’un même corps prennent leurs repas, nom tiré, par métonymie, de l’ancien français mes, « mets ». Au siècle dernier nous avons également accueilli panel, qui désigne un groupe de personnes sélectionnées pour constituer un échantillon représentatif. C’était le retour sur ses terres de l’ancien français panel, qui, entre autres sens, repris sous la graphie moderne de panneau, avait ceux de « morceau d’étoffe » et de « filet tendu pour prendre le gibier » (d’où l’expression donner ou tomber dans le panneau) ; ce panel, issu du latin vulgaire pannellus, désignait aussi un morceau de parchemin et, par métonymie, le parchemin sur lequel était établie la liste des jurés, puis cette liste ou le jury lui-même, et c’est quand il avait ce sens que l’anglais nous l’a emprunté. À cette liste, on pourrait ajouter auburn, qui qualifie une chevelure châtain roux à reflets de cuivre, tiré de l’ancien français auborne, « blond » ; challenge, venu de l’ancien français chalenge, « chicane, attaque, défi » ; chèque, emprunté de l’anglais check, dérivé de to check, « contrôler », qui avait été pris du français échec, le procédé de la souche ayant pour but premier de faire échec aux malversations sur les bons de trésorerie. Enfin, on n’oubliera pas que commodore, titre donné au Royaume-Uni et aux États-Unis à un capitaine de vaisseau commandant une division navale, vient du français commandeur. Ainsi, nombre de mots français sont allés outre-Manche et, comme l’Ulysse de Du Bellay, y ont fait un beau voyage puis sont retournés, non pleins « d’usage et raison », mais « de sens nouveaux », au pays qui les avait vu naître.

Une phalène, une baleine, des Belges et un crapaud

Le 2 septembre 2021

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La phalène est un insecte qui doit sa renommée à sa capacité d’adaptation : ce petit papillon diurne se pose ordinairement sur des bouleaux et sa couleur blanche se fond avec celle de l’arbre, ce qui lui permet de ne pas être repéré par ses prédateurs. Une autre variété, de couleur noire, beaucoup plus exposée à ces derniers, a été découverte en Angleterre au xixe siècle. Mais la pollution a fait que l’écorce des bouleaux s’est couverte de dépôts noirâtres et, dans les années 1950, la variété noire, désormais presque invisible sur les troncs, en était venue à représenter 98 % des phalènes. Depuis, l’attention portée à l’environnement a permis le retour en force des phalènes blanches. Cette adaptation au milieu n’est pas le seul point digne d’intérêt de notre bestiole. Ce lépidoptère d’à peine quelques grammes a un étrange lien avec le plus lourd des animaux vivants actuels, la baleine. En français, les noms qui les désignent sont des paronymes, mais ils sont parfaitement identiques en grec ancien, phallaina. Il était tentant de chercher à lier cette identité de forme à une étymologie commune, mais force fut de reconnaître que ce n’était pas le cas : notre insecte tire son nom de l’adjectif phalos, « blanc », et notre cétacé d’une racine bhel-, signifiant « se gonfler », qui est aussi à l’origine du nom commun phallus et, le fait est moins connu, du nom propre Belges. Ces derniers, Jules César nous l’a appris, « sont les plus courageux des Gaulois » (horum omnium fortissimi sunt Belgae), « parce qu’ils se trouvent plus éloignés de notre province et de sa civilisation, et que les marchands vont plus rarement leur porter ces objets qui peuvent amollir le courage ; enfin parce qu’ils sont sans cesse en guerre avec les Germains leurs voisins, qui habitent sur l’autre rive du Rhin ». Le latin Belgae signifie donc proprement « ceux qui se gonflent (de colère et d’audace) ». Aujourd’hui, la langue familière utilise encore être gonflé pour « être audacieux », et la langue populaire être gonflant pour « être énervant », c’est-à-dire capable de faire se gonfler autrui de colère. Il n’est donc guère étonnant que ce soit à cette même racine bhel que l’on rattache les verbes gonfler, enfler et souffler. On lui doit aussi le nom bouge, qui, bien avant de désigner un logement exigu, malpropre et sordide, désignait un sac de cuir, sens qu’avait le latin bulga, dont il est issu. Ce mot latin, par analogie, désignait aussi le ventre, et plus particulièrement l’utérus, car celui-ci se gonfle pendant la grossesse. Cette même racine nous a donné le latin bufo, « crapaud », que, dans ses Commentaires sur les Géorgiques, au ive siècle apr. J.-C., le grammairien Servius définit ainsi : rana terrestris nimiae magnitudinis (« grenouille terrestre d’une taille extraordinaire »). On sait en effet que certains batraciens mâles, particulièrement à la saison des amours, peuvent étonnamment gonfler leurs joues pour produire de puissants sons et se faire remarquer par les femelles. Espérons qu’ils se souviennent, comme nous, de La Fontaine qui a montré, avec La grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf, que l’enflure n’est pas toujours bonne pour les batraciens.

Des noms d’oiseaux

Le 1 juillet 2021

Bonheurs & surprises

Y a-t-il un lien entre le sens des mots et leur forme ? C’était le sujet du Cratyle de Platon. Une grosse vingtaine de siècles plus tard, dans son Cours de linguistique générale, Saussure tranchait en affirmant que le signe est arbitraire ; en diachronie à tout le moins puisque, en synchronie, une forme est un héritage. Ce point dérange d’ailleurs certains locuteurs qui aimeraient qu’il existât une corrélation entre signifiant et signifié. À ceux-là, nous pouvons dire que tous les mots ne sont pas soumis à cet arbitraire. Il y a une niche de résistance, ou mieux, un nid. En effet, le nom de certains oiseaux s’explique, après quelques modifications liées à l’histoire, par la transcription de leurs cris. Varron le notait déjà dans son De lingua latina (5. 75) : […] de his pleraeque ab suis vocibus ut haec: upupa, cuculus, corvus, ulula, bubo (« parmi ceux-ci [les oiseaux], la plupart tirent leurs noms de leurs cris, comme la huppe, le coucou, le corbeau, la chouette, le hibou »).

Intéressons-nous d’abord à la huppe : upupa (rappelons qu’en latin la lettre u se prononce « ou ») est bien une tentative pour transcrire le cri de cet animal. Cette onomatopée est donc à l’origine de notre huppe, mais aussi, en raison de la réputation de saleté qu’on lui prête, du mot salope, forme soudée de sale hoppe, altération de sale huppe. De son côté, coucou vient de cuculus, mot censé imiter le chant de ce volatile. Comme on avait observé qu’il avait coutume de pondre dans les nids des autres, cuculus désigna aussi un amant adultère et, par antithèse, le mari trompé : c’est à une variante de coucou que nous devons le nom cocu. C’est aussi d’une onomatopée imitant le cri de cet oiseau, kokku, que les Grecs avaient tiré la forme kokkux, pour nommer cet oiseau squatteur. La transcription en alphabet latin de ce mot grec est coccyx, nom qui vint à désigner un os semblable au bec de cet oiseau.

C’est sans doute aussi à une onomatopée que l’on doit le nom corbeau, venu du latin corvus, cousin du grec korax. Le nom de la chouette, ulula, est, comme l’écrivent joliment Ernout et Meillet dans leur Dictionnaire étymologique de la langue latine, « un mot imitatif ». On le retrouve d’ailleurs dans les noms scandinaves de cet oiseau : ugla en islandais, ugle en norvégien, uggla en suédois. Quant au français, il a gardé son dérivé hululer. Il en va de même avec le hibou, bubo en latin. Voyons maintenant le paon ; son nom est issu du latin pavo, qui imite le cri de cet animal (nous entendons plutôt léo(n), mais la forme leo, leonis désignait déjà le lion). Profitons de ce que nous l’évoquons pour en rappeler la prononciation. Si celle du nom du mâle est bien connue (« pan »), n’oublions pas que celui de la femelle paonne se prononce comme « panne », et celui du petit, paonneau, comme « panneau ».

Il en est d’autres que donnent Varron et qui étonnent plus : item haec: anser, gallina, columba. (même chose pour anser, « oie », gallina, « poule, géline », columba « colombe »). Il est difficile de voir dans ces formes des onomatopées, mais souvenons-nous que la manière dont nous percevons les cris des animaux est aussi culturelle et que les coqs français font « cocorico », tandis que ceux d’outre-manche font « cock-a-doodle-doo », qu’en Allemagne c’est « kikeriki » que l’on entend et en Espagne « kikiriki »…

Il est d’autres oiseaux dont le nom vaut description : le rouge-gorge, l’engoulevent, (l’équivalent de l’anglais swallow wind) ou encore le hoche-queue, dont Varron avait déjà expliqué le nom : motacilla, […] quod semper movet caudam (« le hoche-queue parce qu’il remue toujours la queue »).

Du grec ?

Le 1 juillet 2021

Bonheurs & surprises

Dans la lettre XXX des Lettres persanes, Rica s’amuse des Parisiens qui s’exclament à son passage : « Il faut avouer qu’il a l’air bien persan. » Nombre de mots qui nous viennent du grec sont facilement reconnaissables, et l’on pourrait dire, nous aussi, à leur sujet « Il faut avouer qu’ils ont l’air bien grecs ». C’est particulièrement vrai quand ils contiennent les digrammes th, transcription de la lettre thêta, comme dans anathème ou théogonie ; ph, transcription de la lettre phi, comme dans philosophie ; ch, transcription de la lettre khi, comme dans choreute ; ou encore quand apparaît le bien nommé « i grec », y, comme dans analyse. Ces mots, nous les avons empruntés du grec, directement ou par l’intermédiaire du latin. On retrouve cet « air grec » dans des mots construits en français à l’aide de radicaux grecs mais qui n’existaient pas en grec ancien, comme hétérotherme, phacochère, chiromancien, nostalgie ou archéoptéryx. Mais nous ne sommes pas redevables aux Grecs que de ces formes plus ou moins savantes. Il est des mots, et ils sont nombreux, qui ont perdu leur vernis grec. Ce sont ceux que le latin et l’ancien français ont modifiés au point de les rendre parfois méconnaissables. Si les mots scialytique, « appareil qui supprime les ombres portées dans les blocs opératoires », formé à l’aide de skia, « ombre », et luein, « détacher », ou urodèle, qualifiant les batraciens qui, tels les tritons et les salamandres, conservent leur queue à l’âge adulte, formé à l’aide de ouros, « queue », et delos, « visible », font bien grec, il n’en va pas de même pour écureuil, « animal qui se fait de l’ombre avec sa queue », dans lequel les mots skia et ouros ne se retrouvent que dans les trois lettres -cur- (la finale -euil vient du diminutif latin -olus).

Nous savons qu’il existe des doublets linguistiques, en particulier quand, à partir d’une même forme latine, nous sont venus deux mots français, l’un d’origine populaire, l’autre d’origine savante, comme les couples poison-potion, évier-aquarium, poitrail-pectoral, etc. Le même phénomène s’observe avec les formes empruntées du grec et celles qui nous sont parvenues après un cheminement plus long. En passant de langue en langue, de bouche en bouche, elles se sont déformées jusqu’à être difficilement reconnaissables. C’est ainsi que si le grec sarkophagos, proprement « qui consume les chairs », est visiblement à l’origine de sarcophage, c’est à lui aussi que sommes redevables du nom cercueil ; si amugdalê est sans nul doute l’ancêtre d’amygdale, ce nom signifiait d’abord « amande » et c’est aussi de lui que nous vient ce mot. Daktulos, « dactyle » et, proprement, « doigt », désigne en poésie grecque et latine un pied composé d’une syllabe longue suivie de deux syllabes courtes (comme le doigt est composé d’une longue phalange suivie de deux courtes). Mais ce mot, par analogie de forme, est aussi à l’origine du nom « datte », fruit qui ressemble à un doigt. Doublets également que les formes, savantes : « crypte », « papyrus », « paradis », « lynx », et populaires : « grotte », « papier », « parvis », « once ». Il convient donc de se souvenir qu’il est des mots grecs qui se cachent sous des déguisements latins et il ne faut pas priver de leur origine première des formes qui nous semblent par trop uniquement latines ou uniquement françaises. Sachons donc, pour conclure, que, même s’il a perdu son ph, le « faisan » est le phasianos ornis, « l’oiseau du Phase », fleuve de Colchide sur les bords duquel s’est d’abord rencontré ce volatile, et que sous les « coings » se cachent les kudônia mêla, « les pommes de Kydonia », ville de Crète qui la première produisit ces fruits.

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