Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Étincelle et Stencil

Le 1 avril 2021

Bonheurs & surprises

L’humide étincelle dont parle Verlaine dans Après trois ans (« Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, / Je me suis promené dans le petit jardin / Qu’éclairait doucement le soleil du matin, / Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle ») est, avec l’obscure clarté du Cid, de Corneille, un des plus célèbres oxymores de la langue française. Cette étincelle a cependant d’autres titres à faire valoir pour que nous nous intéressions à elle. Elle est apparue en français au xie siècle sous la forme estencele, puis estincele un siècle plus tard, et elle est issue du latin populaire *stincilla, altération produite par métathèse de la forme classique scintilla, « étincelle, point brillant ».

Ce doublement des formes a été une source de richesse puisque de l’étymon latin ont été tirés deux verbes français. Scintiller, « briller d’un éclat caractérisé par le phénomène de la scintillation », plus savant, est apparu au xive siècle et est emprunté du latin scintillare, « avoir une lueur scintillante ; étinceler, briller ». Estenceler, plus populaire, qui deviendra étinceler, date du xiie siècle et est dérivé d’étincelle. C’est à ce verbe estenceler que nous devons, indirectement, le nom stencil, qui désigne un papier paraffiné et perméable à l’encre qui servait de support aux textes, aux dessins que l’on souhaitait reproduire par le biais d’une ronéo. Nous l’avons emprunté, au tout début du xxe siècle, à l’anglais stencil, qui signifie proprement « pochoir », et qui est dérivé de to stencil, « orner de couleurs vives ou de métaux précieux ». Or, to stencil est emprunté de ce verbe estenceler, qui existait aussi sous une dizaine d’autres formes et avait, entre autres sens, ceux de « parer de couleurs brillantes » et de « parsemer ». On lit ainsi dans Li Hystoire de Julius Cesar, de Jean de Tuim : « Un siege d’yvoire, ki tous estoit estinceles d’argent ».

Concluons en signalant que, si stencil est apparu en français quelques décennies après la mort de Victor Hugo, celui-ci, sans employer ce nom ou les verbes scintiller et étinceler, a donné dans les derniers vers de son poème intitulé Le Mendiant une merveilleuse illustration par l’exemple du sens de ces mots :

« Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,

Étalé largement sur la chaude fournaise,

Piqué de mille trous par la lueur de braise,

Couvrait l’âtre, et semblait un ciel noir étoilé.

Et, pendant qu’il séchait ce haillon désolé

D’où ruisselaient la pluie et l’eau des fondrières,

Je songeais que cet homme était plein de prières,

Et je regardais, sourd à ce que nous disions,

Sa bure où je voyais des constellations. »

Soupape

Le 1 avril 2021

Bonheurs & surprises

Même si le mot soupape est formé à l’aide du préfixe sou(s)-, il n’entretient pas avec le nom pape les rapports qu’entretiennent les noms sous-lieutenant ou sous-officier avec lieutenant ou officier, la soupape n’étant pas au souverain pontife ce que la sous-maîtresse serait à la maîtresse. Le mot soupape provient de l’ancien français sous-pape qui désignait un coup sous le menton, dans lequel pape avait le sens de menton ou de mâchoire. C’est avec cette signification qu’il apparaît, au xiiie siècle, dans Les Contes des hérauts, de Baudouin de Condé : « Si me tint, mais je li escape, / Si li rendi tele sourpape, / Que tout enviers l’ai abatu » (« Il me tenait, mais je lui échappai et lui donnai à mon tour un tel coup au menton, que je l’ai abattu de tout son long »). Littré explique ainsi le glissement de sens entre le coup au menton et la pièce de mécanisme que nous connaissons : « De même que sous-barbe, qui signifie “coup sous le menton”, a pris le nom de divers engins, de même soupape a servi figurément à désigner ce qui s’ouvre et se ferme ; on aperçoit même comment l’idée est venue de prendre le coup sous le menton, qui fait fermer la bouche, pour désigner le coup que reçoit la valvule, et la valvule elle-même. » Notons cependant que, dans son Discours admirable de la nature des eaux et fontaines tant naturelles qu’artificielles, en 1580, Bernard Palissy donne une autre explication : « Cela ne se peut faire que la souspape de la gorge de l’homme (que les chirurgiens appellent la luette) ne joue comme celle des pompes. » Ces deux explications ne sont pas incompatibles, et l’on s’accorde pour reconnaître dans l’élément pape un déverbal de l’ancien verbe paper, qui signifiait « remuer les mâchoires » et donc « manger » ou « parler ». Cette proximité entre les mouvements nécessaires pour s’exprimer et pour se nourrir avait déjà été soulignée par les Latins. On lit en effet dans le Recueil des glossaires latins, à l’article Papilla : « caput est mammae de qua exit lac, unde factum est ut dicamus infantibus papa ; i. e. manduca : papare enim dicimus […] ; nam et ipso motu labiorum id ostendimus » (« Mamelon : c’est le sommet du sein, d’où sort le lait, ce qui fait que quand nous disons aux enfants papa, c’est-à-dire “mange”, avec le mouvement des lèvres produit pour dire papare, nous leur montrons les mouvements qu’ils doivent faire pour manger »).

Papare est à l’origine de l’ancien français paper, d’où dérivent papoter et le verbe, aujourd’hui hors d’usage, papeler, « manger », puis « marmonner (des prières) ». C’est de ce dernier qu’est dérivé papelard, désignant un faux dévot dont la foi de façade se manifestait par un constant marmonnement de prières, qui était perçu comme un hypocrite. Le Moyen Âge s’est plu à dénoncer ce type d’individu, en ayant recours à des jeux de mots, fort en vogue à l’époque. On lit ainsi dans Les Miracles de Notre-Dame, de Gautier de Coinci : « Tel fait devant le papelart, / qui par derrière le pape lart », et dans L’Image du Monde, de Gautier de Metz : « Qui papelart nommer se font, / Et à droit car papelart sont : / Adonc ont à nom palelart, / Car avoir veulent tout le lart. »

Ces formes furent productives puisque, en ancien français, existaient les verbes papelarder, « être hypocrite », et papeter, « babiller », et que les noms papelarderie, papelardie et papelardisme étaient synonymes d’hypocrisie.

Paper, on l’a vu, est issu indirectement du latin pappa, terme expressif du langage enfantin servant à désigner la nourriture ; cela nous amène à nuancer légèrement ce que nous avons écrit plus haut au sujet de pape, quand ce mot désigne l’évêque de Rome. Ces deux noms pape ne sont pas entièrement étrangers l’un à l’autre ; il existe en effet en latin une autre forme pappa, qui est elle aussi un nom familier du langage des enfants, qui signifie « père » et dont est issu le nom pape, « souverain pontife ».

Dislocation à gauche

Le 4 mars 2021

Bonheurs & surprises

L’expression dislocation à gauche ne relève ni du vocabulaire de l’orthopédie ni, contrairement à ce que l’on pourrait croire, de celui des sciences politiques. Elle ne désigne en effet pas un éclatement des forces de gauche, mais une figure de rhétorique dont les tout jeunes enfants usent aussi inconsciemment et aussi volontiers que monsieur Jourdain usait de la prose. Il est loisible aux adultes d’en faire également usage pour donner de l’emphase à leur propos. Il s’agit en effet d’un procédé d’insistance parfaitement licite et non, comme le croyait Jean Ménudier, d’une caractéristique de l’allemand. Il présentait en effet, dans ses Différences du genie de la langue française & de l’allemande, le tour Le Roy, il est à Paris comme un germanisme à proscrire, auquel on devait obligatoirement substituer le tour Le Roy est à Paris. Or Le Roy, il est à Paris pourrait être le parangon de ce qu’est la dislocation à gauche, avec les plus enfantins Mon papa, il est gendarme ou La maîtresse, elle est gentille. Il s’agit en effet de casser la phrase canonique (Le Roy est à Paris ; mon papa est gendarme ; la maîtresse est gentille) en isolant, généralement avec une virgule, le sujet en tête de phrase et en le reprenant ensuite par un pronom. Cela étant, signalons que, par un effet de glissement, la dislocation peut se situer à droite, toujours pour créer un effet d’insistance et pour mettre en valeur le sujet, rejeté cette fois en fin de proposition avec des formes comme Il est à Paris, le Roy ; il est gendarme, mon papa ou elle est gentille, la maîtresse. Ce procédé ne sert pas qu’à mettre en valeur le sujet d’une proposition. Il peut en effet s’appliquer à un complément d’objet direct ; ainsi Je connais Jean-Luc depuis très longtemps pourra devenir, si l’on disloque à gauche, Jean-Luc, je le connais depuis très longtemps, et à droite Je le connais depuis très longtemps, Jean-Luc. On peut l’appliquer aussi à un complément d’objet indirect : Il parle beaucoup à ses amis deviendra, à gauche, ses amis, il leur parle beaucoup (ou à ses amis, il parle beaucoup) et, à droite, avec cette fois une reprise de la préposition à, Il leur parle beaucoup, à ses amis.

Même si ce tour, comme on vient de le voir, est correct dans notre langue et si la majesté de son nom peut impressionner, il conviendrait que les hommes politiques, à gauche comme à droite, n’en fassent pas un usage systématique qui le réduirait à un tic de langage…

Faire assaut d’insultes et de saillies

Le 4 mars 2021

Bonheurs & surprises

On lit dans Les Paysans, de Balzac : « Les deux rivales font assaut d’insultes et de perfidies » et dans Apollon le couteau à la main, de Marcel Détienne : « […] l’aveugle chante le récit de la querelle d’Ulysse et d’Achille, quand […] ils avaient fait assaut d’insultes effroyables ». Et l’on entend souvent, à propos de personnes qui rivalisent de bons mots qu’elles font assaut de saillies. La proximité de ces mots assaut, insulte et saillie dans ces expressions est redoublée par une proximité étymologique. Assaut, qui s’est d’abord rencontré dans la Chanson de Roland sous la forme asalt, se lisait aussi, au début de la Renaissance, dans l’expression figurée amoureulx assaulx, « ébats amoureux », et au xviie siècle dans faire assaut de, « rivaliser, lutter à qui sera le meilleur dans tel ou tel domaine ». Ce nom est issu du latin populaire *assaltus, réfection de assultus, « assaut attaque », lui-même dérivé de saltus, « saut ».

Quant au nom insulte, apparu au masculin, insult, c’est un déverbal d’insulter, qui a d’abord signifié « prendre d’assaut ; monter à l’assaut ». On lit d’ailleurs encore dans L’Esprit des lois, de Montesquieu : « L’empire de la mer a toujours donné aux peuples qui l’ont possédé une fierté naturelle parce que se sentant capables d’insulter partout, ils croient que leur pouvoir n’a pas plus de bornes que l’Océan. » Et on lit également dans l’Abrégé chronologique de l’histoire de France, de Mézeray : « Le comte de Nassau entra en Picardie avec une armée de trente mille hommes et emporta d’insulte la ville de Guise. »

Les mots de la même famille saillie et saillir appartenaient autrefois à ce même champ sémantique, mais pour indiquer une sortie. Jean Lemaire de Belges écrit dans ses Illustrations de Gaule et singularités de Troie : « Les Troyens firent une saillie hors de Troie. » Ce verbe s’enrichit d’un nouveau sens au xixe siècle puisque Bescherelle nous apprend que saillir « se dit de l’action de quelques animaux lorsqu’ils couvrent les femelles ». Dès lors ce verbe saillir a l’étrange particularité de changer de conjugaison en fonction de sa signification ; en effet si un angle ou un balcon saille, un étalon saillit. Mais ce n’est que chez Littré qu’apparaît le déverbal saillie pour désigner l’accouplement des animaux (auparavant on employait saut, et on lit chez Bescherelle : « Ne permettez pas que les étalons donnent trop de sauts aux juments »). Mais dès le xvie siècle, ce nom désignait aussi un trait d’esprit plein de vivacité.

Aujourd’hui saillir est devenu un terme technique appartenant à la langue de l’élevage, tandis que c’est « sauter » qui, dans une langue triviale, signifie « posséder sexuellement ».

Toutes ces formes remontent au latin salire, « sauter, bondir » et, dans la langue des éleveurs, « saillir une femelle ». De salire a été tiré le fréquentatif saltare, d’abord « sauter fréquemment » et enfin « danser ». Le nom qui en est tiré, saltator, ne signifie donc pas « sauteur » mais « danseur ». On rappellera que ceux qui pratiquaient cette activité étaient stigmatisés à Rome, puisqu’elle était considérée comme indigne d’un homme libre et que cette accusation faillit, en 63 avant Jésus-Christ, coûter son élection au consulat à Muréna : « Saltatorem appellat L. Murenam Cato » (« Danseur ! Voilà comment Caton traite Muréna »), écrit Cicéron dans son Pro Murena. Le sens sexuel que peut avoir le verbe salire passa vite des animaux aux hommes, et on en a dérivé l’adjectif salax, « lascif, lubrique, salace », puis « aphrodisiaque ». Dans L’Art d’aimer, Ovide désigne par la locution herba salax la roquette, nom issu, par les intermédiaires italiens rochetta et ruchetta, diminutifs de ruca, du latin eruca, « roquette », que sa réputation de plante aphrodisiaque faisait aussi appeler uruca, par croisement avec urare, « brûler de désir, de passion amoureuse ».

Faire flèche de tout bois, De quel bois je me chauffe

Le 4 février 2021

Bonheurs & surprises

L’œuvre de Rabelais est toujours d’actualité. Il n’est pour s’en convaincre que de lire ces quelques lignes de la Pantagrueline Progostication : « Lors reignera une maladie bien horible et redoutable, maligne, perverse et espouvantable, et malplaisante, laquelle rendra le monde bien estonné et dont plusieurs ne sauront de quel bois faire flèche, […] Je tremble de peur quand j’y pense, car je dy qu’elle sera epidimiale. »

Mais, plutôt qu’à l’épidémie, sujet aujourd’hui assez rebattu, c’est à l’expression faire flèche de tout bois que nous allons nous intéresser. Au Moyen Âge, les flèches, comme les arcs, étaient souvent en if mais pouvaient aussi être en noisetier ou en cormier. Ce dernier était d’ailleurs cultivé pour la dureté de son bois, dont on faisait des manches de pioche ou de cognée. On ne s’étonnera donc pas que, chez Rabelais encore, frère Jean des Entommeures ait mis à mal les soldats qui saccageaient la vigne du couvent en s’aidant du « baston de la Croix, qui estoyt de cueur de cormier ». Cependant, nécessité faisant loi, il arrivait parfois qu’il faille recourir à d’autres essences pour fabriquer des traits, d’où l’expression faire flèche de tout bois (on rencontrait également, dans le même sens, faire feu de tout bois), employée pour signifier que tout moyen était bon pour parvenir à ses fins. Mais, un proverbe en contredisant souvent un autre, on nous apprenait également que Tout bois n’est pas bon à faire flèche, pour montrer qu’il faut savoir choisir à bon escient les moyens qu’on veut employer.

Mais le bois était surtout autrefois employé comme combustible ainsi que certaines expressions en attestent. On lisait ainsi, à l’article Bois de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « On dit d’Un homme, qu’On verra de quel bois il se chauffe, pour dire, qu’On verra ce qu’il vaut ou ce qu’il sçait faire. » Que, dans cette expression, le sujet du verbe chauffer passe de la troisième à la première personne et celle-ci prendra un sens beaucoup plus menaçant. Il ne s’agit plus de souligner les qualités d’une personne, mais de lancer un avertissement à celui dont on avait lieu de se plaindre et qui s’exposait à essuyer une vengeance terrible.

Ce bois de chauffage, avant d’être vendu par stère, l’était à la corde, la quantité de bois étant mesurée à l’aide d’une corde. Cette unité variait suivant les régions. À Paris, elle valait 3,8 stères ; elle en vaut un peu moins de trois aujourd’hui. L’article 5 de la loi du 18 germinal an III (7 avril 1795) visait à mettre fin à ces disparités avec la création du stère, mais les unités de mesure, on le sait, ont la peau dure et la corde est toujours en usage, comme le stère d’ailleurs qu’un décret de décembre 1975 souhaitait supprimer au profit du mètre cube. Le Moyen Âge, peu avare de jeux de mots cruels, employait l’expression mesurer du bois de corde pour dire « être pendu ». Concluons sur une note un peu plus douce avec le bois présenté comme la matière dans laquelle sont façonnés les grands hommes. L’Académie nous informait que « Quand on veut dire qu’un homme est de qualité à estre, par exemple, Evesque, Mareschal de France, &c. Duc & Pair, qu’Il est du bois dont on les fait.. », ce que Littré glosait par « Avoir le mérite, les qualités qu’exigent ces différentes fonctions ». Dans ce même registre, on constate que si la musique adoucit les mœurs, c’est peut-être parce que les instruments amènent à conciliation. Un proverbe du Moyen Âge disait qu’un homme « est du bois dont on fait les vielles », parce que, par analogie avec les accords de cet instrument, on pouvait s’accorder facilement avec lui et qu’il répondait favorablement à toutes les demandes. La vielle est passée, mais la flûte est restée et l’on dit, nous apprend Littré, Il est du bois dont on fait des flûtes, par allusion probablement à la légèreté des bois employés pour faire des flûtes…

Merci monsieur Ménudier : « Dire, Ne pas dire » au XVIIe siècle

Le 4 février 2021

Bonheurs & surprises

Il est des bienfaiteurs de l’humanité dont le nom a sombré injustement dans l’oubli. Au nombre de ceux-ci un certain J. Ménudier, qui fit paraître en 1677, à Iéna, L’Art de faire des lettres, des billets et des compliments ou les Étrangers trouveront dequoi fournir à une conversation serieuse & galante, & ou ils pourront apprendre en peu de tems par regles et par exemples, à faire toutes sortes de lettres & de billets & les difficultés de nôtre prononciation & de nôtre construction & plusieurs remarques curieuses. On y trouve quelques modèles de lettres « pour souhaitter une heureuse année », que l’auteur a eu la délicatesse d’assortir de réponses types. On lit ainsi : « Je prie le ciel de vous faire passer doucement cette année, & d’y ajouter un siecle de santé & de prospérité. » À quoi l’on pourra répondre : « Vous en demandés assés pour tous deux & si vos prieres sont exaucées, je vous en offre la moitié. » Ou encore : « Je vous souhaite une heureuse annee & prie le ciel de vous la donner », avec cette éventuelle réponse : « J’avais déja fait les mêmes vœux pour vous, mais vôtre civilité m’a prévenu la-dessus. » Cet aimable auteur a d’autres mérites qui lui valent notre reconnaissance. Un peu moins de trois siècles et demi avant l’Académie, il écrivit, lui aussi, une forme de Dire, Ne pas dire. En effet, les dernières pages de son ouvrage, consacrées aux Différences du genie de la langue française & de l’allemande, sont en fait d’un manuel de langue où sont recensées des fautes commises régulièrement par des germanophones, mais aussi par des locuteurs natifs. On peut ainsi y lire :

 

Dites

Non

Attendés moy

Trois jours de suite

Il a dit cela à table

Il est blessé au bras

Servir quelqu’un

Charger d’une commission

Attendés après moy

Trois jours en suite

Il a dit cela sur la table

Il est blessé à son bras

Servir à quelqu’un

Charger avec une commission

 

Ce type de recommandation, on le sait, est toujours un pari sur l’avenir et, parfois, l’usage emprunte d’autres voies que celles qu’avait tracées la norme. Ainsi Ménudier condamnait remercier pour, mais on lit dans notre Dictionnaire : Remercier quelqu’un de son obligeance, pour son obligeance. Il recommandait six vints pour cent et vint, Henri quatrième pour Henri le quatrième : l’usage n’a retenu aucune de ces formes, même si on trouvait encore au xviiie siècle, chez Diderot par exemple, des noms de souverain suivis d’un ordinal au-delà de Ier. On lisait aussi Dites 20 sols, 40 sols, cent sols et non un franc, 2 francs, 5 francs, pourtant les francs l’emportèrent, même si les sols, devenus des sous, se maintinrent fort longtemps. Notre auteur condamne aussi Jules, un marchand suédois, tour courant aujourd’hui, car il n’admet que Jules, marchand suédois. Si de nos jours on continue à dire les pensions d’Italie sont…, on emploie maintenant, sans faire de faute, les pensions en Italie sont… ou Votre voyage en Suède a été…, phrases qu’il condamnait, tandis que Votre voyage de Suède a été…, qui avait sa faveur, est senti comme un archaïsme.

On lit aussi que l’on doit dire « Il est plus grand que moi » et non « Il est plus long que moi ». Pourtant l’Empereur répondit facétieusement un jour à son valet Constant, à qui il faisait porter ses chaussures pour les assouplir et qui se plaignait de cette tâche en arguant qu’il était plus grand que lui : « Non, vous êtes plus long. » Notre auteur conclut, à juste titre, en nous signalant que l’on ne doit pas dire une paire d’œufs frais mais une couple d’œufs frais. On notera avec plaisir que notre Dictionnaire complète Ménudier en insistant sur la différence d’emploi entre paire et couple en signalant, à l’article couple, que ce mot « ne s’emploie pas pour des choses qui vont nécessairement ensemble ; on dit une paire de souliers, de bas de gants, etc. ».

La grand-mère et la disparition du « e » qui n’existait pas

Le 7 janvier 2021

Bonheurs & surprises

Le mot grand-mère est bien étrange puisque l’adjectif et le nom qui le composent ne s’accordent pas. Il en va de même quand on les intervertit pour faire le nom mère-grand, Le Petit Chaperon rouge nous l’a appris il y a bien longtemps. Au sujet de cette forme Littré écrit d’ailleurs : « On dit quelquefois mère-grand, mais très familièrement et surtout dans les contes d’enfants. » Un peu moins de deux siècles auparavant, le Dictionnaire de l’Académie française était plus sévère : « On dit bassement & populairement, Mere grand. » Littré précise encore que « Grand devant un certain nombre de substantifs féminins ne prend pas l’e », et ajoute : « L’erreur qui a mis et maintient une apostrophe à grand en ces cas a produit la ridicule anomalie d’écrire des grand’mères sans s, et des grands-pères avec s. » (Rappelons qu’aujourd’hui ni la forme ancienne grand-mères, ni la forme plus récente grands-mères ne sont considérées comme fautives.) L’erreur évoquée par Littré était encore commise par Ferraud dans son Dictionnaire critique de la langue française (1787) : « Il y a des mots féminins devant lesquels on retranche l’e de grande : on dit Grand’Mère, Grand’Messe. C’est grand’pitié. Il m’a fait grand’peur. Nous l’avons obtenu à grand’peine. Remarquez pourtant qu’excepté Grand’Mère, Grand’Messe, la Grand’Chambre du Parlement, ces mots reprennent l’e quand ils sont précédés de l’article une. Ainsi l’on dit, à grand’peine et j’ai eu une grande peine ; j’ai eu grand’peur, et j’ai eu une grande peur. » Il conclut ensuite ainsi : « Cela signifie que le féminin est maintenant en grande, sauf dans les expressions figées. » Une vingtaine d’années plus tôt on lisait peu ou prou la même chose dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Lorsque le mot de Grande est mis devant un substantif qui commence par une consonne, on supprime quelquefois l’e dans la prononciation, même en écrivant, & l’on en marque le retranchement par une apostrophe, comme dans ces phrases : Faire grand’chère. C’est grand’pitié. La Grand’ Chambre. Il hérite de sa grand’mère. » Mais, comme l’avait écrit Littré, c’était une erreur. En effet, à l’origine, la forme grand s’employait aussi bien pour le féminin que le masculin, les textes d’ancien français en attestent. Ce point, qui peut sembler étrange, s’explique comme souvent par l’origine latine de notre langue. Il y avait en latin deux types de déclinaisons pour les adjectifs : la première avec des masculins en -us, des féminins en -a et des neutres en -um (bonus, bona, bonum). Dans la deuxième, le neutre était en -e tandis que le masculin et le féminin, en -is, étaient semblables (fragilis, fragilis, fragile). Ces adjectifs, épicènes en latin, le sont restés en français : fragilis a donné fragile et frêle, gracilis, gracile et grêle, humilis, humble, etc. Il en allait de même pour l’adjectif talis, « tel », ce qui explique que l’on trouve, au xiie siècle, dans le Roman de Troie, de Benoît de Sainte-Maure : « tel jor […] tel semaine […] Que la joie ert si granz ! », des vers où tel garde la même forme devant le féminin semaine et le masculin jour. Ce texte est aussi intéressant parce que grand, attribut du nom joie, garde une forme semblable à celle du masculin. On lit aussi dans La Chanson de Roland : « Puis si s’escrie [Charlemagne] à sa voiz grant et haute. »

C’est au xve siècle que, par analogie avec le couple antonyme petit/petite, on commence à lire la forme grande, d’abord comme attribut. On trouve ainsi, dans les Mémoires de Philippe de Commynes, à quelques lignes d’intervalle à la fois la forme ancienne, « En grant richesse », et la forme de féminin, « les mutations sont grandes ». Un siècle plus tard, seules les locutions figées mentionnées plus haut conservent la forme épicène ancienne et, dans tous les autres cas, le féminin est grande.

Noise, pouilles et riote

Le 7 janvier 2021

Bonheurs & surprises

Les noms noise et pouilles n’ont plus d’existence autonome en français. Le premier ne se rencontre guère que dans l’expression chercher noise (ou parfois des noises) et le second dans chanter pouilles, mais il n’en a pas toujours été ainsi : dans l’édition de 1694 du Dictionnaire de l’Académie française, la définition du mot noise est illustrée de nombreux exemples, parmi lesquels on trouve : « grande noise, chercher noise, emouvoir une noise... il a commencé la noise. C’est luy qui est autheur de la noise. Pour moy, je ne veux point de noise, ce que j’en fais c’est pour éviter noise. Appaiser les noises ». Ferraud, dans son Dictionnaire critique, précisait qu’« on l’emploie sans article dans des locutions figées comme dans chercher noise, éviter noise, mais qu’on le trouve dans d’autres comme émouvoir, exciter une noise ». C’est aussi ce que souligne Littré quand il écrit : « Noise est un mot qui tend à sortir de l’usage général, de sorte qu’il est surtout employé dans certaines locutions : chercher noise, être en noise. » Notre lexicographe précise ensuite : « Cela le différencie de querelle. Ainsi on ne dit pas : il y a une noise dans la rue ; mais : il y a une querelle. De plus noise est plus voisin de « discorde » que n’en est querelle. Enfin il y a sous noise une idée de bruit qui n’est pas dans querelle ; ainsi on ne dit pas une noise littéraire, mais une querelle littéraire. »

Quant à pouilles, il s’emploie essentiellement aujourd’hui dans l’expression chanter pouilles, « critiquer vertement, injurier », ou chercher des pouilles à une personne, « lui chercher querelle ; l’injurier », mais on trouvait aussi jadis dire des pouilles. Pouilles peut aussi s’affaiblir pour désigner des reproches amicaux, c’est le sens qu’a ce mot dans une lettre de Voltaire à M. Pallu, intendant de Moulins, en 1736 : « Un peu de maladie, monsieur, m’a privé de la consolation de vous écrire des pouilles de ma main… » Ce nom est un déverbal de pouiller, non pas au sens qu’il eut jadis de « débarrasser des poux », mais de « dire des injures », ce dernier étant dérivé de pouil, la forme ancienne de pou. Cet insecte est encore lié à l’idée de querelle dans notre langue moderne, comme le montre l’expression chercher des poux à quelqu’un ou sur la tête de quelqu’un, c’est-à-dire lui faire de mauvaises querelles (on entend aussi parfois chercher la petite bête). On peut signaler que, dans ce domaine, le verbe chercher est fort employé puisque, à côté de chercher noise et chercher des poux, on trouve aussi chercher des poils aux œufs, chercher des histoires, chercher des crosses ou chercher la bagarre, sans oublier les tours plus populaires il l’a bien cherché et tu me cherches ?

Querelle et dispute, synonymes de noise, sont d’usage courant ; il n’en va plus ainsi de riote. Pourtant, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, noise était glosé par « querelle, dispute, riote ». Riote vient du latin tardif riota, qui désigne une action illicite. L’anglais nous a emprunté ce mot et nous le connaissons surtout aujourd’hui, le cinéma aidant, dans la locution riot gun, mais on se souviendra que le parlement anglais vota, au début du règne de George Ier, en 1714, une loi, le Riot Act, qui donnait un cadre légal aux autorités locales pour interdire les rassemblements de plus de douze personnes, et particulièrement les riotous assemblies, les « attroupements séditieux ».Il fallait pour cela que le représentant de l’autorité ait lu aux personnes assemblées ce texte. Une heure après cette lecture, les forces de l’ordre pouvaient en toute légalité disperser ces dernières.

Ces altercations et les mots qui en rendent comptent ne sont évidemment propres ni à l’anglais ni à notre langue. Tacite, presque vingt siècles avant Littré distinguant noise et querelle, faisait déjà le départ entre jurgium, rixa et pugna et les verbes qui en sont tirés : « Jurgia primum, mox rixa [des querelles dans un premier temps et bientôt une rixe] », lit-on dans les Histoires, tandis que l’on trouve dans le Dialogue des orateurs : « non pugnat, sed rixatur [ce n’est pas un combat en règle, mais une rixe] ».

A : la vache

Le 3 décembre 2020

Bonheurs & surprises

Phonétiquement, A est une voyelle centrale très ouverte et facile à articuler, ce qui explique peut-être qu’on la retrouve dans toutes les langues et qu’elle soit un des tout premiers sons prononcés par les enfants. Il fut un temps où l’on estimait d’ailleurs que cela justifiait sa place de tête dans les alphabets : « La voix A [voix est le nom que l’on donnait jadis aux voyelles] a dû précéder toutes les autres dans la composition de l’alphabet puisqu’elle est la première dans l’ordre de la nature », écrit le président de Brosses dans son Traité de la formation mécanique des langues et des principes physiques de l’étymologie (1765). Cette idée d’une antériorité de la voyelle A par rapport aux autres sons est reprise par Chateaubriand dans Le Génie du christianisme : « On peut remarquer que la première voyelle de l’alphabet se retrouve dans presque tous les mots qui peignent les scènes de la campagne, comme dans charrue, vache, cheval, labourage, vallée, montagne, arbre, pâturage, laitage, etc., et dans les épithètes qui accompagnent ordinairement ces noms, tels que pesante, champêtre, laborieux, grasse, agreste, frais, délectable, etc. […] La lettre A ayant été découverte la première, comme étant la première émission naturelle de la voix, les hommes, alors pasteurs, l’ont employée dans les mots qui composaient le simple dictionnaire de leur vie. […] Le son de l’A convient au calme d’un cœur champêtre et à la paix des tableaux rustiques. L’accent d’une âme passionnée est aigu, sifflant, précipité ; l’A est trop long pour elle : il faut une bouche pastorale qui puisse prendre le temps de le prononcer avec lenteur. Mais, toutefois, il entre fort bien encore dans les plaintes, dans les larmes amoureuses et dans les naïfs hélas d’un chevrier. » Cette analyse fut mentionnée en 1976 par Gérard Genette dans son Mimologiques - Voyage en Cratylie, et nous amènerait presque à regretter que, une soixantaine d’années plus tôt, Ferdinand de Saussure ait déclaré que le signe était arbitraire. Le très beau texte de Chateaubriand peut sembler fantaisiste au regard de la linguistique actuelle, mais force est pourtant de constater que notre lettre A est liée, sinon au monde pastoral, à tout le moins au nom vache et, plus généralement, à celui des bovins. L’ancêtre le plus lointain connu du A est en effet un hiéroglyphe égyptien représentant une tête de vache : il ne notait pas alors une voyelle (l’équivalent de notre son [a] était noté par un faucon) mais une aspiration sans doute assez proche de celle notée par le h placé à l’initiale des mots allemands. Les Phéniciens empruntèrent ce signe, mais ils le couchèrent sur le côté. Les alphabets sémitiques anciens l’empruntèrent à leur tour. C’est aussi aux Phéniciens que les Grecs empruntèrent ce A, en lui donnant encore un quart de tour et en en faisant le son vocalique que nous connaissons aujourd’hui. A, dorénavant appelé « alpha », était donc devenu une voyelle et notre pauvre vache avait désormais la tête à l’envers (pour la retrouver, il n’est que de retourner ce A et de tracer deux points qui figureront les yeux dans la partie fermée par la barre horizontale). À l’article alpha de son Dictionnaire, Littré rappelle d’ailleurs cette signification dans la notice étymologique : « Alpha, du grec alpha, de l’hébreu aleph, qui est la première lettre de l’alphabet hébreu et qui signifie “bœuf” ». Et il conclut ainsi : « Aleph et [le grec] elaphos, “cerf”, ont la même origine. » Cette étymologie a été par la suite invalidée, mais le rapprochement entre le bœuf et le cerf, d’une part, et les noms alpha et elaphos, d’autre part, était tentant, le cerf n’étant, après tout, qu’un ruminant particulièrement bien encorné.

Au lit !

Le 3 décembre 2020

Bonheurs & surprises

Le nom lit nous vient du latin lectus, de même sens, qui appartient à une grande famille indo-européenne d’où sont aussi issus les noms grecs lektron et lekhos, désignant le même meuble, et les verbes anglais to lay et to lie et allemands legen et liegen, « coucher » et « être couché ». Ce nom a un synonyme appartenant à un registre plus élevé, couche, parfois accompagné d’adjectifs comme royal ou nuptial, qui désigne le plus souvent le lieu de l’union des corps, généralement autorisée par des liens officiels et d’où naîtront des enfants légitimes. C’est pour cette raison que, si les serments du mariage sont trahis, on accole à ce nom des termes comme adultère ou souiller. Mais, étonnamment, si couche appartient à un registre soutenu, le verbe qui en est tiré, coucher, relève de la langue ordinaire, et même de la langue familière quand il signifie « avoir des relations sexuelles », tandis que le nom dérivé de ce verbe, coucherie, appartient, lui, à la langue vulgaire.

Lit a de nombreux synonymes, familiers ou populaires, qui présentent l’étrange particularité de commencer tous par la lettre p. Au nombre de ceux-ci on trouve paddock, nom dérivé de l’ancien anglais pearroc, « enclos ». Ce nom a d’abord désigné l’enclos aménagé dans une prairie pour les juments poulinières et leurs poulains, puis l’enceinte où, au moment du pesage, les chevaux, promenés à la main, sont présentés aux parieurs. Par la suite on a donné ce nom à une maison de passe en assimilant les prostituées aux juments enfermées dans le paddock et, enfin, au meuble le plus en usage en ces lieux, le lit.

Les autres synonymes nous renseignent, eux, sur l’histoire de la literie puisqu’ils tirent tous leur nom de la matière dont étaient garnis les lits. Ce pouvait être de la paille, et c’est là l’origine du nom paillasse. Les liens avec la prostitution étant toujours très forts, Bescherelle nous apprend, dans son Dictionnaire national, qu’on appelait paillasse de corps de garde une « femme ou fille de mauvaise vie, qui s’abandonne indifféremment à tous les soldats, au premier venu ». Dans ce même registre, cet auteur nous rappelle que paillard vient de paille « parce que les paillards couchaient tous pêle-mêle et se vautraient dans la paille et, suivant d’autres, parce que, chez les Romains, les prostituées exerçaient leur ignoble métier sur la paille ». L’argot a souvent déformé ce nom pour en faire les formes pageot ou pajot. Peut-être faut-il y voir l’influence du mot paillot qui, depuis la fin du Moyen Âge, désignait une petite paillasse. Pageot s’est aussi rencontré sous la forme abrégée page et sa variante pagne.

Il existait des matériaux plus confortables ; comme la plume, à l’origine des noms plumard et de sa forme abrégée, devenue alors un nom masculin, plume ; ou la fourrure d’animaux, leur peau, à l’origine du nom pieu, par l’intermédiaire d’une forme picarde piau, et dont la langue populaire a tiré les verbes pieuter et pioncer. Nous achèverons cette série avec le nom pucier. Il s’agit d’un intéressant exemple de remotivation étymologique. Cette forme est en effet une altération de poussier, nom de la même famille que poussière, qui désignait la balle de son dont on emplissait des sacs qui servaient de matelas. Mais comme ces lits de misère étaient souvent infestés par des puces, on a changé le poussier, dont l’origine n’était plus guère connue, en pucier.

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