Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Les anciens temps

Le 3 novembre 2022

Bonheurs & surprises

La version en ligne de notre Dictionnaire accompagne la définition de chaque verbe d’un tableau de conjugaison. Initiative heureuse et utile. Y sont déclinées les formes du verbe au présent, à l’imparfait, au passé simple, etc. Mais pas à l’aoriste. Il est vrai qu’aujourd’hui ce nom ne s’emploie guère qu’en grammaire grecque, dans quelques langues slaves ou en sanscrit, mais ce ne fut pas toujours le cas. On lisait ainsi dans la première édition de notre Dictionnaire :

« Aoriste, dans la langue françoise, se dit du preterit qui n’est point formé du verbe auxiliaire, avoir, ou estre. Je lû, je pensé, vous lustes, vous pensastes, nous lusmes, nous pensasmes, toutes ces inflexions du verbe Lire & penser sont à l’aoriste. »

Commentons dans un premier temps la recommandation concernant la prononciation. Il était en effet précisé « On prononce oriste », et on lisait encore dans la huitième édition (1935) : « ao se prononce o » ; à l’inverse, Littré écrivait en 1873 : « L’Académie dit qu’on prononce oriste ; cette prononciation n’est pas en usage, et, dans les colléges, on dit a-o-riste. » Pour déterminer l’usage, la foule des collégiens triompha des quarante académiciens et c’est bien « a-oriste » que l’on dit aujourd’hui. Dans les mots commençant par ao-, l’Académie eut plus de chance avec août, puisque son impérieux « Prononcez oût », qu’on lisait dans les 3e, 4e, 5e et 6e éditions, a, lui, bien été entendu.

Cette prononciation « a-oriste » a, il est vrai, l’avantage de bien montrer la formation de ce nom : un a-, tiré de l’alpha privatif du grec, et le participe passé du verbe horizein, « limiter, borner ». Aoriste est donc un parent d’horizon, tiré, lui, du participe présent de ce même verbe, l’horizon étant la ligne ou le cercle qui borne la vue et qui fait la limite entre le ciel et la terre ou la mer. Aoriste, par sa composition, est un parent d’un autre terme de grammaire qui, cette fois, nous vient du latin, infinitif. Ce dernier est en effet construit à l’aide du préfixe négatif in- et du nom finis, « limite, frontière, fin ». L’infinitif aoriste, que l’on rencontre en grec, se trouve ainsi être une forme verbale doublement sans limite.

On définissait donc aoriste par preterit. Là encore, l’Académie et Littré ne s’accordaient pas sur la prononciation de ce terme. Littré écrivait : « D’après l’Académie on prononce un peu le t ; mais ne pas le prononcer du tout est plus usuel. » La prononciation recommandée par l’Académie s’est néanmoins imposée, sans doute sous l’influence de l’anglais. Mais il faut rappeler que prétérit, qui fut longtemps en usage dans la grammaire française, était ainsi présenté dans la 1re édition de notre Dictionnaire : « Terme de Grammaire, dont on se sert en parlant de la conjugaison des verbes, & qui se dit de l’inflexion du verbe, par laquelle on marque un temps passé. » Le nombre de prétérits était assez mal fixé. En 1788, Féraud en comptait quatre et, aujourd’hui encore, on lira avec profit ce qu’il disait de leur emploi :

« Le prétérit simple ou défini (notre passé simple), que plusieurs apèlent aoriste, marque une chôse pâssée dans un tems dont il ne reste plus rien, et dans lequel on n’est plus : je fus malade l’année pâssée […]. »

« Le prétérit indéfini (notre passé composé) marque une chôse pâssée dans un tems que l’on ne désigne point ; ou dans un tems désigné, dont il reste encôre quelque partie à écouler. Exemple du premier : il a pâssé par Rome […]. Exemple du second : […] j’ai été malade cette semaine. »

« Le 3eprétérit est nomé antérieur (notre passé antérieur) : il exprime une chôse pâssée avant une aûtre, dans un tems dont il ne reste plus rien : Quand j’eus reçu mon argent, je m’en allai. »

« Le 4e prétérit peut être nomé prétérit antérieur indéfini, ou prétérit surcomposé (notre passé surcomposé) ; il marque une chôse pâssée avant une aûtre, dans un tems qui n’est pas tout-à-fait écoulé : Je suis sorti ce matin, quand j’ai eu achevé ma lettre. »

Littré lui aussi en comptait quatre, mais il remplaçait le prétérit surcomposé par le prétérit imparfait (notre imparfait). Ce dernier temps, joliment nommé dans la 5e édition de notre Dictionnaire présent relatif, servait aussi à former ce que Littré appelait prétérit antérieur relatif (notre plus-que-parfait).

On le voit, la grammaire a évolué dans la désignation des temps français : l’aoriste et les différentes formes du prétérit ont été en usage avant d’être remplacés par l’imparfait et les différents passés. Imparfait fut d’abord un adjectif. Les grammairiens du xvie siècle écrivaient preterit imparfait, tems imparfait passé imparfait. On ne trouve imparfait employé comme nom qu’au début du xviie siècle, mais cet emploi est longtemps resté très rare puisqu’on lisait encore dans la 6e édition du Dictionnaire, en 1835, à l’article Imparfait : « prétérit ou passé imparfait ou, substantivement imparfait ». Le mot passé, employé comme nom en grammaire, se rencontre, quant à lui, d’abord chez Louis Meigret qui, dans Le Tretté de la grammere françoeze (1550), emploie passé indéterminé, passé perfect. Mais, plus de deux siècles plus tard, en 1787, dans son Dictionnaire critique de la langue française, Féraud écrit encore à l’article Passé : « tems des verbes, voyez Prétérit ». En ce sens, passé était absent des cinq premières éditions de notre Dictionnaire. Il apparaît pour la première fois dans la 6e édition, avec la glose suivante : « Le prétérit, l’inflexion du verbe, par laquelle on marque un temps passé. Le passé défini. Le passé indéfini. Le passé l’indicatif, du subjonctif, de l’infinitif. »

« Féminisons ! » Lecture d’un texte de 1908

Le 3 novembre 2022

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Dans le numéro du 12 janvier 1908 des Annales littéraires et politiques figurait un texte écrit et illustré par le dessinateur d’origine russe Caran d’Ache, qui s’intitulait « Féminisons ! » On y lisait ceci :

« Au nom des vingt millions de femmes, l’Académie est invitée à bien vouloir féminiser la langue française pour faciliter l’affranchissement de la plus belle moitié de la nation, et afin d’empêcher le masculin de se dresser partout devant la femme pour le seul profit de l’homme “monopoleur” (cet adjectif se lisait encore dans les sept premières éditions de notre Dictionnaire). »

L’auteur considérait qu’il fallait féminiser même les noms de métier épicènes puisqu’il s’interrogeait sur les féminins de fonctionnaire, astronome, apothicaire, membre, architecte. Pour ceux-ci, il proposait souvent une forme en -esse, comme apothicairesse (à côté de pharmacienne). Et, au sujet de l’astronome, de demander : « Et comment direz-vous si l’astronome est, avec ça, membre de l’Institut ? Membresse ? » (rappelons que la première femme à l’être fut Suzanne Bastid, élue en 1971 à l’Académie des sciences morales et politiques). Ce suffixe en -esse, que la langue avait utilisé pour des formes comme abbesse, comtesse, duchesse, chasseresse, était également proposé pour doctoresse (en concurrence avec la médecin), nom qui fut longtemps employé avant de sortir peu à peu de l’usage. S’agissant des fonctionnaires, il proposait chefesse de bureau. Pour ceux qui font profession d’écrire, il s’interrogeait : écrivaine ? journalistine ? Et la femme auteur ? Il suggérait alors, comme cela se fait encore aujourd’hui, d’ajouter un simple e à la forme du masculin ; on obtenait donc, à côté de l’écrivaine vue plus haut, une témoine, une tamboure, une électeure. Et une consule – terme qui, de fait, n’était pas entièrement nouveau ; on lisait en effet, en 1732, dans les Lettres historiques et galantes de deux dames de condition, d’Anne-Marguerite du Noyer : « Cette qualité de Madame la Consule l’avait rendue si orgueilleuse qu’elle se croyait la première Moutardière (autre néologisme) du Pape. » Caran d’Ache propose encore avocate (on rappellera que la première femme à prêter serment fut Olga Petit, en 1900, et la première à plaider, Jeanne Chauvin en 1901). C’est dans la huitième édition de notre Dictionnaire (1935) qu’on trouvera cette forme avec ce sens : « Il s’emploie aussi au féminin, Avocate. On compte maintenant d’assez nombreuses avocates au Palais. » S’agissant du mot coiffeur, notre auteur notait que l’on pouvait user de « coiffeuse », même si c’était déjà le nom d’un meuble, et précisait que « barbier » n’existait pas au féminin, les femmes n’exerçant pas ce métier. Il s’intéressait ensuite aux femmes « commis », qu’il appelle « commises » ; là encore, ce terme de « commise » existait dans la langue avec un autre sens, ainsi défini dans la septième édition de notre Dictionnaire : « confiscation d’un fief au profit du seigneur, faute de devoirs rendus par le vassal ». Il signalait ensuite le problème que posait le nom « souffleur » : « Nous avons le souffleur, mais serait-il séant de parler de la souffleuse ? » Ce dernier nom échappe en effet à la bienséance, sans doute à cause de la « souffleuse de poireau », que, dans son Dictionnaire de la langue verte, Hector France, un auteur de textes à caractère érotique, présentait pudiquement comme une « prostituée qui exerce une certaine spécialité ». Signalons enfin que Caran d’Ache considère qu’il est des termes qu’il préfère laisser au masculin, quelle que soit la personne à qui ils s’adressent et donne cet exemple parlant : « Va donc, hé, chameau ! »

Être en promesse de famille

Le 6 octobre 2022

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« Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille / Applaudit à grands cris », nous dit Victor Hugo, mais le temps de la naissance est précédé de celui de la grossesse. La langue s’est plu à nommer ce dernier en créant des expressions allant du plus trivial au plus poétique. On a dit en Vendée, et ce tour s’est largement répandu, être en promesse de famille. On entend, dans d’autres régions, être en attente de famille ; en Belgique on emploie avoir des espérances, expression qui avait un tout autre sens dans les romans des xixe et xxe siècles, puisqu’elle signifiait « attendre un héritage ». En Normandie, on dit d’une femme enceinte qu’elle a acheté un héritier. Le ventre arrondi est souvent comparé à un ballon, d’où des tours comme attraper le ballon, avoir du ballon ou le ballon, ou même, au Québec, avoir sa butte, être en balloune. Sur le modèle de tomber malade s’emploie fréquemment l’expression tomber enceinte, mais nos amis québécois disent tomber en famille et parlent de la grossesse comme d’une belle maladie. La langue populaire aime aussi à lier cette grossesse à l’ingestion de quelque aliment et emploie des expressions comme elle a avalé un pépin, un rude pépin, elle a gobé une pomme, voire, plus familièrement, elle a sucé son crayon, elle a une côtelette dans le buffet ou un petit salé sous le tablier. Puisque nous évoquons la nourriture, rappelons que nous avons emprunté à l’anglais to have a bun in the oven pour en faire « avoir un pain dans le four ». On évoque aussi parfois la grossesse comme un état que l’on souhaiterait, pour un temps au moins, dissimuler : la langue en rend compte avec des formes comme avoir un polichinelle (ou un mouflet) dans le tiroir (ou sous le tablier) et avoir un moussaillon dans la cale. Comme nous parlons de grossesse, on se gardera d’oublier la locution verbale être grosse, à laquelle une langue soutenue ajoute « des œuvres de » pour désigner le père. Si on trouve dans notre Dictionnaire : « Elle était alors grosse de son premier enfant », on y lit aussi que « figurément, gros de se dit de ce qui porte en puissance d’autres choses à venir ». Nous en avons un bel exemple dans ces vers de La Mort de Philippe II, de Verlaine :

« La figure du Roi, qu’étire la souffrance,

À l’approche du fray [c’est-à-dire de la communion] se rassérène un peu

Tant la religion est grosse d’espérance ! »

Une langue triviale remplace ordinairement être grosse par être en cloque ou, moins souvent, par gondoler de la devanture et, pour évoquer l’origine de la grossesse, se faire engrosser ou encloquer quand elle ne dit pas être tombée sur un clou rouillé. La natalité ayant souvent été encouragée par les gouvernements, des expressions comme travailler pour Marianne ou, plus fréquemment, travailler pour la France ne surprennent pas. Dans ces derniers cas, le sujet de l’expression est plus souvent le nom du père de l’enfant à naître que celui de la mère. Et, puisque l’on réunit travail et grossesse, on rappellera pour conclure que le nom prolétaire est emprunté du latin proletarius, qui désignait à Rome un citoyen de la dernière classe, dont on estimait qu’il n’était utile à la nation que par les nombreux enfants (proles) qu’il lui donnerait.

Les enfants, cessez de parler !

Le 6 octobre 2022

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Cette injonction, on l’a souvent entendue ; or, elle est étymologiquement fort étonnante. Le nom enfant est en effet emprunté du latin infans, mot composé à l’aide du préfixe négatif in- et du participe présent du verbe fari, « parler ». L’enfant, ou plutôt l’infans, est donc théoriquement, puer nescius fari, « un enfant qui ne sait pas encore parler ». Dans son ouvrage De La Langue latine, Varron fait cette précision : « L’homme commence à parler dès qu’il articule un mot qui a du sens. Jusque-là l’homme est infans (il ne parle pas) ». Et notre auteur donne au verbe fari une origine onomatopéique, puisqu’il considère que cette forme imite les premiers babils. La locution nescius fari s’employait aussi à Rome pour désigner un tout jeune enfant. Ainsi dans son Ode à Apollon, Horace écrit, pour montrer jusqu’où va la rage destructrice d’Achille après la prise de Troie, « Nescios fari pueros Achivis / Ureret flammis » (« Il eût brûlé dans les flammes allumées par les Achéens des enfants qui ne savaient pas encore parler »). Signalons aussi que dans ses traités de rhétorique, comme L’Orateur, De l’orateur ou Brutus, Cicéron emploie volontiers infans pour qualifier celui qu’il estime ne pas savoir parler ou n’avoir aucune éloquence.

Fari est tiré d’une racine indo-européenne, qui se retrouve sous les formes fa- en latin et phê- ou pha- en grec, et à laquelle nous sommes redevables d’un grand nombre de mots, tous liés à la parole. C’est au grec que nous devons blasphème, euphémisme et prophète. C’est de cette même racine phê- que le plus célèbre des Cyclopes, Polyphème, tire son nom ; dès l’Antiquité, on a d’ailleurs débattu pour savoir s’il fallait donner à ce nom un sens actif, et faire de Polyphème celui qui parlait beaucoup, ou un sens passif, et en faire alors celui dont on parlait beaucoup. La forme pha- a donné aphasie, un mot construit comme l’est le latin infans, à l’aide du préfixe privatif a- et d’un radical exprimant l’idée de parler.

Chez les Latins, à côté d’infans, on rencontre facundus, qu’on rapprochait de fecundus, l’homme disert étant fécond en paroles, et que dans De La Langue latine, Varron glose ainsi : « qui facile fantur facundi dicti » (« ceux qui parlent facilement sont appelés faconds »). Cet adjectif, facond, a presque entièrement disparu aujourd’hui, contrairement au nom faconde, mais on le trouvait dans le Dictionnaire de Nicot et chez quelques auteurs du xixe siècle.

Le participe passé de fari a donné un nom, fatum, « destin », d’où sont issus le portugais fado et le français fée, et qui est parent, car tiré de la même racine indo-européenne, de l’allemand Bann, « sort », et de l’anglais boon, « prière pour obtenir une faveur », puis « faveur, aubaine ». C’est à fatum que nous devons aussi l’adjectif fatidique, proprement « celui qui dit le destin ». L’origine de ce nom est intéressante puisqu’elle nous montre toute la puissance que l’on accordait aux mots, car ce qui est dit par un augure ou un personnage de haut rang, et cela est un ressort de la tragédie antique, s’accomplira.

Pour conclure, revenons une fois encore au monde de l’enfance en précisant que les Latins l’associaient au fatum. Varron nous dit en effet que le fatum, « le destin, la destinée », est déterminé par l’époque de la vie, choisie par les Parques, où l’enfant commence à parler (fari).

Avoir ou Être la coqueluche…

Le 1 septembre 2022

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Étrange mot que celui de coqueluche, qui change de sens selon qu’on le construit avec le verbe avoir ou le verbe être. Pourtant l’évolution des sens de ce terme explique parfaitement cette double construction. Coqueluche a en effet d’abord désigné une coiffe que l’on s’enroulait sur la tête. Ce nom résulte du croisement de coquille et de capuche. Or la coqueluche, qui tenait la tête bien au chaud, devint un moyen de lutter contre la maladie à laquelle on donnera son nom. Le passage de la coiffe au mal fut favorisé par le fait que celui-ci provoquait de fortes fièvres et que les malades avaient la tête chaude comme s’ils s’étaient couverts de celle-là. L’usage du nom coqueluche pour nommer cette maladie doit aussi sans doute beaucoup à la similitude que l’on croyait remarquer entre la toux des coquelucheux et le cri du coq.

Avant donc d’être une maladie la coqueluche était une coiffe et il faut se souvenir que, autrefois, être coiffé ou être coqueluché de quelqu’un signifiait « en être épris ». Cette expression vient de ce qu’on pensait que les amoureux avaient comme un grand chapeau sur la tête, qui les empêchait de voir les défauts de l’être aimé. On retrouve cette image dans l’expression avoir le béguin ou un béguin pour quelqu’un, puisque, à l’origine le béguin est, lui aussi, une coiffe, portée par certaines religieuses, les béguines.

Mais aujourd’hui celui qui est la coqueluche ne l’est pas que d’une personne : il est celui qui, dans un groupe, dans un milieu, traîne tous les cœurs après soi et les fait battre plus fort. En ce sens, nos amis anglais l’appellent d’ailleurs heart-throb. Que la coqueluche fasse battre plus d’un cœur est bien sûr lié au caractère contagieux de cette maladie, qui passait très vite d’un individu à l’autre.

Ces noms, coqueluche, béguin, ne doivent cependant pas nous inciter à croire que tous les types de coiffure jouaient le rôle de philtre d’amour. On rappellera par exemple qu’il existe en Saintonge une coiffe traditionnelle à larges bords, assez semblable à une cornette de religieuse, appelée kichenotte (on trouve aussi la forme quichenotte), qui tirerait, pense-t-on généralement, son nom de l’anglais kiss me not, « ne m’embrassez pas », les paysannes ayant appris ces quelques mots d’anglais pour repousser lors de la guerre de Cent Ans les avances parfois trop pressantes des soldats d’outre-Manche.

Signalons enfin, s’agissant de coiffe, l’amusante expression que l’on trouvait encore dans la huitième édition de notre Dictionnaire, qui nous apprenait qu’« on dit proverbialement d’Un homme qui est amoureux de toutes les femmes, quelque laides qu’elles soient, qu’Il aimeroit une chevre coeffée »… Les académiciens d’alors semblaient aimer tellement ce proverbe qu’ils le firent figurer aux trois articles Amoureux, Chèvre et Coiffer…

Imbécile ver de terre… amoureux d’une étoile

Le 7 juillet 2022

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Dans les Pensées, Pascal présente l’homme comme un « imbécile ver de terre ». Si nous cernons désormais mieux l’homme, nous ne connaissons guère plus le ver. Et force est d’avouer que la première édition de notre Dictionnaire ne nous est pas d’un très grand secours. Cet animal y est présenté comme un « Petit insecte rempant, qui n’a ny vertebres, ny os ». Cela est confirmé à l’article Insecte, où on lit : « Se dit de plusieurs especes de petits animaux qu’on croit moins parfaits que les autres. Les mousches, les fourmis, les puces, les vers, &c. sont des insectes. » Un siècle plus tard, le Dictionnaire de Féraud ne dit rien d’autre : « Les vers, les fourmis, les mouches, les hannetons sont des Insectes. » Au xixe siècle, Larousse donne les causes de cette confusion :
« Le mot ver n’a pas de signification précise dans le langage de la science moderne ; on l’appliquait autrefois, et dans la simple conversation on l’applique encore, à des espèces diverses qui n’ont, ou semblent n’avoir ni pattes, ni ailes, ni écailles, qui vivent dans la terre, dans les substances corrompues, dans les intestins de beaucoup d’animaux, et qui souvent ne sont que des larves d’insectes. »

Si nous passons de ver à son dérivé vermine, nous pourrons ajouter à cette liste des petits rongeurs. Pour Nicot, en effet, ce nom désigne « Toute sorte de petites bestes qui s’engendrent de pourriture, comme poux, pulces, souris et rats ». La comparaison des langues rend compte de ce fait puisque nos amis allemands appellent Bücherwurm (« ver des livres ») notre rat de bibliothèque. Au xvie siècle, Ambroise Paré (xxiv, 3) ajoutait à la vermine « Crapaux et viperes ».

Le ver nous intéresse aussi parce qu’on l’a longtemps considéré comme une preuve de la génération spontanée. Diderot écrit ainsi dans Le Rêve de d’Alembert : « L’éléphant, cette masse énorme, organisée, le produit subit de la fermentation ! Pourquoi non ? Le rapport de ce grand quadrupède à sa matrice première est moindre que celui du vermisseau à la molécule de farine qui l’a produit... Mais le vermisseau n’est qu’un vermisseau... C’est-à-dire que la petitesse qui vous dérobe son organisation lui ôte son merveilleux. »

Cette croyance dans la génération spontanée des vers était alors fort répandue. Les dictionnaires en témoignent en précisant d’où s’engendrent tous ces animalcules. Ainsi, à l’article Ver de son Thresor de la langue francoyse, Nicot présente : « Un ver qui s’engendre au bois… ; un ver qui naist et s’engendre de la terre… ; des vers qui naissent dedans le ventre… ; un petit ver qui naist seulement où le lion est engendré et est de telle force, que si le lion le mange, il meurt incontinent [Notons que ce dernier ver, connu d’Aristote et d’Élien, nous est présenté par Pline, dans son Histoire naturelle, comme “un petit animal appelé léontophonos (proprement ‘tueur de lion’) et qui ne se trouve que là où se trouve le lion : cette bête formidable […] expire sur le champ s’il goûte sa chair ; aussi brûle-t-on le corps du léontophonos et on saupoudre de cette cendre comme d’une farine des morceaux de chair qui sont un appât pour le lion et qui lui donnent la mort tant cet animal est funeste. Ainsi le lion le hait non sans raison, l’écrase quand il le voit et le tue sans le mordre. L’autre pour se défendre lâche son urine, elle aussi mortelle pour le lion”]. »

Le ver, on l’a vu avec Pascal, était considéré comme un symbole de petitesse. Il l’était depuis fort longtemps puisque, dans une lettre, saint Augustin écrit, reprenant presque mot à mot le verset 7 du psaume 21 de la Bible : « Ego sum vermiculus et non homo » (« Moi, je suis un petit ver et non un homme »). On notera avec amusement que si ce diminutif vermiculus est à l’origine de notre vermisseau, il l’est aussi de vermeil ou encore de vermicelle.

C’est ce même ver qui reviendra sous la plume de Victor Hugo qui lui redonnera toute sa noblesse en l’employant dans une déclaration d’amour restée célèbre :

« Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là

Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;

Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ;

Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut ;

Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. » (Ruy Blas, II, ii.)

Voiture a-t-il sauvé le Car ?

Le 7 juillet 2022

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En 1984, l’université de Stockholm fit paraître un Vocabulaire du roman français qui établissait, à l’aide de vingt-cinq romans contemporains, une liste des mots les plus fréquents de notre langue. La conjonction car y occupait la deux cent vingt-troisième place. Ce monosyllabe, issu du latin qua re, proprement « par cette chose », revenait de loin puisque, trois siècles et demi plus tôt, Le Roy de Gomberville, qui accueillit plusieurs fois ses confrères académiciens chez lui, souleva une vive discussion en demandant à l’Académie de le proscrire. Gomberville se faisait d’ailleurs gloire de ne jamais l’avoir utilisé dans les cinq volumes de son roman Polexandre – Pellisson, qui, lui, défendait cette conjonction de coordination, signalait en avoir trouvé trois occurrences (en fait, Gomberville l’a employée quinze fois dans la première partie de son roman, et l’a même placée en tête de phrase : « Mais ici je trouve une nouveauté qui sans mentir est digne d’étonnement. Car qui pourra voir sans admiration… »). La majorité des académiciens combattirent Gomberville ou se désintéressèrent de cette question, mais l’idée se répandit dans l’opinion que cette volonté de chasser car de notre langue, au prétexte que ce mot était, selon Gomberville, trop vieux et trop « gotique » (au sens péjoratif de « moyenâgeux »), était celle de l’Académie dans son entier. Saint-Évremond en fit la matière d’une pièce, parue en 1650, La Comédie des académiciens. Elle nous intéresse à plus d’un titre. D’abord parce qu’on y voit que la plupart des académiciens n’étaient pas de l’avis de Gomberville, mais aussi parce que l’auteur signale d’autres termes qui furent menacés de proscription comme or, vindicte, dispute, angoisse, blandices, pour ce que (aussi écrit, sur le modèle de parce que, pource que), d’autant, détracter, los, etc. Ceux qui s’opposaient à l’effacement de car se prévalaient du royal Car tel est notre bon plaisir, formule par laquelle, depuis Charles VII, qui régna de 1422 à 1461, se concluaient les lettres patentes des souverains de France. En témoignent ces six vers, mis dans la bouche de trois académiciens :

« Je suis fort bon sujet, et le serai toujours ;
Prêt de mourir pour car, après un tel discours » (Gombaud).
« Du car viennent des lois : sans car, point d’Ordonnance ;
Et ce ne serait plus que désordre et licence » (Desmarets).
« Il faudra modérer cet indiscret pourquoi,
Et révérer le car, pour l’intérêt du Roi » (Serisay).

Le mal était pourtant fait et l’Académie acquit la réputation d’avoir voulu abolir cette conjonction. En témoigne la charade suivante, extraite de l’ouvrage, paru en 1786, de l’abbé Sémillard des Ovillers et intitulé Manuel des oisifs, contenant sept cents folies et plus… :

« Les Quarante jurerent,

Le premier condamnèrent,

Non sans appel heureusement.

Ou d’ivoire ou d’Ebène

L’autre, que doigts légers mettent en mouvement,

Est l’ame du son, plaît, flatte agréablement.

Enfans de Mars avec gloire, avec peine,

Vous portez le tout lestement. »

Parmi les plus ardents défenseurs de cette pauvre conjonction, il y eut un autre académicien, Vincent Voiture, qui nous permet de conclure avec ce plaidoyer qu’il mit en tête d’une lettre adressée, en 1637, à mademoiselle de Rambouillet :

« Car étant d’une si grande considération dans notre langue, j’approuve extrêmement le ressentiment que vous avez du tort qu’on lui veut faire ; et je ne puis bien espérer de l’Académie dont vous me parlez, voyant qu’elle se veut établir par une grande violence ; en un temps où la fortune joue des tragédies par tous les endroits de l’Europe, je ne vois rien si digne de pitié que quand je vois que l’on est prêt de chasser et faire le procès à un mot qui a si utilement servi cette monarchie et qui, dans toutes les brouilleries du royaume, s’est toujours montré bon français ; pour moi, je ne puis comprendre quelles raisons ils pourront alléguer contre une diction qui marche toujours à la tête de la raison et qui n’a point d’autre charge que de l’introduire ; je ne sais pour quel intérêt ils tâchent d’ôter à car ce qui lui appartient, pour le donner à pour ce que, ni pourquoi ils veulent dire avec trois mots ce qu’ils peuvent dire avec trois lettres. »

Déférer, écrouer, écrouelles

Le 2 juin 2022

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Le monde de la justice est peu connu des profanes et les mots qui en relèvent sont parfois trompeurs ; cela s’explique peut-être parce que nous avons de ce monde des représentations forgées par des lectures concernant les temps anciens. Dans les textes qui évoquent l’Antiquité ou le Moyen Âge, il est fréquemment question de prisonniers jetés aux fers. Ce pluriel métonymique désigne les chaînes, les menottes qui entravaient les mouvements des captifs. Condamner aux fers signifiait « condamner à la prison », et l’on disait d’un prisonnier qu’il était chargé de fers. Aujourd’hui, nombre de films ou de séries nous montrent encore des suspects que l’on débarrasse de leurs menottes pour les présenter à un juge. Mais, dans ce cas, nonobstant tous les fers vus plus haut, on écrit, non que le suspect a été déferré, mais bien qu’il a été déféré. Le premier est un dérivé de fer, tandis que le second, emprunté du latin deferre, « porter de haut en bas ; porter à la connaissance de », d’où « porter plainte en justice », signifie « traduire en justice ; renvoyer devant la juridiction compétente ». On défère un prévenu au parquet, un criminel à la cour d’assises…, on ne le déferre pas.

On se gardera également de confondre ce qui relève de la métallurgie et ce qui est lié à la justice avec les mots écrou et écrouer. Il existe deux noms écrou, homophones et homographes, mais différents par le sens et l’étymologie. L’un ressortit à la justice ; il est tiré de l’ancien francique skrôda, « bout, lambeau », et a d’abord désigné une « bande de parchemin », puis, dès la fin du xve siècle, un « registre de prisonniers » et, aujourd’hui, il s’emploie pour parler d’un procès-verbal constatant qu’une personne a été remise au directeur d’une prison. Skrôda, avec le sens de « liste », a aussi donné le nom pluriel écroues, qui désignait, comme on le lisait dans les éditions anciennes de notre Dictionnaire, « les états ou rôles de la dépense de bouche de la maison du roi ». C’est de cet écrou qu’est tiré le verbe écrouer, c’est-à-dire « inscrire un détenu sur le registre d’écrou au moment de son incarcération » et, par extension, « incarcérer ». On constate donc que l’écrou de la langue de la justice n’a pas de lien avec les écrous de la quincaillerie, même s’il est tentant de supposer que ces derniers retiennent fermées les chaînes du prisonnier écroué ; quant à la « levée d’écrou », ce n’est pas le fait de desserrer les écrous de ces mêmes chaînes, c’est la mention sur ce registre de la mise en liberté d’un détenu et, par métonymie, cette libération elle-même.

Rien à voir donc avec la pièce d’assemblage percée d’un trou cylindrique taraudé dans lequel s’adapte exactement le filetage d’une vis. Ce nom, qui s’est d’abord rencontré au féminin sous la forme escroe avant d’être masculin au xvie siècle, est issu du latin scrofa, « truie », d’où « vis femelle », par l’intermédiaire du sens de « vulve », attesté en bas latin (rappelons que l’on parle aujourd’hui encore de « prise mâle » et de « prise femelle »).

Écrouer a par ailleurs un paronyme lié à la métallurgie et beaucoup moins en usage, écrouir, qui signifie « faire subir à un métal ou à un alliage, à température ambiante ou peu élevée, un traitement mécanique destiné à améliorer certaines de ses caractéristiques : dureté, résistance à la traction, etc. » Écrouir est tiré, par l’intermédiaire de l’adjectif wallon crou, qui qualifiait un métal brut, du latin crudus, « cru » et, proprement, « saignant, sanguinolent ». Cela nous ramène une fois encore à scrofa : c’est de ce mot que sont tirées les formes, savante et populaire, scrofule et écrouelle. En effet, ce mal, qui couvrait ceux qui en sont atteints de bubons sanguinolents, touchait largement porcs et truies. On conclura en rappelant que si le roi, juge souverain, pouvait délivrer des fers qui il souhaitait, il avait aussi le pouvoir, en raison du caractère sacré et thaumaturge de sa personne, de délivrer les malades de leurs écrouelles par une simple imposition des mains.

Orignaux et gavials

Le 2 juin 2022

Bonheurs & surprises

Le chiffre sept est un peu magique. Choses et gens semblent chercher sa protection et se ranger sous sa bannière, dans une forme d’inventaire à la Prévert. Sept, comme les sept samouraïs, les Sept contre contre Thèbes ou les sept nains qui recueillirent Blanche-Neige. Sept, comme les couleurs de l’arc-en-ciel, les merveilles du monde, les jours de la semaine. Sept, comme les péchés capitaux ou la somme des vertus cardinales et théologales. La grammaire ne semble pas insensible aux blandices de ce chiffre : sept, comme les conjonctions de coordination, sept comme les noms en -ou qui prennent un x au pluriel (bijou, caillou, chou, genou, hibou, joujou et pou), sept toujours, comme les noms en -ail dont le pluriel est en -aux (bail, corail, émail, soupirail, travail, ventail et vitrail). Sept encore, comme les noms en -al dont le pluriel est en -als (bal, cal, carnaval, chacal, festival, récital et régal). Ceux-ci sont des exceptions à la règle qui veut que les mots en -al aient un pluriel en -aux. L’histoire est connue : au Moyen Âge, le pluriel de cheval était, de façon régulière, chevals, mais au contact de s, le l s’est vélarisé et a fini par se prononcer u. On a alors écrit, conformément à la prononciation, chevaus. Pour noter le groupe us, les copistes utilisaient une ligature qui ressemblait beaucoup à notre x. On écrivait donc chevax. Mais, peu à peu, on oublia que ce signe était une ligature et l’on rétablit la lettre u en pensant qu’elle avait été omise. On écrivit désormais chevaux. À cette règle, qui vaut pour tous les noms en -al, il y a donc, ô merveille, sept exceptions, tous mots apparus assez tardivement dans notre langue.

Ou plutôt il y avait car, hélas, ce joli temps n’est plus. Quelques bestioles sont venues mettre à mal cette belle harmonie : des caracals, des gavials, des gayals, des narvals, des quetzals, des rorquals et des servals. Elles nous arrivent de partout. Le caracal est une variété de lynx d’Asie et d’Afrique qui doit son nom à ses oreilles, terminées par un pinceau de poils noirs : caracal vient en effet, par l’intermédiaire de l’espagnol caracol, du turc qara qulaq, « oreille noire ». Il n’est pas le seul à tirer son nom d’une couleur, puisque quetzal, qui entre dans la composition du nom du dieu Quetzalcoatl, « serpent à plumes », signifie proprement, « plume verte ». Les paronymes gavial et gayal viennent de l’hindi, le premier de ghariyala, mot tiré du népalais ghara, « pot en terre cuite », parce que les mâles de ces crocodiliens ont au bout du museau une excroissance rappelant cet objet ; le gayal est, quant à lui, un paisible ruminant qui tire son nom d’une racine indo-européenne gwo-, désignant un bovin, que l’on retrouve dans le latin bos et le grec bous. Le rorqual et le narval, cétacés des mers froides, ont l’un et l’autre un nom formé à l’aide de l’ancien scandinave hvalr, « baleine » (aussi à l’origine de l’anglais whale et de l’allemand Wal). Le narval doit la première partie de son nom à l’ancien scandinave nar, qui désignait un cadavre (la couleur gris pâle de ce mammifère rappelait celle des noyés). C’est aussi une couleur qui est à l’origine du nom rorqual, dont le premier élément viendrait d’une forme rhaudr, « rouge, rougeâtre ». Signalons cependant que Cuvier rattachait ce nom à ror, « tuyau », en raison des nombreux plis en forme de tuyaux que l’on trouve sous la gueule de cet animal. Le narval est aussi appelé « licorne de mer » et, comme la licorne, est un symbole de pureté. On pensait au Moyen Âge que sa dent en forme de corne pouvait servir à révéler la présence d’un poison. Maurice Druon s’en est souvenu quand il écrivit dans La Louve de France : « Mortimer prit l’habitude [...] de faire éprouver son vin avec une corne de narval, précaution contre le poison. » Reste le serval, dont le nom vient, par l’intermédiaire du portugais cerval, du latin cervus, car l’on trouvait que ce félin haut sur pattes avait le port majestueux du cerf. Il s’agit pourtant bien d’un félin, et c’est à cette caractéristique qu’il doit son autre nom, qui n’est plus guère en usage aujourd’hui : chat-pard. Mais, à y bien regarder, ces animaux ne brisent pas vraiment notre belle harmonie septénaire, puisque, si on les compte, caracal, gavial, gayal, narval, quetzal, rorqual et serval, nous retrouvons encore le chiffre sept. On se réjouira donc que l’orignal ait reçu son nom de Français émigrés au Canada : ce mot est en effet une altération du basque oregnac, pluriel d’orein, « cerf », à partir duquel nos amis québécois ont naturellement forgé un pluriel régulier, orignaux.

La terminaison des mots en -aon se prononce-t- elle « a-hon » ou « an » ?

Le 5 mai 2022

Bonheurs & surprises

Il existe en français quelques noms, communs ou propres, terminés par -aon. La prononciation de ces trois lettres, qui peut être « a-hon » ou « an », dépend de l’origine de ces noms.

Quand ils viennent, par l’intermédiaire de formes latines en -ao(n), de formes grecques en -aô(n), on fait entendre deux syllabes. C’est le cas avec le lycaon, tiré du grec lukaôn, un nom dérivé de lukos, « loup ». Le latin lycaon désigne un loup d’Éthiopie, le grec lukaôn, qui a pour variante lukanthrôpos, signifie « loup-garou ». Dans la mythologie, Lycaon est aussi le nom du roi d’Arcadie qui fit manger à Zeus de la chair humaine et fut pour cette raison changé en loup. Voyons maintenant le machaon : ce grand papillon doit son nom à Machaon, le fils d’Esculape qui soignait les Grecs et combattait à leur côté pendant la guerre de Troie. Notre lépidoptère fut nommé ainsi parce que Linné comparait les papillons aux soldats grecs et troyens : ceux qui sur le corps avaient du rouge, rappelant le sang des vaincus, devaient leur nom à des Troyens ; les autres, à des Grecs. Un élève de Linné, le Danois Johan Christian Fabricius reprit cette méthode et donna à un grand papillon, appelé couramment le « flambé », le nom d’un frère de Machaon, Podalire, qu’il latinisa en iphiclides podalirius, et à un autre, « le grand sélésier », le nom de son fils, Alexanor, papilio alexanor. Quant au pharaon, son nom, parti de l’égyptien peraa, qui signifiait « grande maison, palais », puis, par métonymie, « roi », est passé par l’hébreu, le grec et le latin avant de venir chez nous.

Quand ces noms ne sont pas d’origine grecque, le groupe -aon est prononcé « an ». C’est le cas avec les toponymes Laon, la ville de l’Aisne, et Thaon, la commune du Calvados célèbre pour son église romane, qui se prononcent donc comme « lent » et « temps ». Notons aussi que la prononciation de Craonne, le village de l’Aisne qui fut entièrement détruit pendant la Première Guerre mondiale avant d’être reconstruit, est « crâne » et non « cra-onne » ; les habitants en sont, phonétiquement, les « crannais » et non les « cra-onnais ».

Il en va de même avec les noms communs faon, paon et taon. S’il arrive que les jeunes lecteurs aient quelques doutes, les adultes s’entendent sur la prononciation du nom de ces animaux, semblable à celle de fend, pend et tend. On peut cependant hésiter parfois quand il faut passer du paon, le mâle adulte, à la femelle et au petit, appelés respectivement paonne et paonneau. Mais, de même que Craonne se prononce comme « crâne », paonne se prononce comme « panne » et paonneau comme « panneau ». La prononciation de faon ne pose pas de problème, mais il n’en a pas toujours été de même pour sa définition et son emploi. À ce sujet, Nicot écrivait : « Ainsi dit-on un faon de biche, jusqu’à ce qu’il soit chevreul. Mais on ne peut dire faon d’une beste mordant, comme Laye, Ourse, Lionne, Elephante, ains ont autres noms particuliers. » Littré, à juste titre, conteste ce point en rappelant que le mot faon est, à l’origine, un terme générique qui s’appliquait aux petits de tous les animaux, et qu’on lit dans La Lionne et l’Ourse, de La Fontaine : « Mère Lionne avait perdu son faon. » De ce nom a été tiré le verbe faonner, ainsi défini par Littré : « Mettre bas, en parlant des biches et des chevrettes ou femelles de chevreuil. Se dit aussi en parlant de toute autre bête fauve. » Tout ce que l’on vient de voir explique que ce verbe se prononce donc comme faner. Ainsi l’homonymie rapproche deux verbes qui sont deux lointains cousins étymologiques : le premier dérive de faon, le second de foin. Celui-ci est issu du latin fenum, celui-là de fetonem, et tous deux remontent à fetus, « enfantement, production, portée » ou, comme l’écrit Littré, « produit de conception », le foin étant proprement le produit du pré et le faon, on l’a vu, étant d’abord le petit de n’importe quel mammifère.

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