Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Imbécile ver de terre… amoureux d’une étoile

Le 7 juillet 2022

Bonheurs & surprises

Dans les Pensées, Pascal présente l’homme comme un « imbécile ver de terre ». Si nous cernons désormais mieux l’homme, nous ne connaissons guère plus le ver. Et force est d’avouer que la première édition de notre Dictionnaire ne nous est pas d’un très grand secours. Cet animal y est présenté comme un « Petit insecte rempant, qui n’a ny vertebres, ny os ». Cela est confirmé à l’article Insecte, où on lit : « Se dit de plusieurs especes de petits animaux qu’on croit moins parfaits que les autres. Les mousches, les fourmis, les puces, les vers, &c. sont des insectes. » Un siècle plus tard, le Dictionnaire de Féraud ne dit rien d’autre : « Les vers, les fourmis, les mouches, les hannetons sont des Insectes. » Au xixe siècle, Larousse donne les causes de cette confusion :
« Le mot ver n’a pas de signification précise dans le langage de la science moderne ; on l’appliquait autrefois, et dans la simple conversation on l’applique encore, à des espèces diverses qui n’ont, ou semblent n’avoir ni pattes, ni ailes, ni écailles, qui vivent dans la terre, dans les substances corrompues, dans les intestins de beaucoup d’animaux, et qui souvent ne sont que des larves d’insectes. »

Si nous passons de ver à son dérivé vermine, nous pourrons ajouter à cette liste des petits rongeurs. Pour Nicot, en effet, ce nom désigne « Toute sorte de petites bestes qui s’engendrent de pourriture, comme poux, pulces, souris et rats ». La comparaison des langues rend compte de ce fait puisque nos amis allemands appellent Bücherwurm (« ver des livres ») notre rat de bibliothèque. Au xvie siècle, Ambroise Paré (xxiv, 3) ajoutait à la vermine « Crapaux et viperes ».

Le ver nous intéresse aussi parce qu’on l’a longtemps considéré comme une preuve de la génération spontanée. Diderot écrit ainsi dans Le Rêve de d’Alembert : « L’éléphant, cette masse énorme, organisée, le produit subit de la fermentation ! Pourquoi non ? Le rapport de ce grand quadrupède à sa matrice première est moindre que celui du vermisseau à la molécule de farine qui l’a produit... Mais le vermisseau n’est qu’un vermisseau... C’est-à-dire que la petitesse qui vous dérobe son organisation lui ôte son merveilleux. »

Cette croyance dans la génération spontanée des vers était alors fort répandue. Les dictionnaires en témoignent en précisant d’où s’engendrent tous ces animalcules. Ainsi, à l’article Ver de son Thresor de la langue francoyse, Nicot présente : « Un ver qui s’engendre au bois… ; un ver qui naist et s’engendre de la terre… ; des vers qui naissent dedans le ventre… ; un petit ver qui naist seulement où le lion est engendré et est de telle force, que si le lion le mange, il meurt incontinent [Notons que ce dernier ver, connu d’Aristote et d’Élien, nous est présenté par Pline, dans son Histoire naturelle, comme “un petit animal appelé léontophonos (proprement ‘tueur de lion’) et qui ne se trouve que là où se trouve le lion : cette bête formidable […] expire sur le champ s’il goûte sa chair ; aussi brûle-t-on le corps du léontophonos et on saupoudre de cette cendre comme d’une farine des morceaux de chair qui sont un appât pour le lion et qui lui donnent la mort tant cet animal est funeste. Ainsi le lion le hait non sans raison, l’écrase quand il le voit et le tue sans le mordre. L’autre pour se défendre lâche son urine, elle aussi mortelle pour le lion”]. »

Le ver, on l’a vu avec Pascal, était considéré comme un symbole de petitesse. Il l’était depuis fort longtemps puisque, dans une lettre, saint Augustin écrit, reprenant presque mot à mot le verset 7 du psaume 21 de la Bible : « Ego sum vermiculus et non homo » (« Moi, je suis un petit ver et non un homme »). On notera avec amusement que si ce diminutif vermiculus est à l’origine de notre vermisseau, il l’est aussi de vermeil ou encore de vermicelle.

C’est ce même ver qui reviendra sous la plume de Victor Hugo qui lui redonnera toute sa noblesse en l’employant dans une déclaration d’amour restée célèbre :

« Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là

Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;

Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ;

Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut ;

Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. » (Ruy Blas, II, ii.)

Voiture a-t-il sauvé le Car ?

Le 7 juillet 2022

Bonheurs & surprises

En 1984, l’université de Stockholm fit paraître un Vocabulaire du roman français qui établissait, à l’aide de vingt-cinq romans contemporains, une liste des mots les plus fréquents de notre langue. La conjonction car y occupait la deux cent vingt-troisième place. Ce monosyllabe, issu du latin qua re, proprement « par cette chose », revenait de loin puisque, trois siècles et demi plus tôt, Le Roy de Gomberville, qui accueillit plusieurs fois ses confrères académiciens chez lui, souleva une vive discussion en demandant à l’Académie de le proscrire. Gomberville se faisait d’ailleurs gloire de ne jamais l’avoir utilisé dans les cinq volumes de son roman Polexandre – Pellisson, qui, lui, défendait cette conjonction de coordination, signalait en avoir trouvé trois occurrences (en fait, Gomberville l’a employée quinze fois dans la première partie de son roman, et l’a même placée en tête de phrase : « Mais ici je trouve une nouveauté qui sans mentir est digne d’étonnement. Car qui pourra voir sans admiration… »). La majorité des académiciens combattirent Gomberville ou se désintéressèrent de cette question, mais l’idée se répandit dans l’opinion que cette volonté de chasser car de notre langue, au prétexte que ce mot était, selon Gomberville, trop vieux et trop « gotique » (au sens péjoratif de « moyenâgeux »), était celle de l’Académie dans son entier. Saint-Évremond en fit la matière d’une pièce, parue en 1650, La Comédie des académiciens. Elle nous intéresse à plus d’un titre. D’abord parce qu’on y voit que la plupart des académiciens n’étaient pas de l’avis de Gomberville, mais aussi parce que l’auteur signale d’autres termes qui furent menacés de proscription comme or, vindicte, dispute, angoisse, blandices, pour ce que (aussi écrit, sur le modèle de parce que, pource que), d’autant, détracter, los, etc. Ceux qui s’opposaient à l’effacement de car se prévalaient du royal Car tel est notre bon plaisir, formule par laquelle, depuis Charles VII, qui régna de 1422 à 1461, se concluaient les lettres patentes des souverains de France. En témoignent ces six vers, mis dans la bouche de trois académiciens :

« Je suis fort bon sujet, et le serai toujours ;
Prêt de mourir pour car, après un tel discours » (Gombaud).
« Du car viennent des lois : sans car, point d’Ordonnance ;
Et ce ne serait plus que désordre et licence » (Desmarets).
« Il faudra modérer cet indiscret pourquoi,
Et révérer le car, pour l’intérêt du Roi » (Serisay).

Le mal était pourtant fait et l’Académie acquit la réputation d’avoir voulu abolir cette conjonction. En témoigne la charade suivante, extraite de l’ouvrage, paru en 1786, de l’abbé Sémillard des Ovillers et intitulé Manuel des oisifs, contenant sept cents folies et plus… :

« Les Quarante jurerent,

Le premier condamnèrent,

Non sans appel heureusement.

Ou d’ivoire ou d’Ebène

L’autre, que doigts légers mettent en mouvement,

Est l’ame du son, plaît, flatte agréablement.

Enfans de Mars avec gloire, avec peine,

Vous portez le tout lestement. »

Parmi les plus ardents défenseurs de cette pauvre conjonction, il y eut un autre académicien, Vincent Voiture, qui nous permet de conclure avec ce plaidoyer qu’il mit en tête d’une lettre adressée, en 1637, à mademoiselle de Rambouillet :

« Car étant d’une si grande considération dans notre langue, j’approuve extrêmement le ressentiment que vous avez du tort qu’on lui veut faire ; et je ne puis bien espérer de l’Académie dont vous me parlez, voyant qu’elle se veut établir par une grande violence ; en un temps où la fortune joue des tragédies par tous les endroits de l’Europe, je ne vois rien si digne de pitié que quand je vois que l’on est prêt de chasser et faire le procès à un mot qui a si utilement servi cette monarchie et qui, dans toutes les brouilleries du royaume, s’est toujours montré bon français ; pour moi, je ne puis comprendre quelles raisons ils pourront alléguer contre une diction qui marche toujours à la tête de la raison et qui n’a point d’autre charge que de l’introduire ; je ne sais pour quel intérêt ils tâchent d’ôter à car ce qui lui appartient, pour le donner à pour ce que, ni pourquoi ils veulent dire avec trois mots ce qu’ils peuvent dire avec trois lettres. »

Déférer, écrouer, écrouelles

Le 2 juin 2022

Bonheurs & surprises

Le monde de la justice est peu connu des profanes et les mots qui en relèvent sont parfois trompeurs ; cela s’explique peut-être parce que nous avons de ce monde des représentations forgées par des lectures concernant les temps anciens. Dans les textes qui évoquent l’Antiquité ou le Moyen Âge, il est fréquemment question de prisonniers jetés aux fers. Ce pluriel métonymique désigne les chaînes, les menottes qui entravaient les mouvements des captifs. Condamner aux fers signifiait « condamner à la prison », et l’on disait d’un prisonnier qu’il était chargé de fers. Aujourd’hui, nombre de films ou de séries nous montrent encore des suspects que l’on débarrasse de leurs menottes pour les présenter à un juge. Mais, dans ce cas, nonobstant tous les fers vus plus haut, on écrit, non que le suspect a été déferré, mais bien qu’il a été déféré. Le premier est un dérivé de fer, tandis que le second, emprunté du latin deferre, « porter de haut en bas ; porter à la connaissance de », d’où « porter plainte en justice », signifie « traduire en justice ; renvoyer devant la juridiction compétente ». On défère un prévenu au parquet, un criminel à la cour d’assises…, on ne le déferre pas.

On se gardera également de confondre ce qui relève de la métallurgie et ce qui est lié à la justice avec les mots écrou et écrouer. Il existe deux noms écrou, homophones et homographes, mais différents par le sens et l’étymologie. L’un ressortit à la justice ; il est tiré de l’ancien francique skrôda, « bout, lambeau », et a d’abord désigné une « bande de parchemin », puis, dès la fin du xve siècle, un « registre de prisonniers » et, aujourd’hui, il s’emploie pour parler d’un procès-verbal constatant qu’une personne a été remise au directeur d’une prison. Skrôda, avec le sens de « liste », a aussi donné le nom pluriel écroues, qui désignait, comme on le lisait dans les éditions anciennes de notre Dictionnaire, « les états ou rôles de la dépense de bouche de la maison du roi ». C’est de cet écrou qu’est tiré le verbe écrouer, c’est-à-dire « inscrire un détenu sur le registre d’écrou au moment de son incarcération » et, par extension, « incarcérer ». On constate donc que l’écrou de la langue de la justice n’a pas de lien avec les écrous de la quincaillerie, même s’il est tentant de supposer que ces derniers retiennent fermées les chaînes du prisonnier écroué ; quant à la « levée d’écrou », ce n’est pas le fait de desserrer les écrous de ces mêmes chaînes, c’est la mention sur ce registre de la mise en liberté d’un détenu et, par métonymie, cette libération elle-même.

Rien à voir donc avec la pièce d’assemblage percée d’un trou cylindrique taraudé dans lequel s’adapte exactement le filetage d’une vis. Ce nom, qui s’est d’abord rencontré au féminin sous la forme escroe avant d’être masculin au xvie siècle, est issu du latin scrofa, « truie », d’où « vis femelle », par l’intermédiaire du sens de « vulve », attesté en bas latin (rappelons que l’on parle aujourd’hui encore de « prise mâle » et de « prise femelle »).

Écrouer a par ailleurs un paronyme lié à la métallurgie et beaucoup moins en usage, écrouir, qui signifie « faire subir à un métal ou à un alliage, à température ambiante ou peu élevée, un traitement mécanique destiné à améliorer certaines de ses caractéristiques : dureté, résistance à la traction, etc. » Écrouir est tiré, par l’intermédiaire de l’adjectif wallon crou, qui qualifiait un métal brut, du latin crudus, « cru » et, proprement, « saignant, sanguinolent ». Cela nous ramène une fois encore à scrofa : c’est de ce mot que sont tirées les formes, savante et populaire, scrofule et écrouelle. En effet, ce mal, qui couvrait ceux qui en sont atteints de bubons sanguinolents, touchait largement porcs et truies. On conclura en rappelant que si le roi, juge souverain, pouvait délivrer des fers qui il souhaitait, il avait aussi le pouvoir, en raison du caractère sacré et thaumaturge de sa personne, de délivrer les malades de leurs écrouelles par une simple imposition des mains.

Orignaux et gavials

Le 2 juin 2022

Bonheurs & surprises

Le chiffre sept est un peu magique. Choses et gens semblent chercher sa protection et se ranger sous sa bannière, dans une forme d’inventaire à la Prévert. Sept, comme les sept samouraïs, les Sept contre contre Thèbes ou les sept nains qui recueillirent Blanche-Neige. Sept, comme les couleurs de l’arc-en-ciel, les merveilles du monde, les jours de la semaine. Sept, comme les péchés capitaux ou la somme des vertus cardinales et théologales. La grammaire ne semble pas insensible aux blandices de ce chiffre : sept, comme les conjonctions de coordination, sept comme les noms en -ou qui prennent un x au pluriel (bijou, caillou, chou, genou, hibou, joujou et pou), sept toujours, comme les noms en -ail dont le pluriel est en -aux (bail, corail, émail, soupirail, travail, ventail et vitrail). Sept encore, comme les noms en -al dont le pluriel est en -als (bal, cal, carnaval, chacal, festival, récital et régal). Ceux-ci sont des exceptions à la règle qui veut que les mots en -al aient un pluriel en -aux. L’histoire est connue : au Moyen Âge, le pluriel de cheval était, de façon régulière, chevals, mais au contact de s, le l s’est vélarisé et a fini par se prononcer u. On a alors écrit, conformément à la prononciation, chevaus. Pour noter le groupe us, les copistes utilisaient une ligature qui ressemblait beaucoup à notre x. On écrivait donc chevax. Mais, peu à peu, on oublia que ce signe était une ligature et l’on rétablit la lettre u en pensant qu’elle avait été omise. On écrivit désormais chevaux. À cette règle, qui vaut pour tous les noms en -al, il y a donc, ô merveille, sept exceptions, tous mots apparus assez tardivement dans notre langue.

Ou plutôt il y avait car, hélas, ce joli temps n’est plus. Quelques bestioles sont venues mettre à mal cette belle harmonie : des caracals, des gavials, des gayals, des narvals, des quetzals, des rorquals et des servals. Elles nous arrivent de partout. Le caracal est une variété de lynx d’Asie et d’Afrique qui doit son nom à ses oreilles, terminées par un pinceau de poils noirs : caracal vient en effet, par l’intermédiaire de l’espagnol caracol, du turc qara qulaq, « oreille noire ». Il n’est pas le seul à tirer son nom d’une couleur, puisque quetzal, qui entre dans la composition du nom du dieu Quetzalcoatl, « serpent à plumes », signifie proprement, « plume verte ». Les paronymes gavial et gayal viennent de l’hindi, le premier de ghariyala, mot tiré du népalais ghara, « pot en terre cuite », parce que les mâles de ces crocodiliens ont au bout du museau une excroissance rappelant cet objet ; le gayal est, quant à lui, un paisible ruminant qui tire son nom d’une racine indo-européenne gwo-, désignant un bovin, que l’on retrouve dans le latin bos et le grec bous. Le rorqual et le narval, cétacés des mers froides, ont l’un et l’autre un nom formé à l’aide de l’ancien scandinave hvalr, « baleine » (aussi à l’origine de l’anglais whale et de l’allemand Wal). Le narval doit la première partie de son nom à l’ancien scandinave nar, qui désignait un cadavre (la couleur gris pâle de ce mammifère rappelait celle des noyés). C’est aussi une couleur qui est à l’origine du nom rorqual, dont le premier élément viendrait d’une forme rhaudr, « rouge, rougeâtre ». Signalons cependant que Cuvier rattachait ce nom à ror, « tuyau », en raison des nombreux plis en forme de tuyaux que l’on trouve sous la gueule de cet animal. Le narval est aussi appelé « licorne de mer » et, comme la licorne, est un symbole de pureté. On pensait au Moyen Âge que sa dent en forme de corne pouvait servir à révéler la présence d’un poison. Maurice Druon s’en est souvenu quand il écrivit dans La Louve de France : « Mortimer prit l’habitude [...] de faire éprouver son vin avec une corne de narval, précaution contre le poison. » Reste le serval, dont le nom vient, par l’intermédiaire du portugais cerval, du latin cervus, car l’on trouvait que ce félin haut sur pattes avait le port majestueux du cerf. Il s’agit pourtant bien d’un félin, et c’est à cette caractéristique qu’il doit son autre nom, qui n’est plus guère en usage aujourd’hui : chat-pard. Mais, à y bien regarder, ces animaux ne brisent pas vraiment notre belle harmonie septénaire, puisque, si on les compte, caracal, gavial, gayal, narval, quetzal, rorqual et serval, nous retrouvons encore le chiffre sept. On se réjouira donc que l’orignal ait reçu son nom de Français émigrés au Canada : ce mot est en effet une altération du basque oregnac, pluriel d’orein, « cerf », à partir duquel nos amis québécois ont naturellement forgé un pluriel régulier, orignaux.

La terminaison des mots en -aon se prononce-t- elle « a-hon » ou « an » ?

Le 5 mai 2022

Bonheurs & surprises

Il existe en français quelques noms, communs ou propres, terminés par -aon. La prononciation de ces trois lettres, qui peut être « a-hon » ou « an », dépend de l’origine de ces noms.

Quand ils viennent, par l’intermédiaire de formes latines en -ao(n), de formes grecques en -aô(n), on fait entendre deux syllabes. C’est le cas avec le lycaon, tiré du grec lukaôn, un nom dérivé de lukos, « loup ». Le latin lycaon désigne un loup d’Éthiopie, le grec lukaôn, qui a pour variante lukanthrôpos, signifie « loup-garou ». Dans la mythologie, Lycaon est aussi le nom du roi d’Arcadie qui fit manger à Zeus de la chair humaine et fut pour cette raison changé en loup. Voyons maintenant le machaon : ce grand papillon doit son nom à Machaon, le fils d’Esculape qui soignait les Grecs et combattait à leur côté pendant la guerre de Troie. Notre lépidoptère fut nommé ainsi parce que Linné comparait les papillons aux soldats grecs et troyens : ceux qui sur le corps avaient du rouge, rappelant le sang des vaincus, devaient leur nom à des Troyens ; les autres, à des Grecs. Un élève de Linné, le Danois Johan Christian Fabricius reprit cette méthode et donna à un grand papillon, appelé couramment le « flambé », le nom d’un frère de Machaon, Podalire, qu’il latinisa en iphiclides podalirius, et à un autre, « le grand sélésier », le nom de son fils, Alexanor, papilio alexanor. Quant au pharaon, son nom, parti de l’égyptien peraa, qui signifiait « grande maison, palais », puis, par métonymie, « roi », est passé par l’hébreu, le grec et le latin avant de venir chez nous.

Quand ces noms ne sont pas d’origine grecque, le groupe -aon est prononcé « an ». C’est le cas avec les toponymes Laon, la ville de l’Aisne, et Thaon, la commune du Calvados célèbre pour son église romane, qui se prononcent donc comme « lent » et « temps ». Notons aussi que la prononciation de Craonne, le village de l’Aisne qui fut entièrement détruit pendant la Première Guerre mondiale avant d’être reconstruit, est « crâne » et non « cra-onne » ; les habitants en sont, phonétiquement, les « crannais » et non les « cra-onnais ».

Il en va de même avec les noms communs faon, paon et taon. S’il arrive que les jeunes lecteurs aient quelques doutes, les adultes s’entendent sur la prononciation du nom de ces animaux, semblable à celle de fend, pend et tend. On peut cependant hésiter parfois quand il faut passer du paon, le mâle adulte, à la femelle et au petit, appelés respectivement paonne et paonneau. Mais, de même que Craonne se prononce comme « crâne », paonne se prononce comme « panne » et paonneau comme « panneau ». La prononciation de faon ne pose pas de problème, mais il n’en a pas toujours été de même pour sa définition et son emploi. À ce sujet, Nicot écrivait : « Ainsi dit-on un faon de biche, jusqu’à ce qu’il soit chevreul. Mais on ne peut dire faon d’une beste mordant, comme Laye, Ourse, Lionne, Elephante, ains ont autres noms particuliers. » Littré, à juste titre, conteste ce point en rappelant que le mot faon est, à l’origine, un terme générique qui s’appliquait aux petits de tous les animaux, et qu’on lit dans La Lionne et l’Ourse, de La Fontaine : « Mère Lionne avait perdu son faon. » De ce nom a été tiré le verbe faonner, ainsi défini par Littré : « Mettre bas, en parlant des biches et des chevrettes ou femelles de chevreuil. Se dit aussi en parlant de toute autre bête fauve. » Tout ce que l’on vient de voir explique que ce verbe se prononce donc comme faner. Ainsi l’homonymie rapproche deux verbes qui sont deux lointains cousins étymologiques : le premier dérive de faon, le second de foin. Celui-ci est issu du latin fenum, celui-là de fetonem, et tous deux remontent à fetus, « enfantement, production, portée » ou, comme l’écrit Littré, « produit de conception », le foin étant proprement le produit du pré et le faon, on l’a vu, étant d’abord le petit de n’importe quel mammifère.

Se prendre un râteau

Le 5 mai 2022

Bonheurs & surprises

L’expression se prendre un râteau s’emploie lorsqu’une personne qui s’est lancée dans une entreprise de séduction échoue lamentablement et se voit repoussée. Elle est parfois modalisée par l’adjonction de l’adjectif gros au nom râteau. On explique en général cette expression par le fait que la douleur de l’échec rappelle celle que l’on ressentirait si, en marchant sur les dents d’un râteau abandonné sur le sol, on recevait le manche de cet outil au visage. Comme ce manche peut frapper violemment les dents, on dit parfois aussi se manger un râteau.

Cependant cette explication, si séduisante soit-elle, n’est sans doute pas la bonne. Il s’agit probablement de la reformulation d’une expression plus ancienne (comme Jeter sa langue aux chiens a été remplacée et adoucie en Donner sa langue au chat). En effet, on lisait à l’article rat de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « On dit figurément qu’Une arme à feu a pris un rat, Quand l’amorce n’a point pris, ou que l’arme ne tire pas. Vostre pistolet, vostre fusil a pris un rat. Et on dit d’un homme qui a manqué son dessein, qui a manqué son coup, qu’Il a pris un rat. » Au sujet de cet emploi, la deuxième édition ajoutait : « Il est familier & ironique. » Cette expression, qui s’est rencontrée jusqu’à la septième édition de notre Dictionnaire, est à l’origine du verbe « rater », qui apparaît, lui, dans la deuxième édition avec une définition presque identique à celle de prendre un rat : « Verbe qui se dit d’une arme à feu qui manque à tirer. La compagnie de perdrix partit à la portée de son fusil, mais son fusil rata. »

Mais d’où vient que le rat était considéré comme un symbole d’échec ? Probablement des farces innocentes de jeunes polissons, comme nous l’apprend la première édition de notre Dictionnaire : « Parmi le peuple on dit, Donner des rats, pour dire, Marquer les habits des passants avec de la craye ou de la farine dont on a frotté un petit morceau d’estoffe attaché au bout d’un baston, & ordinairement coupé en forme de rat. Pendant les jours gras les petits enfants s’amusent à donner des rats aux passants. » Littré ajoute : « Il a eu un rat, on lui a posé sur le dos la figure d’un rat pour se moquer ensuite de lui, sorte de plaisanterie qui se faisait les jours gras. Donner des rats aux passants. » Ainsi, avec le temps et par un phénomène que la phylogenèse n’explique pas, nos rats furent changés en poissons et leur période d’activité se réduisit des jours gras au 1er avril. Avec prendre un rat, on serait passé du sens d’ « être victime d’une innocente plaisanterie » à celui d’« être berné » et enfin d’« échouer ». On aurait pris un rat avant de prendre un râteau. Littré semble confirmer cette hypothèse quand il nous informe que rater signifie « dans le langage libre, ne pas venir à bout d’une femme ». Un passage rencontré chez Le Sage témoigne de ce sens : le héros éponyme de ce roman, Gil Blas, déclare, parlant d’une jeune femme qu’il convoite : « Nous verrons si un jeune seigneur tel que moi peut rater une conquête. » Mais, pour illustrer son propos, Littré citait cette cruelle épigramme de François-Joseph-Marie Fayolle contre le malheureux académicien Pierre Baour-Lormian, qui fut infortuné en ménage et piètre traducteur ou imitateur des grands classiques étrangers :

« Baour rata sa femme ; il a raté le Tasse ;

Il rata d’Ossian le génie exalté ;

Il rate encore Young ; il rate le Parnasse ;

Et le pauvret, pour dernière disgrâce,

Ratera la postérité. »

Comme des bêtes

Le 7 avril 2022

Bonheurs & surprises

Pouvoir parler est une des caractéristiques de l’homme et il en est légitimement fier. Quand l’un de nos amis animaux nous surprend par ses étonnantes aptitudes, notre réaction est toujours la même : « Il ne lui manque que la parole ! » Force est de constater cependant que la diversité des verbes qui rendent compte des cris des animaux est bien plus grande que celle des synonymes du verbe « parler ». Henri Bertaud du Chazaud, à qui son Dictionnaire des synonymes valut un prix de l’Académie française, trouve une cinquantaine de ces derniers, mais en y ajoutant « des mots de sens voisin ». La performance est honorable, mais elle ne vaut pas celle de nos amis à deux, quatre ou six pattes (voire sans pattes, puisque le serpent siffle).

La langue s’est plu à créer nombre de verbes, généralement d’origine onomatopéique, pour rendre compte de ce paysage sonore. Ainsi le hibou bubule et bouboule, deux formes proches de son nom latin, bubo, mais ce n’est pas tout, il lui arrive aussi de frouer, de hôler, de huer, d’(h)ululer, de miauler ou de tutuber. À ces cris, le chat-huant et la chouette, qui parfois hioquent, ajoutent le chuintement (Antoine Court de Gébelin, qui fut le premier à relever ce terme dans son Histoire naturelle de la parole, écrivit ainsi : « Ce mot, inconnu jusqu’à nous, peint si parfaitement la prononciation de ch, que nous n’avons pu nous refuser à en enrichir notre langue »). Dans ce domaine, il est vrai, les oiseaux se taillent la part du lion – lequel se contente de rugir et de grogner. Ces cris sont source de rapprochements qu’ignore la phylogenèse : on a vu que le serpent siffle, comme le merle – qui peut aussi appeler, babiller ou flûter , la marmotte ou l’oie. Notons d’ailleurs que cette dernière cacarde, cagnarde et criaille également (dans Le Flagellant de Séville, Paul Morand ajoute cacader), tandis que le jars se contente de criailler et de jargonner. Le goéland pleure, comme le crocodile, à qui il arrive aussi de lamenter, de vagir (comme le lièvre) ou d’ancouler. Si l’aigle et le renard ont en commun de glapir, on dit aussi que le premier glatit ou trompette, tandis que le second jappe.

Bien souvent, quand des animaux appartiennent à une même famille, ceux qui ne sont pas domestiqués ont une palette plus variée : le chat miaule et ronronne, le tigre également, mais, de plus, il feule, râle et rauque. Le porc grogne et grouine quand le sanglier grommelle, grumelle, nasille, rauque et roume. Chez les insectes, ce sont la cigale et le grillon qui l’emportent. L’une et l’autre craquettent, mais, de plus, la première chante, criquette et stridule tandis que le second crisse, grésille et grésillonne. L’alouette grisolle et tirelire, mais il lui arrive aussi de turluter, comme le pipit des prés. La fauvette et la mésange zinzinulent. Le plus mélodieux, le rossignol, chante, mais on dit aussi qu’il gringote, qu’il quirrite et qu’il trille.

Quelques-uns de ces verbes ne valent pas que pour les animaux. Comme eux, nous pouvons rugir ou beugler. On feule beaucoup dans la littérature de gare. Il nous arrive de siffler, de huer, de grogner. Naguère nous babillâmes. Nous criaillons, pleurons ou vagissons également. Mais on se souviendra, pour conclure, que si le chameau et le bélier blatèrent, nous sommes les seuls à déblatérer.

Des lettres puis des chiffres

Le 7 avril 2022

Bonheurs & surprises

Naguère, les noms des catégories d’âge dans le sport dessinaient un charmant univers empreint de poésie. Les jeunes pratiquants étaient d’abord appelés poussins, sans doute parce qu’un entraîneur les prenait sous son aile, les couvait de mille attentions et voyait en eux des talents à éclore.

Deux ans se passaient dans ce nid confortable et voici que ces poussins devenaient des benjamins. Ils ne savaient peut-être pas encore qu’ils portaient un nom illustre, celui du fils préféré de Jacob. Ce sens de fils préféré était encore très présent au xixe siècle. Balzac en témoigne dans Le Père Goriot, quand Vautrin propose son aide à Rastignac : « Vous seriez notre enfant gâté, notre Benjamin, nous nous exterminerions tous pour vous avec plaisir. »

Notre jeune sportif continuait à grandir et les exigences à s’accroître : s’il doit courir, les distances à parcourir sont plus longues et les haies à franchir plus hautes, et pour les lancers, les poids sont maintenant plus lourds.

Et le voilà ensuite minime. C’est un terme beaucoup moins poétique. On change de registre avec cette forme empruntée d’un superlatif latin et qui disait que le minime était le plus petit, ce qui était vrai quand cette catégorie fut instituée, bien avant les deux précédentes.

Deux nouvelles années se passaient et le minime devenait cadet, un nom qui mérite que l’on s’y arrête, ne serait-ce que parce qu’il est apparenté à cadeau. Cadet et cadeau remontent en effet au latin caput, « tête », par l’intermédiaire de son dérivé capitellus, à l’origine du provençal capdel, qui désignait à la fois un personnage placé à la tête d’un groupe d’hommes, un capitaine, et une lettre capitale. Cette dernière, richement ornée, était souvent l’initiale de la personne en l’honneur de laquelle on donnait une fête ou à laquelle on offrait quelque chose, et c’est ainsi que cadeau prit le sens de « présent ». Le provençal a donné le gascon capdet, puis cadet, qui désignait le puîné. Comme les biens revenaient à l’aîné, le cadet n’avait guère d’autre choix que celui des armes pour se faire une situation. On a surtout retenu les cadets de Gascogne, chantés par Rostand dans Cyrano, mais les cadets de Normandie subissaient le même sort. Cette inégalité venait de l’ancien droit scandinave, qui voulait que tout aille à l’aîné. Quand un fils naissait après celui-ci, le père se dirigeait vers lui avec une épée qu’il jetait à terre en lui disant : « Je ne te léguerai rien : tu n’auras que ce que tu peux te procurer avec cette arme. »

Nos amis québécois appellent les jeunes du même âge des juvéniles. Ce mot est issu du latin juvenis, « jeune », et c’est son comparatif, junior, qui a donné son nom à la catégorie suivante. À l’origine cependant, appartenir à cette catégorie n’était pas lié à l’âge mais à un niveau. Louis Baudry de Saunier nous l’apprend dans Le Cyclisme théorique et pratique (1892), quand il écrit : « Les juniors sont tous les coureurs qui ne sont pas encore jugés dignes de devenir seniors. » Ces derniers, comme les juniors, tirent leur nom d’un comparatif latin, senior, celui de senex, « vieux, âgé ». Pourtant les seniors ne sont pas les plus âgés des sportifs car après trente-cinq ans, on est vétéran. On est, ou plutôt on était, puisque ce nom, qui rappelait celui des soldats les plus expérimentés des légions romaines, s’efface peu à peu au profit de l’anglais master. On peut le regretter mais ce n’est pas le plus grave. Tous les noms mentionnés plus haut tendent en effet aujourd’hui à être remplacés dans de nombreux sports par les appellations U 10, U 12, U 14, etc., formes abrégées de under 10, under 12, under 14, pour désigner les sportifs ayant « moins de 10 ans, moins de 12 ans, moins de 14 ans », etc. Les chiffres, décidément, ne valent pas toujours les lettres.

Greffier

Le 3 mars 2022

Bonheurs & surprises

Le greffier travaille dans un tribunal, il y assiste les magistrats à l’audience et dresse les actes du greffe ; et c’est à ce nom greffe qu’il doit le sien. Ce dernier est issu, par l’intermédiaire du latin graphium, du grec grapheion, qui désigne un stylet, et qui vient lui-même de graphein, « écrire ». Mais en argot, greffier désigne aussi un chat. Cette extension de sens a été favorisée par le fait que greffe est le paronyme d’un des attributs les plus caractéristiques de cet animal, la griffe, nom qui nous vient du francique grifan, « prendre, saisir ». Ce verbe est aussi à l’origine de l’ancien verbe français gripper, qui signifiait « saisir avec ses griffes », et qui est ainsi défini et illustré dans la première édition de notre Dictionnaire : « Attraper, ravir subtilement. Il se dit proprement du chat & de quelques autres animaux. Ce chat a grippé ce morceau de viande. Il a grippé la souris au sortir de son trou ». Gripper a servi à former le nom d’un des chats les plus fameux de la littérature, Grippeminaud. On le rencontre aux chapitres XIII et XIV du Cinquième Livre de Rabelais, qui nous présente des juges prévaricateurs (« les chats-fourrés ») se réjouissant de leurs profits indus : « Au son de sa bource commencerent tous les Chats-fourrez jouer des griphes. Et tous s’escrierent à haulte voix disans : Ce sont les espices: le proces fut bien bon, bien friant, & bien espicé [rappelons que, sous l’Ancien Régime, la coutume voulait que les plaideurs rétribuassent leurs juges avec des épices, denrée fort précieuse à l’époque]. Adonques interrogua les voyagiers ou & à qui ils portoient ces frians morceaux. Ils respondirent que c’estoit à Grippe-minaud, aux Chats-fourrez, & Chattes fourrees. » Cette évocation des chats-fourrés, auxquels Rabelais adjoint un étonnant féminin chattes fourrées, nous ramène au monde judiciaire. Bien avant que greffier ne désigne un chat, taxonomie féline et langue de la justice s’étaient déjà croisées, puisque chat-fourré était le surnom donné aux magistrats, d’abord parce qu’ils portaient une douillette étole d’hermine, mais aussi et surtout parce qu’on leur prêtait, comme aux chats, un amour du confort et une rapacité féroce dissimulée sous des manières patelines et par la cautèle et la ruse (on se rappelle que, dans Le Roman de Renart, Tibert, le chat, réussit à prendre le goupil à ses propres pièges). La Fontaine s’en fait le témoin quand il brosse, dans Le Chat, la Belette et le Petit Lapin, un édifiant portrait de l’un d’entre eux, Raminagrobis (qu’il appelle également Grippeminaud) :

« C’était un chat vivant comme un dévot ermite,

Un Chat faisant la chattemite,

Un saint homme de Chat, bien fourré, gros et gras,

Arbitre expert sur tous les cas. […]

Les voilà tous deux arrivés

Devant Sa Majesté fourrée.

Grippeminaud leur dit : Mes enfants, approchez,

Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause. […]

Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,

Grippeminaud le bon apôtre,

Jetant des deux côtés la griffe en même temps,

Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre. »

Dans sa panoplie de magistrat, notre greffier a le savoir du juriste, mais il a en sus, on le voit, une éloquence et onction tout ecclésiastiques. Faut-il dès lors s’étonner qu’une race de ces félins et un ordre régulier aient reçu le même nom, celui de chartreux ? La sagesse populaire, qui aime toujours à justifier les appellations, a d’ailleurs parfois considéré que si l’on avait ainsi nommé cette race, c’est parce que, à l’imitation des moines de cet ordre qui évitent toute parole non nécessaire, ces chats ont la particularité de ne miauler que très peu. Signalons pour conclure que, par un très beau système de vases communicants, comme on avait donné le nom de greffiers aux chats, et que ce dernier nom était en quelque sorte sans emploi, les malfrats le prirent pour désigner les greffiers et les concierges des prisons, désormais appelés chats.

Utile, outil, ustensile

Le 3 mars 2022

Bonheurs & surprises

Les noms outil et ustensile sont liés, par l’étymologie et par le sens, à l’adjectif utile. Les étymologies de ces mots se croisent : à l’article Outil de son Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, Nicot écrit : « Semble qu’il vienne de Utilis, ou de Utensile. » Il n’a pas tort. Outil, que l’on trouve sous une douzaine de variantes orthographiques en ancien français, est issu du latin tardif usitilium, singulier de usitilia, forme altérée, sous l’influence de usare, « utiliser », de utensilia, qui désignait tout ce qui est nécessaire à nos besoins, les moyens d’existence, les provisions. C’est aussi de utensilia qu’est empruntée l’ancienne forme utensile, encore attestée au xviie siècle, avant d’être transformée, par rapprochement avec user et usage, en ustensile. Quant à utile, il s’est d’abord rencontré sous la forme « utle », comme le montre un sermon de saint Bernard où l’on peut lire : « Certes molt est plus utle en la bataille li haberz (le haubert) qui de fer est. »

Mais outil et ustensile ne désignent pas les mêmes objets, des textes du Moyen Âge le signalent déjà. Tandis que, dans ses Enseignements, Jean de Vignay parle des coustres des charrues, fourches et autres houstils semblables, Jean Boutiller explique dans sa Somme rural : « Utensiles sont nommez les hostils qui communement courent avant la maison et dont de jour en jour se faut necessairement aider, si comme bancs, scabelles, pots, poilles, tables, treteaux. » Il y a là un intéressant élément de distinction, puisque les ustensiles sont du domaine du foyer, de la maison (ustensiles de cuisine, ustensiles de couture) tandis que les outils sont plutôt du dehors, des champs ou de l’atelier de l’artisan (outils aratoires, outils de menuisier). La présentation d’ustensile dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie confirme ce fait : « Terme qui se dit proprement de toutes sortes de petits meubles servant au mesnage, & principalement de ceux qui servent à l’usage de la cuisine. Tout l’inventaire ne consistoit qu’en plusieurs petits ustensiles de cuisine. » Mais on y ajoute ce point aujourd’hui oublié : « Ustensile, se dit encore de tout ce que l’hoste est obligé de fournir au soldat qui loge chez luy; & dans ce sens il est collectif, & n’a d’usage qu’au singulier. Sous le nom d’ustensile, on comprend l’usage des ustanciles de cuisine, le feu, le sel & la chandelle. L’hoste n’est obligé de fournir que l’ustensile. ».

Dans ses Synonymes français, l’abbé Roubaud précise ces distinctions en comparant l’outil, l’instrument, l’engin et la machine : « L’outil est une invention utile, usuelle ; l’instrument, une invention adroite, ingénieûse. Si la chôse est plus compliquée, c’est une machine. L’engin (suivant l’étymologie) anonce une sorte de génie ; mais ce n’est pas un terme noble. On dit, les outils d’un Menuisier, d’un charron ; des instrumens, de Chirurgie, de Mathématiques ; la machine pneumatique, électrique. Le Luthier fait avec des outils, des instrumens de Musique. L’instrument est en lui-même un ouvrage supérieur à l’outil. »

Concluons avec un proverbe contenant le mot « outil », qui, au cours du temps, a changé de sens : Un mauvais ouvrier a toujours de mauvais outils. Aujourd’hui, on l’emploie pour indiquer que les outils sont à l’image de leur propriétaire et que le mauvais outil signale le mauvais ouvrier, mais à l’origine ce proverbe disait autre chose. On lit dans la première édition de notre Dictionnaire : « On dit proverbialement qu’Un meschant ouvrier ne sçauroit trouver de bons outils, & qu’un bon ouvrier se sert de toute sorte d’outils », ce qui signifiait que même avec de bons outils un ouvrier maladroit faisait toujours du mauvais travail, tandis qu’un bon ouvrier était toujours capable de faire du bon travail, quelle que soit la qualité des outils dont il disposait.

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