Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Les coronaires du coroner

Le 2 février 2023

Bonheurs & surprises

Deux petits tours et puis s’en est allé, c’est ce qu’a fait le nom coroner dans le Dictionnaire de l’Académie française. On ne trouve ce terme, qui désigne un officier de justice enquêtant sur les morts suspectes, que dans les éditions du xixe siècle (1835 et 1878), siècle qui fut, déjà, une grande période d’anglomanie. Parmi les noms désignant des représentants de l’ordre britannique, shérif a eu plus de succès, d’abord grâce au personnage de Robin des bois, qui avait pour ennemi juré le shérif de Nottingham, puis, de l’autre côté de l’Atlantique, aux nombreux westerns qui eurent ce personnage pour héros. Shérif prit place dans notre Dictionnaire en 1762 et s’y trouve toujours.

Homonyme de coroner, l’adjectif coronaire est entré lui aussi dans la quatrième édition de notre Dictionnaire et, lui non plus, n’en est jamais sorti. Coroner et coronaire peuvent être rapprochés pour leur homonymie, mais aussi pour leur origine. L’un et l’autre sont ainsi liés au mot couronne. L’anglais coroner, d’abord attesté sous la forme corowner, est un emprunt de l’anglo-normand coro(u)ner, un dérivé de corone, « couronne ». Cet officier était d’ailleurs appelé, en latin médiéval, custos placitorum coronae, « gardien des plaidoyers de la couronne », tandis que l’adjectif coronaire est une création d’Ambroise Paré, qui a tiré ce mot du latin coronarius, « qui est en forme de couronne », les artères coronaires étant ainsi disposées autour du cœur. C’est donc au latin corona qu’il nous faut remonter. De celui-ci a été tiré un diminutif corolla, « corolle » et, proprement, « petite couronne », dont le dérivé corollarium désignait une petite couronne qu’on donnait aux acteurs comme gratification supplémentaire, et que Boèce introduisit dans la langue des mathématiciens pour nommer une conséquence supplémentaire d’une démonstration, un corollaire. En latin médiéval, on appelait aussi corona un candélabre suspendu (candelabrum pensile). L’allemand a repris ce sens pour en faire un Kronleuchter, « un lustre » ou, mieux, « une couronne de lumière ».

Signalons que le latin corona est lui-même un emprunt. Il vient du grec korôné, de même sens, mais qui signifie d’abord « corneille ». C’est par analogie avec le bec courbé de l’oiseau que les Grecs ont donné ce nom à de nombreux objets, comme l’extrémité d’un arc ou d’un timon, la poupe d’un navire, ou une couronne. Sans doute faut-il rappeler que, dans l’Antiquité, la couronne, faite de feuilles ou de fleurs, réelles ou artificielles, était la récompense donnée au vainqueur d’une épreuve sportive ou à un soldat valeureux, et non le symbole de la royauté que nous connaissons aujourd’hui. Ces couronnes étaient très diverses. Parmi celles-ci on trouvait la couronne triomphale, une couronne de lauriers portée par le général vainqueur lors de son triomphe ; la couronne obsidionale, composée d’herbes et de fleurs sauvages et fabriquée par l’armée romaine sur le lieu où elle avait été assiégée, pour l’offrir à qui avait fait lever le siège et libéré la place ; on décernait la couronne civique, faite de feuilles de chêne, à celui qui avait sauvé la vie d’un citoyen au cours d’une bataille ; la couronne murale était, quant à elle, donnée à ceux qui, lors d’un assaut, étaient montés les premiers sur les murs d’une ville assiégée ; enfin, la couronne rostrale était décernée au général vainqueur d’un combat naval ou au soldat ayant le premier pris pied sur un bâtiment ennemi. Toutes les couronnes n’étaient cependant pas liées à la guerre. Le médecin danois Thomas Bartholin (1616-1680) rapporte, dans son De Puerperio veterum (« l’accouchement chez les Anciens »), qu’à Athènes on suspendait à la porte de la maison où venait de naître un garçon une couronne d’olivier, et des brins de laine si c’était une fille.

Concluons en rappelant que, si aujourd’hui les formes couronne et corneille sont relativement éloignées, tant à l’oral qu’à l’écrit, il n’en est pas de même pour leurs équivalents anglais puisque, outre-Manche, seul un n distingue la corneille (crow) de la couronne (crown).

« Férir » et « Féru »

Le 2 février 2023

Bonheurs & surprises

L’expression sans coup férir associe deux termes appartenant au même champ lexical. L’ancien français aimait beaucoup ce type de rapprochement, et il en allait de même des langues anciennes, qui prisaient particulièrement les constructions dans lesquelles un verbe avait pour complément un nom de sa famille ou proche par le sens. On appelait ce complément accusatif d’objet interne ou accusatif de relation. On lit ainsi, chez Sophocle, noseî noson agrian, « il souffre d’un mal cruel », et zô bion mokhteron, « je vis une vie misérable », ou, chez Cicéron, juravi… jusjurandum, proprement « j’ai juré un serment ». Sans coup férir, c’est-à-dire « sans porter un seul coup », se rencontre d’abord sous la forme sans cop ferir dans le Lancelot du lac de Chrétien de Troyes. L’association de ces deux termes est aussi favorisée par le contexte négatif induit par la préposition sans. On rappellera d’ailleurs que nos négations sont issues de tournures de ce type, qui alliaient un verbe et un complément d’objet représentant la plus petite unité sémantique associée à ce verbe : Il ne marche pas, il ne voit point, il ne boit goutte, il ne mange mie.

Férir a la malchance d’être aujourd’hui défectif et de n’être plus en usage qu’à l’infinitif. Littré le déplorait dans son Dictionnaire de la langue française, où il écrivait : « Il est dommage que ce verbe soit confiné à une seule forme dans une locution unique. Il faut louer les écrivains qui essayent d’en ramener quelque peu l’usage. Voiture s’en est servi pour parler des coups que se donnaient les paladins : « Je n’ai pu pourtant m’empêcher de rire quand j’ai lu ce que vous dites, que M. de R*** fiert et frappe ainsi que monseigneur Amadis. » […] La conjugaison était : je fiers, tu fiers, il fiert, nous férons, vous férez, ils fièrent ; je férais ; je féris ; je ferrai ; fier, férons ; que je fière ; que je férisse ; féran ; féru. »

Notre verbe est issu du latin ferire, « frapper », qui est lui aussi défectif. Il emprunte en effet son parfait aux verbes percutire, « frapper, percer », et icere, « frapper, blesser », et doit aussi à ce dernier verbe son participe passé, ictus. En français, férir allait vite être supplanté par frapper, beaucoup plus expressif, car tiré d’une onomatopée frap- imitant le bruit d’un coup violent et rapide, mais surtout beaucoup plus facile à conjuguer, car appartenant au premier groupe. On lisait déjà, en 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Vieux mot qui n’est plus en usage qu’en cette phrase, Sans coup ferir, pour dire, Sans tirer l’espée, sans donner un coup d’espée, Sans rien faire, sans rien hazarder. On a remporté la victoire sans coup ferir. il en est venu à bout sans coup ferir. »

Il n’est pourtant pas entièrement exact de dire que ce verbe ne se rencontre qu’à l’infinitif. Son participe passé, féru, est aussi en usage, mais son sens s’est tellement éloigné de celui de férir que ces deux termes font l’objet de deux entrées différentes dans les dictionnaires. D’ailleurs, le sens premier de féru, « frappé », est présenté dans la neuvième édition de notre Dictionnaire ainsi : « Très vieilli. Qui a été frappé ; qui est blessé. Un soldat grièvement féru. Ce cheval a le tendon féru. » Encore faut-il préciser que la langue de l’hippiatrique a revivifié le sens ancien, puisque dans les cinq premières éditions on lisait simplement : « Il n’a d’usage qu’en raillerie & dans ces phrases. Il est feru de cette femme, il en est feru, pour dire, Il en est eperdument amoureux. »

Notons enfin que la vive passion éprouvée pour l’être aimé a changé d’objet et que dans l’édition actuelle de notre Dictionnaire, ce n’est plus d’une femme qu’« il » est féru, mais d’« histoire » ou d’« occultisme ». Concluons en rappelant que notre féru n’est pas le seul participe à connaître ce type d’infléchissement : il en a été de même pour passionné, puisque, à l’amant passionné de la huitième édition, la neuvième a donné, entre autres acolytes, un amateur passionné de livres anciens, un élève passionné par l’étude du grec et un passionné de cinéma.

Changement de genre

Le 5 janvier 2023

Bonheurs & surprises

Aujourd’hui toutes les lettres de notre alphabet sont des noms masculins, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Les six voyelles, et les consonnes dont le nom, à l’oral, se termine par une voyelle : b (prononcé [bé]), c d, g, j, k, p, q, t, v, w, mais aussi x et z, étaient du genre masculin et le sont restés. Les autres, celles dont le nom à l’oral est composé d’une voyelle suivie d’une consonne, c’est-à-dire f (prononcé [èf]), h, l, m, n, r et s, ont changé de genre. On le constate en lisant ce qui est dit, par exemple, de la lettre f dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Dans les trois premières, elle est du genre féminin : une grande F, une double f, une f finale. Cela change dans les quatre éditions suivantes, où f est à la fois un masculin et un féminin. On y lit ceci : « substantif féminin suivant l’ancienne appellation qui prononçoit Effe ; & masculin suivant l’appellation moderne qui prononce Fe. Cette dénomination, qui est la plus naturelle, est aujourd’hui la plus usitée. » Le fait d’appeler cette lettre fe est sans doute lié à l’apprentissage syllabique de la lecture, pour que, de même que be et a font ba, fe et a fassent fa. F conserve ces deux genres jusque dans la huitième édition de notre Dictionnaire ; dans la neuvième, il n’est plus que masculin.

F se distingue ainsi un peu des autres lettres h, l, m, n, r, s, qui étaient des deux genres jusque dans la septième édition, féminines dans la huitième et masculines dans la neuvième. En ce qui concerne h, genre et aspiration (ou absence d’aspiration) sont liés : « Lorsqu’on l’appelle Ache, suivant la prononciation ancienne et usuelle, son nom est féminin. Une H (ache). Une grande H. Une petite h. Il est masculin, lorsque, suivant la méthode moderne, on prononce cette lettre comme une simple aspiration. Le H (he). Un grand H. » D’autres lettres ont d’intéressantes particularités : x a toujours été un substantif masculin, mais, de la quatrième à la septième édition, on nous donnait cette précision au sujet de sa prononciation : « Suivant l’appellation ancienne et usuelle, on la nomme Ics ; et, suivant la méthode moderne, on l’appelle Xe, en prononçant comme dans la dernière syllabe des mots Axe, fixe, luxe. »

En ce qui concerne la lettre j, qui, à l’oral s’appuie sur un « i », elle a toujours été un nom masculin, mais elle n’a été autonome qu’à partir de la quatrième édition. Auparavant, on le trouvait à la lettre « i » où on l’appelait « i consonne ».

W apparaît dans la septième édition, mais n’est pas encore considéré comme une lettre de notre alphabet, puisqu’on le définit ainsi : « Lettre consonne qui appartient à l’alphabet de plusieurs peuples du Nord, et qu’on emploie en français pour écrire un certain nombre de mots empruntés aux langues de ces peuples, mais sans en faire une lettre de plus dans notre alphabet ; on la nomme Double vé. » Ce qui fait qu’on lit dans cette même édition, à l’article Z : « Lettre consonne, la vingt-cinquième et dernière de l’alphabet. Suivant l’appellation ancienne et usuelle, on la nomme Zède, et suivant la nouvelle, on la nomme Ze, en prononçant comme dans la dernière syllabe des mots Onze, douze. »

De quelle matière étaient faites les pantoufles de Cendrillon ?

Le 5 janvier 2023

Bonheurs & surprises

On lisait dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, parue en 1694, à l’article vair : « Terme dont on se servoit autrefois pour exprimer une fourrure blanche & grise. Il ne s’employe aujourd’huy qu’en matiere d’armoiries, […] Tel porte de vair. » Trois ans plus tard, Charles Perrault fit paraître un conte intitulé Cendrillon ou La Pentoufle (sic) de verre. On s’étonna bientôt que ces pantoufles fussent de verre et l’on pensa que, en fait, Cendrillon était chaussée de vair, un nom, on l’a vu, sorti d’usage. Verre ou vair, le débat était lancé. Le xixe siècle, fort raisonnable et qui s’étonnait qu’on pût danser chaussée de verre, penchait pour la fourrure ; ainsi Balzac écrivait, dans Le Martyr calviniste : « En France […] certaines fourrures rares, comme le vair, qui sans aucun doute était la zibeline impériale, ne pouvaient être portées que par les rois, par les ducs et par les seigneurs revêtus de certaines charges. On distinguait le grand et le menu vair. Ce mot, depuis cent ans, est si bien tombé en désuétude que, dans un nombre infini d’éditions de contes de Perrault, la célèbre pantoufle de Cendrillon, sans doute de menu vair, est présentée comme étant de verre. » C’était aussi l’avis de Littré : « C'est parce qu’on n’a pas compris ce mot maintenant peu usité qu’on a imprimé dans plusieurs éditions du conte de Cendrillon souliers de verre (ce qui est absurde), au lieu de souliers de vair, c'est-à-dire souliers fourrés de vair. » Larousse, non sans quelque regret, faisait de même dans son Dictionnaire : « Beaucoup de ceux qui n’ont lu le joli conte de Cendrillon que dans les livres qu’on mettait entre leurs mains pour les amuser quand ils étaient enfants seront surpris de ne plus retrouver ici cette pantoufle de verre qui avait frappé, plus que tout le reste peut-être, leur imagination naissante. […] quelle devait être la légèreté de cette jeune fille, qui pouvait marcher et danser avec des pantoufles si fragiles sans qu’elles se brisassent… Et c’est ainsi que le nom de Cendrillon se sera trouvé associé avec l’idée d’une chaussure fantastique que la vérité historique est forcée de reléguer parmi les simples coquilles typographiques. » Cette controverse fit même le sujet d’un chapitre du Livre de mon ami, d’Anatole France : « C'est par erreur, n'est-il pas vrai, qu'on a dit que les pantoufles de Cendrillon étaient de verre ? On ne peut pas se figurer des chaussures faites de la même étoffe qu’une carafe. Des chaussures de vair, c’est-à-dire des chaussures fourrées, se conçoivent mieux, bien que ce soit une mauvaise idée d’en donner à une fillette pour la mener au bal. Cendrillon devait avoir avec les siennes les pieds pattus comme un pigeon. Il fallait, pour danser si chaudement chaussée, qu’elle fût une petite enragée. Mais les jeunes filles le sont toutes ; elles danseraient avec des semelles de plomb. »

Aschenputtel, la Cendrillon des frères Grimm, ne nous aide pas à trancher puisque c’est d’or qu’elle est chaussée, qu’il s’agisse de pantoufles, die Pantoffeln waren ganz golden, ou d’un soulier, den goldenen Schuh. Alors, remontons le temps ; au iiie siècle de notre ère, nous trouvons un lointain ancêtre de ce conte dans l’Histoire variée d’Élien, au chapitre xxxiii, intitulé De la fortune de Rhodope : « Rhodope [proprement « celle qui a un visage de rose »] passe pour avoir été la plus belle courtisane de l’Égypte. Un jour qu’elle était au bain, la fortune, qui se plaît à produire des évènements extraordinaires et inattendus, lui procura une faveur qu’elle méritait moins par les qualités de son âme que par les charmes de sa figure. Tandis que Rhodope se baignait, et que ses femmes gardaient ses vêtements, un aigle fondit sur un de ses souliers, l’enleva et, l’ayant porté jusqu’à Memphis, dans le lieu où Psammétique était occupé à rendre la justice, le laissa tomber dans le sein du prince. Psammétique, frappé de la délicatesse de ce soulier, de l’élégance du travail, et de l’action de l’oiseau, ordonna qu’on cherchât par toute l’Égypte la femme à qui il appartenait : dès qu’on l’eût trouvée, il l’épousa. » Ce conte de L’Histoire variée, même si variée, que l’on trouve dans le titre, et vair ont la même origine, ne nous dit malheureusement rien sur la matière de notre chaussure. Sans doute faut-il, après avoir redit que Perrault avait écrit verre, laisser le mot de la fin à Raymond, un autre personnage du Livre de mon ami : « Cousine, je vous avais pourtant bien avertie de vous défier du bon sens. Cendrillon avait des pantoufles non de fourrure, mais de verre, […]. Ces pantoufles étaient fées ; on vous l’a dit, et cela seul lève toute difficulté. Un carrosse sort d’une citrouille. La citrouille était fée. Or, il est très naturel qu’un carrosse fée sorte d’une citrouille fée. C'est le contraire qui serait surprenant. »

Aujourd’hui l’usage est encore un peu flottant ; d’aucuns préfèrent le verre, symbole de pureté, d’autres, plus nombreux, choisissent le vair. L’Académie française, elle aussi, a longtemps balancé ; elle opte aujourd’hui pour les pantoufles de verre, sans toutefois condamner les pantoufles de vair.

Bolets, mousserons et autres champignons

Le 1 décembre 2022

Bonheurs & surprises

Il existe une grande variété de champignons, les uns sont des plus exquis, d’autres sont mortels, ce qui faisait écrire au peintre Paul Gavarni : « Jésus ! Comment que tu oses manger des champignons ! Les champignons, ma biche, c’est comme les hommes : rien ne ressemble aux bons comme les mauvais. » Les noms qui désignent les champignons ont la particularité d’être apparus tardivement dans notre langue, entre 1750 et 1850 pour la plupart d’entre eux (c’est le cas pour l’amadouvier, l’aspergille, le coprin, la cortinaire, l’helvelle, la lépiote, le pied-de-mouton, le pleurote, etc.) tandis que plantes et animaux étaient nommés depuis longtemps.

Champignon fut longtemps en concurrence avec potiron. On lisait dans le Tresor de la langue françoyse de Nicot : « Potiron ou champignon » et, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, à l’entrée Potiron : « Sorte de gros Champignon qui vient promptement, & souvent en une nuit. Il y a du peril à manger des potirons, parce qu’il y en a qui sont du poison. On dit, d’Un homme qui s’est eslevé tout à coup en credit, en fortune, qu’Il est venu en une nuit comme un potiron. » L’origine de potiron est encore discutée. Dans son Dictionnaire étymologique des mots français d’origine orientale, Marcel Devic le fait venir de l’arabe foutour, « champignon », mais d’autres évoquent aussi un rapprochement, par analogie de forme, avec l’ancien français boterel, « crapaud », ou avec le latin tardif posterio, « derrière, postérieur » (que l’on trouve aussi dans la locution potron-minet). Champignon n’est apparu en français qu’à la toute fin du xive siècle, en remplacement des formes canpegneus, champignuel et champineul, attestées depuis le début du xiiie siècle et qui sont tirées du latin campania, « les champs, la plaine ». Son origine en fait donc un parent étymologique de notre champion et de l’allemand Kampf, le champion étant d’abord « celui qui va se battre sur le champ », mais aussi, de manière plus légère et en passant par l’italien, de notre campagnol, les campagnoli étant proprement les « rats des champs ».

Un des champignons les plus connus est le bolet, qui tire son nom du latin boletus. Ce dernier apparaît sous la plume de Pline l’Ancien, qui écrit dans son Histoire naturelle (XVI, 31), au sujet du chêne : « boletos… gulae novissima irritamenta circa radies gignuntur » (« les bolets… tout nouveaux excitants pour le palais, poussent autour de ses racines »). Ce boletus ne nous intéresse pas uniquement parce qu’il était capable de stimuler des appétits blasés, mais aussi parce que c’est lui qui est à l’origine de l’allemand Pilz, « champignon ». Et ce n’est pas la seule fois que le nom particulier d’un champignon s’est étendu à l’ensemble de la catégorie, puisque nos amis anglais ont emprunté notre mousseron pour en faire leur mushroom. Mousseron est issu du latin tardif mussario, qui est de même sens, et son nom fit qu’on le rattacha longtemps à mousse. C’est à l’article Mousse qu’on le trouvait dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, qui présentait les mots par famille et non par ordre alphabétique. On notera que, dans les trois premières éditions, il est dit que ce champignon « vient sur la mousse au printemps » et, dans les cinq suivantes, qu’il vient « sous la mousse ». Le mousseron appartient au genre agaric, nom emprunté du grec agarikon que Dioscoride explique en disant qu’il signifie « d’Agaria », une ville de Sarmatie où ce champignon abondait. L’amanite est liée elle aussi à la géographie ; son nom est issu du mont Amanos, en Asie mineure. La morille, en raison de sa couleur foncée, tire son nom du latin maurucula, proprement « petite Maure », qui est aussi à l’origine, par l’intermédiaire du provençal, de barigoule, autre nom du lactaire délicieux. Le nom cèpe, que Littré écrit aussi ceps, n’apparaît qu’en 1798. Littré pensait que c’était une extension de sens du nom cep, mais il semble plus probable qu’il vienne du latin cippus, « borne ». Concluons avec deux champignons moins ragoûtants. Le phallus impudicus (ou impudique) n’apparaît en français qu’en 1791 ; au siècle suivant, on rencontre aussi son autre nom satyre puant. Cette idée de puanteur nous amène à la vesse-de-loup (proprement « pet de loup ») présent dans notre langue dès le xvie siècle et que l’on rebaptisa, en utilisant une forme grecque plus savante, du nom de lycoperdon en 1803.

Furets et lapins

Le 1 décembre 2022

Bonheurs & surprises

Le latin fur désigne un voleur agissant par ruse pour soustraire les objets qu’il convoite, contrairement au latro, auquel on doit notre larron, qui, lui, n’hésite pas à user de violence pour commettre ses larcins (nom issu du latin latrocinium, « vol à main armée, brigandage »). Dans la famille de fur, on trouve furunculus, à l’origine de notre furoncle et qui a d’abord désigné un petit bourgeon secondaire de la vigne, qui semble voler la sève de la tige principale, puis un follicule pileux enflammé, un clou. Fur évoque l’idée du mouvement incessant du rôdeur, idée que l’on retrouve dans ses dérivés furet et fureter. On a d’ailleurs fait de notre petit carnivore le parangon de ces déplacements continuels avec la chanson populaire Il court, il court, le furet. Le furet était utilisé au Moyen Âge pour chasser les lièvres et les lapins, et il était si prisé qu’il existait des charges de fuireteors (ou fuiretiers), dévolues à des officiers de vènerie chargés des soins à lui apporter. Le Moyen Âge aimait aussi à jouer avec la polysémie de ce mot pour se faire polisson. On sait que d’aucuns ont présenté le titre de la chanson citée plus haut comme une contrepèterie et que cette interprétation a pu être favorisée par l’ambivalence du nom furet. En effet, si, au sens propre, le furet (aussi appelé fuiron) est un petit mammifère carnassier, au sens figuré il désigne le membre viril (les textes médiévaux parlent alors parfois de « furet privé ») ; dans les contes et fabliaux, on s’est d’autant plus amusé à jouer sur le double sens de ce mot qu’on l’associait volontiers au nom connin (ou connil) qui désignait à la fois le lapin et le sexe féminin. Et quand on lit dans le fabliau intitulé Du Prestre et de la Dame : « Li connins que li fuirons chace », proprement « les lapins que chasse le furet », ce n’est assurément pas de vènerie qu’il est question. Dans l’imaginaire, ces deux animaux étaient aussi liés à la ruse. L’un doit en user pour capturer ses proies, l’autre, pour échapper à ses prédateurs. Dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française, Godefroy glose alors ainsi le verbe conniller, tiré de connil : « Fureter comme un connil, essayer de se dérober par la fuite et par la ruse, chercher une retraite, se tapir craintivement, user de fuites, de subterfuges ». Ce verbe se trouve dans les cinq premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, mais aussi chez Montaigne, qui écrit au livre II des Essais : « Comment, la philosophie qui me doit mettre les armes à la main, pour combattre la fortune, qui me doit roidir le courage pour fouler aux pieds toutes les adversitez humaines, vient-elle à cette mollesse de me faire conniller par ces destours couars & ridicules ? » Et plus loin, au sujet de la mort : « Je cherche à conniller et à me dérober de ce passage. » L’association du lapin ou du lièvre à une vie inquiète est très ancienne puisqu’un proverbe grec dit : « lagô bion zên », proprement « vivre une vie de lièvre », pour dire « vivre misérablement dans la crainte ». Pour conclure, revenons à notre furet. On sait qu’il tire son nom du latin fur. Mais on lui prêtait autrefois une autre origine, qui l’associait au lapin. On lit en effet dans la traduction française de l’Ortus sanitatis (« Le Jardin de la santé ») de Jean de Cuba, parue en 1502 sous le titre Le Traicté des bestes, oyseaux, poissons, pierres précieuses du jardin de santé : « Le furon est dit de furnum, “four”, car ainsi comme en ung four il entre dedans les tenebrositez et cavernes de la terre et en expelle [“expulse”] et déjecte les connins qui y sont muces [“cachés”] et occultez. »

Les anciens temps

Le 3 novembre 2022

Bonheurs & surprises

La version en ligne de notre Dictionnaire accompagne la définition de chaque verbe d’un tableau de conjugaison. Initiative heureuse et utile. Y sont déclinées les formes du verbe au présent, à l’imparfait, au passé simple, etc. Mais pas à l’aoriste. Il est vrai qu’aujourd’hui ce nom ne s’emploie guère qu’en grammaire grecque, dans quelques langues slaves ou en sanscrit, mais ce ne fut pas toujours le cas. On lisait ainsi dans la première édition de notre Dictionnaire :

« Aoriste, dans la langue françoise, se dit du preterit qui n’est point formé du verbe auxiliaire, avoir, ou estre. Je lû, je pensé, vous lustes, vous pensastes, nous lusmes, nous pensasmes, toutes ces inflexions du verbe Lire & penser sont à l’aoriste. »

Commentons dans un premier temps la recommandation concernant la prononciation. Il était en effet précisé « On prononce oriste », et on lisait encore dans la huitième édition (1935) : « ao se prononce o » ; à l’inverse, Littré écrivait en 1873 : « L’Académie dit qu’on prononce oriste ; cette prononciation n’est pas en usage, et, dans les colléges, on dit a-o-riste. » Pour déterminer l’usage, la foule des collégiens triompha des quarante académiciens et c’est bien « a-oriste » que l’on dit aujourd’hui. Dans les mots commençant par ao-, l’Académie eut plus de chance avec août, puisque son impérieux « Prononcez oût », qu’on lisait dans les 3e, 4e, 5e et 6e éditions, a, lui, bien été entendu.

Cette prononciation « a-oriste » a, il est vrai, l’avantage de bien montrer la formation de ce nom : un a-, tiré de l’alpha privatif du grec, et le participe passé du verbe horizein, « limiter, borner ». Aoriste est donc un parent d’horizon, tiré, lui, du participe présent de ce même verbe, l’horizon étant la ligne ou le cercle qui borne la vue et qui fait la limite entre le ciel et la terre ou la mer. Aoriste, par sa composition, est un parent d’un autre terme de grammaire qui, cette fois, nous vient du latin, infinitif. Ce dernier est en effet construit à l’aide du préfixe négatif in- et du nom finis, « limite, frontière, fin ». L’infinitif aoriste, que l’on rencontre en grec, se trouve ainsi être une forme verbale doublement sans limite.

On définissait donc aoriste par preterit. Là encore, l’Académie et Littré ne s’accordaient pas sur la prononciation de ce terme. Littré écrivait : « D’après l’Académie on prononce un peu le t ; mais ne pas le prononcer du tout est plus usuel. » La prononciation recommandée par l’Académie s’est néanmoins imposée, sans doute sous l’influence de l’anglais. Mais il faut rappeler que prétérit, qui fut longtemps en usage dans la grammaire française, était ainsi présenté dans la 1re édition de notre Dictionnaire : « Terme de Grammaire, dont on se sert en parlant de la conjugaison des verbes, & qui se dit de l’inflexion du verbe, par laquelle on marque un temps passé. » Le nombre de prétérits était assez mal fixé. En 1788, Féraud en comptait quatre et, aujourd’hui encore, on lira avec profit ce qu’il disait de leur emploi :

« Le prétérit simple ou défini (notre passé simple), que plusieurs apèlent aoriste, marque une chôse pâssée dans un tems dont il ne reste plus rien, et dans lequel on n’est plus : je fus malade l’année pâssée […]. »

« Le prétérit indéfini (notre passé composé) marque une chôse pâssée dans un tems que l’on ne désigne point ; ou dans un tems désigné, dont il reste encôre quelque partie à écouler. Exemple du premier : il a pâssé par Rome […]. Exemple du second : […] j’ai été malade cette semaine. »

« Le 3eprétérit est nomé antérieur (notre passé antérieur) : il exprime une chôse pâssée avant une aûtre, dans un tems dont il ne reste plus rien : Quand j’eus reçu mon argent, je m’en allai. »

« Le 4e prétérit peut être nomé prétérit antérieur indéfini, ou prétérit surcomposé (notre passé surcomposé) ; il marque une chôse pâssée avant une aûtre, dans un tems qui n’est pas tout-à-fait écoulé : Je suis sorti ce matin, quand j’ai eu achevé ma lettre. »

Littré lui aussi en comptait quatre, mais il remplaçait le prétérit surcomposé par le prétérit imparfait (notre imparfait). Ce dernier temps, joliment nommé dans la 5e édition de notre Dictionnaire présent relatif, servait aussi à former ce que Littré appelait prétérit antérieur relatif (notre plus-que-parfait).

On le voit, la grammaire a évolué dans la désignation des temps français : l’aoriste et les différentes formes du prétérit ont été en usage avant d’être remplacés par l’imparfait et les différents passés. Imparfait fut d’abord un adjectif. Les grammairiens du xvie siècle écrivaient preterit imparfait, tems imparfait passé imparfait. On ne trouve imparfait employé comme nom qu’au début du xviie siècle, mais cet emploi est longtemps resté très rare puisqu’on lisait encore dans la 6e édition du Dictionnaire, en 1835, à l’article Imparfait : « prétérit ou passé imparfait ou, substantivement imparfait ». Le mot passé, employé comme nom en grammaire, se rencontre, quant à lui, d’abord chez Louis Meigret qui, dans Le Tretté de la grammere françoeze (1550), emploie passé indéterminé, passé perfect. Mais, plus de deux siècles plus tard, en 1787, dans son Dictionnaire critique de la langue française, Féraud écrit encore à l’article Passé : « tems des verbes, voyez Prétérit ». En ce sens, passé était absent des cinq premières éditions de notre Dictionnaire. Il apparaît pour la première fois dans la 6e édition, avec la glose suivante : « Le prétérit, l’inflexion du verbe, par laquelle on marque un temps passé. Le passé défini. Le passé indéfini. Le passé l’indicatif, du subjonctif, de l’infinitif. »

« Féminisons ! » Lecture d’un texte de 1908

Le 3 novembre 2022

Bonheurs & surprises

Dans le numéro du 12 janvier 1908 des Annales littéraires et politiques figurait un texte écrit et illustré par le dessinateur d’origine russe Caran d’Ache, qui s’intitulait « Féminisons ! » On y lisait ceci :

« Au nom des vingt millions de femmes, l’Académie est invitée à bien vouloir féminiser la langue française pour faciliter l’affranchissement de la plus belle moitié de la nation, et afin d’empêcher le masculin de se dresser partout devant la femme pour le seul profit de l’homme “monopoleur” (cet adjectif se lisait encore dans les sept premières éditions de notre Dictionnaire). »

L’auteur considérait qu’il fallait féminiser même les noms de métier épicènes puisqu’il s’interrogeait sur les féminins de fonctionnaire, astronome, apothicaire, membre, architecte. Pour ceux-ci, il proposait souvent une forme en -esse, comme apothicairesse (à côté de pharmacienne). Et, au sujet de l’astronome, de demander : « Et comment direz-vous si l’astronome est, avec ça, membre de l’Institut ? Membresse ? » (rappelons que la première femme à l’être fut Suzanne Bastid, élue en 1971 à l’Académie des sciences morales et politiques). Ce suffixe en -esse, que la langue avait utilisé pour des formes comme abbesse, comtesse, duchesse, chasseresse, était également proposé pour doctoresse (en concurrence avec la médecin), nom qui fut longtemps employé avant de sortir peu à peu de l’usage. S’agissant des fonctionnaires, il proposait chefesse de bureau. Pour ceux qui font profession d’écrire, il s’interrogeait : écrivaine ? journalistine ? Et la femme auteur ? Il suggérait alors, comme cela se fait encore aujourd’hui, d’ajouter un simple e à la forme du masculin ; on obtenait donc, à côté de l’écrivaine vue plus haut, une témoine, une tamboure, une électeure. Et une consule – terme qui, de fait, n’était pas entièrement nouveau ; on lisait en effet, en 1732, dans les Lettres historiques et galantes de deux dames de condition, d’Anne-Marguerite du Noyer : « Cette qualité de Madame la Consule l’avait rendue si orgueilleuse qu’elle se croyait la première Moutardière (autre néologisme) du Pape. » Caran d’Ache propose encore avocate (on rappellera que la première femme à prêter serment fut Olga Petit, en 1900, et la première à plaider, Jeanne Chauvin en 1901). C’est dans la huitième édition de notre Dictionnaire (1935) qu’on trouvera cette forme avec ce sens : « Il s’emploie aussi au féminin, Avocate. On compte maintenant d’assez nombreuses avocates au Palais. » S’agissant du mot coiffeur, notre auteur notait que l’on pouvait user de « coiffeuse », même si c’était déjà le nom d’un meuble, et précisait que « barbier » n’existait pas au féminin, les femmes n’exerçant pas ce métier. Il s’intéressait ensuite aux femmes « commis », qu’il appelle « commises » ; là encore, ce terme de « commise » existait dans la langue avec un autre sens, ainsi défini dans la septième édition de notre Dictionnaire : « confiscation d’un fief au profit du seigneur, faute de devoirs rendus par le vassal ». Il signalait ensuite le problème que posait le nom « souffleur » : « Nous avons le souffleur, mais serait-il séant de parler de la souffleuse ? » Ce dernier nom échappe en effet à la bienséance, sans doute à cause de la « souffleuse de poireau », que, dans son Dictionnaire de la langue verte, Hector France, un auteur de textes à caractère érotique, présentait pudiquement comme une « prostituée qui exerce une certaine spécialité ». Signalons enfin que Caran d’Ache considère qu’il est des termes qu’il préfère laisser au masculin, quelle que soit la personne à qui ils s’adressent et donne cet exemple parlant : « Va donc, hé, chameau ! »

Être en promesse de famille

Le 6 octobre 2022

Bonheurs & surprises

« Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille / Applaudit à grands cris », nous dit Victor Hugo, mais le temps de la naissance est précédé de celui de la grossesse. La langue s’est plu à nommer ce dernier en créant des expressions allant du plus trivial au plus poétique. On a dit en Vendée, et ce tour s’est largement répandu, être en promesse de famille. On entend, dans d’autres régions, être en attente de famille ; en Belgique on emploie avoir des espérances, expression qui avait un tout autre sens dans les romans des xixe et xxe siècles, puisqu’elle signifiait « attendre un héritage ». En Normandie, on dit d’une femme enceinte qu’elle a acheté un héritier. Le ventre arrondi est souvent comparé à un ballon, d’où des tours comme attraper le ballon, avoir du ballon ou le ballon, ou même, au Québec, avoir sa butte, être en balloune. Sur le modèle de tomber malade s’emploie fréquemment l’expression tomber enceinte, mais nos amis québécois disent tomber en famille et parlent de la grossesse comme d’une belle maladie. La langue populaire aime aussi à lier cette grossesse à l’ingestion de quelque aliment et emploie des expressions comme elle a avalé un pépin, un rude pépin, elle a gobé une pomme, voire, plus familièrement, elle a sucé son crayon, elle a une côtelette dans le buffet ou un petit salé sous le tablier. Puisque nous évoquons la nourriture, rappelons que nous avons emprunté à l’anglais to have a bun in the oven pour en faire « avoir un pain dans le four ». On évoque aussi parfois la grossesse comme un état que l’on souhaiterait, pour un temps au moins, dissimuler : la langue en rend compte avec des formes comme avoir un polichinelle (ou un mouflet) dans le tiroir (ou sous le tablier) et avoir un moussaillon dans la cale. Comme nous parlons de grossesse, on se gardera d’oublier la locution verbale être grosse, à laquelle une langue soutenue ajoute « des œuvres de » pour désigner le père. Si on trouve dans notre Dictionnaire : « Elle était alors grosse de son premier enfant », on y lit aussi que « figurément, gros de se dit de ce qui porte en puissance d’autres choses à venir ». Nous en avons un bel exemple dans ces vers de La Mort de Philippe II, de Verlaine :

« La figure du Roi, qu’étire la souffrance,

À l’approche du fray [c’est-à-dire de la communion] se rassérène un peu

Tant la religion est grosse d’espérance ! »

Une langue triviale remplace ordinairement être grosse par être en cloque ou, moins souvent, par gondoler de la devanture et, pour évoquer l’origine de la grossesse, se faire engrosser ou encloquer quand elle ne dit pas être tombée sur un clou rouillé. La natalité ayant souvent été encouragée par les gouvernements, des expressions comme travailler pour Marianne ou, plus fréquemment, travailler pour la France ne surprennent pas. Dans ces derniers cas, le sujet de l’expression est plus souvent le nom du père de l’enfant à naître que celui de la mère. Et, puisque l’on réunit travail et grossesse, on rappellera pour conclure que le nom prolétaire est emprunté du latin proletarius, qui désignait à Rome un citoyen de la dernière classe, dont on estimait qu’il n’était utile à la nation que par les nombreux enfants (proles) qu’il lui donnerait.

Les enfants, cessez de parler !

Le 6 octobre 2022

Bonheurs & surprises

Cette injonction, on l’a souvent entendue ; or, elle est étymologiquement fort étonnante. Le nom enfant est en effet emprunté du latin infans, mot composé à l’aide du préfixe négatif in- et du participe présent du verbe fari, « parler ». L’enfant, ou plutôt l’infans, est donc théoriquement, puer nescius fari, « un enfant qui ne sait pas encore parler ». Dans son ouvrage De La Langue latine, Varron fait cette précision : « L’homme commence à parler dès qu’il articule un mot qui a du sens. Jusque-là l’homme est infans (il ne parle pas) ». Et notre auteur donne au verbe fari une origine onomatopéique, puisqu’il considère que cette forme imite les premiers babils. La locution nescius fari s’employait aussi à Rome pour désigner un tout jeune enfant. Ainsi dans son Ode à Apollon, Horace écrit, pour montrer jusqu’où va la rage destructrice d’Achille après la prise de Troie, « Nescios fari pueros Achivis / Ureret flammis » (« Il eût brûlé dans les flammes allumées par les Achéens des enfants qui ne savaient pas encore parler »). Signalons aussi que dans ses traités de rhétorique, comme L’Orateur, De l’orateur ou Brutus, Cicéron emploie volontiers infans pour qualifier celui qu’il estime ne pas savoir parler ou n’avoir aucune éloquence.

Fari est tiré d’une racine indo-européenne, qui se retrouve sous les formes fa- en latin et phê- ou pha- en grec, et à laquelle nous sommes redevables d’un grand nombre de mots, tous liés à la parole. C’est au grec que nous devons blasphème, euphémisme et prophète. C’est de cette même racine phê- que le plus célèbre des Cyclopes, Polyphème, tire son nom ; dès l’Antiquité, on a d’ailleurs débattu pour savoir s’il fallait donner à ce nom un sens actif, et faire de Polyphème celui qui parlait beaucoup, ou un sens passif, et en faire alors celui dont on parlait beaucoup. La forme pha- a donné aphasie, un mot construit comme l’est le latin infans, à l’aide du préfixe privatif a- et d’un radical exprimant l’idée de parler.

Chez les Latins, à côté d’infans, on rencontre facundus, qu’on rapprochait de fecundus, l’homme disert étant fécond en paroles, et que dans De La Langue latine, Varron glose ainsi : « qui facile fantur facundi dicti » (« ceux qui parlent facilement sont appelés faconds »). Cet adjectif, facond, a presque entièrement disparu aujourd’hui, contrairement au nom faconde, mais on le trouvait dans le Dictionnaire de Nicot et chez quelques auteurs du xixe siècle.

Le participe passé de fari a donné un nom, fatum, « destin », d’où sont issus le portugais fado et le français fée, et qui est parent, car tiré de la même racine indo-européenne, de l’allemand Bann, « sort », et de l’anglais boon, « prière pour obtenir une faveur », puis « faveur, aubaine ». C’est à fatum que nous devons aussi l’adjectif fatidique, proprement « celui qui dit le destin ». L’origine de ce nom est intéressante puisqu’elle nous montre toute la puissance que l’on accordait aux mots, car ce qui est dit par un augure ou un personnage de haut rang, et cela est un ressort de la tragédie antique, s’accomplira.

Pour conclure, revenons une fois encore au monde de l’enfance en précisant que les Latins l’associaient au fatum. Varron nous dit en effet que le fatum, « le destin, la destinée », est déterminé par l’époque de la vie, choisie par les Parques, où l’enfant commence à parler (fari).

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