Pour la forme, ces deux adjectifs ne diffèrent que par la dernière syllabe, mais ils ont des sens fort éloignés. Abyssal s’est d’abord rencontré dans la langue de la religion, au xvie siècle, pour désigner un sentiment d’une profondeur infinie. Depuis le xixe siècle, cet adjectif s’emploie aussi en géographie pour qualifier ce qui concerne les abysses, les grands fonds marins. Il est dérivé du latin chrétien abyssus, « profondeur de l’enfer, abîme », que l’on trouve, entre autres, dans l’expression tirée des Psaumes et devenue proverbiale : Abyssus abyssum invocat (41,8), « L’abîme appelle l’abîme », utilisée pour signaler qu’un péché entraînera un autre péché, qu’un malheur entraînera un autre malheur. Abyssus est lui-même emprunté du grec abussos, « ce qui est sans fond », ce dernier étant composé du préfixe privatif a- et de bussos, « fond, fond de la mer, abîme ».
Abyssin est tiré, lui, d’Abyssinie, l’ancien nom de l’Éthiopie. Abyssinie est une forme altérée de Habacham, le nom d’une tribu sémite qui vivait dans cette partie de l’Afrique. Cet adjectif, jadis concurrencé par abyssinien, s’emploie surtout aujourd’hui dans la locution chat abyssin ou, elliptiquement et substantivement, abyssin, qui désigne une race de chat de taille moyenne, svelte, à la tête triangulaire et au poil court.
Il convient donc de ne pas utiliser ces adjectifs l’un pour l’autre ; mais qui ferait cette confusion trouverait sans doute quelque consolation en se rappelant qu’il a d’illustres prédécesseurs. Dans la troisième série de ses Querelles de langage, André Thérive signale en effet que, dans Le Verger d’Arsinoë, Pierre Noël de la Houssaye écrit : « Laissez tomber mon âme aux gouffres abyssins », et que, dans « Le Récif de corail », José-Maria de Heredia écrit, lui : « Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore, / Éclaire la forêt des coraux abyssins / Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins, / La bête épanouie et la vivante flore. » Dans ces deux poèmes, c’est bien sûr abyssaux qui était attendu.