Les trois premiers de ces mots renvoient aujourd’hui à un sentiment de mal-être et de tristesse provoqué par une parole ou une action malveillantes d’autrui. Dans cette liste ressentiment occupe une place à part puisque, longtemps, il eut une connotation positive autant que négative. On lisait d’ailleurs encore dans la quatrième édition de notre Dictionnaire, en 1762 : « Il signifie aussi, Le souvenir qu’on garde des bienfaits ou des injures. » Le ressentiment pouvait donc être de la reconnaissance, et on ne s’étonnera pas que ces deux mots commencent par le préfixe re-, qui, en plus de la répétition, peut marquer une forme de retour, de réciprocité. Mais aujourd’hui le ressentiment n’est plus que rumination et suppose un désir de vengeance. Les noms rancœur et rancune signalent, eux, que l’on garde comme un goût de rance lié aux injustices dont on a été victime, le sens premier du latin rancor, d’où sont tirés nos deux noms, étant en effet « rancidité ». Avec le latin chrétien, ce nom, rancor, passa du concret à l’abstrait et prit les sens de rancœur puis de rancune, le premier étant à l’origine du second tant dans l’histoire de la langue que dans le processus psychologique qui amène au désir de vengeance. Rancidité et rancœur sont donc liés, mais ce n’est pas le seul cas où le nom d’une saveur éclaire celui d’un sentiment. Ne parle-t-on pas en effet d’amertume pour nommer la tristesse mêlée de rancœur ou le ressentiment profond et durable que font naître un échec, une déception ou une trahison, et d’aigreur pour nommer une amertume mêlée d’irritation ?
La rancune se distingue de la rancœur en cela qu’elle appelle ordinairement la vengeance, même si Chateaubriand nous dit dans les Mémoires d’outre-tombe : « Si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur fais aucun mal ; je suis rancunier et ne suis point vindicatif. »
Ce nom, vengeance, est tiré de venger, verbe issu du latin vindicare, « revendiquer en justice ; punir, châtier », un dérivé de vindex, « défenseur », puis « garant », « vengeur », lui-même composé à partir de vis, « force ; violence », et dicare, « proclamer solennellement ». Ce dernier verbe explique que le châtiment de l’offenseur doit, d’une certaine manière, être connu de tous, qu’il lui faut une forme de publicité pour que la vengeance soit complète. Nous en avons un formidable témoignage dans Le Cid, d’abord avec les appels à la vengeance de Don Diègue : « Enfin tu sais l’affront, et tu tiens la vengeance, / Je ne te dis plus rien, venge-moi, venge-toi, / […] Va, cours, vole, et nous venge ». La vengeance, pour l’offensé, est toujours une forme de réparation, ce qui la légitime et fait qu’elle est attendue. Don Fernand l’indique bien : « Dès que j’ai su l’affront, j’ai prévu la vengeance. » Cette dernière est appelée par l’opinion que l’on a de soi et que l’on pense que les autres ont de nous. C’est ce qui explique que l’on retrouve curieusement cet hémistiche, « il faut que je me venge », à la fois dans la bouche de Chimène, « Il y va de ma gloire, il faut que je me venge » et dans la gueule du loup de la fable de La Fontaine Le Loup et l’Agneau : « On me l’a dit : il faut que je me venge. »