Décevoir et frustrer sont deux verbes au sens proche, qui évoquent l’un et l’autre des attentes non satisfaites, des souhaits non exaucés. Le premier est issu du latin decipere, qui fut d’abord un terme de chasse, signifiant « capturer à l’aide d’un piège », avant de prendre le sens figuré de « tromper, duper ». C’est cette origine qui explique le sens de décevoir dans la langue classique, ainsi formulé dans la deuxième édition de notre Dictionnaire : « Seduire, tromper par quelque chose de specieux & d’engageant ». Si aujourd’hui ce sens existe toujours, dans l’usage courant décevoir n’implique plus cette idée de tromperie et signifie « rendre vaines les attentes, les espérances de quelqu’un ». Mais avec décevoir ces dernières peuvent n’être ni fondées ni légitimes alors qu’avec le verbe frustrer, dont le sens est assez proche, ce que l’on espère, ce que l’on attend est une chose due ou, à tout le moins, considérée comme telle. La déception est le sentiment de celui qui n’a pas eu ce qu’il souhaitait ; la frustration est l’état de qui se voit interdire ou qui se refuse la satisfaction d’un désir qu’on pourrait tenir pour légitime. Notons au passage que le sens de ce mot s’est légèrement modifié depuis l’emploi substantivé de son participe passé pluriel qu’en a fait Claire Brétécher, dont Roland Barthes disait en 1976 qu’elle était la « meilleure sociologue de France », pour créer ces personnages au fort capital culturel mais incapables de s’épanouir dans leur monde : Les Frustrés.
À ces deux verbes, Littré en ajoutait un troisième, priver, qu’il voulait distinguer de frustrer, en signalant que ce dernier contient une idée de trahison, d’injustice, tandis que le premier relève d’un acte exercé légitimement par une autorité. Il appuyait son propos par ces exemples : « Un père mécontent prive son fils de son héritage ; un frère intrigant et fourbe frustre son frère des droits qu’il avait à la succession paternelle. »