Réponse au discours de réception de Mme Sylviane Agacinski

Le 14 mars 2024

Marc LAMBRON

RÉPONSE

DE

M. Marc LAMBRON

au discours

de

Mme Sylviane AGACINSKI

 

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Madame,

En vous écoutant évoquer le souvenir de Jean-Loup Dabadie, je le revoyais, arrivant à l’avance chaque jeudi pour se poster dans l’angle de la cour qui offre la meilleure perspective sur cette Coupole. Il la contemplait quelques instants avec une sorte d’incrédulité heureuse, parce que c’était l’Académie, parce que c’était la France, comme un film multiséculaire dont, pour une fois, il n’aurait pas signé le scénario. Après lui, vous rejoignez aujourd’hui notre cohorte de figurants transitoires, accompagnée des vôtres, ceux qui vous regardent et ceux que vous n’oublierez pas.

Votre grand-père paternel était un Polonais de confession catholique arrivé en France dans les années 1920 pour s’employer comme boiseur dans les mines du Nord, expert qu’il était en poteaux de soutènement pour galeries d’extraction. Son fils, né en 1918, suit les cours de l’École des mines de Douai et en sort avec le diplôme d’ingénieur des travaux publics de l’État. En 1940, il rencontre votre mère. Elle procède d’une famille d’ébénistes, de doreurs sur tranche et de serruriers du onzième arrondissement de Paris. Elle est alors décoratrice de vitrines dans un grand magasin.

La fin de la guerre trouvera vos parents dans une exploitation minière de l’Allier où, mobilisé sur place, votre père ne manque pas de saboter les cadences et d’abriter des réfractaires du S.T.O. Vous grandirez pourtant comme une enfant de la paix et des voyages, puisqu’aussi bien votre famille se déplace au gré des affectations de l’ingénieur. Votre prime enfance, vous la vivez ainsi dans un village de Seine-et-Marne, Thomery, avec le charme de son église, de ses cafés, de sa plage fluviale.

Mais c’est à Lyon que l’adolescence vous rejoint, fréquentant le lycée de filles Juliette-Récamier alors récemment inauguré. « Je n’ai jamais été précoce », dites-vous. Vous êtes pourtant une bonne élève, aimant la rédaction et la danse, suivant des cours de piano, vous échappant avec volupté vers le ski l’hiver, et la mer l’été. Mais votre passion principale est le théâtre, que vous pratiquerez dans une troupe d’amateurs, puis au Conservatoire d’art dramatique de Lyon. C’est toutefois votre sœur ainée Sophie qui embrassera la carrière de comédienne. Sur la plupart de vos photos d’enfance, c’est elle qui vous tient la main, et vous dites qu’elle ne l’a jamais lâchée depuis lors.

La classe de terminale vous révèle un autre théâtre, celui de la pensée. Ce sera votre vocation, nourrie par le magistère des professeurs prestigieux qui enseignaient alors à la faculté de Lyon, Gilles Deleuze, Bernard Bourgeois, Pierre Fédida, Geneviève Rodis-Lewis, Henri Maldiney. Votre enthousiasme philosophique se recommande d’un mystère : « On adorait ne pas comprendre », dites-vous en souriant.

Votre chevalier de ce temps-là se nomme Jean-Noël Vuarnet, romancier précoce, futur exégète de la mystique féminine, avec lequel vous choisissez l’aventure de la capitale. Tandis que vous suivez les cours qui vous conduiront jusqu’à l’agrégation de philosophie, ce cursus étant traversé par les événements de mai 68, vous soutenez votre vie matérielle comme pigiste à Paris Match, où l’on vous envoie interroger Georges Mathieu ou Liza Minnelli, même si vous découvrez que les textes sont systématiquement réécrits avant parution.

Jeune agrégée, enseignante à Soissons puis en classes préparatoires au lycée Carnot, à Paris, vous suivez le cursus honorum qui vous vaudra d’obtenir en 1991 un poste à l’École des hautes études en sciences sociales. Le choix de la philosophie prolonge chez vous une jubilation en même temps qu’elle l’explicite. Vous adorez enseigner, parce que enseigner, c’est apprendre de ceux que l’on lit avant de les faire étudier, pour aller vers ce futur que l’on nomme l’écriture.

Comprendre et se faire comprendre, c’est « y voir clair », dites-vous. Votre expérience, votre conviction vécue est que le réel déborde, qu’il est profusion plutôt que système. « C’est dans les mots que nous pensons », a écrit Hegel, et c’est par eux que vous tentez de trouver votre propre parole, qui est aussi une interrogation sur ce que le langage peine à appréhender, le pré-discursif, l’indicible, la réalité du référent. Vos premiers textes témoignent ainsi d’un kaléidoscope d’intérêts, sur l’architecture, l’image photographique, le temps démocratique, la poésie de Baudelaire, le « Tractatus » de Wittgenstein. En cela, vous restez aristotélicienne : le réel est un, mais on ne peut le dire que de plusieurs manières, par multiplication des angles. En écrivant, vous pressentez aussi qu’un corpus philosophique peut constituer une autobiographie indirecte. Vous allez écrire votre histoire.

L’époque est alors aux maîtres-penseurs, Lévi-Strauss, Lacan, Barthes, Althusser. On vous compte parmi les fondateurs du GREPH, le Groupe de recherche sur l’enseignement philosophique, qui se constitue autour de Jacques Derrida. C’est en son séminaire de l’École normale auquel j’assiste en touriste que je vous vois, Madame, pour la première fois en 1978, au point d’en restituer le souvenir en 2004 dans l’un de mes romans, Les Menteurs, dont par exception je vais citer ici un bref extrait. Voici une version de vous-même telle que je vous voyais à la fin des années 1970 : « Sylviane Agacinski, dont la silhouette me revient, lunettes et cheveux sur les épaules, bottes et longues robes gitanes, assez liane, studieuse, le nez au vent, suivant la cérémonie. Intervenant peu, une forme de dignité sensible. » Vous voyez que mon impression, dès cette époque, n’était pas mauvaise. Qui aurait dit que, quarante-cinq ans plus tard, je serais invité à accompagner votre mutation de la robe gitane à l’habit vert ? Ces années gipsy sont celles de la passion qui vous lie à Jacques Derrida, dont naîtra un fils, Daniel, lequel ne manquera pas à son heure de devenir normalien et agrégé de philosophie.

Mais ce sont celles aussi où une pensée sort de sa chrysalide. Votre sentiment est alors que le primat des jeux textuels et du modèle linguistique tourne au dogme, asphyxiant graduellement ce rapport au vivant dont Aristote comme Bergson ont marqué qu’il s’impose contre l’impersonnalité des structures. Ne pas être cannibalisée par Derrida ou Deleuze impose de prendre le large. C’est avec le souci d’avancer en première personne, fût-ce en faisant un pas de côté, que deux livres vont signer votre dissidence lettrée.

Le premier, Aparté, dont le titre même suggère un esprit d’écart ou d’échappée, est consacré à Kierkegaard. Vous trouvez en lui un penseur de l’existence, rétif à l’esprit de système, un ironiste, un metteur en scène de sa propre étrangeté, un corsaire de la dialectique. À l’époque, il consonne avec une idée de vous-même que l’on devine désinvolte, réfléchie et frondeuse, visant l’essai plutôt que la thèse, préférant les sentiers de futaies aux grands arbres de l’auguste théorie.

Le second livre, paru en 1996, s’intitule Critique de l’égocentrisme, avec pour exergue une citation de Paul Valéry, fauteuil 38 : « L’existence des autres est toujours inquiétante pour le splendide égotisme d’un penseur. » Quels sont donc les rapports du sujet de la philosophie ou de la métaphysique avec l’altérité, quand nombre d’augures de la discipline ont postulé l’identité abstraite des consciences ? À défaut d’être mis en examen, Kant et Hegel sont convoqués à la barre en tant que témoins assistés.

C’est un livre des aurores où l’on sent que l’altérité, conjurée ou redoutée par nombre de philosophes, n’est autre que celle de la femme absente, en ce sens que c’est toujours un sujet de sexe masculin qui vaut pour le genre humain dans son ensemble. Le stade suivant de votre travail allait s’en déduire : pourquoi le féminin a-t-il été contenu aux lisières de la grande pensée, et comment pourrait-il légitimement s’y inscrire ?

J’ai dit que ce livre paraît en 1996. À ce moment-là, votre existence avait changé. Nous n’entrerons pas ici dans ce que Landru, qui avait ses raisons, appelait « le domaine inviolable de la vie privée ». Voici seulement ce que vous en dites vous-même : lors d’une rencontre entre des représentants du Collège international de philosophie et le ministre de l’Éducation nationale se cristallise ce que vous nommez « un coup de foudre secret » ressenti quelque temps auparavant au mariage de votre sœur avec le comédien Jean-Marc Thibault. Ce ministre se nomme Lionel Jospin. Vous l’épouserez en 1994, entouré par ses enfants Hugo et Eva. Vous commentez : « J’ai alors découvert l’harmonie et Daniel a trouvé un vrai père. » En la matière, c’est la pudeur que vous embrassez, vous bornant à évoquer le caractère énigmatique de ce que peut être un couple heureux. Je vous cite : « L’essentiel est le mystère, qui reste entier. Relation obscure, nocturne. Le reste est bavardage. »

Pour autant, vous n’aviez pas prévu le miracle chimique qui d’une dissolution vous projetterait vers l’hôtel Matignon. Après la politique du théâtre, le théâtre de la politique. Il vous conduira à connaître deux campagnes présidentielles, en 1995 et 2002, en séjournant dans un hôtel de la rue de Varenne qui, construit sous la Régence, s’est mis à l’heure d’une cohabitation.

Auprès d’un Premier ministre en exercice, vous avez l’occasion de réfléchir sur le rôle que l’on assigne au conjoint d’un élu de premier rang, avec ce qu’il comporte d’astreintes mais aussi de découvertes. C’est Hillary Clinton qui, en séjour à Paris, demande à vous rencontrer pour évoquer le thème de la parité – nous y reviendrons. Vous accueillant à Washington, le couple Clinton vous retiendra par une forme de proximité générationnelle. Au Japon, une impératrice mélancolique, qui écrit des livres pour enfants, renvoie son interprète pour vous confier en anglais ce que sont les servitudes d’une réclusion coutumière. En Chine, où il vous faut insister pour visiter les tombeaux des Ming, vous restez perplexe devant des troupes qui défilent au pas de l’oie. Dans un Berlin de nuit, le chancelier Schröder et son épouse vous font l’honneur de la terrasse de la chancellerie, d’où l’on découvre la forêt de grues d’une cité en réunification. Soudain, vous tournez la tête : une haie de photographes vous mitraille. En politique, les agréments de l’intimité le cèdent souvent à l’inquisition du papier glacé.

Vous en tirez un sentiment d’étrangeté et de dédoublement, tant madame Lionel Jospin n’a pas renoncé aux travaux de Sylviane Agacinski. Séminaire de l’École des hautes études en sciences sociales, colloques sur l’architecture à Montréal ou Buenos Aires, symposiums sur la parité à San Diego et Stanford, auditions sur la bioéthique devant les deux assemblées, le Conseil d’État ou la Commission nationale des droits de l’homme. Ce sont surtout des années où vous fréquentez quotidiennement la Grande Bibliothèque pour préparer un ouvrage sur les Pères de l’Église. Vous habitez une hutte studieuse dans le temps où votre époux cohabite avec un président bastionné. Tandis que le Premier ministre tient la gauche plurielle sous sa houlette, vous concubinez avec saint Augustin.

Mais d’abord la parité. Un événement provoque, le 6 juin 1996, un tournant dans votre réflexion. Il s’agit du « Manifeste des dix », signé par des femmes politiques de droite et de gauche. Ce texte procédait d’un constat : si la Révolution française a posé en valeurs cardinales l’universalisme et le principe d’égalité, les Françaises ont été durablement assignées à un statut de mineures civiques. En effet, la capacité électorale était celle du seul mari entendu comme chef de famille. Tel un steak, le sujet de l’universalisme restait unilatéral. En 1885 encore, la Cour de cassation jugeait que les lois constitutionnelles n’ont « point étendu à d’autres qu’aux citoyens de sexe masculin le droit d’élire les représentants du pays ».

On sait qu’il fallut attendre 1944 pour que le droit de vote fût enfin reconnu aux femmes. Mais, cinquante ans après, il était patent que dans le monde politique, et aussi bien dans nombre de métiers, la discrimination professionnelle envers la moitié de la nation restait de mise. Une des signataires de ce manifeste, et non la moindre puisqu’il s’agissait de Simone Veil, prit votre attache en sollicitant l’éclairage de vos acquis philosophiques. Vous en gardez le souvenir d’une femme résolue et enjouée, particulièrement ironique à l’encontre de ceux qui entendaient ranger l’esprit de ce manifeste sous la bannière du communautarisme, comme si les femmes avaient relevé d’une sorte de régionalisme enjuponné. À cette époque, seules 5 à 6 % de femmes siégeaient à l’Assemblée nationale et au Sénat.

De vos réflexions est né en 1998 un essai, Politique des sexes, sur lequel vous êtes revenue en 2007 dans un ouvrage-bilan intitulé Engagements. La question centrale était : comment aller au-delà de l’égalité juridique abstraite entre les sexes dès lors que l’un est manifestement pénalisé dans la vie concrète. À l’époque, vous plaidiez pour une féminisation des titres et des fonctions, ce qui vous prédestinait à rejoindre une Compagnie qui, anticipant sans doute votre venue, a récemment validé cette option.

Mais le fond de l’affaire touchait aux mesures volontaristes susceptibles d’assurer une égale représentation des sexes, singulièrement dans les instances de pouvoir. De là vous vint le sentiment, peut-être pour la première fois, que changer le cours des choses n’est pas une chimère, mais un processus en acte qui donne des ailes à la pensée. On sait ce qu’il en est advenu, et les avancées récentes quoique encore imparfaites dans ce domaine.

La notion de parité est toutefois restée sujette à discussion. Elle est contestée en ce qu’elle renverse mais maintient la considération du sexe de la personne pour l’obtention d’une place. Il semble pourtant qu’elle ait eu dès cette époque une valeur moins théorique qu’instrumentale, telle une pince-monseigneur permettant de forcer des coffres. Enfant du mérite, vous êtes devenue là un peu monte-en-l’air. Admettons qu’il faut parfois breveter des outils pour réveiller des butors et pincer des monseigneurs. Si leur muflerie a longtemps été indifférente aux bannières des suffragettes, c’est dans la loi qu’a été inscrite la limitation de leurs prérogatives. On songe à Marie Curie à laquelle on demandait ce que cela faisait d’être le conjoint d’un grand savant. Elle répondit : « Demandez à mon mari. »

 

Vous n’alliez pas vous en tenir là. À cette époque naît l’ambitieux projet, qui vous requerra pendant plusieurs années, de remonter aux sources les plus anciennes du primat philosophique et théologique du masculin. Vous récusez alors la posture de l’inquisitrice pour endosser l’habit d’une investigatrice, ce qui donnera en 2005 un ouvrage de fond intitulé Métaphysique des sexes. Oui, le féminin a été conjuré à proportion de ce qu’il était redouté et diabolisé. Oui, chez Aristote, c’est la semence masculine qui donne forme à l’informe. Oui, Hésiode nous assure que c’est de la boîte de Pandore qu’est sortie « la race maudite des femmes, terrible fléau installé au milieu des hommes mortels ». Le christianisme, en bannissant les folâtreries des déesses et des nymphes peuplant l’Olympe, va traiter les femmes comme les pilastres d’un monothéisme trinitaire.

Dans votre safari théologique, vous débusquez bien des arrogances. Saint Paul fait injonction aux femmes de se taire à l’église. Chez Clément d’Alexandrie, on trouve un éloge de la pilosité comme indice de la supériorité mâle. Tertullien voit la femme comme un être auxiliaire dont le charme naturel ne doit pas s’encombrer des fards et des bijoux qui en feraient une Égyptienne, parangon des artifices trompeurs. Pour Origène, le corps virginal s’apparente au corps primitif d’Adam et Eve avant le péché autant qu’aux corps glorieux de la fin des temps, où il n’y aura en Paradis ni volupté charnelle ni engendrement. Et lorsque saint Augustin fait l’éloge de sa mère Monique, c’est pour écrire : « Il nous semblait voir quelque grand homme siéger parmi nous. » De façon générale, le masculin incarne l’esprit et le féminin symbolise la chair.

Toutefois, le même Augustin blâme le désir masculin en ce qu’il est esclave d’une concupiscence reprochable. Ambroise, évêque de Milan, loue la femme au motif que Dieu a dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul », et qu’elle symbolise ainsi l’Église unie au Christ. Jean Chrysostome, dans une homélie sur saint Jean, se montre compatissant à l’égard des femmes « clouées à l’intérieur par les soins domestiques », mais selon une sollicitude qui tient pour acquise la distribution des balais.

Si nous récusons ici les voluptés saumâtres de la repentance, vous lire, Madame, invite à tout le moins au libre examen. Pour les sujets qui vous préoccupent, il faut avouer que notre Compagnie n’a guère payé d’exemple. Considérons un instant son histoire. Si l’Académie n’a pas élu Molière, elle aurait sans doute partagé la nuance ironique qu’il infuse au quatrième acte des Femmes savantes, lorsqu’Henriette s’adresse ainsi à Armande : « Habitez, pour l’essor d’un grand et beau génie, les hautes régions de la philosophie. » Dans les éditions de notre dictionnaire datées de 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, la femme y est définie comme la « femelle de l’homme ». En 1835, elle devient la « femelle, compagne de l’homme ». Et si l’édition de 1935 consent à évoquer un « être humain de sexe féminin, la compagne de l’homme », cela n’arrange rien. Vous avez toutefois le scrupule de faire remarquer que le mot « femelle » reprend l’expression biblique de la Genèse, « Mâle et femelle Il les créa », ce qui est tout de même reconnaître une altérité sexuelle originaire, voire une égalité, avant que la théologie paulinienne fasse de la femme une créature subordonnée. Gageons que la contrition de l’Académie se manifestera dans la définition qu’elle ne manquera pas d’inscrire dans la dixième édition de son Dictionnaire, à laquelle vous allez concourir. J’en propose ici une anticipation : « Femme : être supérieur que l’homme essaie en vain d’égaler. »

On comprend Marguerite Yourcenar qui, le 22 janvier 1981, évoquait ici même « ces usages qui volontiers plaçaient la femme sur un piédestal, mais ne permettaient pas encore de lui avancer officiellement un fauteuil ». Ce à quoi pourrait faire écho Woody Allen : « Au début de mon mariage, j’avais tendance à placer ma femme sous un piédestal. » D’autres institutions auraient pu nous montrer le chemin. La grande Colette, élue le 9 mars 1935 à l’Académie royale de Belgique, le fut aussi en 1945 à l’Académie Goncourt, qu’elle présida de 1949 jusqu’à sa mort en 1954. Si elle y trouva un salon et une fourchette, notre Compagnie se rachète en vous offrant aujourd’hui une Coupole et une épée.

Elle vous prodiguera aussi quelques précédents grammaticaux intéressant les choses de l’amour. Lorsque Beauzée, éminent grammairien élu en 1772, trouva son épouse dans les bras d’un jeune homme, ce dernier effrayé lâcha à l’adresse de la dame : « Je vous avais bien dit qu’il fallait que je m’en aille. » Et Beauzée de rectifier : « Que je m’en allasse. » À l’inverse, lorsque madame Émile Littré surprit son époux en train de lutiner la bonne, elle s’exclama, outrée : « Je suis surprise ! ». Et lui de corriger : « Non, Madame, vous êtes étonnée, c’est moi qui suis surpris. » Au xxe siècle enfin, lorsque Jean Cocteau risqua dans son discours de réception une métaphore féminine en avançant qu’il rejoignait une Compagnie de « quarante sirènes à queue verte », un académicien commenta à voix basse : « Il va être déçu. » Autres temps, même si les jeux de la vieille galanterie nous vaccinent contre les solécismes.

Revenons au présent. Nous allons entrer au cœur de votre pensée, telle qu’elle s’est déployée au fil des années dans des essais tels que Corps en miettes, Femmes entre sexe et genre ou Le Tiers-corps. Vous venez après Simone de Beauvoir ratifier l’idée qu’un deuxième sexe a vécu dans la subordination, certes. Mais à sa différence, vous ne partagez pas le postulat selon lequel la maternité serait l’une des facettes de l’aliénation des femmes, et pour suivre son expression, un « fardeau de chair ». Au contraire, vous reprenez positivement ce mot en citant Merleau-Ponty qui pose que « toute pensée de nous connue advient à une chair », ce qui rend possible notre accès au monde et à nous-même.

Aux théoriciens qui récusent l’existence d’un désir féminin d’enfant, vous opposez donc une vitalité qui inclut le psychisme dans une totalité pulsionnelle. C’est la vie charnelle, avec « son pouvoir de sentir, de jouir et de souffrir, d’agir et de pâtir ». En cela, vous affirmez l’expérience corporelle face au sujet abstrait de la philosophie, qui ressemble souvent à un archétype neutre ou à un fruit un peu blet. Cette expérience vous porte à insister sur la différence des sexes, en soulignant toutefois que dissemblance ne veut pas dire inégalité. Après le père Fessard, vous tenez que l’égalité n’a de sens que si on reconnaît les différences, lesquelles procèdent de l’organisation du vivant, et se manifestent dans le fait que la procréation requiert la participation de deux corps non équivalents.

Or, l’époque soulève deux objections majeures à ce mode de pensée. La première, dite théorie du genre, entend faire du sexe une construction culturelle déconnectée de toute donnée naturelle. Elle postule avec Judith Butler comme porte-enseigne que la différence sexuelle ne serait pas un fait, mais une norme sociale imposée par ce qu’elle nomme la « domination hétérosexuelle ». En lectrice d’Oscar Wilde et contemporaine de David Bowie, vous ne niez pas qu’il soit loisible à chacun de se projeter dans une pluralité de désirs et d’avatars, tant il est vrai, ainsi qu’aimait à le dire Philippe Sollers, qu’il existe autant de sexualités que d’empreintes digitales. À vos yeux, cela n’élude pas le jeu du même et de l’autre.

Car si des transidentités impliquent parfois la modification du corps, c’est précisément parce que la sexuation du vivant procède de marqueurs différentiels. On part d’une base pour la faire muter. Cela n’est pas plus récusable que notre destin organique final, qui est la mort. Tout ceci pourrait relever de l’évidence, mais il existe aujourd’hui un parti des négationnistes de la dualité sexuée qui prospère sur une culture du déni. Vous procédez d’un féminisme de la différence corporelle quand l’époque veut la flouter.


Cette fluidité revendiquée du genre s’accompagne d’une autre fluidité, celle qui ferait du corps féminin un incubateur susceptible d’allocation à un tiers. Autrement dit, la marchandisation de la vie d’autrui à des fins procréatives. Qu’est-ce qu’un corps, et qu’en faisons-nous ? Si personne ne peut dormir ou mourir à notre place, quelqu’un pourrait-il concevoir à notre place ? Nous y sommes. Ce qui revient selon vous à faire d’un ventre loué un entrepôt de stockage temporaire sur le mode d’un chèque emploi-service. Et de citer selon votre expression la « propagande sentimentale » qui fleurit autour de la G.P.A., avec pour exemple le forfait que propose la société Deluxe Delivery USA : tentatives illimitées de FIV, choix du sexe de l’enfant garanti en bonne santé avec élimination des maladies héréditaires grâce au diagnostic pré-implantatoire, le tout pour 125 000 euros, dont la mère porteuse ne recevra qu’une portion congrue. Cet eugénisme platiné marque à vos yeux une extension du domaine du marché, obéissant selon l’expression du professeur René Frydman à une tyrannie de la reproduction, ce dernier tenant la G.P.A. pour « un abandon organisé, programmé, monnayé ». Et vous soulignez dans Le Tiers-corps que ce principe contamine le prélèvement d’organes, donnant lieu désormais à l’exploitation tarifée de vastes populations déshéritées.

Ce n’est pas seulement la vénalité de cette suppléance que vous réprouvez, mais l’optique selon laquelle une personne pourrait être objectivée, rejoignant en cela, ainsi que le pointe notre confrère Jean-Luc Marion, les éthiques chrétiennes tournées contre la réification de l’être humain. Sur quel principe fonder ce blâme ? Vous ravivez la différence établie par Kant entre ce qui a un prix et ce qui a une dignité. Chez ce maître-philosophe, la loi morale porte à agir en dépit de nos inclinations, ce qui induit le respect de l’individu tout entier et fonde la proscription du viol. La sauvegarde de la dignité de la personne humaine est d’ailleurs devenue en 1994 un principe de valeur constitutionnelle. Morale provisoire peut-être, mais combat de l’esprit contre les soldes du vivant. En cela, vous tangentez certains écologistes qui, pour leur part, fondent leur réticence sur le respect de la nature.

Mais voici que le siècle a résonné d’une autre alarme, le retour d’un asservissement des femmes sous l’égide d’une religion radicalisée, donnant lieu en 2022 à votre essai intitulé Face à une guerre sainte. Le voile islamique, puisque c’est de lui qu’il s’agit, signe à vos yeux un prosélytisme dont le paradoxe est qu’il s’expose en masquant, non sans signifier aux femmes l’arborant qu’elles sont réservées aux hommes de leur propre communauté. Votre conviction est qu’aucune doctrine religieuse ne justifie une discrimination sexiste. On ne saurait, dites-vous, admettre le retour d’un droit cultuel inégalitaire dans une société émancipée du cléricalisme. Ce réflexe voltairien vous porte à rappeler qu’il a autrefois existé dans le monde musulman des autocrates qui œuvraient pourtant à libérer leurs concitoyennes de ce joug de coton, qu’ils se nomment Atatürk, Bourguiba ou Nasser. Certaines néo-féministes de notre temps semblent moins empressées à tourner leur regard vers l’Iran ou l’Afghanistan.

Vous pointez, là aussi, l’usage pervers qui est fait de la notion de liberté, invoquée par certains pour légitimer le port du voile mais foulée aux pieds quand il s’agit de la liberté d’expression, notamment celle des caricaturistes. Ce double standard relève en réalité d’une même intention liberticide : il justifie une soumission d’un côté – le voile – et blâme une irrévérence de l’autre – les caricatures –, des tueurs se chargeant parfois du reste. Il ne vous échappe pas non plus que caresser l’abaya dans le sens de la trame fournit à certains une force d’appoint électorale, voire insurrectionnelle. Il y aurait là du diabolique, tant le « diabolos » grec désigne ce qui sépare et divise.


Madame, vous avez disconvenu aux yeux de certains en soutenant ainsi des positions dictées par votre seule conscience. L’époque se déplace autour de votre courage et fait apparaître des procureurs. Leurs prétoires sont faits de pancartes, de tweets et de menaces. Pour oser sous cette Coupole un néologisme anglicisé, vous avez été « cancellée ». Ce serait un hommage à l’effectivité de votre pensée si cela ne s’exprimait par le bâillon qui veut la réduire. Des sympathies nombreuses se manifestent néanmoins, vous le mesurez bien, et il nous reste à chacun la ressource de ce qui fut rêvé. Ainsi que l’écrivait Henry James, « nous vivons dans l’obscurité, nous faisons ce que nous pouvons, le reste est la folie de l’art ».

L’art. Votre art de prédilection, le théâtre, vous y étiez précisément revenue en 2008 avec Drame des sexes, un essai où vos interrogations perdurent, puisque vous y étudiez les malentendus qui unissent et séparent la femme asservie et l’homme bousculé, à travers les œuvres du Norvégien Ibsen, marié une fois, du Suédois Strindberg, marié trois fois, et du Suédois Bergman, marié cinq fois. Autrement dit, comment la vie privée des Européens du Nord fut traversée par des crispations que le théâtre et le cinéma ont dramatisées, ce que Strindberg nommait « la doublure de la robe », c’est-à-dire l’envers de l’amour. Points communs entre ces trois créateurs : une contestation du père, une récession de l’autorité masculine, une désacralisation du mariage.

Vous montrez que chez Ibsen, la pétition de dignité féminine passe par l’émancipation des stéréotypes. Hedda Gabler ou la Nora de Maison de poupée vitriolent la vieille essentialisation inégale des sexes. C’est un théâtre de l’écart qui consacre la liberté comme mort du lieu commun, au fil de dialogues où les femmes marquent une confiance dans le langage que les hommes maîtrisent moins.

Plus éruptif est Strindberg, porteur d’une vision naturaliste des sexes comme des espèces rivales que le mariage bourgeois tente d’accorder en canalisant les conflits et le désir. Mais la pellicule de civilisation contient mal des affects dont le dramaturge met en scène l’explosion. C’est un théâtre de la fracture, voire de la sauvagerie, qui à travers Mademoiselle Julie ou La Danse de mort montre des hommes vampirisés, punis de cette misogynie douloureuse qui veut voir dans le frou-frou d’une robe les puissances du diable.

Plus proche de nous est l’œuvre d’Ingmar Bergman, le cinéaste de la persona, c’est-à-dire du masque social, attentif à ce que le désir amoureux suppose de méconnaissance de soi. Mû par un sens du sacré sans dieu, le démiurge des Scènes de la vie conjugale explore des amertumes insulaires au fil de face-à-face où le silence joue comme un personnage entre les personnages. Mais nous sommes alors au xxe siècle, les femmes de son cinéma sont entreprenantes, elles sollicitent les hommes mais les répudient aussi.

En détectant chez ces créateurs « la survivance d’une figure menaçante de l’autre », vous les considérez avec la sagesse de l’herméneute et l’irénisme de l’expérience. Vous marquez aussi de l’indulgence devant le désarroi de ces hommes destitués face à des femmes s’émancipant de leur légende angélique. Ces perturbés du Nord sont souvent à l’Ouest. En creux, ce qui semble manquer à ces Septentrionaux rigides, c’est peut-être un peu de Lubitsch ou de Billy Wilder, un peu de ce Witz que la Mitteleuropa sut maintenir et propager au-delà de ses tragédies.


Madame, vous rejoignez quant à vous une Compagnie qui n’est pas située à Stockholm mais dont les usages se sont assouplis. Le temps s’éloigne où François Mauriac décrivait l’Académie comme un cénacle où l’on « dialogue de socle à socle ». Un temps où ce mauvais esprit prétendait que lorsqu’il pénétrait le jeudi dans notre salle du Dictionnaire, il voyait trois mots se peindre bibliquement en lettres de feu sur le mur : « Prostate, prostate, prostate ». Cela ne suffit plus, nos consœurs peuvent en témoigner. Vous n’entendrez pas l’adresse que l’abbé de La Chambre réserva à La Fontaine au jour de sa réception : « Ne comptez donc pour rien, Monsieur, tout ce que vous avez fait par le passé » – autrement dit oubliez en gagnant votre fauteuil ces Fables qui ont fait votre gloire.

Nous vous épargnerons une telle invocation jalouse, mesurant au contraire combien vous avez su, pour citer Malraux, transformer de l’expérience en conscience, et inscrire votre passage dans des livres qui font foi.

Résumons-nous. Vous avez été l’analyste des préséances masculines à travers divers régimes de pensée, le droit romain, la patristique, la philosophie, la politique et le théâtre. Vous n’avez cessé d’opposer à ces constructions mentales tout ce qui les dément du côté de la vie physique, de l’expérience érotique, de la liberté des élans.

Votre féminisme porte ainsi au respect de l’intégrité du corps, qu’il ait été naguère soumis à un ordre patriarcal ou désormais regardé comme une machine disponible pour le marché. Vous plaidez contre le primat théologique du masculin et l’exploitation vénale du féminin, contre le corps subordonné autant que le corps soldé, en pointant ces régressions qui couvrent désormais d’un voile de bigoterie dangereuse la liberté de Marianne.

Comme philosophe, vous avez fondé en raison les positions que vous soutenez dans la cité. Vous travaillez à ciel ouvert, on pourrait dire à cerveau ouvert, avec un souci de progression pédagogique. Petite-fille d’immigré, vous êtes française par la vocation à l’intelligible et l’aptitude au décentrement. Et vous tenez que l’Europe peut encore se penser en termes de civilisation, héritière mais ouverte. Vous pourriez contresigner la fameuse phrase de Nietzsche, « Malheur à moi, je suis nuancé ».

Cette pensée de la mesure vous place pour certains contemporains du côté d’une modération reprochable. Vous illustrez un féminisme girondin quand les Jacobins se tiennent désormais sur les campus américains. À rebours de la véhémence des ignorants, vous faites part de ce que l’on pourrait appeler l’émerveillement du chercheur, la libido sciendi, le désir d’apprendre, ce trait vital par lequel une existence se voit justifiée. Peut-être êtes-vous devenue, à l’instar de votre grand-père, experte en poteaux de soutènement pour galeries d’extraction. Et votre excavateur est resté la pensée. Vous ne souscririez pas à cette affirmation de Borges selon lequel la philosophie n’est qu’un rameau de la littérature fantastique, même si certains théoriciens donnent parfois le sentiment de nous faire monter dans un train fantôme. André Gide divisait le genre humain entre les subtils et les crustacés. Vous avez choisi la subtilité. Et la singularité d’une pensée non-alignée, souvent inassignable, comme l’est la liberté.

En somme, vous rejoignez la première femme. Nous devons à l’Ève biblique d’être sortis de l’Éden pour entrer dans l’Histoire et la volonté de savoir, ce qui justifie depuis 1635 l’existence de notre Compagnie. Si le fait d’avoir croqué une pomme vous amène parmi nous, louons les pommes, même si ce fruit de genre féminin tombe d’un arbre, le pommier, de genre masculin – décidément, on n’en sort pas.

 

« Le Temps est une chose étrange », chantait la Maréchale du Chevalier à la rose. Dans ses spirales, ses aléas, ses récurrences, il vous aura ramené vers une origine. Vous m’avez confié ceci : deux semaines après votre élection, vous êtes invitée à la commémoration de la naissance de Fernand Gregh pour y représenter l’Académie française, dans l’ancienne maison de campagne du poète et académicien sise à Thomery, en Seine-et-Marne, à la lisière de la forêt de Fontainebleau. C’est son fauteuil que vous occuperez désormais. Né en 1873 et disparu en 1960, l’écrivain y accueillit Mallarmé, Degas, Anna de Noailles, et des académiciens tels Anatole France ou Maurice Genevoix. Or vous avez passé votre prime enfance, entre les âges de deux et sept ans, à Thomery, tout près de l’église, non loin du Bois-Bliaud où se tient sa demeure. Sylviane, vous étiez revenue au lieu où Fernand vous attendait, comme nous vous recevons aujourd’hui dans son autre maison.

Deux choses encore.

Inquiet des concurrences par lesquelles l’époque nous défie, j’ai pris la liberté il y a quelques temps de solliciter un logiciel d’intelligence artificielle afin qu’il rédige votre discours de réception. La machine fut généreuse, puisqu’elle me fournit non seulement une maquette de votre discours, mais une proposition de texte pour le mien. Ajoutons à son crédit que l’ensemble était exempt de toute faute d’orthographe. Pour le reste, c’était indigent : une compilation de formules en usage dans les rites de célébration, mais d’une impersonnalité telle qu’elle ne pouvait qu’engendrer une immodestie comparative. Ce n’est donc pas un algorithme qui vous reçoit cet après-midi, mais l’un des promeneurs de cette forêt des mots qu’est l’Académie française. Selon votre goût, vous y trouverez un herbier de différences où les idées sont mises en culture et refleurissent à la saison.

Ceci enfin. Vous avez été élue le 1er juin 2023 sous l’égide de celle qui était alors notre Secrétaire perpétuel, Hélène Carrère d’Encausse, laquelle avait désigné celui qui vous recevrait. Ce pacte nous oblige. Vous prenez rang aujourd’hui dans une Compagnie dont elle fut pendant vingt-quatre ans l’âme et la gardienne, par son inlassable dévouement, sa malice studieuse, son inoubliable présence. Vous serez la dernière élue à porter la lumière d’Hélène. C’est aussi son souvenir qui vous accueille comme il nous accompagne.

Soyez donc la bienvenue, Madame, dans cette ancienne et entêtée tribu d’augustes machos qui ne se passera plus de la grâce et de la sagesse des femmes.