Dire, ne pas dire

Accoucher, engendrer, enfanter

Le 1 octobre 2026

Nuancier des mots

Dans son excellente Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain, parue en 1972, Dupré écrivait : « Accoucher est un terme concret, un peu brutal, qu’on évite souvent. Pratiquement on emploie plutôt mettre au monde ou avoir un enfant. » Cela a été vrai dans une langue soutenue et euphémique, mais dans l’usage courant, c’est accoucher que l’on employait, et ce depuis fort longtemps. On chantait déjà, à la Renaissance, dans La Complainte du roi Renaud, « Renaud, Renaud, réjouis-toi ! / Ta femme est accouchée d’un roi. » Dans ce vers, accoucher est un verbe transitif indirect qui a pour sujet un nom désignant celle qui met au monde un enfant. En ce sens, accoucher peut aussi s’employer absolument : ainsi Flaubert nous dit de madame Bovary qu’« elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil levant ». Mais le verbe accoucher a la particularité de pouvoir également être transitif direct ; il a alors pour sujet un nom désignant la personne, médecin ou sage-femme, qui procède à l’accouchement et, pour complément, la parturiente. Signalons au passage que le crapaud accoucheur ne tire pas son nom du fait qu’il se ferait maïeuticien en aidant à la délivrance de sa femelle. On l’appelle ainsi parce qu’il veille sur les œufs pondus par cette dernière, qu’il porte en filaments autour de ses pattes : cette pratique lui a valu son nom savant, alyte, emprunt de l’adjectif grec alutos, « qui ne peut être dénoué, délié ».

Si accoucher, on l’a vu, était considéré comme un peu brutal, enfanter, écrivait Bénac dans son Dictionnaire des synonymes, est « un terme de style noble, qui, considère l’action abstraitement ». Ce verbe, qui signifie « donner naissance à un enfant », ne peut avoir pour sujet qu’un nom désignant la mère, contrairement à engendrer, qui signifie « perpétuer son espèce par voie de génération » et peut donc avoir pour sujet des noms désignant un homme ou une femme, même si, dans l’usage, peut-être par une forme de compensation par rapport aux termes précédents, engendrer se construit généralement avec des sujets de genre masculin. En témoigne l’Évangile de l’enfance, nom que l’on donne parfois aux deux premiers chapitres de saint Matthieu et de saint Luc, qui relatent la naissance et l’enfance du Christ. On lit ainsi chez le premier : « Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham. Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères. Juda, de son union avec Thamar, engendra Pharès et Zara, Pharès engendra Esrom, Esrom engendra Aram… »

Accoucher, engendrer et enfanter ont aussi des sens figurés. Accoucher s’emploie alors pour évoquer le travail de création d’un auteur en en soulignant toute la difficulté. On le rencontre aussi employé absolument, surtout à l’impératif, dans une langue très familière, pour presser une personne de faire un aveu ou de donner une réponse qui tarde à venir. Enfanter et engendrer appartiennent, eux, à une langue plus littéraire et signifient « faire naître, produire », le second étant plus particulièrement d’usage pour évoquer des évènements qui s’enchaînent de manière inéluctable. On dit ainsi que « L’oisiveté engendre le vice » ou que « La violence engendre la violence ». Sans doute est-ce pour cette raison que c’est ce verbe qui est utilisé en géométrie pour parler d’une figure produite par le mouvement d’une entité géométrique (« La rotation d’un demi-cercle autour de son diamètre engendre une sphère »).

Rappelons, pour conclure, que, s’agissant des femelles des mammifères, on utilise parfois la locution verbale mettre bas, locution qui ne s’emploie guère en parlant des êtres humains, à moins de vouloir rabaisser et la mère et l’enfant. Ainsi Baudelaire, dans le poème des Fleurs du mal intitulé « Bénédiction », fait dire à la mère du Poète : « Ah ! que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères, / Plutôt que de nourrir cette dérision ! » Mais il existe aussi des termes spécifiques pour désigner cette mise bas chez celles de ces femelles qui sont proches des hommes, soit parce que ceux-ci les élèvent, soit parce qu’ils les chassent. Les termes vêler, agneler et pouliner sont sans doute les plus connus : on peut y ajouter d’autres, plus rares, comme cochonner, chevroter, louveter ou faonner (ao se prononce « a »), ou d’autres encore, plus anciens et sortis d’usage, comme chatter ou chienner.