« It's like déjà vu all over again »

Le 16 février 2026

Antoine COMPAGNON

« It's like déjà vu all over again »

Discours prononcé par M. Antoine Compagnon

dans le cadre du cycle de conférences de l'Institut de France « Vivre entre les langues »

le lundi 16 février 2026

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En juin dernier, notre chancelier, Xavier Darcos, m’a suggéré de monter un cycle de conférences confiées à des membres de notre Académie. J’ai proposé ce thème : « Vivre entre les langues », car nous vivons tous entre les langues, langue maternelle, langue nationale, langues anciennes, langues étrangères – ou qui l’ont été. Nous défendons et illustrons la langue française, mais nous aimons d’autres langues, dans lesquelles nous lisons, écrivons, rêvons, et avec lesquelles nous jouons. Mes confrères et consœurs ont répondu avec enthousiasme et nous prendrons la parole jusqu’en juin, sur nos rapports à nos langues.

En vérité, je venais de me rendre compte que j’étais professeur à l’université Columbia depuis quarante ans, que je passe à New York entre trois et quatre mois par an depuis trente ans, après y avoir enseigné à plein temps une dizaine d’années durant, et que je n’avais jamais parlé des relations que j’entretiens, et qui sont tout de même assez intimes, avec la langue anglaise, ou américaine, ce qui n’est pas tout à fait pareil. Ce silence m’a déconcerté et j’ai voulu le briser.

Je ne suis pas parfaitement bilingue, à la différence d’autres membres de ma famille, mon frère, qui a vécu longtemps à New York et à Londres et dont la femme est américaine, l’une de mes sœurs, qui vit à Chicago et dont le mari est américain (j’ai encore du mal à dire étatsunien et étatsunienne, de même qu’écrivaine, auteure ou autrice), et aussi leurs enfants, mes neveux et nièces, qui n’ont jamais cessé d’aller et venir entre les deux langues et les deux continents. Trois d’entre eux vivent pour le moment en France, deux aux États-Unis, mais tous sont mobiles, comme beaucoup de jeunes gens aujourd’hui, et leur distribution entre les deux rives changera.

Je parle anglais avec plaisir, je compte et rêve volontiers en anglais, j’aime écrire en anglais, donner des conférences en anglais – cela me donne un sentiment de liberté –, même si je ne le fais pas trop savoir sous la Coupole, où, à la première occasion, mon compte rendu au retour d’un voyage à l’étranger a fait tiquer certains confères, mais à Vilnius, Tokyo ou Stockholm, si l’on me demande de m’exprimer en anglais pour réunir un public plus nombreux, je me plie de bon gré à la requête. Récemment à Tel Aviv, j’ai bien sûr parlé français à l’Institut français et au lycée français, comme il convenait devant des auditeurs francophones, mais anglais à l’Institute of Advanced Study de l’université de Tel Aviv, face à des collègues et étudiants de toutes disciplines.

Je garde pourtant toujours en mémoire, depuis plus d’un quart de siècle, une remarque faite par l’un de mes doctorants de Columbia, qui était aussi un partenaire de squash (mot entré dans la neuvième édition de notre Dictionnaire) : « Nous préférons quand vous donnez votre séminaire en anglais, parce que vous êtes plus faible et que nous sommes plus forts. » Autrement dit, le jeu est plus égal, le maître a moins d’autorité et les élèves plus d’éloquence. Il en résulte a level playing field, un terrain de jeu parfaitement plat, à niveau, assurant l’égalité des chances. Cet étudiant, qui me battait régulièrement sur le court de squash, rêvait en plus de prendre le dessus en salle de cours.

Né à Bruxelles, parce que ma mère était belge, mais aussitôt, dès l’âge de deux ou trois semaines, rentré à Londres, où mon père, officier, était affecté à l’époque, j’ai passé les trois premières années de ma vie en Angleterre, sinon en anglais, et mes premiers souvenirs, réels ou illusoires, sont ceux d’un parc londonien, peut-être Kensington Gardens, parce que je revois la statue de Peter Pan. C’est donc à Londres que j’ai appris à parler, mais à parler français.

Ma mère était quasi bilingue. J’imagine qu’elle avait encouragé mon père à partir pour Londres. Dans mon enfance, elle était abonnée à un book club britannique et lisait toujours des livres en anglais. Née dans une bonne famille de Bruxelles, elle avait eu une gouvernante irlandaise et parlait l’anglais avec une intonation irlandaise. Je me souviens qu’un journal de Washington, où nous avons habité plus tard, avait noté son Irish lilt, qui n’est pas un accent, mais une cadence, une musique, a singing version of English, with a higher pitch (« une version chantée de l’anglais, avec une tonalité plus aiguë »). The Irish lilt is what gives the Irishman’s speech its delicious flavor, dit-on. Le mot lilt revenant souvent dans le spelling bee du New York Times, jeu orthographique que je pratique pour entretenir mes neurones, je cesse rarement de penser à l’anglais de ma mère.

Plus tard, je me rappelle mon premier retour au Royaume-Uni, en 1961, à l’âge de dix ans, après six mois d’anglais en classe de sixième au lycée Condorcet, avec ma sœur aînée, qui en avait douze. Nous avons pris le train à la gare Saint-Lazare, puis le bateau, la malle ou le ferry, de Calais à Folkestone, il me semble, puis le train pour Londres. À Londres une dame distinguée nous attendait pour nous mener à une autre gare.

Cette dame était une très lointaine parente, descendante de Thomas More (le saint, non le héros des romans policiers de François Sureau), de même que, prétendait-on, la famille de ma mère (par les femmes, et il y a plusieurs dizaines de milliers de descendants de Thomas More aujourd’hui). Notre arrière-arrière-grand-mère anglaise, née Madeline ou Madeleine Jerningham, des barons Stafford (1839-1898), avait épousé en 1868 Alfred Hainguerlot (1839-1907), notre trisaïeul, banquier dont, dans les années 1980, quand j’éditais la Recherche de Proust, j’ai trouvé le nom dans l’annuaire du Jockey Club, juste après celui de Charles Haas, le modèle du Swann. La famille, qui s’est beaucoup dépréciée depuis ce temps-là, gardait un culte à Thomas More.

Cette dame de l’aristocratie catholique anglaise, élégante, digne, habillée de noir, se nommait, je crois, lady Wormald. Elle nous fit monter dans un taxi noir à la gare de Victoria (il me semble), et puis remonter dans un taxi noir pour la gare de Paddington (il me semble). Entre les deux, elle nous fit déjeuner dans un grand restaurant que je me représente comme le Grill du Savoy (où j’ai dîné dans les années 1970 ou 1980). C’était peut-être la première fois que je prenais un repas au restaurant (ma sœur Anne pense qu’il s’agissait en fait du restaurant du grand magasin Harrods, où lady Wormald nous avait menés parce que notre train de Folkestone était arrivé en retard et que nous avions raté la correspondance pour Bristol). Nous ne fréquentions pas les restaurants dans mon enfance ; nous n’en avions pas les moyens. Je revois la salle au premier étage, la desserte roulante avec une immense cloche couvre-plat en métal argenté que le maître d’hôtel souleva pour révéler un rosbeef ou un gigot et dont il me découpa une tranche que je mangeai sans doute avec une sauce à la menthe (j’invente).

Puis nous avons repris un train pour Bristol. Le premier mot que j’ai appris le soir même était hot water bottle, une bouillotte, une chaufferette, une bassinoire, apportée dans mon lit par Mrs Ashley, notre hôtesse. Sans doute les maisons n’étaient-elles pas très bien chauffées en 1961 à Bristol. Je me rappelle aussi que nous n’y dînions pas, mais mangions le soir des petits sandwiches au concombre ou au cheddar et des gâteaux secs trempés dans le thé. J’ai appris le patin à roulettes (roller skates) sur le macadam du lotissement où se trouvait leur pavillon. Nous avons roulé dans la Morris toute ronde de Mrs Ashley, qui portait un long manteau de cuir turquoise, couleur mentholée.

Mr Ashley avait été pilote dans la Royal Air Force durant la guerre avec mon oncle, le frère aîné de ma mère. Il travaillait dans l’aéronautique chez Hawker Siddeley, où il était pilote d’essai. Il serait plus tard le deputy chief test pilot du programme du Concorde (je viens de l’apprendre en ligne). Nous sommes restés liés avec leurs enfants, Lynn et son frère Ian, devenu coureur automobile et surnommé « Crashley », parce qu’il était casse-cou, puis pilote de jets d’affaires. J’en suis resté aux patins à roulettes.

L’année suivante, en 1962, nous sommes partis pour les États-Unis, à Washington, où mon père était nommé attaché militaire près l’ambassade de France. La plongée dans la langue anglaise fut plus rude que chez les Ashley.

Je garde deux souvenirs humiliants du jour de la rentrée des classes, de ma première matinée de eighth grade, aux cours de latin et d’anglais. J’avais derrière moi trois années de latin, que l’on commençait en septième à mon école primaire privée parisienne. Le professeur était une dame âgée (ou qui me paraissait telle) et handicapée ; elle entrait sur des cannes anglaises, s’asseyait au bureau, n’en bougeait plus durant l’heure. Or, elle prononçait le latin à l’anglaise, avec une prosodie où je ne reconnaissais pas mon latin français et qui me le faisait perdre. Comme on dit, that was Greek to me, en français « c’était du chinois ».

Suivit le cours d’anglais avec un jeune professeur qui, lui, se tenait debout et se déplaçait sans cesse dans la salle, une cigarette au bec (c’était une autre époque). Plus tard, je me lierais avec lui et il me marquerait beaucoup par les lectures qu’il nous ferait faire, dont Shakespeare et Milton. Mais le premier contact fut désastreux. Il interrogea chacun des élèves. Quand vint mon tour, je ne compris pas ce qu’il me demandait. Ma voisine, une petite Française qui devint mon amie (elle se prénommait Véronique et était la nièce de François Mitterrand), m’expliqua qu’il voulait simplement que je lui dise qui j’étais, mais mon insuffisance déclencha chez lui un fou-rire qui me fit honte devant tous mes condisciples.

Le soir, je me souviens d’avoir pleuré à la maison, mais je dus reprendre le chemin de l’école le lendemain. Mis au défi, aidé par la télévision que mes parents nous achetèrent, je me rendis compte trois mois plus tard que je savais l’anglais lorsque je compris le sermon à la messe du dimanche.

Durant les vacances de Noël, le professeur d’anglais nous prescrivit de lire un livre en entier et de lui remettre un compte rendu à la rentrée, ou plutôt un essay. Nous devions lui confier les réflexions personnelles que l’ouvrage nous inspirerait. Je choisis le livre le plus court de la liste, mais ce livre, le premier que j’ai lu en anglais (je ne compte pas les Noddy d’Enid Blyton), m’a laissé une impression impérissable. C’était Lord of the Flies de William Golding, Sa Majesté des mouches, qui a influencé pour toujours mes idées sur la nature humaine, la mécanique sociale et la cruauté du pouvoir. Cette aventure hobbesienne d’une bande de jeunes garçons retrouvant l’état de nature sur une île déserte après un accident d’avion se termine dans la guerre, le sang et la mort. Je me suis certainement identifié aux victimes – sages, démocrates, intellectuels face à la violence des forts –, et ce roman m’a plus appris que le mythe rousseauiste du bon sauvage découvert un peu plus tard.

Le deuxième livre lu en anglais cette année-là, retenu lui aussi en raison de sa brièveté, a, quant à lui, déterminé mes convictions philosophiques à jamais. C’était Darkness at Noon, d’Arthur Koestler, Le Zéro et l’Infini en français, récit de l’arrestation, de l’emprisonnement, du jugement et de l’exécution d’un vieux bolchevik, ressemblant à Boukharine, pour trahison envers le régime auquel il avait voué toute sa vie. Le roman, où le Parti désigne l’URSS, le Numéro Un, Staline, et la Dictature, l’Allemagne de Hitler, transpose les procès de Moscou et la montée du nazisme. Il exprime la désillusion politique de Koestler. Peu de livres ont autant compté dans ma formation intellectuelle, morale, politique que celui-là. Je ne l’avais pas réouvert jusqu’à ces jours-ci.

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Grâce à vous, pour vous en toucher un mot, j’ai appris son histoire extraordinaire, dont j’ignorais tout et qui nous reconduit au cœur de notre sujet, « Vivre entre les langues ». Koestler, né à Budapest, ayant grandi à Vienne, dont le hongrois fut la première langue, tandis que l’allemand était aussi employé à la maison, avait sans doute été aussi initié au yiddish par ses grands-parents ; jeune homme, il parle couramment le français et l’anglais, apprend l’hébreu en Palestine dans les années 1920 et le russe en URSS dans les années 1930, puis l’espagnol durant la guerre d’Espagne. Pas plus authentique polyglotte d’Europe centrale que cet homme. Après quelques articles en hongrois, il écrit en allemand jusqu’en 1940, en anglais par la suite. Darkness at Noon, rédigé en allemand à Paris en 1939-1940, a été traduit en anglais par sa compagne d’alors, la sculptrice Daphne Hardy, et publié à Londres chez Jonathan Cape dès la fin de 1940. Le titre anglais aurait été choisi par elle, adaptant Sonnenfinsternis, « éclipse de soleil », à l’aide de deux vers de Milton dans Samson Agonistes (1671), lamentation de Samson aveugle : « O dark, dark, dark, amid the blaze of noon, / Irrecoverably dark, total Eclipse / Without all hope of day! »

Le manuscrit allemand du roman ayant été perdu lorsqu’ils fuirent Paris en mai 1940, la version anglaise devint le texte de base d’un des livres les plus lus du second xxe siècle, traduit dans plus de trente langues, et Koestler dut la retraduire lui-même en allemand après la guerre et la publia sous le titre Sonnenfinsternis. Roman. Rückübertragung [retransfert, restitution] aus dem Englischen von Arthur Koestler (Zürich, Atlantis-Verlag, 1946).

Or, une copie du manuscrit allemand que Koestler avait envoyée en 1940 à son éditeur de Zurich, Emil Oprecht, fondateur de la maison Europa Verlag en 1933, après l’accession de Hitler au pouvoir, a été retrouvée en 2015 à la bibliothèque de Zurich par un étudiant, Matthias Wessel, qui préparait une thèse sur Koestler : « Koestler, Arthur. Rubaschow : Roman. Typoskript, März 1940, 326 pages ». Cette version originale allemande a été publiée en 2018 (Coesfeld, Elsinor Verlag). Nous disposons donc – le cas est des plus curieux – de deux textes allemands du même roman, tous deux signés par l’auteur, sa retraduction de l’anglais de 1946, désormais aussi son manuscrit original de 1940. Ces deux textes diffèrent beaucoup. Selon Michael Scammell, biographe de Koestler et préfacier de la nouvelle édition : « Les circonstances avaient contraint [Daphne Hardy] à travailler dans la précipitation, sans dictionnaire ni autre ressource à sa disposition, ce qu’aggravait son manque évident de familiarité avec les rouages […] du totalitarisme soviétique et nazi. Le texte sur lequel elle travaillait n’était d’ailleurs pas tout à fait définitif. » Ainsi, la version anglaise canonique était entachée de nombreuses omissions et erreurs reproduites par la retraduction de Koestler en allemand.

En français, vous avez désormais le choix entre deux traductions, celle de l’anglais en 1945 chez Calmann-Lévy, d’ailleurs sans nom de traducteur, lequel figurera en 1954 dans « Le Livre de poche » (n° 35), à savoir Jérôme Jenatton, pseudonyme d’Émile Delavenay, condisciple de Sartre et d’Aron rue d’Ulm, à Londres durant la guerre, qui choisit un titre moins poétique mais plus philosophique, Le Zéro et l’Infini, et celle de l’allemand en 2022 par Olivier Mannoni, qui a conservé le titre de 1945, toujours chez Calmann-Lévy.

Je viens de relire Darkness at Noon, à nouveau en anglais, dans la traduction du manuscrit allemand de 1940. Elle est d’ailleurs le fait d’un vieil ami de Pittsburgh, Philip Boehm, qui retraduisait Kafka dans les années 1980. Pourtant, bibliophile à la façon de Proust qui chérissait les volumes mêmes dans lesquels il avait d’abord lu les œuvres, je reste attaché au mauvais texte que j’ai eu en main en 1963.

Me replongeant dans Sa Majesté des mouches et Le Zéro et l’Infini, mes deux premiers livres lus en anglais, deux dystopies, j’ai vérifié que je leur dois mes valeurs essentielles, l’agnosticisme ou même l’athéisme, la soif de liberté sinon le libéralisme, l’hostilité à tout fanatisme, enfin l’absence d’illusions sur la nature humaine et la méfiance des utopies sociales et politiques. Mes lectures en anglais à l’âge de treize ans me définissent jusqu’à ce jour. Plus tard, peut-être parce que lire dans une langue autre que sa propre langue nous rend plus impressionnables, plus vulnérables, sans doute parce que nous lisons moins vite dans cette autre langue, moins automatiquement, donc plus gravement, je me rappelle combien m’a impressionné, par exemple, la lecture de John Stuart Mill, On Liberty, au cours de l’été 1972 à l’université Columbia, influence renforcée par ma fréquentation et ma lecture de sir Isaiah Berlin à All Souls en 1994. Si je rédige un jour un mémoire sur les maîtres remarquables que j’ai connus, avec nombre d’entre eux la conversation aura eu lieu en anglais. Isaiah Berlin viendrait tout en haut, suivi de quelques collègues de Columbia plus âgés, tels le philosophe Paul Oskar Kristeller, le sociologue Robert Merton, l’historien Yosep Yerushalmi, ou encore Edward Saïd. Y réfléchissant, je me rends compte que les livres lus en anglais ont laissé en moi une empreinte indélébile.

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Puis-je dire que depuis 1962, depuis plus de soixante ans, j’ai vécu entre les langues, tout en restant intimement français, au point par exemple de me faire remarquer en baisant la main de Jackie Kennedy en décembre 1962 lors d’une réception à la Maison-Blanche ? L’anglais n’est pas ma langue maternelle, mais il est toujours resté associé à ma mère. J’ai retrouvé un article du Washington Post du 23 mars 1963 : « The charming Mme Compagnon, who speaks excellent English, was enjoying her first night out after a four-month illness which began with a cold, developed into pneumonia, and wound up with an operation » (« La charmante Mme Compagnon, qui parle un excellent anglais, profitait de sa première sortie après quatre mois de maladie, qui avait commencé par un rhume, s’était transformée en pneumonie et s’était terminée par une opération »). Ma mère venait d’être opérée d’un cancer, dont elle mourrait l’année suivante : l’anglais reste pour moi la langue de la fidélité à la mère.

J’ai sans doute passé un tiers de ma vie dans des pays de langue anglaise, je rêve, j’enseigne, je pense, je compte en anglais. J’aime, quand je suis sous la douche ou que je flâne dans la rue, penser et me parler en anglais, langue par excellence du monologue intérieur, du stream of consciousness, mais je n’ai jamais cherché à le parler parfaitement et j’ai toujours reconnu un privilège au français. La langue natale est celle du pouvoir ; on est plus fort dans sa langue maternelle, quelle que soit son aisance dans l’autre langue. Volodymyr Zelensky commit l’erreur de parler anglais avec le président Trump et le vice-président Vance dans le bureau ovale le 28 février 2025, en se passant des services d’un interprète. C’est ce qui leur permit de l’humilier devant le monde entier. Il arrive à Emmanuel Macron de s’exposer de la même manière.

Or il est bon d’avoir conscience de ses insuffisances, même si le français donne un gros avantage en anglais, langue dont la moitié des mots provient du français. Il existe presque toujours deux mots pour chaque chose en anglais, l’un dérivé du germanique occidental et l’autre de l’ancien français : freedom and liberty, trust and confidence, belief and creed, etc. Une célèbre anecdote rapporte la sentence de l’ancien Président américain George W. Bush, peu philologue, lors d’une conversation avec le Premier ministre Tony Blair sur la faible croissance française : « The French don’t have a word for entrepreneur » (« Les Français n’ont pas de mot pour dire “entrepreneur” »).

Il arrive pourtant qu’un mot irremplaçable ne me vienne pas sur la langue quand j’enseigne en anglais. L’automne dernier, je donnais à Columbia un cours sur Proust, occasion de comparer la traduction originale de Scott Moncrieff, révisée par Kilmartin et Enright, et la récente traduction dirigée par Christopher Prendergast, avec Lydia Davis pour Du côté de chez Swann. Or, je suis resté parfois coi. Je parlais un jour de « L’Adoration perpétuelle », nom que Proust donne à la première partie du Temps retrouvé. J’ai souhaité leur expliquer ce rite de la liturgie catholique, mais j’ai buté sur le mot ostensoir, la pièce d’orfèvrerie, le reliquaire ouvragé qui expose l’hostie adorée. Je n’ai probablement jamais employé le terme anglais malgré une éducation catholique. Dans mon enfance, l’ostensoir n’était plus un objet d’usage quotidien. Or, on dit en anglais a monstrance, encore un bon vieux mot français, une monstrance (huitième édition de notre Dictionnaire). Par bonheur, une auditrice libre de mon cours, plus âgée, me tira d’affaire.

J’ai mieux compris mon attitude à l’égard de l’anglais en lisant l’automne dernier, durant le week-end (neuvième édition) ou le pont de Thanksgiving, les trois volumes du Labyrinthe du monde, les mémoires de Marguerite Yourcenar. J’avais toujours imaginé qu’ayant vécu aux États-Unis de 1939 à la fin de sa vie, près d’un demi-siècle, elle parlait couramment l’anglais. Or elle le prononçait, dit-on, avec un accent français, ou belge peut-être, à couper au couteau (j’aurais voulu l’entendre, mais n’ai pas trouvé d’enregistrement), et elle évitait autant que possible de s’y exposer par crainte de corrompre son français. Yourcenar pratiquait ce que l’on nomme deliberate non-assimilation, la non-assimilation délibérée ; elle ne fit jamais aucun effort pour américaniser sa prononciation. Son cas ressemble à celui de Vladimir Nabokov, même s’il écrivait, lui, en anglais : tous deux maîtrisaient impeccablement la grammaire, mais résistèrent fermement à la phonétique. Yourcenar se préservait de l’anglais, limitait ses contacts avec les indigènes sur l’île de Mount Desert. Toute sa vie pratique était déléguée à Grace Frick, son truchement avec l’American Way of Life.

Mais peut-on s’isoler d’une langue ambiante ? Certains critiques malveillants, tel Matthieu Galey, n’ont pas manqué de recenser les anglicismes de Yourcenar : infréquence, délusion, émuler, pattern, faire sens (make sense). « Dans le manuscrit de Yourcenar que je tape – et corrige –, signale perfidement Galey [1], elle déclare qu’elle n’est pas opposée à “l’abortion”, anglicisme à la rigueur excusable après quarante ans de séjour aux USA, bien que pour une académicienne… Mais que penser de “propensité” ? Sans parler, bien sûr, des phrases bancales et emberlificotées que j’essaie de remettre sur pied. Je me demande si Grace Frick, de son vivant, ne se livrait pas à ce petit travail… Elle va beaucoup manquer[2]. » Abortion, du latin abortus, ab + orior, décès, fausse couche, donne avortement en français. Propensité vient de propensio, propensus, propensitas, disposition, inclination, penchant, pente, qui donne en français propension, mot de Montaigne, figurant quatorze fois dans les Essais, et bien sûr vocable employé par Gide, mais peu par Proust, trois fois dans Albertine disparue. Je ne crois pas l’avoir jamais employé. Mais on trouve couramment propensité chez les économistes, influencés par la propensity to consume de Keynes, et le mot se répand en français d’aujourd’hui.

Dans les mémoires de Yourcenar, j’ai encore noté désultoire (signalé par Littré, pour qui passe d’un sujet à l’autre, comme on saute de cheval, notamment d’un cheval de voltige ; desultory est courant en anglais pour lacking a plan, a purpose, sans plan ni but). Décrivant son père qui s’ennuie chez sa mère dans le château du Mont-Noir et ses conversations à bâtons rompus pour passer le temps, elle écrit : « Ce seront les mêmes promenades dans le parc, les mêmes conversations désultoires avec les fermiers[3]. » Et trois pages plus loin : « Mais les propos plus ou moins incomplets ou désultoires de tiers, les récits faits distraitement au cours d’une promenade, ou les coudes sur une table desservie, nous laissent toujours à court : il faut boucher les trous de la tapisserie[4]. » Allusion au patchwork (neuvième édition de notre Dictionnaire) caractéristique de son œuvre de mémoire. Par une inadvertance reprochable, le mot audacieux se répète à trois pages d’intervalle, mais Quoi ? L’Éternité est une œuvre posthume, et je sauverai désultoire, terme bien entendu cher à Gide, qui avait un faible pour les réimportations de l’anglais vers le français, comme réaliser pour realize au sens de comprendre. « Ma pensée reste désultoire, écrivait-il ; la langue anglaise emploie ce mot que la nôtre, de langue, a laissé tomber ; c’est regrettable : il s’applique particulièrement au cavalier qui change de cheval en pleine course ; il m’est loisible de m’en servir pour exprimer ce bondissement de ma pensée, désinvolte et involontaire[5]. » Gide compare aussi sa « manière désultoire » à celle de Montaigne[6]. Je ne vois pas bien qui d’autre aurait pu employer la figure, mais je la retiens pour qualifier mon propos de ce soir : une causerie désultoire, si vous le permettez.

Les anglicismes de Yourcenar m’ont fait penser, en toute modestie, aux miens. Je ne serais pas étonné d’en faire et je le redoute. Aussi ai-je parcouru la rubrique « Anglicismes » sur le site « Dire, ne pas dire » de notre Académie, et été soulagé de ne rencontrer aucun de mes tics : je ne dis ni impacter, ni booster, ni opportunité pour « occasion », ni relooker, ni déceptif pour « décevant » au lieu de « trompeur », ni attachement pour « pièce jointe », ni alternative pour l’un de ses termes, ni addiction pour « assuétude ». Tout de même, il m’est arrivé récemment de parler de burn-out pour traduire le negotiosum negotium du poète latin Ennius, le surmenage, l’opposé diamétral de l’otiosum otium, le farniente. Je dis parfois benchmarking ou bottom up, au lieu d’analyse comparative (ou de parangonage), et de bas en haut, et je me permets certains acronymes : FYI (for your information), ETA (estimated time of arrival), Bib (bag in box ou cubi). Enfin, j’ai toujours vécu dans le monde numérique en anglais depuis que j’y suis entré en 1985 à mon arrivée à New York et l’achat de mon premier PC (personal computer). Mes ordinateurs ont toujours été réglés par défaut en anglais et ma vie numérique se passe en anglais. D’ailleurs, les distorsions syntaxiques venues de l’anglais me dérangent plus que les barbarismes, par exemple la généralisation de l’article indéfini dans les appositions, ce qui élimine tout effet, tout procédé stylistique, quand on voudrait souligner ou insister.

Vivre entre les langues rend plus attentifs à leurs contacts et aux nuances dans chacune. Les vases communicants ont longtemps bien fonctionné entre le français et l’anglais, mais la circulation lexicale va désormais en sens unique. L’anglais essaime en français, mais les emprunts de l’anglais au français ont ralenti au cours du siècle dernier, puis se sont interrompus au xxie siècle. Entre 1900 et 1909, 354 mots français sont entrés dans l’Oxford English Dictionary, mais 35, dix fois moins, entre 1980 et 1989, et deux seulement entre 1990 et 1999. Depuis 2000, aucun mot français n’a été intégré à l’Oxford English Dictionary. L’anglais n’a plus que faire du français.

Toutefois, certaines locutions françaises font toujours leur effet en anglais : tels comme ci, comme ça, tour de force, à propos (adverbe, adjectif et substantif), ou déjà vu, sentiment qui a pour nom scientifique promnesia, l’inverse de l’amnésie et une forme de paramnésie, mais aussi, au sens littéral, une impression légitime de ressassement, rendue fameuse par le redoublement commis par Yogi Berra (1925-2015) : « It’s like déjà vu all over again », autrement dit bis repetita ou « rien de nouveau sous le soleil ». Les « Yogi-isms », dictons dont ce joueur de baseball, receveur (catcher), puis gérant (manager) des Yankees, était prodigue, sont ce que l’on appelle des malapropisms, mot formé sur le nom de Mrs Malaprop (d’après malapropos), personnage de la pièce de Sheridan, The Rivals (1775). Les cuirs de Yogi Berra, comme ceux du directeur du Grand Hôtel de Balbec dans la Recherche, sont des mots d’esprit involontaires, des tautologies ou des paradoxes pris en bonne part comme des preuves de sagesse.

En anglais, j’évite les tournures empruntées au français – touché, c’est la vie, double entendre, esprit de corps – bienvenues chez un natif, qui font chic, distingué dans sa bouche, mais qui ont l’air complaisantes ou mêmes vulgaires chez un francophone. Je dirai donc promnesia au lieu de déjà vu, au risque que personne ne me comprenne, car vivre entre les langues, c’est aussi prendre soin de ne pas les contaminer.

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Une ou deux questions se posent encore. Vivre entre les langues, c’est aussi vieillir entre elles. Que dire de cette expérience ? Puis viendra la dernière question. Mais d’abord le vieillissement : vieillir entre les langues s’avère une expérience bénéfique. On savait depuis quelque temps que les polyglottes souffraient moins de la maladie d’Alzheimer. Cela vient d’être confirmé par un savant article paru dans Nature en novembre dernier, qui (je cite un résumé français) « révèle que le multilinguisme – savoir communiquer en plusieurs langues – protège le cerveau du vieillissement. Les auteurs ont analysé les données de 86 000 personnes âgées réparties dans vingt-sept pays européens. De ces données, un indicateur spécifique [a été dégagé qui] permet de traduire l’écart entre l’âge biologique (conditions de vie) et l’âge chronologique (âge civil). La pratique de plusieurs langues stimule la “réserve cognitive”, un capital cérébral permettant à l’information de se frayer de nouvelles voies au sein des réseaux neuronaux[7]. » Résultat de l’enquête : « Le risque de démence est estimé à environ 2,11 % chez les monolingues, 0,77 % chez les bilingues et demeure très faible chez ceux qui maîtrisent trois langues ou plus. » Suivant l’analyse longitudinale, le multilinguisme réduit de moitié le risque relatif de déclin cérébral, il prévient la démence sénile dans les mêmes proportions que la pratique régulière d’une activité physique ou l’habitude d’un bon sommeil. Un doute demeure : apprendre de nouvelles langues ou entretenir sa pratique de plusieurs langues, lequel des deux exercices est le plus efficace pour raffermir nos neurones ? En attendant la réponse et pour remédier aux effets de l’intelligence artificielle, qui détruit, elle, notre réserve cognitive, apprenons le chinois et parlons anglais, soyons sportifs et dormons sur nos deux oreilles, et nous deviendrons peut-être immortels.

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Reste, même pour les dits immortels, la question terminale : comment meurt-on entre les langues après avoir vécu entre elles ? Les dernières paroles, les ultima verba, dans quelle langue les prononcera-t-on ? Quelle est la lingua nova des polyglottes, comme on dit vita nova pour la dernière vie ? Quelle langue vient en dernier ? Une petite recherche, que j’aurais dû mener dans mon livre La Vie derrière soi (Équateurs, 2021), porterait sur les langues dans lesquelles sont morts, ont exprimé leurs derniers mots, quelques écrivains dont l’œuvre a été composée dans une langue autre que la leur ?

Joseph Conrad se serait écrié avant de mourir : What about the flag? « Et le drapeau ? » Inutile de nous demander à quel pavillon songeait cet ancien marin, car la phrase est évidemment apocryphe. Elle rappelle de trop près une remarque de Jukes, le second dans Typhoon, alter ego de l’écrivain : « “Queer flag for a man to sail under, sir.” “What’s the matter with the flag?” inquired Captain MacWhirr. “Seems all right to me.” » Leur navire vogue alors sous pavillon siamois : « Cocasse, tout de même, de se balader sous un pavillon pareil ! Trouvez pas, capitaine ? — Qu’est-ce qui lui manque, à ce pavillon ? demanda le capitaine. Je le trouve tout à fait correct, moi », dans la traduction de Gide.

Après une enfance polonaise, une déportation en Russie, une fugue en France, une carrière dans la marine marchande, Conrad a écrit en anglais alors qu’il parlait mieux le français, mais il niait avoir choisi l’anglais contre le français. « The fact of my not writing in my native language has been of course commented upon frequently in reviews and notices of my various works and in the more extended critical articles. […] The impression of my having exercised a choice between the two languages, French and English, both foreign to me, has got abroad somehow. That impression is erroneous[8] » (« Le fait que je n’écrive pas dans ma langue maternelle a bien sûr été fréquemment commenté dans les comptes rendus et les notices de mes différentes œuvres, ainsi que dans les articles critiques plus approfondis. […] L’impression que j’aurais exercé un choix entre le français et l’anglais, deux langues qui me sont étrangères, s’est répandue. Cette impression est erronée »).

Conrad n’aurait pas opté pour l’anglais contre le français ; il fait remonter le malentendu à une conversation avec un ami, Hugh Clifford, qui la rapporta ensuite dans un article : « […] my friend carried away with him the impression that I had exercised a deliberate choice between French and English » (« mon ami a gardé l’impression que j’avais délibérément choisi entre le français et l’anglais »). En fait, « had I been under the necessity of making a choice between the two, and though I knew French fairly well and was familiar with it from infancy, I would have been afraid to attempt expression in a language so perfectly “crystallized” »si j’avais été contraint de choisir entre les deux, et bien que je connaisse assez bien le français et que je le connaisse depuis mon enfance, j’aurais eu peur de tenter de m’exprimer dans une langue aussi parfaitement “cristallisée” »).

Le français peut faire peur comme un objet de luxe, la haute couture ou l’orfèvrerie, alors que l’anglais ressemble à du prêt-à-porter ou de la pacotille : « The truth of the matter is that my faculty to write in English is as natural as any other aptitude with which I might have been born. I have a strange and overpowering feeling that it had always been an inherent part of myself. English was for me neither a matter of choice nor adoption. The merest idea of choice had never entered my head » (« En réalité, ma capacité à écrire en anglais est aussi naturelle que n’importe quelle autre aptitude innée. J’ai l'étrange et puissante impression qu’elle a toujours fait partie intégrante de moi. L’anglais n’a jamais été pour moi une question de choix ou d'adoption. L’idée même de choix ne m’avait jamais effleuré l’esprit »). L’anglais ne s’est donc pas présenté à Conrad comme une langue étrangère, mais comme la langue naturelle, comme la langue qui l’a adopté : « If I had not written in English I would not have written at all » (« Si je n’avais pas écrit en anglais, je n’aurais rien écrit du tout »).

Le sculpteur américain Jo Davidson, pour lequel il posa en 1915, a décrit son anglais parlé : « He spoke a curious English – his accent was entirely his own. As we talked, he would invariably break into French, for he had spoken French before he learned English » (comme Nabokov et Yourcenar, donc, « il parlait un anglais curieux, avec un accent bien à lui. Au fil de nos conversations, il s’interrompait immanquablement pour parler français, car il avait parlé français avant d’apprendre l’anglais »). Davidson lui demanda pourquoi il n’avait pas écrit en français, puisque la langue lui était plus familière : « I asked him, since he spoke French so fluently, why he did not write in French. Ah”, he said, “to write French you have to know it. English is so plastic – if you haven’t got a word you need you can make it, but to write French you have to be an artist like Anatole France[9] » (« Je lui ai demandé, puisqu’il parlait si couramment le français, pourquoi il n’écrivait pas en français. “Ah, dit-il, pour écrire en français, il faut le connaître. L’anglais est si malléable : si vous ne trouvez pas le mot qu’il vous faut, vous pouvez l’inventer. Mais pour écrire en français, il faut être un artiste comme Anatole France” »). Ainsi, la préciosité du style d’Anatole France est ce qui aurait empêché Conrad d’écrire en français ; il n’a pas osé, tandis que l’anglais lui a paru souple, façonnable comme un gant qu’on enfile. On se sent à l’aise en anglais, on entre en anglais sans effraction ; le français est trop exquis, alors qu’écrire en anglais est de tout repos.

Mais la question terminale ? Dans Heart of Darkness, la fiancée de Kurtz demande à Marlow quels ont été ses derniers mots : « The last word he pronounced was – your name », répond Marlow (« Le dernier mot qu’il ait prononcé : ce fut votre nom...[10] »). Or Marlow ment. Quelques pages plus haut, nous avons lu les ultima verba de Kurtz : « The horror! The horror! » (« L’horreur ! L’horreur ! »). Horreur dont ni Marlow ni le lecteur ne sauront rien, comme des derniers mots de Conrad.

Tous ces écrivains qui ont vécu entre les langues, dans quelle langue sont-ils morts ? Dans quelle langue mourrai-je ? J’aimerais connaître les derniers mots de Samuel Beckett. « What’s this? » ou « Qu’est-ce que c’est ? » aurait-il dit à une infirmière peu avant de trépasser. Mais ni la langue, anglais ou français, ni l’anecdote ne sont certaines.

Nabokov serait mort en anglais et non en russe : « A certain butterfly is already on the wing », aurait-il proféré (« Un certain papillon a déjà pris son envol »), mais cette sentence définitive attribuée à un collectionneur de papillons paraît trop belle pour être vraie. De fait, d’autres derniers mots de Nabokov ont été rapportés par sa femme, Vera Nabokov : « I’m glad I’m going to die. I wouldn’t want to live forever » (« Je suis content de mourir. Je ne voudrais pas vivre pour toujours »). Vraie parole d’immortel, celle-là ! À l’image de celle que Léonard de Vinci tint à François Ier : « J’ai offensé Dieu et l’humanité parce que mon travail n’a pas atteint la qualité qu’il aurait dû avoir. » Ultime captatio benevolentiae, profession d’humilité d’un génie !

Koestler et sa troisième femme, Cynthia Jefferies, se sont donné la mort en 1983 (il souffrait de Parkinson et de leucémie ; on lui reprocha de l’avoir entraînée). Sa dernière lettre, ou farewell note, est rédigée en anglais : « I wish my friends to know that I am leaving their company in a peaceful frame of mind, with some timid hopes for a de-personalised after-life beyond due confines of space, time and matter and beyond the limits of our comprehension. This ‘oceanic feeling’ has often sustained me at difficult moments, and does so now, while I am writing this » (« Je souhaite que mes amis sachent que je les quitte l’esprit serein, avec l’espoir timide d’une vie dépersonnalisée après la mort, au-delà des limites de l’espace, du temps et de la matière, et au-delà de notre entendement. Ce “sentiment océanique” m’a souvent soutenu dans les moments difficiles, et me soutient encore aujourd’hui, tandis que j’écris ces lignes »).

Paul Celan, de Czernowitz en Bucovine (alors en Roumanie, aujourd’hui en Ukraine), germanophone, traducteur de l’allemand en français, poète en langue allemande, qui écrit aussi en hébreu, se donne la mort en avril 1970 en se jetant dans la Seine du pont Mirabeau, sans note d’adieu. Contrairement à la légende, il n’y a pas de dernier poème, pas de mot final, mais le silence, le silence du témoin. Quelques vers d’Henri Michaux serviront d’épitaphe : « Partir. / De toute façon partir. / Le long couteau du flot de l’eau arrêtera la parole[11]. »

On attribue à Cioran des déclarations conformes au désespoir et à la lucidité de son œuvre : « Ce n’est pas la peine » ou « J’ai raté ma vie », en français, mais ces mots semblent improbables car il souffrait de démence. Et l’on ne sait rien de la fin de W. G. Sebald, passé de l’allemand à l’anglais, victime d’une crise cardiaque, suivie d’un accident, alors qu’il se trouvait seul en voiture, ni de celle de Milan Kundera, passé du tchèque au français et décédé discrètement.

Enfin Romain Gary, ayant grandi à Vilnius entre russe, polonais et français : il nomme le français sa « langue natale » dans La Promesse de l’aube, car il le parlait avec sa mère. « Elle connaissait notre langue remarquablement – avec un fort accent russe, il est vrai, dont je garde la trace dans ma voix jusqu’à ce jour – elle n’avait jamais voulu m’expliquer où, comment, de qui, à quel moment de sa vie elle l’avait apprise. “J’ai été à Nice et à Paris” – c’était tout ce qu’elle avait consenti à me confier[12]. » Plus tard à Varsovie, dit-il, « cinq fois par semaine, je prenais le tramway et me rendais chez un excellent homme qui s’appelait Lucien Dieuleveut-Caulec et qui m’enseignait ma langue maternelle[13]. » Dès cet âge, poursuit-il, « il va sans dire que je n’écrivais pas en russe ou en polonais. J’écrivais en français. Nous n’étions à Varsovie que de passage, mon pays m’attendait, il n’était pas question de me dérober. J’admirais beaucoup Pouchkine, qui écrivait en russe, et Mickiewicz, qui écrivait en polonais, mais je n’avais jamais très bien compris pourquoi ils n’avaient pas composé leurs chefs-d’œuvre en français. Ils avaient pourtant, l’un et l’autre, reçu une bonne éducation et ils connaissaient notre langue. Ce manque de patriotisme me paraissait difficile à expliquer[14]. » Le français est la langue de la patrie, ou de la « matrie », la langue de la mère, substitut du père absent : « La France est ce qu’il y a de plus beau au monde, disait-elle avec son vieux sourire naïf. C’est pour cela que je veux que tu sois un Français[15]. » Gary ne s’en est jamais remis du commandement maternel : « Sa naïveté et son imagination, cette croyance au merveilleux qui lui faisaient voir dans un enfant perdu dans une province de la Pologne orientale, un futur grand écrivain français et un ambassadeur de France, continuaient à vivre en moi avec toute la force des belles histoires bien racontées. Je prenais encore la vie pour un genre littéraire[16]. » Mais sa parfaite connaissance du polonais servira plusieurs fois à Gary au cours de la guerre, notamment pour quitter le Maroc et se rendre en Angleterre en se mêlant à des soldats polonais[17].

Avant de se donner la mort en décembre 1980 (signalons, sans l’interpréter, que les suicides semblent disproportionnés parmi les écrivains qui vécurent entre les langues), il écrit une lettre d’adieu : « Jour J. […] On peut mettre cela évidemment sur le compte d’une dépression nerveuse. Mais alors il faut admettre que celle-ci dure depuis que j’ai l’âge d’homme et m’aura permis de mener à bien mon œuvre littéraire. Alors, pourquoi ? Peut-être faut-il chercher la réponse dans le titre de mon ouvrage autobiographique : “La nuit sera calme” et dans les derniers mots de mon dernier roman : “Car on ne saurait mieux dire”. Je me suis enfin exprimé entièrement. » Mais ses vrais derniers mots concluent le manuscrit de Vie et mort d’Émile Ajar (1981), envoyé à Claude Gallimard le jour même de son suicide : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. » En français dans le texte.

 

 

[1] Marguerite Yourcenar, Les Yeux ouverts. Entretiens avec Matthieu Galey, Paris, Tallandier, 1980.

[2] Cité par Josyane Savigneau, Marguerite Yourcenar [1990], Paris, Gallimard, Folio, 1993, p. 621.

[3] Yourcenar, Quoi ? L’Éternité, Gallimard, 1988, p. 678 ; Pléiade, 1991, p. 1235.

[4] Ibid., p. 682 ; Pléiade, p. 1238.

[5] Gide, Journal, Gallimard, Pléiade, 1988, t. II, p. 1085 (octobre 1949).

[6] Id., « Montaigne », Essais critiques, Gallimard, Pléiade, 1999, p. 665.

[8] Joseph Conrad, A Personal Record, 1912, “Author’s Note” (mes traductions).

[9] Jo Davidson, Between Sittings. An Informal Autobiography, New York, The Dial Press, 1951, p. 118.

[10] Trad. G. Jean-Aubry et André Ruyters.

[11] Henri Michaux, « Le jour, les jours, la fin des jours (Méditation sur la fin de Paul Celan) », 1972.

[12] Romain Gary, La Promesse de l’aube [1960], Gallimard, Folio, 2018, p. 49-50.

[13] Ibid., p. 148.

[14] Ibid., p. 161.

[15] Ibid., p. 405.

[16] Ibid., p. 410.

[17] Ibid., p. 373.