Dire, ne pas dire

Emplois fautifs

Argumentez votre point de vue

Le 7 juin 2018

Emplois fautifs

Aujourd’hui, le verbe argumenter est intransitif : on argumente pour ou contre quelqu’un, pour ou contre une proposition ; on le trouve aussi parfois absolument avec le sens de « discuter sans fin ». Ce verbe avait cependant jusqu’au xixe siècle un emploi transitif et, dans ce cas, le complément d’objet direct était la personne à laquelle on s’opposait : Argumenter quelqu’un, nous dit Littré signifie « lui adresser des arguments » ; il existe aussi de cet emploi des formes pronominales. On lit ainsi dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau : « On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre; [on] n’a qu’à mettre ses mains sur ses oreilles et s’argumenter un peu pour empêcher la nature qui se révolte en lui de l’identifier avec celui qu’on assassine. L’homme sauvage n’a point cet admirable talent ; et faute de sagesse et de raison, on le voit toujours se livrer étourdiment au premier sentiment de l’humanité. » Mais, de nos jours, ces tours ne sont plus en usage et s’il en subsiste quelque trace, c’est dans des formes passives, senties comme adjectivales, comme dans : Un discours bien argumenté, une copie mal argumentée. On évitera de dire, ce qui commence hélas à s’entendre : Argumentez votre point de vue.

On dit

On ne dit pas

Argumentez pour défendre vos idées

Argumentez vos idées

Rerentrer

Le 7 juin 2018

Emplois fautifs

Le préfixe re- est particulièrement productif en français. Il indique généralement la répétition, comme dans revoir, redire ou rentrer. Ce dernier peut aussi signifier « pénétrer à l’intérieur », mais avec une nuance d’effort, de difficulté, comme dans mon frère est rentré à Polytechnique ; ce livre ne rentre pas dans mon sac. Rentrer s’emploie aussi avec le sens de « mettre à l’abri ce qui était à l’extérieur : rentrer les foins, rentrer les chaises de jardin. La langue courante substitue volontiers rentrer à entrer. C’est un péché véniel dont il faut tout de même se garder ; il convient en revanche d’éviter à toute force d’ajouter à rentrer un nouveau préfixe re- pour en faire l’ampoulé rerentrer, à moins que ce ne soit dans une intention plaisante, auquel cas on pourra multiplier sans fin ce préfixe.

Solutique

Le 7 juin 2018

Emplois fautifs

Le nom et adjectif informatique est dérivé d’information sur le modèle de mathématique et d’électronique. La place grandissante prise par cette science dans nos sociétés a fait la fortune du suffixe -tique, que l’on trouve, entre autres, dans bureautique ou mercatique, productique, robotique ou domotique. Mais ce suffixe semble tellement porteur de promesses d’efficacité et de modernité, qu’avec son aide on crée aujourd’hui de nouveaux termes amenés à se substituer à d’autres déjà existants, qui, à cause de leur ancienneté dans l’usage, sont sans doute jugés un peu désuets et, partant, moins efficaces. C’est ainsi que certains jettent aujourd’hui aux orties le nom solution, qu’ils doivent juger trop vieillot pour résoudre tel ou tel problème, et le remplacent par le clinquant et tape-à-l’œil solutique, un triste écho à problématique déjà évoqué dans cette rubrique.

Carapaçonner pour Caparaçonner

Le 4 mai 2018

Emplois fautifs

Les noms carapace et caparaçon ont des sens assez proches. Le premier a d’abord désigné le tégument dur, plus ou moins épais, protégeant partiellement le corps de certains animaux, puis, par analogie, tout système de protection. On parlera ainsi de la carapace osseuse du tatou et l’on dira qu’une carapace de béton abritait les pièces d’artillerie. Le second, caparaçon, désignait, au Moyen Âge, l’armure de guerre d’un destrier, puis la housse d’apparat dont on couvrait les chevaux pour les tournois et les cortèges. Aujourd’hui, c’est le nom que l’on donne à la housse rembourrée qui protège le cheval dans les courses de taureaux.

Ces deux mots sont aussi très proches par l’étymologie. Carapace est emprunté de l’espagnol carapacho, probablement dérivé d’un radical préroman *kar(r)-, « coquille ; abri ». Caparaçon nous vient de l’espagnol caparazon, altération de carapazon, nom qui a la même origine préromane que carapace. On sera donc indulgent avec qui emploie les formes carapaçon et carapaçonner, mais on rappellera cependant que seuls caparaçon et caparaçonner sont corrects.

 

On dit

On ne dit pas

Le cheval du picador porte un caparaçon de cuir

Il s’est caparaçonné contre les critiques

Le cheval du picador porte un carapaçon de cuir

Il s’est carapaçonné contre les critiques

Extension du domaine du « E » muet

Le 4 mai 2018

Emplois fautifs

Il existe en français un e dit muet, que l’on appelle aussi instable ou caduc. Il est noté par la lettre e et n’est pas accentué. Ce e muet ne se prononce pas à la finale d’un mot sauf parfois en poésie, quand il est à l’intérieur d’un vers et suivi d’un mot commençant par une consonne ou un h aspiré. Ainsi, dans le premier vers de La Beauté, de Baudelaire : Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre, les e finaux de belle et de comme ne se font pas entendre, contrairement à celui de rêve. Dans la langue courante, ce e peut tomber aussi à l’intérieur d’un mot ; ainsi petit peut se prononcer « p’tit » ; je le sais, « je l’sais » ou melon, « m’lon ». Ces prononciations familières ne sont pas incorrectes. Mais on se gardera bien d’étendre ce système d’élision à des formes notées par eu. On ne prononcera donc pas déj’ner le mot déjeuner, et, en dehors du cas où la sagesse normande se fait l’héritière du scepticisme pyrrhonien en montrant avec son fameux p’têt ben que oui, p’têt ben qu’non, qu’il existe des propositions indécidables, on dira toujours peut-être et non p’têt.

 

On dit

On ne dit pas

Le petit déjeuner

Il viendra peut-être demain

Le petit déj’ner

Il viendra p’têt’ demain

Les trombes d’eau qu’il a plu, L’idée qu’il m’est venu

Le 4 mai 2018

Emplois fautifs

Nous avons signalé plusieurs fois dans cette même rubrique l’erreur consistant à ne pas accorder certains participes passés qui devraient l’être. Mais cette erreur a son pendant, qui consiste à faire des accords qui n’ont pas lieu d’exister. Cela arrive assez souvent quand des phrases où le pronom il est sujet apparent, comme dans il est venu des gens ou il est arrivé une catastrophe, sont à un temps composé et que le sujet réel est antéposé ; ainsi dans les gens qu’il est venu ne sont pas restés ou la catastrophe qu’il est arrivé les a tous abattus, le pronom relatif qu’, qui reprend les noms « gens » et « catastrophe », n’est pas le complément d’objet direct du verbe, mais son sujet réel. On écrira donc Tous les efforts qu’il a fallu ou Les heures qu’il lui a manqué et non Tous les efforts qu’il a fallus ou Les heures qu’il lui a manquées. Le fait d’accorder ou non le participe permet d’ailleurs de signaler que l’on a affaire à un emploi personnel ou impersonnel de tel ou tel verbe. On distinguera ainsi la tournure impersonnelle du verbe prendre dans l’idée qu’il lui a pris, c’est-à-dire « l’idée qui s’est manifestée soudainement chez lui », de la tournure personnelle dans l’idée qu’il lui a prise, c’est-à-dire « l’idée qu’il lui a volée ».

 

On écrit

On n’écrit pas

Les trombes d’eau qu’il a plu

L’idée qu’il m’est venu

Les trombes d’eau qu’il a plues

L’idée qu’il m’est venue

Sous un tunnel ou Dans un tunnel ?

Le 4 mai 2018

Emplois fautifs

Nous avons emprunté à nos amis anglais le mot tunnel. Ceux-ci l’avaient tiré, après en avoir modifié la forme et ce qu’il désignait, du nom français tonnelle. Aujourd’hui, au sens propre, un tunnel est une voie de communication percée sous une montagne, comme le tunnel du mont Blanc, un cours d’eau, ou même une mer, comme le tunnel sous la Manche. Quand on emprunte ces voies de communication on est sous l’obstacle, mais à l’intérieur de l’ouvrage d’art, aussi ne dit-on pas entrer, circuler sous un tunnel, mais bien entrer, circuler dans un tunnel.

Ballade, Balade

Le 6 avril 2018

Emplois fautifs

Voici deux autres homonymes dont les orthographes sont souvent confondues. Mais on sera indulgent avec qui emploie une forme pour l’autre, puisque le nom le plus ancien, ballade, s’est souvent écrit comme le plus récent, balade. Ballade est emprunté de l’ancien provençal ballada, un dérivé de ballar, « danser », qui est à l’origine des noms bal et ballet mais aussi de l’ancienne forme baller, « danser, bouger », qu’on ne rencontre plus aujourd’hui que dans l’expression « les bras ballants ». Le nom ballade se lit dans un des plus fameux poèmes de Villon, d’abord édité sous le nom d’Épitaphe en forme de ballade, que feit Villon pour luy & pour ses compaignons, s’attendant a estre pendu avec eulx, et connu désormais comme La Ballade des pendus. De l’orthographe ancienne, balade, on a tiré le verbe balader, qui a d’abord signifié « chanter des ballades ». Mais, comme ceux qui les chantaient, poètes, troubadours, vagabonds, se déplaçaient de ville en ville à la recherche de publics nouveaux, ce verbe a pris le sens de « voyager, errer, flâner ». Et c’est de ce verbe qu’a été tiré, au xixe siècle cette fois, balade, qui désigne familièrement une promenade.

 

On écrit

On n’écrit pas

Les « Odes et Ballades » de Hugo

Chanter une ballade

Une balade à travers champs

Les « Odes et Balades » de Hugo

Chanter une balade

Une ballade à travers champs

Pédagogique au sens de pédagogue

Le 6 avril 2018

Emplois fautifs

Pédagogue et pédagogique nous viennent, par l’intermédiaire du latin, de mots grecs construits à l’aide du verbe agein, « mener, conduire », et du nom pais, paidos, « enfant ». En effet, avant d’être un enseignant, le pédagogue fut un esclave chargé d’accompagner les enfants à l’école. Mais pédagogue et pédagogique n’ont pas la même nature et ne sont pas interchangeables.

Pédagogique, qui est un adjectif, se rapporte surtout aux choses : méthode pédagogique, formation pédagogique, les écrits pédagogiques de Montaigne, de Rousseau, etc. Pédagogue est un nom qui désigne une personne s’intéressant à la pédagogie ou qui fait preuve de pédagogie dans son enseignement ; il s’emploie comme attribut, Piaget fut un grand pédagogue, ou en apposition, un professeur bon pédagogue. On évitera donc de dire soyez pédagogique quand c’est pédagogue qu’il faudrait employer.

Prioriser

Le 6 avril 2018

Emplois fautifs

Le verbe prioriser est un barbarisme qui commence, malheureusement, à s’entendre et à se lire ici ou là. Il s’agit d’une forme peu précise qu’il convient de proscrire. On dira donc plutôt accorder la priorité à, établir des priorités, etc. Cette remarque vaut aussi, bien sûr, pour un autre barbarisme, prioritiser.

On dit

On ne dit pas

Donner la priorité à l’emploi

Classer des tâches par ordre de priorité

Prioriser l’emploi

Prioriser des tâches

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