Dire, ne pas dire

Extensions de sens abusives

Mythifier pour Mystifier

Le 2 juillet 2020

Extensions de sens abusives

Les verbes mythifier et mystifier sont des paronymes, mais ils n’ont pas le même sens. Le premier signifie « transformer en mythe, donner une dimension mythique à une personne ou à une chose » : Cet homme, cette rencontre ont été mythifiés. Il a mythifié les incidents de son voyage au point d’en faire une nouvelle Odyssée. Il s’emploie aussi, plus rarement, de façon intransitive, avec le sens de « créer un mythe, créer des mythes ».

Quant à mystifier, il signifie « abuser de la crédulité de quelqu’un pour s’amuser à ses dépens » : Il a été mystifié de la manière la plus plaisante ; Elle ne s’est pas laissé mystifier. On pourra également dire, par extension : Il a mystifié ses électeurs par de vaines promesses ; L’opinion a été mystifiée. On veillera donc bien à ne pas employer un terme quand c’est l’autre qui devrait l’être.

on dit

on ne dit pas

Ce charlatan nous a mystifiés

Il a largement mythifié ses succès sportifs

Ce charlatan nous a mythifiés

Il a largement mystifié ses succès sportifs

Réputationnel

Le 2 juillet 2020

Extensions de sens abusives

Les adjectifs français en -tionnel appartiennent le plus souvent à une langue technique ou soutenue. Ils sont pour la plupart dérivés de noms en -tion : addition/additionnel ; constitution/constitutionnel ; rédaction/rédactionnel, mais quelques-uns sont empruntés d’adjectifs latins en -tionalis ou -cionalis (condicionalis a donné conditionnel, rationalis, rationnel). Ces adjectifs, apparus majoritairement aux xviiie,xixe et xxe siècles, sont sanctionnés par un ou plusieurs siècles d’usage. Il est sans doute préférable d’éviter d’ajouter des néologismes à cette liste, comme cela commence pourtant à se faire avec la forme réputationnel. Cet adjectif est tiré du nom réputation, apparu vers 1370. Gageons donc que si la nécessité de l’usage de réputationnel ne s’est pas fait sentir en six siècles, on peut considérer qu’il n’est pas urgent de l’employer aujourd’hui.

on dit

on ne dit pas

Cette affaire pourrait nuire à sa réputation, est dangereuse pour sa réputation

Cette affaire constitue pour lui un risque réputationnel, pourrait lui créer des dommages réputationnels.

Le pain goûte la levure

Le 11 juin 2020

Extensions de sens abusives

Les trois sens essentiels du verbe goûter sont « percevoir la saveur de quelque chose » (Le chef goûte les sauces, il a goûté les vins avant de les servir), « manger ou boire quelque chose pour la première fois » (Goûtez ces fruits, ce nouveau vin) et « trouver agréable, savourer, jouir de » (Goûter la présence de ses amis, les plaisirs de la table). On ajoute à ces sens, dans certaines régions de la francophonie celui d’« avoir le goût de » en donnant à ce verbe un nom d’aliment comme sujet. On peut ainsi entendre des phrases comme Ce pain goûte la levure, Ce vin goûte le bouchon ou, par extension, Cette cigarette goûte la menthe, auxquelles on peut préférer cependant Ce pain a un goût de levure, Ce vin a un goût de bouchon ou Cette cigarette a un goût de menthe.

Prévenir au sens de Demander

Le 11 juin 2020

Extensions de sens abusives

Le verbe prévenir a plusieurs sens et, en particulier, celui d’« instruire par avance, avertir quelqu’un de quelque chose » : On m’avait prévenu qu’elle était très susceptible. Cet avertissement peut bien sûr revêtir un caractère officiel, mais prévenir ne peut néanmoins pas prendre le sens de « recommander fortement, intimer l’ordre de ». On peut donc dire Le gouvernement a prévenu que les rassemblements seraient interdits, mais pas Le gouvernement a prévenu de ne pas se rassembler.

on dit

on ne dit pas

Le gouvernement a interdit les déplacements

 

Le maire a défendu l’accès à la plage

Le gouvernement a prévenu de ne pas se déplacer

Le maire a prévenu qu’on n’aille pas sur la plage

Dépister un malade pour Dépister une maladie

Le 7 mai 2020

Extensions de sens abusives

Le verbe dépister a de nombreux liens avec la chasse, puisque, si son premier sens est « découvrir un gibier en suivant ses traces » (dépister un lièvre, un cerf), il signifie aussi « détourner la piste, lancer sur une fausse piste ». On peut dire ainsi que « le renard a réussi à dépister les chiens ». La langue de la médecine s’est emparée du premier sens et l’a étendu pour lui donner celui de « découvrir une affection latente par une recherche systématique » ; on dit ainsi dépister une maladie contagieuse. On évitera d’ajouter, par métonymie, au verbe « dépister », un nom complément d’objet direct qui ne serait plus celui de la maladie mais celui du malade.

On dit

On ne dit pas

Dépister un cancer

Dépister des tuberculoses

Dépister un cancéreux

Dépister des tuberculeux

Distanciation sociale

Le 7 mai 2020

Extensions de sens abusives

L’expression distanciation sociale est une transcription de l’anglais social distancing ; elle est assez peu heureuse, et ce, d’autant moins que ce syntagme existait déjà avec un tout autre sens. On le trouve en effet dans Loisir et culture, un ouvrage, paru en 1966, des sociologues Joffre Dumazedier et Aline Ripert ; on y lit : « Vivons-nous la fin de la “distanciation” sociale du siècle dernier ? Les phénomènes de totale ségrégation culturelle tels que Zola pouvait encore les observer dans les mines ou les cafés sont en voie de disparition. » Distanciation, que les auteurs prennent soin de mettre entre guillemets, désigne le refus de se mêler à d’autres classes sociales. On suppose pourtant que ce n’est pas le sens que l’on veut donner aujourd’hui à ce nom. Distanciation a aussi connu une heure de gloire grâce au théâtre brechtien, mais même s’il s’agit, comme on le lit dans notre Dictionnaire, pour le spectateur, de donner « priorité au message social ou politique que l’auteur a voulu délivrer », il est difficile de croire que ce soit le sens de la « distanciation sociale » dont on nous parle aujourd’hui. Peut-être aurait-on pu parler de « respect des distances de sécurité », de « distance physique » ou de « mise en place de distances de sécurité », comme cela se fait dans d’autres domaines ?

Initier

Le 2 avril 2020

Extensions de sens abusives

On lisait dans la première édition de notre Dictionnaire, à l’article Initier : « Il ne se dit proprement qu’en parlant de la Religion des anciens payens; & signifie, Recevoir au nombre de ceux qui font profession de quelque culte particulier, admettre à la connoissance, & à la participation des ceremonies secretes d’une Religion. » À ce sens, et par extension, s’est ajouté celui d’« inculquer les rudiments d’une discipline ». Et même si l’ancien français inicion, aussi écrit inition, signifiait « commencement », on évitera d’ajouter le sens de « prendre l’initiative de », qui s’est développé récemment sous l’influence de l’anglais to initiate. Notre langue dispose de verbes et de locutions verbales susceptibles d’exprimer ces idées comme commencer, inaugurer, engager, entreprendre, lancer, être à l’origine de, prendre l’initiative de, etc. Ce sont eux qu’il convient d’employer.

On dit

On ne dit pas

C’est lui qui a lancé le débat

Elle est à l’origine de ce beau projet

C’est lui qui a initié le débat

Elle a initié ce beau projet

Les personnels

Le 2 avril 2020

Extensions de sens abusives

Personnel est un nom collectif : il désigne toujours un ensemble d’individus. Aucun dictionnaire, aucune grammaire n’en mentionne l’emploi au pluriel, sinon Le Bon Usage de Grevisse, qui le présente comme fâcheux. Il est donc fautif de dire l’ensemble des personnels pour l’ensemble du personnel ; les personnels militaires pour le personnel des armées ; les effets de telle décision sur les personnels pour les effets sur le personnel et plus encore de dire un personnel pour un membre du personnel. Ce nom, personnel, n’est acceptable au pluriel que si l’on veut désigner effectivement plusieurs catégories distinctes d’individus. On dira ainsi les personnels des différentes armes, c’est-à-dire la réunion du personnel de l’armée de terre, du personnel de la gendarmerie, de la marine, etc., ou encore les personnels civil et militaire des armées, c’est-à-dire le personnel civil et le personnel militaire.

Ceci dit pour Cela dit

Le 5 mars 2020

Extensions de sens abusives

Le pronom ceci renvoie au dernier élément d’une série énoncée précédemment ou à ce qui suit ; cela renvoie au premier élément, au plus éloigné ou à ce qui précède : Ceci est l'ancien emplacement du village ; cela, sur la colline au loin, celui du fort. Si vous prétendez cela, je vous répondrai ceci… Ceci explique cela signifie que la dernière chose qui a été dite explique ce qui l’avait été auparavant. Ceci dit est donc incorrect. On doit dire : Cela dit, comme : Cela étant, cela fait, cela étant admis, etc. On pourra, pour ne pas l’oublier, se rappeler que la fable Le Loup et le Chien, de Jean de le Fontaine, se termine par ces mots : Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

On dit

On ne dit pas

Cela dit, il se tut définitivement

Je suis d’accord avec toi. Cela dit…

Ceci dit, il se tut définitivement

Je suis d’accord avec toi. Ceci dit…

Démultiplier pour Multiplier

Le 5 mars 2020

Extensions de sens abusives

Le préfixe dé- indique souvent la séparation ou la privation, comme dans déboucher ou décentraliser. Il peut aussi avoir une valeur intensive comme dans dépasser ou déplorer. Les mots démultiplication et démultiplier sont empruntés au vocabulaire de l’automobile, et dans l’un et l’autre le préfixe dé- est négatif. La démultiplication désigne en effet un rapport de réduction de vitesse dans la transmission d’un mouvement, et démultiplier, le fait d’assurer une démultiplication. On évitera donc de faire de démultiplier une forme intensive de multiplier, et l’on ne dira pas il a démultiplié les initiatives, mais il a multiplié les initiatives. Concluons en signalant que démultiplier a un antonyme, surmultiplier, qu’on employait aussi dans le domaine de l’automobile pour désigner le fait d’enclencher un rapport d’augmentation de la vitesse. On l’utilisait surtout au participe passé substantivé : passer la surmultipliée.

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