Préface de la quatrième édition (1762)

S’il y a quelque ouvrage qui doive être exécuté par une Compagnie, c’est le Dictionnaire d’une Langue

vivante. Comme il doit donner l’explication des différens sens des mots qui sont en usage, il faut que ceux qui entreprennent d’y travailler, ayent une variété de connoissances, qu’il est impossible de trouver rassemblées dans une seule personne. L’Académie a donc pensé dans tous les temps, que sa principale occupation devoit être de composer un Dictionnaire de la Langue Françoise. Elle s’en est occupée sans discontinuation depuis son établissement, & tous ceux qui ont été successivement membres de la Compagnie, ont eu part à cet Ouvrage; ainsi on peut dire qu’il a pour Auteurs les Poëtes, les Orateurs, & la plupart des Ecrivains célèbres du dix-septième siècle & du dix-huitième, temps où les Lettres Françoises ont eu le plus d’éclat.

Il est à propos de donner ici une idée du plan que l’Académie a suivi dans tous les temps où elle a travaillé, soit à la composition, soit à la perfection de son Dictionnaire. L’exposition de ce plan oblige à redire plusieurs choses qui ont déjà été dites dans les Préfaces des trois Editions précédentes: mais il vaut mieux les répéter, que de les laisser ignorer à ceux qui n’ont pas lu ces Préfaces.

L’Académie a toujours cru qu’elle devoit se restraindre à la Langue commune, telle qu’on la parle dans le monde, & telle que nos Poëtes & nos Orateurs l’emploient. Ainsi nous n’avons pas fait entrer dans le Dictionnaire tous les mots dont on ne se sert plus, & qu’on ne trouve aujourd’hui que dans les Auteurs qui ont écrit avant la fin du seizième siècle. Si l’on y a placé ceux de ces mots qui peuvent être encore de quelque usage, ce n’est qu’en les qualifiant de termes vieux, ou qui vieillissent. On a cru devoir garder ce tempérament dans un Ouvrage destiné non-seulement à marquer la signification des mots qui sont usités présentement, mais aussi celle de plusieurs termes anciens qui se rencontrent dans des Livres qu’on lit encore, malgré les changemens survenus dans la Langue, depuis qu’ils ont été écrits.

A l’égard des expressions de la Langue commune qui paroissent affectées à un certain genre de style, ou a eu soin de dire auquel elles sont propres; si c’est au style poëtique, au style soutenu, au style familier, &c.

Les sciences & les arts ayant été plus cultivés & plus répandus depuis un siècle qu’ils ne l’étoient auparavant, il est ordinaire d’écrire en François sur ces matières. En conséquence plusieurs termes qui leur sont propres, & qui n’étoient autrefois connus que d’un petit nombre de personnes, ont passé dans la Langue commune. Auroit-il été raisonnable de refuser place dans notre Dictionnaire à des mots qui sont aujourd’hui d’un usage presque général? Nous avons donc cru devoir admettre dans cette nouvelle Edition, les termes élémentaires des sciences, des arts, & même ceux des métiers, qu’un homme de lettres est dans le cas de trouver dans des ouvrages où l’on ne traite pas expressément des matières auxquelles ces termes appartiennent.

Avant que de définir un mot, on a donné presque toujours ses synonymes, c’est-à-dire, les mots qui paroissent signifier la même chose. On croit néanmoins devoir avertir que les synonymes ne répondent pas avec précision au sens du terme dont ils sont réputés synonymes, & que ces mots ne doivent pas être employés indistinctement.

Après les synonymes vient la définition du mot. Pour achever d’en expliquer la signification, on ajoute les exemples les plus propres à bien faire comprendre quel est son vrai sens, & avec quels autres termes il peut être joint. Des phrases composées exprès pour rendre sensible toute la force d’un mot, & pour marquer de quelle manière il doit être employé, donnent une idée plus nette & plus précise de la juste étendue de sa signification, que des phrases tirées de nos bons Auteurs, qui n’ont pas eu ordinairement une pareille vue en écrivant. Voilà une des raisons qui ont porté l’Académie à ne point emprunter ses exemples des Livres imprimés.

On n’a point négligé de rapporter les sens métaphoriques que certains mots reçoivent quelquefois en vertu d’un usage établi; mais on n’a pas fait mention des sens figurés que les Poëtes & les Orateurs donnent à plusieurs termes, & qui ne sont point autorisés par un usage reçu. Ces sortes de figures appartiennent à ceux qui les hasardent, & non pas à la Langue.

Après chaque verbe, on trouve son participe. Quand il ne s’emploie pas en d’autres sens que celui du verbe dont il est le participe, le Dictionnaire n’ajoute rien. Mais lorsque ce participe a quelque autre usage, comme Dénaturé par rapport à Dénaturer, ou quand son sens est plus ou moins étendu que celui du verbe, le Dictionnaire en instruit.

Il a paru qu’il n’étoit pas nécessaire de rapporter le réduplicatif de chaque verbe, lorsque ce réduplicatif ne signifie que la réitération de la même action, comme Reparler, qui ne veut dire que Parler une seconde fois. Mais lorsqu’un verbe qui dans un sens est réduplicatif, a un autre sens dans lequel il ne l’est point, comme Redire, qui signifie souvent autre chose que Dire une seconde fois, on lui donne place dans son rang alphabétique.

Si dans le Dictionnaire le même mot se trouve écrit de deux manières différentes, malgré l’attention qu’on a eue à prévenir cet inconvénient, l’Académie déclare que la seule manière qu’elle adopte, est celle dont le mot est écrit en lettres capitales au commencement de son article.

Comme elle auroit été obligée d’entrer dans des détails très-longs, si en faveur des Etrangers elle avoit voulu donner les règles de la prononciation, elle a jugé qu’il lui convenoit de s’en dispenser. Quiconque veut savoir la prononciation d’une Langue étrangère, doit l’apprendre dans le commerce de ceux dont elle est la Langue naturelle. Toute autre voie égare trop souvent. Nous ne laissons pas de marquer quelles sont les diverses prononciations des lettres de l’Alphabet François, & même quelle est la prononciation de certains mots, lorsqu’elle s’éloigne trop de la manière de les écrire. Nous avertissons, par exemple, qu’on prononce Kiromancie, quoiqu’on écrive Chiromancie; & Pan, quoiqu’on écrive Paon.

Quand l’Académie travailloit à la première Edition de son Dictionnaire, laquelle parut en mil six cent quatre-vingt-quatorze, nos Prédécesseurs crurent le rendre plus instructif en rangeant les mots par racines, c’est-à-dire, en plaçant tous les mots dérivés ou composés à la suite du mot primitif dont ils viennent, soit que ce primitif ait son origine dans la Langue Françoise, soit qu’il la tire du Latin, ou de quelque autre Langue. On crut encore devoir s’attacher à l’orthographe qui pour lors étoit généralement reçue, & qui servoit à faire reconnoître l’étymologie des mots.

La seconde Edition du Dictionnaire parut en mil sept cent dix-huit, mais sous forme si différente de la première, qu’on peut dire qu’alors l’Académie donna plutôt un Dictionnaire nouveau, qu’une nouvelle Edition de l’ancien. On vient de voir par quelle raison les mots y avoient été rangés par racines: mais cet ordre, qui dans la spéculation avoit paru le plus convenable, se trouva d’un usage fort incommode. Les mots furent donc rangés dans la seconde Edition suivant leur ordre alphabétique, en sorte qu’il n’y en eut plus aucun qu’on ne pût trouver d’abord & sans peine: mais on y suivit à peu près l’orthographe de la première Edition.

Les changemens faits dans la troisième qui parut en mil sept cent quarante, sont d’une autre nature, mais ils ne sont guère moins importans. On y a perfectionné les définitions des mots; on a tâché de marquer encore plus précisément l’étendue de leur signification, en ajoutant de nouveaux exemples; on a mis aux verbes irréguliers les temps de leurs conjugaisons qui sont en usage, afin d’épargner à ceux qui consulteront le Dictionnaire, la peine d’aller les chercher dans des Grammaires.

Nous nous sommes proposé les mêmes objets, & nous avons tâché de les remplir dans la quatrième Edition que nous donnons aujourd’hui; elle est d’ailleurs augmentée d’un très-grand nombre de mots qui appartiennent, soit à la Langue commune, soit aux arts & aux sciences. De plus, l’Académie a fait dans cette Edition un changement assez considérable, que les gens de lettres demandent depuis long-temps. On a séparé la voyelle I de la consonne J, la voyelle U de la consonne V, en donnant à ces consonnes leur véritable appellation; de manière que ces quatre lettres qui ne formoient que deux classes dans les Editions précédentes, en forment quatre dans celle-ci; & que le nombre des lettres de l’Alphabet François qui étoit de vingt-trois, est aujourd’hui de vingt-cinq. Si le même ordre n’a pas été suivi dans l’orthographe particulière de chaque mot, c’est qu’une régularité plus scrupuleuse auroit pu embarrasser quelques lecteurs, qui ne trouvant pas les mots où l’habitude les auroit fait chercher, auroient supposé des omissions. On est obligé de faire avec ménagement les réformes les plus raisonnables. A l’égard des autres lettres, on a observé dans cette Edition le même ordre alphabétique que dans la précédente; & si quelques mots ont changé de place, c’est que la manière de les écrire ayant changé, il étoit devenu nécessaire de les tirer du rang où ils étoient, pour les mettre dans un autre. La profession que l’Académie a toujours faite de se conformer à l’usage universellement reçu, soit dans la manière d’écrire les mots, soit en les qualifiant, l’a forcée d’admettre des changemens que le Public avoit faits.

L’Académie n’ignore pas les défauts de notre orthographe; mais on entreprendroit en vain d’assujettir la Langue à une orthographe systématique, dont les règles fondées sur des principes invariables, demeurassent toujours les mêmes. L’usage qui, en matière de Langue, est plus fort que la raison, auroit bientôt transgressé ces lois.

Il est comme impossible que dans une Langue vivante la prononciation des mots reste toujours la même: cependant le changement qui survient dans la prononciation d’un terme, en opère un autre dans la manière de l’écrire, Par exemple, quelque temps après avoir cessé de prononcer le B dans Obmettre, & le D dans Adjoûter, on les a supprimés en écrivant. En effet l’on ne pourroit apprendre qu’avec peine à lire les Livres écrits dans sa Langue naturelle, si l’usage ne changeoit pas quelque chose dans l’orthographe des mots dont il a changé la prononciation. Toute variable qu’est la prononciation, elle ne laisse donc pas de donner en quelques rencontres la loi à l’orthographe. Il est vrai seulement que cela n’arrive que par degrés. Voici quelle est, suivant les apparences, la cause d’un progrès si lent.

Dès qu’une nouvelle manière de prononcer un mot s’est généralement établie, on est obligée de se conformer à l’usage reçu. On mériteroit des reproches, si l’on s’obstinoit à conserver la prononciation qui a vieilli. Il n’en est pas de même des changemens que l’usage introduit dans l’orthographe. On peut garder l’ancienne sans de grands inconvéniens, & les hommes faits ont de la répugnance à changer quelque chose dans celle qu’ils se sont formée dès leur première jeunesse, soit sur les leçons d’un maître beaucoup plus âgé qu’eux, soit par la lecture des Livres imprimés depuis plusieurs années. D’ailleurs il leur faudrait une attention pénible pour se conformer toujours aux règles d’une orthographe qu’ils n’auroient adoptée que dans un âge avancé. Ils prennent donc le parti de conserver celle à laquelle ils sont accoutumés, & ils la gardent, quoiqu’on en suive déjà une différente. Ce n’est qu’après qu’ils ne seront plus, que les changemens dont nous parlons, & qu’ils avoient refusé d’adopter, se trouveront généralement reçus.

D’autres raisons introduisent aussi divers changemens dans l’orthographe. Si l’ignorance & la paresse mettent quelquefois en vogue certaines manières d’écrire, quelquefois c’est la raison qui les établit. On les adopte, soit pour adoucir la prononciation de quelque mot, soit afin de n’être pas réduit à se servir d’un même caractère pour exprimer des sons différens, ou de caractères différens pour exprimer le même son.

L’Académie s’est donc vue contrainte à faire à son orthographe plusieurs changemens qu’elle n’avoit point jugé à propos d’adopter, lorsqu’elle donna l’Edition précédente. Il n’y a guère moins d’inconvéniens dans la pratique, à retenir obstinément l’ancienne orthographe, qu’à l’abandonner légèrement pour suivre de nouvelles manières d’écrire, qui ne font que commencer à s’introduire. Si l’Académie avoit persévéré dans sa première résolution, les Etrangers, & même les François, auroient-ils pu se servir commodément d’un Dictionnaire où plusieurs mots auroient été écrits autrement qu’ils ne le sont communément aujourd’hui, & par conséquent placés ailleurs que dans les endroits où l’on iroit naturellement les chercher? On ne doit point en matière de Langue, prévenir le Public; mais il convient de le suivre, en se soumettant, non pas à l’usage qui commence, mais à l’usage généralement établi.

Nous avons donc supprimé dans plusieurs mots les lettres doubles qui ne se prononcent point. Nous en avons ôté les lettres B, D, H, S, qui étoient inutiles. Dans les mots où la lettre S marquoit l’allongement de la syllabe, nous l’avons remplacée par un accent circonflèxe. Nous avons encore mis, comme dans l’Edition précédente, un I simple à la place de l’Y, par tout où il ne tient pas la place d’un double I, ou ne sert pas à conserver la trace de l’étymologie. Ainsi nous écrivons Foi, Loi, Roi, &c. avec un I simple; Royaume, Moyen, Voyez, &c. avec un Y, qui tient la place du double I; Physique, Synode, &c. avec un Y, qui ne sert qu’à marquer l’étymologie. Si l’on ne trouve pas une entière uniformité dans ces retranchemens, si nous avons laissé dans quelques mots la lettre superflue que nous avons ôtée dans d’autres, c’est que l’usage le plus commun ne nous permettoit pas de la supprimer.