Dire, ne pas dire

Bloc-notes

L’apostrophe

Le 02 juin 2016

Bloc-notes

Xavier DarcosLe diable se niche dans les détails, comme on sait. Le plus minuscule des écarts à la norme trahit parfois une déviation fâcheuse. Voyez comme la confusion règne désormais dans un usage incontrôlé de l’apostrophe. Ce signe typographique, comme l’indique la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), est « une virgule que l’on met un peu au-dessus du mot » pour indiquer une élision vocalique, le plus souvent la voyelle finale de l’article, comme dans l’oiseau, l’hôpital ou l’idée. Le parler populaire en abuse fautivement, avec des expressions orales comme t’es nul ou pauv’crétin (version polie). Passons.

Mais voici qu’on trouve çà et là cette horreur : « à quelle heure vient’il ? » ou, pire, « quand se montrera t’il ». Dans le premier cas, le simple tiret s’impose. Dans le second cas la lettre t, destinée à éviter le hiatus, doit s’écrire en deux tirets (-t-). Elle n’a qu’une fonction euphonique, comme dans y a-t-il ? On croise aussi des incongruités, du genre « que répond-t-il ? » Pourtant, il saute aux yeux qu’on placera un « -t- » entre un verbe se terminant par une voyelle et un pronom tel que « il », « elle » ou « on » (pense-t-on), mais qu’on n’aura aucune raison d’y recourir quand le verbe se termine par un -t ou un -d (dit-on). Seuls les verbes « vaincre » et « convaincre » admettent les tournures du type convainc-t-il ? car le -c final n’est pas prononcé, mais leur usage n’est pas si fréquent.

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Car ces flottements, et c’est là que je voulais en venir, finissent par tout mélanger. Voyez cette affiche d’un film récent qui a eu du succès, sans que personne ne trouve rien à redire à son titre doublement erroné ! Inversement, ne reconnaissant plus le pronom réfléchi du verbe s’en aller, on finit par écrire « va-t-en » ce qui doit s’écrire va-t’en. Ce n’est plus une affaire marginale : confondre la personne (te) avec une petite consonne qui fluidifie la langue, c’est grave. Écririez-vous « je-t-aime » ? Vous seriez éconduit.

Xavier DARCOS
de l'Académie française

​L’ordre, l’invitation, la prière

Le 04 mai 2016

Bloc-notes

bona.jpg« Va vite t’habiller ! », dit ma fille un matin à son fils, âgé de six ans. L’enfant aime qu’on l’aide à enfiler ses chaussettes, à boutonner sa chemise – exercices de haute voltige – et en a pris l’habitude. Aussi ajoute-t-elle, par souci de clarté, pour mieux faire appel à son esprit d’initiative, « tout seul ! »

« Habille-toi tout seul ! »

Mon petit-fils fond en larmes. La voix de sa mère est douce. Mais cette injonction, son urgence l’affolent. C’est que le « tout seul » le renvoie à sa solitude. Il a peur. Il éprouve aussi du chagrin : sa mère l’abandonne soudain à un univers inconnu, où il sera privé d’elle. Comment peut-elle avoir cette cruauté ? Il y a tout cela dans les pleurs de Camille, entraînés par l’emploi hâtif du mode impératif.

Un « Habille-toi ! » aurait été moins dramatique. Quoique, à six ans, on possède déjà à la fois le sens de la hiérarchie et le désir de ne pas s’y conformer. L’autorité agace à tous les âges. Et commence d’agacer dès le berceau.

Ma fille préfère opter désormais pour une expression modulée, toujours aussi pressante : « Habille-toi par toi-même », dit-elle à l’enfant rêveur.

Miracle : ni pleurs, ni révolte. Camille accepte d’enfiler ses chaussettes « par lui-même », fier et même assez heureux de déployer son savoir-faire. Sa mère lui a bien signifié de s’habiller, mais comme dans un jeu où il faut, sans prendre trop de risques, prouver ses capacités. En s’habillant « par lui-même », Camille aide sa mère : il lui rend service. Elle n’aura plus qu’à le féliciter, l’exploit accompli.

 

L’impératif est un mode simple, qui par cette simplicité même peut se révéler brutal. « Va, cours, vole, et nous venge » est l’exemple le plus souvent cité dans les ouvrages de grammaire.

Réduit au verbe, conjugué à trois personnes uniquement (2e du singulier, 1re et 2e du pluriel), il se caractérise par l’absence du pronom personnel, ce qui lui donne cette allure ramassée, minimale, du guerrier prêt à attaquer. Avec pour lance, l’inévitable, l’indispensable point d’exclamation, dont il est suivi.

C’est le mode de l’ordre, du commandement, de l’autorité. On peut cependant le nuancer, de plusieurs manières, dont la subtilité donne le vertige.

La première manière, à l’oral, est le ton de la voix. Il n’est pas besoin d’être de la Comédie-Française pour en jouer : en chacun de nous, c’est un moyen spontané, parfaitement naturel, de se faire comprendre. L’impératif se décline, pourrait-on dire, sur tous les tons. Impérieux, il peut se faire aimable, voire caressant ou suppliant. Essayez « par vous-même » ! La voix renforce, module ou adoucit l’injonction. De l’ordre, on peut ainsi passer, en usant du même mode, à l’invitation, à la prière, à la supplique, voire à l’exhortation.

À l’écrit, la variation des gammes demande des changements de syntaxe ou des rajouts : l’intonation doit être relayée par des outils. C’est plus lent, plus lourd, mais on peut tempérer un impératif. Le rendre plus civilisé, plus courtois.

Avec une formule de politesse, il perd son agressivité : « Habille-toi, s’il te plaît » ou « je t’en prie ».

On peut aussi lui juxtaposer une phrase et obtenir la gamme des nuances attendues : « Habille-toi, sinon tu seras en retard à l’école » (avertissement), « ..., ou tu n’auras pas de chocolat au goûter » (menace), enfin « ..., et je serai contente » ou « tu me feras plaisir », que j’ai entendus tant de fois (véritable plaidoyer de la mère, en mal d’arguments).

On peut même changer de temps, pour mieux marquer l’antériorité de l’accomplissement espéré. « Sois habillé, quand je viendrai te chercher » : on tient alors le résultat pour acquis.

 

Il y a mieux cependant que ces longs discours. Tel le recours à la forme interrogative : elle permet de déguiser un impératif. « Veux-tu bien aller t’habiller ? » n’est qu’une manière adoucie – un peu hypocrite, car l’ordre demeure sous-jacent –, de commander de le faire. Le point d’interrogation a ici le plein sens d’un point d’exclamation – dans ce cas, ils sont interchangeables.

 

Plus pervers selon moi, l’emploi du conditionnel, dit de politesse, dans la forme (faussement) interrogative. « Voudrais-tu t’habiller ?! » ou, plus suave, « Pourrais-tu t’habiller ?! » qui expriment la même intention profonde, un brin exaspérée :

« Qu’il s’habille, enfin! »

Mais dans ce cas, on a changé de mode. On est passé au subjonctif ! Lequel vient admirablement relayer l’impératif, pour lui permettre d’installer cette distance que l’impératif ignore : la troisième personne du singulier.

De guerre lasse, on peut en finir avec un : « Que ne s’habille-t-il ! » où la tournure négative de l’injonction renforce l’expression du sentiment. On est épuisé, on n’en peut plus. Il y a un soupir, un découragement dans cet impératif de regret.

 

Subtilités françaises.

L’impératif, quoi qu’il en soit, ouvre une fenêtre sur le futur. L’ordre, modulé ou non, est immédiat. L’acte qu’il commande survient, lui, dans un temps décalé. C’est un jeu entre toi et moi, entre nous et vous - un jeu que soutient un rapport de forces.

Ma fille le sait bien, puisque chaque matin, ayant opté pour son « Habille-toi par toi-même ! », qui semble plaire à Camille, elle ajoute un  invariable « Je t’aime », profession de foi qui n’a pas besoin de point d’exclamation et se conjugue à l’indicatif le plus simple.

 

Dominique BONA
de l’Académie française

Touches noires

Le 07 avril 2016

Bloc-notes

fernandez.jpg« C’est dur, M’sieur... » « Oui, jeunes gens, c’est dur » confirmait à ses élèves un de mes amis. Il enseigne les lettres dans une classe de seconde, option musique. Les adolescents peinaient sur l’orthographe, grommelaient, se rebiffaient. « Mais, reprenait-il, est-ce que le piano aussi, ce n’est pas dur ? » « Oh oui ! » « Que diriez-vous si on décidait de supprimer sur le clavier les touches noires, afin que ce soit moins dur ? » « Ah non ! » Ce fut un cri d’horreur. « M’sieur, dit le plus poète des garçons, l’âme du piano est dans l’alternance des majeures et des mineures. Sans les touches noires, quelle différence y aurait-il entre jouer du piano et tapoter sur une casserole ? » « Eh bien, jeunes gens, c’est la même chose pour l’orthographe. Que pensez-vous de la réforme prévue ? » Ils se regardèrent, ils ne savaient pas, ils n’en pensaient rien. « La réforme prévue consiste à supprimer d’un certain nombre de mots les touches noires, celles qui vous embêtent. » « Par exemple ? » « Par exemple les accents circonflexes. On écrirait (il écrivit au tableau noir) : fenètre, hopital, soyez des notres. » Tous, à l’unanimité, votèrent pour la conservation des accents circonflexes. Et pour le ph de nénuphar, dont les feuilles rondes qui s’étalent sur l’eau seraient infiniment moins séduisantes avec le f de farine. Le plus touchant, me confiait cet ami, c’est qu’ils étaient très mauvais en orthographe, que l’orthographe leur faisait perdre des points pour leurs copies et rater des examens, qu’ils la maudissaient, cette mégère, mais qu’au fond d’eux-mêmes, ils sentaient que vouloir la réformer et l’amadouer pour la rendre plus facile et plus douce était une marque de mépris à leur égard. S’ils venaient à l’école, c’était précisément pour secouer la poussière de leurs chaussures, être forcés de vaincre leur laisser-aller ; et la mission du professeur, c’était de les aider à remonter la pente, au lieu de les enfoncer dans leur ignorance. Si on les abandonnait à leur misère, à quoi bon venir en classe ? Les croyait-on trop nuls pour refuser tout effort ? « D’ailleurs, poursuivait mon ami, tout heureux de leur réaction, l’effort que vous avez à fournir n’est pas si grand qu’il vous semble. Au lieu de supprimer les accents circonflexes, on ferait mieux de vous en expliquer l’origine et la nécessité. » « La nécessité ? Quelle nécessité ? Ne sont-ils pas purement arbitraires ? » répliqua le fort en maths. « Pas du tout. Ils remplacent un s latin qui a disparu au cours des siècles. La plupart des mots à accent circonflexe ont des dérivés ou des doublons qui ont conservé ce s. Ainsi, quand vous écrivez fenêtre, pensez à défénestrer. Ancêtre, ancestral. Hôpital, hospitalisation. Paître, pâtre, pasteur. Maître, magistral. Nôtre dérive du latin nostrum, naître du latin nascere. Il y a quelques anomalies, c’est vrai, mais rares : ainsi on ne s’explique pas pourquoi le substantif s’écrit grâce et l’adjectif gracieux. Mais la réforme, ici, consisterait à chapeauter l’adjectif. Imaginez-vous le mot grace rimant avec crasse, sans le a long qui en fait tout le charme ? » Le garçon poète écrivit sur son cahier « grâcieux » et sourit au professeur. « Quelquefois, reprit celui-ci, l’accent circonflexe sert à éviter une confusion : l’honneur dû, mû par l’intérêt. Un fruit mûr. Une pomme sure n’est pas sûre. Châtrer se retrouve dans castrer, etc. » Ce dernier exemple fit rire les garçons. Et tous de s’écrier : « Mais alors, l’orthographe, c’est moins dur que le piano ! » Pour les égayer davantage, leur professeur leur cita une plaisanterie, désormais classique, inventée pour faire honte au ministère. Incommodée d’une ripaille trop abondante, la cougar décide de « se faire un petit jeune (jeûne) ». Lorsqu’ils se furent bien esclaffés, mon ami tira de sa poche un folio, le premier des quatre tomes des Choses vues de Victor Hugo. Il voulait les grandir dans l’idée qu’ils se feraient d’eux-mêmes. Oui, l’illustre poète, dont même les plus ignares avaient lu quelques vers, à défaut d’escalader le massif des Misérables, avait été, quelque cent soixante-dix ans avant eux, du même avis exactement que le leur. Réformer l’orthographe rendrait moins « dur » le travail d’écriture, certes, mais en rabaissant ce travail et en humiliant le scripteur jugé incapable d’aspirer à une activité plus intéressante que de tapoter sur une casserole. En 1843, donc, le 23 novembre, séance à l’Académie française. Charles Nodier – horresco referens, quelle mouche tsé-tsé avait embrumé la cervelle de ce bon écrivain ? – déclare : « L’Académie, cédant à l’usage, a supprimé universellement la consonne double dans les verbes où cette consonne suppléait euphoniquement le d du radical ad. » Réaction immédiate de Hugo : « J’avoue ma profonde ignorance. Je ne me doutais pas que l’usage eût fait cette suppression et que l’Académie l’eût sanctionnée. Ainsi on ne devrait plus écrire atteindre, approuver, appeler, appréhender, etc. mais ateindre, aprouver, apeler, apréhender, etc. Si l’Académie et l’usage décrètent une pareille orthographe, je déclare que je n’obéirai ni à l’usage ni à l’Académie. » Enthousiasme des élèves, qui découvraient un Victor Hugo sans la pompe dont on l’entoure, un Victor Hugo auquel on avait coupé la barbe, le « grand homme » descendu de sa statue, un type jeune, insolent. Et qui ferma le bec à un autre académicien, Victor Cousin, lequel avait parlé de la « décadence » de la langue française. « La décadence de la langue française, dit Victor Cousin, a commencé en 1789. » Hugo, du tac au tac : « À quelle heure, s’il vous plaît ? » Et voilà comment, d’une seule phrase, on enterre une réforme stupide. La langue est un organisme vivant, qu’on n’ampute pas plus qu’on ne couperait l’orteil pour faire entrer le pied plus facilement dans la chaussure.

 

Dominique Fernandez
de l’Académie française

« Pas que »

Le 03 mars 2016

Bloc-notes

Michel Serres« Pas que »

Elle est belle, mais pas que. Mozart a du talent, mais pas que. Je suis prêt à vous aider, mais pas que. Cette expression rapide, qui prend la place de pas seulement, signifie que cette femme est, aussi et en plus, aimable et intelligente, que le compositeur a du génie, enfin que je souhaite vous soutenir jusqu’au bout de vos entreprises.

Pas seulement est la forme du bon usage ; pas que est d’usage courant. Non seulement je suis favorable à l’usage, que j’entends souvent avec plaisir et que j’utilise avec gourmandise, mais j’aurais aussi de la joie à entendre ce pas que adopté par mes amis de l’Académie.

 

« Je suis contre »

Nos amis anglais font un usage courant des postpositions, ce qui ne veut pas dire qu’ils négligent les prépositions. Toutes les langues, peu ou prou, ont besoin d’elles ou de leur équivalent ; par exemple, les déclinaisons.

Le français utilise si fréquemment les prépositions que, dans les comptages d’occurrences, trois d’entre elles se classent parmi les dix mots les plus souvent usités ; de y tient même la première place, victoire qui donne à notre langue un titre avéré de noblesse.

Or un usage constant consiste à les employer en postposition, comme en anglais. Je suis pour, il est contre jaillissent de nos bouches à propos de quelque opinion discutée.

Je suis pour adopter je suis pour.

 

Michel Serres
de l’Académie française

À l’Y

Le 05 février 2016

Bloc-notes

Danièle Sallenave

Anatole France, dans Le livre de mon ami, note qu’arrivé à l’âge de quatorze ou quinze ans, il sent qu’il a grandi. Les fruits confits aux devantures ne lui semblent plus aussi désirables, il ne cherche plus « à comprendre le Y énigmatique qui brille en or sur l’enseigne des merciers », et ne s’arrête plus à déchiffrer «  les rébus naïfs, figurés sur la grille historiée des vieux débits de vin, où l’on voit un coing ou une comète en fer forgé ».

Au moins trois énigmes dans la même phrase, qui donnent toutes une vision imagée, et attirante, d’un Paris disparu : le Y des merciers, la comète et le coing du marchand de vin.

Le « coing », c’est facile : probablement « le beau » ou « le bon coin », un jeu de mots rudimentaire.

Mais la comète du marchand de vin ? Et le « Y » des merciers ?

Les merciers jusqu’à la fin du xixe siècle vendaient du fil, de la dentelle, mais aussi des vêtements, comme gilets, culottes, ainsi que de menus objets de décoration, fleurs artificielles, petits vases, etc. « Mercier » et « mercerie » viennent tous deux de merx, en latin « marchandise », qu’on retrouve dans com-mercium, et Mercu-rius, Mercure, dieu du commerce. Et dans mereo, « gagner de l’argent, toucher un salaire », qui a donné meretrix, « prostituée » (de là à voir l’origine, chez les « marchandes à la toilette », d’un coupable penchant à favoriser des amours tarifées, ou pour tout dire, merce-naires, il n’y a qu’un fil, qu’on peut aisément tirer).

Des merciers, il y en a de toute sorte, et notamment des petits, qui vont portant leur marchandise dans un panier, comme celui qu’on entend dans une ballade de Charles d’Orléans pousser son appel dans les rues :

Petit mercier, petit pannier !
Pour tant si je n’ay marchandise
Qui soit du tout a vostre guise
Ne blasmez pour ce mon métier
Je gangne denier a denier
C’est loings du tresor de Venise

Mais rien de tout cela n’explique ce mystérieux « y ». Aucun dictionnaire historique ne le signale à l’article « mercier » ; et aucun dictionnaire de langue française à la lettre « y ». Sauf le Larousse illustré en dix volumes de 1923 : « À Paris, les bonnetiers prenaient autrefois pour enseigne « À l’y » pour « à li gregues », « aux chausses ». Le mot « grègues » est aujourd’hui un synonyme argotique de « culotte » qu’on trouve surtout dans l’expression « tirer ses grègues », autrement dit, toujours en argot, « se tailler ».

Tout cela nous oriente vers une science dont le xixe siècle finissant a eu la passion : la science des enseignes, souvent parlantes et imagées, que l’on baptise alors d’un nom savant, celui d’« apothiconomie » (du grec apothêkê, « magasin »). C’est le moment en effet où on les voit disparaître une à une. De ces apothiconomes, écrit Marie-Dominique Arrighi dans un numéro de Libération (1995), « Édouard Fournier est sans conteste le maître. Bibliothécaire au ministère de l’Intérieur, c’est un érudit éclectique, du style polygraphe. Après avoir écrit sur les lanternes, les cabarets ou les rues de Paris, il meurt en 1880, laissant inachevée une histoire des enseignes de Paris ».

Et justement, en 1878, Édouard Fournier a réédité le Livre commode des Adresses de Paris, 1692, « du sieur de Blegny, sous le pseudonyme d’Abraham du Pradel ». Voici ce qu’il écrit : « Le commentaire que j’ai joint à mon édition du Livre commode présente une assez amusante étymologie : au no 14, à l’angle de la rue du Chat-qui-Pêche, un médaillon plaqué sur la façade est orné d’un Y, rébus pour « lie-grègues », lacets de fixation entre culottes et hauts-de-chausse. [...] Autrefois on appelait le haut-de-chausses : grègues, grèques, à cause de la ressemblance avec les courtes et larges culottes des Grecs. Le nœud de ruban, que les merciers vendaient pour l’attacher au pourpoint, se nommait lie-grèques. Or, c’est de ce mot, un peu modifié, que vient notre enseigne. De lie-grèques, en forçant légèrement la prononciation, on eut l’Y, et la fameuse lettre fut ainsi acquise aux merciers. Elle a, d’ailleurs, la forme d’une culotte, les jambes en l’air, et par là convient d’autant mieux, comme armes parlantes, à ces marchands de culottes et de caleçons. »

Le jeu de mots sur les enseignes est une vieille tradition médiévale, ainsi pour les auberges, appelées « Au lion d’or » parce que « au lit on dort ». (Ce qui rend absurdes les « lions d’argent » qui pourtant pullulent.) Mais on a aussi « l’Épi scié » (épicier). Ou le « singe en batiste » : « Au Saint-Jean-Baptiste » (enseigne du marchand de toile, représentant un singe avec un col et des manchettes en batiste).

Ces enseignes parlantes sont un écho direct, roturier, des blasons parlants de la classe aristocratique, comme l’écureuil des armes de Fouquet (écureuil se dit « fouquet » en gallo), ou le faucon sur un mont pour les De Montfaucon. Les enseignes usent des symboles de la même façon qu’eux, et elles en proviennent parfois même directement : comme l’enseigne « Aux trois Couronnes » dorées sur fond bleu, blason ancien de la Suède. Apparues peut-être sur les hostelleries où les Scandinaves venus pour les Croisades avaient coutume de s’arrêter ? 

Le Conteur vaudois, « journal de la Suisse romande », signale dans son volume 17 (1879) « quelques enseignes dont M. Blavignac, de Genève, architecte et archéologue distingué, que notre modeste feuille a eu l’honneur de compter au nombre de ses collaborateurs pendant plusieurs années, a publié une histoire excessivement curieuse ». Toute enseigne « est le reflet d’une pensée ». Ainsi « un cordonnier avait-il pour enseigne un tableau représentant un passant étendant la main droite sur une paire de chaussures neuves, tandis que sa main gauche essayait de s’emparer d’une oie grasse qui fuyait sous la table. Au-dessous, on lisait : Si tu prends les souliers, laisse au moins là mon oie (la monnoie) ».

Et l’almanach vaudois cite pour terminer « cette idée originale, mais peu républicaine, d’un marchand de tabac qui avait inscrit sur sa devanture ces trois mots : Liberté – Égalité – Fraternité. Une énorme blague à tabac était peinte au-dessous de chacun de ces mots, et l’enseigne portait pour légende : « Aux trois blagues ».

Aujourd’hui, ce sont les salons de coiffure qui détiennent un record dans l’art des enseignes fondées sur des jeux de mots : à vrai dire, souvent misérables, comme ces « Chambres à Hair », « Adult ’Hair », « Mo-Tifs » et autres « Atmosp-Hair »... Où on ne trouve guère la trace de la joyeuse et goguenarde inspiration médiévale.

Troisième et dernière énigme : reste à expliquer la « comète » en fer forgé des débits de boisson. Son origine est moins mystérieuse que celle de l’Y des merciers, il s’agit de la comète du 30 août 1811, qui fut visible à l’œil nu pendant plusieurs mois, et passa au périhélie au moment des vendanges. On lui attribua la qualité exceptionnelle des vins de cette année-là. Balzac, à qui rien n’échappe, en fait le début de la fortune de Grandet : « Sa fameuse récolte de 1811, sagement serrée, lentement vendue, lui avait rapporté plus de deux cent quarante mille livres » (Eugénie Grandet, 1833). Dans les années qui suivent, de nombreux cabarets choisissent pour enseigne une étoile chevelue, prennent son nom ou se débaptisent en sa faveur.

En Russie, la comète de 1811 passe pour avoir annoncé, non pas un malheur, selon sa réputation, mais un dénouement heureux (de leur point de vue) : le désastre subi en 1812 par l’armée de Napoléon. Tolstoï la décrit à plusieurs reprises dans Guerre et Paix ; pour Pierre Bezoukhov, l’apparition dans le ciel de la « lumineuse comète » se confond avec le regard jeté sur lui par Natacha qui va bouleverser sa vie.

Et le commerce des vins en profite : surtout celui du champagne, dont les Russes sont grands amateurs. La Veuve Clicquot en reçoit des commandes massives, à la condition que les bouteilles portent une vignette avec la mention : « Vin 1811 de la comète ».

Sur les bouchons du célèbre champagne, dépourvue de sa chevelure, la comète subsiste aujourd’hui sous la forme d’une étoile, dont on a oublié probablement l’origine et le sens. Quant aux cafés, hôtels, bars et restaurants « à la comète », ou « de la comète », on ne les compte pas : mais il existe aussi une bière qui a porté ce nom pendant près d’un siècle. La brasserie de la Comète s’était installée à Châlons-sur-Marne pour approvisionner la capitale tout en concurrençant les bières allemandes. En 1881. Qui est aussi une « année de la comète » ! Apparue d’abord dans l’hémisphère Sud, la « grande comète de 1881 » fut observée le 30 juin 1881 par Jules Janssen à l’observatoire de Meudon. Les brasseurs avaient-ils voulu rééditer l’exploit (commercial) de 1811 ?

C’est sans fin.

Danièle Sallenave
de l’Académie française

À propos d’un mot venu du Sud

Le 07 janvier 2016

Bloc-notes

Dominique Bona

Dans mon enfance, nous habitions un mas au milieu des vignes, un vieux mas catalan. Nous l’appelions « le mas » parce qu’il était unique, incomparable dans nos cœurs – et il l’est toujours. Nous disions « le mas-ss », en faisant siffler le -s final, comme tout un chacun dans le Sud de la France. Un visiteur parisien venait-il à parler du « mâ », ainsi qu’il est d’usage au nord de la Loire, ce Nord qui était pour nous un autre monde, nous trouvions sa prononciation exotique et même, je l’avoue, ridicule. « Le mâ » nous mettait mal à l’aise.

Car « le mas-ss » tant aimé, privé de sa consonne sonore et familière, semblait appauvri. Pire même, par la faute de cette seule lettre manquant à l’oreille, dénaturé. « Le mâ » lui volait son identité solaire, sa part de Méditerranée. Où étaient la terre rouge, la violence de la tramontane, dans ce « mâ » citadin, le parfum des raisins et des figues, la bonne odeur des sarments qui brûlaient l’hiver dans la cheminée de la grande salle, où la vie se déroulait tout entière ? Nous ne le reconnaissions plus. Un « mâ » ne pouvait être pour nous qu’un « mât » de bateau.

La prononciation a toujours été un casse-tête dans la langue française, où se mêlent tant d’influences diverses. Les consonnes finales, pour la plupart, sont muettes, y compris dans ce Midi auquel je reste attachée. On y respecte l’usage : estomac (prononcez -a), escargot (-o), rat (-a). Mais on dit vasistas (-ss), même en pays d’oïl... Mieux vaut ne pas se demander pourquoi. La prononciation des consonnes finales en français se traite au cas par cas. Ainsi dit-on, parmi cent exemples contradictoires, « dessus » (-u), mais « sus » (-ss) dans le sens de « en avant, à l’abordage », encore qu’« en sus », bien vieilli dans le sens de « en plus » (-ss), se prononce plutôt -u... Exubérance de la prononciation ! Les consonnes finales ne s’entendent pas dans « tôt » ni dans « tas », s’entendent dans « neuf » et dans « net ». On peine à s’y retrouver. La plupart du temps, comme le bourgeois gentilhomme, on prononce bien ou mal, mais presque toujours à l’intuition, sans savoir pour quelle raison ni s’il y en a une. Le plus étonnant, c’est que ces variations, loin d’être hasardeuses ou fantaisistes, trouvent chacune leur explication : selon l’étymologie, la règle, l’usage ou même l’époque, la prononciation ayant souvent changé au cours des siècles.

Le mot « mas », d’origine provençale, vient du latin mansum, participe passé de manere, qui signifie demeurer. Il a la même étymologie que « maison ».

Il cousine aussi, par l’étymologie, avec le « manoir », dont la sonorité m’évoque toujours le paysage lugubre des Hauts de Hurlevent.

Ni manoir ni bastide, le mas est une demeure basse, rustique, entourée de terres agricoles arrachées à la garrigue – principalement des vignes, des oliveraies, mais aussi des vergers, quelques prés à moutons. On le trouve exclusivement dans le Sud de la France. Ailleurs, non pas seulement au nord de la Loire, mais dès que l’on quitte le paysage méditerranéen, dans un Sud au climat océanique, comme le Pays basque, on dit une ferme. Une exploitation agricole, si l’on est plus ambitieux, plus moderne. Ou, noblement, un domaine. Il y a souvent un seigneur dans un domaine, il n’y en a jamais dans un mas, ou alors à titre symbolique. Si le mas évoque un monde de paysans, ce sont des seigneurs de la vigne.

Manere : j’aime ce verbe latin. De même que son équivalent français, « demeurer » – trois syllabes aussi –, c’est un mot lent et calme, doux à prononcer. Un mot avec une aura de durée, de stabilité, ou pour mieux dire de permanence (per manere), un mot de fidélité.

A Paris, où je suis arrivée à l’âge des premières dictées, mon accent méridional m’a valu bien des moqueries à l’école – les petites filles sont cruelles. Je l’ai corrigé de moi-même, au plus vite, et ne l’ai plus jamais repris. Mais je le regrette. « L’accent, c’est la fidélité », disait mon père. Fidélité au terroir, à la province. De grands écrivains français ont eu un terrible accent : Colette et Claudel ont roulé les -rrrr jusqu’à leur dernier souffle, d’une manière qui paraissait caricaturale déjà à leurs contemporains. Et Valéry chantait en parlant, sous l’influence de ses racines sétoises, ou peut-être de celles, plus lointaines, d’Erbalunga ou de Gênes. La langue française est avant tout une harmonie.

Rien de plus amusant que de lire un dictionnaire, par la seule entrée de la prononciation. Elle est toujours signalée en premier, avant la nature ou le genre d’un mot, et avant même sa définition : non seulement en italiques et entre parenthèses, mais dans l’écriture phonétique qui a de toute évidence une parenté avec la cabalistique. Ce mystérieux énoncé de phonèmes, il est recommandé d’essayer de le dire à haute voix. Pour entendre la musique du mot – le son exact et primordial, qui va s’accorder avec tous les autres et, après entrée en scène de l’orthographe et de la grammaire, former la phrase idéale, la parfaite euphonie.

Le Midi, pour la prononciation, a une force particulière. Il colle plus souvent qu’à Paris à l’étymologie et aux racines, surtout latines. Le « mas », solide sous les assauts du vent, me semble relever le défi que lui a lancé à l’origine le verbe manere. Plus que maison, plus que manoir, infiniment plus que domaine, c’est lui, ce petit mot provençal d’une seule syllabe, qui reste le plus proche de mansum, le plus exact à lui ressembler. De là vient sans doute que tout « mas » garde pour moi un caractère irréductible. Et un pouvoir rassurant. Avec sa consonne finale sonore, qui dans le Sud résiste et refuse de mourir, ce mot simple, ce très vieux mot m’apporte l’écho de voix chaleureuses, qui ne s’effacent pas.

 

Dominique BONA
de l’Académie française

Le ressentiment

Le 04 décembre 2015

Bloc-notes

marion.jpgVoici un mot étrange, tant ses sens peuvent se différencier, jusqu’à s’opposer frontalement.

Il peut s’agir simplement de ce que l’on ressent, vulgairement du « ressenti » : le froid réel et mesurable par un thermomètre ne correspond pas toujours au froid ressenti, la plupart du temps plus glacial. Inversement le prix ressenti d’un produit mis en vente avec force publicité doit, du moins est-ce l’intention commerciale, sembler moins élevé qu’il n’est (on arrondira au centime inférieur pour masquer un mille de plus, on divisera le prix total par le prix mensuel sans indiquer le nombre de mois dus, etc.). Cette acception garde la trace, bien effacée il est vrai, de ce qu’au xviie siècle, le ressentiment indiquait : un fort sentiment, profondément ressenti, d’ailleurs souvent très positif – un ressentiment de reconnaissance, d’amour, de gratitude –, autant qu’un ressentiment de peine ou de souffrance.

Les sens modernes n’ont guère conservé de cette positivité. Nous parlons d’un ressentiment pour désigner le sentiment de réaction à l’encontre d’une attaque, d’un affront, d’une injustice ou d’une injure. On garde un tel ressentiment et, comme si on le thésaurisait, on le couvre, le couve, le réchauffe pour le faire grandir et fructifier. D’où ses nouvelles caractéristiques.

D’abord le ressentiment doit s’entendre comme un aveu de faiblesse. Aucun paradoxe à cela, mais une évidence : je ne souffre de ressentiment devant une menace ou une attaque que parce que je revendique quelque but, quelque possession que je tiens pour un bien ; et un bien que je ne possède pas, mais dont j’estime qu’il me revient ou devrait me revenir. Je n’éprouve un ressentiment que parce que je revendique, donc parce que j’avoue manquer de ce bien, réel ou supposé. Le ressentiment contre autrui avoue donc un manque. Il ne s’agit plus de sentir (ressentir) une situation ou une chose qui m’affecte, mais de ressentir un manquement, un manque, bref ce que je ne possède pas, ce qui n’est pas mien, éventuellement ce qui n’est pas. Le ressentiment, comme l’envie, n’a besoin de rien pour croître et embellir – il se nourrit littéralement d’un rien, du rien, du manque même. Ce qui lui ouvre une carrière sans limite, car tout peut manquer, pourvu qu’il apparaisse comme ce dont je ne possède (encore) rien. Non seulement le ressentiment caractérise le pauvre, mais bien pis, même le riche à millions s’en trouve affecté parce qu’il lui manque encore des milliards. Le néant de ce que je ne possède pas encore suffit à remplir indéfiniment le cœur de ressentiment.

Mais le ressentiment va plus loin encore. S’il en restait là, il ne serait qu’un autre nom de l’envie, de la jalousie ; il m’orienterait simplement vers la revendication sans fin d’autres possessions : le syndrome du « toujours plus ! ». Il ne provoquerait que la haine des autres, ceux qui possèdent ce que je ne parviens pas à posséder, ou ceux qui me privent par leur possession d’y parvenir à mon tour (que ces « autres » soient réels ou imaginaires importe peu). Dans tous les cas, le ressentiment resterait ad extra, centrifuge, explosif pour ainsi dire.

Or, et c’est son sens le plus contemporain et désormais le plus courant, le ressentiment va plus loin. Car ce manque et cette envie, j’en souffre (je les ressens) d’autant plus intensément et longtemps que je ne parviens pas à les effacer par une prise de possession effective. Manquer est une chose, ne jamais sortir de ce manque, vivre avec lui au jour le jour, en rêver la nuit, c’en est une autre. Le ressentiment se redouble toujours de son impuissance et institue l’insatisfaction comme un état chronique. Il dure aussi longtemps que dure mon impuissance à conquérir l’objet du manque. Et il souligne, durant le temps de l’impuissance, que celle-ci devient durable, voire définitive. Il finit par m’accuser de cette impuissance, et à juste titre. Le ressentiment devient ainsi le seul sentiment de ceux qui n’en ont plus d’autres – positifs. Le ressentiment vire alors à la haine de soi : il se retourne ad intra sur son porteur. Et, laissé à lui-même, il ajoute la tentation du suicide à la pulsion de meurtre.

Ou bien, il semble ouvrir une consolation, une alternative au désespoir. Pour éviter de mettre en évidence et en accusation mon incapacité à satisfaire mon envie, le ressentiment me propose sans cesse d’autres responsables : n’importe qui, connu ou inconnu, mon prochain et mon lointain, pourvu qu’il ne soit pas moi, mais l’autre, autrui précis ou collectif. Alors, le ressentiment me permet de ne jamais m’avouer moi-même responsable, de n’avoir jamais à répondre de rien, ni à personne. Pour n’avoir jamais à avouer (ni même à envisager d’avouer) la moindre responsabilité, il me suffirait d’accuser tout un chacun sauf moi. La lutte pour l’innocence passe par l’accusation universelle. Car seule une accusation universelle m’assure sinon l’innocence, du moins son plus proche substitut – le statut de victime par excellence. Plus victime que moi, tu dois mourir.

C’est ainsi que le ressentiment ment : en lui le senti ment. Et il tue, d’une manière ou d’une autre.

 

Jean-Luc Marion
de l’Académie française

Apocope, vous avez dit apocope ?

Le 05 novembre 2015

Bloc-notes

Frédéric VitouxLongtemps, je me suis enchanté des noms en apparence extravagants que portent la plupart des figures de style ou de rhétorique : l’anacoluthe et la catachrèse, l’antanaclase et l’épanalepse, la synecdoque et la paronomase, l’homéotéleute et l’anaphore, j’en passe et des meilleurs. Certains auraient mérité de faire partie de la collection des jurons propres au capitaine Haddock. Je pense particulièrement à deux d’entre eux, l’apocope et l’aphérèse, que nous employons à tout bout de champ, sans même le soupçonner, à la façon dont monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir.

Si j’écris cette simple phrase, par exemple : le prof de gym a sifflé l’heure de la récré, j’ai convoqué déjà trois apocopes. Et si j’ajoute : en bus, en car, en vélo ou en métro, les candidats au bac sont rentrés chez eux voir la télé ou se sont retrouvés au ciné, revoici cinq apocopes et deux aphérèses qui pointent le bout de leur nez.

L’apocope, on l’a compris, est le retranchement d’un son, ou bien d’une ou de plusieurs syllabes, à la fin d’un mot : prof pour professeur, gym pour gymnastique, télé pour télévision, bac pour baccalauréat, par exemple.

L’aphérèse, en revanche, consiste à retrancher une lettre, ou bien une ou plusieurs syllabes, au commencement d’un mot : bus pour autobus, car pour autocar, de même que l’on disait autrefois familièrement les Ricains pour les Américains…

Ce qui est curieux, c’est que l’aphérèse vient du grec aphairesis, qui signifie « action d’enlever », de même que l’apocope dérive du grec apokopê, qui signifie pareillement « action de retrancher », sans qu’il soit précisé, dans ces deux étymologies, le bout par lequel on retire ou retranche une partie du mot. Pourquoi l’apocope désigne-t-elle le retranchement de la fin d’un mot, et l’aphérèse le retranchement du début de celui-ci ? Leur étymologie, encore une fois, ne semble pas le préciser.

À propos du grec et des apocopes, permettez-moi, pour conclure, d’évoquer une anecdote qui serait peut-être une indiscrétion si nous ne restions pas ici, entre nous, dans un cadre strictement académique, n’est-ce pas ? Elle a trait à Jacqueline de Romilly, la grande helléniste restée si chère au cœur de beaucoup d’entre nous. C’était il y a dix ou douze ans environ. J’assistais à l’une de mes premières séances de travail du Dictionnaire, avec la timidité que l’on devine.

Le mot étudié était « récréation ».

Divers académiciens précisaient ou enrichissaient la définition ou le juste emploi du terme. Je crois que c’est Jean-François Revel qui suggéra alors que l’on pourrait peut-être, sous la rubrique « fam. » (pour familier), signaler tout de même, dans cet article, l’emploi courant du terme récré : la cour de récré, l’heure de la récré, etc. Sa proposition allait être adoptée quand Jacqueline de Romilly demanda la parole et, avec l’énergie ou la véhémence qui lui était coutumière, s’insurgea contre la suggestion de son confrère. Non, elle ne voulait pour rien au monde entendre parler de récré.

Si l’on commençait, nous dit-elle en substance, à faire entrer les apocopes dans notre Dictionnaire, on n’en finirait plus. La géo pour la géographie, un hebdo pour un hebdomadaire pendant qu’on y était ! Quiconque verrait le mot récré dans un texte comprendrait sans mal qu’il s’agissait de l’apocope de récréation, inutile de lui conférer en prime d’inutiles lettres de créance.

Une discussion passionnée s’ensuivit entre les tenants et les adversaires de récré. Certaines apocopes avaient acquis leurs lettres de noblesse, certes, ou leur parfaite autonomie. Le cinéma, le métro ou le vélo. Qui parle encore de cinématographe, de métropolitain (voire de chemin de fer métropolitain) ou de vélocipède ? Mais récré était-il d’un usage courant ou quasiment autonome ? Non.

Au bout d’une demi-heure, il fallut trancher par un vote. Jacqueline de Romilly l’emporta, qui avait rallié à sa cause une majorité des présents. La récré n’allait pas figurer dans la neuvième édition de notre Dictionnaire.

J’étais ébahi. Mes nouveaux confrères, un Prix Nobel de biologie-médecine, des professeurs au Collège de France, des anciens ministres, des romanciers, philosophes et autres historiens de renom, pouvaient ainsi consacrer plus d’une demi-heure de leur temps à se disputer, avec autant d’énergie que de courtoisie, à propos d’un simple mot et d’une figure de rhétorique ! Où diable me trouvais-je ?

La réponse s’imposait : dans un refuge de haute civilisation. Je sais gré à Jacqueline de Romilly et au mot « apocope » de me l’avoir révélé ce jour-là.

 

Frédéric Vitoux
de l’Académie française

Divagation sur l’esprit des mots

Le 01 octobre 2015

Bloc-notes

Michael EdwardsSi, depuis qu’un instinct clair mais néanmoins curieux nous y pousse, nous créons des mots en leur donnant un sens, les mots semblent parfois nous répondre, en offrant des sens supplémentaires. Vivant bien plus longtemps que nous, ils se présentent accompagnés d’une riche histoire, d’une mémoire souvent foisonnante. Nous y trouvons des sens qui échappent aux dictionnaires.

Exemple : univers, du latin universum, à l’origine neutre singulier de l’adjectif universus, « universel, général, intégral ». Universum laisse voir une pensée plus qu’intéressante. Lui-même dérivé de unus et du participe passé de vertere, « tourner, se tourner », il suppose que tout ce qui existe tourne pour se joindre, que tout se rassemble en un seul étant. Que la multiplicité cherche l’unité ; que le multiple est un, et l’un, multiple. Le mot donne un sens très lumineux et très fort à la totalité de ce qui est. Cependant, c’est une vision des choses, une perspective sur l’espace-temps qui ne va pas de soi, et que les Grecs ne partageaient pas : ils tenaient plutôt l’univers pour un système bien ordonné, un kosmos. Nous héritons le mot univers, qui nous induit peut-être, de façon subliminaire, à voir le monde à sa manière. Ceux qui ne considèrent pas l’univers comme une unité accueillant le multiple, comme une multiplicité s’accomplissant dans l’un (ni comme un cosmos dont les lois ne résultent pas simplement des hypothèses vérifiées des hommes), pourraient désirer un autre terme. La théorie qui domine aujourd’hui paraît même le contraire de la conception romaine. Le noyau primitif super condensé figurerait l’unité, que la multiplicité, constituée par les galaxies issues du big bang, fuirait avec une insouciante précipitation. L’expression l’univers en expansion est un oxymore.

Univers contient d’autres surprises, moins visibles et encore plus réjouissantes. On y aperçoit le vers, non pas en jouant sur les mots, mais en remontant de nouveau à l’origine. Vers aussi vient du participe passé de vertere, versus, qui, substantivé, signifie « ligne, sillon, ligne d’écriture, vers ». Le poète se tourne à la fin de son vers, comme le laboureur au bout de son sillon. Le poème réussi ressemble à un champ bien labouré. La poésie prendrait sa source à la fois dans le contact avec la terre (on pourrait ajouter : avec ce qui nous entoure au quotidien, avec le travail), et en même temps avec l’univers, avec l’immensité qui nous reçoit. Elle porterait à sonder à la fois l’ordinaire et le sublime, le vécu au jour le jour et les aspirations les plus élevées.

Dans univers on découvre également la préposition vers, puisqu’elle aussi vient de versus dans le sens de « tourné dans la direction de… ». Un poème ne serait pas tout à fait un monde clos, immobile, intemporel : il s’ouvrirait à l’ailleurs et à l’avenir. Il représenterait, non la fin, mais le commencement d’un voyage vers quelque chose. L’univers aussi aurait une direction à prendre, un but à atteindre.

D’autres mots invitent à réfléchir ainsi, de façon libre et spéculative. Sens est particulièrement piquant. Deux origines : sensus, « signification » en latin, et sinno, « direction » en germanique, semblent s’être confondues en ancien français. Que cette confusion est judicieuse ! Elle nous souffle, si nous voulons bien l’écouter, qu’une signification à chercher est un chemin à suivre, que le sens d’une œuvre littéraire, artistique, philosophique, théologique, est moins une interprétation bien structurée, une paraphrase à contempler, qu’une direction indiquée. Le sens d’une œuvre serait le sens dans lequel elle s’engage.

Si nous voulons bien, en effet, car les allusions répandues par l’évolution des mots ne prouvent rien et sont, en elles-mêmes, sans signification. On ne peut pas conclure de quelqu’un, s’il est obsédé par la peur, que la peur s’assoit devant lui, s’il conspue un orateur, qu’il lui crache dessus, ou si un désastre le frappe, qu’il est né sous une mauvaise étoile. La notion du sens étymologique d’un mot nous fourvoie. Les mots nous suggèrent simplement, par les conversations qui se développent entre eux, par l’intelligence qu’ils semblent avoir de rapports insoupçonnés entre divers phénomènes, des pensées neuves, d’attirantes possibilités, des idées à poursuivre, ou à abandonner.

Sir Michael Edwards
de l’Académie française

La Sainte Touche

Le 07 septembre 2015

Bloc-notes

sallenave.jpgDans un roman de Marcelle Tinayre récemment republié, La Veillée des armes, on assiste à cet échange entre une petite modiste et un commerçant qui refuse les gros billets. « Un billet de cent francs ? Je ne risque pas ! C’est pas demain la Sainte-Touche. » Autrement dit, le jour « de la paye » – forme et prononciation populaire de la « paie », le salaire.

Une petite recherche nous guide très vite vers Zola qui, dans L’Assommoir, au chapitre XII, évoque l’atmosphère d’un estaminet où, autour de Gervaise, on célèbre « la Sainte-Touche », « une sainte bien aimable, qui doit tenir la caisse au paradis ». On reconnaît le sens dérivé de « toucher » qui signifie recevoir, en particulier une somme d’argent : « sainte Touche » s’est évidemment forgé sur le modèle d’une autre sainte de fantaisie, beaucoup plus ancienne, et repérée dès le xvie siècle, « sainte Nitouche » (« sainte n’y touche »).

Dans son Dictionnaire de l’argot des typographes, publié en 1883 chez Marpon et Flammarion, Émile Boutmy, fondateur en 1872 de Sciences Po, donne de la Sainte-Touche cette définition : « Sainte-Touche. f. Jour de la banque. Cette expression, usitée presque exclusivement parmi les personnes attachées au Bureau, n’est pas particulière aux typographes ; elle appartient plutôt au langage des employés. » Même sens chez Léon Merlin, dans La Langue verte du troupier (1888). Dans le Dictionnaire d’argot de Georges Armand Rossignol (1901), elle désigne aussi le prêt. Et Napoléon Hayard, dans son Dictionnaire argot-français (1907), en restreint l’usage au monde populaire : « Le samedi est Sainte-Touche pour les ouvriers ».

On note aussi que, assez justement, la veille de la Sainte-Touche est dite Sainte-Espérance.

Enfin, Georges Quey et René Vermont sont les auteurs d’une pièce peu souvent jouée, Sainte Touche, « comédie en un acte » (1948) : il y a peu d’occurrences postérieures à cette date.

Sainte Touche rejoint ainsi toute une kyrielle de saints peu catholiques comme saint Pansard, cité dans le Dictionnaire historique de l’ancien langage françois de Jean-Baptiste de La Curne de Sainte Palaye (élu en 1758 à l’Académie française au fauteuil 6) : « Depuis le milieu du xvie siècle, le mercredi des Cendres était nommé jour de la Saint-Pansard, les trois jours gras précédents ayant contribué à développer la panse. » Exemple médiéval : « Les festes de saint Pansard, auquel temps un chacun sçait que fleurissent les mots de gueule. »

Ou saint Frusquin. Et de nouveau, Zola : « Gervaise aurait bazardé la maison ; elle était prise de la rage du clou, elle se serait tondu la tête, si on avait voulu lui prêter sur ses cheveux. C’était trop commode, on ne pouvait pas s’empêcher d’aller chercher là de la monnaie, lorsqu’on attendait après un pain de quatre livres. Tout le saint-frusquin y passait, le linge, les habits, jusqu’aux outils et aux meubles. » (L’Assommoir.)

« Frusquin » est évidemment à rapprocher de « frusques », mot qui désigne les vieux vêtements, et du verbe « frusquer » ou « se frusquer », s’habiller. Certains y reconnaissent le vieux verbe « frouchier », « frogier », « frouger », qui signifiait fructifier, profiter, gagner. (Francisque Michel, Études de philologie comparée sur l’argot, 1856) ; d’autres, simplement le « froc », robe de toile grossière que portaient les moines.

« Saint Frusquin » aurait été créé sur le modèle de saint Crépin, patron des cordonniers, le « saint-crépin » désignant, dans leur langage, l’ensemble de leurs outils. Venus de Rome, établis comme cordonniers à Soissons, saint Crépin et saint Crépinien furent torturés sur l’ordre de Maximien : on leur enfonça, entre autre des roseaux sous les ongles. Cause ou conséquence : ils sont aussi les patrons des gantiers...

Parmi les plus fantaisistes, et les plus évocateurs, on compte saint Pognon, dont le culte aujourd’hui est plus célébré que jamais ; ainsi que saint Fout l’camp, patron des lâches et des peureux, ou saint Grognon qui, à Bologne, est dit « Grugnan » en l’honneur de ceux qui « si mostrano scontenti del carnavale », « qui ne sont pas contents du carnaval ».

Jacques Merceron a publié en 2002, un Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux. Dans ce livre pittoresque et savoureux, aux côtés de sainte Nitouche et de saint Frusquin, les plus répandus, il place « saint Goulipias, sainte Caquette, saint Langouret, sainte Guenille, saint Braillard, sainte Pissouse, saint Grelottin, saint Patouillat, sainte Troussecotte, saint Foulcamp, saint Tappedont et saint Frappe-Cul ». Et sainte Gobine comme saint Aval, « qu’on invoque au moment de faire un bon gueuleton ». Quant à saint Sylvain, parce que les femmes stériles l’honorent particulièrement, il est couramment rebaptisé saint Biroutin, saint Macou, ou encore saint Couillard.

Toujours avec Jacques Merceron, on constate en effet que la plupart de ces saints ont avec le corps, ses maladies, leur guérison, un lien purement mimétique, suggéré par leur nom : comme sainte Claire, censée guérir les maux d’yeux, ou saint Cloud les furoncles, dits « clous » du fait de leur forme « acuminée » (« en pointe »). Et c’est ainsi que saint Pancras est devenu saint Crampas pour s’être chargé de la guérison des crampes !

Nous nous arrêterons, car il faut bien conclure, avec et sur saint Fiacre, dont le nom est devenu celui d’un type de voiture à cause d’un loueur de la rue Saint-Fiacre à Paris. Mais lorsque saint Fiacre est invoqué en 1689 par Bossuet, au moment où Louis XIV devait subir l’opération de la fistule, c’est pour une tout autre raison : c’est au titre de guérisseur du « fic », une sorte de chancre à l’anus en forme de « figue » (« âcre » signifiant « pestilentiel »). Fiacre est d’abord le patron des jardiniers, parce qu’il cultivait des légumes pour les pauvres : sa consécration, si l’on ose dire, postérieure, ne lui vient qu’après un miracle. Accusé de sorcellerie, en proie au découragement, il s’était assis sur une pierre : elle se creuse aussitôt pour soulager son derrière et lui offrir un siège convenable.

 

Danièle Sallenave
de l’Académie française

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