Dire, ne pas dire

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A fashion bloc-notes

Le 03 avril 2014

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pouliquen-dire2.jpgFeuilleter une revue féminine ne m’arrive que fort rarement je dois l’avouer mais pas forcément avec déplaisir. L’occasion m’en fut récemment donnée lorsque l’une d’entre elles se trouva entre mes mains. Admirer au fil des pages de jolis minois, de longues silhouettes plus ou moins vêtues ne peut laisser indifférent celui dont le genre est bien ancré dans son sexe. Pour l’homme, pénétrer l’univers féminin s’assortit toujours d’une curiosité que depuis l’adolescence il entretient. Il y retrouve peut-être même cette fraîcheur de l’enfance en tournant les pages d’une revue qui n’est pas écrite pour lui et le porte à rêver. Pas écrite, certes, pour lui, mais recélant peut-être quelque révélation qui le lui ferait mieux comprendre. Certes il me fut assez difficile d’en découvrir le sommaire au milieu de tant de pages publicitaires mais enfin j’y parvins. Le consultant, il me fallut quelques secondes pour comprendre qu’il s’agissait bien d’un hebdomadaire français, devant la foison de titres anglais qui m’étaient proposés. Mais pas seulement. Car les textes qui les suivaient me firent douter de ma capacité d’en partager le suc promis. Que signifiait donc ce « making of » (page 58) doublé d’un « shooting d’exception » marqué d’une « karly touch » (je crois comprendre que cela fait allusion à une star préférée) ? même si je me rassurais de ce qu’en page 68 un « dolce glamour » m’était promis, de même qu’en page 70 des « New York stories » dont les images qu’elles évoquaient m’étaient plutôt agréables : illusion d’une lecture assurée, qu’un bréviaire ségrégationniste troublant allait rapidement mettre en pièces alors qu’un « sporty chic », un « mix d’énergie », une « fashion week », une « solaire fashion » ne conféraient qu’aux seules initiées l’avantage de le comprendre, lesquelles paraissant même ne pas craindre la terrible et coûteuse « addiction fashion » (page 94), autant que j’aie pu le deviner. Le « mix madame » (forme clinique sans doute du « mix d’énergie », ou l’inverse) leur était gracieusement conseillé, de même que le « design arty ». Ainsi désarçonné par ma consternante ignorance, j’ai failli manquer les « shoes in the city » au risque de ne savoir comment acheter pour mon épouse les chaussures à la mode aux talons démesurés. Mais c’était sans compter (page 92) sur « Star and Style » et son « Look graphique ». Il m’y était conseillé de ne pas manquer page 100 une « success story » promise qui, celle-là, ne semblait pas new-yorkaise. Devenu perplexe et atteint soudainement d’illettrisme, devais-je comprendre que le magistral « Nothing is like the original » concernait sur un beau placard publicitaire la nature pulpeuse d’une fesse ou son vêtement ?

Mais foin des légèretés. En page 104, « Business madam » me promettait enfin de sérieuses informations, du moins si j’en assurais une traduction correcte. J’eus du mal à comprendre ce que « queen of taupe », « East meets West », « princesse arty » (voir plus haut) y signifiaient. Mais heureusement il me fut plus facile de décoder cette suite de promesses que le sommaire annonçait : « Dress code », « Mode news », « Mode web », « Beauty News », assorti d’un « swinging twiggy » (?), « Beauty code », « Beauty routine », « Beauty expert »… tout cela digne d’un « c’est culte » avant d’atteindre page 150 l’annonce d’une « clothing collection », doublée d’une « fashion sphère » où le « lifestyle cuisine » me parut pour les « food addicts » du plus grand intérêt. Si j’ai compris qu’on pouvait par ailleurs « bouster » la collection j’ai moins compris, quoique médecin, ce que signifiaient les « power plaies » que certains thérapeutes de talent savent guérir, holistiquement s’entend. Fatigué, on m’a offert la possibilité de trouver parmi les « best of » de la semaine ce que je crois être un hôtel intitulé « The place to sleep », complément sans doute d’un cours d’anglais appris dans la semaine. Et si j’étais tenté par la culture, une « Exhibition » m’était offerte, ce qui en bon français s’appelle une exposition et me rappelle le danger des faux amis dont voulait me protéger mon cher professeur d’anglais.

Ouf ! les mots croisés étaient en français, de même que l’horoscope, ce qui me rassura. Ainsi que d’ailleurs les quelques très bons articles qui après 150 pages de mode terminaient cette revue qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est pas un pastiche, mais une authentique revue féminine de grande diffusion parmi beaucoup d’autres s’alignant sur le même discutable et infantile parti : celui de donner l’illusion à leurs lectrices – à travers ces expressions anglaises bâtardes –qu’elles partagent une langue dont pour la plupart elles ignorent tout. En quelque sorte affirmer ainsi une modernité qu’elles sont censées piloter et dont ce triste sabir est le support.

N’est-il pas étrange que la Mode, l’Art de vivre, si intimement liés à notre histoire, ne sachent pas profiter de l’extraordinaire variété des expressions françaises que les siècles ont ciselées pour définir cette exquise façon d’être que les femmes partagent, autant pour se plaire à elles-mêmes qu’à ceux qu’elles rencontrent ?

Professeur Yves Pouliquen
de l’Académie française

Les aventures de la translittération

Le 06 mars 2014

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sallenave.jpgLes récents Jeux olympiques d’hiver et les tragiques événements d’Ukraine ont fait revenir régulièrement dans les journaux ou sur les écrans télévisés des noms de personnes ou de lieux transcrits du cyrillique. On a pu voir ainsi apparaître sur les écrans de télévision le nom de deux villes étranges : une certaine ville de « Sochi », à propos des Jeux, et celle de « Zhytomyr », à propos d’un épisode de la « révolution orange ».

À la lettre, ni l’une ni l’autre de ces villes n’existent dans notre langue. « Sochi » et « Zhytomyr » sont la transcription, ou, mieux, la « translittération », anglaise du nom des villes russe et ukrainienne que l’on transcrit en français par « Sotchi » et « Jitomir ». C’est un phénomène qui est malheureusement assez fréquent aujourd’hui, et on ne compte plus, s’agissant du russe, les traductions contemporaines où fleurissent des « Masha » et autres « Natasha » qui surprennent extrêmement le lecteur de Tchekhov ou de Tolstoï – sans parler des « Solzhenytsin » qu’on n’est jamais arrivé ni à prononcer ni à reconnaître.

Pourtant, Sotchi et Jitomir, pour ne parler que de ces deux villes, ne sont pas des inconnues, tant s’en faut. Station balnéaire du Caucase, la ville de Sotchi, avec un t, a été décrite et célébrée par trois Prix Nobel de littérature, Ivan Bounine, Boris Pasternak et Joseph Brodsky. C’est à Sotchi qu’Ostrovski, venu y soigner sa polyarthrite aiguë, écrivit son livre fameux Et l’acier fut trempé..., etc.

Quant à la ville de Jitomir, en Ukraine, à 100 kilomètres de Kiev, son nom est présent dans toute l’histoire du xxe siècle. En 1997, quand on donne le prix du meilleur livre étranger à Mark Sergueievitch Kharitonov, qui y est né en 1937, pour son livre Un mode d’existence (Fayard). Plus récemment, quand sur toutes les chaînes de télévision on signale la naissance de deux animaux monstrueux : un porc et un veau à deux têtes. Jitomir est en effet la ville de Russie, maintenant d’Ukraine indépendante, la plus proche de Tchernobyl. Mais le nom de Jitomir avait déjà une bonne place dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale : la ville est un nœud ferroviaire et donc un enjeu de première importance dans la lutte que mènent les Russes contre l’envahisseur allemand. Un petit film (INA) retrace l’épisode très violent de sa conquête par l’armée allemande le 31 décembre 1943 : on y voit l’entrée d’une colonne de soldats dans Jitomir en ruines.

Quand les journaux et les télévisions l’appellent « Zhytomyr », ou quand ils oublient le t de Sotchi, cela témoigne évidemment du progrès de l’anglicisation de notre langue. Mais surtout, et plus gravement, cela témoigne d’un progrès dans notre oubli de l’histoire, ou dans notre indifférence envers elle.

La question de la transcription des langues ou caractères étrangers est trop vaste pour qu’on la résume d’un mot. Et d’abord de quoi parle-t-on ? De « transcription » ou de « translittération » ? S’agit-il d’une transposition lettre à lettre, ou de la restitution d’une prononciation? C’est à soi seul une histoire à part entière : au xviie siècle, on francise à outrance. La famille bretonne des « Kernevenoy » devient « Carnavalet ». L’anglais « Buckingham », « Bouquincam ». Et l’empereur romain « Titus » s’appelle « Tite » dans la « comédie héroïque » de Corneille, Tite et Bérénice.

S’agissant des caractères cyrilliques, la translittération a connu des évolutions qui suffisent à dater une traduction. Le « v » russe final, par exemple, prononcé « f », était translittéré avec deux « f » autrefois, et depuis 1960 il l’est par un « v ». Des variantes rivalisent parfois au petit bonheur la chance. Ainsi, avant que « Khrouchtchev » s’impose, on a connu « Kroutcheff », « Kroutchev » et même un puriste « Krouchiov » qui serait plus près de la prononciation du nom, en cyrillique « Хрущёв » ! Mais l’usage actuel d’une translittération de type anglais a une signification autrement inquiétante. Écrire « Zhytomyr » ou « Natasha » traduit une ignorance totale du référent de ces noms propres : qui a lu Guerre et Paix ne peut qu’écrire « Natacha ». Qui a lu Bounine ne peut écrire « Sochi », et qui connaît l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, de la Russie, et de l’Ukraine, ne peut pas écrire « Zhytomyr ».

L’exactitude dans la translittération des noms de personnes et de lieux et le respect de sa propre langue devraient pourtant être une exigence de base dans la traduction : le monde de l’information semble pourtant en faire peu de cas. Le recours aux dépêches d’agences internationales rédigées en anglais est la règle dans les bureaux de presse où l’on travaille souvent dans la précipitation. Désinvolture, minceur du bagage culturel, soumission aux modes ? Si l’anglais s’impose en terrain francophone, ce n’est donc pas seulement en raison de sa puissance. C’est aussi en raison de notre faiblesse.

Et c’est la même chose pour l’introduction de certains mots anglais dans notre lexique. Ils ne seraient nullement nécessaires si nous connaissions mieux notre langue.

Danièle Sallenave
de l’Académie française

L’anguille de Melun

Le 06 février 2014

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sallenave.jpgÀ l’article « Anguille », dans sa première édition (1694), le Dictionnaire de l’Académie donne l’exemple suivant : « Il ressemble l’anguille de Melun, il crie avant qu’on l’ecorche, pour dire, Il a peur sans sujet. »

L’expression figure en effet dans le Gargantua de Rabelais. Picrochole répond à un personnage toujours en train de se plaindre : « Vous semblez les anguilles de Melun, vous criez desvant qu’on vous escorche ! » Elle est probablement plus ancienne. Littré la reprend, en ajoutant sobrement « les anguilles de Melun, non plus qu’aucune autre, ne criant avant qu’on les écorche » ; et il propose l’explication qui fait loi depuis le milieu du xviie siècle. En 1656 en effet, dans son Étymologie ou explication des proverbes françois, par chapitres en forme de dialogue (1656), Fleury de Bellingen suggère une confusion venue du Moyen Âge. Dans la ville de Melun, un certain Languille devait dans un mystère jouer le rôle de saint Barthélemy, qui mourut écorché vif. À la grande joie des assistants, il fut pris de terreur et poussa les hauts cris à la vue du couteau. Par la suite, on eut vite fait d’oublier l’acteur qui s’était trop bien identifié à son rôle.

Avouons que c’est un drôle de hasard de s’appeler « Languille » quand on doit jouer le rôle d’un écorché ! C’est même si bizarre qu’on doit trouver une explication à l’explication elle-même : pourquoi un certain Languille a-t-il été choisi pour ce rôle ?

Parce qu’il y a un lien entre l’anguille et saint Barthélemy : la fête de saint Barthélemy a lieu le 24 août – date devenue tristement célèbre par le massacre des protestants en 1572. C’était au Moyen Âge le début de l’automne : or le début de l’automne est le début de la pêche à l’anguille.

Moment très important à Melun, dont les anguilles étaient réputées depuis le haut Moyen Âge. On en trouvait en abondance autour des nombreux « moulins pendants » établis alors sur les ponts de la ville. Les rois de France avaient octroyé aux maîtres pêcheurs de la ville de Melun le privilège de pêcher dans la Seine « depuis le lieu de la Pierre de Seyne, près Montereau, jusques au lieu appelé l’Escolle, attenant Sainte Assise, au dessous du dit Melun ». Chaque année, le premier mai, les membres de la confrérie des pêcheurs de Melun et des environs se rendent donc au carrefour de la Table du Roi, en forêt de Fontainebleau, pour payer leur taxe. L’abolition des privilèges, le 4 août 1789, provoque une protestation locale, que traduit un pamphlet plaisant où les Anguilles de Melun, « convoquées et assemblées sous le pont de cette ville, lieu accoutumé de leur assemblée », demandent au législateur de continuer à protéger les droits de pêche qui seront définitivement supprimés en juillet 1793.

Les corporations de pêcheurs avaient donc probablement choisi de célébrer cette date par une fête, ou un mystère, autour de la figure du saint du jour, le saint des Écorchés, Barthélemy, toujours montré tenant sa peau dans la main gauche.

Saint Barthélemy est un des douze apôtres, et l’un des moins connus car il n’a pas laissé de traces écrites. Son nom est d’origine araméenne, « bar Talmay », qui signifie « fils de Talmay » ou « fils de celui qui suspend les eaux ». Selon Jacques de Voragine, il existe plusieurs versions de son martyre : on dit qu’il fut écorché par le roi Astyage, « pour le punir d’avoir converti son frère », d’autres affirment qu’il fut crucifié, ensuite descendu de la croix puis écorché, et enfin qu’il eut la tête tranchée.

Ce qui est sûr, c’est qu’il est toujours représenté avec sa peau, et un couteau. Ainsi dans une niche de la basilique de Saint-Jean-de-Latran, à Rome, au milieu des douze apôtres : la statue est l’œuvre d’un contemporain de Borromini. Ou dans le Jugement dernier de Michel-Ange, au plafond de la chapelle Sixtine : il tient dans la main gauche sa propre peau dont le visage a les traits du peintre. On pourra gloser sans fin sur les raisons de cet étrange autoportrait.

On ne s’étonnera donc pas que saint Barthélemy soit le patron des tanneurs, corroyeurs et travailleurs du cuir. Et qu’il ait pu être fêté par les pêcheurs d’anguille ! Parce qu’il « suspend les eaux », parce qu’il se présente en écorché. À Melun, son nom est donné à une église, et une rue le rappelle. Et comme au Moyen Âge on adore les jeux de mots, il n’est pas impossible que, pour la représentation d’un Mystère de saint Barthélemy, on ait demandé à un certain « Languille » de jouer son rôle.

Que la « puissance du signifiant » lui ait fait jeter les hauts cris est une autre histoire.

On remarquera que l’anguille figure dans de nombreuses expressions figurées et proverbes. Comme « à grant pescheur eschappe anguille » ou « écorche l’anguille quand tu l’auras pêchée », variante de « vendre la peau de l’ours » où se fait jour souvent l’idée d’une tromperie, ou d’un double jeu. Ainsi dans la plus usitée, qui est évidemment : « il y a quelque anguille sous roche », au sens de « il se trame quelque intrigue », attestée elle aussi chez Rabelais dans Pantagruel en 1532. Elle semblerait résulter d’une vérité d’expérience : les anguilles se tapissent dans le fond des rivières car elles craignent la lumière. Mais Pierre Guiraud, dans Les locutions françaises, y voit plutôt un jeu de mots entre l’anguille et l’ancien verbe « guiller ». Il y en a du reste deux : le premier désigne la fermentation de la bière qui fait surgir des bulles mousseuses, d’où le sens de se glisser, se faufiler, être insaisissable. Mais il existe un autre verbe « guiller », du francique wigila (« ruse, astuce »), qui signifie tromper, et qui n’est plus usité que dans ce proverbe : « Tel croit guiller Guillot que Guillot guille. »

C’est par un jeu sur les mots, et une allusion à la peau visqueuse de l’animal, que l’anguille a pu devenir le symbole de la perfidie, de la tromperie, de la fourberie. Dire de quelqu’un « c’est une anguille » le désigne à la méfiance, voire au mépris : on ne sait par où le saisir, il n’offre pas de prise. Et « tirer l’anguille par la queue » signifie « n’avoir rien d’assuré, être dans l’incertitude de quelque entreprise ». Ce qui aide peut-être à éclairer le sens d’une expression voisine : « tirer le diable par la queue », au sens d’être dans une si grande difficulté qu’on a recours aux pires moyens, aux moins assurés, voire aux plus risqués. Quoi de plus glissant, de plus fourbe que le diable ?

Alors, ces « anguilles de Melun » qui crient « avant qu’on les écorche » ? La légendaire « fourberie » de l’anguille n’explique pas tout.

L’absurdité de la chose a donc fait proposer très tôt une explication.

Cela nous donne l’occasion de parler de saint Barthélemy,

On se souviendra aussi que son nom est attaché à l’une des journées les plus sanglantes de l’histoire de France : la Saint-Barthélemy, le 24 août 1572, où périrent à Paris plusieurs milliers de protestants...

Et on s’amusera peut-être d’apprendre en guise de conclusion que le petit village de Saint-Barthélemy, à l’embouchure de l’Adour, est renommé par la quantité des espèces aquatiques qui prospèrent dans le fleuve : notamment des lamproies, des aloses et des anguilles.

 

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Au plaisir des mots, au plaisir de la grammaire

Le 06 janvier 2014

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beaussant.jpgDe concert ou de conserve

Les deux expressions existent et ont à peu près le même sens.

La première vient de la musique et indique que, comme les instruments, les violons ou les flûtes s’accordent soigneusement pour sonner juste, des personnes travaillent de concert et elles organisent bien leur collaboration.

La seconde vient de la marine. C’est un vieux mot indiquant le soin que prenaient les navires de rester à juste distance l’un de l’autre et de profiter du vent sans se gêner : ils naviguaient de conserve pour « se conserver » et éviter les dangers…

Comme toujours l’étymologie est intéressante, puisqu’elle nous raconte l’histoire des mots.

Si de concert vient de la musique, c’est qu’il faut bien que les musiciens qui jouent ensemble se concertent pour que leurs instruments soient accordés et qu’ils suivent le même tempo.

De conserve, c’est qu’il faut bien que les marins prennent garde de ne pas se heurter, pour se conserver.

 

La concordance des temps

La concordance des temps n’est pas sans poser quelquefois de petits problèmes…

Quand la proposition principale est au passé, il est d’usage que les subordonnés qui la suivent s’installent dans le temps de la principale et se mettent donc, elles aussi, au passé. Ce n’est pas sans susciter quelques ambiguïtés.

« On m’a dit, Madame, que vous étiez une excellente cuisinière… »

La dame va-t-elle sursauter et répondre avec un peu d’aigreur :

« Mais je le suis toujours, Monsieur… »

Car cet imparfait peut exprimer le présent du temps où l’on parle, aussi bien que le passé révolu…Si cette personne avait déclaré « On me dit, Madame, », elle aurait évidemment terminé sa phrase par « que vous êtes ». Mais celui qui a prononcé ces mots avait un grand respect de la concordance des temps. C’était d’ailleurs une personne de grand talent, et pas seulement pour la cuisine : il s’agissait de Maurice Edmond Sailland, plus connu sous le nom de Curnonsky. Le fameux gastronome parlait très bien notre langue, et en goûtait toutes les saveurs. Il a donc dit : « On m’a dit, Madame, que vous étiez… »

 

Ils se sont battus à cor et à cris

On imagine deux malandrins en train de se donner des coups « sur le corps » en hurlant ; mais l’orthographe serait tout à fait inexacte et nous empêcherait de comprendre le vrai sens de cette expression.

Elle est très ancienne et nous vient de la chasse à courre. Lorsque les chasseurs cavalcadaient ici et là dans la forêt, sans se voir, ils communiquaient par des cris, mais surtout par des cors de chasse : cet instrument n’avait d’autre utilité que de donner à entendre des renseignements précis : à chaque situation correspondait une sonnerie, un air particulier.

On sonnait « La Royale » pour un cerf dix cors (un grand adulte) « Le Bien allé », si on le suivait, « Le Débuché », et enfin « L’Hallali ».

Ils se sont donc battus « à cor et à cris ».

 

Avant qu’il fût né et après qu’il fut grand…

Un simple accent circonflexe ici, mais pas là…

Est-ce bien grave ?

Eh bien, oui : c’est la justesse de ce que nous disons, c’est-à-dire ce que nous pensons, qui est en cause quand nous l’écrivons.

Avant que quelque chose existe, ou ait lieu, on use du subjonctif, puisque cela n’existe pas encore, n’a pas eu lieu :

Je voudrais que cela soit, je souhaite que cela ait lieu, je rêverais que cela se produisît

Et donc :

Avant qu’il fût né…

Et puis le réel s’est installé, les choses désormais sont vraies : il est né, il a grandi, c’est un vrai petit homme ; et quand il fut grand… Le réel s’écrit à l’indicatif.

On peut même aller plus loin, de manière encore plus précise. Puisqu’il n’existait pas encore avant qu’il ne fût né, on peut renforcer cette irréalité à l’aide de ne.

Ce ne est facultatif, peut-être met-il en valeur l’impatience avec laquelle vous attendiez : Avant qu’elle n’arrive, je suis dans l’angoisse

Voltaire écrit « Le roi voulut voir le chef d’œuvre avant qu’il fût achevé. » : accent circonflexe, mais pas de ne. Sa majesté était peut-être moins impatiente qu’on ne le disait. Mais après qu’il l’eut vu, le roi manifesta sa gratitude.

Philippe Beaussant
de l’Académie française

J’ai mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire

Le 05 décembre 2013

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serres.jpgJe tiens d’abord à préciser que j’enseigne aux États-Unis depuis quarante-sept ans et que donc je ne suis pas, et de loin, un ennemi de la langue anglaise. Dont je respecte et admire les littérateurs, poètes, écrivains, savants et philosophes.

Mais il s’agit ici des langues en général.

Il existe six mille langues parlées dans le monde, dont plus de la moitié ne jouissent pas encore de l’écriture. Chiffre impressionnant, une langue meurt tous les quinze jours. Les experts pensent qu’en 2100, il n’en restera plus que six cents.

Cette question rejoint celle de la biodiversité. Les espèces vivantes meurent, nos langues suivent cette même destruction.

D’autre part, le monde a toujours ressenti le besoin d’une langue de communication. Dans l’Antiquité, le grec a servi de koinè, c’est-à-dire de langue commune aux marins, aux commerçants et aux savants. Synagogue est un mot grec et non hébreu ; pyramide est un mot grec et non égyptien.

Plus tard, le latin devient, et cela pour des millénaires, la langue universelle du droit, de la science et de la médecine – les travaux mathématiques de Riemann sont encore en latin, et même la thèse de Bergson. Cela dura jusqu’à Vatican II, où l’Église catholique fit retour aux langues vernaculaires ; de sorte qu’au Vatican, aujourd’hui, tout le monde parle anglais.

À l’âge classique, le français joua ce rôle, aujourd’hui l’anglais l’a remplacé. Qui sait si, demain, en raison de la densité ou du poids démographiques, le mandarin ou l’urdu ne prendront pas le relais ?

Mais j’écris le relais : a-i-s ! Tout le monde critique l’enseignement, qu’il faut réformer tant il est mauvais, dit-on, sans s’apercevoir que la fonction pédagogique est aujourd’hui assurée plus par les affiches, la publicité et les médias de tous ordres que par l’école. Comment voulez-vous qu’un instituteur enseigne à ses élèves comment écrire le mot relais, alors que les gosses le voient écrit tous les matins, en passant devant la gare : a-y ?

Et puisque nous sommes à la gare, disons un mot de la décision de la S.N.C.F. de mettre des cours d’anglais à la disposition de ses clients de première classe. Voilà une excellente idée ! Qui deviendra meilleure encore quand sera prise la décision complémentaire de mettre des cours de français à la disposition des voyageurs de seconde classe. Tant il reste vrai que la classe riche ou dominante se distingue des autres, par l’habit, la nourriture et les mœurs, mais aussi et surtout par la langue. Elle parlait latin quand le peuple parlait français : Molière se moque de ce tic chez les juristes et les médecins. Elle parla français quand le peuple rural parlait breton, gallo, alsacien, picard, basque, franco-provençal, catalan ou gascon. À la veille de la guerre que nous n’appellerons plus « guerre de 14 », 51 % des fantassins ne parlaient pas français, mais une langue régionale, de sorte qu’il fallut composer les régiments selon les provinces pour que les combattants se comprennent entre eux.

Rien n’a changé aujourd’hui. Les publicitaires, les financiers, tous leaders ou managers, ne veulent pas parler la langue du peuple. Ils parlent anglais, comme jadis ils parlaient latin ou grec.

Pendant que le français devient la langue des pauvres – la langue du peuple – la langue de la seconde classe.

Bonne idée donc de mettre des cours de français en seconde classe.

Alors, le peuple rira au comique de Molière, pleurera d’émotion aux poèmes de Verlaine, se passionnera aux récits de Maupassant, goûtera les chansons de Brel, le Belge, ou de Brassens le Sétois, bref, nagera dans la culture, pendant qu’en première classe, les riches apprendront le marketing, le merchandising, le leadership, bref, toutes les techniques à faire du fric, en trompant et tondant le plus souvent les voyageurs de la seconde classe.

Mais, comme les Bretons, ceux-ci peuvent aussi mettre le bonnet rouge. Victor Hugo l’avait même déjà dit : « J’ai mis, disait-il, un bonnet rouge au vieux dictionnaire. »

D’où mon idée, aussi simple que douce.

J’en appelle aux voyageurs de la seconde classe : qu’ils n’achètent jamais un produit désigné en anglais ; qu’ils n’obéissent jamais à toute publicité rédigée en anglais ; qu’ils n’entrent jamais dans « un shop », mais toujours dans une boutique ; qu’ils n’aillent jamais voir un film dont le titre n’est pas traduit…

…qu’ils fassent la grève douce de la langue.

Croyez-le bien : dès que baissera d’un point le chiffre d’affaires  de ces parleurs d’un sabir qu’eux-mêmes ne maîtrisent pas, ils reviendront vite à notre langue qu’ils assassinent et mettent en danger.

 

Michel Serres
de l’Académie française

Surprise du matin ou « À vos postes »

Le 07 novembre 2013

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pouliquen-dire2.jpgÉcouter la radio alors que l’on conduit sa voiture m’a toujours semblé être un moment de détente avant d’aborder les tâches du jour. Un rendez-vous avec des voix que je retrouve chaque matin mêlées à celles d’invités chargés de débattre d’un sujet plus ou moins connu de moi mais comblant agréablement chaque minute de mon petit voyage. Faisant de moi en cette circonstance le témoin attentif d’orateurs s’exprimant en direct et soumis à cette obligation de préciser une position, une attitude, un état d’âme en une fraction de seconde et de la plus précise façon. Exercice difficile pour celui qui n’y est pas habitué. Et cela d’autant plus qu’il s’exprime sur la chaîne de grande réputation culturelle que je rejoins chaque matin. J’avoue qu’elle comble mon attente la plupart du temps et que le vocabulaire que l’on me sert ne trouble en rien ma passive écoute. Sauf si mon oreille porte à mon cerveau une expression dont j’ignore le sens et dont je m’instruirais ou si une incongruité me choque. « Intellection », par exemple, me porta vers notre Dictionnaire de l’Académie et j’y appris qu’il fallait comprendre par là une fonction de l’intellect qui consiste à comprendre et à concevoir. Au temps pour moi. Mais j’eus aussi bien des surprises, plutôt cocasses. Ainsi récemment entendis-je une charmante personne nous confier qu’elle « maturait son projet » ; je ne doute pas que celui-ci fût fort intéressant, mais l’eût-elle mené à terme, élaboré, complété, que sais-je, aurait mieux sonné à mon oreille. De telles inventions, j’en ai retrouvé surtout dans la manipulation des verbes, on « externalise », on « fictionnalise », on dit qu’une pensée s’est « originée », qu’on a « bilanté », que l’on « candidate », que l’on « hallucine », faisant de soi-même un hallucinogène. Une approximation jetée dans le trouble de l’instant sans doute et dont on parvient tant bien que mal à imaginer le sens que son auteur a voulu lui prêter. Mais, avec un peu de contrôle de lui-même, n’aurait-il pas mieux fait de puiser dans l’énorme réserve des mots justes que recèlent les synapses de notre cerveau et qui savent exprimer avec une précision incomparable notre pensée française. Ma récolte ne s’arrête pas là. Hors dictionnaire, n’eus-je pas ce consternant privilège d’entendre évoquer un « présentisme », un « courtermisme », un « convivialisme », de me demander si « l’effectivité » permettait d’éviter « l’effet décéptif » d’une action. Mais peut-être ne suis-je pas suffisamment « intuisif », et suis-je trop intuitif devant ces éléments « cultureux ». On pourrait me croire l’inventeur de ces curiosités linguistiques. Soyez rassurés, elles furent relevées tout au long de cette dernière année et leur faible pourcentage ne trouble pas encore notre langue sur cette chaîne culturelle à laquelle je suis par ailleurs très attaché. Je voudrais que ces propos ne troublent pas votre « zénithude » que je suppose, dans l’esprit de son auteur, moins liée au zénith comme il conviendrait qu’au Zen si évocateur de sérénité. À l’année prochaine.

Yves Pouliquen
de l’Académie française

TZR - Titulaire sur Zone de Remplacement (Wikipédia)

Le 03 octobre 2013

Bloc-notes

sallenave.jpgBel exemple de jargon administratif, qu’on reconnaît notamment à l’abus des sigles…

Venu par abréviation du latin sigilla (pluriel de sigillum, « sceau, seing ») ou du bas latin sing(u)la, « singuliers ; isolés », abrégé en sigla, le mot Sigle apparaît au xviiie siècle, d’abord au féminin en 1712, puis au masculin en 1832, pour désigner une initiale ou une suite d’initiales utilisées afin d’abréger un mot ou une suite de mots.

Censée fournir à ces textes une garantie de sérieux et de rigueur, l’accumulation de sigles en accroît l’obscurité, et produit au passage d’irrésistibles effets comiques.

En voici quelques exemples, tirés de l’article « TZR » de Wikipédia :

 

« Le cadre statutaire

[…] En accord avec les textes définissant la fonction de TZR, le TZR est affecté au mois de juin sur une zone de remplacement à la suite du mouvement des enseignants du second degré par un arrêté qui indique également son établissement de rattachement administratif (RAD). En l’absence d’affectation du TZR par le rectorat (services de la DPE) pour lui faire exercer des suppléances, c’est le chef d’établissement du RAD qui gère et organise les heures de service du TZR au sein de son établissement. C’est notamment dans son RAD que le TZR signe son PV d’installation au mois de septembre, et se voit attribuer sa note administrative au cours du second trimestre. […] »

 

« La Zone de Remplacement (ZR)

[…] L’organisation des zones de remplacement est de la responsabilité de chaque académie. La taille de ces zones diffère selon les disciplines : elles prennent généralement trois formes. Elles peuvent être infra-départementales (plus petites qu’un département), comme par exemple les ZR de Sarthe-Est, ZR de Sarthe-Ouest et ZR de Sarthe-Nord dans l’académie de Nantes. Elles peuvent être départementales, comme par exemple les ZR Essonne, ZR Hauts-de-Seine, ZR Val-d’Oise et ZR Yvelines dans l’académie de Versailles. Elles peuvent enfin représenter toute une académie (académie de Rouen pour les enseignants de langue arabe par exemple). L’académie de Versailles attribue par exemple une ZR infra-départementale aux enseignants de lettres modernes, EPS, anglais et histoire-géographie, une ZR départementale aux enseignants de philosophie, lettres classiques, allemand, etc., et enfin une ZR académique aux enseignants des disciplines dont le nombre de TZR est inférieur à vingt (japonais, génie civil et informatique par exemple). »

 

« Sigles spécifiques à la fonction de TZR

TZR : Titulaire sur Zone de Remplacement

ZR : Zone de Remplacement

AFA : Affectation à l’année

RAD : (établissement de) Rattachement administratif

ISSR : Indemnité de Sujétion Spéciale de Remplacement

PV : Procès Verbal d’installation

DPE : Direction des Personnels enseignants. »

 

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Erratum

Une erreur, corrigée depuis, s’était malencontreusement glissée dans le « bloc-notes » de septembre, intitulé Un point c’est tout. Nous avions écrit allusions au lieu d’alluvions.

Nous prions nos lecteurs et l’auteur de ce bloc-notes, Monsieur Dabadie, de bien vouloir accepter nos excuses pour cette malheureuse coquille.

Un point c’est tout

Le 29 août 2013

Bloc-notes

dabadie.jpgPoint n’est besoin de déranger Céline pour vanter l’influence de la langue parlée sur la langue écrite. Ce n’est pas de cela que l’on se plaint ici, mais de cette averse de signes de ponctuation qui, pour leur donner un ton de proximité, s’abat aujourd’hui sur tant d’écrits – et qui éclabousse les yeux du lecteur.

Que de points d’exclamation, d’interrogation, de suspension, crochets, tirets, virgules et virgules, parenthèses et guillemets, que de postillons du stylo ! Et faut-il aussi regretter les soulignages superflus, et que les pauvres guillemets, signes si beaux, soient ridiculement relayés, en plus, par ces simagrées des doigts crochus autour des oreilles ?

Les phrases sont des rivières dont la fluidité, la limpidité ne doivent pas être corrompues par ces alluvions. Imagine-t-on Racine, si grand parmi les grands académiciens, écrivant :

Dans un mois, dans un an (!?),
Comment “souffrirons”-nous,
Seigneur, que tant de mers

Me séparent de vous (!…)…
Que le jour recommence
(Et que le jour finisse)
Sans que jamais Titus
Puisse voir Bérénice
– Sans que de tout le jour
Je puisse voir Titus…!!!

Faut-il s’y faire ? Non ! Bien que nous restions menacés à tout moment de recevoir cette carte postale :

Chers amis !
Enfin arrivés !!! Athènes est intacte (?). Hôtel moyen… Demain – indeed – piscine ! Mardi : Parthénon et/ou restaurant. Les restaurants « typiques » sont typiquement nuls (!!!). Mercredi : l’Agora – Marc (ça vous étonne ?) déteste d’avance. Jeudi – ça dépend du temps –en principe quartier libre ! Et vous, Bangkok ? Toujours pollué ?! Rentrons le 15, si les avions décollent (???). Des baisers…
P.-S. Bon anniversaire Jocelyne !!!!!!

… Non ! Écrivons : je t’aime. Un point c’est tout.

 

Jean-Loup Dabadie
de l’Académie française

Erratum

Une erreur, corrigée depuis, s’était malencontreusement glissée dans le « bloc-notes » de septembre, intitulé Un point c’est tout. Nous avions écrit allusions au lieu d’alluvions.

Nous prions nos lecteurs et l’auteur de ce bloc-notes, Monsieur Dabadie, de bien vouloir accepter nos excuses pour cette malheureuse coquille.

Écrans et toiles

Le 08 juillet 2013

Bloc-notes

maalouf.jpgL’idée de ce bloc-notes m’est venue lors de ma toute première participation aux travaux de l’Académie française.

La mission des « quarante » n’est-elle pas d’établir la nouvelle édition du Dictionnaire – en l’occurrence, la neuvième – en s’appuyant sur les précédentes et en les modifiant en fonction de l’évolution des usages, des techniques et des mœurs ? Je me suis aussitôt demandé quelle avait pu être, pour les académiciens des temps passés, la signification de certains mots qui nous paraissent emblématiques de notre époque, alors qu’ils existaient bien avant nous, et qu’ils avaient forcément leurs emplois et leurs définitions.

« Écran », par exemple. Nous avons aujourd’hui l’habitude de voir des écrans partout – sur les téléviseurs, les ordinateurs, les téléphones portables, les instruments de mesure, les livres électroniques, etc. Mais que pouvait bien évoquer ce mot pour les vénérables ancêtres qui ont établi la première édition, à la fin du XVIIe siècle ?

À l’époque, on l’orthographiait « escran » et on le définissait comme une « sorte de meuble dont on se sert l’hiver pour se parer de la chaleur du feu ». Suivaient, en italique, quelques expressions contenant ce mot : « Escran qui est monté sur un pied, & qui se hausse & se baisse. Escran qu’on tient à la main. Prenez un escran pour ne vous pas brusler le visage. Il se mit devant ma chaise pour me servir d’escran. »

C’est seulement dans la troisième édition du Dictionnaire, publiée en 1740, que disparaît de ce mot, comme de beaucoup d’autres, le « s » muet- « escole », « estang », « estoile », « beste » devenant « école », « étang », « étoile », « bête ». Mais la définition de l’écran ne varie guère. On la retrouve quasi identique dans les éditions suivantes. Et si, dans la huitième, achevée en 1935, l’article consacré à ce mot est bien plus détaillé, le vieux sens y demeure prépondérant. Les premiers paragraphes disent :

« ÉCRAN. n. m. Dispositif servant à se protéger contre la chaleur d’un foyer. Il est formé, soit d’une pièce d’étoffe enroulée autour d’une lourde tige, placée sur une cheminée et qui, lorsqu’on la déroule, est maintenue et tendue par une tringle à son extrémité inférieure ; soit d’un châssis de bois tendu d’étoffe et monté sur pieds qu’on place devant une cheminée, un poêle, un radiateur, etc. Il se dit aussi d’une sorte d’éventail que l’on tient à la main pour le même objet. Il désigne encore, en termes d’arts, le cercle de bois recouvert de toile que le verrier place devant son visage quand il travaille au fourneau.

Il se dit aussi d’une toile blanche ou d’un papier tendu sur un châssis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l’éclat du jour.

C’est seulement dans les dernières lignes que l’on s’approche du sens qui prédomine de nos jours lorsqu’on parle d’écran :

Il se dit, en termes d’optique, de tout tableau sur lequel on fait projeter l’image d’un objet.

Il se dit, spécialement en termes de cinématographie, de la toile blanche sur laquelle on projette les films. »

Et il faudra attendre la neuvième édition, sur laquelle travaille l’Académie actuellement, pour voir l’article divisé en deux sections distinctes et d’égale longueur, la première traitant du sens traditionnel, celui d’un objet ou d’un dispositif servant de protection, la seconde s’intéressant à l’idée plus récente d’une surface de projection.

Il est vrai que l’ancienne acception du terme n’a pas du tout vieilli. On parle toujours d’un écran de fumée, d’un écran de verdure, voire d’écran total pour désigner une crème qui protège la peau contre les rayons du soleil. Des locutions telles que « faire écran » ou « servir d’écran » sont encore d’usage courant et coexistent dans notre discours avec des expressions plus récentes, comme « vedettes de l’écran », « porter un roman à l’écran » ou « crever l’écran ».

Pour nous, hommes et femmes du XXIe siècle, qui avons l’habitude de considérer nos multiples écrans comme des fenêtres sur le monde, il n’est pas inutile de rappeler que la signification première du mot n’est pas celle d’ouverture, ni de « lucarne », mais, tout au contraire, celle d’obstacle. Souvent même d’obstacle à la vision ou à la lumière.

On devine comment s’est produit le glissement de sens. Pour que nous puissions voir l’image diffusée par le projecteur du cinématographe, il faut que cette image ait été interceptée par un écran. Quelles que soient les techniques de projection, l’écran est toujours cet espace où les images venues de partout sont « détenues », en quelque sorte, pour que nous puissions les contempler à loisir.

Ce qui permet le mieux d’appréhender ce double sens du mot « écran », c’est l’idée de « barrière » ou de « frontière », c’est-à-dire d’un lieu où l’on s’arrête, où l’on est intercepté, mais également d’un lieu de traversée, de franchissement, de passage.

Une autre notion a suivi un parcours comparable : celle de « toile ». Présente dans le Dictionnaire depuis les origines, la toile a été « détournée », comme l’écran, par le cinéma puis par l’internet.

Dans la première édition du Dictionnaire, présentée solennellement à Louis XIV en 1694, « toile » est définie comme un « tissu de fils de lin ou de chanvre ». Diverses variétés sont alignées : « toile fine, déliée, toile claire, toile de ménage, toile de batiste, toile crue ou écrue, toile de Hollande, de Normandie, de Bretagne, etc. » Des expressions sont citées :

« ourdir de la toile, faire de la toile, il a tant de pièces de toile sur le métier... ». Ainsi que des proverbes et des dictons : « On dit Il a trop de caquet, il n’aura pas ma toile pour dire qu’on ne veut point avoir affaire avec de grands parleurs. On dit d’une affaire qui recommence toujours et ne finit point que C’est la toile de Pénélope. »

Deux définitions particulières méritent d’être signalées. La première est d’usage courant et sera reprise, pratiquement telle quelle, une édition après l’autre : « On appelle toile d’araignée une sorte de tissu que font les araignées avec des fils qu’elles tirent de leur ventre et qu’elles tendent pour prendre des mouches » ; la seconde se révèlera plus datée et sera, de ce fait, constamment amendée : « On appelle toile peinte une toile de coton qui vient des Indes et qui est imprimée de diverses couleurs. »

Ces mêmes explications reviendront dans les éditions ultérieures du Dictionnaire, avec quelques détails supplémentaires : « Toile de Hollande ou d’Hollande... » ; «  Ordinairement, par toile peinte on entend une toile peinte aux Indes ou à la manière des Indes, avec des couleurs solides et durables. On imite aujourd’hui en France les toiles peintes des Indes et on y peint des toiles de chanvre et de lin comme celles de coton. » Et l’on trouve aussi dans la quatrième édition, publiée en 1762, un sens nouveau qui n’avait pas été signalé jusque-là :

« On appelle toile le rideau qui cache le théâtre. Quand la toile fut levée, on aperçut dans le fond du théâtre... ». L’exemple s’achève sur ces points de suspension.

La cinquième édition, qui date de 1798, comprend cette curiosité médicale : « On appelle toile de mai une toile qu’on enduit de beurre, principalement au mois de mai, et qui est excellente à appliquer sur un grand nombre de plaies. On l’appelait aussi toile de Du Coêdic, du nom d’un homme secourable qui en distribuait beaucoup et qui l’a mise en vogue. » Définition affinée dans l’édition suivante, celle de 1835 : « Toile qu’on enduit d’un emplâtre agglutinatif dans lequel il entre un peu de beurre, et une certaine quantité d’alcool affaibli en place de la térébenthine ».

Ce vénérable produit n’est plus mentionné dans la huitième édition, achevée en 1935. En disparaît également toute référence aux Indes lorsqu’il s’agit de toiles peintes. Un sens nouveau s’impose, dont on s’étonne qu’il ne soit apparu ni du temps de Poussin, ni du temps de David : « Toile se dit spécialement, en termes de peinture, de la toile préparée et clouée sur un châssis, sur laquelle on peint. Il se dit, par extension, d’un tableau peint sur toile. Le musée possède plusieurs toiles de ce peintre ».

Aucune allusion, en revanche, à la toile qui sert d’écran au cinématographe. Il est vrai que l’emploi de ce mot demeure, aujourd’hui encore, plutôt familier, comme dans l’expression « on se fait une toile ? » par laquelle on propose à ses amis d’aller au cinéma ensemble. Et aucune allusion encore, bien entendu, à la « toile aux dimensions du monde » par laquelle on désigne le vaste réseau de sites connectés à l’internet, concept directement inspiré de la toile que tisse l’araignée, et qui, en anglais, se dit « web » – un mot qui frappe aujourd’hui avec insistance à la porte du Dictionnaire ; l’Académie pourra-t-elle l’éconduire lorsqu’elle se penchera, dans quelques années, sur les toutes dernières lettres de l’alphabet ?

 

Amin Maalouf
de l’Académie française

Éloge du vouvoiement (ou du voussoiement)

Le 06 juin 2013

Bloc-notes

vitoux.jpgOublions un instant cette vieille querelle byzantine entre les partisans du vouvoiement et ceux du voussoiement ! Les premiers font observer à bon droit que le terme « voussoiement » a vieilli (le Grand Robert le souligne) et que le vouvoiement, plus euphonique et compréhensible, est par ailleurs lui aussi d’un usage très ancien ; les seconds soulignent que les mots « vouvoiement » ou « vouvoyer » sont mal formés, et d’appeler Littré à la rescousse : « “Vous” ne peut amener la syllabe “voy”, tandis que “tutoyer” est fait de “tu” et “toi”. »

À propos de Byzance, on considère généralement que le passage du tutoiement au vouvoiement pourrait venir de Dioclétien (245-313), qui divisa l’Empire romain entre Orient et Occident, chacun des deux nouveaux Auguste étant assisté lui-même d’un César. Quand l’un des souverains parlait non pas en son nom propre mais encore au nom des trois autres, il renonçait à l’ego, première personne du singulier, pour le nos, première personne du pluriel, et on lui répondait par le vos, deuxième personne du pluriel…

Dont acte !

Je voudrais simplement déplorer ici le recul progressif du vous, dans la conversation courante, ou, plus exactement, la violence que les partisans du « tu » imposent à nos rapports sociaux. Il ne s’agit pas bien entendu de pleurer l’âge classique où le « vous » s’imposait quasiment à tous, où l’on ne tutoyait guère que les valets, les gens de basse condition (ce qui était une autre forme de violence), mais de regretter cette déferlante du tutoiement consécutive à l’esprit de mai 68, quand on s’est efforcé de bannir toute hiérarchie, toute barrière entre les individus, leurs âges, leurs fonctions, entre les élèves et les professeurs… Roland Barthes s’affligea le premier de cette calamité. « Le tutoiement, ruine de mai », disait-il.

Je pense à ce journaliste de télévision qui connut il y a quelques années une éphémère notoriété et s’était fait gloire de tutoyer les hommes politiques, ministres, députés ou présidents, qu’il interrogeait. La tristesse venait moins de sa goujaterie, assez fréquente au demeurant dans le monde audiovisuel, que de la docilité des personnalités invitées, trop heureuses de s’exprimer, même à de telles conditions !

En vérité, l’hésitation, le choix, le balancement entre le « vous » et le « tu » offre quelque chose de délicieux et d’infiniment significatif dans la conversation, dans cette politesse ou, mieux, dans cette délicatesse des rapports humains, dans l’établissement de ces nuances entre la courtoisie et l’intimité, la déférence et l’amitié, le respect et la complicité. Il faut aimer tout autant le « vous » de la séduction que le « tu » qu’échangent ensuite les amants ; il existe un érotisme du vouvoiement ou de son abandon comme il y en a un du dévoilement… Plaignons, plus généralement, ceux qui méconnaissent ces subtilités, et malheur aux langues qui les ignorent !

Le « tu » qui prévaut de plus en plus aujourd’hui simplifie ou, pis, uniformise le langage et les rapports entre les individus. On ne se méfie jamais assez des uniformes. Du tutoiement obligatoire des « camarades », comme des bourreaux et de leurs victimes. De ce qui rend en bref la société unie, semblable, obéissante, obligatoire. Au risque d’inventer un néologisme intrépide, je dirais que le tutoielitarisme est un totalitarisme.

Frédéric Vitoux
de l’Académie française

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