Dire, ne pas dire

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Homosexuel

Le 08 juillet 2015

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fernandez.jpgLe mot « homosexuel », barbare en soi – puisque formé d’un préfixe grec (homos : même) et d’un radical latin (sexus) ­, évoque, par sa laideur, un médicament ou une marque de dentifrice. Le mot « gay » l’a heureusement remplacé. Mais tout un vocabulaire français d’autrefois, précis et savoureux, a disparu, au grand dam de la langue.

Dès le XIIe siècle, Villehardouin appelle bougres les Bulgares (Conquête de Constantinople, chap. 97, 107, 108, 116). Le mot n’a pas chez lui de connotation sexuelle. Il ne la prend, très vite, que par extension de l’hérésie religieuse à l’hérésie sexuelle. Au XIVe siècle un certain Remion fut condamné à être brûlé à Reims pour « péché de bougrerie ». Bougrerie servit à désigner le crime innommable. Bougre donna lieu à des anagrammes : ainsi parurent à Amsterdam en 1733 des Anecdotes pour servir à l’histoire secrète des Ebugors, sous la signature de Medoso (autre anagramme transparente). Agrippa d’Aubigné utilise bathylle, du nom d’un personnage d’une idylle d’Anacréon (de même que le héros du Satiricon de Pétrone a donné giton pendant des siècles). Mignon se trouve chez Ronsard et chez Montaigne. Brantôme, Tallemant des Réaux les appellent bardaches (avec la variante bredache chez Rabelais), mot qu’utilisent fréquemment Sade ou Nerciat, et encore Balzac (Le Chef-d’œuvre inconnu) et Flaubert dans ses Lettres d’Égypte. Dans une épigramme contre Campistron, auteur dramatique et (s’il vous plaît) académicien, on lit ces deux vers (1685) : « Sauvez­vous petits bardaches / Du plus bardache des humains. » Philandrique et androphile n’ont jamais réussi à s’imposer, malgré Restif de La Bretonne. Diderot, Voltaire les appellent antiphysiques. André Gide corydons, Marcel Proust bergers de Virgile ou exilés de Sodome. Ou encore salaïstes, de Salaï, jeune amant de Léonard de Vinci. Ou encore mômes, sobriquet que Montherlant nous explique par une note des Garçons : « Le français du Moyen Âge appelait un gamin un mahom, c’est-­à­-dire un sectateur de Mahomet, par allusion à tous les défauts et vices qu’étaient censés avoir les Mahométans, et qu’ont les enfants. » Mais c’est dans les Mémoires du préfet de police de Paris Canler (1862) qu’on trouve la liste la plus succulente des synonymes et des surnoms. Il y a pour lui quatre catégories d’antiphysitiques (sic), que d’ailleurs il classe tous sous la rubrique « prostitution », n’imaginant pas que ce goût puisse être le fait d’hommes libres. 1° Les persilleuses : jeunes ouvriers qui ont fui le labeur de l’atelier et sont tombés « dans ce degré d’abjection » par désir du luxe ; nommés ainsi par analogie avec les filles qui racolent en offrant du persil aux passants. 2° Les honteuses, qui, au contraire des persilleuses qui imitent la démarche des femmes, « cachent avec le plus grand soin le vice qui les domine » ; ils, elles, appartiennent à toutes les classes de la société. 3° Les travailleuses, ouvriers qui continuent à vivre de leur travail, mais ont le même goût que les honteuses, moins la honte. 4° Les rivettes, difficiles à distinguer, situées sur toute l’échelle sociale, et qui tirent leur nom de l’expression « river son clou à quelqu’un ». Canler mentionne aussi les serinettes (ce sont les maîtres chanteurs, par allusion à la boîte à musique qui « fait chanter » le serin), et les corvettes, parce qu’une corvette « rôde de la poupe » plus qu’un vaisseau. Les jésus sont ceux qui attirent les clients. Ce dernier mot fera fortune sous la plume de Francis Carco, qui parle aussi des truqueurs et des lopes. Uraniste fut lancé en vain, en 1865, par un magistrat allemand, par référence à l’Aphrodite Ourania de Platon, laquelle préside aux amours sans fin procréatrice. Germiny, qu’on trouve chez E. de Goncourt en 1884, fit également long feu. C’était le nom d’un conseiller municipal de Paris surpris avec un bijoutier dans un lieu peu convenable. D’où vient le mot homosexuel ? De l’écrivain hongrois Karl­Maria Benkert, qui le forgea en 1869, avec l’intention louable d’introduire un terme « scientifique » débarrassé des connotations morales infamantes attachées à ceux de « vice », « dépravation », « dégénérescence », etc., alors couramment employés dans le langage médical. Il ne s’était pas rendu compte qu’en mettant l’accent sur le « sexuel », il stigmatisait à nouveau les ex-­bougres et ex­bardaches en les réduisant à des obsédés du sexe, incapables de sentiments, de cœur, d’amour.

 

Dominique Fernandez
de l’Académie française

La mémoire des mots

Le 04 juin 2015

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edwards_portrait_223.jpgComme notre cerveau est plus intelligent que nous, notre langue se souvient de ce que nous oublions. La vie des mots est longue et variée et leur mémoire, tenace. Leurs origines (comme celles des formes syntaxiques) nous offrent des mondes perdus, à condition, cependant, de les entendre. Il semblerait que les Français, parlant une langue romane relativement homogène, soient peu conscients de l’histoire de la géographie diverses des mots, et ainsi peu prompts à évoquer le passé par celui des vocables et à jouer sur les différences entre les étymologies.

Plus des quatre cinquièmes des mots français viennent en effet du latin, mais il suffit d’ouvrir un dictionnaire à presque n’importe quelle page pour s’étonner du patchwork coloré de la langue. Ce qui suggère deux sujets de réflexion. Au lieu de noter passivement qu’algèbre vient de l’arabe, banane du bantou, chocolat du nahuatl, kiosque du turc, paréo du tahitien ou parka de l’inuit, nous pouvons observer que les langues se parlent entre elles (tels les mots d’un poème) et qu’elles ont besoin les unes des autres. Même si le nomadisme des mots ne diminue pas l’incompréhension créée par la multiplicité des langues, ces petites lumières de l’ailleurs s’allumant de temps à autre dans une conversation ou un texte en français nous invitent à accueillir l’autre et à aller vers lui et constituent un très modeste anti-Babel. Le voyage de pyjama est typique et réjouissant : il passe par le persan, l’hindi et l’anglais avant de s’intégrer dans le français. La biographie des mots est souvent un récit d’aventures – ou, moins agréablement, un récit de conquête.

Il convient avant tout d’être sensible à la présence dans le français moderne (à côté des Romains et des Grecs) des Gaulois et des Francs. Les Gaulois interviennent dans la vie de tous les jours dès qu’il s’agit d’exercer notre gosier, de marquer une charpente, de signaler un truand, ou simplement de craindre, de bercer, de briser, de changer. Ils nous attendent à la campagne dans l’alouette, le mouton, le bouc, dans la bruyère, le chêne, le sapin. Nous marchons sur leurs traces en suivant un chemin, en passant sur un arpent, un talus, une dune, en pataugeant dans la boue jusqu’à un quai. Nous nous promenons en Gaule grâce à quelques milliers de noms de lieux qui ont survécu, des Cévennes et des Vosges au Morvan, de l’Oise et la Marne à la Seine, de Bordeaux et Lyon à Paris.

Les Francs nous accompagnent également dans notre quotidien, en nous environnant de bleu, de gris, de blanc, en qualifiant quelqu’un de riche ou de hardi, en désignant un garçon ou, à la place d’un truand, un félon, en pénétrant dans notre orgueil ou notre honte, en nous permettant de haïr, de haranguer, de ricaner. La campagne, qui parle parfois gaulois, parle aussi francique, dans épervier, troupeau, frelon, hêtre, houx. Sans oublier maréchal ou trop, la France et les Français.

La présence de tels mots, et de beaucoup d’autres puisés aux mêmes sources, importe-t-elle vraiment, vu l’essentielle latinité du français ? Ou le fait que la numération par vingt (quatre-vingts) vient des Gaulois, le préfixe mé- (méfiance, méchant, mépriser), des Francs ? La collaboration de ces deux langues dans la formation du français nous rappelle que nous ne parlons pas une langue pure, et devrait nous inciter à chercher, en vue du bien-être, de l’évolution et de l’enrichissement de langue, autre chose qu’une pureté inhospitalière et de toute façon chimérique. Surtout, les origines des mots sont aussi nos origines. Négliger des régions du passé nous prive des parties correspondantes de nous-mêmes. Les Gaulois précèdent des Romains sur le territoire national ; ils constituent l’être le plus reculé des Français. Les cent cinquante mots courants et les noms de lieux qu’ils ont transmis donnent accès, pour l’esprit comme pour l’émotion, à un lointain passé encore vivant dans ce qu’ils nomment. Les Francs viennent d’ailleurs et apportent un tout autre idiome indo-européen. Leurs quelques cinq cents mots encore existants ouvrent une petite fenêtre, dans le latin évolué qu’est le français, sur la grande aire des peuples et des parlers germaniques, et encouragent à reconnaître l’apport de ces envahisseurs dans l’expérience même d’être français.

Il faudrait continuer de réfléchir sur la France bilingue entre le Ve et le Xe siècle, suivant l’arrivée des Francs, et sur la recommandation du synode de Tours (813) de prêcher, non pas en latin, mais en langue romane ou « tudesque ». Sur le fait que les Serments de Strasbourg (842), qui marquent la naissance du français, sont rédigés en roman et en francique, et que la Séquence de sainte Eulalie (vers 880), première attestation littéraire du roman, se trouve dans un recueil où apparaît également un poème en francique. On pourrait noter la présence dans la France actuelle d’une version de cette langue, en Lorraine, et de plusieurs autres langues germaniques, comme, dans le français moderne, de beaucoup de mots venus de dialectes germaniques, ou du vieux scandinave des Normands, du hollandais, – et même du vieil anglais. Le monde germanique est actif dans la langue française, et lui donne une autre dimension. Nous passons entre le germanique et le latin, entre le Nord et le Sud, en disant tout simplement guerre et paix, le bouton de la rose ou, avec Pascal, un roseau pensant.

 

Sir Michael Edwards
de l’Académie française

J’écris ton mot libertin

Le 07 mai 2015

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vitoux.jpgJ’aime le mot libertin puisqu’il renvoie à celui de liberté. Ou, pour être étymologiquement plus précis, au latin libertinus qui signifie affranchi. Comme si le libertin s’affranchissait d’abord de tous les esclavages, de toutes les contraintes, de tous les préjugés… Cependant, il ne me serait pas venu à l’idée de m’y attarder si son emploi récent, revendiqué par le principal et très médiatique inculpé d’un procès tenu à Lille il y a quelques mois, et qui avait trait à des rencontres assez torrides, en groupe, dans un hôtel de cette même ville, pour lesquelles avait été engagé un nombre respectable (si l’on peut dire) de prostituées contraintes à des pratiques complaisamment détaillées à la barre, ne l’avait à mes yeux dénaturé. Je suis un libertin, en effet, affirmait-il en guise de défense, comme une profession de foi ou un titre de gloire.

Diable !

Si je me réfère à la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694, le libertin, considéré uniquement sous sa forme adjectivale, est celui « qui prend trop de liberté et ne se rend pas assidu à son devoir ». Et de nous proposer cet exemple décisif : « Cet écolier ne va guère en classe, il est devenu bien libertin. »

À la réflexion, je ne pense pas que c’est ce que désirait nous faire croire le prévenu : sa tendance fâcheuse à manquer la classe, fût-elle celle, autrefois, du Fonds monétaire international. On lui aurait reproché davantage, à tout prendre, son goût ou sa persévérance infatigable à se rendre à des classes de culture physique bien particulières… mais basta !

La prudence, la peur de nommer les choses, l’affaiblissement de la réalité la plus brutale, la plus angoissante ou la plus crue, voilà qui me paraît en général marquer notre époque qui hésite toujours à nommer un chat, un chat – alors que l’on ne devrait jamais cesser de nommer, de glorifier et de saluer les chats, mais c’est une autre histoire, et revenons à nos moutons ! Tiens ! Que viennent faire les moutons, là-dedans ? Rien ! Revenons plutôt à nos noceurs qui deviennent aujourd’hui des libertins, comme ces aveugles métamorphosés en malvoyants, ces femmes de ménage en techniciennes de surface, ces jeunes enclins à des incivilités pour ne pas désigner les violences, le brigandage ou les insultes qui les caractérisent, alors que les mourants n’espèrent plus, du prêtre catholique, l’extrême-onction mais un inoffensif sacrement des malades etc.

 

En vérité, il n’est pas facile d’être un libertin, dans le sens que ce mot prend, dès l’âge classique. C’est une attitude philosophique autant qu’une conduite de vie. Le libertin revendique son indépendance, son affranchissement, face aux règles, aux lois, aux dogmes de la religion. On l’appelait autrefois un « esprit fort ». Il y avait quelque péril à cela, dans les siècles passés. Le libertin était-il par conséquent un impie, voire un athée ? Peut-être, mais l’athée aurait-il songé à défier Dieu, s’il n’y croyait pas ? Le Don Juan de Molière ou, a fortiori, celui de Mozart et Da Ponte serait l’exemple même du libertin. Casanova aussi, sans doute.

En tout état de cause, je ne crois pas que les participants des soirées lilloises avaient le moindre rapport avec La Mothe, Gassendi, Théophile de Viau ou Chapelle que notre dictionnaire de l’Académie, dans sa neuvième édition, convoque, historiquement, pour incarner l’esprit libertin.

Reste le sens contemporain du mot, affadi, édulcoré, débarrassé de toute arrière-pensée philosophique, de toute audace ou de tout courage, puisque la permissivité de nos sociétés ne souffre désormais plus de bornes et que les interdits moraux figurent désormais aux abonnés absents.

Le mot libertin, ainsi décoloré, tend à devenir l’élégant ou le présentable synonyme de qualificatifs aussi variés que débauché, dépravé, fêtard, dissolu, licencieux, paillard, pornocrate ou, dans le cas qui nous occupe, d’un mot que j’hésite à écrire puisqu’il ne figure pas (encore ?) dans notre Dictionnaire, mais qui, dans sa rude et précise brutalité, désigne pourtant ce qu’il veut dire : partouseur ou partouzeur, dérivé de partouze ou partouse.

Céline et Queneau tiennent pour le « z », Robert Pinget pour le « s ». Marcel Aymé qui ne fait jamais rien comme tout le monde évoque, dans son Passe-Muraille, des partousiers. Pourquoi pas ? Mais, encore une fois, confondre un partousier avec un libertin, non, très peu pour moi !

  

Frédéric Vitoux
de l’Académie française

Les anglicismes furtifs

Le 02 avril 2015

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edwards_portrait_223.jpgOn sait qu’il pleut beaucoup en Angleterre, et qu’en France il pleut beaucoup d’anglicismes. On les refuse, ou on les utilise par paresse ou snobisme, ou faute de mieux, mais au moins on les reconnaît. Il existe aussi des anglicismes furtifs, bien plus dangereux puisqu’ils échappent aux radars.

Exemple : « Il parle français avec un accent définitivement italien. » L’auteur ne voulait pas dire que ce malheureux étranger ne se déferait jamais de son accent, l’ayant dans la bouche « d’une manière définitive », pour toujours, mais que son accent était sans aucun doute, très nettement, italien. Il donnait au mot définitivement (en anglais : definitively), le sens du mot anglais definitely, qui avait dû pénétrer dans sa mémoire.

Autre exemple, entendu à la radio : « Ce projet est clairement insensé. » Un anglophone perçoit aussitôt l’anglicisme qui s’y est glissé : « This project is clearly insane. » L’adverbe clairement signifie « d’une manière claire, distincte » et « d’une manière intelligible ; sans équivoque », alors que clearly a aussi pour sens « évidemment, manifestement ». Il aurait fallu un de ces deux mots-là.

Une langue ne vit qu’en évoluant. Les mots acquièrent progressivement des sens supplémentaires. À urbaniser, qui signifiait au xviiie siècle « donner des manières urbaines, courtoises », le xixe ajouta : « transformer un espace géographique en zone urbaine ». (C’est étonnant, on voit toute une civilisation qui bascule !) Il se peut que des sens d’origine anglaise enrichissent actuellement certains mots français, mais veillons à ce qu’il en soit toujours ainsi, en adoptant, en connaissance de cause, de nouveaux sens utiles.

Autres présences furtives : les formes syntaxiques anglaises, parfois plus relâchées – ou plus souples, tout dépend du point de vue – qu’en français. On entend des phrases comme : « Peut-être il voulait me voir », qui serait inconsciemment calquée sur : « Perhaps he wanted to see me. » La simplification est particulièrement regrettable quand on considère l’élégance de la forme correcte : « Peut-être voulait-il me voir », un des délices de la langue française pour l’étranger qui en fait l’apprentissage. Le remplacement, dans le langage parlé, du verbe au futur par aller plus l’infinitif : « Nous allons partir demain », « Il va chanter », viendrait-il lui aussi de l’exposition prolongée à l’anglais ? En anglais, le futur, qui manque en tant que forme indépendante, se construit avec les auxiliaires shall et will (« We shall leave tomorrow ») ou même avec la forme progressive du verbe to go (« He is going to sing »), et peut faire oublier aux Français la concision de « Nous partirons », « Il chantera », voire l’existence même de ce temps du verbe.

La déviation des sens et l’appauvrissement de la syntaxe s’accompagnent d’une déformation des sons. Le s dans héroïsme, humanisme – anglicisme –, est souvent sonorisé (devient z à l’oreille) comme dans les mots anglais correspondants, entendus dans tous les médias. Le plus fâcheux, c’est le déplacement de l’accent d’intensité sur la première syllabe des mots, en imitation machinale de l’anglais, où beaucoup de mots commencent ainsi. On rencontre sans cesse des phrases comme : « Le gouvernement va former le système pénal », « Il est partisan de l’Europe des nations. » L’accentuation uniforme du français, où l’accent tombe sur la dernière syllabe à voyelle prononcée du mot et, dans la phrase, à la fin de chaque groupe de mots, permet, en déplaçant volontairement l’accent, de donner au mot choisi un relief particulier : « La mise en scène était parfaite », « Faire ce que vous me demandez est impossible. » Surtout, la régularité simple crée le rythme du français ; l’ébranler a des conséquences graves. Pour s’en rendre compte, il suffit de changer l’accentuation en poésie. Baudelaire devient insupportablement prosaïque : « Traversant de Paris le fourmillant tableau », et l’Hermione d’Andromaque une mégère : « Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle ? » Il suffit également de remettre les accents à leur place pour saisir et apprécier la cadence propre à la langue française.

Toutes ces formes d’anglicismes sont furtives selon l’étymologie du mot, qui renvoie au latin furtivus, « dérobé, volé, secret », à furtum, « vol », à fur, « voleur ». Ils volent subrepticement aux Français la sensibilité à leur propre langue, avec d’autant moins de difficulté que ceux-ci en perdent de toute façon la maîtrise, en percevant mal le sens des mots, la syntaxe, et même les sons (on ne distingue plus « je parlai » de « je parlais » ; dans « un vin », les deux voyelles nasales ne sont plus différenciées). Voilà le vrai problème, plus inquiétant encore que l’infiltration des anglicismes. Il faut, dès l’école, apprendre une langue que l’on croit connaître du fait de la parler, mais qui ne révèle ses lois, ses libertés, son chant, sa manière de nommer le réel et de sonder le moi, qu’à l’étude.

 

Sir Michael Edwards
de l’Académie française

Elle était légère et court vêtue

Le 05 mars 2015

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beaussant.jpgC’est La Fontaine qui le dit, et nous savons qu’il parlait un excellent français et qu’il écrivait ses fables sans une faute… Alors, pourquoi « court vêtue », alors que justement il nous dit qu’elle était « légère », que nous devinons que sa jupe était « courte » (et son « cotillon simple » et « ses souliers plats », ajoute-t-il avec précision…) ?

C’est un problème un peu délicat, mais qui paraît, dès qu’on a réfléchi un instant, d’une parfaite logique.

Il suffit de se convaincre que, lorsque deux adjectifs se suivent pour former ce qu’on appelle « un adjectif composé », le premier a pour fonction de modifier le sens du second : mais, du coup, il perd son statut de simple adjectif pour devenir l’équivalent d’un adverbe, par conséquent invariable. Perrette, avec son pot au lait sur la tête n’est pas seulement « vêtue » : elle est court vêtue. L’adjectif court s’est mué en adverbe pour modifier le sens du participe vêtue. Elle avait mis sa jupe pour être fin prête, pour remplir son pot d’un lait tout frais tiré et son panier d’œufs frais pondus ; dans chacun de ces adjectifs composés, le premier n’est plus un adjectif : c’est un adverbe.

Quand cette jeune fille rêveuse était nouveau-née, elle rêvait déjà…

Mais cette règle, si logique qu’elle soit, garde une certaine souplesse : c’est que les adjectifs sont parfois un peu fantaisistes… Si grand s’est longtemps montré inflexible, on écrit très bien aujourd’hui : « Elle avait les yeux grands ouverts, et elle sortait de l’étable par la porte grande ouverte, puisqu’elle était fin prête… », certains n’en font qu’à leur tête. Nouveau n’est invariable que pour les bébés nouveau-nés. Quand les adjectifs ou les participes sont substantivés, l’adjectif qui les précède perd son statut d’adverbe et s’accorde naturellement avec eux. Il arrive que les nouveaux mariés soient moins regardants et acceptent que les nouveaux arrivants leur apportent des roses fraîches cueillies…

 

Philippe Beaussant
de l’Académie française

« Ce n’est pas possible ! »

Le 05 février 2015

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À chaque fait divers un peu vraiment différent de ce qui arrive habituellement (accident, perturbation météorologique, inondation ou tremblement de terre, attentat ou autre catastrophe), à chaque fois donc que surgit un fait justement divers, autre que ce que les normes ou du moins les statistiques permettaient de prévoir, les victimes ou les simples témoins s’écrient très souvent que « ce n’est pas possible ! ». Ainsi quand les tours de New York s’effondrèrent pourtant effectivement devant des millions de téléspectateurs et faisant des milliers de morts, ainsi quand un raz de marée dévastait une presqu’île entière sous l’œil de cinéastes improvisés, ainsi devant un proche dont je découvrirais le cadavre au pied d’une falaise ou au fossé d’une route, tous nous dirions sans doute que « ce n’est pas possible ! ». Étrange réaction, puisque que, possible ou non, il s’agit d’une effectivité, d’un fait, d’un donné, qu’on ne peut que constater et dont l’existence ne saurait se discuter.

Il y aurait ici une inconséquence, s’il ne s’agissait pas en fait d’un dédoublement de sens de la catégorie même du possible. Au sens commun (qui ne fait qu’un avec celui de la métaphysique), le possible précède l’effectif et il le prépare à son passage à l’effectivité en attestant que sa définition (ou essence) ne se contredit pas selon les règles de notre entendement et donc qu’elle n’a rien d’impossible. Cette possibilité par non-contradiction se redouble d’ailleurs d’une autre possibilité, celle des conditions du passage à l’effectivité (l’existence) : il faut s’assurer d’avance que la chose possible en son concept peut encore être produite en effet, dans les conditions dites normales de l’expérience. Bref, ce possible respecte, avant de passer à l’effectivité, le principe d’identité et le principe de raison suffisante. Il pré-voit ainsi la chose avant qu’elle n’arrive. Et elle n’arrive jamais sans montrer son identité ni assurer qu’elle détient les moyens (causes, raisons) de pourvoir à sa subsistance (son existence). Une telle définition de la possibilité convient parfaitement aux objets, dont le concept se trouve pensé et pré-vu avant leur production dans l'effectivité. Ici, nulle surprise, mais rien que des projets, des projets de produits : l’effectivité se borne à compléter la possibilité, n’y ajoutant que la réalisation elle-même de ce qui, dans la pensée, se trouvait déjà là.

Mais le sens de la possibilité qui définit les objets ne convient plus lorsqu’il s’agit d’événements. L’événement a en propre d’advenir sans avoir été pré-vu. Il n’a demandé aucune permission pour surgir. Il s’impose d’un coup, sortant de nulle part (de nulle prévision). Il éclate, comme une guerre, un obus, une explosion. Il ne vient que de lui-même, d’un lieu inconnu et insoupçonné avant cette irruption. Quand il arrive, il est déjà trop tard : il occupe toute la scène, son effectivité règne de fait. Étrange situation, puisque que cette effectivité, qui ne peut se contester, puisqu’elle détruit souvent les autres possibles et redéfinit l’équilibre des autres existences, nous reste, la plupart du temps, incompréhensible : l’événement est là, bien là, mais cette existence en devient encore moins pensable, elle n’offre pas d’essence déjà vérifiée ou connue. Bref, l’événement accomplit son effectivité sans passer par la case préalable du possible. Non qu’il soit impossible, puisqu’il a bien franchi la porte d’entrée dans l’effectivité, puisqu’aussi il va rendre intelligibles les autres possibles (redéfinis à partir de lui) ; mais il reste, et pour d’autant plus longtemps qu’il a d’importance, à nous inconcevable. Sa possibilité en tant qu’événement ne dépend pas de notre concept de possibilité (la non-contradiction de l’essence, la suffisance des causes ou des raisons).

Cet autre possible, que le langage quotidien n’hésite pas à invoquer contre l’usage logique (et métaphysique), aussi extraordinaire qu’il reste, n’a rien de marginal ou d’excentrique. Car ce sont les événements impossibles et effectifs qui définissent l’histoire : les guerres et certaines paix, les découvertes, les exploits et les désastres, les morts et les naissances surgissent comme des voleurs, ou avancent sur des pas silencieux comme des colombes. Et nous devons vivre avec eux, en apprenant à leur trouver un sens, si possible, vrai.

 

Jean-Luc Marion
de l’Académie française

“Ma maman” : ou la nostalgie du paradis perdu

Le 08 janvier 2015

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En 1950, la chanteuse Mick Michel, pseudonyme de Paulette Michey, née à Lyon en 1922, composait les paroles et la musique d’une chanson promise à un grand succès radiophonique : « Ma maman ». En voici le refrain :

Ma maman est une maman 
Comme toutes les mamans
Mais voilà c'est la mienne...

La chanteuse, qui a quitté la scène il y a quelques années seulement, savait-elle qu’elle inaugurait une nouvelle ère ? Celle où nul ne dit plus « ma mère » ou simplement « maman » pour parler de la femme qui l’a mis au monde ou l’a adopté, mais à quelque âge qu’il parvienne, toujours et sans exception « ma maman ». Ainsi on peut entendre, au lendemain d’une épreuve sportive qu’il a remportée, un grand gaillard déclarer : « Je voudrais remercier ma maman », ou à la télévision quelque rocker dans la soixantaine, le visage buriné et les cheveux gris noués en catogan sur son col de cuir, montrer de la main une vieille dame souriante assise au premier rang avec ces mots : « Je vous présente ma maman. »

Cet usage s’est répandu dans les dernières décennies au point de faire entièrement disparaître « ma mère » et même « maman ». Pourtant l’un et l’autre sont parfaitement corrects et justes du point de vue de la langue lorsqu’on veut désigner la femme qui vous a mis au monde (ou adopté). Leur distinction n’est pas seulement un code social : ce qui les sépare, c’est le degré de familiarité où l’on est avec son interlocuteur. Lorsqu’on s’adresse à un tiers, pour désigner celle à qui on doit le jour, on dira « ma mère » ; si l’on use du mot de « maman », on le fait alors entrer dans l’intimité familiale, on le convie à y participer, on le désigne lui-même comme un familier.

On le sent bien dans la chaude intimité de ces deux syllabes, proches du balbutiement, dans la répétition des labiales : « maman » est un mot du langage enfantin. C’est du reste presque le même, à quelques détails près, dans de très nombreuses langues. Sous la forme mammè, la « nourrice », en grec, mamma, en latin et plus tard en italien, espagnol, portugais, catalan. On y reconnaît le radical ma- présent dans mater, et qui est peut-être une onomatopée désignant (décrivant) la succion : « mamma » est la nourrice, celle qui donne le sein. Ou celle qui a élevé l’enfant. On comprend donc pourquoi, lui faisant ses adieux pour partir à la guerre, Louis XV écrit à Mme de Ventadour, qui l’a élevé : « Adieu Maman Ventadour, je vous embrasse du fond du cœur. » Le mot « maman » ne comporte plus ce genre d’extension ; et il y a longtemps qu’a disparu un de ses emplois populaires ou familiers où le mot suivi du nom de famille désignait chez Diderot, dans les romans de Marivaux ou de Balzac une « brave femme », concierge ou aubergiste – on imagine bien qu’il ne s’agit jamais d’une duchesse.

Mais en règle absolue, et même s’il arrive que le mot subsiste dans le langage de l’adulte, « maman » est la trace et la survivance d’un état antérieur, celui de l’enfance. Si Proust, ou plutôt Marcel, le narrateur de la Recherche du temps perdu, continue de dire « maman » à propos de sa mère, c’est que l’habitude s’en est installée dès les premières pages, avec le récit de ses premières années, et de sa difficile entrée dans le sommeil : « Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. » C’est un enfant qui parle, et dont l’adulte ici restitue le langage : et chaque fois qu’on lira « maman », c’est l’enfant qu’on entendra.

C’est donc ce mot de « maman » que s’autorisent naturellement les membres d’une fratrie pour parler entre eux de leur mère. Ils peuvent dire, ils disent parfois (ou disaient autrefois) « notre mère », mais bien plus souvent ils parlent de « maman », souvenir du temps où l’un des enfants confiait à l’autre ou aux autres que « maman était très fâchée ». Et, lorsque ladite mère étant devenue âgée, l’un demande à l’autre : « Es-tu passé voir maman ? », il y a là une trace assurément d’enfance, mais nulle puérilité, ou infantilisme chez celui qui parle.

Ce qui, par parenthèses, ne nous autorise nullement à demander à celui qui revient de l’hôpital : « Et alors, comment va votre maman? » Rien ne nous oblige (surcode aux connotations sociales très marquées) à dire « madame votre mère » – sauf dans des cas très rares. « Votre mère », comme « ta mère », est très convenable, et se tient à bonne distance entre respect et familiarité. Le malheur, c’est qu’aujourd’hui, il n’est plus compris, et qu’on pense manifester plus de sympathie pour le fils, et plus de compassion pour sa mère, en appelant celle-ci « ta (ou “votre”) maman ».

Mais venons-en enfin à ce piteux et si fréquent « ma maman ». (Et aussi, évidemment « mon papa ». Ce qui donne le savoureux échange suivant : « Dites-moi, vous êtes prix de Rome, est-ce vos parents qui vous ont transmis le goût des arts? – Ah non, pas du tout, mon papa était banquier et ma maman professeur de maths. »)

Malgré les apparences, « ma maman » n’est pas l’équivalent à la première personne de la deuxième (« ta maman » ou « votre maman ») et de la troisième (« sa maman »). Le possessif « ma » n’est pas nécessaire : quand vous dites « maman », il est clair que vous parlez de la vôtre. Alors d’où vient ce possessif parasite ? Non seulement du langage enfantin, comme le mot maman lui-même, mais du langage de la première enfance. C’est ce que dit un enfant qui commence à parler, et il le dira en gros jusqu’au début de l’école primaire : « Je veux ma maman », ou « je vais le dire à mon papa ». Ce redoublement traduit un sentiment d’insécurité, et une demande intense de protection. Puis vient un peu d’assurance, et on dit « maman », et ensuite « ma mère » : autant d’étapes par lesquelles on instaure progressivement une distance avec ses parents, ce qui ne signifie pas forcément qu’on les aime moins, mais tout simplement qu’on a grandi.

En somme, dire « ma maman » pour parler de sa propre mère signale une stagnation ou un retour à l’état de puérilité. Infantilisme, peur panique de la solitude, impossibilité de se situer par rapport au passé, négation du temps et de la finitude ? Tout cela se dit avec clarté (et cette clarté serre le cœur) dans le pathétique « ma maman » sorti d’une bouche adulte. Nombreuses sont en effet les raisons historiques, politiques, sociales, qui poussent l’homme moderne, par-delà son apparente arrogance, à la recherche d’un paradis où « ma maman » me tend éternellement les bras.

On est si petit et le monde est si grand ! comme le chantait Paulette Michey, alias Mick Michel.

 

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Le bonheur… et le malheur… des mots

Le 04 décembre 2014

Bloc-notes

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On pourrait dire de certains mots qu’ils vieillissent mal. Nul besoin de signaler un sens péjoratif à ridicule : une personne, une action ridicules provoquent toujours un rire moqueur, où le seul plaisir que nous éprouvons est celui de notre supériorité. Pourtant, le latin ridiculus, qui signifie bien, en mauvaise part, « absurde, extravagant », signifie aussi, en bonne part et peut-être en premier lieu, « qui fait rire, plaisant, drôle ». Même double valeur en grec : geloios, « ridicule », signifie d’abord « amusant », et peut se dire d’une fable d’Ésope. Substantivés, les geloia sont des « plaisanteries ». Le verbe gelân en particulier donne à réfléchir. Son sens primitif est « briller », et ce n’est que plus tard, à cause de la joie qui illumine le visage du rieur, qu’il en vient à signifier « rire ». Dans la fraternité des langues indo-européennes, gelân se rapporte au latin gaudere, « se réjouir », au norrois gladr, adjectif signifiant à la fois « brillant » et « joyeux », et à l’anglais glad, maintenant « joyeux » et autrefois « brillant ». Selon l’obscure sagesse du langage, le rire nous rapproche de la lumière.

L’évolution de risible raconte la même histoire. Risibilis en latin signifie « capable de rire ou de faire rire ». En moyen français, risible signifie « qui porte à la gaieté, à la joie », et au xviie siècle, il garde ce sens tout en signifiant aussi « ridicule ». De nos jours, son sens originel ayant disparu, il n’est guère moins agressif que dérisoire.

Le devenir des mots n’est pas sans conséquences : nous avons perdu insensiblement une certaine idée de rire. Le phénomène se retrouve en dehors des langues romanes. Si ridiculo en espagnol ou ridicolo en italien ont le même sens réduit que ridicule, laughable en anglais, lächerlich en allemand impliquent également le mépris. Nous avons dévalué le rire gai au profit du rire moqueur. Le rire moqueur nous ramène à nous-mêmes, en nous flattant quant à la justesse de notre jugement. Il nous sépare. Il réagit aux travers et parfois aux vices des individus et de la société. Le rire nous sort de nous-mêmes. Il est sociable. Il nous fait participer au plaisir de vivre.

Le rire moqueur a certainement un rôle à jouer, puisque le mal, sous toutes ses formes, existe. D’autre part, nous sommes encore capables de rire d’allégresse, comme le prouvent

quantité d’adjectifs : amusant, comique, désopilant, divertissant, drôle, hilarant, plaisant, réjouissant. Leur abondance (avec celle des adjectifs familiers ou populaires, tels que bidonnant ou rigolo) témoigne du plaisir que nous éprouvons à multiplier les mots évoquant ce genre de rire. Pourquoi donc nous inquiéter ?

Restreindre le sens de ridicule semble dénoncer une préférence dangereuse. On tient le rire gai pour ingénu, alors que le rieur qui raille ses semblables serait averti des vrais problèmes de la société et de la condition humaine. La gaieté divertirait, la satire rendrait perspicace. Le rire même serait moins sérieux que les pleurs, et la comédie inférieure à la tragédie. Ne faudrait-il pas retrouver les vertus du rire joyeux, généreux et salutaire, et en comprendre la profondeur ? À l’ère de la dérision qui a succédé à celle du soupçon, nous pourrions méditer sur la brillance qui serait à l’origine de notre perception du rire, et sur le sens complet de ridiculus, qui donne en même temps sur le malheur et sur le bonheur.

Sir Michael Edwards
de l’Académie française

Curiosité

Le 02 octobre 2014

Bloc-notes

orsenna.jpgSi, comme le veut la sagesse ancienne, nous tournions, avant de prononcer le moindre mot, sept fois la langue dans notre bouche, bien des impairs seraient évités, et nombre de divorces… Mais avouez que la spontanéité de la conversation n’y gagnerait pas. Laissons où il est, dans notre Constitution, le sinistre principe de précaution. Et choisissons une autre méthode : avant de parler, voyageons plutôt vers la source de nos paroles. Vive l’étymologie !

Prenez l’exemple de la curiosité, ce sel de la vie.

Comment tuer à jamais la phrase idiote qui a ravagé notre enfance « la curiosité est un vilain défaut » ?

Revenez au latin. Curiosité vient de cura, qui veut dire la cure, comme dans cure ou curatif.

Donc le curieux est celui, ou celle, qui prend soin.

Et c’est l’indifférence, le plus vilain, le plus asséchant des défauts, cette manière fermée de vivre, verrouillé en soi-même, sans jamais trouver matière ou personne à distinguer, à célébrer.

Voulez-vous un exemple supplémentaire ? Réussir.

Cette fois, passons par l’italien.

Le cœur de ce mot, c’est le verbe uscire, qui veut dire « sortir, trouver la sortie ».

Dans la vision traditionnelle, celui, ou celle, qui a réussi est installé, immobile, calé dans un grand fauteuil, cigare aux lèvres. Erreur. Le réussi a trouvé la sortie. Ou n’en est pas loin.

Quelle sagesse !

Oui, vive l’étymologie ! Elle offre de délicieux et nourrissants voyages, par ailleurs gratuits et qui ne craignent aucune grève de pilotes.

 

Erik Orsenna
de l’Académie française

Le train des sénateurs

Le 11 juillet 2014

Bloc-notes

sallenave.jpgParlant d’un ministre qui ne semblait pas pressé de mettre en place une réforme, un journaliste déclarait récemment à la télévision : « Il semble avoir pris le train des sénateurs. »

Non le Sénat romain ne prenait ni TGV ni tortillard : le « train » des sénateurs, c’est leur pas, l’allure de leur marche.

Toutes les langues abondent en locutions de ce type, souvent d’origine obscure, et qui sont le cauchemar des traducteurs ; l’enseignement du français langue étrangère, le « FLE », y consacre beaucoup de temps.

Malheureusement, elles sont en passe de devenir aussi un cauchemar quotidien pour les lecteurs de journaux ou les auditeurs des médias, qui souvent doivent opérer de douloureuses gymnastiques mentales pour comprendre ce qu’ils viennent de lire ou d’entendre. Ainsi, autre exemple très récent, pourquoi durant la Coupe du monde de football 2014, l’équipe de France était-elle jusqu’à sa défaite, selon du moins un commentateur, le « mouton noir » de l’équipe du Brésil ? Mais non ! sa langue avait fourché, il voulait dire « sa bête noire » ! Etc.

Que se passe-t-il ? Ce désordre dans l’emploi des expressions figurées inquiète. Il est le signe (parmi d’autres) que quelque chose se dérègle dans la transmission de la langue.

Il faut convenir qu’elles constituent un maquis aussi riche qu’opaque. Pour en rester au seul mot de train, il est à parier qu’il donne à l’avenir (« du train où nous allons ! ») du fil à retordre (autre expression figurée) à ceux qui se risqueront à utiliser les expressions où ce mot entre en composition. À l’horizon, d’autres fâcheux mécomptes – sur le sens par exemple du début fameux de l’Arlésienne de Bizet :

« De bon matin
J’ai rencontré le train
De trois grands rois qui partaient en voyage […] »

Venu du latin trahere (tirer), le « train », c’est d’abord l’allure, la façon d’aller. D’où « le train de sénateurs » immortalisé par La Fontaine dans Le lièvre et la Tortue, qui débute par la formule devenue un adage fameux : « Rien ne sert de courir, il faut partir à point. » Fort de sa supériorité évidente en matière de vélocité, le lièvre accepte le défi qu’elle lui lance, et prend tout son temps :

            « Il laisse la tortue
            Aller son train de sénateur.
            Elle part, elle s’évertue,
            Elle se hâte avec lenteur. »

S’apercevant à un moment qu’elle est sur le point d’arriver, il s’élance, fait de grands bonds, mais trop tard...

Institution religieuse autant que politique, le Sénat est dans la Rome antique pourvu d’une autorité et d’un prestige qui expliquent le rythme lent et solennel du pas des sénateurs. Mais on peut aussi « aller bon train », « à fond de train », et le mot train va s’enrichir, au figuré, de toute une série de sens plus généraux, désignant le mode de vie – mener grand train – et parfois même la mauvaise vie, comme le signale l’Académie en 1694, ajoutant « mais il est bas » : « Train, se dit aussi des gens de mauvaise vie. Il a du train, de mauvais train logé chez luy. »

Ce sens est conservé dans « mettre en train », ou être un vrai « boute-en-train ». Phénomène grammatical intéressant, avec l’accompagnement de la préposition « en », le mot train donne naissance à une variante française de ce que l’anglais appelle « présent progressif » : « être en train de ... » désigne une action qui se déroule et n’est pas encore terminée. Au passage, cette association donnera naissance à un substantif, l’« entrain », qui désigne l’enjouement, une forme communicative de joie de vivre. Mais il est vrai qu’on dit déjà : « je ne suis pas en train », quand on se sent manquer de courage ou d’énergie.

Le « train » finit donc par signifier aussi la noblesse, l’allure (au sens figuré cette fois), la belle apparence, la richesse : d’où l’expression « mener grand train ». Qu’il ne faut cependant pas confondre avec « aller grand train », qui désigne la marche rapide d’un cheval ou d’une voiture.

Très tôt, l’Académie (1694) ajoute au sens d’allure ou de mouvement, voire de commerce (d’où l’expression ancienne, aujourd’hui équivoque, de « train de marchandises »), le sens concret d’un ensemble ordonné pour la marche, comme, par exemple, « une suite de valets, de chevaux, de mulets, & particulièrement des gens de livrée. Grand train. Train leste, train magnifique, superbe. Il marche à grand train, il a vingt valets de livrée dans son train. Son train est habillé tout de neu »f.

Oscillant entre le figuré et le concret, passant de l’un à l’autre, «train » va désigner aussi tout ce qui glisse ou marche d’un même pas. Se dit ainsi d’« un grand amas de bois lié ensemble qui flotte sur l’eau. Train de mairein. Train de bois flotté » (Académie). D’où sa spécialisation militaire : « le train », pour « le train des équipages ». Avant que l’invention de la locomotive ouvre au mot la carrière que l’on sait.... Mais les expressions figurées construites à partir de sens plus anciens n’en continuent pas moins à circuler : ainsi du « train des réformes » dont quelquefois la lenteur impatiente. Et parfois un journaliste bien inspiré (une fois n’est pas coutume) peut jouer avec humour de leur coexistence : d’où ce gros titre « les cheminots hésitent à monter dans le train des réformes ».

On pourrait se livrer à un exercice comparable à propos de mainte autre expression dite « figée », dont l’emploi naturel, spontané et correct est la preuve indéniable d’une bonne maîtrise de la langue. Ces locutions n’en demeurent pas moins une source de difficultés parce qu’elles ne peuvent pas être comprises, donc déduites, littéralement, à partir des mots qui les composent. Elles reposent souvent sur des métaphores dont il faut avoir une connaissance globale, par exemple : Avoir du pain sur la planche. Renvoyer aux calendes grecques. À la bonne franquette. Crier haro sur le baudet. Se mettre martel en tête...

On ne peut se passer d’elles ; elles surgissent à tout moment dans une rhétorique de l’expressivité ; ce sont elles qui donnent du caractère et du charme au discours. Or aujourd’hui les expressions figurées subissent une crise tout à fait nouvelle. Non qu’elles tendent à disparaître : au contraire. Mais dans la majorité des cas elles sont utilisées à contresens ou de manière impropre. Et comme elles sont la vie même de la langue, cette menace affecte la langue au même titre, et peut-être plus gravement encore, que les fautes d’orthographe, de grammaire et de syntaxe.

Il y a bien des raisons à cela. Les expressions dites « figées », tournures expressives, imagées, ont une origine souvent populaire. L’ancienneté, la fréquence de leur usage, leur avaient conféré un tour proverbial, typique de l’ancienne langue ; elles témoignent souvent, par leur construction et par leur vocabulaire, d’un état de civilisation disparu. Leur transmission était de tradition plus que d’enseignement. Or les grandes mutations sociales du dernier siècle et la généralisation de l’enseignement scolaire ont entraîné une forte baisse de la valeur et de la légitimité de ces formes de transmission par le village, la boutique, la famille.

Mais tout n’était pas perdu : reprises par la langue écrite, littéraire, par les grands auteurs, ces expressions se voyaient codifiées et pourvues d’une nouvelle légitimité que l’école contribuait ensuite à relayer. Or l’école, ces trente ou quarante dernières années, a renoncé à faire de la langue des grands textes, de la langue des bons auteurs l’index de référence d’une pratique aisée et correcte de l’expression. Pendant longtemps, transmises plutôt correctement, à l’oral ou par écrit, sans qu’elles soient forcément comprises, ou sans que leur origine soit clairement repérée, les locutions « figées » relevaient d’une sédimententation dans l’histoire même de la langue, confirmée par un aller-retour et un échange constants entre la langue parlée et la grande langue. De cet échange, l’école était le garant : elle ne l’est plus.

Mais il y a autre chose. Les expressions figurées sont peut-être victimes de certains tours que la presse a imposés à la langue : en particulier de l’habitude de jouer avec les mots, les expressions figurées, les proverbes. Cet esprit de dérision généralisé, qui s’applique aux mots et aux choses, est venu d’une certaine presse d’après 68, et s’est étendu maintenant à peu près à tous les médias. Le jeu sur les mots est souvent l’aveu d’une impuissance à peser sur les choses, ou même à les penser. On imagine s’en libérer en se libérant des contraintes et de la rigueur que le langage nous impose : victoire purement symbolique, on n’est pas dupe, et de plus on fait rire !

D’où ce caractère forcé, rituel, artificiel du ton parodique qu’emploient la plupart des journaux et journalistes, dans la rédaction d’un article, ou la formulation d’un titre. On se lasse vite de cette culture du calembour, de l’à-peu-près et du jeu de mots : mais ce jeu n’est pas innocent, il fait des ravages dans la conscience des locuteurs les plus fragiles et les moins formés.

Fragilisées par ce maniement brutal, dé-figurées par leur réécriture parodique, les expressions figurées risquent de disparaître dans une novlangue qui n’a ni la vigueur de la langue orale, ni la rigueur de la langue écrite.

Danièle Sallenave
de l’Académie française

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