Dire, ne pas dire

Bloc-notes

À propos d’un mot venu du Sud

Le 07 janvier 2016

Bloc-notes

Dominique Bona

Dans mon enfance, nous habitions un mas au milieu des vignes, un vieux mas catalan. Nous l’appelions « le mas » parce qu’il était unique, incomparable dans nos cœurs – et il l’est toujours. Nous disions « le mas-ss », en faisant siffler le -s final, comme tout un chacun dans le Sud de la France. Un visiteur parisien venait-il à parler du « mâ », ainsi qu’il est d’usage au nord de la Loire, ce Nord qui était pour nous un autre monde, nous trouvions sa prononciation exotique et même, je l’avoue, ridicule. « Le mâ » nous mettait mal à l’aise.

Car « le mas-ss » tant aimé, privé de sa consonne sonore et familière, semblait appauvri. Pire même, par la faute de cette seule lettre manquant à l’oreille, dénaturé. « Le mâ » lui volait son identité solaire, sa part de Méditerranée. Où étaient la terre rouge, la violence de la tramontane, dans ce « mâ » citadin, le parfum des raisins et des figues, la bonne odeur des sarments qui brûlaient l’hiver dans la cheminée de la grande salle, où la vie se déroulait tout entière ? Nous ne le reconnaissions plus. Un « mâ » ne pouvait être pour nous qu’un « mât » de bateau.

La prononciation a toujours été un casse-tête dans la langue française, où se mêlent tant d’influences diverses. Les consonnes finales, pour la plupart, sont muettes, y compris dans ce Midi auquel je reste attachée. On y respecte l’usage : estomac (prononcez -a), escargot (-o), rat (-a). Mais on dit vasistas (-ss), même en pays d’oïl... Mieux vaut ne pas se demander pourquoi. La prononciation des consonnes finales en français se traite au cas par cas. Ainsi dit-on, parmi cent exemples contradictoires, « dessus » (-u), mais « sus » (-ss) dans le sens de « en avant, à l’abordage », encore qu’« en sus », bien vieilli dans le sens de « en plus » (-ss), se prononce plutôt -u... Exubérance de la prononciation ! Les consonnes finales ne s’entendent pas dans « tôt » ni dans « tas », s’entendent dans « neuf » et dans « net ». On peine à s’y retrouver. La plupart du temps, comme le bourgeois gentilhomme, on prononce bien ou mal, mais presque toujours à l’intuition, sans savoir pour quelle raison ni s’il y en a une. Le plus étonnant, c’est que ces variations, loin d’être hasardeuses ou fantaisistes, trouvent chacune leur explication : selon l’étymologie, la règle, l’usage ou même l’époque, la prononciation ayant souvent changé au cours des siècles.

Le mot « mas », d’origine provençale, vient du latin mansum, participe passé de manere, qui signifie demeurer. Il a la même étymologie que « maison ».

Il cousine aussi, par l’étymologie, avec le « manoir », dont la sonorité m’évoque toujours le paysage lugubre des Hauts de Hurlevent.

Ni manoir ni bastide, le mas est une demeure basse, rustique, entourée de terres agricoles arrachées à la garrigue – principalement des vignes, des oliveraies, mais aussi des vergers, quelques prés à moutons. On le trouve exclusivement dans le Sud de la France. Ailleurs, non pas seulement au nord de la Loire, mais dès que l’on quitte le paysage méditerranéen, dans un Sud au climat océanique, comme le Pays basque, on dit une ferme. Une exploitation agricole, si l’on est plus ambitieux, plus moderne. Ou, noblement, un domaine. Il y a souvent un seigneur dans un domaine, il n’y en a jamais dans un mas, ou alors à titre symbolique. Si le mas évoque un monde de paysans, ce sont des seigneurs de la vigne.

Manere : j’aime ce verbe latin. De même que son équivalent français, « demeurer » – trois syllabes aussi –, c’est un mot lent et calme, doux à prononcer. Un mot avec une aura de durée, de stabilité, ou pour mieux dire de permanence (per manere), un mot de fidélité.

A Paris, où je suis arrivée à l’âge des premières dictées, mon accent méridional m’a valu bien des moqueries à l’école – les petites filles sont cruelles. Je l’ai corrigé de moi-même, au plus vite, et ne l’ai plus jamais repris. Mais je le regrette. « L’accent, c’est la fidélité », disait mon père. Fidélité au terroir, à la province. De grands écrivains français ont eu un terrible accent : Colette et Claudel ont roulé les -rrrr jusqu’à leur dernier souffle, d’une manière qui paraissait caricaturale déjà à leurs contemporains. Et Valéry chantait en parlant, sous l’influence de ses racines sétoises, ou peut-être de celles, plus lointaines, d’Erbalunga ou de Gênes. La langue française est avant tout une harmonie.

Rien de plus amusant que de lire un dictionnaire, par la seule entrée de la prononciation. Elle est toujours signalée en premier, avant la nature ou le genre d’un mot, et avant même sa définition : non seulement en italiques et entre parenthèses, mais dans l’écriture phonétique qui a de toute évidence une parenté avec la cabalistique. Ce mystérieux énoncé de phonèmes, il est recommandé d’essayer de le dire à haute voix. Pour entendre la musique du mot – le son exact et primordial, qui va s’accorder avec tous les autres et, après entrée en scène de l’orthographe et de la grammaire, former la phrase idéale, la parfaite euphonie.

Le Midi, pour la prononciation, a une force particulière. Il colle plus souvent qu’à Paris à l’étymologie et aux racines, surtout latines. Le « mas », solide sous les assauts du vent, me semble relever le défi que lui a lancé à l’origine le verbe manere. Plus que maison, plus que manoir, infiniment plus que domaine, c’est lui, ce petit mot provençal d’une seule syllabe, qui reste le plus proche de mansum, le plus exact à lui ressembler. De là vient sans doute que tout « mas » garde pour moi un caractère irréductible. Et un pouvoir rassurant. Avec sa consonne finale sonore, qui dans le Sud résiste et refuse de mourir, ce mot simple, ce très vieux mot m’apporte l’écho de voix chaleureuses, qui ne s’effacent pas.

 

Dominique BONA
de l’Académie française

Le ressentiment

Le 04 décembre 2015

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marion.jpgVoici un mot étrange, tant ses sens peuvent se différencier, jusqu’à s’opposer frontalement.

Il peut s’agir simplement de ce que l’on ressent, vulgairement du « ressenti » : le froid réel et mesurable par un thermomètre ne correspond pas toujours au froid ressenti, la plupart du temps plus glacial. Inversement le prix ressenti d’un produit mis en vente avec force publicité doit, du moins est-ce l’intention commerciale, sembler moins élevé qu’il n’est (on arrondira au centime inférieur pour masquer un mille de plus, on divisera le prix total par le prix mensuel sans indiquer le nombre de mois dus, etc.). Cette acception garde la trace, bien effacée il est vrai, de ce qu’au xviie siècle, le ressentiment indiquait : un fort sentiment, profondément ressenti, d’ailleurs souvent très positif – un ressentiment de reconnaissance, d’amour, de gratitude –, autant qu’un ressentiment de peine ou de souffrance.

Les sens modernes n’ont guère conservé de cette positivité. Nous parlons d’un ressentiment pour désigner le sentiment de réaction à l’encontre d’une attaque, d’un affront, d’une injustice ou d’une injure. On garde un tel ressentiment et, comme si on le thésaurisait, on le couvre, le couve, le réchauffe pour le faire grandir et fructifier. D’où ses nouvelles caractéristiques.

D’abord le ressentiment doit s’entendre comme un aveu de faiblesse. Aucun paradoxe à cela, mais une évidence : je ne souffre de ressentiment devant une menace ou une attaque que parce que je revendique quelque but, quelque possession que je tiens pour un bien ; et un bien que je ne possède pas, mais dont j’estime qu’il me revient ou devrait me revenir. Je n’éprouve un ressentiment que parce que je revendique, donc parce que j’avoue manquer de ce bien, réel ou supposé. Le ressentiment contre autrui avoue donc un manque. Il ne s’agit plus de sentir (ressentir) une situation ou une chose qui m’affecte, mais de ressentir un manquement, un manque, bref ce que je ne possède pas, ce qui n’est pas mien, éventuellement ce qui n’est pas. Le ressentiment, comme l’envie, n’a besoin de rien pour croître et embellir – il se nourrit littéralement d’un rien, du rien, du manque même. Ce qui lui ouvre une carrière sans limite, car tout peut manquer, pourvu qu’il apparaisse comme ce dont je ne possède (encore) rien. Non seulement le ressentiment caractérise le pauvre, mais bien pis, même le riche à millions s’en trouve affecté parce qu’il lui manque encore des milliards. Le néant de ce que je ne possède pas encore suffit à remplir indéfiniment le cœur de ressentiment.

Mais le ressentiment va plus loin encore. S’il en restait là, il ne serait qu’un autre nom de l’envie, de la jalousie ; il m’orienterait simplement vers la revendication sans fin d’autres possessions : le syndrome du « toujours plus ! ». Il ne provoquerait que la haine des autres, ceux qui possèdent ce que je ne parviens pas à posséder, ou ceux qui me privent par leur possession d’y parvenir à mon tour (que ces « autres » soient réels ou imaginaires importe peu). Dans tous les cas, le ressentiment resterait ad extra, centrifuge, explosif pour ainsi dire.

Or, et c’est son sens le plus contemporain et désormais le plus courant, le ressentiment va plus loin. Car ce manque et cette envie, j’en souffre (je les ressens) d’autant plus intensément et longtemps que je ne parviens pas à les effacer par une prise de possession effective. Manquer est une chose, ne jamais sortir de ce manque, vivre avec lui au jour le jour, en rêver la nuit, c’en est une autre. Le ressentiment se redouble toujours de son impuissance et institue l’insatisfaction comme un état chronique. Il dure aussi longtemps que dure mon impuissance à conquérir l’objet du manque. Et il souligne, durant le temps de l’impuissance, que celle-ci devient durable, voire définitive. Il finit par m’accuser de cette impuissance, et à juste titre. Le ressentiment devient ainsi le seul sentiment de ceux qui n’en ont plus d’autres – positifs. Le ressentiment vire alors à la haine de soi : il se retourne ad intra sur son porteur. Et, laissé à lui-même, il ajoute la tentation du suicide à la pulsion de meurtre.

Ou bien, il semble ouvrir une consolation, une alternative au désespoir. Pour éviter de mettre en évidence et en accusation mon incapacité à satisfaire mon envie, le ressentiment me propose sans cesse d’autres responsables : n’importe qui, connu ou inconnu, mon prochain et mon lointain, pourvu qu’il ne soit pas moi, mais l’autre, autrui précis ou collectif. Alors, le ressentiment me permet de ne jamais m’avouer moi-même responsable, de n’avoir jamais à répondre de rien, ni à personne. Pour n’avoir jamais à avouer (ni même à envisager d’avouer) la moindre responsabilité, il me suffirait d’accuser tout un chacun sauf moi. La lutte pour l’innocence passe par l’accusation universelle. Car seule une accusation universelle m’assure sinon l’innocence, du moins son plus proche substitut – le statut de victime par excellence. Plus victime que moi, tu dois mourir.

C’est ainsi que le ressentiment ment : en lui le senti ment. Et il tue, d’une manière ou d’une autre.

 

Jean-Luc Marion
de l’Académie française

Apocope, vous avez dit apocope ?

Le 05 novembre 2015

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Frédéric VitouxLongtemps, je me suis enchanté des noms en apparence extravagants que portent la plupart des figures de style ou de rhétorique : l’anacoluthe et la catachrèse, l’antanaclase et l’épanalepse, la synecdoque et la paronomase, l’homéotéleute et l’anaphore, j’en passe et des meilleurs. Certains auraient mérité de faire partie de la collection des jurons propres au capitaine Haddock. Je pense particulièrement à deux d’entre eux, l’apocope et l’aphérèse, que nous employons à tout bout de champ, sans même le soupçonner, à la façon dont monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir.

Si j’écris cette simple phrase, par exemple : le prof de gym a sifflé l’heure de la récré, j’ai convoqué déjà trois apocopes. Et si j’ajoute : en bus, en car, en vélo ou en métro, les candidats au bac sont rentrés chez eux voir la télé ou se sont retrouvés au ciné, revoici cinq apocopes et deux aphérèses qui pointent le bout de leur nez.

L’apocope, on l’a compris, est le retranchement d’un son, ou bien d’une ou de plusieurs syllabes, à la fin d’un mot : prof pour professeur, gym pour gymnastique, télé pour télévision, bac pour baccalauréat, par exemple.

L’aphérèse, en revanche, consiste à retrancher une lettre, ou bien une ou plusieurs syllabes, au commencement d’un mot : bus pour autobus, car pour autocar, de même que l’on disait autrefois familièrement les Ricains pour les Américains…

Ce qui est curieux, c’est que l’aphérèse vient du grec aphairesis, qui signifie « action d’enlever », de même que l’apocope dérive du grec apokopê, qui signifie pareillement « action de retrancher », sans qu’il soit précisé, dans ces deux étymologies, le bout par lequel on retire ou retranche une partie du mot. Pourquoi l’apocope désigne-t-elle le retranchement de la fin d’un mot, et l’aphérèse le retranchement du début de celui-ci ? Leur étymologie, encore une fois, ne semble pas le préciser.

À propos du grec et des apocopes, permettez-moi, pour conclure, d’évoquer une anecdote qui serait peut-être une indiscrétion si nous ne restions pas ici, entre nous, dans un cadre strictement académique, n’est-ce pas ? Elle a trait à Jacqueline de Romilly, la grande helléniste restée si chère au cœur de beaucoup d’entre nous. C’était il y a dix ou douze ans environ. J’assistais à l’une de mes premières séances de travail du Dictionnaire, avec la timidité que l’on devine.

Le mot étudié était « récréation ».

Divers académiciens précisaient ou enrichissaient la définition ou le juste emploi du terme. Je crois que c’est Jean-François Revel qui suggéra alors que l’on pourrait peut-être, sous la rubrique « fam. » (pour familier), signaler tout de même, dans cet article, l’emploi courant du terme récré : la cour de récré, l’heure de la récré, etc. Sa proposition allait être adoptée quand Jacqueline de Romilly demanda la parole et, avec l’énergie ou la véhémence qui lui était coutumière, s’insurgea contre la suggestion de son confrère. Non, elle ne voulait pour rien au monde entendre parler de récré.

Si l’on commençait, nous dit-elle en substance, à faire entrer les apocopes dans notre Dictionnaire, on n’en finirait plus. La géo pour la géographie, un hebdo pour un hebdomadaire pendant qu’on y était ! Quiconque verrait le mot récré dans un texte comprendrait sans mal qu’il s’agissait de l’apocope de récréation, inutile de lui conférer en prime d’inutiles lettres de créance.

Une discussion passionnée s’ensuivit entre les tenants et les adversaires de récré. Certaines apocopes avaient acquis leurs lettres de noblesse, certes, ou leur parfaite autonomie. Le cinéma, le métro ou le vélo. Qui parle encore de cinématographe, de métropolitain (voire de chemin de fer métropolitain) ou de vélocipède ? Mais récré était-il d’un usage courant ou quasiment autonome ? Non.

Au bout d’une demi-heure, il fallut trancher par un vote. Jacqueline de Romilly l’emporta, qui avait rallié à sa cause une majorité des présents. La récré n’allait pas figurer dans la neuvième édition de notre Dictionnaire.

J’étais ébahi. Mes nouveaux confrères, un Prix Nobel de biologie-médecine, des professeurs au Collège de France, des anciens ministres, des romanciers, philosophes et autres historiens de renom, pouvaient ainsi consacrer plus d’une demi-heure de leur temps à se disputer, avec autant d’énergie que de courtoisie, à propos d’un simple mot et d’une figure de rhétorique ! Où diable me trouvais-je ?

La réponse s’imposait : dans un refuge de haute civilisation. Je sais gré à Jacqueline de Romilly et au mot « apocope » de me l’avoir révélé ce jour-là.

 

Frédéric Vitoux
de l’Académie française

Divagation sur l’esprit des mots

Le 01 octobre 2015

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Michael EdwardsSi, depuis qu’un instinct clair mais néanmoins curieux nous y pousse, nous créons des mots en leur donnant un sens, les mots semblent parfois nous répondre, en offrant des sens supplémentaires. Vivant bien plus longtemps que nous, ils se présentent accompagnés d’une riche histoire, d’une mémoire souvent foisonnante. Nous y trouvons des sens qui échappent aux dictionnaires.

Exemple : univers, du latin universum, à l’origine neutre singulier de l’adjectif universus, « universel, général, intégral ». Universum laisse voir une pensée plus qu’intéressante. Lui-même dérivé de unus et du participe passé de vertere, « tourner, se tourner », il suppose que tout ce qui existe tourne pour se joindre, que tout se rassemble en un seul étant. Que la multiplicité cherche l’unité ; que le multiple est un, et l’un, multiple. Le mot donne un sens très lumineux et très fort à la totalité de ce qui est. Cependant, c’est une vision des choses, une perspective sur l’espace-temps qui ne va pas de soi, et que les Grecs ne partageaient pas : ils tenaient plutôt l’univers pour un système bien ordonné, un kosmos. Nous héritons le mot univers, qui nous induit peut-être, de façon subliminaire, à voir le monde à sa manière. Ceux qui ne considèrent pas l’univers comme une unité accueillant le multiple, comme une multiplicité s’accomplissant dans l’un (ni comme un cosmos dont les lois ne résultent pas simplement des hypothèses vérifiées des hommes), pourraient désirer un autre terme. La théorie qui domine aujourd’hui paraît même le contraire de la conception romaine. Le noyau primitif super condensé figurerait l’unité, que la multiplicité, constituée par les galaxies issues du big bang, fuirait avec une insouciante précipitation. L’expression l’univers en expansion est un oxymore.

Univers contient d’autres surprises, moins visibles et encore plus réjouissantes. On y aperçoit le vers, non pas en jouant sur les mots, mais en remontant de nouveau à l’origine. Vers aussi vient du participe passé de vertere, versus, qui, substantivé, signifie « ligne, sillon, ligne d’écriture, vers ». Le poète se tourne à la fin de son vers, comme le laboureur au bout de son sillon. Le poème réussi ressemble à un champ bien labouré. La poésie prendrait sa source à la fois dans le contact avec la terre (on pourrait ajouter : avec ce qui nous entoure au quotidien, avec le travail), et en même temps avec l’univers, avec l’immensité qui nous reçoit. Elle porterait à sonder à la fois l’ordinaire et le sublime, le vécu au jour le jour et les aspirations les plus élevées.

Dans univers on découvre également la préposition vers, puisqu’elle aussi vient de versus dans le sens de « tourné dans la direction de… ». Un poème ne serait pas tout à fait un monde clos, immobile, intemporel : il s’ouvrirait à l’ailleurs et à l’avenir. Il représenterait, non la fin, mais le commencement d’un voyage vers quelque chose. L’univers aussi aurait une direction à prendre, un but à atteindre.

D’autres mots invitent à réfléchir ainsi, de façon libre et spéculative. Sens est particulièrement piquant. Deux origines : sensus, « signification » en latin, et sinno, « direction » en germanique, semblent s’être confondues en ancien français. Que cette confusion est judicieuse ! Elle nous souffle, si nous voulons bien l’écouter, qu’une signification à chercher est un chemin à suivre, que le sens d’une œuvre littéraire, artistique, philosophique, théologique, est moins une interprétation bien structurée, une paraphrase à contempler, qu’une direction indiquée. Le sens d’une œuvre serait le sens dans lequel elle s’engage.

Si nous voulons bien, en effet, car les allusions répandues par l’évolution des mots ne prouvent rien et sont, en elles-mêmes, sans signification. On ne peut pas conclure de quelqu’un, s’il est obsédé par la peur, que la peur s’assoit devant lui, s’il conspue un orateur, qu’il lui crache dessus, ou si un désastre le frappe, qu’il est né sous une mauvaise étoile. La notion du sens étymologique d’un mot nous fourvoie. Les mots nous suggèrent simplement, par les conversations qui se développent entre eux, par l’intelligence qu’ils semblent avoir de rapports insoupçonnés entre divers phénomènes, des pensées neuves, d’attirantes possibilités, des idées à poursuivre, ou à abandonner.

Sir Michael Edwards
de l’Académie française

La Sainte Touche

Le 07 septembre 2015

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sallenave.jpgDans un roman de Marcelle Tinayre récemment republié, La Veillée des armes, on assiste à cet échange entre une petite modiste et un commerçant qui refuse les gros billets. « Un billet de cent francs ? Je ne risque pas ! C’est pas demain la Sainte-Touche. » Autrement dit, le jour « de la paye » – forme et prononciation populaire de la « paie », le salaire.

Une petite recherche nous guide très vite vers Zola qui, dans L’Assommoir, au chapitre XII, évoque l’atmosphère d’un estaminet où, autour de Gervaise, on célèbre « la Sainte-Touche », « une sainte bien aimable, qui doit tenir la caisse au paradis ». On reconnaît le sens dérivé de « toucher » qui signifie recevoir, en particulier une somme d’argent : « sainte Touche » s’est évidemment forgé sur le modèle d’une autre sainte de fantaisie, beaucoup plus ancienne, et repérée dès le xvie siècle, « sainte Nitouche » (« sainte n’y touche »).

Dans son Dictionnaire de l’argot des typographes, publié en 1883 chez Marpon et Flammarion, Émile Boutmy, fondateur en 1872 de Sciences Po, donne de la Sainte-Touche cette définition : « Sainte-Touche. f. Jour de la banque. Cette expression, usitée presque exclusivement parmi les personnes attachées au Bureau, n’est pas particulière aux typographes ; elle appartient plutôt au langage des employés. » Même sens chez Léon Merlin, dans La Langue verte du troupier (1888). Dans le Dictionnaire d’argot de Georges Armand Rossignol (1901), elle désigne aussi le prêt. Et Napoléon Hayard, dans son Dictionnaire argot-français (1907), en restreint l’usage au monde populaire : « Le samedi est Sainte-Touche pour les ouvriers ».

On note aussi que, assez justement, la veille de la Sainte-Touche est dite Sainte-Espérance.

Enfin, Georges Quey et René Vermont sont les auteurs d’une pièce peu souvent jouée, Sainte Touche, « comédie en un acte » (1948) : il y a peu d’occurrences postérieures à cette date.

Sainte Touche rejoint ainsi toute une kyrielle de saints peu catholiques comme saint Pansard, cité dans le Dictionnaire historique de l’ancien langage françois de Jean-Baptiste de La Curne de Sainte Palaye (élu en 1758 à l’Académie française au fauteuil 6) : « Depuis le milieu du xvie siècle, le mercredi des Cendres était nommé jour de la Saint-Pansard, les trois jours gras précédents ayant contribué à développer la panse. » Exemple médiéval : « Les festes de saint Pansard, auquel temps un chacun sçait que fleurissent les mots de gueule. »

Ou saint Frusquin. Et de nouveau, Zola : « Gervaise aurait bazardé la maison ; elle était prise de la rage du clou, elle se serait tondu la tête, si on avait voulu lui prêter sur ses cheveux. C’était trop commode, on ne pouvait pas s’empêcher d’aller chercher là de la monnaie, lorsqu’on attendait après un pain de quatre livres. Tout le saint-frusquin y passait, le linge, les habits, jusqu’aux outils et aux meubles. » (L’Assommoir.)

« Frusquin » est évidemment à rapprocher de « frusques », mot qui désigne les vieux vêtements, et du verbe « frusquer » ou « se frusquer », s’habiller. Certains y reconnaissent le vieux verbe « frouchier », « frogier », « frouger », qui signifiait fructifier, profiter, gagner. (Francisque Michel, Études de philologie comparée sur l’argot, 1856) ; d’autres, simplement le « froc », robe de toile grossière que portaient les moines.

« Saint Frusquin » aurait été créé sur le modèle de saint Crépin, patron des cordonniers, le « saint-crépin » désignant, dans leur langage, l’ensemble de leurs outils. Venus de Rome, établis comme cordonniers à Soissons, saint Crépin et saint Crépinien furent torturés sur l’ordre de Maximien : on leur enfonça, entre autre des roseaux sous les ongles. Cause ou conséquence : ils sont aussi les patrons des gantiers...

Parmi les plus fantaisistes, et les plus évocateurs, on compte saint Pognon, dont le culte aujourd’hui est plus célébré que jamais ; ainsi que saint Fout l’camp, patron des lâches et des peureux, ou saint Grognon qui, à Bologne, est dit « Grugnan » en l’honneur de ceux qui « si mostrano scontenti del carnavale », « qui ne sont pas contents du carnaval ».

Jacques Merceron a publié en 2002, un Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux. Dans ce livre pittoresque et savoureux, aux côtés de sainte Nitouche et de saint Frusquin, les plus répandus, il place « saint Goulipias, sainte Caquette, saint Langouret, sainte Guenille, saint Braillard, sainte Pissouse, saint Grelottin, saint Patouillat, sainte Troussecotte, saint Foulcamp, saint Tappedont et saint Frappe-Cul ». Et sainte Gobine comme saint Aval, « qu’on invoque au moment de faire un bon gueuleton ». Quant à saint Sylvain, parce que les femmes stériles l’honorent particulièrement, il est couramment rebaptisé saint Biroutin, saint Macou, ou encore saint Couillard.

Toujours avec Jacques Merceron, on constate en effet que la plupart de ces saints ont avec le corps, ses maladies, leur guérison, un lien purement mimétique, suggéré par leur nom : comme sainte Claire, censée guérir les maux d’yeux, ou saint Cloud les furoncles, dits « clous » du fait de leur forme « acuminée » (« en pointe »). Et c’est ainsi que saint Pancras est devenu saint Crampas pour s’être chargé de la guérison des crampes !

Nous nous arrêterons, car il faut bien conclure, avec et sur saint Fiacre, dont le nom est devenu celui d’un type de voiture à cause d’un loueur de la rue Saint-Fiacre à Paris. Mais lorsque saint Fiacre est invoqué en 1689 par Bossuet, au moment où Louis XIV devait subir l’opération de la fistule, c’est pour une tout autre raison : c’est au titre de guérisseur du « fic », une sorte de chancre à l’anus en forme de « figue » (« âcre » signifiant « pestilentiel »). Fiacre est d’abord le patron des jardiniers, parce qu’il cultivait des légumes pour les pauvres : sa consécration, si l’on ose dire, postérieure, ne lui vient qu’après un miracle. Accusé de sorcellerie, en proie au découragement, il s’était assis sur une pierre : elle se creuse aussitôt pour soulager son derrière et lui offrir un siège convenable.

 

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Homosexuel

Le 08 juillet 2015

Bloc-notes

fernandez.jpgLe mot « homosexuel », barbare en soi – puisque formé d’un préfixe grec (homos : même) et d’un radical latin (sexus) ­, évoque, par sa laideur, un médicament ou une marque de dentifrice. Le mot « gay » l’a heureusement remplacé. Mais tout un vocabulaire français d’autrefois, précis et savoureux, a disparu, au grand dam de la langue.

Dès le XIIe siècle, Villehardouin appelle bougres les Bulgares (Conquête de Constantinople, chap. 97, 107, 108, 116). Le mot n’a pas chez lui de connotation sexuelle. Il ne la prend, très vite, que par extension de l’hérésie religieuse à l’hérésie sexuelle. Au XIVe siècle un certain Remion fut condamné à être brûlé à Reims pour « péché de bougrerie ». Bougrerie servit à désigner le crime innommable. Bougre donna lieu à des anagrammes : ainsi parurent à Amsterdam en 1733 des Anecdotes pour servir à l’histoire secrète des Ebugors, sous la signature de Medoso (autre anagramme transparente). Agrippa d’Aubigné utilise bathylle, du nom d’un personnage d’une idylle d’Anacréon (de même que le héros du Satiricon de Pétrone a donné giton pendant des siècles). Mignon se trouve chez Ronsard et chez Montaigne. Brantôme, Tallemant des Réaux les appellent bardaches (avec la variante bredache chez Rabelais), mot qu’utilisent fréquemment Sade ou Nerciat, et encore Balzac (Le Chef-d’œuvre inconnu) et Flaubert dans ses Lettres d’Égypte. Dans une épigramme contre Campistron, auteur dramatique et (s’il vous plaît) académicien, on lit ces deux vers (1685) : « Sauvez­vous petits bardaches / Du plus bardache des humains. » Philandrique et androphile n’ont jamais réussi à s’imposer, malgré Restif de La Bretonne. Diderot, Voltaire les appellent antiphysiques. André Gide corydons, Marcel Proust bergers de Virgile ou exilés de Sodome. Ou encore salaïstes, de Salaï, jeune amant de Léonard de Vinci. Ou encore mômes, sobriquet que Montherlant nous explique par une note des Garçons : « Le français du Moyen Âge appelait un gamin un mahom, c’est-­à­-dire un sectateur de Mahomet, par allusion à tous les défauts et vices qu’étaient censés avoir les Mahométans, et qu’ont les enfants. » Mais c’est dans les Mémoires du préfet de police de Paris Canler (1862) qu’on trouve la liste la plus succulente des synonymes et des surnoms. Il y a pour lui quatre catégories d’antiphysitiques (sic), que d’ailleurs il classe tous sous la rubrique « prostitution », n’imaginant pas que ce goût puisse être le fait d’hommes libres. 1° Les persilleuses : jeunes ouvriers qui ont fui le labeur de l’atelier et sont tombés « dans ce degré d’abjection » par désir du luxe ; nommés ainsi par analogie avec les filles qui racolent en offrant du persil aux passants. 2° Les honteuses, qui, au contraire des persilleuses qui imitent la démarche des femmes, « cachent avec le plus grand soin le vice qui les domine » ; ils, elles, appartiennent à toutes les classes de la société. 3° Les travailleuses, ouvriers qui continuent à vivre de leur travail, mais ont le même goût que les honteuses, moins la honte. 4° Les rivettes, difficiles à distinguer, situées sur toute l’échelle sociale, et qui tirent leur nom de l’expression « river son clou à quelqu’un ». Canler mentionne aussi les serinettes (ce sont les maîtres chanteurs, par allusion à la boîte à musique qui « fait chanter » le serin), et les corvettes, parce qu’une corvette « rôde de la poupe » plus qu’un vaisseau. Les jésus sont ceux qui attirent les clients. Ce dernier mot fera fortune sous la plume de Francis Carco, qui parle aussi des truqueurs et des lopes. Uraniste fut lancé en vain, en 1865, par un magistrat allemand, par référence à l’Aphrodite Ourania de Platon, laquelle préside aux amours sans fin procréatrice. Germiny, qu’on trouve chez E. de Goncourt en 1884, fit également long feu. C’était le nom d’un conseiller municipal de Paris surpris avec un bijoutier dans un lieu peu convenable. D’où vient le mot homosexuel ? De l’écrivain hongrois Karl­Maria Benkert, qui le forgea en 1869, avec l’intention louable d’introduire un terme « scientifique » débarrassé des connotations morales infamantes attachées à ceux de « vice », « dépravation », « dégénérescence », etc., alors couramment employés dans le langage médical. Il ne s’était pas rendu compte qu’en mettant l’accent sur le « sexuel », il stigmatisait à nouveau les ex-­bougres et ex­bardaches en les réduisant à des obsédés du sexe, incapables de sentiments, de cœur, d’amour.

 

Dominique Fernandez
de l’Académie française

La mémoire des mots

Le 04 juin 2015

Bloc-notes

edwards_portrait_223.jpgComme notre cerveau est plus intelligent que nous, notre langue se souvient de ce que nous oublions. La vie des mots est longue et variée et leur mémoire, tenace. Leurs origines (comme celles des formes syntaxiques) nous offrent des mondes perdus, à condition, cependant, de les entendre. Il semblerait que les Français, parlant une langue romane relativement homogène, soient peu conscients de l’histoire de la géographie diverses des mots, et ainsi peu prompts à évoquer le passé par celui des vocables et à jouer sur les différences entre les étymologies.

Plus des quatre cinquièmes des mots français viennent en effet du latin, mais il suffit d’ouvrir un dictionnaire à presque n’importe quelle page pour s’étonner du patchwork coloré de la langue. Ce qui suggère deux sujets de réflexion. Au lieu de noter passivement qu’algèbre vient de l’arabe, banane du bantou, chocolat du nahuatl, kiosque du turc, paréo du tahitien ou parka de l’inuit, nous pouvons observer que les langues se parlent entre elles (tels les mots d’un poème) et qu’elles ont besoin les unes des autres. Même si le nomadisme des mots ne diminue pas l’incompréhension créée par la multiplicité des langues, ces petites lumières de l’ailleurs s’allumant de temps à autre dans une conversation ou un texte en français nous invitent à accueillir l’autre et à aller vers lui et constituent un très modeste anti-Babel. Le voyage de pyjama est typique et réjouissant : il passe par le persan, l’hindi et l’anglais avant de s’intégrer dans le français. La biographie des mots est souvent un récit d’aventures – ou, moins agréablement, un récit de conquête.

Il convient avant tout d’être sensible à la présence dans le français moderne (à côté des Romains et des Grecs) des Gaulois et des Francs. Les Gaulois interviennent dans la vie de tous les jours dès qu’il s’agit d’exercer notre gosier, de marquer une charpente, de signaler un truand, ou simplement de craindre, de bercer, de briser, de changer. Ils nous attendent à la campagne dans l’alouette, le mouton, le bouc, dans la bruyère, le chêne, le sapin. Nous marchons sur leurs traces en suivant un chemin, en passant sur un arpent, un talus, une dune, en pataugeant dans la boue jusqu’à un quai. Nous nous promenons en Gaule grâce à quelques milliers de noms de lieux qui ont survécu, des Cévennes et des Vosges au Morvan, de l’Oise et la Marne à la Seine, de Bordeaux et Lyon à Paris.

Les Francs nous accompagnent également dans notre quotidien, en nous environnant de bleu, de gris, de blanc, en qualifiant quelqu’un de riche ou de hardi, en désignant un garçon ou, à la place d’un truand, un félon, en pénétrant dans notre orgueil ou notre honte, en nous permettant de haïr, de haranguer, de ricaner. La campagne, qui parle parfois gaulois, parle aussi francique, dans épervier, troupeau, frelon, hêtre, houx. Sans oublier maréchal ou trop, la France et les Français.

La présence de tels mots, et de beaucoup d’autres puisés aux mêmes sources, importe-t-elle vraiment, vu l’essentielle latinité du français ? Ou le fait que la numération par vingt (quatre-vingts) vient des Gaulois, le préfixe mé- (méfiance, méchant, mépriser), des Francs ? La collaboration de ces deux langues dans la formation du français nous rappelle que nous ne parlons pas une langue pure, et devrait nous inciter à chercher, en vue du bien-être, de l’évolution et de l’enrichissement de langue, autre chose qu’une pureté inhospitalière et de toute façon chimérique. Surtout, les origines des mots sont aussi nos origines. Négliger des régions du passé nous prive des parties correspondantes de nous-mêmes. Les Gaulois précédèrent les Romains sur le territoire national ; ils constituent l’être le plus reculé des Français. Les cent cinquante mots courants et les noms de lieux qu’ils ont transmis donnent accès, pour l’esprit comme pour l’émotion, à un lointain passé encore vivant dans ce qu’ils nomment. Les Francs viennent d’ailleurs et apportent un tout autre idiome indo-européen. Leurs quelques cinq cents mots encore existants ouvrent une petite fenêtre, dans le latin évolué qu’est le français, sur la grande aire des peuples et des parlers germaniques, et encouragent à reconnaître l’apport de ces envahisseurs dans l’expérience même d’être français.

Il faudrait continuer de réfléchir sur la France bilingue entre le Ve et le Xe siècle, suivant l’arrivée des Francs, et sur la recommandation du synode de Tours (813) de prêcher, non pas en latin, mais en langue romane ou « tudesque ». Sur le fait que les Serments de Strasbourg (842), qui marquent la naissance du français, sont rédigés en roman et en francique, et que la Séquence de sainte Eulalie (vers 880), première attestation littéraire du roman, se trouve dans un recueil où apparaît également un poème en francique. On pourrait noter la présence dans la France actuelle d’une version de cette langue, en Lorraine, et de plusieurs autres langues germaniques, comme, dans le français moderne, de beaucoup de mots venus de dialectes germaniques, ou du vieux scandinave des Normands, du hollandais, – et même du vieil anglais. Le monde germanique est actif dans la langue française, et lui donne une autre dimension. Nous passons entre le germanique et le latin, entre le Nord et le Sud, en disant tout simplement guerre et paix, le bouton de la rose ou, avec Pascal, un roseau pensant.

 

Sir Michael Edwards
de l’Académie française

J’écris ton mot libertin

Le 07 mai 2015

Bloc-notes

vitoux.jpgJ’aime le mot libertin puisqu’il renvoie à celui de liberté. Ou, pour être étymologiquement plus précis, au latin libertinus qui signifie affranchi. Comme si le libertin s’affranchissait d’abord de tous les esclavages, de toutes les contraintes, de tous les préjugés… Cependant, il ne me serait pas venu à l’idée de m’y attarder si son emploi récent, revendiqué par le principal et très médiatique inculpé d’un procès tenu à Lille il y a quelques mois, et qui avait trait à des rencontres assez torrides, en groupe, dans un hôtel de cette même ville, pour lesquelles avait été engagé un nombre respectable (si l’on peut dire) de prostituées contraintes à des pratiques complaisamment détaillées à la barre, ne l’avait à mes yeux dénaturé. Je suis un libertin, en effet, affirmait-il en guise de défense, comme une profession de foi ou un titre de gloire.

Diable !

Si je me réfère à la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694, le libertin, considéré uniquement sous sa forme adjectivale, est celui « qui prend trop de liberté et ne se rend pas assidu à son devoir ». Et de nous proposer cet exemple décisif : « Cet écolier ne va guère en classe, il est devenu bien libertin. »

À la réflexion, je ne pense pas que c’est ce que désirait nous faire croire le prévenu : sa tendance fâcheuse à manquer la classe, fût-elle celle, autrefois, du Fonds monétaire international. On lui aurait reproché davantage, à tout prendre, son goût ou sa persévérance infatigable à se rendre à des classes de culture physique bien particulières… mais basta !

La prudence, la peur de nommer les choses, l’affaiblissement de la réalité la plus brutale, la plus angoissante ou la plus crue, voilà qui me paraît en général marquer notre époque qui hésite toujours à nommer un chat, un chat – alors que l’on ne devrait jamais cesser de nommer, de glorifier et de saluer les chats, mais c’est une autre histoire, et revenons à nos moutons ! Tiens ! Que viennent faire les moutons, là-dedans ? Rien ! Revenons plutôt à nos noceurs qui deviennent aujourd’hui des libertins, comme ces aveugles métamorphosés en malvoyants, ces femmes de ménage en techniciennes de surface, ces jeunes enclins à des incivilités pour ne pas désigner les violences, le brigandage ou les insultes qui les caractérisent, alors que les mourants n’espèrent plus, du prêtre catholique, l’extrême-onction mais un inoffensif sacrement des malades etc.

 

En vérité, il n’est pas facile d’être un libertin, dans le sens que ce mot prend, dès l’âge classique. C’est une attitude philosophique autant qu’une conduite de vie. Le libertin revendique son indépendance, son affranchissement, face aux règles, aux lois, aux dogmes de la religion. On l’appelait autrefois un « esprit fort ». Il y avait quelque péril à cela, dans les siècles passés. Le libertin était-il par conséquent un impie, voire un athée ? Peut-être, mais l’athée aurait-il songé à défier Dieu, s’il n’y croyait pas ? Le Don Juan de Molière ou, a fortiori, celui de Mozart et Da Ponte serait l’exemple même du libertin. Casanova aussi, sans doute.

En tout état de cause, je ne crois pas que les participants des soirées lilloises avaient le moindre rapport avec La Mothe, Gassendi, Théophile de Viau ou Chapelle que notre dictionnaire de l’Académie, dans sa neuvième édition, convoque, historiquement, pour incarner l’esprit libertin.

Reste le sens contemporain du mot, affadi, édulcoré, débarrassé de toute arrière-pensée philosophique, de toute audace ou de tout courage, puisque la permissivité de nos sociétés ne souffre désormais plus de bornes et que les interdits moraux figurent désormais aux abonnés absents.

Le mot libertin, ainsi décoloré, tend à devenir l’élégant ou le présentable synonyme de qualificatifs aussi variés que débauché, dépravé, fêtard, dissolu, licencieux, paillard, pornocrate ou, dans le cas qui nous occupe, d’un mot que j’hésite à écrire puisqu’il ne figure pas (encore ?) dans notre Dictionnaire, mais qui, dans sa rude et précise brutalité, désigne pourtant ce qu’il veut dire : partouseur ou partouzeur, dérivé de partouze ou partouse.

Céline et Queneau tiennent pour le « z », Robert Pinget pour le « s ». Marcel Aymé qui ne fait jamais rien comme tout le monde évoque, dans son Passe-Muraille, des partousiers. Pourquoi pas ? Mais, encore une fois, confondre un partousier avec un libertin, non, très peu pour moi !

  

Frédéric Vitoux
de l’Académie française

Les anglicismes furtifs

Le 02 avril 2015

Bloc-notes

edwards_portrait_223.jpgOn sait qu’il pleut beaucoup en Angleterre, et qu’en France il pleut beaucoup d’anglicismes. On les refuse, ou on les utilise par paresse ou snobisme, ou faute de mieux, mais au moins on les reconnaît. Il existe aussi des anglicismes furtifs, bien plus dangereux puisqu’ils échappent aux radars.

Exemple : « Il parle français avec un accent définitivement italien. » L’auteur ne voulait pas dire que ce malheureux étranger ne se déferait jamais de son accent, l’ayant dans la bouche « d’une manière définitive », pour toujours, mais que son accent était sans aucun doute, très nettement, italien. Il donnait au mot définitivement (en anglais : definitively), le sens du mot anglais definitely, qui avait dû pénétrer dans sa mémoire.

Autre exemple, entendu à la radio : « Ce projet est clairement insensé. » Un anglophone perçoit aussitôt l’anglicisme qui s’y est glissé : « This project is clearly insane. » L’adverbe clairement signifie « d’une manière claire, distincte » et « d’une manière intelligible ; sans équivoque », alors que clearly a aussi pour sens « évidemment, manifestement ». Il aurait fallu un de ces deux mots-là.

Une langue ne vit qu’en évoluant. Les mots acquièrent progressivement des sens supplémentaires. À urbaniser, qui signifiait au xviiie siècle « donner des manières urbaines, courtoises », le xixe ajouta : « transformer un espace géographique en zone urbaine ». (C’est étonnant, on voit toute une civilisation qui bascule !) Il se peut que des sens d’origine anglaise enrichissent actuellement certains mots français, mais veillons à ce qu’il en soit toujours ainsi, en adoptant, en connaissance de cause, de nouveaux sens utiles.

Autres présences furtives : les formes syntaxiques anglaises, parfois plus relâchées – ou plus souples, tout dépend du point de vue – qu’en français. On entend des phrases comme : « Peut-être il voulait me voir », qui serait inconsciemment calquée sur : « Perhaps he wanted to see me. » La simplification est particulièrement regrettable quand on considère l’élégance de la forme correcte : « Peut-être voulait-il me voir », un des délices de la langue française pour l’étranger qui en fait l’apprentissage. Le remplacement, dans le langage parlé, du verbe au futur par aller plus l’infinitif : « Nous allons partir demain », « Il va chanter », viendrait-il lui aussi de l’exposition prolongée à l’anglais ? En anglais, le futur, qui manque en tant que forme indépendante, se construit avec les auxiliaires shall et will (« We shall leave tomorrow ») ou même avec la forme progressive du verbe to go (« He is going to sing »), et peut faire oublier aux Français la concision de « Nous partirons », « Il chantera », voire l’existence même de ce temps du verbe.

La déviation des sens et l’appauvrissement de la syntaxe s’accompagnent d’une déformation des sons. Le s dans héroïsme, humanisme – anglicisme –, est souvent sonorisé (devient z à l’oreille) comme dans les mots anglais correspondants, entendus dans tous les médias. Le plus fâcheux, c’est le déplacement de l’accent d’intensité sur la première syllabe des mots, en imitation machinale de l’anglais, où beaucoup de mots commencent ainsi. On rencontre sans cesse des phrases comme : « Le gouvernement va former le système pénal », « Il est partisan de l’Europe des nations. » L’accentuation uniforme du français, où l’accent tombe sur la dernière syllabe à voyelle prononcée du mot et, dans la phrase, à la fin de chaque groupe de mots, permet, en déplaçant volontairement l’accent, de donner au mot choisi un relief particulier : « La mise en scène était parfaite », « Faire ce que vous me demandez est impossible. » Surtout, la régularité simple crée le rythme du français ; l’ébranler a des conséquences graves. Pour s’en rendre compte, il suffit de changer l’accentuation en poésie. Baudelaire devient insupportablement prosaïque : « Traversant de Paris le fourmillant tableau », et l’Hermione d’Andromaque une mégère : « Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle ? » Il suffit également de remettre les accents à leur place pour saisir et apprécier la cadence propre à la langue française.

Toutes ces formes d’anglicismes sont furtives selon l’étymologie du mot, qui renvoie au latin furtivus, « dérobé, volé, secret », à furtum, « vol », à fur, « voleur ». Ils volent subrepticement aux Français la sensibilité à leur propre langue, avec d’autant moins de difficulté que ceux-ci en perdent de toute façon la maîtrise, en percevant mal le sens des mots, la syntaxe, et même les sons (on ne distingue plus « je parlai » de « je parlais » ; dans « un vin », les deux voyelles nasales ne sont plus différenciées). Voilà le vrai problème, plus inquiétant encore que l’infiltration des anglicismes. Il faut, dès l’école, apprendre une langue que l’on croit connaître du fait de la parler, mais qui ne révèle ses lois, ses libertés, son chant, sa manière de nommer le réel et de sonder le moi, qu’à l’étude.

 

Sir Michael Edwards
de l’Académie française

Elle était légère et court vêtue

Le 05 mars 2015

Bloc-notes

beaussant.jpgC’est La Fontaine qui le dit, et nous savons qu’il parlait un excellent français et qu’il écrivait ses fables sans une faute… Alors, pourquoi « court vêtue », alors que justement il nous dit qu’elle était « légère », que nous devinons que sa jupe était « courte » (et son « cotillon simple » et « ses souliers plats », ajoute-t-il avec précision…) ?

C’est un problème un peu délicat, mais qui paraît, dès qu’on a réfléchi un instant, d’une parfaite logique.

Il suffit de se convaincre que, lorsque deux adjectifs se suivent pour former ce qu’on appelle « un adjectif composé », le premier a pour fonction de modifier le sens du second : mais, du coup, il perd son statut de simple adjectif pour devenir l’équivalent d’un adverbe, par conséquent invariable. Perrette, avec son pot au lait sur la tête n’est pas seulement « vêtue » : elle est court vêtue. L’adjectif court s’est mué en adverbe pour modifier le sens du participe vêtue. Elle avait mis sa jupe pour être fin prête, pour remplir son pot d’un lait tout frais tiré et son panier d’œufs frais pondus ; dans chacun de ces adjectifs composés, le premier n’est plus un adjectif : c’est un adverbe.

Quand cette jeune fille rêveuse était nouveau-née, elle rêvait déjà…

Mais cette règle, si logique qu’elle soit, garde une certaine souplesse : c’est que les adjectifs sont parfois un peu fantaisistes… Si grand s’est longtemps montré inflexible, on écrit très bien aujourd’hui : « Elle avait les yeux grands ouverts, et elle sortait de l’étable par la porte grande ouverte, puisqu’elle était fin prête… », certains n’en font qu’à leur tête. Nouveau n’est invariable que pour les bébés nouveau-nés. Quand les adjectifs ou les participes sont substantivés, l’adjectif qui les précède perd son statut d’adverbe et s’accorde naturellement avec eux. Il arrive que les nouveaux mariés soient moins regardants et acceptent que les nouveaux arrivants leur apportent des roses fraîches cueillies…

 

Philippe Beaussant
de l’Académie française

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