Dire, ne pas dire

Bloc-notes

La guerre du propre contre le commun

Le 8 février 2019

Bloc-notes

Sauf le nôtre, nos dictionnaires usuels séparent les noms propres toponymes, patronymes des communs. Envahissement, les premiers s’emparent des seconds.

Selon une vénérable tradition française, nous n’achetons plus depuis longtemps du vin, mais du bordeaux, du graves, toponymes, mieux, du Smith Haut Lafitte, patronyme. De même, les marchés n’offrent pas du fromage, mais du livarot, saint-nectaire ou roquefort, toponymes. Cet usage ancien se retrouva, plus récemment, dans la vente des automobiles, qui ne présente plus des voitures, mais des Renault, Citroën ou Toyota. Dans ce domaine les noms propres ont supprimé les noms communs.

Dans des magasins géants, la grande distribution précipita le phénomène. En ces lieux, vous ne trouverez plus des mouchoirs, mais des Kleenex, de la sauce tomate, mais du Ketchup. Il peut même arriver que le nom du produit manque sur l’emballage, chose qui gêne parfois les courses, surtout lorsqu’on arrive pour la première fois en pays étranger dont on connaît les langues, non les concurrences commerciales. Les marques prennent toute la place de sorte que l’on ne sait plus ce que l’on achète. Ainsi des noms propres chassent-ils les noms communs.

Cette guerre devient une dérive massive des langues. Preuve : les copies de nos élèves, les romans contemporains regorgent de marques. Comment qualifier cette substitution ?

J’ai passé ma jeunesse dans des pensionnats. À la rentrée des classes, ma mère cousait sur mon linge mes initiales au fil rouge. Coutume qui permettait, passé la buanderie publique, de reconnaître chemises et chaussettes, mes propriétés. Ce linge est à moi parce qu’il est marqué. J’use de ce mot à dessein. Une marque désigne une propriété. Les mots sont-ils des marques sur les choses sans nom ?

Lorsque j’achète une voiture, nulle trace de mon nom ne figure sur la carrosserie ; au contraire Renault ou Toyota y est gravé en grandes lettres. Donc le véhicule est moins à moi, l’acheteur, qu’il ne reste au constructeur, qui profite même de cette aubaine car, gratuitement, j’afficherai partout sa publicité. D’une certaine manière, il me vole.

La marque, c’est le vol. Un vol dont l’acheteur est certes victime, mais il s’agit surtout, à mes yeux, d’un viol de la langue. À leur profit, les noms propres volent les noms communs, dont les termes parlent d’eux-mêmes : ceux-ci désignent le bien commun ; ceux-là se réfèrent à la propriété. Une marque pose donc la question du droit de propriété et la résout en s’appropriant une chose commune.

Autant il est facile de trouver l’origine du mot marque et sa fonction linguistique dans le droit de propriété, autant la date de son apparition historique sur le marché reste, à ma connaissance, inconnue.

Sauf que, feuilletant un vieux grimoire de l’époque hellénistique, je découvris que les putains d’Alexandrie sculptaient en négatif leur nom et leur adresse sous les semelles de leurs sandales et les imprimaient ainsi en marchant sur le sable de la plage. Marchant, elles marquaient.

Leurs clients les suivaient à la trace. La publicité, rien de plus rationnel, fut inventée par les filles publiques. Comment nommer le titulaire d’une marque ? Un fils, en droite ligne, de ces putains alexandrines.

Michel Serres
de l’Académie française

Un précurseur de Dire, ne pas dire

Le 10 janvier 2019

Bloc-notes

Le père Bouhours, jésuite, professeur de lettres et grammairien, doit sa célébrité à l’étrange et touchante docilité de Racine, qui lui envoyait ses tragédies en le suppliant de lui marquer les fautes qu’il pouvait avoir faites contre la langue. Auteur lui-même, le père Bouhours publia en 1671 les Entretiens d’Ariste et d’Eugène, dont le premier porte sur la langue française. Les deux fictifs amis commencent par se féliciter de l’excellence d’une langue qui l’emporte sur l’italienne comme sur l’espagnole (les deux autres grandes langues de l’époque, la première jugée « molle et efféminée », la seconde « pompeuse et enflée ») parce qu’elle est la seule « qui sache bien peindre d’après nature et qui exprime les choses précisément comme elles sont ». Que soient donc bannies les tournures trop affectées ou les périodes trop longues ! Voilà résumé l’idéal classique, avec ce que nos appellerions aujourd’hui ses limites (recherche de la pureté, de la clarté, de la netteté, aux dépens de « l’écriture », proscription du rare, du baroque, etc.).

Pourtant, rien de borné dans cet esprit : il reconnaît qu’une langue est en perpétuelle évolution et ne saurait être figée dans la sclérose de règles promptement obsolètes. « L’usage, qui est le roi ou le tyran des langues vivantes, est en France le maître du monde le plus impérieux et le plus bizarre. Il abolit souvent de bons mots sans raison ; il en établit quelquefois de mauvais contre la raison même ; il autorise jusqu’à des solécismes. » Suit ce commentaire, pour le coup bizarre : « En un mot la langue française tient beaucoup de la légèreté de l’humeur française ; et c’est un reproche que les étrangers nous font avec beaucoup de justice. Il n’en est pas de même de la langue italienne et de la langue espagnole. Elles se sentent en quelque manière de la constance et du flegme de leurs nations ; elles ne savent ce que c’est que de changer. »

Stendhal (mais ni Mallarmé ni Proust évidemment) aurait souscrit à cette maxime : « Pour plaire, il ne faut point avoir trop envie de plaire, et pour parler bien français, il ne faut point vouloir trop bien parler. Le beau langage ressemble à une eau pure et nette qui n’a point de goût, qui coule de source, qui va où sa pente naturelle le porte, et non pas à ces eaux artificielles qu’on fait venir avec violence dans les jardins des grands et qui y font mille différentes figures. »

Le principal intérêt de ce texte est ailleurs. Il nous renseigne sur l’état de la langue à la fin du xviie siècle, sur l’apparition de mots inconnus jusque-là ou utilisés différemment, sur le vieillissement de certains autres. Ainsi ont disparu le sommeil charme-souci, le ciel porte-flambeaux, le vent chasse-nue, l’abeille suce-fleurs. De cette série n’ont survécu que crève-cœur et boutefeu. Le père Bouhours nous informe que de nombreux termes proviennent de la vènerie et de la fauconnerie : suivre les traces, être aux abois, prendre l’essor, leurre, leurrer, prendre le change, réclamer [rappeler un oiseau de proie pour le faire revenir sur le poing]. Niais se dit d’un faucon qui n’a point encore volé et a été pris au nid. Débonnaire est tiré de bonne et d’aire, et signifie de bon lieu, de bonne naissance. Mais là, des érudits l’ont prouvé, l’étymologie fantaisiste révèle un baroque malgré lui.

La liste des mots nouveaux ou qui ont changé de sens à son époque forme le gros de l’entretien. On apprend que détruire, gâter, empoisonner, envenimer, briller, donner, employés auparavant uniquement au sens propre, sont devenus métaphoriques. La médisance empoisonne, cet enfant est trop gâté, cet homme brille dans la conversation, cet autre donne dans le galimatias. Toutes ces tournures sont récemment apparues. De même, on s’embarque maintenant dans une affaire, dans une entreprise. (Mais l’expression citée : une affaire embarquée, a fait long feu.) Parmi les mots à la mode, l’auteur relève : façon. On fait des façons, on agit sans façons. Mais une grande façonnière, dont il note également l’apparition, pour se moquer d’une dame qui en fait trop, de façons, n’a pas survécu. Habile a changé complètement de signification : on ne le dit plus d’un docte et savant personnage, mais d’un individu adroit, qui sait s’y prendre.

Le père jésuite déplore la laïcisation du mot fête. « La fête de Versailles ; donner une fête. Ce mot est devenu profane. Voilà jusqu’où va le caprice et la tyrannie de l’usage. Il ne se contente pas de choquer souvent les règles de la grammaire et de la raison ; il ose même violer quelquefois celles de la piété. » La multiplication de trop est assez de son goût : il aime je ne suis pas trop d’avis – ce qui permet d’imaginer qu’il aurait prêté une oreille indulgente aux c’est trop beau, c’est trop bon des jeunes du xxie siècle.

Autre trait moderne : il n’est pas hostile à l’accord de proximité. Quand deux substantifs de différent genre se rencontrent, comme joies et goûts, temps et manière, ce n’est pas une faute que de faire rapporter l’adjectif au dernier substantif. Le temps et la manière en laquelle, ou un secours et une consolation parfaite sont des tournures aussi acceptables que les joies et les goûts spirituels.

Enfin, le père Bouhours peut être considéré comme le précurseur et le conseiller occulte de notre Dire, ne pas dire. Il indique nettement, en plusieurs endroits, quelle est la tournure fautive et quelle est la correcte. On ne dit pas je vous demande excuse mais je vous demande pardon ; ni une personne défait l’autre mais une personne efface l’autre ; ni je me fais des affaires mais je me cause de l’embarras ; ni des empêchements réels mais des empêchements véritables ; ni un ami essentiel mais un ami solide ; ni hautesse, mais, selon le cas, hauteur ou altesse. Un œil insatiable de voir est aussi ridicule que les affections immortifiées de notre cœur.

Pourquoi l’expression l’impuissance où je suis d’être consolé par personne est-elle fautive ? Parce que être dans l’impuissance s’accommode bien à un verbe actif, mais non pas à un verbe passif. « On dit : je suis dans l’impuissance de vous assister, mais non : je suis dans l’impuissance d’être assisté. » Dire : vous vous aimez trop par un amour déréglé, c’est oublier que si on s’aime trop, on s’aime avec dérèglement. « Ainsi par un amour déréglé est inutile après trop. »

« Dire : tous mes désirs soupirent vers vous n’est pas bien ; il faut dire : soupirent après vous ou pour vous. » Parmi toutes les erreurs relevées dans une récente traduction de L’Imitation de Jésus-Christ, celle-ci est à réprouver sans conteste : Je ne trouve du repos en aucune créature, mais en vous seul, ô mon Dieu. « Cette construction n’est pas régulière. Je ne trouve du repos ne se rapporte pas bien à mais en vous seul. Il fallait dire : mais j’en trouve en vous seul. Les verbes ne doivent point être sous-entendus en ces rencontres ; ils doivent être toujours exprimés et on ne doit point craindre de répéter le même mot. » Comme Pascal, le père Bouhours estime que « la répétition ne choque point, quand elle contribue à la régularité de la construction, à la netteté du style, à la précision de la pensée ». Stendhal, encore, aurait souri d’aise, lui qui ne se gênait pas pour mettre quatre fois l’adjectif affreux dans une seule page de La Chartreuse de Parme.

Le livre fourmille de préceptes et de conseils savoureux, qui montrent un homme soucieux de préserver le bon langage, mais sans s’opposer aux nécessaires mutations. Gide, pour se moquer de lui, imagine que dans un dialogue avec Racine ce sourcilleux critique reproche à l’auteur de Phèdre le redoublement de sonorités dans le vers :

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

Le poète répond qu’il a longtemps cherché le moyen d’éviter ce défaut, qui l’a d’abord chagriné, lui aussi, et même tourmenté. Mais, agacé par l’insistance du père, il finit par avouer qu’il a écrit ce vers précisément pour cette répétition. « C’est cette répétition qui me plaît. » Et Bouhours de rester bouche bée. Beaucoup d’écrivains, aujourd’hui, s’ils l’avaient lu, voudraient river son clou à ce censeur : mais aucun de ceux qui réclament le droit de manipuler plus librement la langue et de se passer des fantaisies n’est Racine.

Dominique Fernandez
de l'Académie française

De la dictée

Le 13 décembre 2018

Bloc-notes

Ceux qui fréquentent les Salons et foires du livre peuvent en témoigner : la pratique solennelle de la dictée, cet exercice scolaire si souvent brocardé, y est instaurée un peu partout. L’Académie se voit souvent sollicitée de présider à ces séances qui font l’objet d’une cérémonie très attendue, à laquelle participent des adultes de tout âge. La dictée tant décriée dans les années 1960-1970 a fait son grand retour et le ministre de l’Éducation nationale a décidé qu’elle reprendrait toute sa place à l’école primaire.

Il entre beaucoup de nostalgie dans les applaudissements qui saluent ces initiatives. La dictée est le symbole non seulement d’une école qui n’existe plus mais d’un temps disparu qu’on pare à distance de toutes les vertus. Sans doute. Mais on ne s’interroge cependant pas assez sur le sens et la valeur d’un exercice où l’on ne veut voir qu’un rituel scolaire périmé.

Le mécanisme en est simple : mais la dictée est une opération d’une portée considérable. Dans un aller-retour entre l’écrit et l’oral, un texte écrit devient ou redevient un texte oral, puis il est restitué sous la forme la plus proche possible de l’original ; tout écart est considéré comme une faute. On a beaucoup glosé sur le choix du mot ; pourquoi faute, et non erreur, comme en calcul ? Le mot « faute » ne révèle-t-il pas une dimension morale sous-jacente, et une révérence excessive pour la langue ? Peut-être. Le choix du mot est pourtant juste : une faute est un manquement à la règle, une erreur le fruit d’une ignorance ou d’une étourderie.

La difficulté de l’exercice vient de ce que cette (re)transcription est un codage, largement arbitraire, du fait de l’inadéquation entre l’orthographe et la prononciation. Au début du siècle dernier, le linguiste Ferdinand Brunot, dans une lettre ouverte au ministre de l’Instruction publique, plaidait ainsi en faveur d’une réforme : « L’orthographe est le fléau de l’école », écrivait-il. C’est un handicap pour l’ensemble des élèves, et surtout pour les moins favorisés. S’appuyant sur les travaux de la phonétique expérimentale, l’objectif de Ferdinand Brunot était de réduire autant que faire se peut l’écart entre signe graphique et chose signifiée. Objectif en grande partie inatteignable, mais qui peut tout de même susciter (et il l’a fait) d’utiles simplifications. Resterait cependant une question : de quelle prononciation faut-il s’inspirer ? « La première règle que les maîtres doivent s’imposer, s’ils veulent imposer les autres aux enfants, c’est de respecter le langage réel, la vérité du langage. » Mais tous les mots sont-ils prononcés de la même façon dans les divers lieux où l’on parle le français ? Évidemment, non. Très habilement, Ferdinand Brunot se réfère conjointement à la langue en usage (cultivé) du début du xxe siècle, et à une approche logique du système. C’est une démarche « pré-structuraliste », notent en 2006 Jean-François P. Bonnot et Louis-Jean Boë dans leur article « L’utopie de la notation exacte de la parole à l’aube du xxe siècle ».

Pendant longtemps, cet exercice essentiellement scolaire a servi à déterminer le niveau d’orthographe et de grammaire des élèves. C’est une vision trop réductrice. La dictée est la mise en pratique d’un certain nombre de capacités essentielles à la connaissance d’une langue. En exerçant la faculté de transcrire l’oral en écrit, on en exerce bien d’autres. Se soumettre à l’exercice de la dictée oblige à analyser la chaîne sonore continue, à y découper des unités séparées par des blancs, à identifier correctement les unités qui composent la phrase et le discours, et à saisir leurs rapports.

Apprendre l’« ortho-graphe », c’est donc apprendre quelles sont les formes graphiques reconnues comme « justes » à une époque donnée, mais c’est aussi accéder à la compréhension des énoncés. Passer de l’écrit à l’oral, puis de l’oral à l’écrit, c’est accepter les règles souvent arbitraires de cette transcription, mais c’est aussi et peut-être surtout prendre conscience des modes d’organisation fondamentaux de la pensée. C’est apprendre le rôle et la signification de cette trace graphique des inflexions syntaxiques de l’écrit, donc de la pensée : la ponctuation. La ponctuation ne se contente pas de restituer les marques de la langue orale, l’intonation, les pauses. Elle rend visibles les degrés de subordination entre les différents éléments du discours. Elle souligne les liens logiques, liens de sens, entre ces éléments. La « dictée » est donc un exercice d’apprentissage lexical, grammatical, syntaxique et sémantique. Or justement, les grand-messes de dictées publiques conduisent à un constat préoccupant : « écrire sous la dictée » est devenu un exercice difficile. Un certain nombre (non négligeable) de participants échoue non seulement à produire une graphie correcte, lexicale et/ou grammaticale, mais dans la transcription elle-même de la « chaîne vocale » en éléments discontinus, repérables et organisés. C’est donc la compréhension d’un énoncé qui n’est pas réalisée.

La « dictée » a donc toute sa place dans un apprentissage rigoureux de la logique discursive. La supprimer serait se priver d’un exercice fondamental pour l’esprit : la saisie logique de la langue. La pratique orale seule n’y parvient pas car l’intonation ou la mimique peuvent suppléer à une logique défaillante. Et elle ne s’améliore vraiment que par cet aller-retour entre l’oral et l’écrit. La dictée est en même temps l’occasion de fréquenter des textes écrits plus complexes et plus riches dans leur vocabulaire et leur structure que ne l’est la pratique orale quotidienne.

De très nombreuses langues sont des langues uniquement orales : tout au plus deux cents sont écrites sur plus de sept mille cent langues existantes. Une langue dotée d’une représentation écrite est d’abord et demeure une langue orale, une langue parlée. Toute l’histoire de la linguistique est donc marquée par le questionnement sur leurs rapports : l’écrit est-il la mise aux normes de l’oral ? L’oral et l’écrit fonctionnent-ils en synergie ou se développent-ils séparément ? Notre culture et notre école ont admis (et mis en pratique) qu’apprendre correctement une langue, c’est apprendre à passer aisément de l’oral à l’écrit (et inversement). Apprendre à lire doit aussitôt associer les sons à des signes écrits. La « dictée » poursuit donc l’établissement de cette démarche associative. Mais quelle qu’en soit la forme, aujourd’hui diversifiée, la dictée ne peut avoir de sens, de rôle, de fonction et donc de bénéfice, que si elle s’accompagne de deux autres pratiques, nécessaires elles aussi pour élargir la pratique de la langue, l’assouplir, l’ouvrir à des usages plus anciens et plus riches. Ces deux autres pratiques sont la lecture assidue, et la mémorisation de textes. Dictée, lecture et mémorisation reprennent dans leur logique et leur articulation la démarche constitutive de tout apprentissage d’une langue.

Si l’écriture est un système de codage largement arbitraire, il faut aussi ne jamais oublier, comme le souligne Stanislas Dehaene, que la lecture n’est pas une activité naturelle. Les capacités requises pour la parole émergent sans formation systématique. Tandis que lire doit s’apprendre. Et une fois acquis les mécanismes de lecture, une pratique régulière, quotidienne, est indispensable à leur consolidation.

En assouplissant le passage oral/écrit et réciproquement, la « dictée », selon des modes nouveaux qui la dégagent d’une sacralité excessive, y participe dès le temps des premiers apprentissages.

 

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Tête-à-tête est une expression anglaise

Le 8 novembre 2018

Bloc-notes

Nous savons que beaucoup de mots anglais sont d’origine française. Savons-nous aussi que certains d’entre eux ont gardé leur orthographe, pourtant étrangère au génie de la langue anglaise, et même leur prononciation, que les Anglais écorchent légèrement mais dont ils conservent la singularité ? Ce ne sont pas, pour la plupart, des mots doctes ou techniques : ils incluent carte blanche, coup, coup de main, dossier, entourage, entrepreneur, lingerie, nouveau riche, pot-pourri. Si le substantif rendezvous a perdu son trait d’union, il a donné naissance à un verbe, to rendezvous. Le vocabulaire spécialisé du ballet se déploie en entrechat, jeté, pas de deux et bien d’autres, celui de l’escrime en appel, coulé, touché, celui de la cuisine en petits fours, purée, soufflé, sans que personne exige que l’on cherche fiévreusement des équivalents anglais.

Même phénomène avec certaines œuvres musicales allemandes. La Sonate pour piano opus 106 de Beethoven, Hammerklavier, s’appelle ainsi également en anglais ; même sa Grande Fugue pour quatuor à cordes est connue sous le titre Grosse Fuge.

Des mots comme jeté ou coulé témoignent d’un respect encore plus marqué pour leur origine française, puisque en traversant la Manche ils n’ont pas été privés de leur accent. Ils sont loin d’être seuls : parmi d’autres immigrés on trouve coup de grâce, entrée, entrepôt, tête-à-tête, qui exhibent eux aussi leurs diacritiques inconnus à l’anglais. Certains de ces termes sont tout à fait courants : un Anglais peut donner, dans un café, le résumé d’un coup d’État.

Les Français ne procèdent pas de cette façon. Ils préfèrent franciser les emprunts aux langues étrangères, afin que ces présences barbares respectent la morphologie du français et qu’elles s’ajustent à son harmonie. Ils se trouvent dépaysés par des prononciations qui paraissent incorrectes – football, par exemple, ou surf –, et les règles de l’œil et de l’oreille les incitent à changer un supporter en supporteur. Ils ne semblent pas prendre plaisir à articuler des sons qui ne se trouvent pas dans le répertoire de leur langue, tout en s’habituant aux bruits louches de match ou de parking.

Ce qui n’empêche pas une armée de mots anglais d’envahir la France sous nos yeux, avec le même succès foudroyant que Henry V mais sans la moindre mauvaise intention – ni le moindre effort – de la part des anglophones. Faut-il penser que l’accueil enthousiaste de low cost, outlet store, discount, lifting, fitness et de tant d’autres qui ont un look anglais étrange mais apparemment attirant, infirme la différence que j’ai supposée entre les deux positions nationales ? Je ne le crois pas. Les mots français que j’ai cités ont été adoptés en Angleterre pendant une longue période allant du xve au xixe siècle, chacun d’eux au moment où on l’estimait intéressant et utile. Les mots anglais contre lesquels on se heurte maintenant arrivent, par contagion ou par snobisme, de la langue devenue l’idiome commun pour la planète, et ne sont peut-être que des touristes temporaires. Surtout, ils rencontrent une certaine résistance. On s’évertue à les remplacer par des mots français, alors que les Anglais se plaisent à parler, par exemple, d’une jeune fille au pair ou d’une femme fatale.

Ces deux attitudes devant la langue maternelle correspondent à des choix sociétaux également divergents. L’anglais pratique une sorte de communautarisme, où non seulement la minorité des mots français a le droit de s’exprimer comme elle veut, mais les Anglais apprécient, chez eux, des mots étrangers qui enrichissent les sens et les sons de leur langue. Le français se révèle, au fond et malgré tant d’emprunts, une langue se voulant une et indivisible, refusant le communautarisme au nom de l’intégrité de son territoire. On peut aimer, ou critiquer, l’un ou l’autre point de vue ; on peut décider ce qui est mieux pour sa propre langue, son propre pays. Cependant, n’étant au-dessus ni des langues ni des peuples, on ne peut pas juger. On peut seulement apprendre.

 

Sir Michael Edwards
 l’Académie française

La petite fille et le sabot

Le 4 octobre 2018

Bloc-notes

« S’il te plaît, dessine-moi un sabot ! » La petite fille n’avait jamais entendu le mot. À cinq ans, elle ne connaissait pas la chose. Quand je lui dis que le sabot était une chaussure en bois qu’on portait autrefois à la campagne, elle regarda ses sandales d’été, dorées, légères, et crut que je me moquais d’elle : comment pouvait-on marcher avec des chaussures en bois ?

Je lui lisais la comtesse de Ségur, où tout lui était mystère. Les bonnes et les cochers, les cotillons et les ombrelles, les encriers et les vases de nuit, les rossées et les espiègleries. Je devais expliquer, commenter, traduire. Têtue, elle n’abandonnait pas. Il lui fallait suivre les aventures : les « bons enfants » lui plaisaient, elle les voyait gambader dans l’histoire, elle les entendait rire et aurait bien voulu entrer dans leur jeu. Mais le vocabulaire était un obstacle.

Ce sabot, surtout, l’intriguait. « Des gamins étaient montés dans les marronniers ; avec leurs sabots et des bâtons, ils faisaient tomber une pluie de marrons. » Étaient-ils en hêtre ou en peuplier, ces sabots, fourrés de foin ou de fougère, en bois brut ou décorés et peints, avec des clous sous la semelle ? Je me documentais pour elle. Nous avons dessiné des types de chaussures, des souliers d’hommes, des mules, des chaussons, des savates, et même une pantoufle de vair – encore un mot mystérieux ! Je n’osais pas lui dire que les « gamins » de la comtesse de Ségur portaient probablement des « chausses », qui sont l’ancêtre du pantalon. Vêtus de chausses et chaussés de sabots, les petits paysans du Perche n’avaient pas l’habitude de pareil « festin ».

La curiosité sémantique de la petite fille m’émerveillait.

Je mesurais pourtant le fossé qui nous séparait, elle et moi, de cette lecture familière de mon enfance. Alors, je n’avais pas eu besoin de faire appel à un adulte pour une traduction simultanée de la comtesse de Ségur. Comme pour ma mère et ma grand-mère avant moi, les mots allaient de soi. Ils forment désormais, dans certains textes, un obstacle infranchissable. Un mur de pierre ou de glace.

Il en va de même des Fables de La Fontaine, qu’on a récemment distribuées dans les écoles, devenues au fil des ans tels les vieux grimoires qui font rêver Harry Potter ; devant elles, les enfants ressentent un charme, une magie. Ils écoutent, ravis et médusés, mais n’y comprennent « goutte ». De nouvelles éditions proposent un glossaire, ou bien des notes en bas de page, pour leur offrir une aide. Mais c’est pour eux comme de lire une langue étrangère, mal maîtrisée – la fatigue finit par avoir raison des meilleures volontés.

Françoise Sagan l’avait compris avant tout le monde : elle a réécrit La Cigale et la Fourmi, pour les enfants d’aujourd’hui ! Car comment dessiner « la bise venue », « le grain pour subsister » et le « crier famine » ?

Dominique Bona
de l’Académie française

Puff ! Poff !

Le 6 septembre 2018

Bloc-notes

On donne la chasse aux anglicismes abusifs, qui s’en plaindrait ? Il y en a pourtant un, oublié, qu’il serait pertinent de remettre en valeur. Stendhal avait essayé de l’introduire dans la langue française, en appelant « poff » tout éloge abusif d’un mauvais livre. Il faisait venir poff de l’anglais puff, « souffle, bouffée de tabac, bulle de savon », d’où : « chose vaine et futile ». Et, par nouvelle dérivation : « réclame outrancière et menteuse qui sert à lancer un méchant ouvrage ». Le 6 décembre 1825, Stendhal écrivait au rédacteur du Globe : « Je propose au public d’adopter le verbe poffer (du mot anglais puff), qui veut dire vanter à toute outrance, prôner dans les journaux avec effronterie. Ce mot manque à la langue, quoique la chose se voie tous les jours dans les colonnes des journaux à la mode, auxquels on paie le puff en raison du nombre de leurs abonnés ; car je dois l’avouer, monsieur, avec le verbe poffer (vanter effrontément et à toute outrance), je propose aussi le substantif poff. » La proposition a échoué. Le mot nous manque toujours. Jamais il n’aurait été aussi nécessaire, dans notre époque d’inflation publicitaire, où l’on dérange Proust pour mettre au pinacle un faiseur de longues phrases, Joyce pour justifier un charabia incompréhensible, et où on lit sur la quatrième de couverture de n’importe quel navet : « À lire de toute urgence ». On poffe à tour de bras, les 500 romans de la rentrée seraient tous dignes du Goncourt. Mais une sorte d’omerta continue à sévir. Comme disait encore Stendhal, « il y a peu d’hommes de talent assez téméraires pour se créer une demi-douzaine d’ennemis mortels par mois en dénonçant au public la parfaite nullité d’autant de prétendus chefs-d’œuvre poffés dans les quotidiens ». La forme anglaise puff a survécu quelque temps, sous la plume de Balzac (« Que de sales petits journaux, la honte du pays, vivent de calomnies et de puffs »), de Mérimée (« Je ne doute pas d’un grand succès pour les lettres si elles sont un peu puffées par les journaux »), de Théodore de Banville, de Scribe, des Goncourt, de Léon Daudet. La dernière occurrence se trouverait chez Gide, dans son Journal, à la date du 7 janvier 1902 : « Parlant de sa visite du matin au jeune sculpteur Charmoy, il [Viélé-Griffin] proteste contre l’œuvre et l’homme, n’y veut voir que puffisme, arrivisme et prétention. » Poff ! Puff ! Peu importe l’orthographe. La naturalisation n’a pas eu lieu, le mot a disparu, la chose est restée, de plus en plus envahissante. Puff ! Poff ! Comme cette syllabe courte, allègre, percutante, dégonflerait d’une chiquenaude tout battage médiatique !

 

Dominique Fernandez
de l’Académie française

Un problème ou un souci ?

Le 5 juillet 2018

Bloc-notes

S’interroger sur certaines particularités de la langue, sur le lexique, sur l’origine de quelques expressions curieuses, sur des formes récemment apparues, est une démarche à la fois saine et nécessaire. Il importe d’avoir sur notre langue, sur les inventions qu’elle accueille, sur les dégâts qu’elle subit, une information régulière, critique. Car c’est une manière aussi de parler de notre société, de son évolution. Mais ce qui complique les choses, c’est qu’on hésite : est-ce un linguiste, un sémiologue, un sociologue ou un philosophe qu’il faut consulter pour comprendre l’apparition d’une nouvelle expression ? Tous à la fois, peut-être.

Comme à propos de ce glissement, apparu il y a quelques années déjà dans la langue commune : on ne dit plus « avoir un problème » mais « avoir un souci ». « Avoir un problème » ne relevait pas de la très bonne langue, c’était une expression assez relâchée. Mais son effacement devant « avoir un souci » est révélateur de bien autre chose.

Un problème, c’est, du grec problèma, « ce qui est lancé en avant », quelque chose qu’on pose devant soi pour l’examiner, c’est une question qu’on cherche à objectiver, afin de découvrir un moyen ou une méthode pour la résoudre. En matière scientifique, mais dans la vie aussi : « un problème de santé » ou « un problème de couple », ce sont des difficultés qu’on rencontre, sans doute, mais avec l’espoir de les dépasser, et qu’on se propose d’analyser le plus correctement possible afin d’en trouver la solution, traitement médical ou divorce.

Il en va tout autrement du souci. Souci est un déverbal de soucier, du latin sollicitare, « tourmenter, préoccuper ». Solliciter, apparu au xive siècle, a eu d’abord ce sens. Le souci est donc un ébranlement profond. (Notons au passage que la fleur appelée souci est tout autre chose : une sorte de tournesol. Souci, c’est solsequium, « ce qui suit le soleil ».)

Un souci est donc bien un problème mais vu sous un autre angle : non pas sous l’angle de la difficulté à résoudre, et donc de l’action éventuelle qu’il convient de mener pour la régler, mais sous l’angle affectif, psychologique. Le « souci » est produit par un « problème » qui vous accable, vous domine, mais sans qu’on y puisse rien, sans qu’on songe à s’en débarrasser.

On voit donc tout ce qu’entraîne le glissement du mot problème vers le mot souci. Il est très significatif. Quand l’aspect psychologique et affectif l’emporte sur l’aspect pratique et rationnel d’une question, cela n’est pas un progrès : ce n’est pas une vision dynamique, forte, courageuse de notre destin. C’est le signe d’un découragement, d’une lassitude, d’un renoncement. Un problème donne du souci, c’est évident, mais il ne devrait pas se confondre avec lui. Devant le souci, je baisse les bras. Devant un problème, je retrousse mes manches.

Les deux mots ne sont donc pas synonymes. En finir avec le souci, qui est une douleur, même petite, demande que l’on soit capable de faire du souci un problème. Inversement, pour le candidat au baccalauréat, le problème (de math) devient un souci quand justement il n’arrive pas à le résoudre.

Danièle SALLENAVE
de l’Académie française

Une langue intime

Le 7 juin 2018

Bloc-notes

Je nichais dans un quartier boisé et calme dans l’est de la ville. Je venais d’arriver à Montréal et j’étais un peu perdu. Tout était nouveau. Il me fallait tout apprendre, même à éviter de perdre la clé de mon appartement. Chaque nouvelle clé me coûtait cinq dollars. Le concierge était intraitable. Mon seul luxe était une grande baignoire rose qui occupait la moitié de la salle de bains. J’y passais mon temps à lire Bukowski que je venais de découvrir. On était en été et j’entendais parler de l’hiver avec un certain effroi. Très vite se pose le problème de la langue. Je ne savais pas encore que c’était une des trois passions populaires du Québec avec l’hiver et le statut politique de la province. Le problème de la religion a été réglé quelques décennies auparavant avec « la révolution tranquille » qui a remplacé l’église par l’école (1960). Je dirais pour simplifier les choses qu’on parle anglais dans l’ouest, un français plutôt standard au centre et le joual dans l’est de Montréal. Un joual plutôt vert fleurissait dans ma zone. C’est cette langue qu’on entendait dans les pièces de Michel Tremblay. C’est une langue rabelaisienne, assaisonnée parfois de jurons et dont le but est d’exprimer le plus exactement les sentiments d’un groupe de gens toujours prompts à protester contre les injustices sociales. Le joual sert aussi à exprimer de fortes émotions personnelles. Le peuple parle en joual mais l’élite reste sceptique face à un dialecte dont il doute de la souplesse. Je l’entendais aussi à la radio dans les chansons de Robert Charlebois, surtout celles qu’a écrites le romancier Réjean Ducharme. Tremblay et Ducharme abordent le joual, je le saurai plus tard, de deux manières différentes. Pour Tremblay c’est un joual joyeux et parfois carnavalesque qui trouve sa légitimité dans les dialogues de théâtre où il fait parler les gens de sa famille, sa mère surtout. Ducharme, lui, reste beaucoup plus sobre dans ses romans mais retrouve sa gourmandise du joual dans les chansons et dans les scénarios de film. Je décide ce jour-là d’aller frapper chez mon voisin du dessus pour un cours de langue, et plus largement de culture. Le mot joual vient de cheval que l’on prononce joual.

Monsieur Gagnon m’a accueilli avec un large sourire. Les gens adorent expliquer leur nature et la langue est ce qui est au plus profond d’eux. Il me raconte son enfance.

– J’étais un garçon vif et intelligent, et ma mère disait que j’étais « vite sur mes patins », ce qui me faisait plaisir car j’adorais jouer au hokey. Ce que ma mère voulait dire c’est que j’étais astucieux.

– Et « passer un sapin à quelqu’un » c’est parce qu’on trouve beaucoup de sapins à portée de main ?

– En fait on dit plus souvent « se faire passer un sapin » pour se faire arnaquer. On a l’air d’un imbécile dans ce cas-là car un sapin c’est grand. Comment a-t-on pu gober un tel mensonge !

– Quand peut-on alors crier « J’ai mon voyage » ?

Il rit.

– Quand on est vraiment fâché d’une situation désagréable qui se répète. Pour dire tout simplement que ça suffit.

– Il y a cette expression que j’ai entendue dernièrement : « s’enfarger dans les fleurs de tapis ». J’aime beaucoup sa musique.

– On le dit souvent à propos d’un politicien qui refuse de répondre directement à une question. On le dit aussi de quiconque qui perd du temps à broder autour d’un thème secondaire.

– Quelle différence alors avec « tataouiner » ?

– C’est pas pareil. Tataouiner c’est qu’on n’arrive pas à prendre une décision. On dit souvent : « Arrête de tataouiner ».

– C’est pas loin de procrastiner ?

– Oui, mais c’est pas tout à fait la même chose. Moi je l’emploie quand mon neveu traîne à sortir alors que je l’attends déjà dans l’escalier. Je n’ai jamais vu un pareil indécis… Là, j’ai soif. Il fait si chaud, vous aussi, j’imagine.

Il se lève pour se diriger vers le réfrigérateur. Montréal joue au hockey contre Toronto – deux villes en rivalité sur tout. À chaque arrêt du jeu on voit, à l’écran, des gens en train de boire de la bière.

– Vous vous demandez quel est le rapport entre la bière et le hockey ?

– Non. Je peux comprendre ça au moins.

– Le reste est plus compliqué. Les Canadiens c’est d’abord des gens qui vivent au Canada, mais nous on pense qu’on est une société distincte. On est des Québécois et non des Canadiens. C’est aussi le nom de notre équipe de hockey et cette équipe fait partie de notre identité. Le même mot veut dire deux choses opposées pour un Québécois. L’équipe est la propriété de la famille Molson, et les Molson possèdent aussi la bière Molson. Qu’on gagne ou qu’on perde on boit de la bière. Sauf moi…

– Et vous buvez quoi ?

Il dépose sur la petite table deux bouteilles de cidre glacé.

– De plus je ne risque pas de « me paqueter la fraise » en buvant du cidre.

– Connaissez-vous cette expression qui parle de « passer la nuit sur la corde à linge » ?

Il rit à gorge déployée.

– Je dors assez tôt, moi… D’autant plus que j’ai du pain sur la planche ces jours-ci... Je suis même débordé. En bon québécois on doit comprendre que j’ai « de la broue dans le toupet »... Au fait cette jeune Sénégalaise, que je croise souvent sur votre palier, est-ce votre « blonde » ?

– Elle est noire...

– Ici une « blonde » c’est simplement une « petite amie ».

– Ah non je ne suis pas d’accord, vous ne pouvez pas blanchir tout le monde.

– Vous avez « la corde bien courte »... Trop prompt à vous fâcher, cher monsieur.

– Et vous vous parlez trop souvent « à travers votre chapeau ».

– Oh vous avez une meilleure connaissance de notre langage que je n’imagine, mais c’est un simple anglicisme pour dire qu’on parle à tort et à travers. Vous me faites passer sans raison pour un « malcommode ».

– Je vous dis une chose simple et déjà « vous grimpez les rideaux »... J’adore cette expression entendue hier...

– Enfin vous donnez raison à notre langue si imagée…

– C’est à ce moment qu’on est censé dire : « Pas de chicane dans ma cabane » ?

– C’est avant qu’on aurait pu le dire, quand on abordait la question du statut politique du Québec. Là, comme la conversation est terminée, on dira plutôt : « À la prochaine chicane ».

Juste avant de franchir la porte il me lance en souriant qu’après une si longue conversation on devrait se tutoyer. Ici le tutoiement est presqu’une obligation. Et si on refuse de s’y soumettre dans certains quartiers on est vu comme « un fendant », un prétentieux.

Depuis je tends l’oreille à toutes les innovations de cette langue qui frétille comme un esturgeon hors de l’eau. Toujours à la pointe de la modernité on a trouvé ici « clavardage » (bavardage sur clavier) pour remplacer le mot anglais chat. Et pour selfie un mot plus juste et plus élégant : « egoportrait ».

J’étais à ma fenêtre, à regarder passer une manif pour défendre la langue française contre une loi permettant une plus grande présence de l’anglais dans l’affichage public. Les Montréalais tiennent à ce que leur ville offre au voyageur un visage francophone.

Sur une affiche était écrit à propos du Premier ministre d’alors qui ne protégeait pas assez le français au goût des Montréalais : « Vends ton corps, pas ta langue ! » C’est peut-être le moment de placer : « Pas de chicane dans ma cabane » ou, selon sa tendance politique : « À la prochaine chicane ». Dans tous les cas il y aura du « brasse-camarade » dans les rues de Montréal.
 

Dany Laferrière
de l’Académie française

Malapropisme

Le 4 mai 2018

Bloc-notes

Le mot existe, mais à peine ; il est utilisé seulement par quelques spécialistes de littérature anglaise. Il ne figure dans aucun dictionnaire. Même Google, impressionnant érudit, en a une notion très rudimentaire. Et pourtant…

Il vient de l’anglais malapropism, formé au début du xixe siècle sur le nom de Mrs. Malaprop, personnage de la comédie The Rivals, écrite par Richard Sheridan à l’âge de 23 ans et créée à Londres en 1775. Mrs. Malaprop parle continuellement mal à propos, et Sheridan fut redevable de l’invention de son nom à la langue française. Il pensait soit directement à mal à propos, soit à cette expression déjà importée, dès 1668, et peu anglicisée en malapropos. Mrs. Malaprop ne chamboule pas l’anglais de toutes les manières qui s’offrent à l’illettré, au malade – ou à un esprit comique verbalement innovant : elle a le don spécifique de remplacer un mot par un autre qui lui ressemble. Cela se fait sans doute dans toutes les langues ; la technique n’est pas en elle-même difficile à acquérir (que l’on pense en français à : « Vous m’avez enduit en horreur » ou à : « Que voulez-vous incinérer ? ») ; le tout est de l’utiliser, si je puis dire, bien à propos. En effet, dans toute la kyrielle de ses méprises hilarantes – sans vouloir que sa fille, si elle en avait une, soit « a progeny of learning », elle lui ferait apprendre la « geometry » afin qu’elle ait quelques connaissances des « contagious countries » – on trouve surtout l’emploi abusif des termes linguistiques. Elle insiste, exemples parmi bien d’autres, pour que sa nièce « illiterate » de sa mémoire un certain jeune homme, et lui interdit, en parlant, de faire des « caparisons », au motif que les « caparisons don’t become a young woman ». Et parfois des termes littéraires : sachant qu’un duel se prépare, elle regrette l’absence de quelqu’un capable d’éviter « the antistrophe » ; devant la résistance de sa nièce, elle s’écrie : « She’s as headstrong as an allegory on the banks of Nile. » Comme dans le cas des caparaçons qui ne vont pas très bien, en effet, à une jeune fille, un deuxième sens affleure dans ce reptile headstrong, ou têtu, mais doté aussi d’une tête forte physiquement. (Il est vrai que le Nil est l’habitat des crocodiles et non des alligators, mais ne cherchons pas la petite bête.)

La confusion de Mrs. Malaprop est désopilante en partie parce qu’elle est absurdement autoritaire, sonore et sûre d’elle-même, en partie parce qu’en mettant le langage sens dessus dessous, elle ne cesse de nous faire penser précisément au langage. Les auteurs comiques se servent des diverses pathologies du langage, soit pour se moquer d’un personnage parlant mal, soit, comme Sheridan (et Shakespeare, et Molière, et Dickens), pour susciter un rire d’émerveillement devant le possible comique du langage, devant une prodigieuse néologie généralisée, devant un abus du langage qui constitue également le signe – burlesque – de sa transformation. Dans un nouveau chaos, une nouvelle création. Le malapropiste utilise la forme la plus audible de la paraphasie : la substitution de mots paronymiques, afin de créer sa version du Clown, qui semble extrêmement maladroit, mais qui se révèle, dans son domaine, un parfait virtuose, ou du Fou, qui nous est à la fois inférieur et supérieur.

Le mot malapropisme ne devrait-il pas entrer dans l’usage ? Si utile, et n’ayant pas d’équivalent exact, il est pourtant inconnu ; un dictionnaire bilingue que j’ai consulté donne, comme traduction du mot anglais – devenu outre-Manche familier et incontournable –, pataquès, ce qui est simplement faux. Et malapropisme n’est pas vraiment un anglicisme, puisque ce concept nécessaire fut nommé grâce au français. Nous pourrions l’introduire sans danger dans la nouvelle édition du Bestiaire de l’Arcadie française.

 

Sir Michael Edwards
de l’Académie française

La bataille idéologique

Le 6 avril 2018

Bloc-notes

La bataille idéologique à laquelle nous assistons est en partie importée, comme tant d’autres usages navrants, des États-Unis. Cette querelle délaisse la grammaire. Revenons à elle.

Un des arguments affichés pour que le masculin l’emporte sur le féminin, est que le masculin joue le rôle du neutre, absent de la langue française. Aucun traité de linguistique ni de grammaire ne relate cette absurdité, car il existe, chez nous, des mots dits « épicènes », qui ont les deux genres, neutres par conséquent. Par exemple, si vous ne vous souvenez pas du sexe des fils ou filles de votre voisine, vous lui demandez : « comment vont vos enfants ? » Il y a beaucoup de tels mots : secrétaire désigne aussi bien la secrétaire que le secrétaire. Citons aussi les pronoms : moi, toi, soi, je, tu. Jacqueline ou Pierre peuvent le dire de soi, de l’un ou de l’autre. Enfin, certains adjectifs : manteau rouge, écharpe rouge... Sont-ils des mots rares ? Pas que je sache. Parmi les espèces animales voici, en effet, la mésange et le rossignol, la pie et le rhinocéros. Dans le cas de la mésange mâle, le féminin l’emporte sur le masculin. Et dans le cas du hérisson femelle, le masculin l’emporte sur le féminin. Il n’est donc pas toujours vrai qu’en français le masculin l’emporte sur le féminin puisque dans le cas des espèces animales, dont la liste est innombrable, le féminin peut l’emporter sur le masculin.

Or, dans « emporter sur », se montre ou se cache une question de hauteur sociale, que l’on pourrait appeler l’imperium. Ici, les féministes ont raison de se battre et je me range à leur côté. Hélas, l’on dit la secrétaire, quand on désigne un poste subalterne ; mais si une femme porte le titre de secrétaire général, on dit le. C’est une décision machiste scandaleuse. À l’Académie, mes confrères disent : « Madame le secrétaire perpétuel », appellation qui froisse mon sens de la langue. Je dis, quant à moi : « Madame la secrétaire perpétuelle »

Certes, l’ambassadrice désigne parfois la femme de l’ambassadeur, mais, lorsqu’elle exerce elle-même cette fonction, il faudrait dire ambassadeur ! Or la reine Élisabeth règne en Grande-Bretagne, et nul Français ne dit Élisabeth le roi. Marie-Antoinette était la femme de Louis XVI, bien sûr, mais on ne dit pas Catherine de Médicis le Régent. Chose vraie pour les duchesses, les princesses, les tsarines, les impératrices, etc. Vraie encore pour la papesse Jeanne ! Nul n’a jamais dit Jeanne le pape !

Peut-être serait-il intéressant parfois d’utiliser l’accord selon le nombre ou la proximité. Un million de femmes et un homme sont-ils rassemblés ? Mieux vaudrait sans doute dire qu’elles sont rassemblées. Ou bien l’accord de proximité : si l’on dit Jeanne et Pierre, on accordera avec le masculin et si l’on dit Pierre et Jeanne, on accordera avec le féminin.

Je finis par les mots en « -eur ». Faut-il dire « auteure » ou « autrice » ou « auteuse », etc. ? La question ne vaut pas, car les mots en « -eur » sont divisés statistiquement en deux parties, l’une féminine, l’autre masculine : « la douceur » et « le malheur », « l’horreur » et « l’honneur ». Par conséquent, « Madame Jacqueline Unetelle, auteur de ce livre » peut se dire sans malice. Cette simplicité se voit sur l’exemple suivant : depuis la féminisation croissante de la profession médicale, le terme doctoresse tend à disparaître. Peu à peu, s’impose dans l’usage « Madame Unetelle, docteur généraliste ». Chose normale pour un mot en « -eur ». La décision arbitraire de distinguer, parmi ces mots, les termes de fonction de tous les autres, manifeste une subtile hypocrisie, car elle permet d’imposer l’imperium insupportable de tantôt.

La grammaire révèle des solutions dont la facilité relative évite les batailles idéologiques d’autant plus féroces qu’elles soulèvent des tempêtes dans un verre d’eau.

Michel Serres
de l’Académie française

 

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