Dire, ne pas dire

Bloc-notes

Curiosité

Le 02 octobre 2014

Bloc-notes

orsenna.jpgSi, comme le veut la sagesse ancienne, nous tournions, avant de prononcer le moindre mot, sept fois la langue dans notre bouche, bien des impairs seraient évités, et nombre de divorces… Mais avouez que la spontanéité de la conversation n’y gagnerait pas. Laissons où il est, dans notre Constitution, le sinistre principe de précaution. Et choisissons une autre méthode : avant de parler, voyageons plutôt vers la source de nos paroles. Vive l’étymologie !

Prenez l’exemple de la curiosité, ce sel de la vie.

Comment tuer à jamais la phrase idiote qui a ravagé notre enfance « la curiosité est un vilain défaut » ?

Revenez au latin. Curiosité vient de cura, qui veut dire la cure, comme dans cure ou curatif.

Donc le curieux est celui, ou celle, qui prend soin.

Et c’est l’indifférence, le plus vilain, le plus asséchant des défauts, cette manière fermée de vivre, verrouillé en soi-même, sans jamais trouver matière ou personne à distinguer, à célébrer.

Voulez-vous un exemple supplémentaire ? Réussir.

Cette fois, passons par l’italien.

Le cœur de ce mot, c’est le verbe uscire, qui veut dire « sortir, trouver la sortie ».

Dans la vision traditionnelle, celui, ou celle, qui a réussi est installé, immobile, calé dans un grand fauteuil, cigare aux lèvres. Erreur. Le réussi a trouvé la sortie. Ou n’en est pas loin.

Quelle sagesse !

Oui, vive l’étymologie ! Elle offre de délicieux et nourrissants voyages, par ailleurs gratuits et qui ne craignent aucune grève de pilotes.

 

Erik Orsenna
de l’Académie française

Le train des sénateurs

Le 11 juillet 2014

Bloc-notes

sallenave.jpgParlant d’un ministre qui ne semblait pas pressé de mettre en place une réforme, un journaliste déclarait récemment à la télévision : « Il semble avoir pris le train des sénateurs. »

Non le Sénat romain ne prenait ni TGV ni tortillard : le « train » des sénateurs, c’est leur pas, l’allure de leur marche.

Toutes les langues abondent en locutions de ce type, souvent d’origine obscure, et qui sont le cauchemar des traducteurs ; l’enseignement du français langue étrangère, le « FLE », y consacre beaucoup de temps.

Malheureusement, elles sont en passe de devenir aussi un cauchemar quotidien pour les lecteurs de journaux ou les auditeurs des médias, qui souvent doivent opérer de douloureuses gymnastiques mentales pour comprendre ce qu’ils viennent de lire ou d’entendre. Ainsi, autre exemple très récent, pourquoi durant la Coupe du monde de football 2014, l’équipe de France était-elle jusqu’à sa défaite, selon du moins un commentateur, le « mouton noir » de l’équipe du Brésil ? Mais non ! sa langue avait fourché, il voulait dire « sa bête noire » ! Etc.

Que se passe-t-il ? Ce désordre dans l’emploi des expressions figurées inquiète. Il est le signe (parmi d’autres) que quelque chose se dérègle dans la transmission de la langue.

Il faut convenir qu’elles constituent un maquis aussi riche qu’opaque. Pour en rester au seul mot de train, il est à parier qu’il donne à l’avenir (« du train où nous allons ! ») du fil à retordre (autre expression figurée) à ceux qui se risqueront à utiliser les expressions où ce mot entre en composition. À l’horizon, d’autres fâcheux mécomptes – sur le sens par exemple du début fameux de l’Arlésienne de Bizet :

« De bon matin
J’ai rencontré le train
De trois grands rois qui partaient en voyage […] »

Venu du latin trahere (tirer), le « train », c’est d’abord l’allure, la façon d’aller. D’où « le train de sénateurs » immortalisé par La Fontaine dans Le lièvre et la Tortue, qui débute par la formule devenue un adage fameux : « Rien ne sert de courir, il faut partir à point. » Fort de sa supériorité évidente en matière de vélocité, le lièvre accepte le défi qu’elle lui lance, et prend tout son temps :

            « Il laisse la tortue
            Aller son train de sénateur.
            Elle part, elle s’évertue,
            Elle se hâte avec lenteur. »

S’apercevant à un moment qu’elle est sur le point d’arriver, il s’élance, fait de grands bonds, mais trop tard...

Institution religieuse autant que politique, le Sénat est dans la Rome antique pourvu d’une autorité et d’un prestige qui expliquent le rythme lent et solennel du pas des sénateurs. Mais on peut aussi « aller bon train », « à fond de train », et le mot train va s’enrichir, au figuré, de toute une série de sens plus généraux, désignant le mode de vie – mener grand train – et parfois même la mauvaise vie, comme le signale l’Académie en 1694, ajoutant « mais il est bas » : « Train, se dit aussi des gens de mauvaise vie. Il a du train, de mauvais train logé chez luy. »

Ce sens est conservé dans « mettre en train », ou être un vrai « boute-en-train ». Phénomène grammatical intéressant, avec l’accompagnement de la préposition « en », le mot train donne naissance à une variante française de ce que l’anglais appelle « présent progressif » : « être en train de ... » désigne une action qui se déroule et n’est pas encore terminée. Au passage, cette association donnera naissance à un substantif, l’« entrain », qui désigne l’enjouement, une forme communicative de joie de vivre. Mais il est vrai qu’on dit déjà : « je ne suis pas en train », quand on se sent manquer de courage ou d’énergie.

Le « train » finit donc par signifier aussi la noblesse, l’allure (au sens figuré cette fois), la belle apparence, la richesse : d’où l’expression « mener grand train ». Qu’il ne faut cependant pas confondre avec « aller grand train », qui désigne la marche rapide d’un cheval ou d’une voiture.

Très tôt, l’Académie (1694) ajoute au sens d’allure ou de mouvement, voire de commerce (d’où l’expression ancienne, aujourd’hui équivoque, de « train de marchandises »), le sens concret d’un ensemble ordonné pour la marche, comme, par exemple, « une suite de valets, de chevaux, de mulets, & particulièrement des gens de livrée. Grand train. Train leste, train magnifique, superbe. Il marche à grand train, il a vingt valets de livrée dans son train. Son train est habillé tout de neu »f.

Oscillant entre le figuré et le concret, passant de l’un à l’autre, «train » va désigner aussi tout ce qui glisse ou marche d’un même pas. Se dit ainsi d’« un grand amas de bois lié ensemble qui flotte sur l’eau. Train de mairein. Train de bois flotté » (Académie). D’où sa spécialisation militaire : « le train », pour « le train des équipages ». Avant que l’invention de la locomotive ouvre au mot la carrière que l’on sait.... Mais les expressions figurées construites à partir de sens plus anciens n’en continuent pas moins à circuler : ainsi du « train des réformes » dont quelquefois la lenteur impatiente. Et parfois un journaliste bien inspiré (une fois n’est pas coutume) peut jouer avec humour de leur coexistence : d’où ce gros titre « les cheminots hésitent à monter dans le train des réformes ».

On pourrait se livrer à un exercice comparable à propos de mainte autre expression dite « figée », dont l’emploi naturel, spontané et correct est la preuve indéniable d’une bonne maîtrise de la langue. Ces locutions n’en demeurent pas moins une source de difficultés parce qu’elles ne peuvent pas être comprises, donc déduites, littéralement, à partir des mots qui les composent. Elles reposent souvent sur des métaphores dont il faut avoir une connaissance globale, par exemple : Avoir du pain sur la planche. Renvoyer aux calendes grecques. À la bonne franquette. Crier haro sur le baudet. Se mettre martel en tête...

On ne peut se passer d’elles ; elles surgissent à tout moment dans une rhétorique de l’expressivité ; ce sont elles qui donnent du caractère et du charme au discours. Or aujourd’hui les expressions figurées subissent une crise tout à fait nouvelle. Non qu’elles tendent à disparaître : au contraire. Mais dans la majorité des cas elles sont utilisées à contresens ou de manière impropre. Et comme elles sont la vie même de la langue, cette menace affecte la langue au même titre, et peut-être plus gravement encore, que les fautes d’orthographe, de grammaire et de syntaxe.

Il y a bien des raisons à cela. Les expressions dites « figées », tournures expressives, imagées, ont une origine souvent populaire. L’ancienneté, la fréquence de leur usage, leur avaient conféré un tour proverbial, typique de l’ancienne langue ; elles témoignent souvent, par leur construction et par leur vocabulaire, d’un état de civilisation disparu. Leur transmission était de tradition plus que d’enseignement. Or les grandes mutations sociales du dernier siècle et la généralisation de l’enseignement scolaire ont entraîné une forte baisse de la valeur et de la légitimité de ces formes de transmission par le village, la boutique, la famille.

Mais tout n’était pas perdu : reprises par la langue écrite, littéraire, par les grands auteurs, ces expressions se voyaient codifiées et pourvues d’une nouvelle légitimité que l’école contribuait ensuite à relayer. Or l’école, ces trente ou quarante dernières années, a renoncé à faire de la langue des grands textes, de la langue des bons auteurs l’index de référence d’une pratique aisée et correcte de l’expression. Pendant longtemps, transmises plutôt correctement, à l’oral ou par écrit, sans qu’elles soient forcément comprises, ou sans que leur origine soit clairement repérée, les locutions « figées » relevaient d’une sédimententation dans l’histoire même de la langue, confirmée par un aller-retour et un échange constants entre la langue parlée et la grande langue. De cet échange, l’école était le garant : elle ne l’est plus.

Mais il y a autre chose. Les expressions figurées sont peut-être victimes de certains tours que la presse a imposés à la langue : en particulier de l’habitude de jouer avec les mots, les expressions figurées, les proverbes. Cet esprit de dérision généralisé, qui s’applique aux mots et aux choses, est venu d’une certaine presse d’après 68, et s’est étendu maintenant à peu près à tous les médias. Le jeu sur les mots est souvent l’aveu d’une impuissance à peser sur les choses, ou même à les penser. On imagine s’en libérer en se libérant des contraintes et de la rigueur que le langage nous impose : victoire purement symbolique, on n’est pas dupe, et de plus on fait rire !

D’où ce caractère forcé, rituel, artificiel du ton parodique qu’emploient la plupart des journaux et journalistes, dans la rédaction d’un article, ou la formulation d’un titre. On se lasse vite de cette culture du calembour, de l’à-peu-près et du jeu de mots : mais ce jeu n’est pas innocent, il fait des ravages dans la conscience des locuteurs les plus fragiles et les moins formés.

Fragilisées par ce maniement brutal, dé-figurées par leur réécriture parodique, les expressions figurées risquent de disparaître dans une novlangue qui n’a ni la vigueur de la langue orale, ni la rigueur de la langue écrite.

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Bloc-notes de juin 2014

Le 19 juin 2014

Bloc-notes

marion.jpgÉcrire dans une langue, cela ne signifie pas seulement ni d’abord mobiliser un lexique déjà disponible, où les mots viendraient remplir de signifiants déjà disponibles des signifiés supposés déjà clairement et distinctement conçus par le locuteur écrivant. Car la langue impose parfois ses signifiants, qui signifient un autre signifié que celui qui était prévu ou recherché. La langue parle aussi d’elle-même et fait parler à côté, parfois aussi au-delà de l’intention signifiante d’origine. Cela se met à parler sans qu’on contrôle totalement, voire sans qu’on contrôle du tout la signification qui, alors, peut s’imposer et surgir d’elle-même. L’écrivain le constate parfois, le poète l’espère toujours. Mais le philosophe (ou le simple essayiste) en bénéficie aussi chaque fois qu’il renonce à forcer le lexique en lui imposant des néologismes ou des termes tirés (comme on tire un coup de feu) d’un lexique étranger. La philosophie, surtout en période de faiblesse (et c’est d’abord à ce symptôme qu’on les reconnaît), n’abuse que trop de ces artifices. Mais une langue, en l’occurrence le français, dispose de ressources inexploitées, pourvu qu’on sache la laisser parler et, pour y parvenir, qu’on l’écoute dire.

Notons ce que cela donne. Justement : ce que cela donne. Que dit, que veut nous dire cette formule ? Quand le peintre la prononce, il vient de reculer de quelques pas pour voir ce qu’il a peint ; ou plutôt non : pour laisser ce qu’il a peint intentionnellement, et donc qu’il avait déjà bien vu, se montrer de lui-même. C’est-à-dire se montrer autrement que ce que lui, le peintre avait pré-vu. Il donne une chance au visible vu d’apparaître autrement qu’il n’avait été vu. Le visible reprend l’initiative de son apparition et se montre autrement que prévu, pour la première fois en lui-même. Il donne plus qu’il n’avait reçu, et autre chose. Advenant ainsi – montrant ce que cela donne quand on laisse le visible se montrer à partir de lui-même –, il opère exactement ce que l’allemand dit lorsqu’il dit es gibt, formule que le français il y a et l’anglais there is spatialisent et donc objectivent sous la prise de notre regard, alors que l’allemand inverse l’initiative de l’apparition, qui passe de l’œil à la chose. Le visible se donne donc à son initiative. Il s’agit d’une donnée, le départ du problème en mathématique, d’un donné, qui nous départ le réel, d’une donne qui ouvre le jeu (la partie de cartes, le capital investi dans une entreprise). D’ailleurs on donne le départ, parce qu’au commencement se trouve toujours un don. Et un don véritable ne donne jamais donnant-donnant : car il s’agirait alors d’un échange, d’un commerce (équitable ou le plus souvent non équitable), qui en fait et en droit présuppose toujours un premier don, sans cause, sans raison, sans présupposé, sans condition. Le don vient du néant et l’abolit, parce que, commençant de rien et sans rien, le don procède par définition d’un excès – d’une redondance (quoique le terme provienne sans doute d’un re-tour d’onde, de vague et de source). Quoi qu’il en soit, le don naît d’excès et c’est pourquoi il se donne sans cesse, ne cesse de se redonner, ce qui, en bonne logique, implique qu’il pardonne soixante-dix-sept fois sept fois, autant dire sans fin. Le don ne donne pas seulement ce qu’il donne, mais, se redonnant sans fin en pardonnant, il se donne sans retour, et, par définition, il s’abandonne : il ne récupère jamais sa mise. Faut-il en conclure qu’il se perd et qu’éperdu, il ne s’y retrouve jamais ? Tout au contraire : comme le don se donne par définition sans préalable et sans condition de réciprocité, plus il s’abandonne et abandonne, plus il se donne et, ainsi, se manifeste et s’accomplit. Il joue à qui perd gagne et ainsi, toujours, gagne. Le don devient habitué à donner, ne peut se retenir de donner, ni s’en passer – le don donne et redonne sans trêve, au point de ne pouvoir s’en passer. Le don s’adonne. Et, nous ne pouvons le recevoir, qu’en devenant, nous aussi, adonnés à lui.

Ainsi parle la langue, quand on l’écoute.

 

Jean-Luc Marion
de l’Académie française

Présence française à Cuba

Le 05 mai 2014

Bloc-notes

fernandez.jpgCuba, 1959. Au lendemain de la victoire, Fidel Castro et le « Che » réunissent à La Havane les ambassadeurs occidentaux et leur annoncent que les institutions culturelles de leurs pays sont désormais fermées, cette forme d’impérialisme et de colonialisme étant proscrite par la Révolution. Puis le « Che » demande : « L’ambassadeur de France est-il là ? » Celui-ci lève un doigt timide. « Naturellement, dit le “Che”, je rouvre les Alliances françaises. » Stupeur dans la salle. Explication de ce geste : le « Che » avait été élève de l’Alliance française de Rosario, en Argentine. Il y avait appris par cœur Baudelaire. Pendant la guérilla, il se récitait avant de s’endormir les vers du poète. C’est ainsi que la France est, encore aujourd’hui, malgré le voisinage des États-Unis et l’attraction de la langue anglaise, le seul pays qui a une institution culturelle à Cuba. Valeur politique de Baudelaire. L’Alliance française de La Havane compte quinze mille élèves, soit un habitant sur deux cents. Comme elle était à l’étroit dans ses locaux, l’État vient de lui offrir un très grand palais qu’il a fait restaurer à ses frais. L’Alliance française de Santiago, à l’autre extrémité du pays, a mille cinq cents inscrits.

J’ai rencontré ces élèves, discuté avec eux, trouvé chez eux, malgré les difficultés économiques auxquelles ils ont à faire face et qui les obligent à pratiquer divers petits métiers, un véritable enthousiasme pour la langue française et la littérature française. On dit tellement de mal du régime de Fidel Castro qu’il faut rappeler que l’instruction, comme la santé, est gratuite à Cuba. Il n’y a pas d’enfants des rues, les enfants vont à l’école dans de jolis costumes dont la couleur correspond à leur âge. Les lycéens sont en beige. Ils ont des chaussures de sport pour jouer au foot. D’une manière générale, on voit moins de misère dans la rue qu’à Paris. Que ces remarques ne blanchissent pas Fidel des exactions qu’il a commises, mais servent à équilibrer notre jugement. En tout cas, dans les Alliances françaises, m’ont frappé la joie de vivre, la curiosité intellectuelle des jeunes. À Santiago, en vue de ma visite, ils avaient en une seule nuit peint dans l’escalier du bâtiment une fresque qui représente les danses d’esclaves au xviiie siècle et les fêtes qui continuent de nos jours à les commémorer. Gavottes, rigaudons, on se costume en conséquence. Le mélange des races (indienne, blanche, noire) contribue à cette vitalité. Il y a à Santiago un quartier qu’on appelle « le quartier français », parce que les colons français chassés de Saint-Domingue en 1804 lorsque Haïti eut pris son indépendance débarquèrent dans ce port de Cuba. Ils introduisirent dans l’île la culture du café, ainsi que la vogue des cafés-concerts. Le plus fameux s’appelait « Tivoli », et le quartier français porte aussi ce nom. Rhum, cigares et sympathie pour la France : un cocktail réjouissant.

 

Dominique Fernandez
de l’Académie française

A fashion bloc-notes

Le 03 avril 2014

Bloc-notes

pouliquen-dire2.jpgFeuilleter une revue féminine ne m’arrive que fort rarement je dois l’avouer mais pas forcément avec déplaisir. L’occasion m’en fut récemment donnée lorsque l’une d’entre elles se trouva entre mes mains. Admirer au fil des pages de jolis minois, de longues silhouettes plus ou moins vêtues ne peut laisser indifférent celui dont le genre est bien ancré dans son sexe. Pour l’homme, pénétrer l’univers féminin s’assortit toujours d’une curiosité que depuis l’adolescence il entretient. Il y retrouve peut-être même cette fraîcheur de l’enfance en tournant les pages d’une revue qui n’est pas écrite pour lui et le porte à rêver. Pas écrite, certes, pour lui, mais recélant peut-être quelque révélation qui le lui ferait mieux comprendre. Certes il me fut assez difficile d’en découvrir le sommaire au milieu de tant de pages publicitaires mais enfin j’y parvins. Le consultant, il me fallut quelques secondes pour comprendre qu’il s’agissait bien d’un hebdomadaire français, devant la foison de titres anglais qui m’étaient proposés. Mais pas seulement. Car les textes qui les suivaient me firent douter de ma capacité d’en partager le suc promis. Que signifiait donc ce « making of » (page 58) doublé d’un « shooting d’exception » marqué d’une « karly touch » (je crois comprendre que cela fait allusion à une star préférée) ? même si je me rassurais de ce qu’en page 68 un « dolce glamour » m’était promis, de même qu’en page 70 des « New York stories » dont les images qu’elles évoquaient m’étaient plutôt agréables : illusion d’une lecture assurée, qu’un bréviaire ségrégationniste troublant allait rapidement mettre en pièces alors qu’un « sporty chic », un « mix d’énergie », une « fashion week », une « solaire fashion » ne conféraient qu’aux seules initiées l’avantage de le comprendre, lesquelles paraissant même ne pas craindre la terrible et coûteuse « addiction fashion » (page 94), autant que j’aie pu le deviner. Le « mix madame » (forme clinique sans doute du « mix d’énergie », ou l’inverse) leur était gracieusement conseillé, de même que le « design arty ». Ainsi désarçonné par ma consternante ignorance, j’ai failli manquer les « shoes in the city » au risque de ne savoir comment acheter pour mon épouse les chaussures à la mode aux talons démesurés. Mais c’était sans compter (page 92) sur « Star and Style » et son « Look graphique ». Il m’y était conseillé de ne pas manquer page 100 une « success story » promise qui, celle-là, ne semblait pas new-yorkaise. Devenu perplexe et atteint soudainement d’illettrisme, devais-je comprendre que le magistral « Nothing is like the original » concernait sur un beau placard publicitaire la nature pulpeuse d’une fesse ou son vêtement ?

Mais foin des légèretés. En page 104, « Business madam » me promettait enfin de sérieuses informations, du moins si j’en assurais une traduction correcte. J’eus du mal à comprendre ce que « queen of taupe », « East meets West », « princesse arty » (voir plus haut) y signifiaient. Mais heureusement il me fut plus facile de décoder cette suite de promesses que le sommaire annonçait : « Dress code », « Mode news », « Mode web », « Beauty News », assorti d’un « swinging twiggy » (?), « Beauty code », « Beauty routine », « Beauty expert »… tout cela digne d’un « c’est culte » avant d’atteindre page 150 l’annonce d’une « clothing collection », doublée d’une « fashion sphère » où le « lifestyle cuisine » me parut pour les « food addicts » du plus grand intérêt. Si j’ai compris qu’on pouvait par ailleurs « bouster » la collection j’ai moins compris, quoique médecin, ce que signifiaient les « power plaies » que certains thérapeutes de talent savent guérir, holistiquement s’entend. Fatigué, on m’a offert la possibilité de trouver parmi les « best of » de la semaine ce que je crois être un hôtel intitulé « The place to sleep », complément sans doute d’un cours d’anglais appris dans la semaine. Et si j’étais tenté par la culture, une « Exhibition » m’était offerte, ce qui en bon français s’appelle une exposition et me rappelle le danger des faux amis dont voulait me protéger mon cher professeur d’anglais.

Ouf ! les mots croisés étaient en français, de même que l’horoscope, ce qui me rassura. Ainsi que d’ailleurs les quelques très bons articles qui après 150 pages de mode terminaient cette revue qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est pas un pastiche, mais une authentique revue féminine de grande diffusion parmi beaucoup d’autres s’alignant sur le même discutable et infantile parti : celui de donner l’illusion à leurs lectrices – à travers ces expressions anglaises bâtardes –qu’elles partagent une langue dont pour la plupart elles ignorent tout. En quelque sorte affirmer ainsi une modernité qu’elles sont censées piloter et dont ce triste sabir est le support.

N’est-il pas étrange que la Mode, l’Art de vivre, si intimement liés à notre histoire, ne sachent pas profiter de l’extraordinaire variété des expressions françaises que les siècles ont ciselées pour définir cette exquise façon d’être que les femmes partagent, autant pour se plaire à elles-mêmes qu’à ceux qu’elles rencontrent ?

Professeur Yves Pouliquen
de l’Académie française

Les aventures de la translittération

Le 06 mars 2014

Bloc-notes

sallenave.jpgLes récents Jeux olympiques d’hiver et les tragiques événements d’Ukraine ont fait revenir régulièrement dans les journaux ou sur les écrans télévisés des noms de personnes ou de lieux transcrits du cyrillique. On a pu voir ainsi apparaître sur les écrans de télévision le nom de deux villes étranges : une certaine ville de « Sochi », à propos des Jeux, et celle de « Zhytomyr », à propos d’un épisode de la « révolution orange ».

À la lettre, ni l’une ni l’autre de ces villes n’existent dans notre langue. « Sochi » et « Zhytomyr » sont la transcription, ou, mieux, la « translittération », anglaise du nom des villes russe et ukrainienne que l’on transcrit en français par « Sotchi » et « Jitomir ». C’est un phénomène qui est malheureusement assez fréquent aujourd’hui, et on ne compte plus, s’agissant du russe, les traductions contemporaines où fleurissent des « Masha » et autres « Natasha » qui surprennent extrêmement le lecteur de Tchekhov ou de Tolstoï – sans parler des « Solzhenytsin » qu’on n’est jamais arrivé ni à prononcer ni à reconnaître.

Pourtant, Sotchi et Jitomir, pour ne parler que de ces deux villes, ne sont pas des inconnues, tant s’en faut. Station balnéaire du Caucase, la ville de Sotchi, avec un t, a été décrite et célébrée par trois Prix Nobel de littérature, Ivan Bounine, Boris Pasternak et Joseph Brodsky. C’est à Sotchi qu’Ostrovski, venu y soigner sa polyarthrite aiguë, écrivit son livre fameux Et l’acier fut trempé..., etc.

Quant à la ville de Jitomir, en Ukraine, à 100 kilomètres de Kiev, son nom est présent dans toute l’histoire du xxe siècle. En 1997, quand on donne le prix du meilleur livre étranger à Mark Sergueievitch Kharitonov, qui y est né en 1937, pour son livre Un mode d’existence (Fayard). Plus récemment, quand sur toutes les chaînes de télévision on signale la naissance de deux animaux monstrueux : un porc et un veau à deux têtes. Jitomir est en effet la ville de Russie, maintenant d’Ukraine indépendante, la plus proche de Tchernobyl. Mais le nom de Jitomir avait déjà une bonne place dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale : la ville est un nœud ferroviaire et donc un enjeu de première importance dans la lutte que mènent les Russes contre l’envahisseur allemand. Un petit film (INA) retrace l’épisode très violent de sa conquête par l’armée allemande le 31 décembre 1943 : on y voit l’entrée d’une colonne de soldats dans Jitomir en ruines.

Quand les journaux et les télévisions l’appellent « Zhytomyr », ou quand ils oublient le t de Sotchi, cela témoigne évidemment du progrès de l’anglicisation de notre langue. Mais surtout, et plus gravement, cela témoigne d’un progrès dans notre oubli de l’histoire, ou dans notre indifférence envers elle.

La question de la transcription des langues ou caractères étrangers est trop vaste pour qu’on la résume d’un mot. Et d’abord de quoi parle-t-on ? De « transcription » ou de « translittération » ? S’agit-il d’une transposition lettre à lettre, ou de la restitution d’une prononciation? C’est à soi seul une histoire à part entière : au xviie siècle, on francise à outrance. La famille bretonne des « Kernevenoy » devient « Carnavalet ». L’anglais « Buckingham », « Bouquincam ». Et l’empereur romain « Titus » s’appelle « Tite » dans la « comédie héroïque » de Corneille, Tite et Bérénice.

S’agissant des caractères cyrilliques, la translittération a connu des évolutions qui suffisent à dater une traduction. Le « v » russe final, par exemple, prononcé « f », était translittéré avec deux « f » autrefois, et depuis 1960 il l’est par un « v ». Des variantes rivalisent parfois au petit bonheur la chance. Ainsi, avant que « Khrouchtchev » s’impose, on a connu « Kroutcheff », « Kroutchev » et même un puriste « Krouchiov » qui serait plus près de la prononciation du nom, en cyrillique « Хрущёв » ! Mais l’usage actuel d’une translittération de type anglais a une signification autrement inquiétante. Écrire « Zhytomyr » ou « Natasha » traduit une ignorance totale du référent de ces noms propres : qui a lu Guerre et Paix ne peut qu’écrire « Natacha ». Qui a lu Bounine ne peut écrire « Sochi », et qui connaît l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, de la Russie, et de l’Ukraine, ne peut pas écrire « Zhytomyr ».

L’exactitude dans la translittération des noms de personnes et de lieux et le respect de sa propre langue devraient pourtant être une exigence de base dans la traduction : le monde de l’information semble pourtant en faire peu de cas. Le recours aux dépêches d’agences internationales rédigées en anglais est la règle dans les bureaux de presse où l’on travaille souvent dans la précipitation. Désinvolture, minceur du bagage culturel, soumission aux modes ? Si l’anglais s’impose en terrain francophone, ce n’est donc pas seulement en raison de sa puissance. C’est aussi en raison de notre faiblesse.

Et c’est la même chose pour l’introduction de certains mots anglais dans notre lexique. Ils ne seraient nullement nécessaires si nous connaissions mieux notre langue.

Danièle Sallenave
de l’Académie française

L’anguille de Melun

Le 06 février 2014

Bloc-notes

sallenave.jpgÀ l’article « Anguille », dans sa première édition (1694), le Dictionnaire de l’Académie donne l’exemple suivant : « Il ressemble l’anguille de Melun, il crie avant qu’on l’ecorche, pour dire, Il a peur sans sujet. »

L’expression figure en effet dans le Gargantua de Rabelais. Picrochole répond à un personnage toujours en train de se plaindre : « Vous semblez les anguilles de Melun, vous criez desvant qu’on vous escorche ! » Elle est probablement plus ancienne. Littré la reprend, en ajoutant sobrement « les anguilles de Melun, non plus qu’aucune autre, ne criant avant qu’on les écorche » ; et il propose l’explication qui fait loi depuis le milieu du xviie siècle. En 1656 en effet, dans son Étymologie ou explication des proverbes françois, par chapitres en forme de dialogue (1656), Fleury de Bellingen suggère une confusion venue du Moyen Âge. Dans la ville de Melun, un certain Languille devait dans un mystère jouer le rôle de saint Barthélemy, qui mourut écorché vif. À la grande joie des assistants, il fut pris de terreur et poussa les hauts cris à la vue du couteau. Par la suite, on eut vite fait d’oublier l’acteur qui s’était trop bien identifié à son rôle.

Avouons que c’est un drôle de hasard de s’appeler « Languille » quand on doit jouer le rôle d’un écorché ! C’est même si bizarre qu’on doit trouver une explication à l’explication elle-même : pourquoi un certain Languille a-t-il été choisi pour ce rôle ?

Parce qu’il y a un lien entre l’anguille et saint Barthélemy : la fête de saint Barthélemy a lieu le 24 août – date devenue tristement célèbre par le massacre des protestants en 1572. C’était au Moyen Âge le début de l’automne : or le début de l’automne est le début de la pêche à l’anguille.

Moment très important à Melun, dont les anguilles étaient réputées depuis le haut Moyen Âge. On en trouvait en abondance autour des nombreux « moulins pendants » établis alors sur les ponts de la ville. Les rois de France avaient octroyé aux maîtres pêcheurs de la ville de Melun le privilège de pêcher dans la Seine « depuis le lieu de la Pierre de Seyne, près Montereau, jusques au lieu appelé l’Escolle, attenant Sainte Assise, au dessous du dit Melun ». Chaque année, le premier mai, les membres de la confrérie des pêcheurs de Melun et des environs se rendent donc au carrefour de la Table du Roi, en forêt de Fontainebleau, pour payer leur taxe. L’abolition des privilèges, le 4 août 1789, provoque une protestation locale, que traduit un pamphlet plaisant où les Anguilles de Melun, « convoquées et assemblées sous le pont de cette ville, lieu accoutumé de leur assemblée », demandent au législateur de continuer à protéger les droits de pêche qui seront définitivement supprimés en juillet 1793.

Les corporations de pêcheurs avaient donc probablement choisi de célébrer cette date par une fête, ou un mystère, autour de la figure du saint du jour, le saint des Écorchés, Barthélemy, toujours montré tenant sa peau dans la main gauche.

Saint Barthélemy est un des douze apôtres, et l’un des moins connus car il n’a pas laissé de traces écrites. Son nom est d’origine araméenne, « bar Talmay », qui signifie « fils de Talmay » ou « fils de celui qui suspend les eaux ». Selon Jacques de Voragine, il existe plusieurs versions de son martyre : on dit qu’il fut écorché par le roi Astyage, « pour le punir d’avoir converti son frère », d’autres affirment qu’il fut crucifié, ensuite descendu de la croix puis écorché, et enfin qu’il eut la tête tranchée.

Ce qui est sûr, c’est qu’il est toujours représenté avec sa peau, et un couteau. Ainsi dans une niche de la basilique de Saint-Jean-de-Latran, à Rome, au milieu des douze apôtres : la statue est l’œuvre d’un contemporain de Borromini. Ou dans le Jugement dernier de Michel-Ange, au plafond de la chapelle Sixtine : il tient dans la main gauche sa propre peau dont le visage a les traits du peintre. On pourra gloser sans fin sur les raisons de cet étrange autoportrait.

On ne s’étonnera donc pas que saint Barthélemy soit le patron des tanneurs, corroyeurs et travailleurs du cuir. Et qu’il ait pu être fêté par les pêcheurs d’anguille ! Parce qu’il « suspend les eaux », parce qu’il se présente en écorché. À Melun, son nom est donné à une église, et une rue le rappelle. Et comme au Moyen Âge on adore les jeux de mots, il n’est pas impossible que, pour la représentation d’un Mystère de saint Barthélemy, on ait demandé à un certain « Languille » de jouer son rôle.

Que la « puissance du signifiant » lui ait fait jeter les hauts cris est une autre histoire.

On remarquera que l’anguille figure dans de nombreuses expressions figurées et proverbes. Comme « à grant pescheur eschappe anguille » ou « écorche l’anguille quand tu l’auras pêchée », variante de « vendre la peau de l’ours » où se fait jour souvent l’idée d’une tromperie, ou d’un double jeu. Ainsi dans la plus usitée, qui est évidemment : « il y a quelque anguille sous roche », au sens de « il se trame quelque intrigue », attestée elle aussi chez Rabelais dans Pantagruel en 1532. Elle semblerait résulter d’une vérité d’expérience : les anguilles se tapissent dans le fond des rivières car elles craignent la lumière. Mais Pierre Guiraud, dans Les locutions françaises, y voit plutôt un jeu de mots entre l’anguille et l’ancien verbe « guiller ». Il y en a du reste deux : le premier désigne la fermentation de la bière qui fait surgir des bulles mousseuses, d’où le sens de se glisser, se faufiler, être insaisissable. Mais il existe un autre verbe « guiller », du francique wigila (« ruse, astuce »), qui signifie tromper, et qui n’est plus usité que dans ce proverbe : « Tel croit guiller Guillot que Guillot guille. »

C’est par un jeu sur les mots, et une allusion à la peau visqueuse de l’animal, que l’anguille a pu devenir le symbole de la perfidie, de la tromperie, de la fourberie. Dire de quelqu’un « c’est une anguille » le désigne à la méfiance, voire au mépris : on ne sait par où le saisir, il n’offre pas de prise. Et « tirer l’anguille par la queue » signifie « n’avoir rien d’assuré, être dans l’incertitude de quelque entreprise ». Ce qui aide peut-être à éclairer le sens d’une expression voisine : « tirer le diable par la queue », au sens d’être dans une si grande difficulté qu’on a recours aux pires moyens, aux moins assurés, voire aux plus risqués. Quoi de plus glissant, de plus fourbe que le diable ?

Alors, ces « anguilles de Melun » qui crient « avant qu’on les écorche » ? La légendaire « fourberie » de l’anguille n’explique pas tout.

L’absurdité de la chose a donc fait proposer très tôt une explication.

Cela nous donne l’occasion de parler de saint Barthélemy,

On se souviendra aussi que son nom est attaché à l’une des journées les plus sanglantes de l’histoire de France : la Saint-Barthélemy, le 24 août 1572, où périrent à Paris plusieurs milliers de protestants...

Et on s’amusera peut-être d’apprendre en guise de conclusion que le petit village de Saint-Barthélemy, à l’embouchure de l’Adour, est renommé par la quantité des espèces aquatiques qui prospèrent dans le fleuve : notamment des lamproies, des aloses et des anguilles.

 

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Au plaisir des mots, au plaisir de la grammaire

Le 06 janvier 2014

Bloc-notes

beaussant.jpgDe concert ou de conserve

Les deux expressions existent et ont à peu près le même sens.

La première vient de la musique et indique que, comme les instruments, les violons ou les flûtes s’accordent soigneusement pour sonner juste, des personnes travaillent de concert et elles organisent bien leur collaboration.

La seconde vient de la marine. C’est un vieux mot indiquant le soin que prenaient les navires de rester à juste distance l’un de l’autre et de profiter du vent sans se gêner : ils naviguaient de conserve pour « se conserver » et éviter les dangers…

Comme toujours l’étymologie est intéressante, puisqu’elle nous raconte l’histoire des mots.

Si de concert vient de la musique, c’est qu’il faut bien que les musiciens qui jouent ensemble se concertent pour que leurs instruments soient accordés et qu’ils suivent le même tempo.

De conserve, c’est qu’il faut bien que les marins prennent garde de ne pas se heurter, pour se conserver.

 

La concordance des temps

La concordance des temps n’est pas sans poser quelquefois de petits problèmes…

Quand la proposition principale est au passé, il est d’usage que les subordonnés qui la suivent s’installent dans le temps de la principale et se mettent donc, elles aussi, au passé. Ce n’est pas sans susciter quelques ambiguïtés.

« On m’a dit, Madame, que vous étiez une excellente cuisinière… »

La dame va-t-elle sursauter et répondre avec un peu d’aigreur :

« Mais je le suis toujours, Monsieur… »

Car cet imparfait peut exprimer le présent du temps où l’on parle, aussi bien que le passé révolu…Si cette personne avait déclaré « On me dit, Madame, », elle aurait évidemment terminé sa phrase par « que vous êtes ». Mais celui qui a prononcé ces mots avait un grand respect de la concordance des temps. C’était d’ailleurs une personne de grand talent, et pas seulement pour la cuisine : il s’agissait de Maurice Edmond Sailland, plus connu sous le nom de Curnonsky. Le fameux gastronome parlait très bien notre langue, et en goûtait toutes les saveurs. Il a donc dit : « On m’a dit, Madame, que vous étiez… »

 

Ils se sont battus à cor et à cris

On imagine deux malandrins en train de se donner des coups « sur le corps » en hurlant ; mais l’orthographe serait tout à fait inexacte et nous empêcherait de comprendre le vrai sens de cette expression.

Elle est très ancienne et nous vient de la chasse à courre. Lorsque les chasseurs cavalcadaient ici et là dans la forêt, sans se voir, ils communiquaient par des cris, mais surtout par des cors de chasse : cet instrument n’avait d’autre utilité que de donner à entendre des renseignements précis : à chaque situation correspondait une sonnerie, un air particulier.

On sonnait « La Royale » pour un cerf dix cors (un grand adulte) « Le Bien allé », si on le suivait, « Le Débuché », et enfin « L’Hallali ».

Ils se sont donc battus « à cor et à cris ».

 

Avant qu’il fût né et après qu’il fut grand…

Un simple accent circonflexe ici, mais pas là…

Est-ce bien grave ?

Eh bien, oui : c’est la justesse de ce que nous disons, c’est-à-dire ce que nous pensons, qui est en cause quand nous l’écrivons.

Avant que quelque chose existe, ou ait lieu, on use du subjonctif, puisque cela n’existe pas encore, n’a pas eu lieu :

Je voudrais que cela soit, je souhaite que cela ait lieu, je rêverais que cela se produisît

Et donc :

Avant qu’il fût né…

Et puis le réel s’est installé, les choses désormais sont vraies : il est né, il a grandi, c’est un vrai petit homme ; et quand il fut grand… Le réel s’écrit à l’indicatif.

On peut même aller plus loin, de manière encore plus précise. Puisqu’il n’existait pas encore avant qu’il ne fût né, on peut renforcer cette irréalité à l’aide de ne.

Ce ne est facultatif, peut-être met-il en valeur l’impatience avec laquelle vous attendiez : Avant qu’elle n’arrive, je suis dans l’angoisse

Voltaire écrit « Le roi voulut voir le chef d’œuvre avant qu’il fût achevé. » : accent circonflexe, mais pas de ne. Sa majesté était peut-être moins impatiente qu’on ne le disait. Mais après qu’il l’eut vu, le roi manifesta sa gratitude.

Philippe Beaussant
de l’Académie française

J’ai mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire

Le 05 décembre 2013

Bloc-notes

serres.jpgJe tiens d’abord à préciser que j’enseigne aux États-Unis depuis quarante-sept ans et que donc je ne suis pas, et de loin, un ennemi de la langue anglaise. Dont je respecte et admire les littérateurs, poètes, écrivains, savants et philosophes.

Mais il s’agit ici des langues en général.

Il existe six mille langues parlées dans le monde, dont plus de la moitié ne jouissent pas encore de l’écriture. Chiffre impressionnant, une langue meurt tous les quinze jours. Les experts pensent qu’en 2100, il n’en restera plus que six cents.

Cette question rejoint celle de la biodiversité. Les espèces vivantes meurent, nos langues suivent cette même destruction.

D’autre part, le monde a toujours ressenti le besoin d’une langue de communication. Dans l’Antiquité, le grec a servi de koinè, c’est-à-dire de langue commune aux marins, aux commerçants et aux savants. Synagogue est un mot grec et non hébreu ; pyramide est un mot grec et non égyptien.

Plus tard, le latin devient, et cela pour des millénaires, la langue universelle du droit, de la science et de la médecine – les travaux mathématiques de Riemann sont encore en latin, et même la thèse de Bergson. Cela dura jusqu’à Vatican II, où l’Église catholique fit retour aux langues vernaculaires ; de sorte qu’au Vatican, aujourd’hui, tout le monde parle anglais.

À l’âge classique, le français joua ce rôle, aujourd’hui l’anglais l’a remplacé. Qui sait si, demain, en raison de la densité ou du poids démographiques, le mandarin ou l’urdu ne prendront pas le relais ?

Mais j’écris le relais : a-i-s ! Tout le monde critique l’enseignement, qu’il faut réformer tant il est mauvais, dit-on, sans s’apercevoir que la fonction pédagogique est aujourd’hui assurée plus par les affiches, la publicité et les médias de tous ordres que par l’école. Comment voulez-vous qu’un instituteur enseigne à ses élèves comment écrire le mot relais, alors que les gosses le voient écrit tous les matins, en passant devant la gare : a-y ?

Et puisque nous sommes à la gare, disons un mot de la décision de la S.N.C.F. de mettre des cours d’anglais à la disposition de ses clients de première classe. Voilà une excellente idée ! Qui deviendra meilleure encore quand sera prise la décision complémentaire de mettre des cours de français à la disposition des voyageurs de seconde classe. Tant il reste vrai que la classe riche ou dominante se distingue des autres, par l’habit, la nourriture et les mœurs, mais aussi et surtout par la langue. Elle parlait latin quand le peuple parlait français : Molière se moque de ce tic chez les juristes et les médecins. Elle parla français quand le peuple rural parlait breton, gallo, alsacien, picard, basque, franco-provençal, catalan ou gascon. À la veille de la guerre que nous n’appellerons plus « guerre de 14 », 51 % des fantassins ne parlaient pas français, mais une langue régionale, de sorte qu’il fallut composer les régiments selon les provinces pour que les combattants se comprennent entre eux.

Rien n’a changé aujourd’hui. Les publicitaires, les financiers, tous leaders ou managers, ne veulent pas parler la langue du peuple. Ils parlent anglais, comme jadis ils parlaient latin ou grec.

Pendant que le français devient la langue des pauvres – la langue du peuple – la langue de la seconde classe.

Bonne idée donc de mettre des cours de français en seconde classe.

Alors, le peuple rira au comique de Molière, pleurera d’émotion aux poèmes de Verlaine, se passionnera aux récits de Maupassant, goûtera les chansons de Brel, le Belge, ou de Brassens le Sétois, bref, nagera dans la culture, pendant qu’en première classe, les riches apprendront le marketing, le merchandising, le leadership, bref, toutes les techniques à faire du fric, en trompant et tondant le plus souvent les voyageurs de la seconde classe.

Mais, comme les Bretons, ceux-ci peuvent aussi mettre le bonnet rouge. Victor Hugo l’avait même déjà dit : « J’ai mis, disait-il, un bonnet rouge au vieux dictionnaire. »

D’où mon idée, aussi simple que douce.

J’en appelle aux voyageurs de la seconde classe : qu’ils n’achètent jamais un produit désigné en anglais ; qu’ils n’obéissent jamais à toute publicité rédigée en anglais ; qu’ils n’entrent jamais dans « un shop », mais toujours dans une boutique ; qu’ils n’aillent jamais voir un film dont le titre n’est pas traduit…

…qu’ils fassent la grève douce de la langue.

Croyez-le bien : dès que baissera d’un point le chiffre d’affaires  de ces parleurs d’un sabir qu’eux-mêmes ne maîtrisent pas, ils reviendront vite à notre langue qu’ils assassinent et mettent en danger.

 

Michel Serres
de l’Académie française

Surprise du matin ou « À vos postes »

Le 07 novembre 2013

Bloc-notes

pouliquen-dire2.jpgÉcouter la radio alors que l’on conduit sa voiture m’a toujours semblé être un moment de détente avant d’aborder les tâches du jour. Un rendez-vous avec des voix que je retrouve chaque matin mêlées à celles d’invités chargés de débattre d’un sujet plus ou moins connu de moi mais comblant agréablement chaque minute de mon petit voyage. Faisant de moi en cette circonstance le témoin attentif d’orateurs s’exprimant en direct et soumis à cette obligation de préciser une position, une attitude, un état d’âme en une fraction de seconde et de la plus précise façon. Exercice difficile pour celui qui n’y est pas habitué. Et cela d’autant plus qu’il s’exprime sur la chaîne de grande réputation culturelle que je rejoins chaque matin. J’avoue qu’elle comble mon attente la plupart du temps et que le vocabulaire que l’on me sert ne trouble en rien ma passive écoute. Sauf si mon oreille porte à mon cerveau une expression dont j’ignore le sens et dont je m’instruirais ou si une incongruité me choque. « Intellection », par exemple, me porta vers notre Dictionnaire de l’Académie et j’y appris qu’il fallait comprendre par là une fonction de l’intellect qui consiste à comprendre et à concevoir. Au temps pour moi. Mais j’eus aussi bien des surprises, plutôt cocasses. Ainsi récemment entendis-je une charmante personne nous confier qu’elle « maturait son projet » ; je ne doute pas que celui-ci fût fort intéressant, mais l’eût-elle mené à terme, élaboré, complété, que sais-je, aurait mieux sonné à mon oreille. De telles inventions, j’en ai retrouvé surtout dans la manipulation des verbes, on « externalise », on « fictionnalise », on dit qu’une pensée s’est « originée », qu’on a « bilanté », que l’on « candidate », que l’on « hallucine », faisant de soi-même un hallucinogène. Une approximation jetée dans le trouble de l’instant sans doute et dont on parvient tant bien que mal à imaginer le sens que son auteur a voulu lui prêter. Mais, avec un peu de contrôle de lui-même, n’aurait-il pas mieux fait de puiser dans l’énorme réserve des mots justes que recèlent les synapses de notre cerveau et qui savent exprimer avec une précision incomparable notre pensée française. Ma récolte ne s’arrête pas là. Hors dictionnaire, n’eus-je pas ce consternant privilège d’entendre évoquer un « présentisme », un « courtermisme », un « convivialisme », de me demander si « l’effectivité » permettait d’éviter « l’effet décéptif » d’une action. Mais peut-être ne suis-je pas suffisamment « intuisif », et suis-je trop intuitif devant ces éléments « cultureux ». On pourrait me croire l’inventeur de ces curiosités linguistiques. Soyez rassurés, elles furent relevées tout au long de cette dernière année et leur faible pourcentage ne trouble pas encore notre langue sur cette chaîne culturelle à laquelle je suis par ailleurs très attaché. Je voudrais que ces propos ne troublent pas votre « zénithude » que je suppose, dans l’esprit de son auteur, moins liée au zénith comme il conviendrait qu’au Zen si évocateur de sérénité. À l’année prochaine.

Yves Pouliquen
de l’Académie française

Pages