Dire, ne pas dire

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Éloge de l’oignon

Le 06 avril 2017

Bloc-notes

vitoux.jpgÀ qui appartient la langue française ? À personne, bien entendu. Ou plutôt à chacun d’entre nous, puisqu’elle est notre bien commun, que nous en sommes les dépositaires. Ni des linguistes péremptoires, ni des conseillers pédagogiques grisés de leur pouvoir, ni même une sémillante ministre de l’Éducation ne sauraient la tripatouiller ou se l’approprier de leur seule initiative. Ils ne disposent d’aucune légitimité pour cela. Leur seul devoir, si du moins ils en étaient capables, serait au contraire de la préserver et d’en assurer la meilleure transmission possible, d’une génération à l’autre. Pas davantage. Ont-ils voulu il y a peu de temps, par un étrange coup de force, imposer des changements orthographiques que personne ne leur demandait à propos de quelques dizaines ou centaines de mots, la réponse la plus aimable qu’ils auraient alors méritée aurait tenu en une simple locution : « Occupez-vous de vos oignons ! »

Les oignons précisément !

Comme je les aime, ces braves, ces méritoires oignons qui ne demandaient rien à personne et que l’on a voulu malmener en dépit de leurs bons et loyaux services ! Qu’ils soient blancs, violets ou jaunes, ils donnent de l’esprit à nos plats. Font-ils pleurer quand on les épluche, ils nous mettent tout de même au comble du bonheur. Vous serez aux petits oignons, n’est-ce pas ? On les déguste aussi en tartes ou en soupes. Depuis le xive siècle, ils s’écrivent avec un « i » qui, en principe, ne se prononce pas – ce « i » semblable à une pelure dont cette plante potagère de la famille des Liliacées n’est pas avare.

Il faut se pencher sur eux. Préserver leur goût. Conserver leur fraîcheur originelle. Veiller sur toutes ces couches qui les constituent et dont le « i » fait donc partie ! Au diable les manipulations génétiques ou orthographiques issues de je ne sais quel laboratoire ou quel ministère, dont ils sont les victimes ! Mangeons bio et écrivons bio, par pitié ! Plus qu’un devoir de français, c’est une exigence de santé publique.

Comme les oignons, la langue est un organisme vivant. Qui ne cesse d’évoluer, de rejeter des peaux mortes. Il faut l’entretenir, l’enrichir, accompagner son développement, veiller à son bon usage – et telle est, en particulier, la mission de l’Académie française. Mais il ne faut surtout pas la violenter.

Convenons-en : le « i » d’oignon aurait pu tomber naturellement au fil des siècles, comme « montaigne » est devenu « montagne », « besoigne » « besogne » ou « roignon » « rognon », et nul n’y aurait trouvé à redire. Dans les propositions de rectification de l’orthographe de 1990, la graphie « ognon » avait été reconnue comme non fautive, sous réserve que l’usage, comme pour d’autres mots, l’entérine.

Mais voilà, il n’en a rien été.

Sur nos marchés, les maraîchers continuent à faire de la résistance. Ils vendent leurs bottes d’oignons comme ils l’ont toujours fait. Ils ne veulent pas qu’on dénature leurs produits ou la façon de les écrire, c’est la même chose. Conservateurs, ils ne le sont pas. Pour preuve, ils réprouvent l’usage des conservateurs comme des colorants et autres pesticides dans leurs légumes. Mais fidèles, oui, ils se revendiquent ainsi. Ils continuent de tracer bravement à la craie le mot « oignons » sur leurs ardoises. Leur révolte n’est pas élitiste. Elle est populaire.

Aucun doute, il faut les soutenir, il faut se placer derrière eux. En rang d’oignons, cela va sans dire. Et bon appétit !

Frédéric VITOUX
de l’Académie française

Demander à ce que

Le 06 avril 2017

Emplois fautifs

Le tour demander à ce que est assez récent. Au début du vingtième siècle, il ne figurait dans aucun dictionnaire. Quand il apparaît, à son sujet grammatici certant, « les grammairiens débattent ». Certains le considèrent comme fautif. Quelques-uns, moins sévères, constatent bien que la locution conjonctive à ce que résulte d’un étrange mélange entre la construction où l’objet est une subordonnée complétive (demander que l’on se taise) et celle où l’objet est un infinitif prépositionnel (demander à sortir), mais n’en blâment pas pour autant l’usage. D’autres enfin proscrivent ce tour en signalant qu’il est inutilement lourd. Nous partageons ce point de vue et nous rappellerons donc que demander à ce que n’ajoute rien au sens de demander que et que, en matière de langue, le plus souvent, entre deux mots ou locutions, il faut choisir les moindres.

 

on dit

on ne dit pas

Je demande qu’on m’apporte le journal

 

Le professeur demande que les élèves soient à l’heure

Je demande à ce qu’on m’apporte le journal

Le professeur demande à ce que les élèves soient à l’heure

 

Égayer pour Égailler

Le 06 avril 2017

Emplois fautifs

Ces deux verbes diffèrent par le sens mais aussi par la prononciation. Dans égayer le y joue un double rôle phonétique : il modifie le son du a qui le précède en le faisant passer au son è ou é ; il a, de plus, la valeur de la semi-consonne yod au début de la syllabe finale qu’on prononce donc (on notera bien sûr qu’à certaines personnes de la conjugaison, ce y est remplacé par un i et qu’alors cette semi-consonne ne se fait plus entendre : nous égayons mais il égaie). Il n’en va pas de même dans égailler, où le i ne modifie en rien le timbre du a qui le précède et ne sert qu’à produire une mouillure dans la prononciation du groupe ll qui le suit, comme dans paille ou bailler. D’autre part, égayer signifie « rendre plus gai, donner une apparence agréable », alors qu’égailler, qui s’emploie essentiellement à la forme pronominale, signifie « se disperser dans toutes les directions ». On s’efforcera donc de ne pas employer l’un pour l’autre et de veiller à leur juste prononciation.

 

on dit

on ne dit pas

Un bouquet de fleurs égayait le salon

Les enfants se sont égaillés dans la cour de récréation

Un bouquet de fleurs égaillait le salon

Les enfants se sont égayés dans la cour de récréation

 

Elle s’est pris à son propre piège, elle s’est mis au travail

Le 06 avril 2017

Emplois fautifs

Les verbes mettre et prendre sont très fréquents dans notre langue et se terminent en -is au participe passé : elle a pris son chapeau, il a mis sa veste. Ces verbes obéissent aux règles d’accord des participes passés. On doit donc dire la veste qu’il a mise, les chaussettes qu’il a prises et, généralement, ces accords sont respectés. Mais force est de constater que, sans que l’on sache pourquoi, ils sont souvent oubliés dans les tournures pronominales. On rappellera donc que ces accords sont nécessaires, et que ne pas les faire est une grave faute.

 

on dit

on ne dit pas

Elle s’est prise à son propre piège

Elles se sont mises à la peinture

Elle s’est pris à son propre piège

Elles se sont mis à la peinture

 

Perfectionnable

Le 06 avril 2017

Emplois fautifs

L’adjectif perfectible a été créé par Voltaire qui l’employa d’abord dans l’introduction de son Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, paru en 1756. Cet adjectif, dérivé savant du latin perfectus, « accompli, parfait », a pour lui deux siècles et demi d’existence et un père prestigieux dans le monde des lettres. C’est donc lui que l’on emploie quand on veut dire que telle ou telle chose peut-être perfectionnée. On se gardera bien de substituer à perfectible le néologisme inutile perfectionnable, que l’on commence à entendre ici ou là.

 

on dit

on ne dit pas

Son jeu est de qualité, mais il est encore perfectible

L’homme est un être perfectible

Son jeu est de qualité, mais il est encore perfectionnable

L’homme est un être perfectionnable

 

Green tech verte

Le 06 avril 2017

Néologismes & anglicismes

Au début des années 1970, les mouvements écologistes commencèrent à se structurer. Ce fut particulièrement le cas en Allemagne, qui vit la naissance des Grünen, « les Verts ». De nombreux pays adoptèrent alors, après l’avoir traduit, ce nom et adjectif. Il existe ainsi un parti vert européen, qui regroupe nombre de partis nationaux. On trouve les Groen en Belgique néerlandophone, les Zelenite en Bulgarie, Iniciativa per Catalunya verds en Catalogne, les Prasinoi en Grèce, Comhaontas glas (ou Green party) en Irlande, la Federazione dei Verdi en Italie, les Gréng au Luxembourg, le Partidul verde en Moldavie et en Roumanie, les Grœne en Norvège, les Groenen aux Pays-Bas, les Zieloni en Pologne, le Green Party en Angleterre, Zelenaya Alternativa (Alternative verte) en Russie, Strana Zelenych en Slovaquie et en République tchèque, les Gröna en Suède, et le Partija Zelenykh en Ukraine. Cette liste nous permet de faire un peu de grammaire comparée et de noter qu’il existe trois racines principales pour dire « vert » : une racine latine ver-, une racine germano-nordique en gr- et une racine slave en zelen- (sans oublier le grec prasinos, signifiant proprement « qui a la couleur d’un poireau »).

Force est donc de constater qu’il est possible d’utiliser cet adjectif dans sa propre langue et l’on se demande pourquoi un organisme officiel français, dont une des tâches consiste à se battre pour la diversité, utilise sur son site l’expression Green tech, à laquelle il ajoute, de plus, un étrange et redondant verte pour évoquer « la technologie verte » !

Hospitalités

Le 06 avril 2017

Néologismes & anglicismes

Le nom hospitalité s’emploie en français au singulier. Il désigne le lien de réciprocité qui existait entre des personnes, des familles ou des villes de l’Antiquité en vertu duquel on rendait à un hôte l’hébergement qu’il vous avait accordé. Il désigne aussi et plus couramment le fait d’offrir à ses hôtes le vivre et le couvert, et la grâce que l’on met à le faire. Les locutions anglaises hospitality room ou hospitality suite, désignant un salon de réception où l’on sert des rafraîchissements lors de quelque manifestation, ont visiblement donné naissance à un surprenant néologisme, hospitalités. On commence en effet à entendre et lire ce terme ici ou là, dans des dépliants publicitaires qui vantent les offres de restauration ou d’hébergement d’un lieu pour inciter le public à s’y rendre. On évitera de recourir à cet anglicisme et on lui préfèrera des périphrases plus éclairantes et plus conformes au génie de notre langue.

on dit

on ne dit pas

Le site dispose de nombreuses possibilités de restauration et d’hébergement

Les prestations concernant le logement, la restauration des clients

Le site dispose de nombreuses hospitalités

Les prestations d’hospitalités

 

Compréhensible au sens de Compréhensif

Le 06 avril 2017

Extensions de sens abusives

Les adjectifs compréhensif et compréhensible sont attestés depuis plusieurs siècles dans notre langue ; l’un et l’autre viennent du latin, le premier de comprehensivus, « qui comprend, qui contient », le second de comprehensibilis, « qui peut être saisi, concevable, compréhensible », deux formes qui dérivent de comprehendere, « saisir ensemble », puis « saisir par la pensée, comprendre ». En français compréhensible signifie « qui peut être compris », et compréhensif « qui a la faculté de saisir par l’esprit » (une intelligence compréhensive), puis « qui juge avec indulgence ». Ces deux termes ne sont donc pas synonymes et un texte où l’on emploierait l’un pour l’autre serait bien peu compréhensible.

 

on dit

on ne dit pas

Un message difficilement compréhensible

Il a la chance d’avoir des parents très compréhensifs

Un message difficilement compréhensif

Il a la chance d’avoir des parents très compréhensibles

 

Tant bien même

Le 06 avril 2017

Extensions de sens abusives

Nous sommes généralement beaucoup plus en contact avec les mots et expressions de manière orale que de manière visuelle ; il résulte de ce fait que des locuteurs hésitent ou se trompent quand il s’agit d’employer des formes qu’ils ont entendues, mais qu’ils n’ont jamais ou presque jamais vues écrites. Certains humoristes ont joué de ces confusions, en employant, par exemple, Ni des lèvres ni des dents, quand c’était Ni d’Ève ni d’Adam qui était attendu. Le problème ne reste pas qu’oral puisque, rapidement, ce qui est mal entendu et mal compris sera mal écrit. Nous en avons un exemple avec la forme tant bien même que l’on commence à entendre et à lire en lieu et place de quand bien même. Rappelons donc que seule cette dernière est correcte et que tant bien même doit être proscrit.

 

on dit

on ne dit pas

Quand bien même il réussirait, nous ne saurions l’approuver

Il agira ainsi quand bien même vous ne le voudriez pas

Tant bien même il réussirait, nous ne saurions l’approuver

Il agira ainsi tant bien même vous ne le voudriez pas

Autour du pied

Le 06 avril 2017

Bonheurs & surprises

Les noms français en rapport avec le pied proviennent dans leur grande majorité du latin pes, pedis, à commencer, justement, par pied, ou du grec pous, podos. On retrouve, dans le premier cas, l’élément de composition péd- ou -pède selon que cet élément est en début de mot, comme dans pédicure ou pédiluve, ou en fin de mot, comme dans lagopède, oiseau encore appelé « perdrix des neiges » et dont les pattes duveteuses ressemblent à des pattes de lièvre, ou dans palmipède. Il en va de même avec la racine grecque pod(e), que l’on retrouve dans podologue ou podomètre, mais aussi dans myriapodes, animaux que l’on connaît mieux sous le nom de millepattes. Mais il existe de nombreux autres mots issus du latin ou du grec, dont le rapport avec le pied est moins évident. Ainsi le nom piège est issu du latin pedica, qui désignait un système de liens et d’entraves dans lequel se prenait celui qui y mettait le pied. Ce nom avait un parent : le verbe pedicare, « prendre au piège », qui se trouve être le lointain ancêtre de notre verbe piger, « saisir, comprendre». De ce verbe dérive impedicare, « entraver, faire tomber dans le piège », d’où est issu le français « empêcher ». Impedicare avait un antonyme expedire, dont le sens premier est « dégager le pied des liens qui l’entravent » ; c’est de lui que viennent, entre autres, les noms expédients et expédition. Autre dérivé du latin pes, pedis, la forme médiévale pedagium ; elle désignait d’abord ce dont il fallait s’acquitter pour être autorisé à mettre le pied en quelque endroit, c’est-à-dire un droit de passage et elle est ainsi à l’origine de notre péage qui, contrairement à ce qu’on croit souvent, n’est pas étymologiquement rattaché à l’idée de paiement. Quant à l’adjectif pédestre, il est lui emprunté de pedester, « qui est à pied », puis « qui appartient à l’infanterie ». Mais comme, dans l’Antiquité, ceux qui avaient les moyens de posséder et d’entretenir un cheval, les cavaliers à Athènes et les chevaliers à Rome, appartenaient à la classe dominante, ceux que leur manque de fortune obligeait à combattre à pied étaient peu considérés : pédestre a donc eu dans la langue populaire un doublet, l’adjectif piètre. Le terme piétaille, issu du latin médiéval peditalia, « infanterie », comporte lui aussi une connotation péjorative. Le mépris de la cavalerie pour l’infanterie apparaît sous une autre forme dans les noms infanterie et fantassin, qui l’un et l’autre viennent de l’italien infante, « petit garçon », puis « jeune soldat ». On notera d’ailleurs avec amusement que l’infanterie, qui est une des composantes principales de « la grande muette », comme on surnomme parfois l’armée, tire son nom, par l’intermédiaire de l’italien infante, du latin infans, dont le sens premier est « qui ne parle pas ».

Dans cette série en lien avec le pied, il faut aussi mentionner l’histoire du mot pedigree ; ce nom d’origine anglaise a le sens de « généalogie » et de « document attestant d’une filiation », mais il a été emprunté, sous les formes pedegrewe, pedigrew ou pedegru, au moyen français pié de grue, désignant la marque faite de trois traits de plume que l’on trouve dans les ouvrages généalogiques pour indiquer une filiation, et qui sont semblables aux traces de pattes de cet oiseau.

Venons-en maintenant à quelques formes d’origine grecque, qui se sont fortement transformées durant leur voyage jusqu’au français. Ainsi podion, « petit pied », est passé en latin sous la forme podium, avec le sens de « soubassement » : le français l’a emprunté ainsi, mais podium a aussi un doublet populaire peu reconnaissable, puy, qui se rencontre essentiellement dans des toponymes. De son côté, le nom franco-normand pieuvre, entré dans la littérature grâce aux Travailleurs de la mer de Victor Hugo, est une altération du latin polypus, « poulpe », forme empruntée du grec polupous, également à l’origine de polype, et qui signifie proprement « qui a plusieurs pieds ». Trapèze nous vient, lui, par l’intermédiaire du latin trapezium, du grec trapezion, diminutif de trapeza, « table » et, proprement, « qui a quatre pieds ».

Concluons en signalant que la racine indo-européenne à l’origine du grec pous et du latin pes a aussi donné le germanique fotu, d’où est tiré l’anglais foot, auquel nous devons le football, et que c’est encore cette racine que l’on retrouve dans les patronymes Agrippa et Œdipe. Le premier signifie en effet proprement « (qui est né) les pieds (pa) en avant (agri) » ; le second, Oidipous en grec, signifie, lui, « aux pieds enflés ». En effet ses parents, de crainte que l’oracle prédisant qu’il tuerait son père et épouserait sa mère ne s’accomplisse, l’avaient abandonné, à peine né, sur le mont Cithéron après lui avoir fait percer les chevilles.

C’est cette mutilation qui aurait provoqué l’enflure de ses pieds.

 

Le bachelier, la bachelette, le baccalauréat et la bachelière

Le 06 avril 2017

Bonheurs & surprises

L’origine du nom bachelier fut longtemps discutée. C’était, nous apprend le Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, « le premier degré de titre entre nobles, dont le prochain, en montant, est Banneret, puis Baron ». Certains, pour qui, dans la hiérarchie nobiliaire, les bacheliers venaient après les chevaliers, ont cru que ce nom était le résultat de la contraction de l’adjectif bas et de chevalier. On l’a parfois aussi rattaché à baccalauréat, mais ce dernier n’est arrivé que longtemps après dans notre langue. En réalité bachelier est issu du latin baccalarius, qui désigna d’abord un chevalier sans fortune puis un étudiant. En ancien français, le nom bachelier, comme le nom latin, était lié à la notion d’apprentissage, d’éducation que ce soit dans le monde de la chevalerie ou dans celui de l’université. Ainsi, lorsque que Charles V présenta à Du Guesclin l’épée de connétable, ce dernier répondit : « Sire, je ne suis qu’un pauvre bachelier dans le métier des armes. » Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que bachelerie ait désigné la jeunesse et l’ensemble des caractéristiques qu’on lui attribue, la bravoure et l’esprit d’émulation, mais aussi l’imprudence et l’étourderie, que l’adjectif bacheleux ait signifié, lui, « vaillant » (on le trouve souvent chez Frossard associé à hardi et aventureux) et que le verbe bacheler, lié aux plaisirs de la jeunesse, ait eu le sens de danser puis de se livrer à des ébats amoureux. D’ailleurs Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française, écrit que bachelier « se disait autrefois pour jeune Gentilhomme et pour amant. L’on disait aussi, bachelette pour maîtresse ». Plus sage, l’Académie nous apprend que la bachelette était une jeune fille, et que le bachelier était un jeune homme à marier. Il existait de ce nom des variantes comme bacheler ou bachelor, et c’est sous cette dernière forme que l’anglais nous l’a emprunté, en lui conservant le sens de « célibataire ». Ce n’était donc pas encore la bachelière, mais la bachelette qui était le pendant du bachelier. Une proximité de sens a fait que l’on a rapproché ces deux termes qui n’ont pourtant pas la même étymologie : bachelette est une altération, liée à l’influence de bachelier, de l’ancien français baisele ou bacele qui désignait une jeune fille et plus particulièrement une servante.

Si le Moyen Âge distinguait les bacheliers en fourrure (les étudiants) des bacheliers en plumets (les jeunes nobles), ces derniers disparurent en même temps que la chevalerie, et le nom bachelier ne désigna bientôt plus qu’un étudiant, puis une personne ayant terminé avec succès ses études secondaires. On lit ainsi dans le Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, que bachelier était « le premier degré que prennent ceux qui estudient en theologie, en droit, ou en médecine ». La première édition du Dictionnaire de l’Académie française évoque, elle aussi, le monde universitaire : « Celui qui a l’un des degrez pour parvenir au Doctorat, & ce degré precede celui de Licentié ». La littérature a rendu compte de cette évolution ; si Le Bacheler d’armes, conte du Moyen Âge, dresse un tableau des qualités que doit acquérir un jeune chevalier, Le Bachelier de Jules Vallès, au xixe siècle, raconte les aventures et mésaventures d’un jeune homme essayant d’obtenir son baccalauréat. Ce dernier terme est un emprunt au latin tardif baccalaureatus, qui désignait une personne ayant le degré de bachelier. Baccalaureatus est issu du croisement entre baccalarius, dont nous avons parlé plus haut, et laureare, « couronner de laurier ». Au xixe siècle, baccalauréat fut abrégé en bac et refait en bachot. Ce bachot en relégua alors un autre au second rang, qui désignait un petit navire, un bac servant, sur les fleuves et les rivières, à passer les piétons et à charger et décharger les grands bateaux. En ces temps, le bachotage n’était pas encore la préparation hâtive et besogneuse d’un examen ou d’un concours, mais désignait le métier de conducteur de bachot (encore appelé bachoteur ou bacheleur) et la taxe à acquitter pour être autorisé à exercer cette profession.

Quand Julie-Victoire Daubié fut, en 1861, la première femme à obtenir le baccalauréat et devint ainsi la première bachelière, les étudiants du quartier latin, bien peu féministes, déclarèrent alors que ce type de bachelières n’étaient en fait bonnes qu’à conduire un bachot…