Dire, ne pas dire

Accueil

Le bouffon

Le 01 février 2018

Bloc-notes

 

Nous sommes souvent irrités par ce que nous ne comprenons pas, comme l’invention ou l’usage d’un mot remettant en question nos principes et nos valeurs les plus solides.

Par exemple lorsque nous constatons que dans les collèges, surtout dans les quartiers dits « difficiles », le bon élève est rejeté, méprisé, catégorisé par un qualificatif jugé infâmant, et qui l’exclut de la communauté scolaire : le terme de « bouffon ».

Le « bouffon » est-il la version moderne du « lèche-bottes » d’autrefois (pour ne pas parler plus crûment), le « fayot » des anciens lycées, prêt à tout pour s’attirer les bonnes grâces du maître ? Oui, mais l’accusation s’est aggravée : car le bouffon a un synonyme, « l’intello ». À travers ce dernier, ce que la communauté scolaire rejette, c’est la connaissance, la discipline, la volonté de s’instruire et de se former. Balayées, méprisées, traitées comme rien. Du coup, on s’indigne, on accuse l’évolution des temps, la modernité, qui excuse et encourage toutes les attitudes négatives, subversives, et en particulier le mépris ou le rejet de ce que nous avons de plus sacré, l’école, le savoir.

Mais qui est ce « bouffon », ici redécouvert par des collégiens souvent peu amateurs d’histoire ?

Le bouffon désignait autrefois une fonction très importante à la cour, d’un roi ou d’un seigneur : faire rire, distraire, par ses attitudes, par son langage. Et davantage : le bouffon du roi ou du seigneur est le vecteur d’une dérision, qui vise explicitement le pouvoir, et celui qui l’incarne. Il a le droit de se moquer de tout sans risque ; tout autre que lui serait sévèrement châtié. Il a ses figures célèbres, comme celle des deux Triboulet. Le premier, moins connu, fut le bouffon du roi René d’Anjou, chef de troupe, comédien, auteur de La Farce de Maître Pathelin. Le second est celui de François Ier, immortalisé par Victor Hugo. Le roi lui ayant demandé, après une incartade, comment il souhaitait mourir, Triboulet lui répond : « Bon sire, par sainte Nitouche et saint Pansard, patrons de la folie, je demande à mourir de vieillesse. »

Il est possible que le mot de bouffon, ou on reconnaît l’italien buffa, reproduise le bruit que font des joues qui se dégonflent brutalement, bruit scatologique et presque obscène. Plus contestable, le renvoi aux « bouphonies » grecques, obscur sacrifice propitiatoire d’un bœuf de labour, qu’exécute un prêtre obligé ensuite à s’exiler. C’est, dans tous les cas, une dialectique interne à l’ordre, politique, social, moral, religieux : un renversement/rétablissement, dont Mikhaïl Bakhtine a bien montré la nécessité en désignant le carnaval comme un « monde à l’envers » où, dans le grotesque et la subversion, le peuple expérimente la libération des contraintes quotidiennes.

Objet de toutes les dérisions, le « bouffon » d’aujourd’hui semble donc n’avoir que peu de rapports avec le Roi des Fous des sociétés médiévales. Création indirecte de la « massification scolaire », il est apparu dans les écoles au tournant des années 90. Pendant longtemps, l’école primaire était l’école destinée à tous, l’enseignement secondaire n’accueillant pour l’essentiel que les enfants de milieux favorisés, les enfants des classes populaires rejoignant précocement la vie active. Avec la création du collège unique, il apparaît clairement que le fossé social se double d’un fossé culturel. Or l’ouverture à tous de l’enseignement post-primaire n’a pas tenu ses promesses. L’école n’a pas su mettre au service de ces nouveaux venus les forces qu’elle avait déployées, à la fin du xixe, pour faire vivre l’école obligatoire de Jules Ferry. Elle produit des « décrocheurs », redoublant ainsi l’exclusion liée à leur origine sociale. L’école leur renvoyant d’eux-mêmes une image négative, « ils tentent de le compenser en remettant en cause le modèle du bon élève et en rejetant les valeurs et les normes scolaires », dit le sociologue Joël Zaffran. Et « l’intello » alors ? Il fait couple avec le bouffon. Seule l’origine sociale les distingue. L’intello, c'est un petit bourgeois, qui ne maîtrise pas les codes de la rue. Le bouffon, lui, est issu des quartiers de relégation mais il a pris le parti de l’école (étude menée par Bordeaux II).

Le bouffon n’est plus celui qui fait rire, distrait, et subvertit. Tout au contraire, c’est de lui qu’on se moque. On rit non pas avec lui, mais à ses dépens. Mais, dans le renversement des situations, il joue finalement, et malgré lui, le même rôle que son ancêtre médiéval. Dans les deux cas, sorties plaisantes du bouffon de cour ou rejet du « fayot », les fondements et la légitimité de l’autorité se voient ébranlés. Le « bon élève » en souffre, ce qui est terriblement injuste. Mais, sur le fond, l’école doit prendre sa part de responsabilité dans les comportements de refus qui la visent. L’école d’aujourd’hui a voulu en finir avec l’école d’hier, qu’elle jugeait, non sans raison, trop élitiste. Mais de réforme en réforme, elle n’est toujours pas mieux acceptée. C’est donc la preuve qu’elle a échoué à conquérir de nouveaux publics, et à faire reconnaître sa légitimité. Elle y parviendrait certainement mieux, si elle se montrait capable d’assurer à tous également les mêmes bases de savoir, de raisonnement, de connaissances, grâce auxquelles chacun peut espérer orienter ses choix et construire librement sa vie.

 

 

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Dresser le portrait pour Brosser le portrait

Le 01 février 2018

Emplois fautifs

Le nom brosse peut désigner un pinceau plat, généralement large, en soies de porc, de martre, dont se servent les artistes peintres pour étendre les couleurs ou les vernis sur la toile. On en a tiré le verbe brosser, qui signifie proprement « peindre à la brosse par larges touches », puis « faire une ébauche rapide » et, figurément, « décrire dans les grandes lignes, à larges traits ». On dira ainsi brosser un décor, brosser un paysage, un portrait. Le verbe dresser, lui, signifie « préparer, arranger, disposer selon les règles » (dresser une table) et, s’agissant de choses qui exigent soin et précision, « exécuter, établir » (dresser le plan d’un ouvrage, une liste, un inventaire), et, particulièrement, « rédiger dans la forme prescrite » (dresser la minute d’un acte, une contravention). On se gardera de confondre ces deux verbes et l’on se souviendra que l’on ne dresse pas un portrait mais qu’on le brosse. Si l’on craint de ne savoir lequel employer, on en appellera à Prévert et à son célèbre Pour faire le portrait d’un oiseau.

Elle s'est faite mal

Le 01 février 2018

Emplois fautifs

La locution faire mal signifie « provoquer de la douleur » ; elle se construit avec un complément indirect et mal y a une valeur nominale : Je fais mal à Rémy, je lui fais mal. Elle peut aussi se construire de manière pronominale : je me suis fait mal en tombant. On ne doit pas la confondre avec le verbe faire accompagné de l’adverbe de manière mal, puisque dans ce cas, le complément du verbe est un complément direct : Il fait mal son travail, il le fait mal. Il importe de se souvenir de ce point, particulièrement aux temps composés, et on se gardera bien d’écrire elle s’est faite mal, pour dire « elle s’est blessée », puisque, grammaticalement, elle s’est faite mal, qui est construit comme elle s’est faite seule, signifierait, d’un strict point de vue grammatical, « elle s’est ratée, elle ne s’est pas réussie »…

Intégrer que

Le 01 février 2018

Emplois fautifs

Le verbe intégrer est un verbe transitif qui signifie « faire entrer un élément dans un ensemble, de sorte qu’il en devienne une partie constitutive ». On intègre un alinéa dans un chapitre, de la levure dans la pâte, un nouvel élève dans une classe. On l’emploie aussi, dans l’argot scolaire, pour signaler que quelqu’un a réussi le concours d’entrée à une école prestigieuse : il a intégré Normale, Polytechnique. À ces types de complément, on ne doit pas substituer une subordonnée conjonctive et l’on doit éviter le tour intégrer que dont on ferait un synonyme incorrect de se rendre compte que ou accepter le fait que.

on dit

on ne dit pas

Il n’a pas accepté le fait d’avoir perdu

Vous étiez-vous rendu compte qu’il était absent depuis lundi ?

Il n’a pas intégré qu’il avait perdu

Aviez-vous intégré qu’il était absent depuis lundi ?

Le orange pour l'orange

Le 01 février 2018

Emplois fautifs

Il est une faute qui se répand largement : la perte de l’aspiration de certains h qui devraient interdire la liaison ou l’élision du mot qui précède. On entend hélas, de plus en plus, les z haricots, l’handicap. Mais on rencontre aussi la faute inverse, qui fait que des noms commençant par une voyelle sont prononcés comme s’ils étaient précédés d’un h aspiré. Ainsi lit-on et entend-on de plus en plus Le livre de Arnaud, la sœur de Antoine. Un nom est particulièrement touché aujourd’hui : orange. Il ne s’agit pas du fruit ; on dit sans problème l’orange est sucrée, mais les choses se gâtent quand on parle de la couleur, puisque, même si l’on dit généralement je vous jure, monsieur l’agent, je suis passé à l’orange, on entend et on lit fréquemment le orange, du orange. Rappelons que le nom du fruit et celui de la couleur ont la même prononciation et bannissons cet inélégant hiatus.

 

on dit

on ne dit pas

L’orange est la couleur complémentaire du bleu

Du jaune, du rouge, de l’orange

Le orange est la couleur complémentaire du bleu

Du jaune, du rouge, du orange

Être focus sur pour Être concentré, focalisé, polarisé sur

Le 01 février 2018

Néologismes & anglicismes

Le nom focus appartient au vocabulaire de l’optique et c’est uniquement dans ce domaine qu’il doit être employé. Il convient également de ne pas en faire un adjectif qui serait l’équivalent du participe passé, appartenant à la même famille étymologique, focalisé ou de formes synonymes comme concentré ou encore, pour prendre un terme de l’argot scolaire, polarisé, voire polar, son abréviation naguère en usage.

on dit

on ne dit pas

Il est concentré sur son travail

Ne restez pas focalisé sur ce point

Il est focus sur son travail

Ne restez pas focus sur ce point

Ranking

Le 01 février 2018

Néologismes & anglicismes

Le nom anglais ranking, « classement », est dérivé, par l’intermédiaire du verbe to rank, « classer, ranger », du nom rank, « rang, ordre, classement ». Ce dernier est emprunté de l’ancien français ranc, « ligne de soldats », puis « place, position dans un ordre, un classement ». L’une et l’autre langue, on le voit, ont à leur disposition les termes qu’il faut pour rendre compte de cette idée de classement, de rang. On se demande donc bien quelle mouche a piqué nombre de journalistes sportifs francophones qui emploient à longueur d’écrit le mot ranking dans leurs commentaires ou leurs articles. Les termes place, position, classement, rang existent ; il serait dommage de ne pas les employer.

on dit

on ne dit pas

Elle est troisième au classement actuel

C’est sa meilleure place

Elle est troisième au ranking actuel

C’est son meilleur ranking

Réaliser que

Le 01 février 2018

Extensions de sens abusives

D’excellents auteurs comme Charles Baudelaire, André Gide ou François Mauriac ont parfois donné au verbe réaliser le sens d’« admettre comme réel en esprit » : Il ne réalise pas encore pleinement sa perte. Si cet emploi ne saurait être considéré comme fautif, l’utilisation abusive du verbe réaliser, au sens affaibli de « se rendre compte » est en revanche un anglicisme à éviter. Ainsi, on ne dira pas Il a réalisé qu’il devait partir, mais, par exemple, Il s’est aperçu, il a compris qu’il devait partir.

On dit

On évitera de dire

Il ne s’est pas rendu compte que le monde avait changé

Quand allez-vous comprendre qu’il est temps de vous mettre au travail ?

Il n’a pas réalisé que le monde avait changé


Quand allez-vous réaliser qu’il est temps de vous mettre au travail ?

Supputer au sens de Supposer

Le 01 février 2018

Extensions de sens abusives

Le verbe supputer est emprunté du latin supputare, « soupeser, calculer » et il signifie « estimer à quel chiffre monte une somme ; évaluer une quantité d’après certaines données » : Il faut supputer à combien monte la dépense annuelle. On ne doit donc pas en faire un synonyme pompeux de supposer, penser, croire, etc.

Du droit et de quelques usages

Le 01 février 2018

Bonheurs & surprises

Les usages que nous allons voir maintenant appartiennent à l’ancienne langue du droit. Ils désignaient l’autorisation accordée aux habitants d’une commune de faire usage des bois, des marais et des prés communaux. À l’époque féodale, ces droits n’étaient accordés qu’en échange d’une redevance due au seigneur. Ces usages étaient strictement codifiés ; ils le furent par des édits seigneuriaux, des chartes communales, puis par le Code forestier. Ils donnèrent souvent lieu à des querelles d’interprétation et à des chicanes et firent, au xixe siècle particulièrement, les délices de la Cour de cassation. Ils furent aussi, en partie, le sujet des Paysans, de Balzac. Le droit ancien distinguait les petits usages des grands usages. Les premiers autorisaient le ramassage des branches sèches, du bois mort et du mort-bois. Ce dernier désignait des arbrisseaux sans valeur, ne portant pas de bons fruits et dont le bois, impossible à travailler, n’était bon qu’à être brûlé : houx, marsault, épines et genêts, auquel on ajoutait souvent ce que l’on appelait le bois blanc : saule, peuplier et aulne. Les grands usages comprenaient l’affouage, le maronage, le pâturage (ou pacage) et la glandée (ou paisson).

Le droit d’affouage, le droit de ramasser du bois mort dans les communaux pour se chauffer est sans doute le plus connu. Affouage vient de l’ancien français afouer, « allumer un feu » ; au Moyen Âge, il désignait aussi du bois de chauffage. On lit ainsi dans une ordonnance de la première moitié du xive siècle : « Donons l’usaige en nos boys de Voisins au chapelain … por son affouage. » Ce bois ne pouvait être cédé : « Ne sera permis auxdits usagers de vendre leurs-dits droits d’affouage à aucuns forains et estrangers », lit-on dans une autre ordonnance. Jacques-Joseph Baudrillart, le grand-père de l’académicien, rendait ainsi compte de cette interdiction dans son monumental Code forestier (1827) : « Des considérations sages et paternelles ont dû déterminer le législateur à empêcher que les habitants des communes affouagères ne vendent le bois qui leur est délivré, afin de les prémunir contre les atteintes du besoin. »

Mais, on l’a vu, avant l’essor des communes libres, ces droits étaient liés à une taxe. Il y eut donc un impôt appelé affouage, à acquitter en échange du droit du même nom. Mais affouage pouvait aussi désigner un autre impôt, plus souvent appelé fouage, que percevaient des officiers nommés fouageurs. Il s’agissait d’une imposition par feu, c’est-à-dire par maison, et qui serait l’ancêtre de notre foyer fiscal. Chateaubriand, dans ses Mémoires d’outre-tombe, montre combien cet impôt exaspéra le peuple : « On ne se doute guère de l’importance du fouage dans notre histoire ; cependant, il fut à la révolution de France ce que fut le timbre à la révolution des États-Unis. Le fouage (census pro singulis focis exactus) était un cens, ou une espèce de taille, exigé par chaque feu sur les biens roturiers. Avec le fouage graduellement augmenté, se payaient les dettes de la Province. » Voici une famille linguistique qui fut source de bien des conflits, puisque le fouage, responsable de la Révolution française avait un cousin étymologique, lié lui aussi au latin focus, la fouace, qui désigne un pain cuit sous la cendre et qui fut, nous dit Rabelais, à l’origine des guerres picrocholines.

Bois et forêts pouvaient aussi servir au maronage. Ce nom, aujourd’hui hors d’usage, et que l’on rattache à merrain, désignait l’autorisation donnée aux mêmes habitants d’aller dans ces mêmes communaux pour y prendre le bois nécessaire à la construction de bâtiments. On le trouve encore sous la plume d’Adolphe de Forcade Laroquette, qui fut plusieurs fois ministre sous le Second Empire. Dans un Rapport au ministre des Finances, du 12 février 1860, il écrit : « Les droits [d’usage] qui se rencontrent le plus communément sont ceux de l’affouage et de maronage. »

Á côté de ces usages, liés aux bois et forêts, on trouvait le pacage, aussi appelé pâturage, c’est-à-dire le droit de faire paître les troupeaux sur les communaux, particulièrement dans des terrains en friche, en jachère ou boisés. Le pacage concernait les vaches, les moutons et les chèvres. Les porcs semblent avoir eu dès les temps anciens un traitement à part ; sans doute parce que ces animaux étaient plus communs, même chez les plus pauvres. Le droit, l’usage, qui les concernait était parfois appelé panage ou paisson. C’était une servitude forestière qui permettait aux éleveurs de porcs de faire pâturer leurs animaux dans les forêts et les bois communaux, mais aussi, là encore, un droit que l’on paya d’abord au seigneur et ensuite au propriétaire d’une forêt. Comme c’était essentiellement des glands que mangeaient ces porcs, ce droit fut généralement appelé la glandée. Il s’agissait d’un fait essentiel dans la vie paysanne médiévale et c’est d’ailleurs une scène de glandée qui illustre le mois de novembre dans Les Très Riches heures du duc de Berry. Chateaubriand en parle aussi dans ses Mémoires d’outre-tombe : « J’entendais le son de la trompe du porcher gardant ses truies et leurs petits à la glandée. »

Pour conclure, rappelons que, même si le sens des mots évolue parfois, le droit de glandée (encore appelé droit de glandage) ne désigne que le droit de ramasser les glands ou de conduire ses porcs dans une forêt pour qu’ils s’en nourrissent, et n’est donc en aucun cas un ancêtre du Droit à la paresse de Paul Lafargue.

Le droit et l’usage

Le 01 février 2018

Bonheurs & surprises

« En l’absence d’une juridiction spécialement organisée, et en vertu de sa mission générale de dire le droit, le juge ordinaire devait accueillir pour examen les exceptions d’inconstitutionnalité élevées à l’encontre des lois dans les procès dont il était saisi. » Ces mots, tirés de son fameux Manuel élémentaire de droit constitutionnel, sont de l’éminent juriste, devenu plus tard académicien, Georges Vedel. Dire le droit, c’eût été, en pays coutumier, dire l’usage. Si l’on peut rapprocher ces deux expressions, c’est parce que ce que dit le droit n’est pas une vérité éternelle, mais est soumis à l’évolution du monde et à l’épreuve du temps, de même que l’usage en matière de langue n’est pas fixé à jamais, puisqu’il évolue avec la société qui le produit. Ces cadres de notre vie sont mouvants et, sur une longue échelle de temps, langue, droit, usage, panta rheî : « tout passe, tout coule ». Mais tout n’est pas emporté comme par le flot d’un torrent. Il convient en effet de rappeler ce qu’écrivait Jean-François Marmontel, qui fut Secrétaire perpétuel de l’Académie française : « Dans la manière de s’exprimer, comme dans celle de se vêtir, l’usage diffère de la mode, en ce qu’il a moins d’inconstance. » Ce passage par la manière de se vêtir est intéressant, car il nous rappelle que les noms coutume, évoqué plus haut avec le pays coutumier, et costume ont même étymologie.

L’usage a toujours été le souverain maître pour l’Académie française. Bossuet le proclama dans son discours de réception : « L’usage, je le confesse, est appelé avec raison le père des langues ; le droit de les établir, aussi bien que de les régler, n’a jamais été disputé à la multitude », avant d’ajouter toutefois : « Mais si cette liberté ne veut pas être contrainte, elle souffre d’être dirigée. » Cette dernière remarque du grand orateur n’est pas toujours valide. Littré en fait le constat dans la notice étymologique de l’article albinos de son Dictionnaire de la langue française : « Il faudrait dire albino au singulier et albinos au pluriel ; albinos est le pluriel espagnol d’albino, et barbare au singulier. Mais ce mot est trop entré dans l’usage pour qu’on puisse le corriger. » En faisant cette remarque, le grand linguiste rappelait ce qui avait été écrit dans la préface de la première édition : « Car il faut reconnoistre l’usage pour le Maistre de l’Orthographe aussi bien que du choix des mots. C’est l’usage qui nous mene insensiblement d’une maniere d’escrire à l’autre, & qui seul a le pouvoir de le faire. C’est ce qui a rendu inutiles les diverses tentatives qui ont esté faites pour la reformation de l’Orthographe depuis plus de cent cinquante ans par plusieurs particuliers qui ont fait des regles que personne n’a voulu observer. » Ce qui vaut pour l’orthographe vaut aussi pour la prononciation. On peut le voir avec celle de dam, mot que l’on ne rencontre plus guère aujourd’hui que dans l’expression à mon (grand) dam ; ce nom jadis se prononçait comme dent. Dans Le Renard anglais, La Fontaine le fait rimer avec clabaudant et avec guindant : « Il y viendra le drôle ! Il y vint à son dam / Voilà maint basset clabaudant / Voilà notre Renard au charnier se guindant. » Au sujet de ce terme, Féraud écrivait dans son Dictionnaire critique de la langue française : « L’Académie le met sans remarque. » C’était vrai jusqu’à la quatrième édition de son Dictionnaire, mais dans la cinquième (1798) il est précisé qu’« on prononce dan ». Si cette note est devenue nécessaire, c’est parce que, sans doute en raison des progrès des relations avec la Hollande et du nom de deux de ses villes les plus fameuses, Amsterdam et Rotterdam, et par analogie avec la prononciation de la dernière syllabe de ces cités, la prononciation est passée de dent à dame. Ce passage d’une prononciation à une autre nous rapproche un peu du droit. En effet, à l’article prescription de notre Dictionnaire, on apprend que celle-ci est un moyen par lequel on peut acquérir la propriété d’un bien que l’on a possédé sans interruption pendant un laps de temps déterminé. Il en va de même pour l’usage linguistique et l’on voit que c’est ainsi que le nom dam a acquis sa nouvelle prononciation. Ce type de modification est d’autant plus fréquent que le mot est rare et qu’il n’a pas, justement, un usage constant pour le protéger. Il n’est pour s’en rendre compte que de comparer les formes, qui ne diffèrent que par une voyelle, dam et dom. Grâce au Dom Juan de Molière et à un bénédictin qui laissa son nom à une célèbre marque de champagne, dom court peu de risques d’être un jour prononcé dôme ou dome.

Quelques années après la réception de Bossuet, évoquée plus haut, la préface de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, on l’a vu, réaffirmait cette force de l’usage, et toutes les autres le firent également. Elles furent non seulement le lieu où se disait cette suprématie de l’usage, mais aussi le lieu où les effets de cette suprématie se voyaient puisque, d’une édition à l’autre, l’orthographe de ces préfaces changeait : le Dictionnaire faisait ce qu’il prônait, enregistrait l’usage et c’est ainsi qu’il faisait œuvre utile. Rappelons, en effet, que ces deux mots, utile et usage, remontent au même verbe latin uti, « se servir de, utiliser ».