Dire, ne pas dire

Dire, ne pas dire

A fashion bloc-notes

Le 03 avril 2014

Bloc-notes

pouliquen-dire2.jpgFeuilleter une revue féminine ne m’arrive que fort rarement je dois l’avouer mais pas forcément avec déplaisir. L’occasion m’en fut récemment donnée lorsque l’une d’entre elles se trouva entre mes mains. Admirer au fil des pages de jolis minois, de longues silhouettes plus ou moins vêtues ne peut laisser indifférent celui dont le genre est bien ancré dans son sexe. Pour l’homme, pénétrer l’univers féminin s’assortit toujours d’une curiosité que depuis l’adolescence il entretient. Il y retrouve peut-être même cette fraîcheur de l’enfance en tournant les pages d’une revue qui n’est pas écrite pour lui et le porte à rêver. Pas écrite, certes, pour lui, mais recélant peut-être quelque révélation qui le lui ferait mieux comprendre. Certes il me fut assez difficile d’en découvrir le sommaire au milieu de tant de pages publicitaires mais enfin j’y parvins. Le consultant, il me fallut quelques secondes pour comprendre qu’il s’agissait bien d’un hebdomadaire français, devant la foison de titres anglais qui m’étaient proposés. Mais pas seulement. Car les textes qui les suivaient me firent douter de ma capacité d’en partager le suc promis. Que signifiait donc ce « making of » (page 58) doublé d’un « shooting d’exception » marqué d’une « karly touch » (je crois comprendre que cela fait allusion à une star préférée) ? même si je me rassurais de ce qu’en page 68 un « dolce glamour » m’était promis, de même qu’en page 70 des « New York stories » dont les images qu’elles évoquaient m’étaient plutôt agréables : illusion d’une lecture assurée, qu’un bréviaire ségrégationniste troublant allait rapidement mettre en pièces alors qu’un « sporty chic », un « mix d’énergie », une « fashion week », une « solaire fashion » ne conféraient qu’aux seules initiées l’avantage de le comprendre, lesquelles paraissant même ne pas craindre la terrible et coûteuse « addiction fashion » (page 94), autant que j’aie pu le deviner. Le « mix madame » (forme clinique sans doute du « mix d’énergie », ou l’inverse) leur était gracieusement conseillé, de même que le « design arty ». Ainsi désarçonné par ma consternante ignorance, j’ai failli manquer les « shoes in the city » au risque de ne savoir comment acheter pour mon épouse les chaussures à la mode aux talons démesurés. Mais c’était sans compter (page 92) sur « Star and Style » et son « Look graphique ». Il m’y était conseillé de ne pas manquer page 100 une « success story » promise qui, celle-là, ne semblait pas new-yorkaise. Devenu perplexe et atteint soudainement d’illettrisme, devais-je comprendre que le magistral « Nothing is like the original » concernait sur un beau placard publicitaire la nature pulpeuse d’une fesse ou son vêtement ?

Mais foin des légèretés. En page 104, « Business madam » me promettait enfin de sérieuses informations, du moins si j’en assurais une traduction correcte. J’eus du mal à comprendre ce que « queen of taupe », « East meets West », « princesse arty » (voir plus haut) y signifiaient. Mais heureusement il me fut plus facile de décoder cette suite de promesses que le sommaire annonçait : « Dress code », « Mode news », « Mode web », « Beauty News », assorti d’un « swinging twiggy » (?), « Beauty code », « Beauty routine », « Beauty expert »… tout cela digne d’un « c’est culte » avant d’atteindre page 150 l’annonce d’une « clothing collection », doublée d’une « fashion sphère » où le « lifestyle cuisine » me parut pour les « food addicts » du plus grand intérêt. Si j’ai compris qu’on pouvait par ailleurs « bouster » la collection j’ai moins compris, quoique médecin, ce que signifiaient les « power plaies » que certains thérapeutes de talent savent guérir, holistiquement s’entend. Fatigué, on m’a offert la possibilité de trouver parmi les « best of » de la semaine ce que je crois être un hôtel intitulé « The place to sleep », complément sans doute d’un cours d’anglais appris dans la semaine. Et si j’étais tenté par la culture, une « Exhibition » m’était offerte, ce qui en bon français s’appelle une exposition et me rappelle le danger des faux amis dont voulait me protéger mon cher professeur d’anglais.

Ouf ! les mots croisés étaient en français, de même que l’horoscope, ce qui me rassura. Ainsi que d’ailleurs les quelques très bons articles qui après 150 pages de mode terminaient cette revue qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est pas un pastiche, mais une authentique revue féminine de grande diffusion parmi beaucoup d’autres s’alignant sur le même discutable et infantile parti : celui de donner l’illusion à leurs lectrices – à travers ces expressions anglaises bâtardes –qu’elles partagent une langue dont pour la plupart elles ignorent tout. En quelque sorte affirmer ainsi une modernité qu’elles sont censées piloter et dont ce triste sabir est le support.

N’est-il pas étrange que la Mode, l’Art de vivre, si intimement liés à notre histoire, ne sachent pas profiter de l’extraordinaire variété des expressions françaises que les siècles ont ciselées pour définir cette exquise façon d’être que les femmes partagent, autant pour se plaire à elles-mêmes qu’à ceux qu’elles rencontrent ?

Professeur Yves Pouliquen
de l’Académie française

Commémorer le centenaire de la Première Guerre mondiale

Le 03 avril 2014

Emplois fautifs

Le verbe commémorer signifie « évoquer, célébrer la mémoire d’une personne, d’un évènement », et le nom anniversaire désigne une date qui rappelle le souvenir d’un évènement survenu une ou plusieurs années auparavant. Il est donc redondant et incorrect de faire d’anniversaire, ou d’un de ses équivalents comme centenaire, le complément d’objet de commémorer. On commémore un évènement et on fête ou on célèbre un anniversaire.

On dit

On ne dit pas

Célébrer le centenaire de la Première

Guerre mondiale

Fêter l’anniversaire de la Libération

Commémorer le centenaire de la

Première Guerre mondiale

Commémorer l’anniversaire de la Libération

 

 

Échanger des propos et non s’échanger des propos ou échanger

Le 03 avril 2014

Emplois fautifs

Le verbe échanger est un verbe transitif et doit donc être construit avec un C.O.D. Une mode se répand, qui consiste à l’employer absolument, mais c’est une incorrection. Rappelons d’autre part que le seul emploi pronominal correct de ce verbe est un emploi pronominal à valeur passive. On dira Ils échangèrent quelques paroles et non Ils s’échangèrent quelques paroles. Cette faute trouve probablement son origine dans la prononciation. Le s d’ils, qui doit être prononcé z dans ils échangèrent, a été assourdi à tort et prononcé s, comme dans Ils s’échangèrent.

On dit

On ne dit pas

Nous avons échangé quelques propos

Ils échangèrent des regards

Des compliments s’échangeaient

Nous avons échangé

Ils s’échangèrent des regards

Des personnes s’échangeaient des compliments

 

 

Sens dessus dessous, tourner les sangs

Le 03 avril 2014

Emplois fautifs

Sans et Sang sont homonymes. Dans Sens, le s final se fait entendre, sauf dans les formes sens dessus dessous et sens devant derrière. Dans ces expressions, la présence du nom sens est assez récente. On disait autre fois Ce en dessus dessous, c’est-à-dire que ce qui devait être dessus se retrouvait dessous. Ces deux mots, ce et en, ont été réunis en cen, que l’on a ensuite confondu avec l’ancien français sen, « chemin, sentier ». Quand sen est sorti d’usage et n’a plus été compris, on l’a remplacé par sens, mais en en conservant la prononciation. C’est cette prononciation qui explique que cette forme est parfois incorrectement orthographiée et que l’on peut lire Sans dessus dessous. Rappelons aussi que l’on doit écrire tourner les sangs et non tourner les sens, même si cette expression se trouve dans plusieurs nouvelles de Maupassant.

On dit et on écrit

On ne dit pas, on n’écrit pas

Mettre tout sens dessus dessous

L’angoisse lui tourne les sangs

Mettre tout sans dessus dessous

L’angoisse lui tourne les sens

 

Voilà

Le 03 avril 2014

Emplois fautifs

Les présentatifs Voilà et Voici sont composés de l’indicatif voi, forme ancienne de vois et des adverbes ou ci. On les rencontrait aussi jadis formés avec la 2e personne du pluriel, ce qui donnait des formes comme vezci. Voilà sert à présenter ce qui est éloigné ou ce qui est passé et voici, ce qui est proche ou à venir. On dira ainsi Voilà ce que vous avez fait, voici ce qui reste à faire. On pourra présenter une personne en disant Voici l’ami dont je vous ai parlé et conclure un propos par Voilà ce que j’avais à vous dire. Ce sont les emplois corrects de ces présentatifs. Il convient de ne pas en faire une forme d’adverbe de phrase servant à introduire ce que l’on va dire ou à signaler que l’on n’a rien à ajouter.

On dit

On ne dit pas

Nous voudrions vous parler

J’arrive demain

Il m’a dit que j’exagérais

Voilà, nous voudrions vous parler

J’arrive demain, voilà

Voilà, il m’a dit que j’exagérais

 

Must have

Le 03 avril 2014

Néologismes & anglicismes

Quelle étrange formule ! On est passé d’une forme verbale, you must have, « vous devez avoir », à un substantif, un must (have). Et qu’est-ce donc qu’il est si important d’avoir ? Ses papiers d’identité ? quelque monnaie ? une trousse de secours ? un gilet jaune ? Non, mille fois non, on doit avoir le must have. Quant à l’instance énonciatrice qui nous enjoint de posséder ce must have, elle est mystérieuse et avance masquée ; elle n’a pas la force de l’État, elle n’a pas le poids du droit, de la loi, mais elle n’en est pas moins efficace et prescriptrice.

Faudra-t-il bientôt ajouter dans les livres de grammaire ou dans les ouvrages de rhétorique une nouvelle partie du discours, cette « injonction de subordination », must (have), ou faudra-t-il parler de « devoir d’achat » ? On dit, On ne dit pas. Est-il vraiment nécessaire de traduire ce must have ? Faut-il lui trouver un équivalent dans la langue de Molière ? Qu’on nous permette de considérer que cette fois on ne dira rien.

 

Running

Le 03 avril 2014

Néologismes & anglicismes

Une nouvelle activité physique est apparue, qui, assurément, n’avait jamais encore été pratiquée. Voici en quoi consiste cette chose si surprenante qu’elle n’a pas encore été nommée en français : on se vêt d’une tenue sportive et l’on s’en va courir à pied, pour son plaisir, pour se maintenir en forme, pour se changer les idées, etc. Cette activité s’appelle le running, mot anglais dérivé de to run, « courir ». Avouons qu’il faudrait singulièrement être de mauvaise foi pour trouver quelque ressemblance entre cette pratique si neuve et celles que l’on appelait, en des temps très anciens, course à pied ou naguère, à l’aide d’anglicismes entrés dans la langue, footing ou jogging.

On dit

On ne dit pas

Je vais courir

Des chaussures de course à pied

Je vais faire du running

Des chaussures de running

 

Gourmand

Le 03 avril 2014

Extensions de sens abusives

Naguère était gourmand qui aimait manger abondamment. Par métonymie, on l’a employé comme adjectif avec des noms comme bouche, lèvres, regards, mines, etc. pour former des expressions marquant un fort désir de nourriture ou de plaisir charnel.

Mais on observe depuis quelque temps un renversement dans les expressions, puisque le gourmand n’est plus celui qui mange, mais ce qui est mangé. On parle maintenant de produits gourmands, de desserts gourmands, et de bien d’autres encore, quand il aurait suffi que ces produits ou desserts soient pleins de goût ou savoureux. Livre de cuisine semble alors une faute, qu’il faut combattre en employant, évidemment, livre gourmand. On ne suivra pas cette mode et l’on n’emploiera gourmand que pour qui aime les plaisirs de la table et de la chair.

 

On dit

On ne dit pas

De délicieuses pâtisseries

Des fruits savoureux, appétissants

Un café accompagné de mignardises

Des pâtisseries gourmandes

Des fruits gourmands

Un café gourmand

 

Impondérable

Le 03 avril 2014

Extensions de sens abusives

L’adjectif Impondérable est dérivé du latin pondus, « poids », et signifie « que l’on ne peut peser, dont le poids échappe aux mesures les plus précises » ; par extension, cet adjectif s’applique à ce qu’on ne peut prévoir, mais qui peut avoir une certaine importance. Le nom tiré de cet adjectif désigne donc un évènement que l’on ne peut ni mesurer ni préciser, mais dont les conséquences sont d’importance. On pourra parler des impondérables de la politique ou des affaires, mais on évitera d’affaiblir ce nom en en faisant un synonyme de souci, tracas, ennui, problème, etc.

On dit

On ne dit pas

Les petits soucis de la vie quotidienne

Les impondérables de la vie quotidienne

 

Glamour, charme et grammaire

Le 03 avril 2014

Bonheurs & surprises

Dans un ouvrage paru en 1928 et intitulé Mes Modèles, le peintre Jacques-Émile Blanche, petit-fils du célèbre aliéniste, écrit : « “Glamour” est sans équivalent dans notre langue. Nos lexiques donnent : Magie. »

Que le nom anglais Glamour signifie d’abord « magie » n’a rien d’étonnant ; ce mot est en effet issu du français grimoire, et ce dernier désigne un livre recelant des formules à l’aide desquelles on peut charmer et envoûter qui l’on veut.

En passant du français à l’anglais, grimoire s’est donc transformé en glamour. Ainsi to cast a glamour over someone signifie « jeter un sort à quelqu’un ». Le sens de ce mot s’est ensuite affaibli comme s’est d’ailleurs affaibli le nom charme en français : dans l’un et l’autre cas, on est passé de la formule incantatoire à ce qui plaît dans une personne ou dans une chose.

Grimoire, l’ancêtre de glamour, apparaît en français au xiie siècle et signifie donc « livre de magie », mais ce qui nous intéresse particulièrement, c’est qu’il s’écrit alors « gramaire ». À cette époque en effet, la grammaire, en tant qu’objet concret, désignait presque uniquement des livres de grammaire latine qui, naturellement rédigés en latin, étaient inintelligibles pour le commun des mortels qui, pour cette raison, les soupçonnait de contenir nombre de formules magiques.

Quant au nom Grammaire, l’ancêtre de grimoire, il est issu du latin grammatica, lui-même emprunté du grec grammatikê. Ce dernier est un adjectif substantivé qui désigne l’art de lire et d’écrire, c’est-à-dire la grammaire.

Si grammaire, grimoire et glamour sont liés, c’est parce que les formules magiques, qui permettent à qui les connaît de se concilier l’aide de puissances supérieures, ne sont agissantes que si elles sont parfaitement énoncées, correctement articulées, que si elles ne contiennent pas de fautes qui leur feraient perdre toute efficacité.

Mais ce n’est pas le seul exemple de la puissance « magique » des mots. Grimoire et glamour sont liés, pour le sens, on l’a vu un peu plus haut, au nom charme. Ce dernier est issu du latin carmen, altération de can-men, dans lequel on reconnaît la racine can-, que l’on a dans canere, « chanter », verbe qui appartient d’abord à la langue magique et augurale comme le prouvent d’autres mots de la même famille, tels incantation, enchanter ou enchanteur.

Pour conclure, rêvons un peu. Puisque glamour et grammaire sont parents, ne peut-on espérer lire bientôt dans nos magazines des rubriques de grammaire, annoncées par des formules un peu glamour du type : Cet été j’ose l’imparfait du subjonctif. Déterminative ou explicative, nos trucs et astuces pour mieux reconnaître et mieux choisir vos relatives. Vaugelas et Ménage, pourquoi ils se querellent. Avec la catachrèse, je rehausse l’éclat de ma conversation ?

 

Résurrection, Ressusciter

Le 03 avril 2014

Bonheurs & surprises

Le nom Résurrection et le verbe Ressusciter, même s’ils sont formellement assez proches, appartiennent à deux familles différentes. Le premier est emprunté du latin resurrectio, lui-même dérivé de surgere, « jaillir ». De ce verbe nous viennent, entre autres, le doublet sourdre et surgir, mais aussi le nom source.

Le second est dérivé de susciter, qui a d’abord signifié en français « ressusciter » ; on peut lire dans la Passion du Christ (xe siècle) : « Jesus lo Lazer suscitat» En latin classique suscitare, qui est à l’origine de « susciter », signifiait « lever, éveiller, provoquer » et c’est en latin chrétien qu’il a pris le sens de « ressusciter ».

Suscitare est lui-même dérivé de citare, dont le premier sens est «mettre en mouvement, faire bouger », puis « citer en justice ». De citare a été tiré excitare, dont un des premiers sens est « réveiller ». On ne s’étonnera donc pas que l’on rapproche mort et sommeil, résurrection et réveil. D’ailleurs quand Jésus va ressusciter Lazare, mort depuis plusieurs jours, il dit « Notre ami Lazare dort, allons le réveiller. »

Si, dans la pensée occidentale, la résurrection est en grande partie liée au monde chrétien, c’est bien sûr parce que le Christ ressuscite après sa mort, mais aussi parce que, durant son passage sur terre, il ressuscite plusieurs défunts. Cela n’empêche pas que l’on trouve aussi des résurrections avant l’ère chrétienne. Celles-ci sont plus liées à des pratiques magiques, quand les résurrections opérées par Jésus sont plus liées à la force de la parole. Pour ressusciter Pélops, les dieux rassemblèrent les morceaux de son corps et lui redonnèrent vie, mais quand le Christ ressuscite Lazare ou la fille de Jaïre, c’est par le pouvoir des mots. Ainsi pour la résurrection de cette dernière, les évangélistes ont retranscrit fidèlement ses paroles « Talitha qum », « Fillette, lève-toi ».

Mais le départ entre monde chrétien et monde antique n’est pas absolu. La résurrection, par saint Nicolas, des trois enfants mis au saloir, n’est pas très éloignée de celle de Pélops. Et dans le monde antique, il y a sinon la résurrection, au moins le retour d’Eurydice. Il n’est pas dit qu’Orphée la ressuscite, mais simplement que, par son chant, il obtint des divinités infernales la restitution de cette dernière.

Ainsi donc, avec Orphée ramenant Eurydice des enfers, nous revenons au pouvoir envoûtant du chant, à la puissance agissante des mots, à la magie du grimoire et du glamour, à la force de la grammaire, à tout ce que Victor Hugo a formidablement résumé dans Les Contemplations par ces mots : « Nomen, Numen… »