Dire, ne pas dire

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Cette situation interroge

Le 5 mars 2020

Emplois fautifs

Le verbe interroger est un verbe transitif direct ; il convient donc de le construire avec un complément d’objet direct. C’est pourquoi on évitera le tour qui consiste à l’employer sans complément ; l’on se gardera également du tic de langage qui fait que l’on remplace le nom de personne qui est normalement sujet de ce verbe par un nom abstrait comme situation, drame, misère, etc. Rappelons que ces remarques s’appliquent également au verbe interpeller.

On dit

On ne dit pas

Cette situation pousse à s’interroger

Une telle misère nous amène à nous interroger, s’impose à notre attention

Cette situation interroge

Une telle misère nous interroge, nous interpelle

Et oui ou Eh oui

Le 5 mars 2020

Emplois fautifs

Eh oui est une locution interjective que l’on emploie, souvent après un temps de réflexion, lorsque l’on admet quelque chose à regret, ou pour faire un aveu difficile ou étonnant. Ainsi, en 1940, Gide écrit dans son Journal : « Eh oui ! Je ris avec Courteline, irrésistiblement parfois. » Rappelons que, pour former cette locution, il faut que le premier élément soit l’interjection eh ! et non la conjonction de coordination et. Cette locution, qui relève plus du langage parlé que de l’écrit, se trouve souvent chez des écrivains qui s’attachent à retranscrire au plus près l’oral, comme Maupassant, Zola, Barbusse, Ramuz, Prévert ou Pagnol.

Il va-t-être

Le 5 mars 2020

Emplois fautifs

Nous avons vu que l’inversion de la place du sujet et de celle du verbe était une des caractéristiques qui distinguait la phrase affirmative de la phrase interrogative. Il en est une autre : La phrase affirmative accepte le hiatus (ou l’hiatus), tandis que la phrase interrogative ne l’accepte pas et emploie pour l’éviter, à la troisième personne du singulier un t euphonique. On dit ainsi comment va-t-il ? et non comment va il ? mais il va en Angleterre et non il va-t-en Angleterre (les seules exceptions admises sont les va-t-en-guerre et le pauvre Malbrough de la chanson) ; on dit de même il va arriver d’un moment à l’autre et non il va-t-arriver d’un moment à l’autre. Ajouter un t, même par analogie avec l’interrogative, même si l’on trouve plus harmonieux d’éviter le hiatus, n’en demeure pas moins une faute dont il convient de se garder.

On dit

On ne dit pas

Il va à la pêche, elle va au bureau

Il va être en retard

Il va-t-à la pêche, elle va-t-au bureau

Il va-t-être en retard

Interrogative directe sans inversion : Vous allez où ?

Le 5 mars 2020

Emplois fautifs

En français, l’interrogation directe se caractérise par une inversion de la place du sujet et du verbe par rapport à celle qu’ils occupent à la forme affirmative : Il dort devient dort-il ? ; tu joues devient joues-tu ?; nous arrivons demain devient quand arrivons-nous ?; vous allez au travail devient où allez-vous ? La langue orale, plus relâchée, oublie parfois cette inversion et c’est aussi ce que fait la langue écrite quand elle cherche à imiter ou à reproduire le langage parlé. Il n’en reste pas moins qu’il est de meilleure langue de la respecter.

On dit

On ne dit pas

À qui pensez-vous ?

Viendrez-vous demain ?

Vous pensez à qui ? 

Vous viendrez demain ?

Language

Le 5 mars 2020

Néologismes & anglicismes

Le nom langage est dérivé de langue et c’est pour cette raison qu’il s’est parfois écrit, au Moyen Âge, language, concurremment à langage, plus conforme à la prononciation et qui peu à peu s’est imposé. C’est cependant la forme language qu’au xiiie siècle nos amis anglais nous ont empruntée. Depuis huit siècles, on écrit donc langage chez nous et language de l’autre côté de la Manche. Il convient de ne pas modifier une orthographe validée par un si long espace de temps et l’on évitera, en français, d’écrire language. N’oublions pas que, dans Les Femmes savantes (acte II, scène 7), ce n’est pas Je vis de bonne soupe, et non de beau language que Molière fait dire à Chrysale, (même si ce dernier est peu soucieux de correction grammaticale ou orthographique), mais bien Je vis de bonne soupe et non de beau langage.

On dit, on écrit

On ne dit pas, on n’écrit pas

Maître Renard, par l’odeur alléché / Lui tint à peu près ce langage

Maître Renard, par l’odeur alléché / Lui tint à peu près ce language

Tasker, taskable

Le 5 mars 2020

Néologismes & anglicismes

Nous avons évoqué il y a un peu plus de deux ans la locution task force que d’aucuns voulaient substituer à des formes comme « commission, groupe de travail » ou « force opérationnelle ». Task revient maintenant avec les étranges formes tasker et taskable. La première, un verbe, désigne le fait de charger quelqu’un d’une tâche, d’un travail ; la seconde, un adjectif, qualifie une personne qui n’est pas débordée et à qui l’on peut confier cette tâche, ce travail. Ce type de situation n’est pas nouveau, et le français dispose de mots et de locutions pour en rendre compte, qu’il est préférable d’employer plutôt que ces anglicismes de mauvais aloi.

On dit

On ne dit pas

Il faut confier cette tâche à Untel

Je suis débordé 

Il faut tasker Untel

Je ne suis pas taskable

Ceci dit pour Cela dit

Le 5 mars 2020

Extensions de sens abusives

Le pronom ceci renvoie au dernier élément d’une série énoncée précédemment ou à ce qui suit ; cela renvoie au premier élément, au plus éloigné ou à ce qui précède : Ceci est l'ancien emplacement du village ; cela, sur la colline au loin, celui du fort. Si vous prétendez cela, je vous répondrai ceci… Ceci explique cela signifie que la dernière chose qui a été dite explique ce qui l’avait été auparavant. Ceci dit est donc incorrect. On doit dire : Cela dit, comme : Cela étant, cela fait, cela étant admis, etc. On pourra, pour ne pas l’oublier, se rappeler que la fable Le Loup et le Chien, de Jean de le Fontaine, se termine par ces mots : Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

On dit

On ne dit pas

Cela dit, il se tut définitivement

Je suis d’accord avec toi. Cela dit…

Ceci dit, il se tut définitivement

Je suis d’accord avec toi. Ceci dit…

Démultiplier pour Multiplier

Le 5 mars 2020

Extensions de sens abusives

Le préfixe dé- indique souvent la séparation ou la privation, comme dans déboucher ou décentraliser. Il peut aussi avoir une valeur intensive comme dans dépasser ou déplorer. Les mots démultiplication et démultiplier sont empruntés au vocabulaire de l’automobile, et dans l’un et l’autre le préfixe dé- est négatif. La démultiplication désigne en effet un rapport de réduction de vitesse dans la transmission d’un mouvement, et démultiplier, le fait d’assurer une démultiplication. On évitera donc de faire de démultiplier une forme intensive de multiplier, et l’on ne dira pas il a démultiplié les initiatives, mais il a multiplié les initiatives. Concluons en signalant que démultiplier a un antonyme, surmultiplier, qu’on employait aussi dans le domaine de l’automobile pour désigner le fait d’enclencher un rapport d’augmentation de la vitesse. On l’utilisait surtout au participe passé substantivé : passer la surmultipliée.

Un édifice sur l’estuaire

Le 5 mars 2020

Bonheurs & surprises

Dans Le Lion, Jacques Brel chantait […] au-delà du fleuve qui bouillonne / Appelle, appelle la lionne. Si un fleuve peut bouillonner en différents endroits, il le fait particulièrement à son estuaire, comme nous l’apprend l’étymologie de ce nom. Estuaire est en effet emprunté du latin aestuarium, un dérivé de aestus, « grande chaleur, ardeur, feu », puis « agitation de la mer, bouillonnement des flots », et enfin « bouillonnement des passions ». Et de fait la rencontre des eaux du fleuve et de celles de la mer les fait bouillonner comme si elles étaient placées sur un grand feu (rappelons d’ailleurs que bouillonner est dérivé de bouillir). Ainsi donc, étymologiquement, notre estuaire, qui a un doublet populaire, étier, « chenal qui, à marée haute, fait communiquer un marais côtier avec la mer », et dont est dérivé le nom étiage, n’est pas à placer sous le signe de l’eau, mais sous celui du feu. De la racine à l’origine de aestus a aussi été tiré un autre nom lié à la chaleur, aestas, « été », (on retrouve une trace du premier s latin dans l’adjectif « estival »). Ces différents mots sont rattachés à aedes, le foyer, l’endroit où l’on fait du feu, puis la pièce où était situé ce foyer, en particulier l’aedes Vestae, « le foyer, le temple de Vesta », cette dernière étant, on le sait, la déesse du feu ; dans les temples qui lui étaient consacrés, des prêtresses vierges, les vestales, veillaient à ce que ce feu qui brûlait en son honneur ne s’éteignît jamais. Rapidement le nom aedes put désigner tous les temples, sans qu’importe la divinité à laquelle ils étaient consacrés, et enfin n’importe quel bâtiment. Sur ces derniers veillait un prêtre, aedilis, qui, nous dit Varron dans son De lingua latina (5, 81), aedis sacras et privatas procuraret, « veillait sur les bâtiments sacrés et privés ». Par la suite, ce prêtre fut aussi un magistrat chargé de diverses tâches urbaines. Le nom français qui en est tiré, édile, désigne aujourd’hui, avec une nuance d’ironie ou de solennité, un élu communal. Les dérivés de aedes : aedificare, proprement « faire un bâtiment », aedificium et aediculus, sont à l’origine de nos formes édifier, édifice et édicule ; ce dernier, signifiant proprement « petite construction », s’est vite spécialisé pour désigner, de manière un peu plaisante, des toilettes publiques. La langue grecque avait une racine équivalente, à l’origine de nombre de ses mots, mais dont peu sont passés dans la nôtre. Le plus fameux est sans doute aithêr, « éther ». Mais dans ce nom l’idée essentielle est moins celle de feu que celle de clarté lumineuse et de pureté. Il est composé à l’aide de la racine *aith-, signifiant « brûler », et de aêr, « air ». C’est la partie supérieure du ciel, l’air le plus pur. Quant à l’éther des chimistes, il doit son nom au savant allemand August Sigmund Frobenius, qui l’appela d’abord spiritus vini aethereus, « esprit de vin éthéré », puis, simplement, « éther ». Enfin c’est aussi à cette racine que l’on doit le mot Aithiops, proprement « au visage brûlé, noir », puis « d’Éthiopie, éthiopien ». À la forme éthiopien, la littérature semble préférer éthiopique, un nom cher à l’Académie. D’abord parce que Éthiopiques est le titre d’un recueil de poèmes de Léopold Sédar Senghor, mais aussi parce que Ta Aithiopika, « Les Éthiopiques », un roman grec d’Héliodore, fut particulièrement cher au cœur d’un jeune homme devenu plus tard académicien. Voici comment l’abbé d’Olivet évoque la rencontre de Racine et de ce livre dans son Histoire de l’Académie française : « Il trouva moyen d’avoir le roman de Théagène et Chariclée (un autre titre de ce roman, tiré du nom des deux personnages principaux) en grec : le sacristain (Claude Lancelot, un des maîtres de Port-Royal) lui prit ce livre, et le jeta au feu. Huit jours après, Racine en eut un autre, qui éprouva le même traitement. Il en acheta un troisième, et l’apprit par cœur, après quoi il l’offrit au sacristain, pour le brûler comme les deux autres. » Faut-il s’étonner que, placé sous de tels auspices, ce poète fût par la suite le peintre des plus brûlantes passions de notre littérature ?

Va donc, eh, pédard !

Le 5 mars 2020

Bonheurs & surprises

En 1898, le mot chauffard entrait dans notre langue. Composé à l’aide de chauffeur et du suffixe péjoratif -ard, il est, hélas, toujours en usage, l’espèce des conducteurs imprudents et dangereux ne semblant pas en voie de disparition. Quelques années plus tard, sur ce modèle, on créait à partir de pédaler le nom pédard qui désignait, comme l’indique fort bien le dictionnaire Larousse de 1923, à la page 818, un « cycliste grossier, maladroit, dangereux pour les autres ». Ce vilain personnage fit trois petits tours et s’en alla, mais depuis quelque temps il hante malheureusement de nouveau nos villes, oubliant que les trottoirs sont pour les piétons et que ceux-ci sont prioritaires sur les passages cloutés. À l’article Donc de notre Dictionnaire on lit cette apostrophe, qualifiée de triviale, Va donc, eh, chauffard ! Serons-nous bientôt obligés de redoubler de trivialité avec un Va donc, eh, pédard ? Espérons que non et penchons-nous plutôt sur ce trésor de page 818. C’est une mine, qui témoigne d’un temps où le latin était encore un élément ordinaire de la culture de l’honnête homme puisque l’on y trouve -et nous ne sommes pas dans les fameuses pages roses-, pas moins de quatre citations dans cette langue : pectus est quod disertos facit, « c’est le cœur qui fait les éloquents » ; pede poena claudo, « le châtiment au pied boiteux », une citation tirée des Odes d’Horace ; pede presto, « au pied rapide » ; et enfin pedibus cum jambis, « avec les pieds et les jambes », locution dont on fit aussi pedibus cum jambus, certes incorrecte grammaticalement, mais agrémentée d’un bel effet de rime. Il faut bien sûr espérer que tout ce latin ne fasse pas de nous un pédantasse, ce nom et adjectif signifiant « gros, lourd, pédant », qui nous ferait entrer dans la pédantaille, un mot dont on nous apprend qu’il désigne, familièrement et par dénigrement, un « ramassis de pédants », ou qu’il nous fasse pédantiser, c’est-à-dire « faire le pédant » ou « rendre pédant », un verbe que l’on se gardera bien de confondre avec son paronyme, bien vieilli aujourd’hui, pédanter, qui signifiait, apprend-on dans la sixième édition de notre Dictionnaire, « faire mal le métier de régent dans les collèges, dans les classes » (rappelons qu’à cette époque un régent de collège était un professeur de collège ou d’université). Tout cela nous amène au pédant dont on nous dit qu’après avoir désigné un professeur, il désigne « celui qui affecte de paraître savant ou de censurer les autres ». Diable, diable, il convient de s’interroger, Dire, ne pas dire, qui s’est donné pour tâche de signaler des formes fautives, serait-il œuvre de pédant ? À d’autres de trancher, -à un juge pédané, par exemple, un de ces juges subalternes qui, autrefois, jugeaient debout. Mais revenons plutôt à ce pédant. Son origine est incertaine, mais elle est toujours rattachée, d’une manière ou d’une autre, au grec pais, paidos, « enfant » et, dans ce cas, « enfant qui reçoit une éducation ». Si pédant et pédagogue sont liés, nous voilà sauvés et nous avons donc la possibilité de faire œuvre utile, en rappelant par exemple que l’on appelait naguère, lit-on toujours dans cette même page, pedestrians les coureurs, mais aussi les marcheurs, ceux-là mêmes qui sont aujourd’hui harcelés par les pédards.