Dire, ne pas dire

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​L’ordre, l’invitation, la prière

Le 04 mai 2016

Bloc-notes

bona.jpg« Va vite t’habiller ! », dit ma fille un matin à son fils, âgé de six ans. L’enfant aime qu’on l’aide à enfiler ses chaussettes, à boutonner sa chemise – exercices de haute voltige – et en a pris l’habitude. Aussi ajoute-t-elle, par souci de clarté, pour mieux faire appel à son esprit d’initiative, « tout seul ! »

« Habille-toi tout seul ! »

Mon petit-fils fond en larmes. La voix de sa mère est douce. Mais cette injonction, son urgence l’affolent. C’est que le « tout seul » le renvoie à sa solitude. Il a peur. Il éprouve aussi du chagrin : sa mère l’abandonne soudain à un univers inconnu, où il sera privé d’elle. Comment peut-elle avoir cette cruauté ? Il y a tout cela dans les pleurs de Camille, entraînés par l’emploi hâtif du mode impératif.

Un « Habille-toi ! » aurait été moins dramatique. Quoique, à six ans, on possède déjà à la fois le sens de la hiérarchie et le désir de ne pas s’y conformer. L’autorité agace à tous les âges. Et commence d’agacer dès le berceau.

Ma fille préfère opter désormais pour une expression modulée, toujours aussi pressante : « Habille-toi par toi-même », dit-elle à l’enfant rêveur.

Miracle : ni pleurs, ni révolte. Camille accepte d’enfiler ses chaussettes « par lui-même », fier et même assez heureux de déployer son savoir-faire. Sa mère lui a bien signifié de s’habiller, mais comme dans un jeu où il faut, sans prendre trop de risques, prouver ses capacités. En s’habillant « par lui-même », Camille aide sa mère : il lui rend service. Elle n’aura plus qu’à le féliciter, l’exploit accompli.

 

L’impératif est un mode simple, qui par cette simplicité même peut se révéler brutal. « Va, cours, vole, et nous venge » est l’exemple le plus souvent cité dans les ouvrages de grammaire.

Réduit au verbe, conjugué à trois personnes uniquement (2e du singulier, 1re et 2e du pluriel), il se caractérise par l’absence du pronom personnel, ce qui lui donne cette allure ramassée, minimale, du guerrier prêt à attaquer. Avec pour lance, l’inévitable, l’indispensable point d’exclamation, dont il est suivi.

C’est le mode de l’ordre, du commandement, de l’autorité. On peut cependant le nuancer, de plusieurs manières, dont la subtilité donne le vertige.

La première manière, à l’oral, est le ton de la voix. Il n’est pas besoin d’être de la Comédie-Française pour en jouer : en chacun de nous, c’est un moyen spontané, parfaitement naturel, de se faire comprendre. L’impératif se décline, pourrait-on dire, sur tous les tons. Impérieux, il peut se faire aimable, voire caressant ou suppliant. Essayez « par vous-même » ! La voix renforce, module ou adoucit l’injonction. De l’ordre, on peut ainsi passer, en usant du même mode, à l’invitation, à la prière, à la supplique, voire à l’exhortation.

À l’écrit, la variation des gammes demande des changements de syntaxe ou des rajouts : l’intonation doit être relayée par des outils. C’est plus lent, plus lourd, mais on peut tempérer un impératif. Le rendre plus civilisé, plus courtois.

Avec une formule de politesse, il perd son agressivité : « Habille-toi, s’il te plaît » ou « je t’en prie ».

On peut aussi lui juxtaposer une phrase et obtenir la gamme des nuances attendues : « Habille-toi, sinon tu seras en retard à l’école » (avertissement), « ..., ou tu n’auras pas de chocolat au goûter » (menace), enfin « ..., et je serai contente » ou « tu me feras plaisir », que j’ai entendus tant de fois (véritable plaidoyer de la mère, en mal d’arguments).

On peut même changer de temps, pour mieux marquer l’antériorité de l’accomplissement espéré. « Sois habillé, quand je viendrai te chercher » : on tient alors le résultat pour acquis.

 

Il y a mieux cependant que ces longs discours. Tel le recours à la forme interrogative : elle permet de déguiser un impératif. « Veux-tu bien aller t’habiller ? » n’est qu’une manière adoucie – un peu hypocrite, car l’ordre demeure sous-jacent –, de commander de le faire. Le point d’interrogation a ici le plein sens d’un point d’exclamation – dans ce cas, ils sont interchangeables.

 

Plus pervers selon moi, l’emploi du conditionnel, dit de politesse, dans la forme (faussement) interrogative. « Voudrais-tu t’habiller ?! » ou, plus suave, « Pourrais-tu t’habiller ?! » qui expriment la même intention profonde, un brin exaspérée :

« Qu’il s’habille, enfin! »

Mais dans ce cas, on a changé de mode. On est passé au subjonctif ! Lequel vient admirablement relayer l’impératif, pour lui permettre d’installer cette distance que l’impératif ignore : la troisième personne du singulier.

De guerre lasse, on peut en finir avec un : « Que ne s’habille-t-il ! » où la tournure négative de l’injonction renforce l’expression du sentiment. On est épuisé, on n’en peut plus. Il y a un soupir, un découragement dans cet impératif de regret.

 

Subtilités françaises.

L’impératif, quoi qu’il en soit, ouvre une fenêtre sur le futur. L’ordre, modulé ou non, est immédiat. L’acte qu’il commande survient, lui, dans un temps décalé. C’est un jeu entre toi et moi, entre nous et vous - un jeu que soutient un rapport de forces.

Ma fille le sait bien, puisque chaque matin, ayant opté pour son « Habille-toi par toi-même ! », qui semble plaire à Camille, elle ajoute un  invariable « Je t’aime », profession de foi qui n’a pas besoin de point d’exclamation et se conjugue à l’indicatif le plus simple.

 

Dominique BONA
de l’Académie française

Des bonshommes bien bonhommes

Le 04 mai 2016

Emplois fautifs

Le mot bonhomme n’a pas le même pluriel selon qu’il est nom ou adjectif. Dans le premier cas, les deux éléments qui le composent, bon et homme, portent tous deux la marque du pluriel, particularité que notre bonhomme partage avec gentilhomme, madame, mademoiselle, monsieur et monseigneur. On dira donc Deux bonshommes (bon-z-hommes) passaient sur la route. Quand bonhomme est adjectif, seul le dernier élément prend la marque du pluriel, et l’on dira donc avoir des manières bonhommes (bon-hommes). On acceptera cependant les formes bonshommes de neige et bonhommes de neige, en sachant que la première est de meilleure langue.

on dit

on ne dit pas

De gentils bonshommes

Ils ont des allures bonhommes

De gentils bonhommes

Ils ont des allures bonshommes

 

Il a été stupéfait par la nouvelle

Le 04 mai 2016

Emplois fautifs

Stupéfait et stupéfié ont le même sens. On peut ainsi dire Il a été stupéfié de l’apprendre et Il a été stupéfait de l’apprendre. Ces mots sont aussi très proches par l’étymologie : stupéfait est emprunté de stupefactus, le participe passé passif de stupefacere, « frapper de stupeur, étourdir, paralyser », alors que stupéfié est le participe passé de stupéfier, qui s’est d’abord rencontré dans la langue médicale et qui est lui aussi emprunté de stupefacere. On évitera donc, même si ce terme se rencontre chez de bons écrivains, d’employer stupéfaire, doublet inutile de stupéfier, et on n’utilisera que stupéfié comme forme de passif, stupéfait ne jouant qu’un rôle d’adjectif.

 

on dit

on ne dit pas

Il a été stupéfié par son audace

Il a été stupéfait par son audace

 

 

Il faut mieux partir

Le 04 mai 2016

Emplois fautifs

F et v sont des consonnes très proches ; ce sont l’une et l’autre des fricatives labiodentales, mais f est sourd, tandis que v est sonore. Cette proximité explique le fait que, sous l’influence d’une voyelle, f puisse se transformer en v, comme dans les couples neuf / neuve, vif / vive ou encore cerf / cervidé. Mais cette proximité peut aussi être source d’erreurs. On entend de plus en plus Il faut mieux en lieu et place d’Il vaut mieux. On rappellera que le verbe falloir indique une obligation qui n’est pas susceptible de varier en degré, et qu’il convient de distinguer Il vaut mieux écouter votre professeur (« il est préférable d’écouter votre professeur »), dans lequel l’adverbe mieux porte sur vaut, d’Il faut mieux écouter votre professeur (« il faut l’écouter plus attentivement »), dans lequel l’adverbe mieux porte non sur faut mais sur écouter.

 

on dit

on ne dit pas

Il vaut mieux ne pas rester

Il vaudrait mieux appeler un agent

Il faut mieux ne pas rester

Il faudrait mieux appeler un agent

 

 

Le livre de Antoine

Le 04 mai 2016

Emplois fautifs

Dans certaines prépositions et conjonctions de subordination, certains pronoms et certains articles, la voyelle finale s’élide quand le mot qui suit commence par une voyelle ou un h muet : un livre d’histoire, je sais qu’il viendra, il l’aime, l’orange. Ce phénomène est indépendant de la nature du mot qui suit : il convient de faire l’élision même quand ce mot est un nom propre. On dira ainsi le livre d’Antoine et non le livre de Antoine. Les quelques cas où l’usage hésite sont ceux où ledit nom propre – mais le problème est le même avec un nom commun – commence par un h dont on ne sait s’il est muet ou aspiré ; ainsi il arrive que le h initial d’un même nom soit muet en français et aspiré dans une langue étrangère. Si l’on doit dire Le cheval blanc d’Henri IV, on peut dire Les six femmes d’Henri VIII ou de Henri VIII. Et on trouve aussi, chez les meilleurs écrivains, de Hanoï et d’Hanoï, de Hitler et d’Hitler.

 

on dit

on ne dit pas

Les prouesses d’Hector

Le médecin qu’Albert a consulté

Un film d’Arnaud Desplechin

Les prouesses de Hector

Le médecin que Albert a consulté

Un film de Arnaud Desplechin

 

Infotainment

Le 04 mai 2016

Néologismes & anglicismes

Le monde de l’audiovisuel est un grand pourvoyeur d’anglicismes. Parmi ceux qu’il a répandus, on trouve le nom infotainment, très largement employé aujourd’hui. Il s’agit d’un mot-valise composé à l’aide de l’anglais information, « information », et entertainment, « divertissement ». À cette forme, on préfèrera l’équivalent français information-divertissement ou, dans une langue plus technique, sa forme contractée infodivertissement.

 

Looser

Le 04 mai 2016

Néologismes & anglicismes

Nous nous efforçons dans cette rubrique de combattre les anglicismes abusifs qui, en général, nuisent à la langue française ; mais force est de constater que l’anglais est lui aussi victime de cette prolifération anarchique de ses formes, trop souvent mal comprises, mal prononcées et mal écrites. Ainsi en est-il des mots perdre et perdant, que l’on voit trop souvent traduits dans un anglais de pacotille to loose et looser, toutes formes qui témoignent d’un manque de confiance dans notre langue et d’une méconnaissance de l’anglais, puisque to loose ne signifie pas « perdre », mais « délier, détacher », et que le s de ce verbe ne se prononce pas comme un z, mais comme le groupe -ss- ; perdre et perdant, rappelons-le, s’écrivant to lose et loser. 

Indiquer au sens de Déclarer

Le 04 mai 2016

Extensions de sens abusives

Indiquer et index sont des mots de la même famille. L’index est le doigt qui sert à montrer, et indiquer c’est également montrer, que ce soit d’un geste ou avec des explications. Ainsi ce verbe peut avoir comme synonymes aussi bien « désigner » que « révéler » ou « apprendre », mais on se gardera bien d’affaiblir son sens, en le transformant en équivalent un peu pompeux de « dire » ou « déclarer ». On pourra ainsi dire L’agent m’a indiqué la direction de la gare, mais non L’agent m’a indiqué que j’aurai une contravention parce que mon véhicule était mal garé.

 

on dit

on ne dit pas

Le maire a déclaré que le problème était résolu

Il m’a dit qu’il s’ennuyait

Le maire a indiqué que le problème était résolu

Il m’a indiqué qu’il s’ennuyait

 

 

Prévenir de ce qui s’est passé

Le 04 mai 2016

Extensions de sens abusives

Le préfixe pré- de prévenir indique nettement que ce verbe sert à informer d’un fait à venir et non d’un fait passé. On veillera donc bien à ne pas employer ce verbe pour annoncer ce qui est déjà advenu. On pourra donc dire Il m’a prévenu qu’il arriverait demain, mais non Il m’a prévenu qu’il était déjà allé en Angleterre.

 

on dit

on ne dit pas

Il m’a informé de la naissance de sa fille

Il m’a annoncé que notre équipe avait gagné

Il m’a prévenu de la naissance de sa fille

Il m’a prévenu que notre équipe avait gagné

 

 

Faut-il essoriller l’otarie ?

Le 04 mai 2016

Bonheurs & surprises

Un étrange hasard a fait que l’année 1810 a vu, parmi celle de nombreux autres mots, l’apparition de deux termes ayant le même radical. En effet, on pouvait lire pour la première fois, dans le Nouveau Dictionnaire de médecine de Joseph Capuron, le mot otite et, dans une « Notice sur l’habitation des phoques » de François Péron, parue dans les Annales du Muséum d’histoire naturelle, le mot otarie. Ouvrages bien savants pour ces noms, tous deux tirés du grec ous, ôtos, « oreille », et qui allaient rapidement entrer dans la langue courante.

Il faut dire que cette première moitié du xixe siècle fut une période faste pour les mots formés à partir de cette racine, puisque naquirent dans notre langue les termes otique (1812), otorrhée (1823), otolithe (1827) et otocyon (1847). L’otorhinolaryngologiste et son otoscope viendraient un peu plus tard. L’otologie et l’otalgie dataient du xviiie siècle, mais un autre nom les avait précédés : myosotis. L’anglais forget-me-not et l’allemand Vergissmeinnicht nous auraient rappelé, s’il en avait été besoin, qu’il convient de ne pas oublier cette fleur qui symbolise le souvenir fidèle. Ce mot se rencontre d’abord chez Rabelais sous la forme myosota, proprement « oreilles de souris ». Et d’ailleurs, quand cette fleur fait son entrée dans le Dictionnaire de l’Académie française, en 1762, ce n’est pas à Myosotis qu’on la trouve, mais à Oreille de souris, avec cependant cette note à la fin de la définition : « On dit aussi myosotis. » Cette indication figurera jusqu’à la sixième édition en 1835, même si à cette date Oreille de souris cesse de faire l’objet d’une entrée séparée et doit être cherché à Oreille. Les deux dernières éditions soulignent que cette fleur s’appelle aussi Ne-m’oubliez-pas.

Auparavant c’est le latin qui fournissait les noms liés à cet organe, et d’abord auris, dont le diminutif auricula, altéré en oricla, est à l’origine du nom « oreille ».

Auris a de nombreux dérivés. Du latin auricularius, « qui concerne l’oreille », Rabelais, encore lui, a tiré l’expression « doigt auriculaire », pour désigner un doigt suffisamment fin pour pouvoir être introduit dans l’oreille, expression ensuite simplifiée en « auriculaire ». Ce n’était pas le seul sens de auricularius, puisque le latin médiéval appelait ainsi un confesseur – et rappelons que l’on oppose encore la confession auriculaire (à l’oreille du prêtre) à la confession publique –, mais aussi un confident ou un espion. Ce rapport entre oreille et espionnage se retrouve à toutes les époques ; on l’a ainsi vu pendant les deux guerres mondiales sur de nombreuses affiches signalant que « les murs ont des oreilles ».

De aus, une forme ancienne de auris, a été tiré auscultare, « prêter l’oreille, écouter attentivement », qui a donné « ausculter », mais aussi, dès le ixe siècle, « écouter ». D’écouter, qui s’est d’abord écrit escouter et a d’abord signifié « espionner », a été tiré l’ancien français escoute, « personne qui écoute, espion », que l’anglais nous emprunta sous la forme scout, un nom qui désigna d’abord un soldat envoyé en éclaireur.

Le nom oreille a été particulièrement productif en français : il est à l’origine de nombreux termes, en rapport avec les oreilles ou liés à celles-ci par analogie. C’est le cas d’oreillard, qui s’est d’abord rencontré comme nom avec le sens de « confesseur », avant de désigner des animaux à grandes oreilles, âne, lièvre, lapin et une variété de chauve-souris dont les oreilles sont aussi grandes que le corps. Baudelaire a ajouté à ces sens, dans le Salon de 1846, celui d’« oreille de fauteuil » : Quand la septième heure ou huitième heure sonnée incline votre tête vers les braises du foyer et les oreillards du fauteuil.

Il en va de même pour oreillette, qui, après avoir été une petite oreille, a servi à nommer des couvre-oreilles, une cavité du cœur, un beignet, une feuille de mâche (sous la forme orillette) ou encore quelques variétés de champignons, avant d’être aujourd’hui un récepteur de petite taille que l’on peut placer dans son oreille.

Il y a aussi l’oreillon, qui fut dans un premier temps un coup sur l’oreille – et qui est peut-être à l’origine du nom horion –, puis, au pluriel, une maladie contagieuse touchant, entre autres, les oreilles ; c’est aussi la partie mobile d’un casque romain (et plus tard d’une casquette) protégeant les oreilles, ou une demi-pêche ou un demi-abricot. On se gardera bien d’oublier l’oreiller mais l’on s’étonnera que les expressions confidences sur l’oreiller et se réconcilier sur l’oreiller ne soient en usage que depuis le xxe siècle, tant il y a lieu de croire que ce qu’elles désignent est bien antérieur.

C’est aussi d’oreille qu’est tiré le verbe essoriller, « couper les oreilles ». On essorillait naguère certaines races de chiens, pour que, de tombantes, leurs oreilles deviennent droites, mais c’était aussi un supplice fort en usage au Moyen Âge. Il était le plus souvent appliqué aux serfs et aux serviteurs de l’Église. Cette pratique se répandit tellement que deux conciles, au viie siècle, défendirent aux évêques d’infliger ce supplice à ceux qui les servaient, et que le concile de Francfort, en 794, interdit aux abbés de traiter ainsi les moines, quelque faute qu’ils aient pu commettre. Les sorciers coupables de s’être rendus au sabbat étaient essorillés avant d’être mis à mort et le bourreau clouait leurs oreilles au gibet. La rue de la Coutellerie, à Paris, s’appelait au xiiie siècle rue de la Vieille-Oreille (veteris auris), ce nom passa ensuite de Guigne-Oreille à Guigne-Ori ou Guilleri parce qu’à cet endroit se trouvait un pilori où l’on coupait les oreilles.

Rappelons pour conclure sur l’essorillement une anecdote rapportée par Grégoire de Tours dans son Histoire des rois francs, à la gloire de deux maîtres d’école qui enseignaient à l’époque où Chilpéric Ier était roi. Ce dernier, qui se piquait d’être théologien, poète et grammairien, avait voulu, en cette qualité, introduire une nouvelle orthographe. N’étant pas d’accord avec cette réforme, ces deux courageux maîtres préférèrent se laisser essoriller que d’accepter cette innovation.

Heureusement, comme cela s’est déjà vu avec penderie ou sauterie, les mêmes mots finissent par désigner des réalités moins cruelles. Ce fut aussi le cas avec essoriller puisque ce mot prit, à partir du xviiie siècle, le sens de « couper les cheveux fort court », et on lisait encore dans la 8e édition de notre Dictionnaire : « Qui vous a ainsi essorillé ? »

 

Le gringue et la bringue

Le 04 mai 2016

Bonheurs & surprises

En 1975, l’historien de la médecine et philosophe Jean Starobinski publiait dans la Nouvelle Revue de psychanalyse une étude intitulée « Les rimes du vide : une lecture de Baudelaire ». Le poète fait en effet rimer Ovide et avide dans Le Cygne et dans Horreur sympathique, où il fait aussi rimer livide et vide.

On aurait pu croire que ces poèmes eussent été d’un style moins élevé si l’auteur avait cherché des rimes en -ringue puisque, sur les six mots ainsi terminés présents dans le Dictionnaire de l’Académie française, deux, meringue et seringue, appartiennent à la langue courante, trois, bastringue et les homonymes bringue et bringue, sont considérés comme populaires, et le dernier, gringue, comme vulgaire.

Mais si l’on élargit ce choix en ajoutant à ces termes les mots terminés par -ingue, c’est tout un univers baudelairien qui s’offre à nous. Nombre d’entre eux sont en effet une Invitation au voyage. Le voyage, surtout quand il était lointain, était à l’époque essentiellement maritime : on se réjouira donc d’avoir les termes liés au vocabulaire de la marine bastingue, élingue et ralingue, sans oublier carlingue, un nom qui, apprend-on dans notre Dictionnaire, est emprunté de l’ancien nordique kerling, qui désigne d’abord une femme, puis, par une métaphore sexuelle, « la contrequille d’un navire où vient s’implanter le mât ». Comparaison entre femme et bateau qu’on retrouve aussi dans Le Beau Navire, le poème précédant L’Invitation au voyage. Le voyage, c’est aussi le dépaysement lié à l’exotisme langagier que l’on rencontre dans les formes bilingue plurilingue et trilingue, ce dernier adjectif s’appliquant particulièrement bien à notre auteur, qui fut aussi le traducteur d’Edgar Poe et qui donna à quelques-uns de ses poèmes des titres latins : Sed non satiata, De profundis clamavi, Duellum, Moesta et errabunda et Franciscae meae laudes, ce dernier étant même entièrement composé dans cette langue. Dépaysement linguistique toujours avec, pour celui qui fut un chantre de l’Afrique, mandingue, cet adjectif qui se rapporte à des langues d’Afrique occidentale et aux populations qui les parlent.

Baudelaire, c’est aussi une grande attention portée aux odeurs, qu’on perçoit dans Parfum exotique et La Chevelure, mais aussi dans les « miasmes morbides » d’Élévation. Aussi comment ne pas penser à la forme conjuguée schlingue en lisant dans Une Charogne :

« La puanteur était si forte, que sur l’herbe

Vous crûtes vous évanouir. »

Rimes en -ingue encore si nous abandonnons l’œuvre pour nous intéresser à l’auteur, qui, à n’en pas douter, fréquenta les bastringues. À l’article Bringue de notre Dictionnaire, on lit : « Faire la bringue, mener une vie désordonnée. Il s’est ruiné à faire la bringue. » N’est-ce pas là une description de la jeunesse de celui qui fut bientôt mis sous tutelle ? Quant au mot seringue, il semble l’emporter sur meringue dans l’imaginaire du poète des paradis artificiels.

Il reste encore quelques mots. Baudelaire, qui évoque à plusieurs reprises ses maîtresses dans Les Fleurs du mal, fit-il du gringue à quelque grande bringue ? Assurément pas, non parce qu’il aurait été chaste comme un camerlingue, mais parce que ces mots n’existaient pas de son vivant. Le nom bringue n’ajouta à son sens ancien de « mauvais cheval » celui de « grande femme maigre et dégingandée » qu’en 1870, trois ans après la mort de notre poète. Quant au gringue, il n’apparaît qu’en 1878, avec le sens de « croûton de pain », et ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard que, par une image empruntée aux pêcheurs à la ligne qui jettent du pain pour attirer les poissons, faire du gringue signifiera « faire le gentil pour appâter » et enfin « faire la cour à une femme ».