Dire, ne pas dire

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La bataille idéologique

Le 06 avril 2018

Bloc-notes

La bataille idéologique à laquelle nous assistons est en partie importée, comme tant d’autres usages navrants, des États-Unis. Cette querelle délaisse la grammaire. Revenons à elle.

Un des arguments affichés pour que le masculin l’emporte sur le féminin, est que le masculin joue le rôle du neutre, absent de la langue française. Aucun traité de linguistique ni de grammaire ne relate cette absurdité, car il existe, chez nous, des mots dits « épicènes », qui ont les deux genres, neutres par conséquent. Par exemple, si vous ne vous souvenez pas du sexe des fils ou filles de votre voisine, vous lui demandez : « comment vont vos enfants ? » Il y a beaucoup de tels mots : secrétaire désigne aussi bien la secrétaire que le secrétaire. Citons aussi les pronoms : moi, toi, soi, je, tu. Jacqueline ou Pierre peuvent le dire de soi, de l’un ou de l’autre. Enfin, certains adjectifs : manteau rouge, écharpe rouge... Sont-ils des mots rares ? Pas que je sache. Parmi les espèces animales voici, en effet, la mésange et le rossignol, la pie et le rhinocéros. Dans le cas de la mésange mâle, le féminin l’emporte sur le masculin. Et dans le cas du hérisson femelle, le masculin l’emporte sur le féminin. Il n’est donc pas toujours vrai qu’en français le masculin l’emporte sur le féminin puisque dans le cas des espèces animales, dont la liste est innombrable, le féminin peut l’emporter sur le masculin.

Or, dans « emporter sur », se montre ou se cache une question de hauteur sociale, que l’on pourrait appeler l’imperium. Ici, les féministes ont raison de se battre et je me range à leur côté. Hélas, l’on dit la secrétaire, quand on désigne un poste subalterne ; mais si une femme porte le titre de secrétaire général, on dit le. C’est une décision machiste scandaleuse. À l’Académie, mes confrères disent : « Madame le secrétaire perpétuel », appellation qui froisse mon sens de la langue. Je dis, quant à moi : « Madame la secrétaire perpétuelle »

Certes, l’ambassadrice désigne parfois la femme de l’ambassadeur, mais, lorsqu’elle exerce elle-même cette fonction, il faudrait dire ambassadeur ! Or la reine Élisabeth règne en Grande-Bretagne, et nul Français ne dit Élisabeth le roi. Marie-Antoinette était la femme de Louis XVI, bien sûr, mais on ne dit pas Catherine de Médicis le Régent. Chose vraie pour les duchesses, les princesses, les tsarines, les impératrices, etc. Vraie encore pour la papesse Jeanne ! Nul n’a jamais dit Jeanne le pape !

Peut-être serait-il intéressant parfois d’utiliser l’accord selon le nombre ou la proximité. Un million de femmes et un homme sont-ils rassemblés ? Mieux vaudrait sans doute dire qu’elles sont rassemblées. Ou bien l’accord de proximité : si l’on dit Jeanne et Pierre, on accordera avec le masculin et si l’on dit Pierre et Jeanne, on accordera avec le féminin.

Je finis par les mots en « -eur ». Faut-il dire « auteure » ou « autrice » ou « auteuse », etc. ? La question ne vaut pas, car les mots en « -eur » sont divisés statistiquement en deux parties, l’une féminine, l’autre masculine : « la douceur » et « le malheur », « l’horreur » et « l’honneur ». Par conséquent, « Madame Jacqueline Unetelle, auteur de ce livre » peut se dire sans malice. Cette simplicité se voit sur l’exemple suivant : depuis la féminisation croissante de la profession médicale, le terme doctoresse tend à disparaître. Peu à peu, s’impose dans l’usage « Madame Unetelle, docteur généraliste ». Chose normale pour un mot en « -eur ». La décision arbitraire de distinguer, parmi ces mots, les termes de fonction de tous les autres, manifeste une subtile hypocrisie, car elle permet d’imposer l’imperium insupportable de tantôt.

La grammaire révèle des solutions dont la facilité relative évite les batailles idéologiques d’autant plus féroces qu’elles soulèvent des tempêtes dans un verre d’eau.

Ballade, Balade

Le 06 avril 2018

Emplois fautifs

Voici deux autres homonymes dont les orthographes sont souvent confondues. Mais on sera indulgent avec qui emploie une forme pour l’autre, puisque le nom le plus ancien, ballade, s’est souvent écrit comme le plus récent, balade. Ballade est emprunté de l’ancien provençal ballada, un dérivé de ballar, « danser », qui est à l’origine des noms bal et ballet mais aussi de l’ancienne forme baller, « danser, bouger », qu’on ne rencontre plus aujourd’hui que dans l’expression « les bras ballants ». Le nom ballade se lit dans un des plus fameux poèmes de Villon, d’abord édité sous le nom d’Épitaphe en forme de ballade, que feit Villon pour luy & pour ses compaignons, s’attendant a estre pendu avec eulx, et connu désormais comme La Ballade des pendus. De l’orthographe ancienne, balade, on a tiré le verbe balader, qui a d’abord signifié « chanter des ballades ». Mais, comme ceux qui les chantaient, poètes, troubadours, vagabonds, se déplaçaient de ville en ville à la recherche de publics nouveaux, ce verbe a pris le sens de « voyager, errer, flâner ». Et c’est de ce verbe qu’a été tiré, au xixe siècle cette fois, balade, qui désigne familièrement une promenade.

 

On écrit

On n’écrit pas

Les « Odes et Ballades » de Hugo

Chanter une ballade

Une balade à travers champs

Les « Odes et Balades » de Hugo

Chanter une balade

Une ballade à travers champs

Pédagogique au sens de pédagogue

Le 06 avril 2018

Emplois fautifs

Pédagogue et pédagogique nous viennent, par l’intermédiaire du latin, de mots grecs construits à l’aide du verbe agein, « mener, conduire », et du nom pais, paidos, « enfant ». En effet, avant d’être un enseignant, le pédagogue fut un esclave chargé d’accompagner les enfants à l’école. Mais pédagogue et pédagogique n’ont pas la même nature et ne sont pas interchangeables.

Pédagogique, qui est un adjectif, se rapporte surtout aux choses : méthode pédagogique, formation pédagogique, les écrits pédagogiques de Montaigne, de Rousseau, etc. Pédagogue est un nom qui désigne une personne s’intéressant à la pédagogie ou qui fait preuve de pédagogie dans son enseignement ; il s’emploie comme attribut, Piaget fut un grand pédagogue, ou en apposition, un professeur bon pédagogue. On évitera donc de dire soyez pédagogique quand c’est pédagogue qu’il faudrait employer.

Prioriser

Le 06 avril 2018

Emplois fautifs

Le verbe prioriser est un barbarisme qui commence, malheureusement, à s’entendre et à se lire ici où là. Il s’agit d’une forme peu précise qu’il convient de proscrire. On dira donc plutôt accorder la priorité à, établir des priorités, etc. Cette remarque vaut aussi, bien sûr, pour un autre barbarisme, prioritiser.

On dit

On ne dit pas

Donner la priorité à l’emploi

Classer des tâches par ordre de priorité

Prioriser l’emploi

Prioriser des tâches

Repaire et Repère

Le 06 avril 2018

Emplois fautifs

Le nom repère est tiré de son homonyme repaire ; ce dernier est un déverbal de l’ancien verbe repairer, attesté plus anciennement sous la forme repadrer, elle-même issue du latin rapatriare, « rentrer chez soi, rentrer dans sa patrie » (qui est aussi à l’origine du doublet savant rapatrier). En ancien français repaire a d’abord désigné le fait de rentrer chez soi puis, par métonymie, le logis, l’habitation où l’on revenait. Mais repaire a vite pris le sens de « gîte d’animaux sauvages », ces derniers étant surtout ceux qui pouvaient être dangereux pour l’homme, ce qui explique l’apparition du sens de « refuge où se terrent des malfaiteurs ». Comme au Moyen Âge l’orthographe de ce nom n’était pas encore bien fixée (on l’écrivait aussi repère), on rattacha, à tort, ce nom au latin reperire, « retrouver », et repère se spécialisa pour désigner une marque permettant de retrouver telle ou telle chose. On évitera donc de confondre à l’écrit ces deux homonymes.

On écrit

On n’écrit pas

Un repaire de brigands

Un point de repère

Un repère de brigands

Un point de repaire

Le Wellness

Le 06 avril 2018

Néologismes & anglicismes

Le nom wellness est apparu en anglais au milieu du xviie siècle. Composé à l’aide de l’adverbe well, « bien », et du suffixe de formation des noms -ness, il désigne un état ou une sensation de bien-être, d’harmonie, qui résulte d’une bonne santé physique et morale et s’oppose à illness, « maladie ». Cette disposition agréable du corps et de l’esprit, cette douce harmonie existait aussi chez nous, bien avant que, en ce début de xxie siècle, ce nom wellness ne serve à nous tenter et à nous inviter à fréquenter des établissements où l’on peut venir faire provision de bonheur. Sans doute ces établissements sont-ils en quelque sorte les descendants de ces salles qu’au xixe siècle le gymnaste français Hippolyte Triat avait baptisées « Temples de la régénération humaine ». Et gageons qu’avec des formes évoquées plus haut comme « bien-être », « harmonie », on pourrait, aujourd’hui, désigner les bienfaits que l’on y va chercher.

Ces remarques valent aussi pour fitness.

Responsif

Le 06 avril 2018

Néologismes & anglicismes

L’anglais responsive appartient d’abord à la langue de la psychologie et signifie « sensible, impressionnable ». On l’emploie aussi par extension dans certains domaines techniques, en particulier pour qualifier un moteur, un mécanisme, un dispositif qui obéit à une sollicitation, qui accomplit ce qui est exigé. Le français, dans ce cas, emploie le verbe répondre : La pédale de frein ne répond plus ou, elliptiquement, les freins ne répondent plus. On s’abstiendra donc d’user de l’anglicisme responsif, et plus encore si c’est pour lui donner des sens que le mot anglais n’a pas dans sa langue d’origine, ceux d’« adaptable » ou de « réactif ».

On dit

On ne dit pas

Un ordinateur adaptable

Un moteur qui répond bien

Un ordinateur responsif

Un moteur responsif

Dû à au sens d’En raison de

Le 06 avril 2018

Extensions de sens abusives

Le participe passé se rencontre de plus en plus, de manière erronée, dans l’étrange et fautive locution prépositive dû à que l’on emploie en lieu et place d’« en raison de », « à cause de ». On peut bien sûr trouver des formes en français ou le verbe devoir, à toutes les formes, est suivi de la préposition à et d’un complément de cause : il doit sa réussite à son travail, des accidents dus à l’imprudence. Mais l’emploi de dû à en tête de phrase, qui s’explique peut-être par l’anglais due to, « en raison de », est une grossière erreur qu’il convient de proscrire à toute force.

 

On dit

On ne dit pas

En raison des travaux, il est arrivé en retard     

Il a échoué à cause de son manque de travail

Dû aux travaux sur la route, il est arrivé en retard

Dû à son manque de travail, il a échoué

La psittacose et le psittacisme

Le 06 avril 2018

Extensions de sens abusives

Ces deux maladies ont à voir avec les perroquets, ou plutôt avec leur nom grec, psittakos. La forme psittacisme, que l’on doit à Leibnitz, est la plus ancienne. C’est le fait de reprendre des mots ou des phrases sans les comprendre ou de tenir des propos vides de sens. La seconde, psittacose, apparaît à la fin du xixesiècle et désigne une maladie contagieuse des perruches et des perroquets, transmissible à l’homme, et à d’autres mammifères, puisque voir son chien mordu par un perroquet arracha à un célèbre reporter ce cri d’inquiétude : « Milou, malheureux ! as-tu songé à la psittacose ? »

Il y a du louche

Le 06 avril 2018

Bonheurs & surprises

Au xixesiècle, dans un de ses ouvrages, intitulé Les Femmes, Alphonse Karr écrivait : « Les yeux sont les fenêtres où l’âme et l’esprit viennent se montrer », citation devenue proverbiale sous la forme « les yeux sont les fenêtres de l’âme ». Cet extrait des Femmes fait étrangement écho à De l’homme, de Buffon, dans lequel on peut lire : « Les personnes qui ont la vue courte, ou qui sont louches, ont beaucoup moins de cette âme extérieure qui réside principalement dans les yeux. » Qui n’est pas déjà convaincu de cette correspondance entre les yeux et l’âme se penchera sur l’histoire du mot louche.

Apparu en français à la fin du xiie siècle sous la forme lois puis lousch, il signifie alors « qui ne voit pas bien ». Deux siècles plus tard, il qualifie des yeux « qui ne regardent pas dans la même direction » et, par métonymie, une personne affectée de ce handicap. Mais, peu à peu, louche va passer d’un sens purement physique à un sens moral. La transition de l’un à l’autre se fait au xviie siècle, d’abord par l’intermédiaire d’objets : le vin un peu trouble, puis les émaux dont la couleur est obscurcie par du noir de fumée, l’un et l’autre qualifiés de louches. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1762, on étend le sens de ce mot à des objets immatériels : « On dit, qu’Une phrase, qu’une expression est louche, pour dire, qu’Elle n’est pas bien nette, qu’elle paroît se rapporter à une chose, & qu’elle se rapporte à une autre. » Un siècle plus tard, Littré distingue construction louche et construction équivoque : le sens de la première n’est pas suffisamment clair, la seconde se prête à plusieurs interprétations. Mais c’est Vaugelas qui avait établi le lien entre le regard et la phrase : « Il y a encore un autre vice contre la netteté, qui sont certaines constructions, que nous appelons louches, parce qu’on croit qu’elles regardent d’un costé & elles regardent de l’autre. »

Le vocabulaire servant à décrire les yeux ou le regard semble toujours empreint d’une connotation morale. On le voit aussi avec le nom qui désigne le mal dont souffrent les louches, le strabisme. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, on lit en effet à cet article : « Situation dépravée du globe de l’œil dans son orbite. Le strabisme rend louche, & fait regarder de travers ». L’exemple sera le même dans la cinquième édition, mais la glose sera légèrement différente : l’adjectif dépravé y est remplacé par vicieux. Dans ces mêmes éditions, les exemples qui illustrent les définitions de dépravé, glosé par « gâté, corrompu », et de vicieux, « qui a quelque vice, qui a des vices », sont pour l’essentiel moraux.

De l’adjectif louche ont été tirés deux substantifs homonymes. Louche peut en effet désigner une personne qui louche, cependant cette acception n’est guère dans l’usage, qui lui préfère louchon ; on la trouve bien chez Flaubert ou Zola, mais elle n’a jamais figuré dans notre Dictionnaire ; peut-être est-ce parce que son emploi au féminin était bloqué par l’ustensile homonyme, la louche. De plus, louche peut aussi désigner quelque chose de suspect, de peu honnête. Et la grammaire semble venir à l’appui de ce manque de rigueur puisque si l’on dit en effet quelque chose de louche comme quelque chose de suspect, de peu honnête, l’usage fait aussi de louche un substantif précédé d’un partitif aux contours incertains : Il y a du louche.

Semblable dégradation est arrivée à l’adjectif torve. Ce mot est d’abord un synonyme de louche. Il est issu du latin torvus, « qui a les yeux de travers », que les Romains rattachaient à torquere, « tordre ». Si torve a d’abord désigné un regard ou des yeux, il a vite pris le sens de « sournois » et a servi à vilipender ceux que l’on soupçonnait de bassesse, de fausseté, de méchanceté.

Comme cela arrive parfois, plusieurs mots peuvent désigner le même mal. C’est, par exemple, le cas pour les formes gibbeux et bossu. Louche et torve ont encore un synonyme : bigle. Ce dernier semble être formé à l’aide de l’ancien verbe biscler, « être bigle », et d’aveugle.

Biscler, lui, est issu du latin populaire *bisoculare, proprement « regarder (oculare) deux fois (bis) ». À côté de ce verbe on trouvait la forme bisoculus. Cette dernière est à l’origine de l’ancien français viseuil, « qui louche », aujourd’hui sorti d’usage comme adjectif, mais conservé comme patronyme. Bigle présente en outre la particularité d’avoir un doublet populaire et dépréciatif, bigleux, par lequel il est peu à peu supplanté et dont le sens est passé de louche à myope.

Nous avons vu plus haut que les louches souffraient de strabisme, mais aussi qu’ils étaient soupçonnés d’avoir quelque tare morale. Ouvrir une encyclopédie nous amènera à moduler cette impression. On y trouve en effet un certain Cneius Sextus Pompeius, le père du grand Pompée, surnommé Strabo, « le louche ». Si ce dernier s’illustra par ses victoires militaires, il se déshonora par sa cupidité et ses déprédations. Quant à sa mort – il fut tué par un coup de tonnerre –, elle fut interprétée comme une punition des dieux et c’est pour cela que Cicéron l’appelait « l’homme haï des dieux », hominem diis perinvisum. Comme les lois de Numa, le deuxième roi de Rome, interdisaient qu’après pareil décès on donnât une sépulture au défunt, le peuple, après l’avoir tiré de son lit funéraire pour l’exhiber à travers la ville sur le dos d’un âne, jeta son cadavre dans le Tibre.

Mais à côté de ce Strabo, on trouve aussi, entre le strabomètre, l’appareil qui mesure le degré de strabisme, et la strabotomie, l’opération consistant à sectionner plusieurs muscles moteurs de l’œil pour remédier à ce mal, un autre « louche », Strabon, en grec Strabôn, que cette appellation n’empêcha pas de devenir un des plus grands géographes de l’Antiquité.