Dire, ne pas dire

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Que dire en 1872 ?

Le 12 juillet 2016

Bloc-notes

Michael EdwardsFeuilleter de vieilles grammaires apporte un plaisir teinté d’inquiétude et de nostalgie. Mon épouse a trouvé parmi les livres accumulés dans sa famille une Nouvelle Grammaire française de 1872, de M. Noël, inspecteur général de l’université et M. Chapsal, professeur de grammaire générale. Cet ouvrage « mis au rang des livres classiques, adopté pour les Écoles primaires supérieures et les Écoles militaires » présente, sur les trois pages du dernier chapitre : « Locutions vicieuses », deux colonnes de mots et d’expressions intitulées à gauche : Ne dites pas et à droite : Dites. Mais oui, c’est le précurseur modeste de notre Dire, ne pas dire ! La formule « Ne dites pas, dites » revient souvent dans le corps de l’ouvrage, avant tout dans un chapitre d’« Observations particulières » sur de nombreux autres mots comportant des difficultés (« ne dites donc pas : J’ai gagné mieux de cent francs [...] ; mais dites : plus de cent francs »).

Dans les deux colonnes du vice et de la vertu, l’on rencontre des confusions comiques : apparution et disparution, par exemple, ou voix de centaure pour voix de stentor ; certains mots allongés non dénués de charme : généranium, rébarbaratif ; des formations exubérantes ou illogiques ayant le goût piquant de l’anarchie : dépersuader, il ne décesse de parler. Quelques mots sembleraient venir de la campagne : un mésentendu, ajamber un ruisseau, et beaucoup d’altérations sont dues vraisemblablement au fait que des gens peu lettrés étaient obligés de se fier à leur oreille : franchipane, linceuil, palfermier, trésauriser.

Ces listes de proscriptions et de prescriptions invitent néanmoins à réfléchir. Si quelques-unes des fautes signalées persistent encore et sont toujours à corriger : la clef est après la porte, et qu’au moins deux d’entre elles figurent dans Dire, ne pas dire : la maison à mon père, une affaire conséquente pour importante, le temps a très souvent désavoué MM. Noël et Chapsal, en convertissant un abus en un bon usage. Ils enjoignent d’éviter chipoteur et d’employer chipotier ; c’est chipoteur qui a prévalu. Ils dédaignent embrouillamini en faveur de brouillamini ; le premier, selon le Dictionnaire de l’Académie française, est la forme plus usitée, le deuxième, pour le Petit Robert, est « vieilli ». Ils rejettent il brouillasse et préconisent il bruine ; nous les utilisons tous les deux. Ils combattent cet homme est fortuné, au motif sans doute qu’il est simple et de bonne langue de dire : cet homme est riche ; l’Académie reconnaît pourtant cette nouvelle acception de l’adjectif (une .famille fortunée). Nos auteurs n’ont pas plus de bonheur avec des expressions développées. « Ne dites pas, ordonnent-ils : Changez-vous, vous êtes tout trempé, mais dites : Changez de vêtements, vous êtes tout trempé. » Nous pouvons comprendre leur objection : ce n’est pas elle-même que la personne changera. Cependant, le Grand Robert non seulement affirme que se changer peut signifier changer de vêtements depuis 1787, mais offre en exemple : vous êtes bien mouillé, changez-vous. Ils interdisent comme de juste, au profit de comme de raison ou comme il est juste ; nous l’autorisons. Ils n’aiment pas faire une chose à la perfection, préférant faire une chose en perfection ; à la perfection s’est imposé, et si l’Académie reconnaît que l’on dit également en perfection, le Grand Robert le trouve « vieux ». Ils ne veulent pas que l’on dise acheter, vendre bon marché, mais à bon marché ; l’Académie leur donne raison dans la mesure où elle mentionne seulement la forme à bon marché, mais le Petit Robert, en reprenant précisément la locution « vicieuse » acheter, vendre bon marché, signale une forme encore courante.

Il ne s’agit pas de critiquer des grammairiens qui avaient à cœur d’apprendre aux élèves mieux que le bon usage – le meilleur usage possible du français. Une de leurs objections : fortuné ne devrait pas signifier riche, paraît d’autant plus judicieuse qu’elle écarterait un grave dérapage mental. La réussite de la nouvelle acception du mot, qui date elle aussi de 1787, en dit long, bien évidemment, sur notre système de valeurs, et plus particulièrement sur nos admirations, nos émerveillements. Il nous semble naturel de supposer qu’un homme fortuné, c’est-à-dire « favorisé par la fortune, par le sort », a nécessairement beaucoup d’argent, de possessions. Remy de Gourmont, né en 1858, se résignait ainsi à ce glissement du mot : « Fortuné prend le sens de riche : il suit l’évolution de fortune et les grammairiens n’y peuvent rien. » Les conseils que l’Histoire n’a pas suivis devraient nous faire hésiter. D’autres se trouvent parmi les « observations particulières » : disputer n’étant pas pronominal, « dites donc : Ils ont longtemps disputé, et non : Ils se sont longtemps disputés » ; « il ne faut pas dire : Je vous éviterai cette peine ; dites : Je vous épargnerai cette peine ».

Nous disons, là aussi, ce que naguère il ne fallait pas dire. Lesquelles de nos recommandations d’aujourd’hui paraîtront désuètes demain ?

L’intérêt de cet ouvrage ne se limite pas à la rubrique Ne dites pas / Dites. Il constitue d’abord une grammaire bien-pensante. Les exemples choisis orientent insidieusement les élèves dans une direction voulue : L’enfer, comme le ciel, prouve un Dieu juste et bon (pour indiquer que le verbe s’accorde seulement avec le premier sujet) ; Honorons Dieu, de qui nous tenons tout (pour montrer une phrase avec deux propositions) ; Dieu nous a donné la raison, afin que nous discernions le bien d’avec le mal (emploi du présent du subjonctif après un passé composé). Des leçons de morale se faufilent partout. Quand utilise-t-on le pluriel après un des ? L’intempérance est un des vices qui détruisent la santé. Quel est le rôle de et ? Cet enfant est instruit et modeste. Et ainsi de suite. Cette moralisation de la grammaire, dont les auteurs se félicitent dans leur préface, devient inquiétante au moment où, ayant défini le cas où amour, masculin, devient féminin au pluriel : « quand il signifie l’attachement d’un sexe pour l’autre », ils offrent coup sur coup, en se pinçant le nez, les exemples suivants : un amour insensé, un violent amour, de folles amours ! Quelles idéologies nos grammaires actuelles véhiculent-elles ?

Le livre sert ensuite à montrer d’autres aspects du français en évolution. Aussi tard qu’en 1872, nos auteurs affirment que les substantifs et les adjectifs terminés par ant ou ent et pourvus d’au moins deux syllabes conservent ou perdent le t au pluriel : enfants ou enfans, prudents ou prudens. L’Académie, à laquelle, pourtant, ils se réfèrent constamment, avait déjà adopté l’orthographe moderne. Ils nous apprennent également que l’usage de l’époque permettait un pluriel en als ou en aux pour les adjectifs colossal, doctoral, ducal, frugal, alors que nous ne connaissons pour ces mots qu’un pluriel en aux. La différence la plus surprenante – pour moi, anglophone d’origine, glissant ainsi dans l’instabilité du français – concerne la prononciation. Quelques exemples : e est muet dans petiller, le premier g de gangrène se prononce comme un c, g ne s’entend pas dans legs, ni i dans poignard, ni p dans cep de vigne. On prononce Michel Montaigne (sic) Michel Montagne, le z de Suez sonne comme s...

Et voici de quoi s’étonner encore davantage. La phrase suivante est marquée fautive : Peut-être ils pourront réussir, mais pourquoi ? À cause du pléonasme vicieux peut-être -pourront. La phrase correcte serait : Peut-être ils réussiront ! Elle ne passe pour nous que sous la forme : Peut-être réussiront-ils (l’Académie tenant Peut-être qu’ils réussiront pour familier). On entend souvent à la radio des phrases du genre Peut-être le gouvernement cédera, Peut-être il ne fera rien ; ceux qui les perpètrent semblent reproduire, inconsciemment ou non, l’anglais : Perhaps the government will yield. Ils retrouvent, non seulement le français classique (« Peut-être il obtiendra la guérison commune », La Fontaine), mais le bon usage du xixe siècle.

Cette grammaire nous enseigne ce qu’apparemment nous savons déjà : le français change continuellement, ainsi que l’anglais et toutes les langues vivantes. Cependant, la leçon transforme en une connaissance pratique de la modification incessante d’une langue, un savoir purement théorique. Nous oublions facilement un tel savoir devant un néologisme ou devant toute autre nouveauté linguistique, que nous risquons de rejeter en raison même de son allure inhabituelle.

La grammaire en 1872 peut enfin nous rendre nostalgique d’un état antérieur du français, par endroits plus riche. Quelle diversité dans l’emploi du subjonctif ! Les élèves des écoles primaires supérieures et des écoles militaires apprenaient qu’en dehors de la « règle » de la séquence des temps, on pouvait, on devait écrire : Je ne présume pas que vous m’eussiez écrit, quand même vous l’auriez pu, Je ne crois pas qu’il réussît sans vous, Je ne suppose pas qu’il eût réussi sans votre protection, et même Je ne croirai pas que vous étudiassiez demain, si l’on ne vous y contraignait. Le dernier exemple paraît outré ? Fait sourire ? Oui, mais écoutons les nuances de pensée que ces temps du subjonctif rendent possibles. Et les sons perdus du français d’alors ! Nous reconnaissons la différence de longueur du a dans âme et amazone, de e dans bête et bétail, de o dans mot et mode, de eu dans jeûne et jeune, quoique ces variations harmoniques s’estompent toujours davantage. La jeunesse d’il y a moins d’un siècle et demi devait se rappeler en plus que i était long dans épître et bref dans petite, que u était long dans flûte et bref dans culbute, et que ou était long dans croûte et bref dans doute. Nous aimons à juste titre la musique du français ; voilà des notes que nous ne jouons plus.

 

Michael Edwards
de l’Académie française

Être entrain de

Le 12 juillet 2016

Emplois fautifs

Le nom entrain est une création de Stendhal. On ne sait pas s’il est tiré du verbe entraîner, au sens de « charmer, enthousiasmer », ou s’il s’agit d’une forme agglutinée de la locution adjectivale (être) en train, « (être) dans une bonne disposition ». Quoi qu’il en soit, on se gardera bien de confondre ce nom avec cette locution adjectivale ou avec la locution prépositive « en train de ».

 

on écrit

on n’écrit pas

Il est plein d’entrain

Elle se sent très en train

Ils sont en train de jouer

Il est plein d’en train

Elle se sent très entrain

Ils sont entrain de jouer

 

Les effluves automnales

Le 12 juillet 2016

Emplois fautifs

Dans la plupart des noms terminés par -uve en français le -u- est associé à une autre voyelle, comme dans fauve, preuve ou louve. Les plus connus de ceux que termine le groupe -uve précédé d’une consonne, et les plus employés, sont assurément les deux noms féminins cuve et étuve. Le masculin n’est pas absent, puisque l’on connaît le pédiluve, mais il faut avouer que ce terme n’est pas d’un usage très courant. Existe aussi le réduve, qui désigne une punaise à la morsure venimeuse. Ce nom est lui aussi souvent ignoré, bien que la grande habileté de la larve de cet insecte à se dissimuler dans la poussière lui ait valu l’amusant surnom de réduve masqué. La prédominance dans l’usage courant du féminin pour les formes en -uve amène le dernier nom de cette liste, effluve, à être souvent considéré, à tort, comme un nom féminin. On rappellera donc qu’effluve est un nom masculin et que les adjectifs qui s’y rapportent doivent être accordés en conséquence, même si des écrivains parmi les plus grands, comme Giraudoux ou Guéhenno, ont parfois oublié ce point.

 

on dit

on ne dit pas

L’air était chargé d’effluves automnaux

Les effluves capiteux d’un vin

L’air était chargé d’effluves automnales

Les effluves capiteuses d’un vin

 

Prenez le parapluie pour votre parapluie ou un parapluie

Le 12 juillet 2016

Emplois fautifs

L’article défini s’emploie dans des conditions précises :

– quand il introduit un nom qui désigne une chose bien déterminée ou aisément identifiable : L’affaire est grave, la foule est en colère ;

– quand le nom est déterminé : La bête du Gévaudan, les livres que vous m’avez prêtés ;

– quand le nom est unique : Le Soleil, l’Assemblée, l’Académie ;

– quand le nom a une valeur générique ou désigne une idée générale : Le père et la mère éduquent les enfants, la vertu doit être honorée.

En dehors de ces cas, on évitera d’employer l’article défini et l’on veillera à ne pas le substituer, ce qui se fait dans des emplois familiers ou régionaux, à l’article indéfini ou à l’adjectif possessif.

 

on dit

on ne dit pas

Il risque de pleuvoir : prenez votre parapluie, un parapluie

Pour la cérémonie, il faut mettre un costume

Il risque de pleuvoir : prenez le parapluie

Pour la cérémonie, il faut mettre le costume

 

Qui ne change pas ou peu

Le 12 juillet 2016

Emplois fautifs

L’adverbe peu s’emploie dans des propositions à la forme affirmative (Il mange peu, il dort peu, il travaille peu), alors que les adverbes pas ou plus, quand ce dernier marque la cessation d’un état ou d’une activité, s’emploient dans des propositions négatives avec l’adverbe de négation ne : il ne boit pas, il ne dort pas, il ne travaille plus. Ces différentes constructions syntaxiques font que l’on ne peut pas mêler, dans la même proposition, ces deux types d’adverbes. On dira donc il ne change pas ou il change peu, mais non il ne change pas ou peu. Il lit peu ou ne lit plus, et non, Il lit peu ou plus.

 

on dit

on ne dit pas

Il ne fume pas ou fume peu

Il court peu ou ne court plus

Il ne fume pas ou peu

Il court peu ou plus

 

Listing

Le 12 juillet 2016

Néologismes & anglicismes

Le nom anglais listing désigne l’établissement d’une liste et la liste qui en résulte. Le mot français listage traduit parfaitement le premier sens de listing et s’emploie parfois pour le second quand on évoque une liste faite à l’aide d’outils informatiques, même si, quelle que soit la manière dont celle-ci est obtenue, il est préférable de dire simplement liste. On rappellera qu’appeler listing une liste n’améliore en rien la qualité ou la valeur de cette dernière, sauf à penser que l’emploi d’anglicismes, fussent-ils de mauvais aloi, est une marque de modernité. 

on dit

on ne dit pas

Faire la liste, le listage des commandes

Vérifier la liste des candidats

Publier la liste des fraudeurs

Faire le listing des commandes

Vérifier le listing des candidats

Publier le listing des fraudeurs

 

Versus

Le 12 juillet 2016

Néologismes & anglicismes

Le participe passé versus, du verbe latin vertere, « tourner », était employé en latin classique comme adverbe pour compléter les prépositions in et ad : in forum versus, « dans la direction du forum », ad Oceanum versus, « du côté de l’Océan ». Par la suite, en latin médiéval, ce mot devint une préposition signifiant « contre », aussi bien au sens locatif qu’au sens adversatif, préposition que l’on retrouve en anglais à partir du xve siècle. Il existe en français depuis le milieu des années 1960, mais c’est surtout depuis les années 1980 qu’il est devenu d’usage courant. C’est le sport, et en particulier la boxe, qui a assuré sa popularité en y recourant pour présenter les deux adversaires d’un combat. On pouvait ainsi lire sur les affiches : Ali versus Frazier, Hagler versus Leonard. Par la suite versus s’est répandu dans tous les domaines où l’on voulait évoquer une opposition, un antagonisme ou une comparaison. On rappellera que les prépositions ou locutions prépositives françaises contre, ou, face à, en face de, par opposition à peuvent exprimer cette idée et qu’il est donc inutile de les remplacer par cet anglicisme ou par sa forme abrégée vs.

 

on dit

on ne dit pas

Allemagne contre Pays-Bas

Train ou avion

Qualité ou quantité

Allemagne versus Pays-Bas

Train versus avion

Qualité versus quantité

 

Performant

Le 12 juillet 2016

Extensions de sens abusives

L’adjectif performant, dérivé de performance, s’emploie dans les domaines économique et technique pour qualifier des véhicules, des machines, des dispositifs dotés de capacités de fonctionnement importantes. On peut aussi l’employer pour qualifier une entreprise au rendement satisfaisant. En revanche, on se gardera d’étendre l’usage de cet adjectif à des personnes. Le français dispose de nombreux adjectifs ou locutions adjectivales, comme consciencieux, efficace, compétent, qui permettent de louer les qualités de tel ou tel employé, de tel ou tel salarié.

Philosophie au sens d’Opinion

Le 12 juillet 2016

Extensions de sens abusives

Le nom philosophie a des sens bien précis. Il convient de ne pas les affaiblir et de ne pas les étendre de manière inappropriée, comme on l’entend trop souvent, en faisant de ce mot un synonyme trop vague et quelque peu prétentieux d’idée, d’avis ou d’opinion, ou même, dans ce sens, religion.

on dit

on ne dit pas

Je n’arrive pas à cerner son opinion

A-t-il quelque avis sur la question ?

Je n’arrive pas à cerner sa philosophie

A-t-il quelque philosophie sur la question ?

 

Du malheur d’être une petite négation atone et du bénéfice que tira de cette situation un nom commun devenu adverbe

Le 12 juillet 2016

Bonheurs & surprises

La langue latine avait deux négations principales : non, prononcé « none », et ne, prononcé comme « nez ». En passant du latin au français, le e de ne s’est affaibli est devenu un e atone susceptible de s’élider. Ce e non accentué allait vite poser de graves problèmes à l’oral puisque, dans une langue parlée familière, cette négation ne, peu audible, fut rapidement supprimée : il n’était donc plus possible de distinguer une forme affirmative d’une forme négative. La langue adjoignit alors à ce ne bien mal en point, quand il n’était pas complètement amuï, des noms pittoresques suggérant l’idée d’une très faible valeur, comme un pois, un ail, une cive, une areste, un festu, un boton, un denier, une cincerele (une petite mouche), une eschalope (une coquille d’escargot), une mûre, une prune, un clou, un copeau, un brin de laine, etc. Mais surtout, et c’est là l’origine de nos négations, la langue ajouta à ce ne des substantifs correspondant sémantiquement à la plus petite unité pouvant compléter tel ou tel verbe : on associa ainsi le nom pas au verbe marcher, le nom mie (miette) au verbe manger, le nom gote (goutte) au verbe boire. Très vite ces compléments devinrent de simples adverbes interchangeables et longtemps, en ancien français, mie fut la négation la plus employée (on la trouve ainsi quarante-trois fois dans La Chanson de Roland, alors que pas n’y figure que quatre fois) : Que del roi mie ne conut, « Parce qu’il n’a pas reconnu le roi » (Le Conte du Graal, de Chrétien de Troyes) ; Ne te recroire mie, mais serf encor, « Ne te décourage pas, mais continue à servir » (Le Jeu de saint Nicolas, de Jean Bodel).

Après mie, pas et point étaient les négations les plus employées. Au xviie siècle, des grammairiens essayèrent de trouver des critères pour justifier l’emploi de la négation pas ou de la négation point. Le linguiste Antoine Oudin enseignait ainsi qu’elles ne devaient pas être confondues : « Point se rapporte aux choses qui portent quantité, et pas conclut une négation simple, ou de qualité : Je n’ai point d’argent et non Je n’ai pas d’argent. Je n’ai point vu de personnes, mais je ne l’ai pas vu. »

Le lien entre verbe et unité minimale pouvant le compléter se perdit assez rapidement. La proximité phonétique entre boire et voir, fit que n’y voir point fut remplacé par n’y voir goutte, une forme encore en usage aujourd’hui et pourtant très ancienne puisqu’on lit déjà chez Villehardouin, au tout début du xiiie siècle : Li dux de Venise, qui vialx hom ere et gote ne veoit…, « Le duc de Venise, qui était un vieil homme et n’y voyait goutte… »

Aujourd’hui, force est de constater que l’adverbe pas est devenu la négation universelle et qu’il a aussi écrasé le nom pas dont il est tiré. Il n’est pour s’en convaincre que de consulter la passionnante étude de Gunnel Engwall, de l’université de Göteborg, parue en 1984 et intitulée Vocabulaire du roman français (1962-1968). Ces travaux montrent que l’adverbe de négation pas est, dans la langue française, le 17e mot par ordre de fréquence, quand le nom pas n’occupe que la 341e place, six places devant le nom point, quand la négation homonyme est 1839e.

L’usage fait que cet adverbe pas se trouve souvent placé en fin de proposition et qu’il est donc accentué, ce qui contribue à mettre de nouveau la particule ne en grand péril : elle est en effet de moins en moins souvent prononcée à l’oral et n’est même parfois plus notée à l’écrit. Il n’est pour s’en convaincre que de songer à une chanson populaire, fort en vogue dans les années 1970, et dont le titre était, horresco referens, Tu veux ou tu veux pas ?

 

Le basilic et la basilique

Le 12 juillet 2016

Bonheurs & surprises

En français, le nom basilic désigne une plante ou un reptile. C’est à ce dernier que nous allons nous intéresser. Isidore de Séville nous donne l’origine de son nom dans ses Étymologies et présente certaines de ses caractéristiques : « Le nom grec basiliskos est traduit en latin par regulus [petit roi], parce qu’il est le roi des serpents. […] Aucun oiseau ne peut passer sans dommage au-dessus du basilic en volant. Si ce dernier l’aperçoit, l’oiseau, aussi loin soit-il, finit brûlé dans la gueule du monstre. »

Dès le premier siècle de notre ère, dans son Histoire Naturelle, Pline l’ancien en avait déjà fait une description des plus surprenante : « Le serpent appelé basilic […] a sur la tête une tache blanche, qui lui fait une sorte de diadème [cette tache en forme de diadème est, pense-t-on, à l’origine de son nom de « petit roi »]. Il met en fuite tous les serpents par son odeur. Il ne s’avance pas comme les autres en se repliant sur lui-même, mais il marche en se tenant dressé sur la partie moyenne de son corps. » Ce mode de déplacement particulier a parfois laissé supposer que le basilic était en fait un cobra mais la suite de ce passage montre qu’il n’en est rien : « Il tue les arbrisseaux, non seulement par son contact, mais encore par son haleine ; il brûle les herbes, il brûle les pierres, tant son venin est actif. On a cru jadis que, tué d’un coup de lance porté du haut d’un cheval, il causait la mort non seulement du cavalier, mais du cheval lui-même, le venin se propageant le long de la lance. Ce monstre redoutable […] ne résiste pas aux belettes […]. Elles tuent le basilic par l’odeur qu’elles exhalent. » Plus loin, Pline ajoute : « Quant au basilic, […] on dit qu’il tue l’homme simplement en le regardant… » L’expression faire des yeux de basilic était d’ailleurs en ancien français l’équivalent de notre fusiller du regard.

Au Moyen Âge, le portrait du basilic devient plus extraordinaire encore : on le pense né d’un œuf de coq couvé par un crapaud, même si l’historien et naturaliste Élien faisait du coq et du basilic deux ennemis mortels : « Le basilic craint le coq ; à sa vue, il commence à trembler et quand il l’entend chanter, il meurt atteint de convulsion. »

Pour toutes ces raisons le basilic fut très vite considéré comme une incarnation du démon, et parce que la femme n’est jamais loin de ce dernier, c’est bientôt elle qui fut comparée au basilic, son pouvoir de séduction et ses œillades assassines étant assimilés au regard mortel du monstre. Érasme écrit ainsi : « Le basilic tue par son seul regard… il en va de même des femmes belles et impudiques qui font périr d’un seul coup d’œil. » Et si l’on en croit les Chronica Gentis Scotorum, « L’Histoire des Écossais », ces dernières sont même plus dangereuses que le basilic, puisque : « La femme infecte l’air par son apparence, comme le basilic, qui tue l’homme simplement en le regardant, mais elle, elle tue non seulement quand elle voit, mais aussi quand elle est vue. »

C’est sans doute en raison de la renommée que lui avait value sa capacité destructrice, que le basilic donna son nom quelques années plus tard à une pièce d’artillerie de forme allongée, que Rabelais évoque dans Gargantua : « Plus de muraille demolist ung coup de basilic que ne feroient cent coups de foudre. » L’analogie de forme n’est pas non plus étrangère à cette appellation puisqu’à cette même époque les noms serpentin, serpentine et couleuvrine désignèrent eux aussi des pièces d’artillerie à fût étroit.

Amusant hasard, l’histoire des mots a voulu que cette incarnation du diable ait la même origine que son homonyme basilique, la maison de Dieu étant, en quelque sorte, le pendant étymologique du représentant du démon. Basilique vient en effet du grec basilikê, adjectif substantivé tiré de l’expression basilikê stoa, proprement « portique royal », parce que c’est là que siégeait l’archonte-roi.

Le latin l’emprunta au grec sous la forme basilica pour désigner un grand bâtiment pourvu de portiques intérieurs et extérieurs, qui servait de tribunal, de Bourse de commerce, de lieu de promenade et sur lequel s’adossaient nombre de boutiques. À Rome, sur le forum, se trouvaient, de part et d’autre de la Via sacra, la Basilica Julia et la Basilica Aemilia. En latin chrétien, basilica désigne une grande église, une basilique. Le français emprunta ce nom au xve siècle sous la forme « basilique », mais ce mot eut aussi de nombreux doublets populaires comme basoche, baroche, basoge ou encore besace, qui tous désignaient de simples églises, formes que l’on retrouve aujourd’hui dans des toponymes comme La Baroche-sur-Lucé, Bazoches-au-Houlme, La Basoge ou Saint-Martin-des-Besaces.