Dire, ne pas dire

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À l’Y

Le 05 février 2016

Bloc-notes

Danièle Sallenave

Anatole France, dans Le livre de mon ami, note qu’arrivé à l’âge de quatorze ou quinze ans, il sent qu’il a grandi. Les fruits confits aux devantures ne lui semblent plus aussi désirables, il ne cherche plus « à comprendre le Y énigmatique qui brille en or sur l’enseigne des merciers », et ne s’arrête plus à déchiffrer «  les rébus naïfs, figurés sur la grille historiée des vieux débits de vin, où l’on voit un coing ou une comète en fer forgé ».

Au moins trois énigmes dans la même phrase, qui donnent toutes une vision imagée, et attirante, d’un Paris disparu : le Y des merciers, la comète et le coing du marchand de vin.

Le « coing », c’est facile : probablement « le beau » ou « le bon coin », un jeu de mots rudimentaire.

Mais la comète du marchand de vin ? Et le « Y » des merciers ?

Les merciers jusqu’à la fin du xixe siècle vendaient du fil, de la dentelle, mais aussi des vêtements, comme gilets, culottes, ainsi que de menus objets de décoration, fleurs artificielles, petits vases, etc. « Mercier » et « mercerie » viennent tous deux de merx, en latin « marchandise », qu’on retrouve dans com-mercium, et Mercu-rius, Mercure, dieu du commerce. Et dans mereo, « gagner de l’argent, toucher un salaire », qui a donné meretrix, « prostituée » (de là à voir l’origine, chez les « marchandes à la toilette », d’un coupable penchant à favoriser des amours tarifées, ou pour tout dire, merce-naires, il n’y a qu’un fil, qu’on peut aisément tirer).

Des merciers, il y en a de toute sorte, et notamment des petits, qui vont portant leur marchandise dans un panier, comme celui qu’on entend dans une ballade de Charles d’Orléans pousser son appel dans les rues :

Petit mercier, petit pannier !
Pour tant si je n’ay marchandise
Qui soit du tout a vostre guise
Ne blasmez pour ce mon métier
Je gangne denier a denier
C’est loings du tresor de Venise

Mais rien de tout cela n’explique ce mystérieux « y ». Aucun dictionnaire historique ne le signale à l’article « mercier » ; et aucun dictionnaire de langue française à la lettre « y ». Sauf le Larousse illustré en dix volumes de 1923 : « À Paris, les bonnetiers prenaient autrefois pour enseigne « À l’y » pour « à li gregues », « aux chausses ». Le mot « grègues » est aujourd’hui un synonyme argotique de « culotte » qu’on trouve surtout dans l’expression « tirer ses grègues », autrement dit, toujours en argot, « se tailler ».

Tout cela nous oriente vers une science dont le xixe siècle finissant a eu la passion : la science des enseignes, souvent parlantes et imagées, que l’on baptise alors d’un nom savant, celui d’« apothiconomie » (du grec apothêkê, « magasin »). C’est le moment en effet où on les voit disparaître une à une. De ces apothiconomes, écrit Marie-Dominique Arrighi dans un numéro de Libération (1995), « Édouard Fournier est sans conteste le maître. Bibliothécaire au ministère de l’Intérieur, c’est un érudit éclectique, du style polygraphe. Après avoir écrit sur les lanternes, les cabarets ou les rues de Paris, il meurt en 1880, laissant inachevée une histoire des enseignes de Paris ».

Et justement, en 1878, Édouard Fournier a réédité le Livre commode des Adresses de Paris, 1692, « du sieur de Blegny, sous le pseudonyme d’Abraham du Pradel ». Voici ce qu’il écrit : « Le commentaire que j’ai joint à mon édition du Livre commode présente une assez amusante étymologie : au no 14, à l’angle de la rue du Chat-qui-Pêche, un médaillon plaqué sur la façade est orné d’un Y, rébus pour « lie-grègues », lacets de fixation entre culottes et hauts-de-chausse. [...] Autrefois on appelait le haut-de-chausses : grègues, grèques, à cause de la ressemblance avec les courtes et larges culottes des Grecs. Le nœud de ruban, que les merciers vendaient pour l’attacher au pourpoint, se nommait lie-grèques. Or, c’est de ce mot, un peu modifié, que vient notre enseigne. De lie-grèques, en forçant légèrement la prononciation, on eut l’Y, et la fameuse lettre fut ainsi acquise aux merciers. Elle a, d’ailleurs, la forme d’une culotte, les jambes en l’air, et par là convient d’autant mieux, comme armes parlantes, à ces marchands de culottes et de caleçons. »

Le jeu de mots sur les enseignes est une vieille tradition médiévale, ainsi pour les auberges, appelées « Au lion d’or » parce que « au lit on dort ». (Ce qui rend absurdes les « lions d’argent » qui pourtant pullulent.) Mais on a aussi « l’Épi scié » (épicier). Ou le « singe en batiste » : « Au Saint-Jean-Baptiste » (enseigne du marchand de toile, représentant un singe avec un col et des manchettes en batiste).

Ces enseignes parlantes sont un écho direct, roturier, des blasons parlants de la classe aristocratique, comme l’écureuil des armes de Fouquet (écureuil se dit « fouquet » en gallo), ou le faucon sur un mont pour les De Montfaucon. Les enseignes usent des symboles de la même façon qu’eux, et elles en proviennent parfois même directement : comme l’enseigne « Aux trois Couronnes » dorées sur fond bleu, blason ancien de la Suède. Apparues peut-être sur les hostelleries où les Scandinaves venus pour les Croisades avaient coutume de s’arrêter ? 

Le Conteur vaudois, « journal de la Suisse romande », signale dans son volume 17 (1879) « quelques enseignes dont M. Blavignac, de Genève, architecte et archéologue distingué, que notre modeste feuille a eu l’honneur de compter au nombre de ses collaborateurs pendant plusieurs années, a publié une histoire excessivement curieuse ». Toute enseigne « est le reflet d’une pensée ». Ainsi « un cordonnier avait-il pour enseigne un tableau représentant un passant étendant la main droite sur une paire de chaussures neuves, tandis que sa main gauche essayait de s’emparer d’une oie grasse qui fuyait sous la table. Au-dessous, on lisait : Si tu prends les souliers, laisse au moins là mon oie (la monnoie) ».

Et l’almanach vaudois cite pour terminer « cette idée originale, mais peu républicaine, d’un marchand de tabac qui avait inscrit sur sa devanture ces trois mots : Liberté – Égalité – Fraternité. Une énorme blague à tabac était peinte au-dessous de chacun de ces mots, et l’enseigne portait pour légende : « Aux trois blagues ».

Aujourd’hui, ce sont les salons de coiffure qui détiennent un record dans l’art des enseignes fondées sur des jeux de mots : à vrai dire, souvent misérables, comme ces « Chambres à Hair », « Adult ’Hair », « Mo-Tifs » et autres « Atmosp-Hair »... Où on ne trouve guère la trace de la joyeuse et goguenarde inspiration médiévale.

Troisième et dernière énigme : reste à expliquer la « comète » en fer forgé des débits de boisson. Son origine est moins mystérieuse que celle de l’Y des merciers, il s’agit de la comète du 30 août 1811, qui fut visible à l’œil nu pendant plusieurs mois, et passa au périhélie au moment des vendanges. On lui attribua la qualité exceptionnelle des vins de cette année-là. Balzac, à qui rien n’échappe, en fait le début de la fortune de Grandet : « Sa fameuse récolte de 1811, sagement serrée, lentement vendue, lui avait rapporté plus de deux cent quarante mille livres » (Eugénie Grandet, 1833). Dans les années qui suivent, de nombreux cabarets choisissent pour enseigne une étoile chevelue, prennent son nom ou se débaptisent en sa faveur.

En Russie, la comète de 1811 passe pour avoir annoncé, non pas un malheur, selon sa réputation, mais un dénouement heureux (de leur point de vue) : le désastre subi en 1812 par l’armée de Napoléon. Tolstoï la décrit à plusieurs reprises dans Guerre et Paix ; pour Pierre Bezoukhov, l’apparition dans le ciel de la « lumineuse comète » se confond avec le regard jeté sur lui par Natacha qui va bouleverser sa vie.

Et le commerce des vins en profite : surtout celui du champagne, dont les Russes sont grands amateurs. La Veuve Clicquot en reçoit des commandes massives, à la condition que les bouteilles portent une vignette avec la mention : « Vin 1811 de la comète ».

Sur les bouchons du célèbre champagne, dépourvue de sa chevelure, la comète subsiste aujourd’hui sous la forme d’une étoile, dont on a oublié probablement l’origine et le sens. Quant aux cafés, hôtels, bars et restaurants « à la comète », ou « de la comète », on ne les compte pas : mais il existe aussi une bière qui a porté ce nom pendant près d’un siècle. La brasserie de la Comète s’était installée à Châlons-sur-Marne pour approvisionner la capitale tout en concurrençant les bières allemandes. En 1881. Qui est aussi une « année de la comète » ! Apparue d’abord dans l’hémisphère Sud, la « grande comète de 1881 » fut observée le 30 juin 1881 par Jules Janssen à l’observatoire de Meudon. Les brasseurs avaient-ils voulu rééditer l’exploit (commercial) de 1811 ?

C’est sans fin.

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Il ne se départissait jamais de son calme

Le 05 février 2016

Emplois fautifs

Il existait, en ancien français, deux verbes partir. Le plus récent, qui a le sens de « s’en aller », est du troisième groupe et fait au présent je pars, nous partons. Le plus ancien, qui signifiait « faire des parts, diviser », ne se rencontre plus guère qu’à l’infinitif dans l’expression Avoir maille à partir, et dans le participe parti, « partagé », que l’on trouve par exemple en héraldique dans l’expression Écu parti, qui désigne un écu divisé en deux parties égales. En ce sens, partir est un verbe du deuxième groupe et on lit encore chez Pascal : «  Les soldats partissent son manteau et le jettent au sort. » Le verbe se départir est plus proche de l’idée de séparation que de celle de partage. Il se conjugue donc comme partir et non comme répartir.

on dit

on ne dit pas

Elle ne se départ pas d’une certaine réserve

Elle ne se départit pas d’une certaine réserve

Il ne se départait jamais de son calme

Il ne se départissait jamais de son calme

 

Interpeller

Le 05 février 2016

Emplois fautifs

Le verbe interpeller, que l’on peut aussi écrire interpeler, signifie « adresser la parole à quelqu’un pour lui demander quelque chose ou le prendre à partie ». Il appartient aussi à la langue politique et s’emploie quand un parlementaire demande à un membre du gouvernement de s’expliquer sur sa politique, sur ses actes. Évitons d’abuser de cette image et ne donnons pas à interpeller le sens d’« attirer l’attention, émouvoir, inciter à réagir », etc.

on dit

on ne dit pas

Cet évènement s’impose fortement à notre attention

Cet évènement nous interpelle fortement

Cela me touche, m’intrigue

Cela m’interpelle

 

Prêt à, près de

Le 05 février 2016

Emplois fautifs

Longtemps l’adjectif prêt put se construire avec la préposition de. On trouve facilement cette construction chez les classiques : « Il tenait un moineau, dit-on / Prêt d’étouffer la pauvre bête / Ou de la lâcher aussitôt/ pour mettre Apollon en défaut… » (La Fontaine, L’Oracle et l’Impie). Après le xviiie siècle, cet usage tend à disparaître, même si prêt de se lit encore chez Proust et semble réconcilier, grammaticalement à tout le moins, Robespierre, qui écrit : « s’il est vrai […] qu’un grand complot est prêt d’éclater.. », et Chateaubriand, chez lequel on lit : « Madame Jérôme Bonaparte, prête d’accoucher… » Aujourd’hui prêt se construit avec à et signifie « préparé pour, disposé à », et l’on écrit près de pour dire que quelqu’un est sur le point de faire quelque chose (sans oublier, bien sûr, que la locution près de indique aussi la proximité spatiale : Il habite près de Paris).

 

on écrit

on n’écrit pas

Elle n’est pas près de l’oublier

Ils sont prêts à venir

Elle n’est pas prête de l’oublier

Ils sont prêts de venir

 

Un des meilleur journal

Le 05 février 2016

Emplois fautifs

Dans le groupe un des, un est un pronom, non un déterminant. Il ne commande donc pas l’accord du nom qui suit. Un des signifie « un parmi les » : le nom ainsi déterminé se met au pluriel. On dira et on écrira donc C’est un des meilleurs journaux et non C’est un des meilleurs journal.

on écrit / on dit

on n’écrit pas / on ne dit pas

Le cobra est un des plus redoutables serpents

Le cobra est un des plus redoutable serpent

C’est un des plus beaux chevaux que j’aie jamais vus

C’est un des plus beau cheval que j’aie jamais vus

 

Switcher

Le 05 février 2016

Néologismes & anglicismes

Le nom anglais switch a d’abord désigné une baguette, puis une aiguille et enfin un système d’aiguillage ou un commutateur. Le verbe to switch, qui en est dérivé, a eu une évolution semblable ; il signifie donc aussi bien « donner des coups de baguette » que « changer d’aiguillage » et, à l’aide de prépositions, « allumer ou éteindre un appareil », et enfin « changer, échanger ». C’est en ce dernier sens que cet anglicisme s’est répandu en français et l’on entend de plus en plus des expressions comme « switcher des places, switcher une date ». Pour rendre compte de toutes ces actions, le français dispose de verbes ou de locutions verbales précises qu’il convient d’employer en lieu et place de cet anglicisme.

 

on dit

on ne dit pas

Il veut déménager, changer d’appartement

Il veut switcher d’appartement

 

Wine maker

Le 05 février 2016

Néologismes & anglicismes

Le vocabulaire désignant les personnes qui travaillent la vigne et produisent du vin est riche en français ; on trouve, entre autres, le terme usuel vigneron, qui est suffisamment ancien pour être devenu un patronyme. On lui a donné, au xixe siècle, un synonyme un peu plus savant, viticulteur. Ces termes sont assez larges pour envelopper toutes les opérations concourant à la fabrication du vin, en commençant par le travail de la vigne. D’autre part, on leur a adjoint depuis peu des noms ou locutions nominales comme œnologue, maître de chai ou maitre de cave pour désigner ceux qui sont plus particulièrement chargés de la préparation du vin. Il est donc étrange et regrettable que l’on commence à entendre, hélas de plus en plus souvent, l’expression wine maker. Jusqu’où le snobisme et la course à une prétendue modernité iront-ils ? À ce train, gageons que, s’il revenait, notre bourgeois gentilhomme se présenterait comme un prose maker.

Commémorer un anniversaire

Le 05 février 2016

Extensions de sens abusives

Le verbe commémorer ne peut avoir comme complément d’objet le nom anniversaire. Il signifie en effet « rappeler le souvenir (d’une personne ou d’un évènement) ». Et l’on commémore un évènement en en célébrant ou en en fêtant l’anniversaire. N’oublions pas que l’on ne célèbre ou ne fête que les évènements joyeux. On célèbre ainsi une naissance, mais on commémore la Saint-Barthélemy.

 

on dit

on ne dit pas

Commémorer la prise de la Bastille

Commémorer l’anniversaire de la prise de la Bastille

 

Olympiade

Le 05 février 2016

Extensions de sens abusives

Le nom olympiade désigne la durée de quatre ans qui, en Grèce antique, séparait la tenue des Jeux olympiques ; la liste des olympiades servait d’ailleurs de référence dans le système de datation des Grecs, qui prenaient comme point de départ la première olympiade, qui commença en 776 avant Jésus-Christ. On ne doit pas confondre ce terme avec les Jeux olympiques comme cela se fait trop souvent depuis la renaissance de ces derniers, en1896.

 

on dit

on ne dit pas

Les jeux olympiques de Paris

Il a participé deux fois aux Jeux olympiques ou à deux Jeux olympiques

L’olympiade de Paris

Il a participé à deux olympiades

 

Jour, Journal, Journée

Le 05 février 2016

Bonheurs & surprises

La famille indo-européenne à laquelle appartient le mot jour fait le bonheur des comparatistes et des étymologistes. Pour parodier la publicité d’une célèbre enseigne parisienne, on peut dire qu’on y trouve presque tout : Zeus et Jupiter, les dieux et les déesses, les Dioscures et Diogène, le divin et le devin, le quotidien et la méridienne, aujourd’hui et le di- de tous les jours de la semaine. Tous ces mots remontent en effet à une racine *dei-w désignant le ciel lumineux, qui fut très vite divinisé et auquel on prêta vie.

Jour est issu du latin diurnum, un adjectif substantivé au neutre, lui-même dérivé de dies, et qui désignait la ration de nourriture donnée chaque jour à un esclave. En latin, comme en français ainsi que nous le verrons plus loin, un nom lié sémantiquement à jour sert d’unité pour mesurer autre chose que du temps.

De jour, ou plutôt de la forme ancienne jo(u)rn, vont être tirées les formes journal et journée. Le premier sera d’abord adjectif dans les expressions estoile jornel, « astre du jour », puis livre journal, qui désignait un aide-mémoire pour les métayers où étaient indiqués, jour après jour, les travaux à faire, et papier journal, qui désignait un livre de comptes. Par extension, au xviie siècle, journal va prendre le sens de « publication savante périodique » : le Journal des savants, Le Journal du palais, le Journal de médecine. Puis, journal va désigner une publication quotidienne : le premier quotidien traitant de l’actualité, le Journal de Paris, paraît à partir du 1er janvier 1777 et, dès lors, journal, en ce sens, supplante gazette.

Mais auparavant journal aura eu de nombreux autres sens, tous liés à la durée d’un jour : il pouvait désigner le travail à faire dans une journée, une bataille qui dure du matin au soir, la distance que l’on peut parcourir en une journée, mais surtout une mesure de surface correspondant à ce qu’un homme pouvait labourer entre le lever et le coucher du soleil.

La nature des sols, la date du labour, la vigueur du laboureur et de son attelage faisaient que la valeur de cette surface était susceptible de variations. Elle se maintint pourtant bien après l’instauration du système métrique, et Rémy de Gourmont pouvait ainsi écrire en 1899, dans son Esthétique de la langue française : « En Normandie, le mot hectare est tout à fait incompris, hormis des instituteurs primaires ; là, comme sans doute dans les autres provinces, le champ du paysan s’évalue en acres, arpents, journaux, toises, verges et vergées. » Au xixe siècle, Benjamin Guérard, membre de l’Institut et directeur de l’École des chartes, publie une étude intitulée Polyptyque de l’abbé Irimon de Saint-Germain-des-Prés ou Dénombrement des manses, des serfs et des revenus de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, au terme de laquelle il évalue le journal à « trente-quatre ares et treize centiares », ou 3 413 m2. L’affaire est-elle résolue ? Hélas non ! car d’autres donnent à ce journal des valeurs différentes et en font un équivalent de l’arpent.

Mais de quel arpent parle-t-on ? Si l’on en croit le malheureusement trop peu lu Complément du Dictionnaire de l’Académie française, paru en 1842, l’arpent royal, encore appelé arpent légal ou arpent des eaux et forêts, vaut 5 107 m2, l’arpent commun de la France, 4 222 m2, l’arpent de Paris (on ne s’étonnera pas que l’espace y soit plus rare qu’en province), 3 418 m2. Quant à l’arpent de Genève, on l’évalue, on ne sait pourquoi, à 5 166 m2.

Le problème se complique quand le Dictionnaire d’ancien français de Godefroy nous apprend que le journal vaut deux boisselées, c’est-à-dire, lit-on dans le Dictionnaire de l’Académie française, la quantité de grain contenue dans un boisseau. C’est alors que l’on regrette amèrement que, depuis la huitième édition, ce Dictionnaire ne précise plus que cette boisselée n’est pas uniquement une mesure de volume, mais aussi une mesure de surface, puisqu’elle correspond à la surface de terre que l’on peut ensemencer avec un boisseau de blé. Et ce même Godefroy nous dit que dans la Saintonge, la boisselée vaut 15 ares et 2/3, ce qui nous donne un journal de 3 133 m2.

Renonçons donc à chercher ce que vaut exactement notre malheureux journal et intéressons-nous à la journée. Son suffixe -ée, indiquant un contenu, fait que ce nom aura tous les sens qu’avait le mot journal, à l’exception de celui d’« écrit ». Il désignera donc, lui aussi, une bataille, la tâche que l’on a à accomplir dans une journée (ce qui explique que l’on disait parfois, aux siècles passés, la journée d’une poule pour désigner un œuf), mais encore un vêtement de jour, une conférence (avoir, tenir la journee signifiait « conduire les négociations »), une mesure de surface ou une mesure de distance. Ce sens s’est conservé dans des expressions comme cette ville est à deux journées (ou à deux jours) de route de telle autre. Par métonymie, journée pouvait aussi désigner un voyage. Cette dernière signification est aujourd’hui perdue en français, mais nos amis anglais nous l’ont empruntée au Moyen Âge et l’ont conservée sous la forme journey.

Pauvre On

Le 05 février 2016

Bonheurs & surprises

« On, pronom imbécile, définit celui qui l’emploie. » « On, pronom malhonnête, qualifie celui qui l’emploie. » Longtemps les écoliers s’entendirent opposer l’une ou l’autre de ces phrases quand ils avaient employé ce malheureux pronom. Pourtant, peut-on rêver plus agréable et brillante compagnie que celle de ces malhonnêtes imbéciles puisque, entre mille autres, La Fontaine nous dit qu’« On a souvent besoin d’un plus petit que soi » et Corneille qu’« À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ».

Si on voulait rejeter les auteurs qui ont employé ce pronom, la France n’aurait plus d’écrivains, l’Académie française n’aurait plus d’académiciens et les anthologies littéraires ne seraient que des coquilles vides. Ostraciser ce pronom, c’est aussi oublier son origine et prendre le risque d’éliminer l’humanité. On nous vient en effet du latin homo, qui désigne l’être humain. Quand, dans Le Chevalier au lion, pour la première fois dans notre littérature, un paysan se revendique comme homme, bien qu’il ait été dans son portrait comparé à un chat, un loup, un éléphant, un cheval, une bête, un sanglier, il le fait en disant qu’il est uns hom, une forme qui, dans les textes de même époque, commence aussi à signifier « on » : c’est d’ailleurs de ce temps où homme et on étaient interchangeables que le pronom on a gardé le privilège, refusé aux autres pronoms, de pouvoir être précédé de l’article défini pour faire l’on.

Notons de plus que si le génie du classicisme tient, entre autres choses, à la concision et à l’économie de moyens, il est difficile de ne pas admirer ce pronom de deux lettres ne formant qu’un seul phonème.

Certes, on le présente parfois comme une forme de corbeau, support de toutes les calomnies et outil des mouchards, sycophantes et autres délateurs souhaitant garder l’anonymat. Mais il est alors condamné sans appel par cette sentence qui montre que la langue populaire a le don de l’assonance : « On est un con. » À ce pauvre pronom on fait aussi souvent reproche de son étonnante plasticité, alors qu’il est comme ces grands acteurs dont on dit qu’ils peuvent tout jouer. Lui présente-t-on quelque autre pronom, quelle que soit sa personne, il se coule dans sa peau avec une facilité qui tient du génie :

Une première personne du singulier ?

On l’emploiera pour s’effacer modestement et ne pas employer un nous qui, bien qu’appelé « nous de modestie », pourrait être jugé par trop pompeux et l’on dira : On essaiera de montrer ici l’excellence du pronom « on ». On n’oubliera pas le plus populaire : Voilà, voilà, on arrive. Et, puisque le français est la langue de Molière, on pourra citer Le Misanthrope : Vos soins ne m’en peuvent distraire / Belle Philis, on désespère / Alors qu’on espère toujours… Ou  Tartuffe : Vous marchez d’un tel pas qu’on a peine à vous suivre.

Une deuxième personne du singulier ?

Empruntons-la à la Phèdre de Racine (Phèdre s’adresse à Œnone) : Quels conseils ose-t-on me donner ?

Une troisième personne du singulier ?

Citons de nouveau Tartuffe : Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers / Des aumônes que j’ai, partager les deniers.

Une première personne du pluriel ?

Tartuffe, encore : S’il faut écouter et croire à ses maximes, On ne peut rien faire qu’on ne fasse des crimes. Sans oublier le plus populaire : On est bien contents d’être arrivés.

Une deuxième personne du pluriel ?

Et maintenant on est attentives, on prend ses cahiers et on se met au travail.

Une troisième du pluriel ?

Empruntons une tirade de Sganarelle dans Dom Juan : Il y avait un homme qui, depuis six jours, était à l’agonie ; on ne savait plus que lui ordonner…

Le pronom On, on le voit, c’est le couteau suisse de la grammaire française ; serait-on perdu dans la jungle des phrases qu’il nous permettrait de survivre en nous fournissant tous les sujets dont on pourrait avoir besoin. Et puisque l’on parle de Suisse, on ne s’étonnera pas que l’on ait aussi en allemand, autre langue de la Confédération helvétique, un couple Mann, « homme », et man, « on », semblable au nôtre, et l’on rappellera pour conclure que certaines féministes allemandes avaient proposé de substituer un frau, qui lui aussi aurait signifié « on », à ce man qu’elles estimaient trop virilement marqué.