Dire, ne pas dire

Dire, ne pas dire

Cela ressort de mes attributions

Le 09 septembre 2014

Emplois fautifs

Il existe deux verbes ressortir en français. Ils sont homonymes et homographes à l’infinitif, mais diffèrent par l’étymologie (l’un est dérivé de sortir, l’autre de ressort), par leur groupe et par conséquent par leur conjugaison (l’un est du troisième groupe et fait ressortait à l’imparfait, l’autre est du deuxième et fait ressortissait à ce même temps). L’un signifie « sortir d’un endroit peu après y être entré » et se construit le plus souvent avec la préposition de, l’autre signifie « relever de » et se construit toujours avec la préposition à. Le premier de ces deux verbes appartient à la langue courante et s’emploie à toutes les personnes, l’autre appartient essentiellement à la langue administrative et se construit le plus souvent à la troisième personne. On évitera de confondre ces deux verbes et l’on veillera à bien respecter le groupe et la construction qui leur conviennent.

On dit

On ne dit pas

Cela ressortit à mes attributions

Cette affaire ressortissait à la cour d’assises.

Ce texte ressortit à l’épopée

Il ressortait de la chambre

Cela ressort de mes attributions

Cette affaire ressortait de la cour d’assises.
 

Ce texte ressortit de l’épopée

Il ressortissait de la chambre

 

Irréversible / Irrévocable

Le 09 septembre 2014

Emplois fautifs

L’adjectif irréversible signifie « qui ne peut s’inverser, se reproduire en sens inverse ». Il s’applique en premier lieu à des mouvements, à des processus qui ne sont pas soumis au caprice des hommes : on dira ainsi que l’histoire est irréversible ou que certaines maladies ont une évolution irréversible. Mais cet adjectif s’emploie surtout dans des domaines techniques : il existe par exemple en chimie des réactions irréversibles. Enfin, en droit et dans la langue de l’administration, il signifie « qui est attaché à une personne unique » : une pension irréversible est ainsi appelée car elle ne peut être reversée à un tiers. Bien qu’ils soient paronymes et que l’un et l’autre traduisent l’impossibilité de revenir en arrière, les adjectifs irréversible et irrévocable ne sauraient être confondus. Irrévocable, dans lequel on reconnaît le nom latin vox, « voix », qualifie des décisions humaines définitives, le plus souvent sanctionnées par la justice, que l’on ne peut modifier.

On dit

On ne dit pas

Un phénomène irréversible

Un arrêt, un jugement irrévocable

Une donation irrévocable

Une allocation irréversible

Un phénomène irrévocable

Un arrêt, un jugement irréversible

Une donation irréversible

Une allocation irrévocable

 

Luxurieux pour Luxuriant

Le 09 septembre 2014

Emplois fautifs

Même s’ils sont proches phonétiquement, s’ils remontent l’un et l’autre au nom latin luxus, « excès, débauche », puis « faste », même s’ils sont voisins immédiats dans le Dictionnaire de l’Académie française, les adjectifs luxuriant et luxurieux ne sont pas synonymes. Luxuriant s’emploie pour qualifier la richesse de la végétation ou, par analogie, de l’imagination, alors que luxurieux qualifie qui s’adonne à la luxure, ou ce qui la dénote ou y incite.

On dit

On ne dit pas

Un feuillage luxuriant

Un livre, un spectacle luxurieux

Un feuillage luxurieux

Un livre, un spectacle luxuriant

 

Périple au sens de Voyage

Le 09 septembre 2014

Emplois fautifs

Le nom périple est emprunté, par l’intermédiaire du latin periplus, du grec periplous. Ce dernier est formé à l’aide du nom plous, « navigation », et de la préposition peri, « autour ». Le périple était à l’origine un voyage par mer autour d’une terre ou une boucle que l’on fait en longeant les côtes à l’intérieur d’une mer ; on parlera ainsi du périple autour du Pont-Euxin de l’historien grec Arrien. On peut légitimement aujourd’hui étendre le sens de périple à un voyage qui ne se fait pas par mer, à condition qu’il s’agisse d’un voyage circulaire, mais on ne doit pas donner ce nom à tout voyage de longue durée.

 

On dit

On ne dit pas

Au terme d’un long voyage Marco polo arriva en Chine

Son expédition en Grèce l’a mené d’Athènes à Olympie

Au terme d’un long périple Marco Polo arriva en Chine

Son périple en Grèce l’a mené d’Athènes à Olympie

 

Short list

Le 09 septembre 2014

Néologismes & anglicismes

On traduisait naguère les locutions anglo-américaines, qu’elles soient figurées ou non. Cols bleus et cols blancs sont les traductions littérales de locutions anglaises. On utilise « Guerre froide », pour traduire la locution Cold war, créée par George Orwell, ou « rideau de fer », pour traduire la forme iron curtain, popularisée par Winston Churchill. Est-ce par souci de modernité, par snobisme ou par manque de confiance dans notre langue que depuis quelque temps on préfère garder sans les traduire ce type de locutions ? C’est le cas pour short list, qui désigne, dans le cas d’un processus de choix, une liste où figurent les candidats ayant passé avec succès le cap des premières sélections. Pourquoi ne pas employer la locution « liste restreinte » ou « étroite » ou encore une périphrase, évoquant cette réalité, et plus conforme au génie de la langue française.

On dit

On ne dit pas

À l’issue de cet entretien, il fait toujours partie des candidats pour le poste / Il est sur la liste restreinte, étroite

Il est parmi les derniers candidats susceptibles d’obtenir tel prix littéraire

À l’issue de cet entretien, il est sur la short list pour le poste

 

Il est sur la short list pour tel prix littéraire

 

Spoiler

Le 09 septembre 2014

Néologismes & anglicismes

Le verbe anglais to spoil, « gâcher, abimer », est issu de l’ancien français espoillier, lui-même issu du latin spoliare, d’où nous viennent les formes actuelles spolier et dépouiller. Le verbe spoiler, croisement bâtard entre l’anglais, par son radical, et le français, par sa terminaison, se rencontre aujourd’hui avec le sens de « gâcher le plaisir », en parlant d’une personne à qui l’on dévoile la fin d’un film, ou les moments les plus intéressants de celui-ci. L’usage de ce terme se répand fâcheusement aujourd’hui, et d’autant plus rapidement que le nombre de séries anglo-américaines diffusées sur nos chaînes, dans lesquelles l’art du suspense est l’un des ressorts essentiels, ne cesse de croître. La construction de cet anglicisme est mal définie en français, puisqu’on le rencontre employé absolument (Ne spoile pas), employé avec comme complément d’objet direct le nom de la personne à qui on raconte l’histoire (Il m’a spoilé) ou le nom de ce dont on parle (Il a spoilé le film). Cet anglicisme peut être aisément évité tout comme le substantif qui en découle, spoiling (Pas de spoiling !).

On dit

On ne dit pas

Ne gâchez pas le plaisir / Ne me racontez rien !

Ne dites pas la suite, le dénouement du film !

Ne spoilez pas !
 

Ne spoilez pas le film !

 

Crise

Le 09 septembre 2014

Extensions de sens abusives

Le nom crise est emprunté, par l’intermédiaire du latin crisis, du grec krisis, qui a d’abord le sens d’action ou de faculté de choisir (d’où sont tirés les autres sens d’élection, de décision judiciaire et de dénouement) et celui d’accident d’ordre médical, brusque et inattendu. En français, c’est essentiellement ce dernier sens qui est conservé, ainsi que ses emplois figurés, pour désigner un évènement soudain qui vient, comme l’altération brusque de la santé, troubler et bouleverser une situation jusqu’alors paisible. On parlera ainsi, à juste titre, de la crise financière de 1929 ou de la crise pétrolière de 1973, que l’on appelle également choc pétrolier, ce qui souligne bien son caractère ponctuel. On évitera donc d’employer crise pour parler de phénomènes durables et l’on s’efforcera de le réserver à des évènements précis et limités dans le temps.

On dit

On ne dit pas

La remise en cause, en question des institutions, de la représentativité démocratique

L’épuisement des énergies fossiles

La crise des institutions, de la représentativité démocratique
 

La crise des énergies fossiles

Historique

Le 09 septembre 2014

Extensions de sens abusives

L’adjectif historique a de nombreux sens ; il signifie « qui est relatif à l’histoire », mais aussi « qui a réellement eu lieu », par opposition à légendaire ou fictif. Il signifie encore « qui est resté dans l’histoire, célèbre, mémorable », comme dans victoire historique, discours historique, journée historique. Une fâcheuse tendance se répand actuellement qui consiste à étendre abusivement ce dernier sens, et à faire d’historique un synonyme de « sans précédent » ou d’« inégalé », ce qu’il convient d’éviter puisque le français dispose déjà de nombreux termes pour traduire cette idée.

On dit

On ne dit pas

La Bourse a atteint son plus haut niveau

Cet athlète a réussi une performance exceptionnelle

La Bourse a atteint un niveau historique

Cet athlète a réussi une performance historique

 

Mésaise

Le 09 septembre 2014

Bonheurs & surprises

La forme mésaise est aujourd’hui un archaïsme, alors qu’elle était très fréquente en ancien français et désignait un malaise, une maladie, mais aussi un trouble, une souffrance. Elle a d’ailleurs donné naissance à de nombreux dérivés verbaux, nominaux ou adjectivaux. Ainsi lit-on dans Le Chevalier à la charrette, de Chrétien de Troyes :

« Meuz se vouloit mesaiesier / Que cheoir dou pont et baignier / En l’eve. » (Il préférait souffrir que de tomber du pont et tremper dans l’eau.)

Et, dans Perceval :

« Que j’aim mielz soufrir la mesese / Et mon cuer avoir triste et noir / Que ne face vostre vouloir. » (J’aime mieux souffrir ce mal et avoir le cœur triste et noir, plutôt que de ne pas agir selon votre volonté.)

Cette forme mésaise est bien sûr dérivée du nom aise, tiré du latin adjaceus, altération de adjacens, participe présent de adjacere, qui signifie proprement « être couché à côté de », puis « toucher, voisiner ». Par son étymon latin, aise est donc apparenté à des termes comme gésir et adjacent, mais aussi à des formes plus lointaines et plus difficilement reconnaissables car elles ont cheminé d’une langue à une autre. L’ancien français aise a été emprunté par l’italien qui en a fait la forme asio, puis agio et enfin aggio, et l’a doté d’un nouveau sens, celui de « bénéfice » : c’est justement en ce sens que le terme agio a réapparu en français au xviie siècle et c’est de là que provient notre terme agio désignant essentiellement les frais décomptés par une banque pour une avance sur un compte courant. Un siècle plus tard, nouvel emprunt du français à l’italien dans le vocabulaire de la musique : l’adverbe adagio, proprement « à son aise », d’où « lentement, en douceur », permet d’indiquer le rythme sur lequel doit être joué tel ou tel morceau puis désigne, substantivement, une pièce composée dans ce tempo.

Quant au préfixe més- de mésaise, que l’on trouve aussi sous la forme mes- ou mé-, il est issu du francique *missi, qui marque la différence, la divergence, puis l’échec. On le retrouve dans quelques mots en français comme mésalliance, messéance, mésaventure, mécréant, méchant (dont la forme ancienne était mescheant), médire, méfaire, etc. S’il a été supplanté en français par le préfixe d’origine latine mal-, il est resté très présent dans les langues anglaise et allemande. Il est à l’origine du préfixe allemand miß-, que l’on trouve, par exemple, dans Mißbachtung, « mépris, dédain », Mißrauch, « abus », mißfallen, « déplaire », et du préfixe anglais mis-, que l’on trouve dans mischance, « malchance », to miscalculate, « faire une faute de calcul », mistake, « erreur », misunderstanding, « malentendu ».

 

Tout de go

Le 09 septembre 2014

Bonheurs & surprises

Contrairement à ce que l’on croit parfois, la locution adverbiale tout de go, « directement, sans préparation, sans précaution », n’est pas liée au verbe anglais to go, « aller ». Tout de go est la forme simplifiée de l’expression ancienne avaler tout de gob.

Cette forme ancienne gob est issue du gaulois *gobbo, « bec, bouche ». C’est d’elle encore qu’est dérivé l’ancien français gobet, « bouchée, gorgée », puis « pièce, morceau ». De ce dernier sens, on est passé à celui de « motte de terre ». Ainsi le français écobuage, qui désigne une méthode de fertilisation des sols, n’a-t-il rien à voir avec le préfixe éco- mais bien avec cette racine gob-, puisqu’il vient du poitevin gobuis, qui désignait la terre où l’on se prépare à mettre le feu.

De gob- dérive aussi bien sûr le verbe gober, qui a, au sens propre, le plus souvent comme complément les noms œuf (Gober une couple d’œufs, lisait-on dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française), et huître. La rapidité avec laquelle on gobe, on avale ces deux aliments, sans même prendre le temps de les mâcher, a fait de gober un verbe emblématique de la voracité. Il suffit pour s’en convaincre de lire La Fontaine : si, dans L’Huître et les Plaideurs, c’est bien une huître qui est gobée (« Celui qui le premier a pu l’apercevoir / En sera le gobeur »), il est nombre de fables où les proies sont de tout autre nature. On lit dans Le Chat et un vieux rat :

« Le pendu ressuscite, et sur ses pieds tombant, / Attrape les plus paresseuses. / Nous en savons plus d’un, dit-il en les gobant : / C’est tour de vieille guerre… »

Dans Les Grenouilles qui demandent un roi :

« Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue, / Qui les croque, qui les tue, / Qui les gobe à son plaisir… »

Dans Le Berger et son troupeau :

«  Quoi ? toujours il me manquera / Quelqu’un de ce peuple imbécile ! / Toujours le Loup m’en gobera ! »

L’image de l’animal ouvrant une large gueule pour engloutir ses victimes a donné naissance à une autre, plus douce, du rêveur bouche-bée qui, lui, ne gobe que la lune, les mouches ou le vent.

En revanche, c’est bien l’idée de voracité, de rapidité, parfois imprudente, que l’on retrouve dans des expressions comme gober le morceau, gober l’appât, au sens de « mordre à l’hameçon ». De la même manière que le mangeur ne prend ni le temps de goûter ni celui de mâcher, le naïf ne prend pas le temps de réfléchir. Arnolphe s’écrie ainsi dans L’École des femmes :

« Je ne suis pas homme à gober le morceau / Et laisser le champ libre aux yeux d’un damoiseau. »

On peut supposer que ce sont ces expressions qui sont à l’origine du sens qu’a également le verbe gober de « croire naïvement tout ce que l’on dit », et c’est à partir de cet emploi et par redoublement expressif de la première syllabe du verbe que la langue populaire a créé le nom gogo pour désigner un naïf, une dupe victime de sa crédulité.