Dire, ne pas dire

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J’écris ton mot libertin

Le 07 mai 2015

Bloc-notes

vitoux.jpgJ’aime le mot libertin puisqu’il renvoie à celui de liberté. Ou, pour être étymologiquement plus précis, au latin libertinus qui signifie affranchi. Comme si le libertin s’affranchissait d’abord de tous les esclavages, de toutes les contraintes, de tous les préjugés… Cependant, il ne me serait pas venu à l’idée de m’y attarder si son emploi récent, revendiqué par le principal et très médiatique inculpé d’un procès tenu à Lille il y a quelques mois, et qui avait trait à des rencontres assez torrides, en groupe, dans un hôtel de cette même ville, pour lesquelles avait été engagé un nombre respectable (si l’on peut dire) de prostituées contraintes à des pratiques complaisamment détaillées à la barre, ne l’avait à mes yeux dénaturé. Je suis un libertin, en effet, affirmait-il en guise de défense, comme une profession de foi ou un titre de gloire.

Diable !

Si je me réfère à la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694, le libertin, considéré uniquement sous sa forme adjectivale, est celui « qui prend trop de liberté et ne se rend pas assidu à son devoir ». Et de nous proposer cet exemple décisif : « Cet écolier ne va guère en classe, il est devenu bien libertin. »

À la réflexion, je ne pense pas que c’est ce que désirait nous faire croire le prévenu : sa tendance fâcheuse à manquer la classe, fût-elle celle, autrefois, du Fonds monétaire international. On lui aurait reproché davantage, à tout prendre, son goût ou sa persévérance infatigable à se rendre à des classes de culture physique bien particulières… mais basta !

La prudence, la peur de nommer les choses, l’affaiblissement de la réalité la plus brutale, la plus angoissante ou la plus crue, voilà qui me paraît en général marquer notre époque qui hésite toujours à nommer un chat, un chat – alors que l’on ne devrait jamais cesser de nommer, de glorifier et de saluer les chats, mais c’est une autre histoire, et revenons à nos moutons ! Tiens ! Que viennent faire les moutons, là-dedans ? Rien ! Revenons plutôt à nos noceurs qui deviennent aujourd’hui des libertins, comme ces aveugles métamorphosés en malvoyants, ces femmes de ménage en techniciennes de surface, ces jeunes enclins à des incivilités pour ne pas désigner les violences, le brigandage ou les insultes qui les caractérisent, alors que les mourants n’espèrent plus, du prêtre catholique, l’extrême-onction mais un inoffensif sacrement des malades etc.

 

En vérité, il n’est pas facile d’être un libertin, dans le sens que ce mot prend, dès l’âge classique. C’est une attitude philosophique autant qu’une conduite de vie. Le libertin revendique son indépendance, son affranchissement, face aux règles, aux lois, aux dogmes de la religion. On l’appelait autrefois un « esprit fort ». Il y avait quelque péril à cela, dans les siècles passés. Le libertin était-il par conséquent un impie, voire un athée ? Peut-être, mais l’athée aurait-il songé à défier Dieu, s’il n’y croyait pas ? Le Don Juan de Molière ou, a fortiori, celui de Mozart et Da Ponte serait l’exemple même du libertin. Casanova aussi, sans doute.

En tout état de cause, je ne crois pas que les participants des soirées lilloises avaient le moindre rapport avec La Mothe, Gassendi, Théophile de Viau ou Chapelle que notre dictionnaire de l’Académie, dans sa neuvième édition, convoque, historiquement, pour incarner l’esprit libertin.

Reste le sens contemporain du mot, affadi, édulcoré, débarrassé de toute arrière-pensée philosophique, de toute audace ou de tout courage, puisque la permissivité de nos sociétés ne souffre désormais plus de bornes et que les interdits moraux figurent désormais aux abonnés absents.

Le mot libertin, ainsi décoloré, tend à devenir l’élégant ou le présentable synonyme de qualificatifs aussi variés que débauché, dépravé, fêtard, dissolu, licencieux, paillard, pornocrate ou, dans le cas qui nous occupe, d’un mot que j’hésite à écrire puisqu’il ne figure pas (encore ?) dans notre Dictionnaire, mais qui, dans sa rude et précise brutalité, désigne pourtant ce qu’il veut dire : partouseur ou partouzeur, dérivé de partouze ou partouse.

Céline et Queneau tiennent pour le « z », Robert Pinget pour le « s ». Marcel Aymé qui ne fait jamais rien comme tout le monde évoque, dans son Passe-Muraille, des partousiers. Pourquoi pas ? Mais, encore une fois, confondre un partousier avec un libertin, non, très peu pour moi !

  

Frédéric Vitoux
de l’Académie française

Disgression au lieu de digression

Le 07 mai 2015

Emplois fautifs

Le préfixe dis- appartient à la langue latine et à la langue française et, dans ces deux langues, il est particulièrement productif. Le plus souvent, il conserve sa forme originale, mais il arrive, en latin, que le s de dis- s’efface quand la consonne initiale du mot auquel il se lie est une consonne sonore. C’est pour cette raison que le nom latin *disgressio, composé à l’aide de la particule dis-, qui marque la négation ou l’écart, et de gradi, « marcher, s’avancer », est devenu digressio. Dire et écrire disgression est donc une faute parfaitement explicable, d’autant plus que le s est conservé dans le nom de la même famille transgression, mais n’en reste pas moins une faute et, pour évoquer ce type de pas de côté, on veillera à n’utiliser que le substantif digression.

on dit

on ne dit pas

Se perdre dans des digressions

Si vous me permettez cette digression

Se perdre dans des disgressions

Si vous me permettez cette disgression

 

Prolixe pour prolifique

Le 07 mai 2015

Emplois fautifs

Ces deux adjectifs sont proches par la forme, mais éloignés par le sens. Comme souvent, le recours à l’étymologie peut nous aider à les distinguer. Prolifique est formé à partir du latin proles, « lignée, descendance », et facere, « faire ». Est donc prolifique une espèce qui se reproduit beaucoup et rapidement. Par extension cet adjectif peut aussi qualifier un créateur dont l’œuvre est particulièrement abondante. Prolixe, lui, est emprunté du latin prolixus, « allongé », un dérivé de liqui, « s’écouler, fondre ». Est donc prolixe celui qui dans ses paroles est abondant et, souvent, trop long et verbeux. On se gardera bien d’employer l’un pour l’autre, même si certains auteurs furent parfois aussi prolixes que prolifiques.

on dit

on ne dit pas

Bach, Hugo, Picasso furent des artistes prolifiques

Ne soyez ni trop prolixe ni trop concis

Bach, Hugo, Picasso furent des artistes prolixes

Ne soyez ni trop prolifique ni trop concis

 

Tout à chacun pour tout un chacun

Le 07 mai 2015

Emplois fautifs

Nous avons vu récemment que le son un était de moins en moins correctement prononcé et qu’il était souvent confondu avec le son in. Dans le cas que nous allons évoquer, c’est avec le son a qu’il est confondu. L’expression Tout un chacun, c’est-à-dire « n’importe qui, tout le monde », est souvent remplacée par la forme fautive tout à chacun, locution sans grande cohérence et qui signifierait que « tous auraient tout », un cas de figure qui n’arrive jamais en dehors de ces vers de Victor Hugo, tirés de « Ce siècle avait deux ans » :

« Ô l’amour d’une mère ! Amour que nul n’oublie

Pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie

Table toujours servie au paternel foyer !

Chacun en a sa part et tous l’ont tout entier. »

on dit

on ne dit pas

Tout un chacun sait cela

C’est à la disposition de tout un chacun

Tout à chacun sait cela

C’est à la disposition de tout à chacun

 

 

Y a, y a pas

Le 07 mai 2015

Emplois fautifs

Une forme de paresse amène trop souvent à ne pas articuler deux sons phonétiquement proches quand ils sont voisins dans la phrase. C’est ainsi que dans la locution Il y a, le pronom il est trop souvent omis et l’on n’entend plus que la tournure incorrecte y a. On se gardera bien de céder à cette facilité, et plus encore si l’on est à la forme négative puisque, dans ce cas, disparaît aussi l’adverbe de négation élidé n’.

on dit

on ne dit pas

Il y a beaucoup de monde

Il n’y a pas de problème

Y a beaucoup de monde

Y a pas de problème

 

Crash

Le 07 mai 2015

Néologismes & anglicismes

Le vieil anglais crasen, « briser, mettre en morceaux, écraser », est à l’origine du français écraser, du verbe anglais contemporain to crash, « heurter, briser, fracasser », et du nom correspondant crash, « chute, écrasement, accident ». S’il est possible d’employer crash aérien pour désigner un accident dans lequel un avion se fracasse contre quelque chose, on évitera de dire qu’un avion s’est crashé pour expliquer qu’il s’est écrasé au sol puisque le français dispose de termes adéquats pour rendre compte de ce fait.

 

Situation room

Le 07 mai 2015

Néologismes & anglicismes

Les noms français et anglais situation sont homographes et ont de nombreux sens communs, mais l’anglais situation peut aussi signifier « problème » ou « crise ». Ces aléas sont communs à toutes les nations et, pour y faire face, chacune a ses méthodes, bien souvent semblables, mais portant des noms différents : situation room outre-Manche et outre-Atlantique, « cellule de crise » ou « conseil de crise » en France. En attendant qu’il soit prouvé que l’emploi de cette locution anglaise, ou de sa forme abrégée sit’room, contribue à une résolution plus rapide des problèmes, on s’efforcera de préférer à l’une ou l’autre de ces locutions les termes français en usage.

 

Éclairer pour éclaircir

Le 07 mai 2015

Extensions de sens abusives

Éclairer et éclaircir remontent l’un et l’autre au latin clarus, « clair ». Mais cette étymologie commune et cette proximité de forme n’empêchent pas ces deux verbes d’avoir des sens assez différents, malheureusement trop souvent confondus. Au sens propre éclaircir signifie en effet « rendre clair », mais aussi « rendre moins serré », alors qu’éclairer signifie « répandre de la clarté, illuminer ».

Au figuré, en revanche, ces deux verbes signifient « rendre intelligible ou plus intelligible ce qui était obscur » : on dira éclaircir ou éclairer un point du débat.

on dit

on ne dit pas

Le soleil éclaire la chambre

Avec le temps ses cheveux s’éclaircissent

Le soleil éclaircit la chambre

Avec le temps ses cheveux s’éclairent

 

 

Herpétologie, herpétologiste

Le 07 mai 2015

Extensions de sens abusives

Les sciences tendent aujourd’hui à se spécialiser en secteurs de plus en plus étroits. La médecine n’échappe pas à ce phénomène, et pour s’en rendre compte il n’est que de voir le nombre de spécialités qui ont été ajoutées dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : on y trouve, entre de nombreuses autres, la carcinologie, la cardiologie, l’endocrinologie, l’épidémiologie, l’hépatologie, la néphrologie, la phlébologie, la podologie, la proctologie ou la radiologie. La dermatologie est plus ancienne et compte elle aussi des subdivisions, mais on se gardera bien d’inclure dans celles-ci l’herpétologie. Ce nom ne désigne en effet pas une branche de la médecine consacrée à l’étude et aux soins de l’herpès, mais une branche de la zoologie consacrée aux reptiles.

 

Le fisc et la faisselle

Le 07 mai 2015

Bonheurs & surprises

Dans un épisode des aventures d’Astérix paru en 1969 et intitulé Le Chaudron, les auteurs faisaient de cet objet, destiné à recueillir l’impôt prélevé par les Romains, le symbole même de cet impôt. Il semble, en effet, que les affaires économiques aient de tout temps été liées à ce type de contenant. On sait ainsi que, si nous avons emprunté aux Anglais le nom budget, ceux-ci nous avaient d’abord emprunté la bougette, ces deux termes désignant, à l’origine, un sac de cuir. Bougette est un diminutif de bouge qui, avant de désigner quelque bas-fond mal famé, a également servi à nommer un sac ou une valise (et c’est par analogie de taille que l’on a donné ce nom de bouge à une petite chambre). À ces mots l’on peut aussi rattacher bogue, l’enveloppe des marrons et des châtaignes. Tous ces noms, bogue, bouge, bougette et budget, remontent au latin bulga, qui lui-même venait du gaulois : « Bulgas Galli sacculos scorteos appelant », nous apprend le grammairien latin Pompeius Festus, « les Gaulois appellent bulgas de petits sacs de cuir ». La forme arrondie de ces sacs explique que bulga pouvait également signifier « ventre ».

Le fisc est lui aussi lié à l’objet qui servait à la collecte d’impôts. Ce nom est emprunté du latin fiscus, objet de vannerie employé surtout pour le pressage du raisin et des olives. Par la suite, ce nom va désigner une corbeille destinée à recevoir de l’argent et, par métonymie, le trésor public. Sous l’Empire, le fiscus c’est la cassette impériale, par opposition au trésor public, l’aerarium, appelé ainsi d’après le métal qui servait à frapper monnaie, l’aes, c’est-à-dire le cuivre ou le bronze. S’il ne nous appartient évidemment pas de juger le bien-fondé de certaines récriminations contemporaines contre l’impôt, on signalera cependant que celles-ci s’inscrivent dans une longue tradition puisque Aurelius Victor, au ive siècle après

Jésus-Christ, parlait déjà de fiscales molestiae, « vexations du fisc », et que l’expression impôt confiscatoire est presque un pléonasme ; confisquer nous vient en effet du latin confiscare, qui signifie « garder dans un fiscus, une caisse », puis « prendre pour faire entrer dans la cassette impériale, confisquer ».

Mais foin de ces problèmes économiques, intéressons-nous, à l’approche des beaux jours, à des réalités plus réjouissantes. Souvenons-nous donc que le fiscus a aussi contenu des olives et du raisin, et que son diminutif fiscella était un moule à fromage blanc. Ce fromage était un mets si renommé et si apprécié des Romains que de fiscella on avait tiré, pour qualifier ceux qui goûtaient singulièrement cette nourriture et la consommaient sans modération, le nom fiscellus, que Paul Festus glose par « casei mollis appetitor », « particulièrement friand de fromage blanc ». Si ce fiscellus n’a pas laissé de trace dans le lexique français, il n’en est pas de même pour fiscella. Ce dernier a donné l’ancien français fisselle, puis foisselle, et enfin notre faisselle, le moule à fromage en osier, puis, par métonymie encore, le fromage blanc qu’on y fabrique.

On conclura en soulignant qu’il faudrait vraiment faire preuve de mauvais esprit pour lier les proximités linguistiques existant entre fisc, faisselle et impôt avec ce sens particulier de fromage, au sujet duquel on lit dans le Dictionnaire de l’Académie française : « Figurément et familièrement. Se dit d’une situation lucrative et de tout repos. Cette administration est un fromage pour beaucoup. »

 

Le panzer, la braconnière et le garnement

Le 07 mai 2015

Bonheurs & surprises

Panzer est un nom allemand : c’est ainsi qu’il est présenté dans le Trésor de la langue française. « Emprunté de l’allemand », lit-on dans le Dictionnaire de l’Académie française, qui précise : « se prononce pandzère ». Un nom dont on pourrait donc dire, en parodiant les Parisiens des Lettres persanes découvrant Usbek, Il faut avouer qu’il a bien l’air allemand. Et pourtant Panzer est emprunté de l’ancien français panciere, que le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy définit comme un « habillement d’acier de la partie du corps comprise entre les mamelles et la ceinture ». Le nom féminin panciere est dérivé de panse, lui-même issu du latin populaire pantex, qui désigne les tripes, les intestins, puis le ventre. En passant du français à l’allemand, la panciere est devenue l’armure complète, puis, par un phénomène d’analogie, un char blindé, le Panzer, tous termes appartenant au vocabulaire de la guerre. En revanche, en passant de l’ancien français au français moderne de nombreux noms de pièces d’armure sont sortis du lexique guerrier pour entrer dans celui de la vie civile. Ainsi, la ventrière, qui désigne aujourd’hui une courroie passée sous le ventre d’un cheval, a été, au XIIe siècle, un large ceinturon protégeant le ventre et, au XIIIe siècle, la femme qui sortait les enfants du ventre des mères, une sage-femme. On peut constater avec amusement que nombre de noms désignant autrefois quelque partie de l’armure ont quitté le monde de la chevalerie pour devenir des pièces du trousseau féminin ou enfantin. Ainsi la gorgerette protégeait la gorge des combattants avant de protéger celle des femmes, ou de la révéler. On lit dans Notre-Dame de Paris : « … son regard s’enfonçait dans toutes les ouvertures de la collerette de Fleur-De-Lys. Cette gorgerette bâillait si à propos, et lui laissait voir tant de choses exquises et lui en laissait deviner tant d’autres… »

La braconnière, quant à elle, n’était ni quelque Diane chasseresse s’affranchissant allègrement des codes cynégétiques ni un Raboliot au féminin hantant les bois de Sologne, mais une pièce d’armure protégeant cuisses et bassin, dont le nom, issu de l’italien braconi, « grandes braies », remonte au gaulois braca, à l’origine de nos braies et braguettes.

Le brassard et la brassière protégeaient jadis les bras des hommes de guerre. Si, à notre époque, il arrive encore que des membres des forces de l’ordre portent le premier, on n’oubliera pas que celui-ci, naguère arboré fièrement par les premiers communiants, est utilisé aujourd’hui pour apprendre à nager aux petits enfants, tandis que la seconde sert maintenant à assurer le bien-être et confort des nourrissons quand elle ne désigne pas un sous-vêtement féminin.

Deux autres mots enfin illustrent bien ce passage de la guerre à l’enfance : d’abord le nom garnement, aujourd’hui un enfant polisson ou un peu turbulent, mais qui désignait en ancien français l’ensemble des armes d’un combattant. On lit ainsi dans un conte médiéval, Floire et Blanceflore :

« Ses garnemenz fait aporter
En la place se fait armer. »

Ce nom, dérivé de garnir, désignera ensuite un soldat, puis un mauvais soldat, un vaurien et prendra enfin le sens que nous lui connaissons de nos jours.

Ce garnement, cet armement complet, c’est ce que les Grecs appelaient panoplia, « panoplie ». Au Moyen Âge, elle était constituée de tout l’équipement, armes et protections, du chevalier. Aujourd’hui, elle a quitté l’armurerie pour le rayon des jouets, et les panoplies de chevalier ne sont plus guère dangereuses, qui voisinent celles de princesse, de pompier ou d’infirmière.