Dire, ne pas dire

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Le poids d'un mot

Le 5 novembre 2020

Bloc-notes

Le mot fascine par sa composition et cette claquante sonorité qui réveille comme un coup de fouet dans une plantation de canne à sucre ou de coton sur un dos en sueur et musclé. On suppose l’énergie encagée dans ces tranquilles voyelles et consonnes. On ne peut pas entendre ce mot sans se retourner. Il ne convient pas au chuchotement. Et pourtant je connais nombre de chansons haïtiennes, surtout celles qui tiennent leur source du vaudou, où le son devient si doux, si langoureux. On l’entend dans Gouverneurs de la rosée, le grand classique de la littérature haïtienne, comme le râle d’amour d’une jeune paysanne à son amant. Ce n’est pas seulement un mot qui s’infiltre, de jour et de nuit, dans les conversations ordinaires de la vie quotidienne. Il imbibe toute la littérature haïtienne, les chants sacrés ou populaires, la sculpture, et je dirais aussi la morale, car on parle de « nègre vertical » pour dire celui qui rejette toute forme d’assujettissement. J’avais tort de dire que le mot ne m’intéresse pas ; en fait, c’est un mot que je place pour sa forte présence (après l’avoir entendu, on ne peut plus l’oublier) à côté de Legba, le nom de ce dieu qui se tient à la barrière qui sépare le monde visible du monde invisible. Dans le langage du vaudou, on dirait que c’est un mot très « chargé ».

La poésie

Je me souviens du premier poème que j’ai appris par cœur, après les fables de La Fontaine. C’était celui de Carlos Saint-Louis. Il s’est logé en moi pour faire partie de ma chair. Tout enfant né avant les années 1970 connaît ce début de poème si naïf :

« J’aime le nègre
car tout ce qui est nègre est une tranche de moi. »

Je n’aimais pas le poème parce qu’il me faisait croire que j’étais un melon et, dans ma liste de choses détestables, le melon venait entre la carotte et le girofle.

Je me suis retrouvé plus tard dans ces évocations plus lestes où l’on apercevait au loin d’exquises négresses (on dit « nègès » en créole) se baignant dans la rivière. C’est Léon Laleau qui m’a réveillé de cette torpeur adolescente avec un bref poème, Trahison, paru dans son recueil Musique nègre, en 1931 :

« D’Europe, sentez-vous cette souffrance et ce désespoir à nul autre égal d’apprivoiser avec des mots de France ce cœur qui m’est venu du Sénégal. »

Puis le coup de fouet vint de René Depestre avec Minerai noir, paru en 1956, dans lequel il signale qu’après l’extermination des Indiens « on se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique pour assurer la relève du désespoir ». Là, on arrive à l’Histoire et je me souviens de ma passion pour ces récits si pleins de verdeur, d’espoir, de folie, où des esclaves se lancent devant la mitraille de l’armée napoléonienne conduite par le général Leclerc à la conquête de leur liberté. Ce n’est pas dans un salon mais sur le champ des batailles de la Ravine-à-Couleuvres, de la Crête-à-Pierrot et de Vertières que le mot Nègre va changer de sens, passant d’esclave à homme. Les généraux de cette effroyable guerre coloniale le garderont après l’indépendance d’Haïti.

L’art nègre

Mais ce mot tout sec, nu, sans le sang et les rires qui l’irriguent, n’est qu’une insulte dans la bouche d’un raciste. Je ne m’explique pas pourquoi on donne tant de pouvoir à un individu sur nous-même. Il n’a qu’à dire un mot de cinq lettres pour qu’on se retrouve en transe avec les bras et les pieds liés, comme si le mot était plus fort que l’esclavage. Les esclaves n’ont pas fait la révolution pour qu’on se retrouve à la merci du mot Nègre.

Ne dites pas que je ne peux pas comprendre la charge de douleur du mot Nègre, car j’ai connu la dictature, celle de Papa Doc, puis celle de Baby Doc, j’ai plus tard connu l’exil, j’ai connu aussi l’usine, ainsi que le racisme de la vie ordinaire des ouvriers illégaux, j’ai même connu un tremblement de terre, et tout ça dans une seule vie. Je crois qu’avant de demander la disparition de l’espace public du mot Nègre il faut connaître son histoire. Si ce mot n’est qu’une insulte dans la bouche du raciste, il a déclenché dans l’imaginaire des humains un séisme. Avec sa douleur lancinante et son fleuve de sang, il a ouvert la route au jazz, au chant tragique de Billie Holiday, à la nostalgie poignante de Bessie Smith. Il a fait bouger l’Afrique, ce continent immuable et sa civilisation millénaire, en exportant une partie de sa population vers un nouveau monde de terreur. Ce mot est à l’origine d’un art particulier que le poète Senghor et quelques intellectuels occidentaux ont appelé faussement l’art nègre. Ce serait mieux de dire l’art des nègres. Ou encore l’art tout court. Tout qualificatif affaiblit ce qu’il tente de définir. Mais passons, car ce domaine est si riche. S’agissant de la littérature, on n’a aucune idée du nombre de fois qu’il a été employé. Si quelqu’un veut faire une recherche sur les traces et les significations différentes du mot dans sa bibliothèque personnelle, il sera impressionné par le nombre de sens que ce mot a pris dans l’histoire de la littérature. Et il comprendra l’énorme trou que sa disparition engendrera dans la littérature.

La révolution du langage

La disparition du mot Nègre entraînera un pan entier de la bibliothèque universelle. Notre blessure personnelle et nos récits individuels ne font que lui donner de l’énergie pour continuer sa route. Ce n’est pas un mot, c’est un monde. Il ne nous appartient pas, d’ailleurs. Nous nous trouvons simplement sur son chemin à un moment donné. Il a permis la révolution à Saint-Domingue en devenant notre identité américaine. On a capturé des hommes et des femmes en Afrique qui sont devenus des esclaves en Amérique, puis des nègres quand Haïti est devenue une nation indépendante, et cela par sa Constitution même. On ne va pas faire la leçon aux glorieux combattants de la première révolution de l’histoire. Si le mot révolution veut dire « chambardement total des valeurs établies », la révolution de l’esclave devenu libre en est la plus complète. Le nègre Toussaint Louverture, le nègre Jean-Jacques Dessalines, le nègre Henri Christophe et le nègre Alexandre Pétion ont fondé Haïti le 1er janvier 1804 après une effroyable et longue guerre coloniale. Alors quand un raciste m’apostrophe en nègre, je me retourne avec un sourire radieux en disant : « Honoré de l’être, monsieur. » De plus, Toussaint puis Dessalines ont fait entrer le mot Nègre dans la conscience de l’humanité en en faisant un synonyme du mot Homme. Un nègre est un homme, ou, mieux, tout homme est un nègre. Le raciste qui nous écoute en ce moment sait-il qu’il est un nègre de par la grâce de Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de la Nation haïtienne ? C’est par cette grâce qu’un grand nombre de Blancs ont été épargnés après l’indépendance d’Haïti. C’est par cette grâce que tous les Polonais vivant en Haïti pouvaient devenir séance tenante des nègres, c’est-à-dire des hommes. Connaissez-vous une pareille révolution du langage ? Le mot qui a servi à asservir l’esclave va libérer le maître. Mais pour qu’il soit libre, il faut qu’il devienne un nègre. D’où la phrase magique « Ce blanc est un bon nègre, épargnez-le ». Vous comprenez qu’un tel mot va plus loin qu’une douleur individuelle et que si nos récits personnels ont une importance indéniable, ils ne font pas le poids face à l’Histoire, une Histoire que nous devons connaître puisqu’elle nous appartient, que l’on soit un nègre ou un bon nègre.

La plaisanterie

Je comprends qu’on puisse exiger la disparition de ce mot terrible quand on ignore son histoire, dont je viens de présenter une pâle esquisse. Mais je vous assure qu’elle vaut l’examen avant de prendre une pareille décision. On devrait s’informer un peu plus. De grâce, ne dites pas que la geste haïtienne ne compte pas ou qu’elle est simplement haïtienne, car elle a mis fin le 1er janvier 1804 à trois cents ans d’esclavage où l’ensemble du continent africain et une grande partie de l’Europe furent impliqués. Cela permet à ces gens, légitimement, d’ajouter une nouvelle définition à ce mot. Ils disent froidement après l’esclavage qu’ils sont des nègres et le maintiennent jusqu’à ce matin de 2020. Ce n’était pas un acte d’individus bornés, de « monstres désenchaînés », selon l’horrible expression du pourtant si élégant Musset, c’était mûrement réfléchi. Et ils entendaient répandre cette liberté et cette expression qui caractérise l’homme libre dans toute l’Amérique. C’est pourquoi, à peine quelques années après l’indépendance, Alexandre Pétion, premier président de cette jeune république, offrit refuge et aide militaire en Haïti à un Bolívar épuisé qui s’en ira après libérer une partie de l’Amérique latine.

On peut malgré tout discuter encore du mot, en essayant de l’actualiser, en faisant des compromis, mais, de grâce, épargnez-nous cette plaisanterie d’une hypocrisie insondable du « N-word », qui n’est qu’une invention américaine comme le hamburger et la moutarde sèche. Et j’espère que nous aurons le courage de l’effacer du visage glorieux de Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de la Nation haïtienne, dont on disait qu’il était le Nègre fondamental.

Dany Laferrière
de l’Académie française

 

Cotisation ou Prime d’assurance

Le 5 novembre 2020

Emplois fautifs

Prime est un mot polysémique (et encore, nous ne nous arrêterons pas ici sur la forme issue du latin primus, qui désigne la première des heures canoniales). La forme qui nous intéresse signifie « récompense », mais désigne aussi une somme que l’on verse contractuellement à une société d’assurances pour être couvert en cas de sinistre. C’est avec ce dernier sens que prime est entré dans notre langue par l’intermédiaire de l’anglais premium, et ce n’est qu’un peu plus tard que, par extension, il a pris le sens de « récompense, gratification ». Il s’agit là d’un juste retour au sens du mot latin praemium dont il est tiré. Aujourd’hui le même mot désigne donc, d’une part, ce qui est accordé à celui qui a particulièrement donné satisfaction et, d’autre part, la somme dont on doit s’acquitter pour être protégé contre tel ou tel accident. Dans ce dernier cas, prime est parfois concurrencé par cotisation : si, en ce sens, l’emploi de ce terme n’est pas incorrect, on préfèrera néanmoins utiliser cotisation pour désigner la somme versée à une association, à un organisme pour en être membre (payer sa cotisation à un syndicat, à un club sportif).

Malaise voyageur

Le 5 novembre 2020

Emplois fautifs

Mettre en apposition deux noms plutôt que d’indiquer, par une préposition, le lien qui les unit peut amener à la création de formes étranges et qui parfois pourraient prêter à sourire. On en a un exemple avec le tour malaise voyageur, employé pour signaler que la circulation de quelque transport en commun est interrompue ou ralentie parce qu’un voyageur a fait un malaise. Cet assemblage pose un problème dans la mesure où, quand le mot voyageur est placé à côté d’un nom, il prend une valeur d’adjectif, comme le prouvent des syntagmes tels que « pigeon voyageur » ou « commis voyageur ». On serait alors tenté de croire que le malaise voyageur est une forme de malaise passager, ce qui n’est bien sûr pas le cas. Ne serait-il pas plus clair, et à peine plus long, de dire que le trafic est ralenti « en raison du malaise d’un voyageur » ?

Nihil obstat au sens de Veto

Le 5 novembre 2020

Emplois fautifs

Le droit de veto est le pouvoir reconnu au chef d’un État de ne pas promulguer les lois votées par l’assemblée législative ; c’est aussi une prérogative accordée à quelques membres de certaines assemblées de s’opposer aux décisions prises à la majorité. Ainsi, la France, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, y dispose d’un droit de veto. On emploie parfois, dans la langue courante, l’ellipse veto : on dira ainsi qu’un chef d’État a mis son veto à une mesure. Par extension, et en dehors de tout cadre constitutionnel, veto est devenu synonyme de « refus, opposition catégorique ». Il ne faudrait pas que l’amour du latin amène à un fâcheux contresens, que l’on entend hélas parfois, qui pousse à remplacer veto par la locution latine de sens opposé nihil obstat, proprement « rien ne s’oppose », formule par laquelle un censeur ecclésiastique chargé de vérifier la conformité d’un ouvrage aux enseignements de l’Église atteste ne pas s’opposer à la publication de celui-ci. On peut utiliser plaisamment cette formule pour signifier qu’on ne s’oppose pas à quelque chose, mais rappelons que veto et nihil obstat sont deux tours antonymes qu’il convient de ne pas confondre.

Un virage à 360 °

Le 5 novembre 2020

Emplois fautifs

Bien souvent l’emphase est le résultat d’une crainte de ne pas réussir à donner à ses paroles ou à ses écrits toute la force expressive que l’on souhaiterait y mettre. Pour pallier ce manque, on use et abuse de termes à valeur superlative, mais il arrive que, même dans ce cas, les mots ne semblent pas suffisants. Ce que les lettres ne peuvent donner, on le demande alors aux chiffres, avec des résultats parfois surprenants. Ainsi, certains, pour évoquer des individus à l’attitude louvoyante et qui se renient, emploient une image qui emprunte à la conduite et à la géométrie, et parlent de virage à 360 °. Mais la géométrie nous enseigne qu’après avoir effectué ce type de virage, on se retrouverait à son point de départ et dans la même direction, quand celui qui, plus modestement, se contenterait d’un virage à 180 °, ferait bien ici demi-tour.

Attaque au sens d’Attentat

Le 5 novembre 2020

Néologismes & anglicismes

Le nom anglais attack peut avoir le même sens que son homonyme français « attaque », mais il peut aussi signifier « attentat ». Il convient pourtant de ne pas confondre en français une attaque, qui désigne une action violente, une agression, ou un assaut, et un attentat, qui désigne une action violente et criminelle contre les personnes, les biens privés ou publics, les institutions. On dira donc l’attaque d’une banque mais un attentat à la voiture piégée ou, figurément, une attaque de goutte mais un attentat au bon goût. Et l’on se souviendra que terrorist attack ne se traduit pas par « attaque terroriste » mais par « attentat terroriste ».

Bankable

Le 5 novembre 2020

Néologismes & anglicismes

L’adjectif bancable, que l’on peut aussi écrire banquable, est attesté depuis la fin du xixe siècle et appartient à la langue des affaires. Il qualifie un effet de commerce remplissant les conditions nécessaires pour être réescompté par une banque auprès de la Banque de France et, par extension, un effet de commerce facilement négociable. Ce mot est bien sûr tiré de banque. L’anglais bankable a les mêmes sens, mais, depuis la fin du xxe siècle, s’est ajouté, dans le monde du cinéma, celui de « qui constitue une valeur sûre ; qui peut rapporter de l’argent », pour qualifier un acteur ou un metteur en scène dont le nom suffit pour attirer les capitaux nécessaires à la réalisation d’un film. On dira donc qu’un acteur est une valeur sûre et non qu’il est bankable.

Éruption pour Irruption

Le 5 novembre 2020

Extensions de sens abusives

Les noms éruption et irruption sont des paronymes ; ils appartiennent à la même famille et remontent au verbe latin rumpere, « briser, rompre ». L’un et l’autre supposent un déplacement violent, mais le nom éruption signale un déplacement qui s’effectue de l’intérieur vers l’extérieur, et irruption un déplacement en sens inverse. On parle ainsi d’une éruption volcanique ou d’une éruption de pustules, mais de l’irruption de la foule dans le stade. On veillera donc bien, en se rappelant que le premier est bâti à l’aide de la préposition latine ex, « de, hors de », et le second à l’aide de in, « dans, vers », à ne pas confondre ces deux termes.

on dit

on ne dit pas

L’éruption du Vésuve anéantit Pompéi

Une éruption de boutons d’acné

Les Huns ont fait irruption dans l’Empire romain

L’irruption du Vésuve anéantit Pompéi

Une irruption de boutons d’acné

Les Huns ont fait éruption dans l’Empire romain

Visualiser pour Voir

Le 5 novembre 2020

Extensions de sens abusives

Les extensions de sens abusives se font le plus souvent de la même manière : on remplace un mot, généralement assez court, par un autre appartenant au même champ lexical, plus long et, partant, plus savant. C’est ainsi que depuis quelque temps, le verbe voir est remplacé, à mauvais escient, par visualiser. Pourtant ces deux verbes ne sont pas synonymes. En effet le second ne signifie pas « voir », mais « rendre visible, représenter quelque chose sous la forme d’une image, d’un élément visuel ». On dira ainsi que l’échographie permet de visualiser sur un écran le fœtus au cours de la grossesse mais non que les parents peuvent visualiser le fœtus grâce à l’échographie.

Charmer les arbres, d’Orphée à Balzac

Le 5 novembre 2020

Bonheurs & surprises

Les légendes et les mythes de l’Antiquité nous apprennent qu’Orphée était un musicien si habile qu’il charmait non seulement les fauves, mais aussi les rochers et les arbres, et que ces derniers se déplaçaient pour prolonger le plaisir d’entendre son chant. Environ deux millénaires passèrent avant que l’on parle de nouveau d’arbres charmés, mais leur sort était beaucoup moins enviable. On lisait ainsi dans Le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse à l’article Charmé : « Se dit d’un arbre qui, par suite de quelque dommage dont la cause n’est pas apparente, menace de périr ou de tomber. » Bel exemple d’euphémisme : charmé laisse supposer quelque opération d’une puissance surnaturelle derrière laquelle se cache en fait une main criminelle. Au xviiie siècle, le Grand Dictionnaire françois était plus explicite : « On appelle en termes d’eaux & forêts, arbres charmés, des arbres que l’on a creusés, ou auxquels on a fait subir quelque autre chose pour les faire périr. » Et, d’ailleurs, à l’infinitif de ce même verbe Larousse écrit : « Charmer un arbre, Pratiquer à sa base, par malveillance, une lésion qui doit amener la chute ou la mort. » Ce même ouvrage rappelle qu’une ordonnance de 1669 énonçait qu’« il est défendu de charmer ou de brûler les arbres, sous peine de punition corporelle ». Mais pourquoi charmait-on les arbres ? La réponse est simple. Longtemps le bois fut l’unique moyen de se chauffer. Mais ce bois, tous n’en avaient pas à disposition, une grande partie des forêts étant privée. Pour remédier à ce problème et pour venir en aide aux plus démunis, il existait, dans les communaux et dans certaines parcelles privées, un droit d’affouage, qui autorisait les habitants d’une commune à ramasser librement du bois mort. Si celui-ci venait à manquer, restait une solution, énoncée autrefois à la campagne sous la forme de ce proverbe que nous rappelle Littré dans son Dictionnaire : « Quand il n’y a pas de bois mort, on en fait. » Les arbres charmés étaient donc des arbres mutilés – et, partant, condamnés à mourir et à devenir bois mort – par des villageois sans ressources. Dans Les Paysans, Balzac nous montre, au chapitre intitulé justement La Forêt et la Moisson, comment opéraient ces villageois : « [La vieille Tonsard] avait été dans les fourrés plus épais, elle avait dégagé la tige d’un jeune arbre et en avait enlevé l’écorce à l’endroit où elle sortait du tronc, tout autour en anneau, puis elle avait remis la mousse, les feuilles, tout en état, il était impossible de découvrir cette incision annulaire faite, non pas à la serpe, mais par une déchirure qui ressemblait à celle produite par ces animaux rongeurs et destructeurs nommés, selon les pays, des thons, des turcs, des vers blancs, etc. »

Si ce délit n’était plus passible de châtiment corporel, il restait très grave : « Trois jours après, […] les gendarmes emmenèrent la vieille Tonsard surprise en flagrant délit […], avec une mauvaise lime qui servait à déchirer l’arbre et un chasse-clou avec lequel les délinquants lissaient cette hachure annulaire, comme l’insecte lisse son chemin. On constata dans le procès-verbal l’existence de cette perfide opération sur soixante arbres, dans un rayon de cinq cents pas. La vieille Tonsard fut transférée à Auxerre ; le cas était de la juridiction de la cour d’assises. » C’était, somme toute, un sort moins affreux que celui d’Orphée, mis en pièces par les Ménades.

Les inséparables : fur, prou, hui et huis

Le 5 novembre 2020

Bonheurs & surprises

Il existe des perruches qui ne peuvent être élevées que par couple, et dont on prétend que si l’une meurt, l’autre ne lui survit guère. On les appelle des « inséparables ». C’est également le triste sort des sarcelles, héroïnes éponymes de la nouvelle de Maupassant, mais aussi celui des couples fameux de la littérature que sont Philémon et Baucis, transformés en arbres pour que la mort ne les sépare pas, Pyrame et Thisbé et, plus près de nous, Roméo et Juliette. Cette incapacité à vivre seul touche aussi quelques mots mais, contrairement à nos héros, les couples lexicaux dont nous allons parler sont inégaux : l’un est tout à fait autonome, l’autre est parfaitement dépendant.

C’est d’abord le cas de fur, qui ne peut vivre sans mesure. Voici pourtant un nom qui avait belle allure. C’est un descendant du latin forum, non pas quand ce mot est le symbole de la vie publique, mais quand il a son sens premier de « marché », puis de « prix du marché ». Le mot fur, entré dans notre langue sous la forme fuer, signifie « taux, proportion », sens qu’il partage avec mesure, auquel il donne toute sa force en le redoublant dans la locution au fur et à mesure, unique trace aujourd’hui de son existence.

Le cas de prou, qui ne se rencontre jamais sans peu et toujours dans la locution peu ou prou, est assez similaire. Cet adverbe, avant d’avoir le sens de « beaucoup, assez », a d’abord été un nom, proud, qui désignait un profit, un avantage, lui-même issu de l’adjectif latin prode, « profitable », tiré de prodesse, « être utile ». Son étymologie fait donc de notre prou un cousin de l’invitation à boire de nos amis allemands, prosit, souvent abrégée en prost, qui n’est autre que le subjonctif du même verbe prodesse (proprement « que cela [vous] soit utile, favorable »).

Semblable aventure est arrivée à l’adverbe hui, privé d’existence autonome et qui ne se lit plus que dans la locution adverbiale « aujourd’hui », un des plus beaux exemples de redondance de notre langue, puisque hui est issu du latin hodie, contraction de hoc die, « ce jour ». À cette parenté sémantique entre hui et jour, s’en ajoute une autre, étymologique : jour est en effet issu de diurnus, dérivé de dies, que l’on retrouve dans hodie et donc dans hui.

Son homonyme huis n’est guère mieux loti. Certes il existe quelques contes où l’on peut frapper (à) l’huis ou heurter l’huis, mais ces locutions sont senties comme des archaïsmes et, de nos jours, huis ne se rencontre que dans les locutions nominale « huis clos », et adverbiale ou adjectivale « à huis clos ». Le nom huis est issu du latin ostium, « entrée, porte » ; c’est donc un parent d’Ostie, l’ancien port de Rome situé à l’embouchure du Tibre. La parenté entre ostium et os, oris, qui désigne la bouche, fait donc que huis clos n’est pas si éloigné sémantiquement d’expressions comme bouche close ou clore le bec…