Dire, ne pas dire

Dire, ne pas dire

Du coup au sens de De ce fait

Le 06 novembre 2014

Emplois fautifs

La locution adverbiale du coup a d’abord été employée au sens propre : Un poing le frappa et il tomba assommé du coup. Par la suite, on a pu l’utiliser pour introduire la conséquence d’un évènement : Un pneu a éclaté et du coup la voiture a dérapé. Mais, ainsi que le dit Le Bon Usage, il exprime « l’idée d’une cause agissant brusquement », et à sa valeur consécutive s’ajoute donc une valeur temporelle traduisant une quasi-simultanéité. Du coup est alors très proche d’aussitôt. On ne peut donc pas employer systématiquement du coup, ainsi qu’on l’entend souvent, en lieu et place de donc, de ce fait, ou par conséquent. On évitera également de faire de du coup un simple adverbe de discours sans sens particulier.

On dit

On ne dit pas

Il a échoué à l’examen. De ce fait, il a dû le repasser l’année suivante

Il a échoué à l’examen. Du coup, il a dû le repasser l’année suivante

 

Être dans l’œil du cyclone

Le 06 novembre 2014

Emplois fautifs

Être dans l’œil du cyclone est une de ces expressions dont le sens originel s’est peu à peu perdu et qui sont aujourd’hui souvent employées à contresens, comme coupe sombre ou solution de continuité, dont nous avons déjà parlé ici. Un cyclone est une perturbation atmosphérique qui s’établit autour d’une basse pression, et qui se déplace en tournoyant sur elle-même : c’est pourquoi la zone située en son centre, appelée « l’œil du cyclone », est épargnée par la tempête. Peut-être est-ce par confusion avec d’autres expressions construites de manière similaire comme être au cœur de la tempête ou être dans la tourmente que cette expression s’emploie maintenant, à tort, pour évoquer la situation d’une personne qui se trouve être la cible de toutes les attaques, de tous les dangers. Quoi qu’il en soit, gardons-nous d’imiter cette erreur et redonnons son vrai sens à l’œil du cyclone.

Proactif

Le 06 novembre 2014

Emplois fautifs

L’adjectif proactif est un néologisme issu de l’anglais proactive : il est apparu dans le domaine de la psychologie pour qualifier une personne qui prend sa vie en main et refuse de se laisser diriger par les évènements extérieurs. Malheureusement, il est utilisé aujourd’hui dans un sens étendu, symétriquement à réactif, pour parler de quelqu’un qui serait capable d’anticipation. Sans doute la « capacité de réaction » n’est-elle plus suffisante aux yeux de certains qui, grisés par l’accélération du monde, estiment qu’il convient aussi d’être proactif, en particulier dans le cadre professionnel. Le français possède suffisamment d’adjectifs et de périphrases qui traduisent l’idée d’anticipation pour que l’on puisse cantonner proactif, si l’on tient à l’utiliser, à ses sens et domaines d’application d’origine.

On dit

On ne dit pas

Il a une grande capacité d’anticipation. Il est entreprenant

Il ne se laisse pas prendre au dépourvu

 

 

Il est proactif

 

Tel que suivi d’un participe passé

Le 06 novembre 2014

Emplois fautifs

La locution adverbiale tel que peut être suivie d’un ou de plusieurs noms : Des animaux tels que la loutre ou le manchot sont de remarquables nageurs. Elle peut aussi être suivie d’une proposition : Ce terme, tel que le Dictionnaire de l’Académie française le définit… ; Les conditions, telles qu’elles ont été détaillées plus haut… On évitera, lorsque cette proposition est à la voie passive, de faire l’ellipse du sujet et du verbe conjugué pour ne conserver que le participe passé. Cette tendance, sans doute inspirée du langage juridique (tel que prévu à l’article tant), se rencontre trop souvent dans des documents à caractère administratif, et dans la langue courante.

On dit

On ne dit pas

Le contrat, tel qu’il a été établi…

Le texte, tel qu’il a été fixé par l’éditeur

Le contrat,  tel qu’établi…

Le texte, tel que fixé par l’éditeur…

 

Has been et Out

Le 06 novembre 2014

Néologismes & anglicismes

Ces deux anglicismes, dont les fortunes diffèrent aujourd’hui, sont utilisés pour qualifier des personnes, des objets ou des attitudes qui ne sont plus dans l’air du temps. Has been est aujourd’hui en net recul et, devenu lui-même un peu has been, il laisse progressivement place à out. Notons cependant que leurs emplois ne sont pas identiques : has been et out peuvent être adjectifs (ce chanteur est has been, est out), mais seul has been peut être un nom. On aura peut-être le malheur d’être un has been, celui d’être un out nous sera épargné. Là encore, la langue française n’est pas si pauvre qu’il lui faille recourir à ces anglicismes, puisqu’elle a des formes adjectives convenant aux personnes, comme dépassé, ringard, d’un autre temps.

On dit

On ne dit pas

Cet acteur est ringard

Il est d’un autre âge, d’un autre temps

Cet acteur est complètement has been

C’est un has been

 

Show off

Le 06 novembre 2014

Néologismes & anglicismes

On entend de plus en plus souvent en français le terme show off. Ce groupe, au statut linguistique mal déterminé et qui est tantôt nom (Il fait du show off), tantôt adjectif (Il est un peu show off), renvoie à l’idée générale d’une manifestation de soi dénuée de toute trace de modestie. C’est d’ailleurs le sens du verbe show off en anglais, qui signifie « mettre en valeur » et, péjorativement, « faire étalage de » et enfin « se faire remarquer, frimer ». Ce type d’attitude étant universellement partagé, le français a, lui aussi, à sa disposition, du matériel linguistique, appartenant à divers niveaux de langue, propre à traduire cet état d’esprit et les comportements qu’il induit. Il n’est que de songer, par exemple, à des termes ou locutions comme faire le malin, le mariole, le beau ou le paon, crâner, se pavaner, parader, plastronner, poser ou à d’autres au charme un peu désuet, comme coqueter, hancher, mignarder, ou encore à poitriner, si cher à Barbey d’Aurevilly qui écrivit dans Les Diaboliques : « Le capitaine poitrinait au feu, comme une belle femme au bal, qui veut mettre sa gorge en valeur. »

Domestique pour Intérieur

Le 06 novembre 2014

Extensions de sens abusives

L’adjectif français domestique vient du latin domesticus, adjectif correspondant au nom domus, qui désigne la maison. En latin comme en français, ces adjectifs qualifient ce qui a trait à la maison, à la vie de la maison, comme dans les locutions affaires, travaux domestiques ou économie domestique. Si l’anglais domestic a également ce sens, il en a un second, qui en est l’extension, et qui correspond sans doute à une vision plus large de l’habitat : il qualifie tout ce qui concerne un pays, un territoire délimité à l’intérieur de ses frontières, le pays étant en quelque sorte l’échelon supérieur à la maison. Mais le français possède plusieurs adjectifs, national, intérieur en particulier, qui pourront être employés en lieu et place de cet anglicisme inutile. Ne nous en privons pas.

On dit

On ne dit pas

Un vol intérieur, national

Transport intérieur de marchandises

Le commerce intérieur progresse

Le produit intérieur brut

Un vol domestique

Transport domestique de marchandises

Le commerce domestique progresse

Le produit domestique brut

 

Trafic pour Circulation

Le 06 novembre 2014

Extensions de sens abusives

Le nom trafic est d’abord, en moyen français et jusqu’au xviie siècle, un synonyme de « négoce ». Il s’est ensuite spécialisé pour désigner un commerce illicite et c’est ce sens qu’il revêt principalement en français moderne : on a parlé de trafic d’indulgences, on parle de trafic d’armes, d’esclaves, de stupéfiants. Il désigne aussi le fait de monnayer un bien moral surtout dans la locution trafic d’influence. Le second sens que nous lui connaissons, celui de mouvement, de flux de véhicules, est plus tardif (il apparaît au milieu du xixe siècle) et vient de l’anglais traffic, qui l’avait lui-même emprunté au moyen français par une sorte de métonymie, le commerce impliquant un mouvement, un va-et-vient entre argent et marchandises. On parle donc de trafic ferroviaire, maritime, aérien, etc. Mais traffic en anglais désigne aussi une circulation intense d’automobiles : le recours à cet anglicisme dans ce cas précis est à proscrire.

On dit

On ne dit pas

Il y a beaucoup de circulation, une circulation dense, importante, sur l’autoroute

Être bloqué dans les embouteillages

Il y a du trafic sur l’autoroute

 

Être bloqué dans le trafic

 

Goût, dégoûter et ragoûter

Le 06 novembre 2014

Bonheurs & surprises

Dégoûter ne signifie pas uniquement « inspirer de la répugnance », mais aussi « priver d’appétit », sens devenu rare aujourd’hui : Si vous lui donnez tant à manger, vous le dégoûterez. Cette perte de goût, d’abord pour la nourriture, puis pour tout ce qui fait le sel de la vie, n’est pas nouvelle et on s’est depuis longtemps efforcé de la nommer et de la guérir. Être dégoûté, ou encore blasé (le verbe blaser signifie d’ailleurs lui aussi, au sens classique, « émousser le goût par un excès »), c’est éprouver ce que les Latins appelaient le taedium vitae, « le dégoût de la vie », et que Cassien, auteur chrétien du ve siècle après Jésus-Christ, appelait acedia, qu’il définit comme « un dégoût et une angoisse qui touche les anachorètes et les moines errant dans les déserts… » et qu’il classe parmi les vices menaçant ces ermites, juste après la tristesse : « principalia vitia […] quintum tristitiae, sextum acediae ». Les Pères du désert ont personnifié cette acédie en l’appelant le « démon de midi » (daemonium meridianum). Évagre le Pontique, un moine grec du IVe siècle avec J.-C. écrit à ce sujet : « Le démon de l’acédie, qu’on appelle aussi démon de midi, est le plus pesant de tous les démons. Il attaque le moine vers la quatrième heure et l’assiège jusque vers la huitième. Il commence par lui donner l’impression que le soleil est bien long dans sa course, ou même immobile, et que le jour a cinquante heures. Puis il le pousse à regarder sans cesse par la fenêtre, le jette hors de sa cellule pour examiner le soleil et voir si la huitième heure approche. […] Il lui fait prendre en haine l’endroit où il se trouve et son genre de vie […]. »

Au chant VII de la Divine Comédie, Dante nous les montre dans le cinquième cercle de l’Enfer, avec les colériques.

Mais ce dégoût est essentiellement le dégoût des estomacs, puis des sens repus et blasés cherchant dans une course effrénée ce qui pourrait épicer la vie. Cassien évoquait les mauvais moines : on en retrouvera d’autres, beaucoup plus tard, dans Justine ou les infortunes de la vertu, qui n’éprouvent plus de plaisir que par l’accumulation de crimes et de perversités. Cependant, même si le proverbe latin dans sa grande sagesse nous explique que De gustibus et coloribus, non disputandum, face à ces dégoûtés, à ces blasés, il fallait réagir ; il fallait les ragoûter.

Le Grand Vocabulaire françois nous propose quelques mets qui pourront faire l’affaire. On y lit à l’article Ragoûtant : « Donnez-nous des cornichons ou quelque chose de ragoûtant », et à l’article Ragoûter : « On lui a donné des confitures pour le ragoûter. » Nul doute qu’avec ce mélange d’aigre et de sucré le malade recouvre quelque appétit. Car le « dégoûté » est d’abord un malade, comme l’indiquent ces deux exemples de la quatrième édition de notre Dictionnaire : « Ragoûter un malade » et « Il a perdu l’appétit, il faut essayer de le ragoûter ». Mais, de même que le dégoût ne touche pas uniquement les aliments, il semble qu’il n’est point d’appétit qui ne se puisse ragoûter : « Il n’est plus sensible à ce qui avait accoutumé de le toucher le plus, il lui faut quelque chose de nouveau pour se ragoûter », est-il écrit dans cette même édition. Hélas, deux éditions plus tard, le mal s’est aggravé : « Il est tellement blasé qu’on ne trouve plus rien de nouveau pour le ragoûter. » Quand le remède fonctionne, on passe vite d’une gourmandise retrouvée à des désirs plus charnels. Si on lit dans Le Dialogue des morts de Fénelon : « Ils essaient de nouveaux remèdes pour se guérir, et de nouveaux mets pour se ragoûter », on lit chez Massillon : « Rien ne coûte quand il s’agit d’une passion : les difficultés mêmes ragoûtent, piquent, réveillent. » Notre époque est un peu pessimiste puisque ragoûter et ragoûtant ne s’emploient plus guère que d’une manière restrictive ou négative : Ce projet ne me ragoûte guère. Voilà une histoire peu ragoûtante. Alors que dans le Grand Vocabulaire françois, à qui on laissera le soin de conclure, on lisait, il y a un peu plus de deux siècles : « Il a épousé une jeune femme qui a une physionomie fort ragoûtante. »

Histoires d’eaux

Le 06 novembre 2014

Bonheurs & surprises

L’eau est l’élément le plus répandu à la surface du globe (elle en recouvre les trois quarts), et entre pour environ 70 % dans la composition de notre corps. Pourtant ce nom ne compte, à l’oral, qu’un seul son. On a beau savoir, depuis les travaux de Ferdinand de Saussure, que le signe est arbitraire, on peut être amené à se demander si notre vocabulaire est vraiment raisonnable, qui a donné quarante et une lettres à la pourtant très peu connue, et très peu répandue, cobaltidithiocyanatotriaminotriéthylamine, que l’excellent Dictionnaire de la chimie de Duval et Duval définit comme le nom générique des complexes renfermant le cation monovalent [Co(CNS)2N(C2H4NH2 )3]+... Comment ne pas regretter que ce nom donne à anticonstitutionnellement, ce géant de nos dictionnaires usuels, des allures de garçonnet ?

Les autres éléments ne sont guère mieux lotis, deux sons pour l’air et le feu, trois pour la terre. D’autres langues sont plus généreuses, il n’est que de songer à l’allemand Wasser, à l’anglais water, au russe voda, à l’espagnol agua, au grec hudôr ou au latin, qui utilise unda, pour désigner de l’eau en mouvement, et aqua, pour désigner l’eau en tant que matière.

C’est justement de aqua que nous vient notre eau. Mais si la forme eau a fini par s’imposer, la concurrence a été sérieuse. Le latin unda, on le sait, a donné « onde » en français, et le passage d’une forme à l’autre, régulier et transparent, s’explique facilement ; celui de aqua à « eau » est le cauchemar de l’apprenti philologue. Bien d’autres formes qu’« eau » ont existé. Le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, en donne cinquante et une, parmi lesquelles aighue, auge, eve, hayve, yeuve, ive, iauve, iawe, eave, aiuwe, iau, ial. En dehors des textes anciens, c’est le plus souvent dans des toponymes que l’on retrouve quelques-unes de ces formes. Ainsi aqua(s) a évolué en aigue(s), que l’on retrouve dans les noms des communes Chaudes-Aigues, fameuse station thermale du Cantal, Aigues-Vives, qui n’a pas cependant la renommée de son antonyme Aigues-Mortes, mais aussi Mortaigue, Fontaigue, ou Entraygues. On trouve dans l’Oise une commune appelée Ève, forme qui existe aussi en composition, dans des noms de rivières ou de villes comme Longuève ou Bellève pour les premières et Megève pour les secondes, et encore dans des patronymes comme Boileve, équivalent du plus célèbre Boileau. Qu’un nom français vienne d’un accusatif latin est chose courante, mais cette eau généreuse nous a donné des formes plus rares tirées de l’ablatif, aquis, qui a évolué en français en aix et a servi à former Aix-les-Bains ou Aix-en-Provence, et qui, en allemand, a donné Aachen, une station thermale connue dès l’époque romaine sous le nom de Aquae Grani, « les eaux de Granus », ce dernier étant le dieu celte de la santé. Cette ville, où furent couronnés de nombreux empereurs germaniques, est plus connue en français sous le nom d’Aix-la-Chapelle. Aix a connu une variante ax, que l’on retrouve dans Ax-les-Thermes, en Ariège, ou, après agglutination avec la préposition de, dans Dax. Certaines formes sont parfois trompeuses, comme Saint-Pierre-des-Ifs, dans l’Eure, où ifs ne désigne pas des arbres, mais est une altération de aquosis, « aqueux ».

Enfin, notons que d’aigue a été tiré le nom propre Aiguières, village d’Ardèche, mais aussi aiguière, qui désigne un grand vase à eau, nom commun qui serait sans doute aujourd’hui oublié s’il n’avait été immortalisé par Molière. Ce dernier en effet, dans Les Femmes savantes, fait demander par Chrysale, qui s’interroge sur les raisons du renvoi de sa servante Martine : « Est-ce qu’elle a laissé, d’un esprit négligent

Dérober quelque aiguière, ou quelque plat d’argent ? »