Dire, ne pas dire

Dire, ne pas dire

Du polichinelle au punch

Le 02 mai 2013

Bloc-notes

sallenave.jpgBalzac, Le Cabinet des antiques, 1838. Rastignac regarde le jeune vicomte d’Esgrignon, fraîchement débarqué à Paris, et sur lequel une grande dame semble avoir jeté son dévolu. « Mon cher, dit-il à son ami Marsay, il sera, uist ! sifflé comme un polichinelle par un cocher de fiacre. »

Cette phrase énigmatique nous entraîne dans un dédale de mots extrêmement curieux.

Qu’est-ce qu’un « polichinelle » ? Quelques dictionnaires le signalent : le polichinelle, c’est de l’eau-de-vie. Mais comment et pourquoi ?

L’origine de Polichinelle est bien connue : Polichinelle, c’est la marionnette « Pulcinella », qui en italien veut dire « bec de poulet », à cause de son nez crochu. Ses origines se perdent dans la nuit des temps : c’est le bouffon Maccus, romain et même pré-romain, une figure archaïque, méchante, volontiers obscène. De là, le polichinelle français, bouffon, joyeux, menteur, matamore. Dont le nom se retrouve dans diverses expressions populaires, comme « être un polichinelle », être un pantin, quelqu’un dont on tire les ficelles et qui change tout le temps d’avis. Ou « secret de polichinelle » (un secret que tout le monde connaît) ou encore « avoir un polichinelle dans le tiroir », être enceinte.

En Angleterre, sous les Stuarts, Pulcinella devient « Punchinello », et enfin « Punch », ou « Mister Punch », tantôt jovial et bon enfant, tantôt parfait scélérat qui séduit toutes les femmes, tue la sienne, et s’en prend même au vieil Old Nick, le diable. En 1841, un hebdomadaire satirique en prendra le nom. Car punch, c’est aussi, en anglais, un mot du vocabulaire de la boxe, qui signifie « coup de poing vigoureux ». On y reconnaît l’ancien français ponchon, coup de pique, de pointe ou de poing. D’où l’expression moderne « avoir du punch », en anglais et en français d’aujourd’hui, au sens d’avoir du tonus, une grande capacité réactive… (d’où peut-être « avoir la pêche », par assonance ?)

Et le punch, c’est aussi une boisson, qui ne doit rien à Pulcinella, mais tout au rhum de la Jamaïque mêlé de sucre de canne. Son nom viendrait de l’hindi pendj : « cinq », comme penta en grec, parce qu’il y entre cinq ingrédients : thé, sucre, eau-de-vie, cannelle et citron. Mais comme sa vigueur roborative ne fait aucun doute, on voit bien la confusion qui s’est produite avec punch, au sens de « coup de poing » (bien que le punch boisson se prononce « ponche » – c’est d’ailleurs ainsi que le mot fut longtemps orthographié). Et très probablement avec Mister Punch, la marionnette libidineuse.

Mais revenons à Balzac, et au « polichinelle » que « siffle » le cocher : d’où lui vient ce nom ? Est-ce parce qu’une forte consommation d’eau-de-vie donne au buveur des gestes de pantin ? Est-ce une forme populaire du « punch », boisson à la mode dans les cercles romantiques ? Mais comment et par quel mystère le « polichinelle » du cocher aurait-il retrouvé le pulcinella des origines, devenu en anglais punchinello puis Mister Punch ? Et ayant, dans cette métamorphose, rencontré le punch de la Jamaïque ?

La question est ouverte.

Danièle Sallenave
de l’Académie française

C’est tendance

Le 02 mai 2013

Emplois fautifs

Dans Madame Bovary, Lheureux, le marchand de nouveautés, convainc régulièrement Emma d’acheter tel ou tel objet ou vêtement grâce à une phrase à laquelle elle semble ne pouvoir résister : C’est le genre ou sa variante C’est là le genre. Un siècle et demi plus tard, ni le bovarysme ni l’injonction à suivre les modes n’ont disparu, mais c’est le genre a été remplacé par c’est tendance ou ça fait tendance. Entre Flaubert et notre siècle, le complément du présentatif a perdu son article et son statut de nom pour devenir un adjectif invariable. Et, comme l’était déjà c’est là le genre d’autrefois, il s’agit là d’un déplaisant tic de langage.

On dit

On ne dit pas

C’est tout à fait dans l’air du temps

Des chaussures à la pointe de la mode

C’est, ça fait très tendance

Des chaussures très tendance

 

Funéraire, Funeste et Funèbre

Le 02 mai 2013

Emplois fautifs

Même si les adjectifs Funéraire et Funeste ont tous deux pour racine le même mot latin funus, « funérailles », ils ne sont ni synonymes, ni interchangeables. Funéraire signifie « qui se rapporte aux funérailles » et « qui a rapport à la mort, à la dépouille, à la mémoire d’une personne », alors que Funeste signifie « qui cause la mort » et « qui annonce la mort, le malheur ». On distinguera aussi ces adjectifs de Funèbre, dont les sens sont voisins de funéraire, mais qui s’applique à des noms plus abstraits : Une oraison funèbre, une veillée funèbre. Signalons enfin que Funéraire et Funèbre, contrairement à Funeste, ne peuvent ni varier en degré, ni être antéposés.

 

On dit

On ne dit pas

Une urne funéraire, un drap funéraire

Une pierre funéraire

Un jour funeste

De funestes pressentiments

Une veillée funèbre

Une urne funeste, un drap funeste

Une pierre funeste

Un jour funéraire

De funéraires pressentiments

Une veillée funéraire

 

Jouer un disque

Le 02 mai 2013

Emplois fautifs

Le verbe jouer est très employé dans le vocabulaire de la musique. On le trouve d’abord avec un nom d’instrument comme complément : jouer du piano, de la clarinette. On trouve ensuite le nom du morceau qui est joué : jouer un prélude, une sonate. Enfin, jouer peut aussi avoir comme complément un nom de musicien, précédé ou non d’un article partitif : jouer du Bach ou jouer Bach. Dans ces derniers cas, le sujet du verbe peut aussi, par extension, désigner le support qui reproduit de la musique enregistrée, mais faire de ce support le complément d’objet direct de Jouer est une faute que l’on doit éviter.

 

On dit

On ne dit pas

Mettre un disque

Un disque qui joue une valse, qui joue Mozart

Jouer un disque

Jouer un disque de valse, de Mozart

 

Renseigner (un formulaire)

Le 02 mai 2013

Emplois fautifs

Même si le verbe renseigner s’est employé à la fin du Moyen Âge avec le sens de « porter en compte une somme, l’assigner à quelque emploi », il ne se construit plus depuis fort longtemps qu’avec un nom de personne comme complément : on renseigne quelqu’un sur une autre personne ou sur une chose.

Mais une fâcheuse tendance semble se répandre aujourd’hui, qui consiste à employer renseigner avec pour complément un nom comme formulaire, document, fiche, etc. Sans doute cet usage provient-il d’une volonté d’abréger des périphrases comme donner ou fournir des renseignements, remplir une fiche de renseignements. Pourquoi ne pas continuer à employer, plutôt que renseigner, des verbes qui convenaient parfaitement comme compléter ou remplir ?

 

On dit

On ne dit pas

Remplir un formulaire

Compléter un document

Renseigner un formulaire

Renseigner un document

 

Définitivement

Le 02 mai 2013

Néologismes & anglicismes

L’adverbe définitivement existe en français et signifie « de manière définitive » ou « pour en finir ». L’anglais definitely a la même origine, mais il n’a pas le même sens : il sert essentiellement à donner plus de poids à une réponse affirmative. Ne confondons pas les deux langues, et préférons « absolument, vraiment » ou « oui, bien sûr » pour mettre en valeur nos propos ou répondre par l’affirmative à une question.

 

On dit

On ne dit pas

Viendrez-vous demain ? Oui, bien sûr

Je suis absolument sûr de moi

Viendrez-vous demain ? Définitivement

Je suis définitivement sûr de moi

Money time

Le 02 mai 2013

Néologismes & anglicismes

Les anglicismes sont généralement empruntés à l’anglais, mais on en trouve aussi qui ont été composés dans notre pays et ne se rencontrent pas dans le pays dont ils sont censés venir. C’est le cas de Money time, qui s’est d’abord entendu dans des commentaires sportifs de matchs de basket-ball et que l’on rencontre maintenant à propos d’autres sports comme le handball ou le tennis, pour désigner tantôt la fin, tantôt les instants décisifs d’un match. La langue anglaise utilise d’autres expressions pour décrire ce type de situation, la langue française également ; utilisons-les plutôt que cet anglicisme de mauvais aloi.

On dit

On ne dit pas

Un panier marqué à la toute fin du match

Il a bien joué les points importants

Un joueur qui sait arracher la victoire

Un panier marqué pendant le money time

Il a bien joué les points du money time

Un joueur de money time

Jubilatoire

Le 02 mai 2013

Extensions de sens abusives

L’adjectif jubilatoire signifie « qui inspire, exprime, traduit la jubilation », c’est-à-dire une joie expansive, un contentement extrême et qui ne peut être contenu. Il s’agit, comme on disait naguère, d’un adjectif « de bon aloi », mais dont il convient de ne pas abuser. Or, depuis quelque temps, il est devenu un adjectif passe-partout pour nombre de critiques aux yeux desquels il semble ne plus exister de bons livres, de films réjouissants, de pièces que l’on prend un grand plaisir à voir, mais seulement des livres, des films et des pièces jubilatoires. Il n’est pas certain que cet adjectif soit aussi universel que tendent à le faire croire tous ces emplois ; doit-on se résigner à une telle pauvreté de langage alors que la langue ne manque pas de substituts plus précis ?

Trop pour Très

Le 02 mai 2013

Extensions de sens abusives

Au Moyen Âge et jusqu’au XVIIe siècle, trop s’employait fréquemment avec le comparatif. On lit ainsi chez Villon, dans la Ballade des dames du temps jadis :

« Écho, parlant quand bruit on mène

Dessus rivière ou sus étang,

Qui beauté ot trop plus qu’humaine. »

Dans des emplois vieillis ou littéraires, on rencontre encore trop utilisé avec le sens de très ; quelques formes comme vous êtes trop aimable, vous êtes trop bon, se sont maintenues dans l’usage.

Mais en dehors de ces tours figés, on évitera systématiquement de substituer trop à très et, plus encore, de faire de trop un adjectif signalant une qualité si incroyable qu’il semble impossible de l’énoncer.

 

On dit

On ne dit pas

Il a beaucoup de classe

Elle est très belle, elle est vraiment belle

Il est étonnant, époustouflant

Il est trop stylé

Elle est trop belle

Il est trop

 

Ingambe

Le 02 mai 2013

Bonheurs & surprises

Cet adjectif, qui signifie « alerte dans ses mouvements, dont la démarche est souple et aisée », et non, comme on le croit parfois, en faisant de in- un préfixe négatif, « impotent, qui ne peut marcher ». Il est aujourd’hui rare et précieux.

Ingambe est emprunté de l’italien (essere) in gamba, « (être) frais, dispos », et, proprement, « être en jambes ». À la Renaissance, on écrivait d’ailleurs « en gambes ». On trouve dans les Mémoires de Du Bellay :

Français et Gascons estans mieux en gambes que les lansquenets

Cette expression se retrouve dans le français contemporain avec le même sens, sous la forme « être en jambes ». Elle s’est d’abord employée dans le vocabulaire sportif, puis s’est étendue à la langue courante. Notons que l’emploi d’adverbes peut en changer le sens : être très en jambes signifie en effet « être très en forme », alors qu’être tout en jambes signifie « avoir de très longues jambes ».

Le nom Gambe n’existe plus aujourd’hui que dans les locutions viole de gambe et jeu de gambe, qui désignent, l’une, un instrument à cordes, ancêtre du violoncelle et que l’on tient entre ses jambes, et l’autre, un jeu d’orgue imitant les instruments à cordes.

Son dérivé Gambette, popularisé par Mistinguett, est entré, dans la langue familière, pour désigner des jambes petites ou minces et, dans la langue savante, pour désigner un échassier encore appelé « chevalier à pieds rouges ».

Les doublets étymologiques

Le 02 mai 2013

Bonheurs & surprises

Notre langue est doublement redevable au latin.

De nombreux mots français sont le résultat d’une lente évolution du latin classique au français actuel, en passant par le latin tardif et l’ancien français et, comme les pièces de monnaie qui ont trop servi, ils sont parfois peu reconnaissables parce qu’ils ont été altérés et déformés par l’usage. Ces mots ont le plus souvent perdu une ou plusieurs syllabes et leur sens s’est modifié. Ainsi les mots glaïeul, liège et malotru, pour ne citer qu’eux, sont issus du latin gladiolum, « petite épée », levis, « léger », et male astrucus, « né sous une mauvaise étoile ».

Notre langue a également emprunté consciemment un grand nombre de mots au latin classique, généralement à partir des XIIIe et XIVe siècles. Ce sont le plus souvent des mots appartenant à un registre de langue plus élevé ; ils sont très proches du modèle latin et seule la terminaison est francisée. Parmi des milliers d’autres, on peut citer bénédiction, calamité, déambuler, empruntés de benedictio, calamitas, deambulare, ou encore nombre de mots appartenant à des domaines scientifiques comme fémur, fructifère, gallinacé ou manducation.

Il est aussi souvent arrivé qu’un même mot latin ait donné deux ou plusieurs mots français, les uns au terme d’une longue évolution phonétique et sémantique qui en a modifié la forme et le sens, les autres par un emprunt plus tardif. On parle alors de doublets étymologiques. En voici quelques-uns : Poison/potion (de potio) ; poitrail/pectoral (de pectorale) ; fléau/flagelle (de flagellum) ; foison/fusion (de fusio) ; chétif/captif (de captivus) ; moule/module (de modulus) ; millième/millésime (de millesimus) ; hurler/ululer (de ululare) ; loyal/légal (de legalis) ; métier/ministère (de ministerium) ; nager/naviguer (de navigare) ; écouter/ausculter (de auscultare) ; épaule/spatule (de spatula) ; essaim/examen (de examen) ; étroit/strict (de strictus) ; fade/fétide (de fetidus) ; octroyer/autoriser (de autorisare) ; outil/ustensile (de ustensilia) ou encore évier et aquarium (de aquarium).