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Lettre d’un Québécois à notre confrère Dany Laferrière

Le 02 février 2017

Bloc-notes

Lettre d’un Québécois à notre confrère Dany Laferrière.

Les « faux British » parisiens

 

Monsieur Laferrière,

Tout d’abord, je dois vous dire toute l’admiration que vous m’inspirez, à titre de Québécois d’adoption, d’abord pour vos qualités d’auteur et pour votre nomination à cette vénérable institution légendaire qu’est l’Académie française.

C’est d’ailleurs à ce titre que je m’adresse à vous par la présente.

En septembre dernier, j’ai effectué un séjour de trois semaines à Paris. Fabuleux ! Sauf que, c’est bien connu et on me l’avait bien dit, le choc fut brutal à un seul chapitre, l’utilisation plus qu’abusive, dans les rues de Paris, de l’anglais, tant dans la conversation que dans l’affichage.

Effectivement, les Français, les Parisiens du moins, ne traduisent rien : ils fréquentent les « drive-in », regardent « The Voice » à la télévision, adorent le cinéma où l’on arrête des « serials killers », ils relèvent des « challenges », communiquent grâce à leurs « smartphones », se « googlent » allègrement, utilisent le « room service » quand ils vont à l’hôtel, le jeune écolier amène sa « lunch box » à l’école, etc. Pourtant, les équivalents en français existent bel et bien.

Nous les utilisons chez nous. Je sais, nous n’avons pas de leçons à donner ne serait-ce que pour le vocabulaire automobile que nous utilisons. M’enfin !

Au chapitre de l’affichage, c’est encore pire. Vous trouverez, en « pièces jointes », 67 photos que j’ai prises dans la seule première semaine de mon séjour dans la Ville lumière. Ces clichés ne montrent que ce qui m’a sauté aux yeux. Je ne cherchais pas indûment. Un ami anglophone qui nous accompagnait nous a avoué se sentir ainsi parfaitement à l’aise, presque chez-lui… En fait, l’affichage en anglais qu’on retrouve à Paris ne passerait jamais au Québec, même pas dans le « west island » de Montréal.

Et je tais le fait que les vendeurs itinérants de souvenirs sur les sites touristiques, de nombreux serveurs dans les bars, terrasses et restaurants et autant de préposés dans les boutiques et les grands magasins s’adressent très souvent à nous en anglais avant de nous lancer l’éternel et traditionnel « oh ! Des amis canadiens ! J’adore votre accent ! » Grrrrrrrrrr ! S’ils savaient le nombre de points qu’ils perdent en ne s’adressant à pas moi dans notre langue !

Cette situation m’a amené à traiter les Parisiens de « faux British », du titre d’un spectacle – que je n’ai pas vu faute de temps – à l’affiche à Paris pendant mon séjour.

Cette situation a provoqué, chez moi, un certain nombre de « montées de lait ». Au Québec, nous avons dû adopter la Loi 101 pour protéger notre langue parce que menacée de toutes parts par nos voisins anglophones à l’est, à l’ouest, et au sud de la province. À Paris, j’ai senti que la menace venait des Français eux-mêmes, des Parisiens, pour ce que j’en ai vu. Sidérant ! Désolant ! Décourageant ! D’autant plus que certains Parisiens m’ont avoué pécher ainsi par snobisme alors que d’autres me disaient vouloir plaire le plus possible aux touristes étrangers, pour ne pas dire américains… C’est un non-sens. Lorsqu’on veut attirer des étrangers chez soi, on leur montre ce qui nous différencie, pas ce qu’ils peuvent retrouver chez eux. Les Américains affichent-ils en mandarin pour plaire aux touristes chinois ? !... Bien sûr que non !

Je me suis ainsi aussi senti en quelque sorte « méprisé ». Je m’explique. Alors que nous au Québec, nous devons livrer une bataille de tous les instants pour protéger notre langue, on dirait que la capitale de la francophonie, drapée dans sa longue liste de monuments édifiés à la mémoire des grands auteurs de son histoire, le siège de l’Académie française, s’en fiche royalement ; c’est à croire que les Français sont à la veille d’adopter une loi faisant de l’anglais une deuxième ou, pire, leur seule langue officielle. C’est à pleurer juste à penser que, le jour où la langue française disparaîtra de cette planète comme langue vivante, on dira que les premiers responsables de cette catastrophe habitaient l’Hexagone.

C’est pourquoi je m’adresse à l’académicien que vous êtes pour que vous tentiez de faire quelque chose, ne serait-ce que lancer un mouvement, un groupe de pression qui pourrait lutter pour la sauvegarde de la langue française… en France. Un tel engagement ne manquerait pas soutenir les efforts que les défenseurs de la langue de nos ancêtres au Québec déploient depuis des décennies. Je ne peux pas croire que tous les Français soient insouciants au point de refuser qu’on apporte quelques correctifs à cette lacune.

Mais, peut-être, êtes-vous déjà à l’œuvre… Si tel est le cas, prière de donner davantage de publicité à vos actions. Ça ne pourrait que nous être bénéfique.

Je vous prie d’agréer, Monsieur Laferrière, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Claude-Gilles Gagné

Disons au sens d’Environ, à peu près

Le 02 février 2017

Emplois fautifs

L’impératif disons peut s’employer pour signifier que l’on décide de telle ou telle chose en concertation avec la personne à qui l’on s’adresse. Il est alors synonyme de « si cela vous convient » : Vous ne pouvez pas venir ce soir ; eh bien, disons demain.

Mais on se gardera d’ajouter à ce sens celui d’« environ ». Cette remarque vaut également, et plus encore, pour la locution « on va dire ».

on dit

on ne dit pas

Ils étaient à peu près cinq mille

Cela s’est passé il y a environ dix ans

Ils étaient, disons, cinq mille

Cela s’est passé il y a, disons, dix ans

 

Identique que pour Identique à

Le 02 février 2017

Emplois fautifs

 

À l’article Identique de son célèbre Dictionnaire de la langue française, Émile Littré écrit : « Il se construit avec la préposition avec et avec la préposition à ». Cette remarque est toujours juste, même si identique avec n’est plus guère en usage aujourd’hui. On lisait encore que Deux et deux sont identiques avec quatre dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française, mais depuis l’édition de 1935, cet exemple a disparu. Il convient de rappeler que cette forme n’est pas fautive, alors que le tour identique que, qui commence à se répandre, sans doute par contamination avec la forme au sens similaire le même que, est une faute qui doit absolument être évitée.

on dit

on ne dit pas

Il a trouvé un résultat identique au mien, il a trouvé le même résultat que moi

Il a trouvé un résultat identique que le mien

 

 

Léthal pour Létal

Le 02 février 2017

Emplois fautifs

Quand on hésite sur l’orthographe d’un mot, la peur de mal faire amène plus souvent à ajouter à celui-ci des lettres qui n’ont pas lieu d’être qu’à en retirer qui sont nécessaires ; ainsi qui n’est pas sûr de la bonne manière d’écrire étymologie ajoute souvent un h fautif à ce nom devenu alors éthymologie. On trouve semblable faute avec l’adjectif létal, trop souvent écrit léthal. Cette erreur s’explique sans doute par une confusion entre ce qui est mortel et ce qui provoque l’oubli. On se souvient que, dans la mythologie grecque, le Léthé, un des fleuves des Enfers, provoquait chez les âmes qui devaient se réincarner un oubli de leur vie antérieure ; et comme, à l’exception de quelques héros comme Ulysse ou Énée, il fallait être mort pour se rendre aux Enfers, le Léthé a été associé au trépas. Et c’est d’ailleurs à partir du latin letalis et du grec Lêthê que l’anglais a créé la forme lethal. Que donc ceux qui ont écrit léthal pour létal se consolent en se disant qu’ils ont d’illustres devanciers : on trouve en effet dans certaines versions de L’Énéide la forme lethalis en lieu et place de letalis, et cette forme se rencontre aussi dans les citations latines de Montaigne, au chapitre xxxix des Essais, intitulé De la solitude. Mais qu’ils essaient de se souvenir cependant que seul létal est correct et que l’on doit aussi écrire létalité et non léthalité.

on écrit

on n’écrit pas

Une dose létale de poison

La létalité d’une blessure

Une dose léthale de poison

La léthalité d’une blessure

 

Malvoyant

Le 02 février 2017

Emplois fautifs

L’adjectif malvoyant signifie « qui souffre d’une altération grave des facultés visuelles ». On se gardera bien d’ajouter à ce sens, par un euphémisme qui n’a pas lieu d’être, celui d’aveugle, qui, lui, qualifie une personne atteinte de cécité totale. Cette remarque vaut aussi pour malentendant, que l’on évitera de confondre avec sourd.

on dit

on ne dit pas

Homère était aveugle

Beethoven mourut sourd

Homère était malvoyant

Beethoven mourut malentendant

 

Pool

Le 02 février 2017

Néologismes & anglicismes

L’anglais a emprunté du français le mot poule, non pas avec le sens de « gallinacé » mais avec celui d’« ensemble des sommes mises en jeu dans quelque compétition », et en a fait le nom pool. La forme anglaise a par la suite également désigné un groupement d’États ou d’entreprises travaillant ensemble pour parvenir à des objectifs communs. On a ainsi parfois appelé la Communauté européenne du charbon et de l’acier le Pool du charbon et de l’acier et, dans les années 1960, l’union de pays occidentaux visant à réguler le cours de l’or et du dollar fut nommée le Pool de l’or. Ces deux locutions sont entrées dans l’histoire et on les conservera, mais on évitera, en économie particulièrement, d’employer pool, auquel on préfèrera des noms comme consortium, entente, groupement, etc.

on dit

on ne dit pas

Le consortium du nickel, du cuivre

Un groupement d’éditeurs

Le pool du nickel, du cuivre

Un pool d’éditeurs

 

Self-service

Le 02 février 2017

Néologismes & anglicismes

Le nom self-service est apparu aux États-Unis après la Première Guerre mondiale et en France après la Seconde. Plusieurs formes ont été proposées pour remplacer cet anglicisme : auto-service, dont l’usage n’a pas voulu, et libre-service, qu’il convient d’employer plutôt que self-service ou sa forme abrégée, self.

on dit

on ne dit pas

Une station d’essence en libre-service

Un restaurant en libre-service

Une station d’essence en self-service

Un restaurant en self-service

 

Investir au sens d’Envahir

Le 02 février 2017

Extensions de sens abusives

Le verbe investir est emprunté de l’italien investire, « mettre en possession d’une charge », puis « attaquer », lui-même étant issu du latin investire, « garnir, entourer » et donc « assiéger », c’est-à-dire entourer étroitement comme le fait un vêtement. En français investir a conservé les sens de l’italien : on peut donc investir quelqu’un d’une dignité et, dans le domaine militaire, investir une place forte, c’est-à-dire en faire le siège. Il convient de ne pas ajouter à ce dernier sens celui de « prendre, envahir ».

on dit

on ne dit pas

Après un long siège, les assaillants ont pris la ville

Après un long siège, les assaillants ont investi la ville

 

La mémoire, le mémoire

Le 02 février 2017

Extensions de sens abusives

En français, il existe deux noms mémoire. Le premier et le plus courant est féminin. Il peut désigner la faculté de l’esprit de conserver et de rappeler des idées, des situations, des personnes, etc. On dira ainsi que telle personne a une bonne mémoire, une mémoire peu sure, une mémoire infidèle, etc. Il peut aussi désigner le souvenir conservé par cette faculté : un exploit digne de mémoire, voilà un fait qui restera dans les mémoires. Mais mémoire est aussi un nom masculin. Si on ne le confond guère avec le premier quand ce mot désigne un texte exposant quelque requête ou donnant des instructions, l’état des sommes dues à un artisan ou encore une dissertation sur un sujet scientifique ou littéraire (l’architecte a présenté son mémoire ; un mémoire de maîtrise), il arrive trop souvent que, au pluriel et généralement avec une majuscule, le nom mémoires, qui désigne les écrits d’une personne ayant été témoin ou acteur de la vie publique de son temps, soit considéré comme un nom féminin.

on dit

on ne dit pas

Les « Mémoires d’outre-tombe » sont merveilleusement écrits

Les Mémoires du cardinal de Retz sont pleins d’ironie

Les « Mémoires d’outre-tombe » sont merveilleusement écrites

Les Mémoires du cardinal de Retz sont pleines d’ironie

 

De paille et d’osier

Le 02 février 2017

Bonheurs & surprises

La paille et l’osier ont en commun d’être des matières abondantes, peu onéreuses et faciles à travailler. On les utilisait beaucoup autrefois. Il est donc normal qu’on les retrouve dans de nombreuses expressions et locutions, comme homme de paille et mannequin d’osier. La première était ainsi glosée dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1694 : « Il se dit particulierement de ces gens que l’on fait intervenir dans les affaires, & qui prestent leur nom, quoy qu’il n’y ayent point de veritable interest. » Aujourd’hui encore, cette expression désigne un prête-nom, le plus souvent véreux, associé à quelque entreprise peu recommandable. On ne s’étonnera donc pas de voir ces expressions abonder au milieu des affairistes des romans de Balzac.

On en trouve bien sûr dans Le Père Goriot : « Il achète des terrains nus sous son nom, puis y fait bâtir des maisons par des hommes de paille. Ces hommes concluent les marchés pour les bâtisses avec tous les entrepreneurs qu’ils payent en effets à longs termes, et consentent, moyennant une légère somme, à donner quittance à mon mari, qui est alors possesseur des maisons, tandis que ces hommes s’acquittent avec les entrepreneurs dupés en faisant faillite. »

Ils apparaissent aussi dans Le Contrat de mariage : « Diard […] vendait les places, il eut la gloire d’inventer l’homme de paille pour les emplois lucratifs qu’il était nécessaire de garder pendant un certain temps avant d’en avoir d’autres », ou encore dans Un homme d’affaires : « Le Claperon, reprit Desroches, fut pendant six ou sept ans le paravent, l’homme de paille, le bouc émissaire de nos deux amis, Du Tillet et Nucingen. »

Balzac connaissait d’autant mieux le sujet qu’il eut, lui aussi, recours à l’un de ces prête-nom, un architecte nommé Claret, pour lui garder sa propriété des Jardies que, ruiné, il fut contraint de mettre en vente ; ce fut Claret qui l’acheta et Balzac put écrire à madame Hanska : « Les Jardies sont vendus à un ami qui me les conservera. »

Mais un homme de paille était d’abord, comme l’écrivait le Dictionnaire de l’Académie française : « Un homme de neant, de nulle consideration. » On lit ainsi dans La Vraie Histoire comique de Francion, de Charles Sorel (1623) : « Afin que vous ne pensiez point que je sois un homme de paille, sçachez que j’ay faict l’acquisition en ma patrie d’une maison qui vaut deux mil escus. »

Cependant homme de paille pouvait également avoir un autre sens, beaucoup plus dramatique. Dans son Dictionnaire, Furetière écrit en effet que les hommes de paille sont des mannequins de paille ou d’osier « dont on se sert dans les exécutions pour la représentation de ceux qui sont condamnés à être brûlés ou écartelés quand on n’a pas pu les attraper ».

Hommes de paille, ou de quelque autre matière, et exécutions semblent être très anciennement liés. On trouve déjà dans La Guerre des Gaules (VI, 16) : « Alii immani magnitudine simulacra habent, quorum contexta viminibus membra vivis hominibus complent ; quibus succensis circumventi flamma exanimantur homines. » (Certains [peuples gaulois] ont des mannequins de taille colossale, en osier tressé qu’ils remplissent d’hommes vivants ; on y met le feu et les hommes y périssent au milieu des flammes.)

Ce que confirme à quelques variantes près, plusieurs décennies plus tard, le géographe grec Strabon dans sa Géographie (IV, IV, 5) : « Ils (les Gaulois) fabriquaient un colosse avec du foin et du bois (kolosson khortou kai xulôn) et y introduisaient des animaux domestiques et sauvages de toute sorte avec des hommes, et brûlaient le tout. »

On retrouve un écho lointain et atténué de ces pratiques dans un roman d’Anatole France intitulé, justement, Le Mannequin d’osier. Le héros, M. Bergeret, un honorable maître de conférences en littérature latine, surprend un jour sa femme le trompant avec le meilleur de ses étudiants, un prometteur spécialiste de métrique latine. C’est le mannequin d’osier sur lequel sa femme faisait ses travaux de couture qui devient la victime expiatoire de son courroux :

« Tout à coup, il vit à travers ses larmes le mannequin d’osier sur lequel Mme Bergeret taillait ses robes […]. De tout temps, M. Bergeret s’était senti agacé par cette machine qui lui rappelait à la fois les cages à poulet des paysans et une certaine idole de jonc tressé, à forme humaine, qu’il voyait, quand il était petit, sur une estampe de son histoire ancienne, et dans laquelle les Phéniciens brûlaient, dit-on, des enfants. Mais elle lui rappelait surtout Mme Bergeret, et, bien que cette chose fût sans tête, il s’attendait sans cesse à l’entendre glapir, gémir et gronder. Cette fois la chose sans tête lui parut Mme Bergeret elle-même, Mme Bergeret odieuse et grotesque. Il se jeta sur elle, l’étreignit, fit craquer sous ses doigts, comme les cartilages des côtes, l’osier du corsage, la renversa, la foula aux pieds, l’emporta gémissante et mutilée, et la jeta par la fenêtre… »

Cette scène, qui se termine par la défenestration du mannequin en lieu et place des vrais coupables n’est pas sans rappeler un ancien rite romain qui voulait qu’aux Saturnales on jetât des ponts de Rome des mannequins d’osier dans le Tibre. Cette coutume aurait été établie par Hercule pour en remplacer une autre où c’était des vieillards offerts en sacrifice à Saturne que l’on précipitait dans le fleuve.

Pour habiller matin pauvres et malandrins

Le 02 février 2017

Bonheurs & surprises

Le nom malandrin n’est plus guère en usage aujourd’hui. Il a été sauvé de l’oubli par Jacques Brel dans sa chanson Quand on a que l’amour :

« Quand on a que l’amour / Pour habiller matin / Pauvres et malandrins / De manteaux de velours. »

Le nom malandrin désigne un de ces malfaisants qui, en bandes organisées, mettaient les campagnes au pillage au Moyen Âge, alors qu’en latin médiéval malandresus, à l’origine de ce nom, désignait un mendiant atteint de la lèpre. Le nom ladre connut la même évolution puisqu’il a d’abord désigné un lépreux : l’insensibilité physique que l’on prêtait autrefois à ces malheureux fit croire que, par analogie, ils étaient insensibles à la misère des autres. De là une absence de compassion pour leurs semblables se traduisant par une avarice sordide.

Ladre et malandrin remontent tous deux au nom Lazare, également à l’origine de lazaret, bâtiment où l’on mettait en quarantaine qui arrivait d’un pays touché par une maladie contagieuse, en particulier par la peste ou la lèpre.

Ce Lazare peut être celui qui est évoqué par saint Luc (XVI, 20), « Il y avait aussi un pauvre appelé Lazare, tout couvert d’ulcères (ulceribus plenus) », car on croyait jadis que ces ulcères étaient dus à la lèpre. Lazare devint d’ailleurs dans l’imaginaire médiéval le parangon du lépreux. Mais il n’est pas impossible que ce Lazare soit celui que ressuscita le Christ, puisque les lépreux étaient souvent considérés comme des formes de cadavres vivants.

Parmi ces ladres, Littré opère une distinction entre les ladres blancs, « qui n’ont la lèpre qu’intérieurement et qui ne laissent pas d’avoir la peau belle », et les ladres verts, « dans qui elle se déclare par des pustules extérieures ». Les premiers avaient déjà été évoqués par Ambroise Paré, qui les présente aussi sous d’autres noms : « Aucuns ont la face belle et le cuir poli et lisse, ne donnant aucun indice de lèpre par dehors, comme sont les ladres blancs, appelés cachots, cagots et capots, que l’on trouve en Basse Bretagne et en Guyenne vers Bordeaux où ils les appellent gobets. »

Dans un texte de 1474 des Registres de la chancellerie de Bretagne, on ajoute à ces noms celui de « caqueux » : « Mandement contre hommes et femmes nommés caqueux, auxquels il est fait deffense de voyager dans le duché sans avoir une piece de drap rouge sur leur robbe, pour eviter le danger que pourroient encourir ceux qui auroient communication avec eux. »

D’autres noms apparaissent encore dans une ordonnance de la même chancellerie : « Comme ezdites seneschaussies […] ait plusieurs personnes malades d’une maladie, laquelle est une espece de lepre ou meselerie, et les entachies d’icelle maladie sont appelles en aucunes contrees capots et en autres contrees cassots… »

La meselerie (la lèpre) est aussi évoquée par Froissard : « Il estoit si malade de mesellerie qu’il cheoit tout par pièces » (Il était si gravement malade de la lèpre que son corps tombait par morceaux). Une coutume de Normandie nous indique aussi que ces malheureux, considérés comme nous l’avons dit plus haut comme presque déjà morts, étaient privés de certains droits : « Li mesel (les lépreux) ne poent estre heirs (héritiers) a nului, por tant que la maladie soit apparoissante. » Ce nom mesel nous vient du latin médiéval misellus, un diminutif de miser, « pauvre », qui signifiait proprement « petit malheureux, pauvret », mais désignait déjà un lépreux.

Notons pour conclure que le nom caqueux, qui, on l’a vu, désignait des lépreux, était, sous sa forme latine cacosus, également employé pour désigner les juifs, fréquemment associés au Moyen Âge à toutes sortes de maux. On lit en effet dans les Statuts de Raoul, un évêque de Tréguier, en 1436 : « Item quia cognovimus in dicta civitate […] plures homines utriusque sexus, qui dicuntur “esse de lege” (judaeorum), et in vulgari verbo cacosi nominantur »

(Parce que nous avons appris qu’il y avait dans cette ville plusieurs personnes des deux sexes qui sont dits “être de la loi” [des juifs] et qui, en langue vulgaire, sont appelés caqueux).