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Éloge de la lecture

Le 05 janvier 2017

Bloc-notes

laferriere.jpgÉloge de la lecture.

La lecture, comme l’écriture, est un long et mystérieux processus de décryptage des paysages, des visages, des sensations et des sentiments. On en fait des récits afin de trouver une cohérence à notre aventure. Permettez que je raconte ici la fable du lecteur. Le nouveau-né, comme tout immigré, débarque un jour dans un monde inconnu, les sens en éveil afin de comprendre les lois et les rituels qui régissent ce territoire où la vie l’a précédé. En effet, on l’attendait. Une femme se présente comme étant sa mère, et un homme caché derrière la femme, se déclare être son père. Ils entreprennent tout de suite de lui parler dans un langage étrange qu’il lui faudra comprendre assez rapidement s’il espère survivre. C’est la langue maternelle. L’enfant saura vite que cette langue faite d’onomatopées, de salives, de baisers et de sons gutturaux n’est parlée que dans un cadre intime. C’est la manière maternelle d’exprimer des sentiments si forts qu’aucune grammaire ne pourrait mettre en forme. Les mots des premières années ne se trouvent dans aucun dictionnaire, mais étrangement toutes les mères du monde procèdent ainsi. C’est la langue universelle de l’amour.

L’aventure du livre commence par l’oreille.  Sa mère lui fait la lecture. Des histoires pleines de magies et de mystères. Cette lecture est souvent la dernière activité du soir. L’enfant se retrouve au lit, un oreiller bien calé derrière le dos. Il écoute la douce voix maternelle, juste avant qu’il ne parte, seul, dans l’univers enchanté de la nuit. Il arrive qu’il y a un lien entre les rêves colorés qui le font sourire dans son sommeil, et l’univers mouvementé du Chat botté ou de Cendrillon. Je n’ai pas connu cette forme intime de lecture qui réunit, dans un doux rituel, la mère et l’enfant, près de la lampe du soir, parce que la surpopulation dans les maisons, dans cette partie du monde, le tiers-monde, empêche une pareille intimité.

J’ai connu les contes chantés qu’il fallait écouter, en cercle, autour d’une vieille dame. Ces histoires s’inscrivent dans la tradition orale. La différence est grande entre une fable qu’une mère lit à son enfant et une histoire que tous les enfants du quartier écoutent. On ne peut pas arrêter la vieille dame pour lui faire reprendre un passage particulier. C’est elle qui décide de l’enchaînement des récits. Est-ce pourquoi il y a deux types de lecteurs : un qui croit qu’il pourra toujours intervenir dans le cours d’un récit et un autre pour qui un récit est sacré, et il est interdit de toucher à son déroulement.

Dans mon cas, c’est la rareté des livres à la maison qui rendait le récit sacré. On les dénichait dans des endroits insolites. Je me revois en train d’errer dans la maison, pris d’une fringale d’alphabets, pour tomber sur une niche de livres. C’est là que j’ai découvert le monde excitant de Dumas, dans un coin sombre de la grande armoire de ma grand-mère. Je me suis réfugié, sous le lit, pour suivre au galop d’Artagnan sur les routes de France. La lecture permet de prendre la route avec des gens qu’on vient à peine de rencontrer, sans penser à leur demander où ils allaient ni ce qu’ils comptaient faire une fois arrivés à destination. On me croyait dans la chambre alors que je me trouvais dans un autre pays et parfois, dans un autre siècle. Le prix pour traverser le miroir, c’est le silence et la concentration. Pas un bruit dans la maison car le jeune barbare qui courait partout, saccageant tout sur son passage, est en train de lire. On le découvre dans un coin de la maison, penché sur la page, le visage illuminé. La différence entre un livre de papier et cet objet électronique d’aujourd’hui, c’est la source de la lumière. Dans un cas la lumière vient de l’objet électronique; dans l’autre cas c’est l’esprit du lecteur qui éclaire la page. La lumière artificielle des jeux électroniques finira par aveugler l’enfant tandis que la lumière naturelle qui éclaire la fable ne pourra qu’élargir son univers.

Permettez-moi de rester encore dans l’univers de l’enfance puisque c’est là que tout se joue. J’aimais parfois me promener dans la maison encore endormie. L’impression de circuler dans un monde cotonneux. Des corps bougeant sous les draps. Une de mes tantes avait l’habitude de parler dans son sommeil, ce qui m’effrayait. Le monde horizontal de la nuit, si différent de la vie verticale ordonnée par le soleil. J’entre, sur la pointe des pieds, dans la chambre de mon grand-père. Son dos rond me signale qu’il est en train de lire. C’était la première fois que je voyais quelqu’un lire en silence. Je lis tout bas, pour moi seul, mais on peut m’entendre. C’est ainsi qu’on me repère quand vient l’heure du repas. Mais là c’était le silence total. Mon grand-père avalait les mots, comme s’il cherchait à les stocker dans son corps. J’avais l’impression de le déranger dans son repas. Vingt ans plus tard, j’ai découvert la même scène de lecture silencieuse dans Les Confessions de saint Augustin. Je crois qu’il y a trois catégories de livres : ceux qu’il faut lire à haute voix, ceux qu’on a envie de murmurer, et ceux, enfin, qu’il faut lire sans bouger les lèvres. Peut-être que ces trois catégories se retrouvent aussi chez les écrivains.

L’autre évènement qui s’est déroulé durant mon enfance de lecteur toujours affamé, implique ma grand-mère. On avait l’habitude de faire le tour du quartier le dimanche après-midi. Un jour, à la rue des Vignes, j’ai vu un homme assis sur sa galerie, derrière une grande table couverte de livres et d’objets liés à la lecture : loupe, coupe-papier, colle, crayon, marque-page. Il lisait en public tout en donnant l’impression qu’il s’adonnait à une activée privée. En passant devant sa maison, ma grand-mère me glissait que c’était le notaire Loné, un grand lecteur. J’avais déjà entendu dire de quelqu’un qu’il était un grand écrivain : Voltaire, Shakespeare, Hugo, Goethe, Lope de Vega, Cervantès, Mark Twain, mais c’était la première fois que je me trouvais en face d’un grand lecteur. Un grand lecteur c’est quelqu’un qui lit beaucoup sans chercher à devenir un écrivain. Il arrive qu’il le devienne malgré lui, dans le but secret de faire connaître ses écrivains favoris, et Borges en est l’exemple parfait. Un grand lecteur, parle des livres sur un ton courtois, sachant qu’il vient après l’écrivain. Le mauvais lecteur, c’est celui dont le commentaire sur un livre précède parfois sa lecture. Celui aussi qui juge l’écrivain plutôt que le livre, oubliant qu’il arrive parfois que des salauds écrivent de meilleurs livres que des gentils. On ne peut pas savoir ce qu’est un livre avant de l’avoir lu. Et son sujet n’est pas suffisant pour déterminer sa qualité, car il y a aussi le style.

Me voilà à Port-au-Prince pour mes études secondaires. Je passe de la lecture libre à la littérature. L’école tente de mettre de l’ordre dans le bric-à-brac de ma petite bibliothèque personnelle. Je ne lis plus, j’étudie. On m’indique quoi lire et je dois en rendre compte. De plus, comme je ne suis pas assez riche pour acheter les livres, on se contente de photocopier des extraits déterminants. Je saurai plus tard que les passages les plus frappants ne sont pas forcément les plus importants. Le livre n’est pas le journal où il faut attirer du lecteur avec des scoops. Gogol dit qu’un écrivain doit savoir comment son personnage principal noue sa cravate. C’est dans la manière de traiter le quotidien que l’écrivain touche à la condition humaine.

Je suis passé au journalisme, vers dix-huit ans, pour me retrouver tout de suite en danger, car on ne peut pas raconter le quotidien d’une dictature sans se retrouver un jour face au Moloch. On a retrouvé mon meilleur ami, journaliste lui aussi, le crâne défoncé. J’ai quitté le pays précipitamment pour Montréal, donc l’inquiétude et l’urgence pour la tranquillité dans une baignoire rose avec une pile de livres à portée de main. Je suis passé des classiques aux contemporains : Bukowski, Tanizaki, Boulgakov, Baldwin, Gunther Grass, Amado, Neruda, Cortazar, Marquez, Vargas Llosa, surtout les écrivains sud-américains, Borges en tête. Un été passé dans la baignoire, ronde comme le ventre maternel, à lire et relire. Je restais si longtemps dans la baignoire qu’il m’a poussé des nageoires. Et pour mieux découvrir mon nouveau pays je lisais des poètes comme Gaston Miron, des intellectuels comme Pierre Vadeboncoeur ou Hubert Aquin, des romanciers comme Réjean Ducharme, Marie-Claire Blais, Anne Hébert ou Victor-Lévy Beaulieu. Ils m’ont amorti le choc culturel. En quittant la baignoire, j’étais un peu plus de cette ville, et déjà prêt à commencer ma nouvelle vie d’ouvrier puis d’écrivain.

Dany Laferrière
de l’Académie française

C’est selon

Le 05 janvier 2017

Emplois fautifs

C’est selon

Selon est le plus souvent une préposition, mais si le terme qui devrait la suivre est omis, selon s’emploie adverbialement. C’est selon est d’un usage familier et, comme on peut le lire dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, signifie « selon l’occurrence, selon les différentes dispositions des personnes, etc. ». Il ne s’emploie alors guère que pour marquer quelque doute, quelque incertitude à quelqu’un qui nous interroge. Pensez-vous qu’il puisse réussir ? C’est selon. On ne condamnera donc pas cette tournure, mais il convient de ne pas en faire un paresseux tic de langage.

Oppresser pour Opprimer

Le 05 janvier 2017

Emplois fautifs

Oppresser pour Opprimer

Le verbe opprimer est emprunté du latin opprimere, « presser, comprimer », mais aussi « faire pression sur, accabler ». Oppresser est tiré, lui, de oppressum, supin de ce même verbe opprimere. Nos deux verbes français sont donc très proches par l’étymologie, mais ils diffèrent fortement aujourd’hui par le sens. Oppresser s’emploie dans la langue de la médecine et signifie « serrer dans la région de la poitrine de manière à gêner la respiration » : la trop grande chaleur l’oppresse. Par extension, oppresser peut aussi signifier « accabler » : un violent chagrin l’oppresse. Le verbe opprimer demande pour sujet des personnes, ou, par métonymie, des institutions, et évoque l’autorité tyrannique exercée par ces personnes, ces institutions. On se gardera donc bien de confondre ces deux verbes, dont seul opprimer a un participe passé substantivé.

on dit

on ne dit pas

Une douleur lui oppresse la poitrine

Un tyran qui opprime ses sujets

Prendre la défense des opprimés

Une douleur lui opprime la poitrine

Un tyran qui oppresse ses sujets

Prendre la défense des oppressés

 

Sauta-t-il au plafond, haussa-t-il les épaules en incise

Le 05 janvier 2017

Emplois fautifs

Sauta-t-il au plafond, haussa-t-il les épaules en incise

Les incises ont pour elles l’avantage de la légèreté. Elles permettent l’économie d’un que conjonction, autorisent l’emploi d’indépendantes plutôt que de subordonnées, et peuvent servir à donner du rythme à un texte. La plus fréquente est sans doute dit-il, mais il est généralement recommandé d’essayer de ne pas reprendre constamment cette tournure et de la faire varier avec d’autres comme reprit-il, ajouta-t-il, etc. Cependant, dans ce domaine comme dans bien d’autres, le mieux est souvent l’ennemi du bien. Il convient donc de ne pas donner au texte l’apparence d’un dictionnaire des synonymes du verbe dire et de ne pas se livrer à de dangereuses acrobaties langagières comme releva-t-il la tête ou trembla-t-il de peur.

on dit

on ne dit pas

Avec grand plaisir, dit-il en sautant au plafond

Hélas non, répondit-il en haussant les épaules

Avec grand plaisir, sauta-t-il au plafond

Hélas non, haussa-t-il les épaules

 

Taxer d’avare pour Taxer d’avarice

Le 05 janvier 2017

Emplois fautifs

Taxer d’avare pour Taxer d’avarice

La locution verbale taxer de peut signifier « accuser de ». Dans ce cas, cette locution est suivie du nom du défaut que l’on reproche à tel ou tel. On peut ainsi taxer quelqu’un de mensonge, de paresse, etc. Mais il convient de ne pas construire cette locution comme qualifier de, traiter de. En effet, celles-ci sont suivies directement d’un adjectif et non d’un nom : on traite une personne d’avare. À l’inverse on taxe une personne d’avarice et non d’avare. Et rappelons pour conclure que le tour taxer de suivi d’un infinitif, vous le taxez d’être méchant, est correct mais n’est plus guère en usage aujourd’hui.

on dit

on ne dit pas

Être taxé de lâcheté

Il a été taxé d’incompétence

Être taxé de lâche

Il a été taxé d’incompétent

 

Être au top, être dans le top cinq

Le 05 janvier 2017

Néologismes & anglicismes

Être au top, être dans le top cinq

La forme anglaise top peut être nom, adjectif ou verbe. Elle signifie, suivant les cas, « sommet », « élevé » ou « surmonter ». Le nom anglais top se rencontre dans la locution composite au top, un hybride qui ne dit rien de plus qu’« au sommet ». Quant à la forme être dans le top cinq, elle ne diffère en rien, pour le sens, de la locution « être dans les cinq meilleurs ». On trouve d’autres tournures avec cet anglicisme ; toutes ont des équivalents français qu’il serait dommage de laisser inemployés.

on dit

on ne dit pas

Faire partie des trois meilleurs

C’est très bien

C’est formidable

Être dans le top trois

C’est top

C’est top génial

 

Relevant au sens de Pertinent

Le 05 janvier 2017

Néologismes & anglicismes

Relevant au sens de Pertinent

L’adjectif anglais relevant est attesté depuis le xvie siècle. Il signifie, en fonction du contexte, « qui se rapporte à, applicable à » ou « utile, pertinent ». Ce sont ces formes qui doivent être employées en lieu et place de cet anglicisme.

On ne dira donc pas tout document relevant, mais tout document utile ; une réponse relevante, mais une réponse pertinente. On rappellera bien sûr que le participe présent du verbe relever au sens d’« être du ressort de » est d’un emploi parfaitement correct : une affaire relevant du droit maritime.

Basique au sens de Fondamental

Le 05 janvier 2017

Extensions de sens abusives

Basique au sens de Fondamental

L’adjectif basique appartient au vocabulaire de la chimie et qualifie une substance qui a les propriétés d’une base ; en minéralogie, il sert à caractériser une roche contenant au moins cinquante-cinq pour cent de silice. Il s’agit là de sens techniques et il convient de ne pas y ajouter celui de fondamental, quand bien même dans certains cas base et fondement seraient synonymes. On ajoutera que c’est aussi une faute de donner à basique le sens d’élémentaire, de primitif, et plus encore d’appliquer cet adjectif à une personne qui manquerait de finesse.

on dit

on ne dit pas

C’est un principe fondamental du droit

Il a acquis le vocabulaire de base

Il manque de nuances, de subtilité dans ses raisonnements

C’est un principe basique du droit

Il a acquis le vocabulaire basique

Il est un peu basique dans ses raisonnements

 

Incessant au sens de Prochain, immédiat

Le 05 janvier 2017

Extensions de sens abusives

Incessant au sens de Prochain, immédiat

L’adverbe incessamment a deux significations : « d’une manière incessante, sans interruption » et « sans délai, tout prochainement ». L’adjectif incessant, dont est tiré incessamment, ne signifie, lui, que « qui se poursuit sans interruption, qui se répète très fréquemment ». Il convient donc de ne pas donner à cet adjectif le sens de « proche, immédiat ».

on dit

on ne dit pas

Leur arrivée est imminente

Un départ, un embarquement immédiat

Leur arrivée est incessante

Un départ, un embarquement incessant

 

Le discobole, la diabole et le symbole, la parabole

Le 05 janvier 2017

Bonheurs & surprises

Le discobole, la diabole et le symbole, la parabole

Le discobole, statue attribuée au sculpteur athénien Myron, est une des œuvres les plus célèbres de l’Antiquité. Ce mot est emprunté, par l’intermédiaire du latin, du grec diskobolos, nom fort simple à analyser puisqu’il est composé à partir de diskos, « disque », et bolos, « qui lance », lui-même dérivé du verbe ballein, « lancer ». Plût au ciel que tous les noms français en -bole fussent aussi simples à comprendre (on écartera la guibole et la faribole car n’étant pas d’origine grecque). Mais dans nombre de cas, les formes grecques à l’origine des noms français avaient déjà des sens figurés bien éloignés du sens d’origine des éléments les composant.

Considérons d’abord le plus rare d’entre eux, la diabole. Ce nom nous vient, par l’intermédiaire du latin diabole, « menace », du grec diabolê, « accusation, calomnie ». Il s’agit d’une figure de rhétorique définie ainsi par le grammairien latin Julius Rufinianus dans son De figuris sententiarum et elocutionis (« Les Figures de phrases et d’élocution ») : Diabole, interminatio, & quasi denunciatio eorum quae futura sunt « Diabole : menace et presque annonce de ce qui va arriver ». Notre grammairien cite alors des auteurs chez qui on rencontre cette figure, comme Cicéron : Erit, erit illud profecto tempus, et illucescet aliquando ille dies… (« Mais un temps peut venir, oui, un jour peut arriver où… », Pro Milone, chap. 26), et Térence : Videre videor jam illum diem, quo hinc egens, profugiet aliquo militatum. (« Il me semble déjà voir le temps où réduit à la mendicité, il s’en ira porter les armes quelque part », Les Adelphes, III, 3, 30)

Force est de constater que cette diabole n’est pas, et de loin, ce que le verbe grec diaballein nous a laissé de plus connu. Le préfixe dia- signifie « en séparant, en divisant ». Diaballein a donc pour sens « disperser », puis « séparer, désunir » et enfin « calomnier ». De celui-ci dérive le nom diabolos, qui désigne d’abord un homme médisant, un calomniateur et, à partir de la Bible des Septante, le diable. Le latin l’emprunta sous la forme diabolus, et, dès les débuts de l’époque chrétienne, nomma ainsi le démon. De ce nom a été tiré l’adjectif diabolicus rendu célèbre par cette phrase de saint Augustin devenue proverbiale, mais souvent incomplètement citée : Humanum est errare, diabolicum est per animositatem in errore manere (« Il est humain de se tromper, mais persister dans l’erreur par arrogance, c’est diabolique »).

Dans cette même famille de termes ayant en commun le suffixe -bole, on trouve, à côté de ce qui divise, ce qui réunit avec le symbole, tiré du verbe sumballein, antonyme de diaballein, puisqu’il est formé à l’aide du préfixe sum qui indique la réunion, comme dans sympathie, syndicat, synthèse, etc. De ce verbe, dérive le nom sumbolon, qui désigne un signe de reconnaissance. Ces signes étaient généralement des tessons, des osselets ou des tablettes. Quand un voyageur et son hôte se séparaient, ils brisaient ces objets pour sceller leur alliance et en gardaient chacun une moitié. Cela leur permettait de se reconnaître plus tard, eux ou leurs descendants, puisque cette alliance, fondée sur l’hospitalité, était héréditaire. On lit ainsi dans Médée d’Euripide, aux vers 613-614 : « Je suis prêt à t’aider généreusement et j’enverrai à mes hôtes des signes de reconnaissance (sumbola) pour qu’ils te fassent bon accueil. » On appelait d’ailleurs aussi sumbolon l’objet au moyen duquel les parents reconnaissaient les enfants qu’ils avaient jadis abandonnés.

Un prêtre du ive siècle, Rufin, a montré, dans son Explication du symbole des apôtres, comment ce nom est entré dans le monde chrétien : « Le nom grec symbolon peut être traduit par indicium (signe de reconnaissance), mais aussi par collatio, (assemblage, rassemblement), c’est-à-dire ce que plusieurs rassemblent en une seule chose ; c’est ce que firent les apôtres. » En effet, le symbole des apôtres, aussi appelé Credo, est le regroupement en un seul texte des articles de leur foi. Par la suite, le nom français symbole ajouta à ces sens celui de figure ou d’image qui sert à représenter une réalité, le plus souvent abstraite. On ne s’étonnera pas que ce dernier sens soit assez proche de celui d’« emblème », puisque ce nom est tiré, lui aussi, du verbe grec ballein.

Voyons pour conclure les deux noms parabole, l’un et l’autre composés à l’aide de para, « à côté », et de ballein. Mais celui qui a trait à la Bible nous est venu par l’intermédiaire du latin, tandis que celui qui ressortit à la géométrie et à la balistique (encore un nom en lien avec ballein) nous vient directement du grec.

Nous nous intéresserons ici à la parabole biblique. Son nom remonte au grec parabolê, « action de lancer à côté », puis « comparaison ». Mais parabole n’est pas la seule forme que le latin parabola nous a laissée : le mot a aussi évolué de manière populaire et a donné un doublet beaucoup plus en usage, « parole ». Enfin, de parabola a été dérivé un verbe parabolare, qui a vite supplanté loqui, plus difficile à conjuguer, et qui est à l’origine de notre verbe « parler ».

Le pont et le Pont

Le 05 janvier 2017

Bonheurs & surprises

Le pont et le Pont

En français le nom pont désigne le plus souvent un ouvrage d’art franchissant un cours d’eau. Le fait qu’il permette le passage entre deux endroits qui, sans lui, ne pourraient pas être en communication, lui a conféré un rôle symbolique important. Dans la mythologie scandinave l’arc-en-ciel est un pont entre la terre et le ciel. Dans la religion mazdéenne, le pont de Cinvat est le passage obligé pour les défunts se rendant au paradis : très large pour les justes, il n’est plus qu’une fine lame pour ceux qui se sont mal conduits. La religion musulmane mentionne un pont aux fonctions assez semblables, appelé as-sirat. Dans les légendes arthuriennes, les ponts sont la pierre de touche des épreuves destinées à montrer la valeur des chevaliers, par exemple dans Le Chevalier à la charrette, où Lancelot doit franchir un pont constitué d’une épée tranchante pour aller sauver Guenièvre. C’est également au Moyen Âge que naissent les légendes des ponts du diable dans lesquelles un maçon doit construire un pont dans des conditions particulièrement difficiles, le plus souvent pour obéir aux ordres d’un souverain cruel. Sentant que, seul, il ne pourra mener à bien sa tâche, il finit par conclure un pacte avec le diable. Celui-ci construira le pont, mais recevra en échange l’âme de qui le franchira en premier. Mais le rusé maçon s’arrange pour y faire passer le tyran qui l’a obligé à cet impossible travail ou bien quelque animal, renard ou loup, qui se lancera à la poursuite du diable.

Les ponts jouèrent aussi un rôle important dans la Rome antique. Il y avait, pour les élections, un pons suffragiorum, élevé sur le Champ de Mars pendant les comices et sur lequel il fallait passer pour aller voter. Ce pont est à l’origine du verbe depontare, « priver du droit de suffrage », et l’on appelait depontani senes les sexagénaires qui, en raison de leur âge, n’avaient plus à voter. C’est l’explication que donne Varron dans le De lingua latina : Cum habebant sexaginta annos, tum denique erant e publicis liberi et otiosi (« Quand ils avaient atteint soixante ans, ils avaient le loisir de ne plus s’occuper des affaires publiques »). Il existe une manière plus cruelle d’expliquer l’origine de cette locution. Il se serait agi de vieillards de soixante ans que les premiers habitants de Rome immolaient à Saturne et qu’ils précipitaient ensuite du haut d’un pont dans le Tibre. Selon la légende, Hercule supprima cette coutume et les malheureux suppliciés furent remplacés par des mannequins de jonc.

Au livre V des Fastes (vers 633 et 634), Ovide propose encore une autre explication :

Pars putat ut ferrent iuvenes suffragia soli / Pontibus infirmos praecipitasse senes

(« Quelques-uns pensent que les jeunes gens, pour être les seuls à voter, auraient précipité du haut des ponts de faibles vieillards »).

Passons maintenant à un autre pont. Ce dernier vient du grec pontos, « la mer », et se rencontre dans des noms propres comme Pont-Euxin ou Hellespont. Pourtant, les formes latine pons et grecque pontos remontent à la même racine indo-européenne *pent-, qui signifie « passage » ; en effet si le pons permet de franchir un cours d’eau, le pontos, mer ou bras de mer, était également une voie de communication pour les Grecs, peuple de navigateurs, quand bien même celle-ci pouvait être hostile. C’est d’ailleurs par antiphrase que la mer que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de mer Noire était appelée pontos Euxeinos, c’est-à-dire « la mer hospitalière », puisqu’elle était anciennement qualifiée

d’« inhospitalière » (axenos). Ovide, qui fut exilé sur ses bords, où il écrivit Les Pontiques ou Les Lettres du Pont (Epistulae ex Ponto), le rappelle dans les Tristes (4, 4, 55 et 56) : Frigida me cohibent Euxini litora Ponti / Dictus ab antiquis axenus ille fuit (« Je suis emprisonné par les glaces de cette mer appelée aujourd’hui hospitalière, mais que les anciens avaient plus justement appelée inhospitalière »). Il ajoute ensuite « car les flots y sont sans cesse agités par des vents furieux, et les vaisseaux n’y trouvent aucun port où ils puissent se réfugier. Les habitants du rivage, voleurs et assassins, rendent la terre aussi dangereuse que la mer est perfide ».

Par métonymie, le Pont désigna ensuite les régions qui bordaient cette mer ou ce bras de mer ; ainsi Mithridate, le héros éponyme de la pièce de Racine, était roi du Pont, comme l’a rappelé Mozart dans son opéra Mitridate, Re di Ponto.