Dire, ne pas dire

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Touches noires

Le 07 avril 2016

Bloc-notes

fernandez.jpg« C’est dur, M’sieur... » « Oui, jeunes gens, c’est dur » confirmait à ses élèves un de mes amis. Il enseigne les lettres dans une classe de seconde, option musique. Les adolescents peinaient sur l’orthographe, grommelaient, se rebiffaient. « Mais, reprenait-il, est-ce que le piano aussi, ce n’est pas dur ? » « Oh oui ! » « Que diriez-vous si on décidait de supprimer sur le clavier les touches noires, afin que ce soit moins dur ? » « Ah non ! » Ce fut un cri d’horreur. « M’sieur, dit le plus poète des garçons, l’âme du piano est dans l’alternance des majeures et des mineures. Sans les touches noires, quelle différence y aurait-il entre jouer du piano et tapoter sur une casserole ? » « Eh bien, jeunes gens, c’est la même chose pour l’orthographe. Que pensez-vous de la réforme prévue ? » Ils se regardèrent, ils ne savaient pas, ils n’en pensaient rien. « La réforme prévue consiste à supprimer d’un certain nombre de mots les touches noires, celles qui vous embêtent. » « Par exemple ? » « Par exemple les accents circonflexes. On écrirait (il écrivit au tableau noir) : fenètre, hopital, soyez des notres. » Tous, à l’unanimité, votèrent pour la conservation des accents circonflexes. Et pour le ph de nénuphar, dont les feuilles rondes qui s’étalent sur l’eau seraient infiniment moins séduisantes avec le f de farine. Le plus touchant, me confiait cet ami, c’est qu’ils étaient très mauvais en orthographe, que l’orthographe leur faisait perdre des points pour leurs copies et rater des examens, qu’ils la maudissaient, cette mégère, mais qu’au fond d’eux-mêmes, ils sentaient que vouloir la réformer et l’amadouer pour la rendre plus facile et plus douce était une marque de mépris à leur égard. S’ils venaient à l’école, c’était précisément pour secouer la poussière de leurs chaussures, être forcés de vaincre leur laisser-aller ; et la mission du professeur, c’était de les aider à remonter la pente, au lieu de les enfoncer dans leur ignorance. Si on les abandonnait à leur misère, à quoi bon venir en classe ? Les croyait-on trop nuls pour refuser tout effort ? « D’ailleurs, poursuivait mon ami, tout heureux de leur réaction, l’effort que vous avez à fournir n’est pas si grand qu’il vous semble. Au lieu de supprimer les accents circonflexes, on ferait mieux de vous en expliquer l’origine et la nécessité. » « La nécessité ? Quelle nécessité ? Ne sont-ils pas purement arbitraires ? » répliqua le fort en maths. « Pas du tout. Ils remplacent un s latin qui a disparu au cours des siècles. La plupart des mots à accent circonflexe ont des dérivés ou des doublons qui ont conservé ce s. Ainsi, quand vous écrivez fenêtre, pensez à défénestrer. Ancêtre, ancestral. Hôpital, hospitalisation. Paître, pâtre, pasteur. Maître, magistral. Nôtre dérive du latin nostrum, naître du latin nascere. Il y a quelques anomalies, c’est vrai, mais rares : ainsi on ne s’explique pas pourquoi le substantif s’écrit grâce et l’adjectif gracieux. Mais la réforme, ici, consisterait à chapeauter l’adjectif. Imaginez-vous le mot grace rimant avec crasse, sans le a long qui en fait tout le charme ? » Le garçon poète écrivit sur son cahier « grâcieux » et sourit au professeur. « Quelquefois, reprit celui-ci, l’accent circonflexe sert à éviter une confusion : l’honneur dû, mû par l’intérêt. Un fruit mûr. Une pomme sure n’est pas sûre. Châtrer se retrouve dans castrer, etc. » Ce dernier exemple fit rire les garçons. Et tous de s’écrier : « Mais alors, l’orthographe, c’est moins dur que le piano ! » Pour les égayer davantage, leur professeur leur cita une plaisanterie, désormais classique, inventée pour faire honte au ministère. Incommodée d’une ripaille trop abondante, la cougar décide de « se faire un petit jeune (jeûne) ». Lorsqu’ils se furent bien esclaffés, mon ami tira de sa poche un folio, le premier des quatre tomes des Choses vues de Victor Hugo. Il voulait les grandir dans l’idée qu’ils se feraient d’eux-mêmes. Oui, l’illustre poète, dont même les plus ignares avaient lu quelques vers, à défaut d’escalader le massif des Misérables, avait été, quelque cent soixante-dix ans avant eux, du même avis exactement que le leur. Réformer l’orthographe rendrait moins « dur » le travail d’écriture, certes, mais en rabaissant ce travail et en humiliant le scripteur jugé incapable d’aspirer à une activité plus intéressante que de tapoter sur une casserole. En 1843, donc, le 23 novembre, séance à l’Académie française. Charles Nodier – horresco referens, quelle mouche tsé-tsé avait embrumé la cervelle de ce bon écrivain ? – déclare : « L’Académie, cédant à l’usage, a supprimé universellement la consonne double dans les verbes où cette consonne suppléait euphoniquement le d du radical ad. » Réaction immédiate de Hugo : « J’avoue ma profonde ignorance. Je ne me doutais pas que l’usage eût fait cette suppression et que l’Académie l’eût sanctionnée. Ainsi on ne devrait plus écrire atteindre, approuver, appeler, appréhender, etc. mais ateindre, aprouver, apeler, apréhender, etc. Si l’Académie et l’usage décrètent une pareille orthographe, je déclare que je n’obéirai ni à l’usage ni à l’Académie. » Enthousiasme des élèves, qui découvraient un Victor Hugo sans la pompe dont on l’entoure, un Victor Hugo auquel on avait coupé la barbe, le « grand homme » descendu de sa statue, un type jeune, insolent. Et qui ferma le bec à un autre académicien, Victor Cousin, lequel avait parlé de la « décadence » de la langue française. « La décadence de la langue française, dit Victor Cousin, a commencé en 1789. » Hugo, du tac au tac : « À quelle heure, s’il vous plaît ? » Et voilà comment, d’une seule phrase, on enterre une réforme stupide. La langue est un organisme vivant, qu’on n’ampute pas plus qu’on ne couperait l’orteil pour faire entrer le pied plus facilement dans la chaussure.

 

Dominique Fernandez
de l’Académie française

C’est le livre que je te parle

Le 07 avril 2016

Emplois fautifs

Le pronom relatif que a le plus souvent la fonction de complément d’objet direct : Les livres que vous m’avez offerts m’ont beaucoup plu. Mais il tend aujourd’hui, et c’est une grave faute, à se substituer au pronom relatif complément du nom ou complément indirect dont. Cette erreur est sans doute liée au fait que la conjonction de subordination homonyme que est extrêmement fréquente en français. Il convient donc de rappeler que le pronom relatif que ne doit être employé que dans les cas voulus par la grammaire.

on dit

on ne dit pas

C’est le livre dont je t’ai parlé

C’est ce dont il a envie

Ce dont les Français ont besoin

C’est le livre que je t’ai parlé

C’est ce qu’il a envie

Ce que les Français ont besoin

 

Les questionnaires doivent être répondus

Le 07 avril 2016

Emplois fautifs

Le verbe répondre connaît quelques emplois transitifs directs. Le plus souvent c’est le texte de la réponse qui est le complément d’objet : Il a répondu : « Je ne veux pas ». Cette réponse peut être au style indirect et introduite par que : Il a répondu qu’il ne voulait pas. Il existe également quelques domaines spécialisés où le complément d’objet direct peut être un nom : on disait ainsi dans la langue de la justice répondre une requête et l’on dit encore, dans le langage religieux, répondre la messe. En dehors de ces cas, le complément de répondre est construit indirectement : on répond à une question, à un interrogatoire. On évitera donc absolument la forme passive : les questionnaires doivent être répondus, (et les formulaires doivent être renseignés) qui malheureusement commence à s’entendre et à se lire, et que l’on remplacera par on doit répondre aux questions ou les questionnaires doivent être remplis.

Perd-t-il ? Vend-t-il ?

Le 07 avril 2016

Emplois fautifs

Dans les mots terminés par un d et qui se lient aux mots qui suivent, c’est-à-dire quand ceux-ci commencent par une voyelle ou un h muet, ce d se prononce « t ». On dit ainsi quan-t-il viendra ; un gran-t-homme ; c’est aussi le cas pour fond dans l’expression de fon-t-en comble. Ces mots étaient plus nombreux à l’époque de Littré qui, dans son Dictionnaire, écrit à l’article Brigand : « Le d ne se lie pas dans le parler ordinaire ; dans le parler soutenu on dit un brigan-t-armé ». On trouve les mêmes remarques aux articles Fécond (un fékon-t-écrivain) et Profond (un profon-t-archéologue). Si ces formes ne s’entendent plus guère, la prononciation en « t » de d final se maintient quand on a un verbe à la forme interrogative : Que vend-elle ? Que perd-il ? On rappellera donc que, puisque le d se prononce « t », il est interdit d’en rajouter un, comme on le voit hélas trop souvent sur les bandeaux déroulants de telle ou telle chaîne télévisée.

on écrit

on n’écrit pas

Que prend-elle ?

Qui attend-on ?

Que prend-t-elle ?

Qui attend-t-on ?

 

Une promenade en chiens de traîneau

Le 07 avril 2016

Emplois fautifs

Le développement des activités sportives et de loisir liées à la montagne ne doit pas se faire au détriment de la langue française ; or on trouve malheureusement de plus en plus d’annonces invitant à des promenades en chiens de traîneau. Il s’agit d’un raccourci hasardeux pour « des promenades en traîneau à chiens (de traîneau) », ces chiens de traîneau étant des chiens d’origine nordique, appartenant à plusieurs races et servant d’animaux de trait sur la neige et sur la glace. On évitera donc cette expression qui pourrait amener à croire que ceux qui font ces promenades les feraient juchés sur ces pauvres bêtes : on la remplacera par promenade en traîneau à chiens, expression qui suppose bien sûr que les chiens en question sont des chiens de traîneau.

Guest (le guest du mois)

Le 07 avril 2016

Néologismes & anglicismes

Le verbe inviter est attesté en ancien français depuis le xive siècle et le nom qui en est tiré, invité, depuis le xviiie siècle. On considèrera donc que ce dernier est assez ancien pour qu’il n’y ait pas lieu de lui substituer la forme anglaise guest. Il serait donc préférable d’éviter des formes comme le guest du mois. Transformer un invité en guest ne le rendra pas plus prestigieux, de même qu’il est probable que, même avec l’antéposition de l’adjectif propre à la langue anglaise, un spécial guest ne sera pas plus brillant qu’un invité spécial.

Past président

Le 07 avril 2016

Néologismes & anglicismes

Être président de quelque institution, de quelque association est sans doute une source de fierté ; être un ancien président ou le président sortant, ou encore l’ex-président, de cette même association, de cette même institution l’est sans doute aussi. Mais l’on peut légitimement se demander si remplacer l’un ou l’autre de ces adjectifs par l’anglais past ajoute à la gloire de ces présidents honoraires. Gageons que non et évitons le monstre franco-anglais past président en remplaçant past par un des adjectifs évoqués plus haut, d’autant plus qu’en anglais past président peut désigner un ancien président aujourd’hui décédé.

Le prix sur le lait

Le 07 avril 2016

Extensions de sens abusives

En octobre 2011 paraissait pour la première fois Dire, ne pas dire, et l’un des articles traitait de l’emploi abusif de sur, utilisé quand d’autres prépositions introduisant un complément de lieu comme à ou vers auraient mieux convenu. Le rappel qui avait été fait alors n’a pas été inutile, mais il faut maintenant reprendre l’ouvrage puisque sur est aujourd’hui employé aussi en lieu et place de pour ou de de. On pouvait en effet lire il y a peu dans un grand quotidien du soir le prix sur le lait quand on aurait aimé lire le prix du lait

Notoire pour Notable

Le 07 avril 2016

Extensions de sens abusives

Pendant très longtemps, l’adjectif notoire ne s’est appliqué qu’aux choses, mais, par métonymie, on peut aussi maintenant l’appliquer aux personnes, ainsi celui dont les mensonges sont notoires deviendra un menteur notoire. Cet adjectif insiste sur le fait que des actes, puis ceux qui les commettent, sont connus et, dans l’immense majorité des cas, défavorablement. Notable, qui s’est toujours appliqué à des personnes ou à des choses qui se distinguent par leur valeur, insiste sur le fait que cette valeur mérite d’être signalée.

on dit

on ne dit pas

Cet élève a fait des progrès notables

Un crime notoire, un criminel notoire

Cet élève a fait des progrès notoires

Un crime notable, un criminel notable

 

Fumisterie…

Le 07 avril 2016

Bonheurs & surprises

Le suffixe -erie sert à former des noms féminins à partir de bases nominales (ânerie, laiterie), de bases adjectivales (brusquerie, mièvrerie), ou encore de bases verbales (fâcherie, rôtisserie). Les noms ainsi formés désignent le plus souvent des actions, comme gaminerie ou pitrerie, ou des lieux, comme parfumerie, brasserie, fruiterie, etc.

Quelques-uns de ces mots étonnent par la surprenante évolution de leurs sens. Nous l’allons voir avec certains d’entre eux.

Le substantif fumisterie est un nom tout à fait sérieux quand il apparaît dans notre langue, en 1845, pour désigner l’activité du fumiste. Ce nom, qui se lit pour la première fois dans la Correspondance de Voltaire, désigne alors un artisan spécialisé dans la construction des cheminées, qui veille à ce que la fumée ne s’échappe pas dans la pièce où se trouve ladite cheminée. Dans son Tableau de Paris (1781), Louis-Sébastien Mercier rend un vibrant hommage à cette corporation : « Il a fallu faire venir à Paris des fumistes d’Italie, et l’on tire vanité dans quelques maisons d’une cheminée qui ne fume pas. Les fumistes forment une espèce de corps ; mais je voudrois qu’en punition de leur ignorance, nos architectes et nos maçons fussent condamnés à donner tous les ans un grand repas aux poëliers et aux fumistes, et qu’ils fussent obligés de les servir jusqu’à ce qu’ils eussent appris à faire une cheminée qui ne fume point. »

Sans doute est-ce pour les aider dans cet apprentissage que Philippe Ardenni fait paraître en 1828 un Manuel du poêlier-fumiste, avec comme sous-titre Traité complet et simplifié de cet art, indiquant le moyen d’empêcher les cheminées de fumer, l’art de chauffer économiquement et ventiler les habitations, les manufactures, les ateliers, etc. Il place en épigraphe cette citation de Benjamin Franklin (on rappellera que ce dernier, surtout connu comme étant un des pères fondateurs des États-Unis et l’inventeur du paratonnerre, est aussi l’inventeur du premier poêle à bois à combustion contrôlée), citation qui montre bien la nécessité de son livre : « Si l’on eût proposé un prix pour être chauffé le plus mal possible en dépensant le plus, l’inventeur des cheminées eût certainement mérité la couronne. » Ardenni se présente comme poêlier-fumiste et aussi comme caminologiste. Ce nom, qui désigne un spécialiste de l’étude scientifique des cheminées, a d’abord qualifié le chimiste Clavelin, auteur d’un ouvrage intitulé Sur les principes de la statique de l’air et du feu appliqués à la construction des cheminées. C’était pour le fumiste une glorieuse entrée dans la carrière et celle-ci s’annonçait d’autant plus prometteuse qu’Ardenni donnait bientôt au public une édition revue et augmentée de son ouvrage, édition pour laquelle il s’était assuré la collaboration de Julia de Fontenelle, illustre professeur de chimie à l’École de médecine de Paris (peut-être est-ce d’ailleurs la présence de cet universitaire de renom qui explique que dans le sous-titre de cette nouvelle édition, l’adjectif simplifié ait disparu, et que ce sous-titre soit devenu Traité complet de cet art, indiquant le moyen d’empêcher les cheminés de fumer, l’art de chauffer économiquement et ventiler les habitations, les manufactures, les ateliers etc.).

Las, quelques années plus tard cette belle réputation était ruinée. La faute en revenait à Félix-Auguste Duvert, Augustin-Théodore de Lauzanne de Vaux-Roussel et François-Antoine Varner, tous les trois auteurs d’un vaudeville intitulé La Famille du fumiste, dans lequel un personnage de fumiste allait répétant après chacune de ces plaisanteries : C’est une farce de fumiste. La pièce est jouée pour la première fois en février 1840, et dès 1852 les frères Goncourt emploient le terme de fumisterie pour désigner ce que l’on ne peut prendre au sérieux. C’est à partir de 1885 que le précieux artisan qu’était le fumiste voit sa réputation, déjà bien entamée, se ternir définitivement puisque son nom désigne désormais un individu, le plus souvent hâbleur et paresseux, sur lequel on ne peut compter.

… Sauterie et penderie

Le 07 avril 2016

Bonheurs & surprises

Attachons-nous maintenant à l’histoire de deux autres termes en -erie dont l’évolution n’est pas moins étonnante que celle de fumisterie : sauterie et penderie.

Sauterie désigne aujourd’hui une petite soirée où l’on danse sans façon. Après avoir défini ce nom, le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse l’illustre avec cet exemple : Surtout ne vous mettez pas en frais ; ce n’est pas un bal, mais une simple sauterie. Ces sauteries peuvent cependant n’être pas toujours innocentes. On lit ainsi dans L’Ami du clergé paroissial du 6 janvier 1898 : On a montré que la danse […] cause la perte d’un temps précieux, d’une somme d’argent parfois considérable dépensée en toilettes et frivolités, et d’une santé souvent compromise par ces mouvements violents et fiévreux, par ces agitations convulsives de toute une nuit de sauterie. Mais l’origine de ce mot est bien plus tragique : on le trouve d’abord dans les Histoires d’Agrippa d’Aubigné où il évoque des inventions de supplices que je n’avais jamais ouï, et surtout les sauteries de Mascon. Ces sauteries étaient en fait un massacre de protestants que l’on obligea à sauter dans la Saône où ils périrent noyés en masse.

Le nom Penderie a connu une évolution tout à fait semblable : le sens originel était cruel, puisqu’il désignait une exécution par pendaison. C’est encore dans les Histoires qu’on le lit d’abord : Ils furent pendus à un gibet construit par Montluc pour les autres premieres penderies. On le retrouve ensuite employé à plusieurs reprises sous la plume de Madame de Sévigné. Elle écrit ainsi, dans une lettre datée du 16 octobre 1675, au sujet de la répression des révoltes contre les impôts en Bretagne : M. de Chaulnes est à Rennes […] avec quatre mille hommes ; on croit qu’il y aura bien de la penderie. Puis on le lit de nouveau, dans une lettre du 27 novembre 1675 : Nous ne sommes plus si roués : un en huit jours, seulement pour entretenir la justice. Il est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement. C’est à l’époque le seul sens de ce terme, et c’est donc celui que donne la première édition du Dictionnaire de l’Académie française à l’article Penderie : « Execution de pendus. Il y eut une grande penderie. On dit, d’Un Juge qui aime à faire pendre, qu’Il aime la penderie. ». Le mot Penderie figurera en ce sens dans les deux éditions suivantes (1718 et 1742) puis il quittera notre Dictionnaire pour ne revenir que dans la 8e édition, en 1935, avec un sens bien différent et bien moins sanglant, celui de Cabinet où l’on suspend ses vêtements…

Dans la famille de penderie figure aussi le nom du bourreau chargé de l’exécution : pendeor, pendeur, pendart (ou pendard). On lit ainsi dans un texte du xive siècle : A un vendredy il fut condemné a estre pendu… mais pour ce que le pendart n’y estoit pas, il fut différé jusques au dimanche.

Par la suite le sens de pendard va évoluer ; à partir du xve siècle, il ne désigne plus le bourreau, mais celui qui est pendu ou, le plus souvent par exagération, celui qui mériterait de l’être. On notera avec amusement que le mot roué, qui figure aussi dans la lettre de Mme de Sévigné citée plus haut, a connu la même évolution : il a d’abord désigné celui qui subit le supplice de la roue, puis celui qui le mériterait au vu de ses coupables actions. Par affaiblissement, le roué devient une personne sans morale et sans principes, et enfin un être dénué de scrupules, prêt à toutes les ruses pour parvenir à ses fins.

Laissons pour conclure la parole à Voltaire qui joue avec une ironie un peu cruelle sur la polysémie du verbe pendre. On lit en effet dans les Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des lettres en France depuis 1762 jusqu’à nos jours, encore dits Mémoires de Bachaumont, à la date du 30 mars 1778 (Voltaire, qui mourra deux mois plus tard, est alors âgé de quatre-vingt-trois ans) :

« L’autre jour Madame de la Villemenue, vieille coquette qui désire encore plaire, a voulu essayer ses charmes surannés sur le philosophe ; elle s’est présentée à lui dans tout son étalage et prenant occasion de quelque phrase galante qu’il lui disait et de quelques regards qu’il jetait en même temps sur sa gorge fort découverte : Comment, s’écria-t-elle, M. de Voltaire, est-ce que vous songeriez encore à ces petits coquins-là ? Petits coquins, reprit avec vivacité le malin vieillard, petits coquins, Madame ; ce sont bien de grands pendards ! »