Préface de la deuxième édition (1718)

Ce n’est pas avoir une idée parfaite d’un Dictionnaire, que de ne concevoir sous ce nom qu’un Recuëil de tous les mots d’une Langue avec leur simple explication.

Il est vray que chaque Langue a ses mots qui luy sont propres, & quelquefois mesme de certaines pensées tellement attachées à ces mots, qu’il est impossible de bien exprimer ces mesmes pensées dans une autre Langue, & c’est ce qui est cause qu’il y a si peu de bonnes Traductions.

Mais il est vray aussi qu’il n’y a presque aucun mot qui ne change de valeur & de signification, selon les differentes manieres dont il est employé: c’est pour cela qu’il est si difficile d’apprendre passablement une Langue qui nous est estrangere, & mesme de sçavoir parfaitement celle qui est naturelle.

Il ne suffit donc pas qu’un Dictionnaire contienne tous les mots d’une Langue & leur explication: il doit encore sur chaque mot en particulier en faire sentir tous les divers usages, déterminer s’il est du stile soustenu, ou du stile familier; si on l’employe en escrivant, ou s’il n’est que de la conversation; si les gens polis s’en servent, ou s’il n’est que dans la bouche du Peuple: enfin il doit suppléer autant qu’il est possible à tout ce qu’on ne pourroit acquerir qu’avec beaucoup de peine par la lecture d’un grand nombre de Livres, & par le sejour de plusieurs années dans le Pays dont on veut apprendre la Langue.

C’est ce que l’Académie Françoise a tousjours eu en veuë depuis qu’elle a commencé à travailler à son Dictionnaire, & c’est ce qui paroistra encore plus particulierement dans cette nouvelle Edition.

Les Estrangers qui aiment nostre Langue, & qui se font un honneur de la sçavoir, verront qu’on n’a rien négligé de tout ce qui peut diminuer la peine qu’ils avoient à l’apprendre, & ceux des François qui la sçavent le mieux, ne laisseront pas d’y trouver des Décisions utiles sur plusieurs difficultez qui les embarrassent quelquefois en parlant & en escrivant.

Il y a donc lieu d’esperer que cette nouvelle Edition ne sera pas receuë moins favorablement que celle qui fut publiée en 1694. mais ceux qui voudront les comparer, connoistront aisément combien celle-cy est differente de la premiere.

On en a changé toute la forme, on y a adjousté beaucoup de mots, on a retouché & esclairci presque toutes les Définitions, & l’on peut dire que ce que l’on donne aujourd’hui au Public, est plustost un Dictionnaire nouveau qu’une nouvelle Edition de l’ancien.

Ainsi il ne faut pas s’estonner que ce travail ait occupé durant tant d’années les séances de l’Académie; & quoiqu’on ne puisse bien juger de tout le temps qu’il a deu couster, à moins que d’y avoir esté employé soy-mesme, les personnes raisonnables sentiront assez que rien ne convenoit moins à un Ouvrage de cette nature, que d’estre fait avec rapidité.

Si quelque chose peut contribuer à mettre un Dictionnaire dans toute la perfection dont il est susceptible, c’est d’y travailler avec cette lenteur tant recommandée par les Anciens; lenteur qui n’exclud point la diligence, mais qui est absolument necessaire pour tout ce qui demande de l’exactitude & de la precision.

La premiere Edition avoit esté disposée par Racines, c’est-à-dire, en rangeant tous les mots derivez ou composez après les mots dont ils descendent; mais cet ordre qui dans la speculation avoit esté jugé le plus instructif, s’est trouvé très incommode dans la pratique.

Il est aisé de se représenter l’impatience d’un Lecteur, qui après avoir cherché un mot dont il a besoin, Absoudre par exemple, au commencement du premier Volume, où naturellement il doit estre, y trouve pour toute instruction qu’il faut aller à la fin du second Volume chercher le mot Soudre, dont il n’a pas besoin, mais qui est le primitif de celui qu’il cherche. Dans cette nouvelle Edition les mots ont esté rangez avec un très grand soin dans l’ordre de l’alphabet; en sorte qu’il n’y en a point que l’on ne trouve d’abord, et sans aucune peine.

On a eu aussi une attention particuliere à expliquer, à déterminer, et à bien faire sentir la veritable signification de chaque mot par des Définitions exactes & par des Exemples: c’est-là peut-estre ce qu’il y a de plus important dans un Dictionnaire; mais c’est aussi ce qu’il y a de plus difficile à bien executer.

En effet rien n’est plus penible que d’avoir à déterminer sur un mesme mot les idées diverses & souvent tout opposées, qu’il doit exciter en nous, suivant les differentes manieres dont il peut estre lié avec tous les autres mots de la mesme Langue.

Mais cette difficulté ne peut estre connuë, ni mesme sentie que par ceux qui se sont appliquez à la surmonter: on en jugera par cet exemple, Bon est un des mots les plus communs et les plus courts de nostre Langue; il n’y a personne qui en l’entendant prononcer, ne s’imagine que c’est aussi le plus simple, & que l’on en penetre d’abord la signification dans toute son estenduë, sans qu’il soit besoin de le définir, ni mesme d’en donner des Exemples: mais si l’ on consulte le Dictionnaire, on sera tout estonné de voir qu’il a soixante & quatorze significations toutes differentes: C’est un Eloge quand il est placé avec de certains mots, comme bon Homme, bon Mari, bon Peintre: c’est un terme de Dénigrement, quand il est joint avec d’autres, & quelquefois avec les mesmes, comme bon homme, bon idiot, bon badaut: c’en est un de mépris outré, & d’indignation très amere, lorsqu’on le joint avec d’autres, comme bon coquin, bon insolent, bon scelerat, & ainsi du reste: cependant il est certain qu’on ne peut pas se flater de sçavoir une Langue ni mesme de l’entendre passablement, si l’on n’est instruit de toutes ces differentes significations; & il n’y a aucun Dictionnaire de Langues mortes ni de Langues vivantes, où ce détail si necessaire soit expliqué avec tant de soin & d’exactitude qu’il l’est dans celui-ci.

L’Académie n’a pas crû en devoir exclurre certains mots, à qui la bizarrerie de l’usage, & peut-estre celle de nos moeurs a donné cours depuis quelques années, comme par exemple; falbala, fichu, battant-l’oeil, ratafia, sabler, & un grand nombre d’autres. Dès qu’un mot s’est une fois introduit dans nostre Langue, il a sa place acquise dans le Dictionnaire, & il seroit souvent plus aisé de se passer de la chose qu’il signifie, que du mot qu’on a inventé pour la signifier, quelque bizarre qu’il paroisse.

Il semble en effet qu’il y ait entre les mots d’une Langue, une espece d’égalité comme entre les Citoyens d’une Republique, ils joüissent des mesmes privileges, & sont gouvernez par les mesmes loix; et comme le General d’Armée & le Magistrat ne sont pas plus Citoyens que le simple Soldat, ou le plus vil Artisan, nonobstant la difference de leurs emplois; de mesme les mots de Justice & de Valeur, ne sont pas plus des mots François ni plus François, quoiqu’ils representent les premieres de toutes les vertus, que ceux qui vent destinez à representer les choses les plus abjectes & les plus méprisables.

On a mis après chaque verbe le participe qui en est formé, & on s’est contenté de marquer qu’il a les significations de son verbe sans en donner d’exemple; mais quand il a quelqu’autre usage ou un sens moins estendu, on a eu soin de le remarquer. Les Participes passifs ont les deux genres, & se déclinent comme les autres noms aimé aimée. Il n’en est pas de mesme des Participes actifs qui n’ont point de genre & qui sont indéclinables: on appelle Participes actifs ceux qui se terminent en ant, comme changeant, donnant, faisant; & parce que ces participes ont tousjours le mesme sens & le mesme regime que leurs Verbes, on a cru qu’il n’estoit pas nécessaire d’en faire mention. Ces mesmes Participes actifs tiennent aussi lieu de Gerondifs quand ils sont construits avec la Particule En, En donnant on se fait honneur. Ils font aussi la mesme fonction sans cette Particule, Il luy dit changeant de discours. Enfin ces Participes deviennent aussi adjectifs verbaux, & alors ils ont les deux genres, & se construisent selon le nombre & le genre du Substantif auquel ils sont joints. II y a des esprits changeants, des couleurs changeantes, & quand ces sortes de mots se trouvent dans le Dictionnaire avec les deux genres, ils y sont mis non pas comme Participes actifs, mais comme Adjectifs verbaux; ainsi le mot changeant n’est point dans le Dictionnaire comme Participe actif, mais comme Adjectif verbal, changeant, changeante; & cela suffit pour faire entendre la nature de ces mots, & quelle a esté la conduite de l’Académie à cet esgard: on n’a pas jugé à propos de marquer le reduplicatif de chaque Verbe, quand il ne signifie que la mesme action reiterée, comme reparler, à l’esgard de parler; mais quand le reduplicatif a un autre sens comme le verbe representer, à l’esgard de presenter, on lui a donné une place particuliere.

Par la mesme raison, dans certains mots composez de deux mots, on n’a marqué que ceux où les differents mots qui les composent changent de signification, comme garde-robe.

En general il y a plusieurs sortes de Verbes, le Verbe Actif, le Verbe Passif, le Verbe Neutre, & le Verbe Neutre Passif: à proprement parler il n’y a point de Verbe Passif dans nostre langue, mais pour s’accommoder au langage des anciens Grammairiens, on appelle Verbe Passif, le Verbe composé de l’auxiliaire estre, & du Participe Passif, aimer est l’Actif, & estre aimé est le Passif, ou tient lieu de Passif.

Le Verbe Neutre est celui qui n’a aucun regime, comme partir, dormir, veiller, tascher, exceller, marcher.

Et le Verbe Neutre Passif est celui qui se construit avec le Pronom personnel sans le regir, ou qui n’exerce son regime que sur le mesme Pronom qui le regit, comme se repentir, se souvenir, je me repens, je me souviens; car on ne dit point, je repens moy, je souviens moy.

Il y a une autre nature de Verbes que le Dictionnaire de l’Académie a compris dans le nombre des Verbes Neutres Passifs, parce-qu’ils se construisent de mesme avec le Pronom personnel, avec cette différence que le Pronom personnel est regi par le Verbe. Se promener, s’establir, s’appliquer, &c.

Dans ces Verbes, le Pronom Se est un veritable Accusatif regi par le Verbe. L’Académie ne les a pourtant pas distinguez des veritables Neutres Passifs, parce qu’ils ont la mesme construction, & qu’on ne peut pas dire, Je promene moy, j’estably moy, j’applique moy.

Dans le Traité de la Grammaire, on examinera les raisons des Grammairiens modernes, qui veulent les distinguer, & qui prétendent donner des Verbes Neutres Passifs une idée differente de celle qu’en donne l’Académie.

Pour ce qui est des termes d’Art, l’Académie a cru ne devoir admettre dans son Dictionnaire que ceux qui sont extremement connus & d’un grand usage, à moins qu’ils ne soient amenez par le mesme mot de la langue, qui a dans la langue une signification differente; par exemple, à la suite du mot travail, qui signifie labeur, peine, &c. on trouve travail, qui signifie, une machine qui sert aux Maréchaux pour contenir les chevaux difficiles à ferrer.

Quant à l’Orthographe, l’Académie dans cette nouvelle édition, comme dans la précedente, a suivi en beaucoup de mots l’ancienne maniere d’escrire, mais sans prendre aucun parti dans la dispute qui dure depuis si long-temps sur cette matiere.

Il est certain que l’ancienne maniere d’escrire estoit fondée en raison, mais l’usage, qui en matiere de langue est plus fort que la raison, introduit peu à peu une maniere d’escrire toute nouvelle, l’ancienne nous eschape tous les jours, & comme il ne faut point se presser de la rejetter, on ne doit pas non plus faire de trop grands efforts pour la retenir.

Elle a pourtant encore des partisans rigides qui soustiennent qu’elle est absolument nécessaire pour conserver l’analogie & l’étimologie.

Mais comme l’analogie & l’étimologie ne sont que des rapports qu’on a observez, & quelquefois mesme imaginez entre les mots d’une langue desja faite & ceux d’une autre, ils peuvent bien fournir matiere à quelques observations curieuses, & plus souvent encore à des disputes inutiles; mais ils ne déterminent pas tousjours la veritable signification d’un mot, parce qu’elle ne despend que de l’usage. Rien n’est en effet plus commun que de voir des mots qui passent tout entiers d’une langue dans une autre, sans rien conserver de leur premiere signification: mais s’il n’est pas raisonnable de vouloir dans certains mots retenir les lettres que l’usage en a bannies, il l’est encore moins de vouloir en bannir par avance celles qu’il y tolere encore.

Tout ce que l’Académie a cru devoir faire au sujet des lettres, dont les unes se prononcent, les autres ne se prononcent pas, c’est que quand une lettre se prononce ordinairement dans les mots où elle se trouve, on a remarqué ceux où elle ne se prononce pas; & au contraire, comme l’s ne se prononce pas dans le plus grand nombre des mots où elle est jointe avec un autre consonne, comme hospital; on a marqué ceux où elle se prononce, comme hospitalité, & cela a paru plus convenable que d’entreprendre une reformation d’ortographe: car on auroit beau dire aux hommes qu’il leur sera plus commode de retrancher un grand nombre de lettres inutiles, & d’en substituer d’autres qui exprimeront plus exactement la prononciation, leurs yeux & leurs oreilles sont accoustumez à un certain arangement de lettres, & à de certains sons attachez à cet arrangement. Il ne faut pas compter qu’une habitude de cette nature puisse se destruire par des raisonnemens ni par des methodes, & le peu de succès de toutes celles qu’on a proposées jusqu’à present ne doit pas donner envie d’en inventer de nouvelles.

Le plus seur est de s’en rapporter à l’usage, qui, à la vérité, ne connoist pas tousjours les methodes ni les regles; mais qui n’est pas aussi tousjours si déraisonnable qu’on se l’imagine. Souvent l’ignorance & la corruption introduisent des manieres d’escrire; mais souvent c’est la commodité qui les establit. L’usage n’est autre chose que le consentement tacite des hommes qui se trouvent determinez à une chose plustost qu’à une autre, par des causes souvent inconnuës, mais qui n’en sont pas moins réelles: ainsi quand les Romains ont cessé de prononcer fircus, pour dire un bouc, foedus pour dire un chevreau, & qu’ils en ont fait hircus & hoedus; comme de fuzer & de fermosura, les Castillans ont fait hazer & hermosura on ne peut pas douter qu’ils n’y aïent esté déterminez, quoique peut-estre sans s’en appercevoir, par la douceur & par la facilité de cette derniere prononciation. La mesme chose nous est arrivée, sans doute, à l’esgard de pourroient & de feroient, j’envoyerai, Laon, Paon, & de tant d’autres mots que nous avons cessé de prononcer comme les prononçoient nos peres, quoique nous les escrivions encore comme eux. Peut-estre ne seroit-il pas impossible de trouver aussi seurement la raison des changements qui arrivent tous les jours dans les Langues vivantes, soit par rapport à l’orthographe, ou à la maniere de prononcer; soit mesme par rapport à la signification des mots; mais ce seroit un travail inutile: & comme dit Quintilien, il y a des choses si frivoles dans certaines parties de la Grammaire, qu’un Grammairien sage doit se faire un merite de les ignorer.