Un écrivain « plurilinguiste » est-il un meilleur écrivain ?

Le 8 juin 2026

Maurizio SERRA

Un écrivain « plurilinguiste » est-il un meilleur écrivain ? 

Discours prononcé par M. Maurizio Serra

dans le cadre du cycle de conférences de l'Institut de France « Vivre entre les langues »

le lundi 8 juin 2026

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Mesdames et Messieurs,

Merci de votre présence ici ce soir, et merci à mon confrère et ami Antoine Compagnon pour avoir organisé cette belle série de rencontres.

Le 24 juin 1950, André Gide prononçait à l’Institut français de Naples sa dernière conférence, en tout cas hors de France, huit mois avant de quitter une vie bien remplie de sagesse et d’audace. C’est un texte d’une grande tenue, étonnamment actuel, que nous ne pouvons lire ni relire sans émotion. L’humanisme était alors menacé par les séquelles d’un conflit meurtrier, à l’aube d’une nouvelle confrontation entre l’Est et l’Ouest. Est-il moins menacé aujourd’hui ? Je me le demande et vous le demande. De cette guerre civile européenne qui avait ravagé la planète – qui, en fait, débuta dans l’affreuse et point inévitable boucherie de 1914-1918 –, de cette « lutte fratricide et des blessures de l’adversaire, c’est nous-mêmes qui [...] souffrons. [...] Quel que soit le vainqueur, l’on en sort tout appauvri », déclarait l’orateur avec une clairvoyance et une générosité qui n’étaient pas, hélas, partagées par tous les gouvernants de son temps et, encore moins, dirait-on, du nôtre.

Du haut de son autorité et de son prestige, Gide, au soir de sa vie, mettait l’accent sur « notre civilisation occidentale, notre culture commune ». Elle n’était à ses yeux le résultat d’aucune entreprise hégémonique mais le fruit d’une longue, vaste et profonde sédimentation spirituelle. En effet, l’art et la pensée ne sont pas venus à l’Occident par les conquêtes sanglantes, les génocides et les épidémies qui ont failli conduire à l’extinction de la vie sur notre planète. Au contraire, l’art et la pensée sont issus de la multiplicité, de la complexité, de la superposition de nos racines, de nos sensibilités et de nos moyens d’expression.

Selon le livre de la Genèse (11-9), « toute la terre possédait une seule langue et les mêmes mots » ; mais les hommes, grisés par la soif d’omnipotence, voulurent bâtir une ville dans la plaine de Shinar en Mésopotamie, sur les rives du fleuve Euphrate, ainsi qu’une tour qui pût atteindre le Ciel. Alors Dieu, pour les punir de leur orgueil et de leur cécité, « dispersa les hommes et confondit leur langue ». Le mythe ou apologue biblique a connu une immense diffusion théologique, littéraire, iconographique et demeure une mise en garde contre les séductions et les périls de la déraison que certains gouvernants actuels – j’y reviens – devraient prendre en compte.

L’auteur qui est allé probablement le plus loin dans cette perception visionnaire est John Milton, qui vécut au xviie siècle dans une ère de troubles et de guerre civile, généralement considéré comme le plus grand poète anglais après Shakespeare. Dans le douzième et dernier livre de son chef-d’œuvre, Le Paradis perdu (1667, revu en 1674), Milton évoque Nimrod, le souverain de Shinar, qui a osé défier Dieu en érigeant la tour sacrilège. Un autre Anglais, le compositeur Edward Elgar, lui consacrera au xxe siècle un beau portrait en musique. Pour Milton, républicain et partisan plus tard déçu de Cromwell, adversaire de l’absolutisme de la maison des Stuart, Nimrod anticipe Charles Ier, le seul souverain mis à mort (en 1649) au cours de l’histoire de l’Angleterre. L’archange Michel, qui résume l’histoire de la création de l’homme depuis Adam, en dresse un raccourci puissant, que je vous propose ici dans la version en prose, un peu libre, de Chateaubriand :

« Avec des briques et avec cette matière, ces hommes se préparent à bâtir une ville et une tour dont le sommet puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, dispersés dans les terres étrangères, leur mémoire ne soit perdue, sans se soucier que leur renommée soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu qui, sans être vu, descend souvent pour visiter les hommes, et qui se promène dans leurs habitations afin de visiter leurs œuvres, vint en bas considérer leur cité avant que leur tour offusquât les tours du ciel. Par dérision, il met sur leurs langues un esprit de variété pour effacer tout à fait leur langage naturel, et pour semer à sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitôt un hideux babil se produit parmi les architectes ; ils s’appellent les uns les autres sans s’entendre jusqu’à ce que, enroués et tous en fureur comme étant bafoués, ils se battent. Une grande risée fut dans le ciel, en voyant le tumulte étrange et en entendant la rumeur : ainsi la ridicule bâtisse fut abandonnée et l’ouvrage nommé confusion. »

Et donc, Mesdames et Messieurs, du point de vue de l’écriture, n’est-ce pas à Babel et par l’écroulement de la tour et la confusion qui en jaillit – Pandemonium dans l’original anglais, terme renforcé par l’onomatopée – que la liberté commence ? La diversité n’a-t-elle pas enrichi nos littératures au pluriel bien plus qu’une uniformité postiche ? Aussi, le modeste écrivain laïque qui vous parle, incapable de croire à toute existence personnelle au-delà de celle qui nous est si brièvement donnée sur terre, a-t-il été profondément touché par l’interrogation que Sa Sainteté Léon XIV a voulu inscrire au début de sa première lettre encyclique, Magnifica Humanitas : « La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble. »

L’acte de création littéraire, comme celui de l’amour avec lequel on peut légitimement le confondre, n’a de valeur qu’individuelle, quelle que soit la langue dont il se sert. Michel de Montaigne choisit de rédiger en italien la partie principale de son Journal de voyage en Italie (1580-1581). « Je quite ce langage étrangier, duquel je me sers bien facilement, mais bien mal assurément », écrira-t-il à son retour : preuve de la modestie des grands, car son style toscan est impeccable, sans le moindre gallicisme.

Inversement, Carlo Goldoni, « le Molière italien » selon la plaque qui l’honore dans une rue de Paris, rédigea en français de très vivaces Mémoires (1784-1787) qui ne déparent pas à côté de ceux, bien plus connus, de l’autre célèbre rejeton de Venise que fut Casanova. Goldoni, nommé à la tête du Théâtre-Italien, écrivit sa première pièce en français, Le Bourru bienfaisant, en 1770, à l’occasion des noces du futur Louis XVI et de Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine. Il avait alors plus de soixante ans. Anecdote révélatrice : à Jean-Jacques Rousseau en personne, qui lui lançait : « On ne commence pas à votre âge à écrire et à composer dans une langue étrangère », Goldoni, qui avait un sens juste de sa valeur, répondit en toute simplicité : « Vos réflexions sont justes, Monsieur, mais on peut surmonter les difficultés. » Ce qui fut fait : représentée à la Comédie-Française avec un énorme succès, la pièce procura à son auteur la pension royale que Rousseau n’obtiendra jamais.

À la place d’une langue universelle, on peut certes en élire une à laquelle attribuer une valeur dominante. Ce fut longtemps le cas du français, norme par excellence de l’honnête homme et femme, mode d’expression de l’esprit, de l’art de vivre, de la conversation, de la politesse mais également de la politique, de la diplomatie et de la guerre. Avec ses centaines d’emprunts à d’autres langues, le français domine le monde civilisé. Or, à propos de l’italien, on pourrait penser que c’est le vocabulaire de l’amour qui a le plus fréquemment, et profitablement, traversé les Alpes. Eh non, détrompez-vous, il s’agit de celui des armes : arquebuse, brigade, brigantin, bombe, cartouche, casemate, embuscade, escadron, fantassin, infanterie, redoute, salve, sentinelle, soldatesque, sans compter les verbes fulminer, occire, suppurer, trucider et j’en passe. J’ignorais que mes chers compatriotes fussent à ce point belliqueux mais c’est, ou c’était, évidemment le cas.

Il faudra attendre les traités de paix de la Grande Guerre, qui ont d’ailleurs si peu et si mal pacifié le continent, pour que l’anglais ou l’anglo-américain jouxte le français puis, inexorablement, prenne sa relève comme lingua franca des échanges, des affaires, du commerce, des technologies de la communication, en un mot de l’ordre ou du désordre international.

Néanmoins, l’Europe n’a jamais écrit exclusivement ni même principalement en une seule langue, comme à l’ère de la latinité. « Admirons aussi un bon poète d’Allemagne qui parle allemand, un Castillan qui parle espagnol, un Biscayen qui dans son jargon me dit de belles choses. Quand un ouvrage déplaît, ce n’est jamais la faute de la langue mais la faute de l’auteur », déclare don Quichotte à don Diègue dans la troisième partie du grand roman de Cervantes, et on peut le croire. L’idée, chère aux Lumières, d’une République des lettres qui préside aux destinées humaines et en corrige les errances est par définition pluraliste car tout écrivain ou écrivaine a le droit et le devoir de choisir sa langue, qui peut le rester à vie ou varier selon les conditions, les choix ou les contraintes de l’existence.

Essayons alors de justifier le titre un peu paradoxal de cette conversation : non, bien évidemment, un écrivain « multi- » ou « plurilinguistique », qui écrit en plusieurs langues, que ce soit en même temps, à des stades différents de son parcours existentiel ou selon des pans de son œuvre (le roman, la poésie, l’essai, le journal, etc.), n’est pas un meilleur écrivain du simple fait qu’il montre plusieurs cordes à son arc. Cela pourrait indiquer, au contraire, qu’il n’est nulle part vraiment à l’aise, qu’il n’arrive pas à formuler organiquement ce qui l’envoûte ni à le transmettre. Il vit ainsi un exil permanent non pas dans les mots mais par les mots. Et, peut-être, malgré sa lutte avec les mots.

Il en va de même pour la traduction littéraire, ce rôle essentiel de passeur entre les cultures, trop souvent négligé. Vaste débat que d’autres consœurs ou confrères ont abordé dans le cadre de ces conférences avec beaucoup plus de compétence que je ne saurais le faire. Le xixe siècle est un grand moment de ces échanges : Walter Scott traduit Goethe, Goethe traduit Manzoni, Manzoni traduit Lamennais et Michelet traduit Vico. Pour ma part, je peux déchiffrer à l’aide d’un dictionnaire le yiddish des frères Singer, le portugais d’Eça de Queiroz, le portugais-brésilien de Machado de Assis. Mais je ne lirai jamais en original Tanizaki, Tagore, Mahfouz, Seferis, Sándor Márai, Witkiewicz, Hugo Claus, Kadaré, Svetislav Basara – à mes yeux l’une des plus originales et puissantes voix d’aujourd’hui – et ainsi de suite. Car la liste s’allonge au fur et à mesure que mes journées diminuent.

Or, si je les aime, s’il m’arrive de leur parler le soir dans mon bureau ou la chambre d’hôtel qui m’accueille, quelque part en Europe ou dans le monde, n’est-ce pas à parts égales à leurs vaillants traducteurs que je le dois ? Exemple classique : quand j’ai découvert Histoires extraordinaires ou Aventures d’Arthur Gordon Pym en anglais, je me suis rendu compte, après bien d’autres, que la version française de Baudelaire n’était pas de l’Edgar Allan Poe véritable mais, disons, de l’Edgar Allan Poe « baudelairisé ». Pourtant, cette traduction – qui, au sens propre, n’en est pas une – est d’une telle richesse qu’on peut la préférer, dans certains passages au moins, au texte original. Et donc, traduttore traditore ou traduttore creatore ? Je m’arrête là.

* * *

De tous les artistes, l’écrivain – et l’écrivaine, bien sûr, mais je me limite pour faire court à la première forme – reste le plus difficile à classer. Il souffre, même au faîte de ses ressources, de ne pas disposer de l’instrument universel que sont le dessin et le pinceau, la notation musicale ou la règle à échelle de l’architecte. Les tentatives qui ont été entreprises en ce sens, dont la plus ambitieuse au xxe siècle est sans doute Finnegans Wake (1939), de James Joyce, « suprême synthèse verbale du monde créé », n’ont conduit qu’à un naufrage plus ou moins glorieux.

C’est le gouffre de la dernière période de l’écrivain irlandais, où les vocables, parfois les simples voyelles ou consonnes, vitrifiés, agglutinés et malaxés en dehors de leur sens ne s’imposent plus que par leur rendement musical. D’ailleurs le jeune Joyce souhaitait devenir ténor, ce que prouve son enregistrement, aux tonalités chantantes et si triestines, d’un fragment d’« Anna Livia Plurabelle », dans Finnegans Wake, personnage inspiré de l’épouse de son grand confrère et mécène Italo Svevo. Le récit n’évolue pas selon une progression thématique, comme c’est encore plus ou moins le cas dans Ulysse, mais s’enferre dans la circularité d’un solipsisme : qu’on le lise du début à la fin ou de la fin au début, ce que j’ai essayé de faire, le résultat ne change pas. Pour Joyce, formé par l’éducation chez les Jésuites qu’il reniera plus tard, le mythe de la tour de Babel gardait une résonance profonde. Il s’agit d’une entreprise sacrificielle qui met la littérature au plus haut et suscite le respect ; ce qui ne suffit pas à en faire une œuvre aboutie ni un exemple à suivre.

On a souvent parlé de l’écrivain comme d’un perpétuel apatride, de cœur sinon d’identité, dont la création constitue le seul ou en tout cas le principal ancrage au réel, un perpétuel exilé, lequel convoite un ailleurs qui lui échappera toujours mais qu’il ne peut s’interdire de poursuivre. C’est parfois le produit du chantage que l’histoire exerce sur le destin des êtres en s’abattant de préférence sur les plus vulnérables et démunis. Car l’Histoire, que je m’efforce chaque jour d’étudier, peut se révéler à l’occasion un maître aussi féroce que les Furies antiques.

À Berlin alors -Ouest, au début des années 1980, j’avais fait la connaissance d’un écrivain dont j’ignorais encore la stature, Edgar Hilsenrath, que j’ai malheureusement perdu de vue par la suite dans les aléas d’une vie de diplomate. Sous des dehors chapliniens, un béret basque toujours vissé au crâne, ce petit homme affable et disert couvait la mémoire atroce de la persécution et des camps de la mort. Né à Leipzig, au sein d’une famille aisée, il se considérait comme un Allemand d’origine juive et laïque ; la persécution lui révéla tout à coup qu’il n’était plus allemand mais simplement juif. Émigré en Palestine puis aux États-Unis, il y rédigea ses premiers textes qui n’arrivaient pas à le satisfaire : des mots et des tournures appris à l’âge adulte ne pouvaient compenser le souvenir charnel de la langue maternelle. Il s’en est expliqué plus tard dans un récit au titre explicite : Fuck America. Ce combat intérieur dura de longues années avant de revenir à une langue qui n’était pas, qui n’était plus et qui, idéalement, n’avait jamais été celle de ses bourreaux. Le déclic fut provoqué par le souvenir d’un gardien SS qui lui avait dit : « C’est étonnant, tu parles allemand beaucoup mieux que moi. Pourtant tu es Juif. » L’homme que j’ai fréquenté, hélas trop brièvement, abritait sa blessure sous le couvert d’une ironie cinglante, attablé auprès de sa très jeune et très belle compagne dans un bistrot berlinois enfumé, vidant verre sur verre de schnaps, réconcilié avec ses démons intérieurs. Ce ne fut pas le cas de Paul Celan et d’autres, qui ne purent survivre à la déchirure entre la langue du bien et celle du mal.

Jusqu’où peut aller la fidélité à la langue des origines, et que représentent véritablement ces origines dans l’itinéraire d’un écrivain ? Né Polonais et fier de son héritage national et culturel si noble et tourmenté, Joseph Conrad choisit de devenir non seulement un romancier exclusivement anglais mais un des grands orfèvres d’une langue qu’il ignorait jusqu’à l’âge de vingt ans. Son collègue et voisin Ford Madox Ford rapporte que, dans ses fréquentes crises de nerfs, Conrad était incapable de s’exprimer de façon cohérente et ne retrouvait l’apaisement qu’en se parlant à lui-même en polonais ; après quoi il regagnait son pupitre et reprenait la rédaction de son manuscrit en anglais, là où il l’avait interrompue.

Né à Prague au sein d’une famille de commerçants d’origine juive germanique de l’Empire habsbourgeois, Franz Kafka connaissait parfaitement le tchèque, comme le prouvent les corrections et ajouts apportés aux premières nouvelles traduites par sa fiancée, Milena Jesenská. Il opta néanmoins pour un allemand pur comme le cristal de roche, qu’il dépouilla des influences locales, en tournant le dos à l’idiome yiddish de son milieu, à la différence de son ami intime Max Brod. « Jemand musste Josef K. verleumdet haben, denn ohne daß er etwas Böses getan hätte, wurde er eines Morgens verhaftet », « On avait surement calomnié Josef K., car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin », dans la version d’Alexandre Vialatte : toute l’angoisse de la modernité tient en ces quelques mots.

De l’autre côté de l’Empire, sur les douces rives de l’Adriatique, le Triestin Ettore Schmitz, issu d’une souche comparable de commerçants juifs mais cette fois italophones, était également bilingue, à la confluence des deux cultures, comme le prouve son pseudonyme, Italo Svevo. Or, il décida dès le début, selon la boutade de son frère séparé, le poète également juif et triestin Umberto Saba, « d’écrire mal en italien ce qu’il aurait pu écrire mieux en allemand ». Svevo aura beaucoup souffert des attaques contre sa prose, certes éloignée du toscan classique. Il n’en demeure pas moins que c’est grâce à lui si le premier roman moderne qui ait mis la psychanalyse au centre de la narration, La Conscience de Zeno (1923), fut rédigé en italien et non en allemand, comme on aurait pu s’y attendre.

Un dilemme douloureux concerne l’écrivain qui, coupé de ses racines, n’arrive pas à se forger une nouvelle identité dans le pays ou les pays qui l’accueillent, s’il n’y est pas reconnu par ses pairs. La philosophe et essayiste espagnole Maria Zambrano, qui vécut quarante ans en exil entre Cuba et l’Europe, pouvait au moins compter sur la solidarité d’amis choisis et quelques tâches d’enseignement, précaires et inférieures à son talent, qui lui permirent de sauvegarder son indépendance jusqu’au retour triomphal, à la fin de sa vie, dans l’Espagne revenue à la démocratie. La langue castillane fut toujours son refuge, même si elle écrivit dans d’autres, et préserva le noyau essentiel de son inspiration et de sa quête. On en trouve la trace dans un recueil tardif, L’Exil comme patrie, suite de maximes et de fragments en vue de l’œuvre majeure qu’elle n’acheva jamais. L’idée de base en est que « l’exil est le lieu privilégié d’où la patrie se dévoile » ; je traduis ainsi se descubre plutôt que par l’habituel découvrir ou discerner, pour mieux percer l’intensité érotique et mystique de cet appel, inspiré par saint Jean de la Croix qui lui était si proche. Pour Maria Zambrano, l’exil est un rite de passage, un séjour dans les limbes où les mots changent de poids et se chargent de nuances, par rapport aux mêmes termes, employés dans le contexte rassurant de la patrie – à partir de casa, maison – jusqu’à cette confession admirable : « Ces quarante ans d’exil, personne ne pourra me les rendre, ce qui rend encore plus belle l’absence de rancune. »

On en retrouve l’écho dans sa correspondance avec Cristina Campo, sa voisine sur la colline de l’Aventin à Rome, entre chats alanguis, couvents sévères un peu gothiques et jardins offerts à la pleine lune, où j’habitais aussi et j’habite encore. Je n’ai pas rencontré Maria Zambrano dans mes promenades d’enfant et d’adolescent affamé de tout, mais j’ai croisé quelquefois Cristina Campo, alors totalement inconnue, de moi surtout, si belle et intense qu’elle me faisait mal et devait s’en faire encore plus.

À ce point de notre itinéraire, on pourra être surpris que je n’aie pas encore évoqué le plus statufié des écrivains « plurilinguistiques » du xxe siècle : je veux parler, bien sûr, de Vladimir Vladimirovitch Nabokov, lequel, mis à part quelques textes mineurs en allemand et en français, a jonglé entre le russe et l’anglo-américain avec une virtuosité hors pair. Aucun doute sur son importance et l’influence qu’il exerça, et continue d’exercer, à travers les générations. On pourrait affirmer qu’il a transformé ses personnages, qui en général agissent très peu et se contemplent beaucoup trop, d’êtres de chair en êtres de mots.

Cela dit et admis, je ne peux cacher une difficulté d’ordre personnel. Tous les quatre ou cinq ans, je reprends un de ses grands livres, comme L’Exploit ou Le Don (période russe) ou bien Feu pâle, Lolita et Ada (période américaine), et j’éprouve le même malaise. À force de nous écraser de citations, figures rhétoriques, barbarismes, onomatopées, métonymies, quiproquos, de tournures empruntées au vocabulaire savant ou à l’argot, utilisant, que sais-je, un terme d’astronomie pour désigner la dose d’héroïne qu’échangent deux malfrats, il me captive sur l’instant et m’ennuie à la longue, ce qui est le plus grand danger pour un écrivain. Comme Joyce, l’impression qu’il communique reste celle d’un pasticheur de génie, rompu à toutes les témérités d’expression mais dont le but, dirait-on, est de fourvoyer le lecteur dans ses labyrinthes plutôt que de l’accompagner au long d’un récit qui, dépouillé de ses oripeaux, pourrait tenir en un tiers de sa longueur.

Nabokov l’a avoué, comme le coupable qui laisse une trace bien visible de son crime pour leurrer l’enquêteur lancé sur ses traces, dans une petite phrase assassine, glissée dans son autobiographie, Speak, Memory (éd. déf. 1966), mauvais titre français Autres rivages : « Ma peur de perdre ou de corrompre par des influences externes la seule chose que j’avais sauvée de la Russie – son langage – se traduisit dans mon expérience deux décennies plus tard de ne jamais pouvoir atteindre dans ma prose anglaise le niveau de ce qu’avait représenté le russe pour moi. » Ce qui fait qu’on pourrait le définir comme l’inventeur d’un univers post-linguistique, qui a remplacé par la magie du verbe l’inconscient freudien, dont il se méfie.

Pour ses innombrables admirateurs, c’est bien là que réside le génie de Nabokov, son originalité, sa capacité d’exploiter les moindres nuances et tonalités pour allumer un prodigieux feu d’artifice. Je conviens que cela confère à certaines de ses pages un captivant pouvoir d’évocation, une sensualité glacée, ironique et perverse. J’y perçois, comme chez le dernier Joyce, un goût lancinant de la fabrication qui met le récit, les personnages, les atmosphères au service des mots et non pas l’inverse. Peut-être, en somme, qu’un écrivain d’une seule ou de plusieurs langues, capable d’atteindre ses lecteurs, doit être un peu naïf, un peu stupide, alors que Joyce et Nabokov ne peuvent éviter d’être trop intelligents et n’arrivent pas à le cacher. J’appartiens moi-même à la catégorie des lecteurs un peu naïfs et stupides et je privilégie les auteurs et les livres qui descendent à mon niveau en m’épargnant l’effort de me hisser au leur.

Européen de souche italienne, l’Italien que je suis et resterai dans toutes mes fibres, jusqu’au dernier souffle de vie, a été ravi par le nombre d’écrivains de qualité qui ont récemment choisi de s’exprimer dans sa langue devenue la leur : de Nicolai Lilin, d’origine russe, à Ornela Vorpsi, d’origine albanaise, d’Alioša Curavić, d’origine italo-croate-slovène, à Erminia Dell’Oro, d’origine érythréenne, de Gabriella Ghermandi, d’origine éthiopienne, à Pap Khouma, d’origine sénégalaise, auteur en 2010 d’un roman-reportage saisissant, Nous autres Noirs italiens, et à d’autres encore.

Le cas qui m’a frappé dernièrement est celui d’une autrice d’origine bengalie et d’expression anglo-américaine, Jhumpa Lahiri, née en 1967, devenue traductrice et autrice également en italien dans sa « seconde vie », c’est-à-dire après son installation à Rome en 2012. Déjà entre le bengali de sa souche familiale et l’anglais de ses premiers livres, l’effort d’adaptation exigeait un dédoublement considérable. Après quoi, elle a voulu relever ce défi encore plus exotique : écrire dans la langue de Dante.

Jhumpa Lahiri a expliqué ce choix par la métaphore des portes qu’il faut ouvrir l’une après l’autre pour avoir accès à une langue lointaine de la nôtre et pouvoir l’assimiler comme si elle devenait nôtre. D’abord, la porte de la compréhension de la syntaxe, de la grammaire, du lexique, de la prononciation ; puis, celle de la langue parlée ; enfin, celle de la langue écrite. Et là commence la véritable difficulté car « à chaque fois je crains que la prochaine porte sera cadenassée. Écrire dans une autre langue remet en jeu l’angoisse que j’éprouve du fait d’être de deux mondes, d’être tenue à l’extérieur, de me sentir seule et exclue. » Ainsi, pour franchir la dernière porte, l’écrivain doit se transformer en cambrioleur, prêt à forcer la serrure qui lui résiste. C’est donc par effraction mais aussi par choix délibéré qu’il ou elle entre dans l’univers de cette autre langue qui lui semblait inaccessible et qui ne fait, et ne fera jamais que s’entrouvrir. « Lorsque des amis italiens me demandent un peu surpris “pourquoi écris-tu dans notre langue ?”, l’adjectif possessif souligne le fait, banal mais douloureux, que leur langue ne sera jamais véritablement la mienne. » Cependant, réclame Jhumpa Lahiri : « Je ne veux pas vivre, je ne veux pas écrire dans un monde sans portes. Une ouverture inconditionnelle, sans complications, sans obstacles ne me tente pas. Un paysage de ce genre, sans espaces clos, sans secrets, sans la présence de l’inconnu serait dépourvu de sens et d’enchantement pour moi. »

* * *

Vous me permettrez, Mesdames et Messieurs, de terminer cette conversation avec quelques propos qui me concernent. J’ai hésité à le faire : les inclure dans cet aréopage pourrait paraître déplacé et prétentieux, mais les exclure ne permettrait pas de comprendre à quel point le thème de ce soir me tient à cœur. Je suis né à Londres et j’ai passé mon enfance entre Paris et Rome, dans un milieu à la fois italien et international, mes parents ayant souhaité nous élever dans un contexte résolument européen, selon les propos de Gide cités au début. La passion des langues, j’y ajouterai l’allemand, également pratiqué à la maison, le russe et l’espagnol venus plus tard, s’est donc développée naturellement avec une rigueur sur laquelle veillait ma mère, là où dans l’enfance on tend à les superposer, au risque, à l’âge adulte, de s’exprimer en plusieurs langues sans en posséder véritablement aucune. Ce multilinguisme ou plurilinguisme de base a été alimenté par une longue carrière d’agent diplomatique. Les circonstances de la vie, la littérature française qui m’a nourri, enfin les sollicitations éditoriales ont fait en sorte que je rédige actuellement mes livres en italien et/ou en français, des articles et des conférences surtout en anglais, et que je puisse suivre de près leur traduction en quelques autres idiomes. J’ignore si cela suffit à forger un meilleur écrivain, à mon modeste niveau il s’entend ; mais je sais que cela m’a donné un goût du large, un besoin d’entrouvrir de nouvelles portes, pour reprendre la métaphore de Jhumpa Lahiri, sans lesquels l’écriture ne serait pas ce qu’elle est pour moi et, probablement, je n’écrirais pas et resterais à l’écoute du pépiement matinal des oiseaux dans leur langue universelle d’avant et d’après Babel, qui ne me semble pas aussi insipide qu’à Françoise. Alors, l’ange gardien qui veille sur moi en anglais depuis ma naissance – il ne faut pas lui en vouloir – me dira en souriant, la main sur l’épaule : « My boy, it’s time to go. »

Or, je souhaiterais dédier ces propos à Celle qui nous donna si fortement le goût de la lecture en attendant l’écriture, à ma sœur aînée et à moi : notre gouvernante, Mme de Souza. Je la revois toujours chapeautée, gantée, le plus strictement vêtue, enrubannée de velours, de laines tendres et de soies, un habillement qui ne variait pas, été comme hiver, fleurant l’essence de rose musquée, le baume d’Algérie et le pain d’épice. Elle ne me plaisait pas, Mme de Souza, ah mais pas du tout ! Je m’adonnais à écraser en cachette ses coiffures de champignon avec voilette, si elle les posait un instant sur un fauteuil ou le guéridon de l’entrée pour aller se poudrer, en accusant angéliquement ma sœur de l’avoir fait à ma place.

Je suppute avec un effroi attendri que Mme de Souza devait avoir alors à peu près l’âge que j’ai aujourd’hui. Pendant les six inoubliables années de notre séjour parisien, le rituel ne changea presque pas. Elle déjeunait avec maman, mon père étant généralement retenu par ses obligations professionnelles ; puis, elle venait me chercher à l’école Montessori de la rue du Docteur-Blanche, qui n’existe plus, je crois. Après quoi, nous partions en autobus, ce qui m’enthousiasmait car je découvrais enfin la Ville lumière, en direction du lycée italien pour attendre ma sœur à la sortie des classes. Si des camarades l’embrassaient chastement sur les joues en lui donnant rendez-vous à une boum du samedi, car Ildemanuela était très entourée, espiègle et jolie, un gentil reproche de Mme de Souza ne se faisait pas attendre : « Ma chère enfant, vous ne devriez pas permettre à ces jeunes gens de prendre ces libertés. Votre réputation pourrait déjà en souffrir. » De retour à la maison, elle veillait sur nos devoirs et nos lectures, et je conserve encore quelques volumes de ma bibliothèque (souligné) ou de ce qui en restait dans les vicissitudes d’une existence difficile : Les Lettres de mon moulin et Le Général Dourakine, mais aussi Don Quichotte, Les Voyages de Gulliver ou Oliver Twist, car elle nous ouvrait toute grande une première fenêtre sur le monde. J’appris plus tard qu’elle avait jadis gagné sa vie comme interprète et traductrice. Les livres étaient enrichis de dédicaces à ma sœur, longues parfois d’une page dans sa belle écriture soignée : « Le joli mois de mai, avec son blanc muguet, nous révèle une jeune fille ! Qu’il me soit permis de lui donner un doux baiser pour lui souhaiter tout le bonheur qu’elle mérite. »

Nous allions nous coucher et elle dînait avec mes parents, s’ils ne sortaient pas en ville, avant de regagner, à vingt et une heure pile, l’établissement religieux qui l’hébergeait au coin de la rue de la Source. Des anecdotes la concernant sont restées légendaires dans notre petite saga familiale. Un soir où maman était en visite chez ses sœurs à Milan, mon père, très bel homme auquel, il est vrai, la compagnie féminine jamais ne déplut, invita Mme de Souza à partager quand même son dîner. Il en fut pour sa peine car, interloquée, rouge comme une tomate, elle lui répondit vertueusement : « Monsieur, vous n’y songez pas, Vous et moi seuls ? Que diraient les voisins ? »

Elle s’est éteinte peu après notre départ pour Rome, où maman lui avait promis qu’elle nous aurait rejoints, une fois la famille installée. Mme de Souza l’embrassa en silence, une dernière fois. Ce fut le seul mensonge convenu entre ces deux femmes qui s’aimaient.

Ce monde qui n’est plus prête à sourire. Ne devrait-il pas nous arracher aussi une petite larme de regret pour des valeurs plus désuètes en apparence qu’elles ne furent en réalité ? Certes, se tourner excessivement vers le passé peut nous transformer en statues de sel. D’où la boutade attribuée à D’Annunzio, découvrant Proust sur le tard : « Mais enfin, perbacco, s’il est perdu tout ce temps-là, pourquoi partir à sa recherche ? » Et cependant, je pense à vous ce soir, chère Madame de Souza, dont le prénom si évocateur était Madeleine, pour vous dire notre affection et notre reconnaissance. Vous fûtes pour Ildemanuela, qui vous a trop tôt rejointe quelque part dans les sphères célestes, et pour moi, qui demeure encore provisoirement ici, la vestale du royaume des livres ; et surtout, la première incarnation de la beauté et de la bonté pérennes de la France.

Mesdames et Messieurs, je vous remercie de votre attention et de votre patience.