Réponse au discours de réception de Hippolyte Taine

Le 15 janvier 1880

Jean-Baptiste DUMAS

Monsieur,

Une étrange rencontre impose aujourd’hui à l’un des secrétaires perpétuels de l’Académie des sciences le devoir hospitalier de vous ouvrir les portes de l’Académie française. Combien parmi nos confrères eussent été plus dignes de cet honneur et mieux préparés à louer les rares mérites qui vous désignaient depuis longtemps à leur choix, vous, l’un des maîtres de notre littérature ! Les sujets familiers à leurs études : philosophie, histoire, langues anciennes ou modernes, critique, voyages, beaux-arts, n’ont-ils pas successivement occupé votre esprit encyclopédique ? Comme si vous aviez voulu laisser une trace de vos pas dans les diverses régions où se plaît l’intelligence humaine, étendant encore votre horizon, vous n’en avez même pas exclu celles qui appartiennent au pays de la science; vous les avez parcourues avec curiosité, vous assimilant les symboles, considérés comme du domaine réservé des savants.

Vous n’étiez pas dirigé, je le reconnais, vers ce culte des sciences, par une vocation particulière ; vous n’aviez qu’un seul but. Voyant l’étude de la nature s’élever vers des formules chaque jour plus générales, vous aviez pensé qu’elle possédait un instrument universel applicable à la recherche de toutes les vérités, et c’est ainsi que la méthode scientifique, marquant de son empreinte la plupart de vos conceptions, en a déterminé les lignes magistrales; on dirait que vous aviez voulu d’avance motiver mon rôle dans cette séance, prouver que le hasard peut se montre intelligent, et justifier son choix.

Vous n’avez jamais oublié cependant que, s’il appartient à la science qui procède de la raison de révéler les merveilles de la nature inanimée, il faut réserver à la poésie et à l’éloquence, qui émanent du cœur, le privilège de descendre dans les profondeurs de l’âme humaine, d’en faire partager les douces émotions, de peindre les passions qui la troublent ; d’en vouer les bassesses au mépris et les crimes à l’indignation.

Ce qui éclate dans toutes vos productions, à côté de vos sympathies pour les talents élevés et de votre respect pour la dignité humaine, c’est un savoir immense, un travail que rien ne décourage ; une langue offrant tour à tour la chaleur de l’émotion, la clarté du bon sens, la libre allure de l’improvisation, la précision du géomètre et le trait du critique. Ces belles et grandes qualités littéraires et morales, réunion de la mémoire ornée de l’érudit, de la sagacité du philosophe et même de l’agrément du bel esprit, assurent un long avenir à vos œuvres. Né près de vastes forêts, vous avez conservé une indépendance de doctrine qui rappelle les procédés robustes d’un bûcheron des Ardennes, pénétrant, la hache à la main, à travers tous les fourrés, écrasant du pied ronces et broussailles, abattant ici le chêne trapu à la vaste ramure, ailleurs le sapin élancé à la flèche aiguë et cherchant à frayer de toutes parts des routes larges, droites et claires.

Dès vos débuts, Monsieur, votre première production faisait évènement. Une dissertation en règle devant l’aréopage de la Faculté des lettres, sur les fables de la Fontaine ! Que dire de neuf sur un sujet si rebattu ? Le texte n’était-il pas dans la mémoire de tous ? La vie du philosophe aimable, du poète sans égal, avait-elle gardé quelque secret qu’il vous fût réservé de révéler ? Vous l’aviez pensé, et dans cet ouvrage apparaissent, en effet, pour la première fois, la doctrine et le plan auxquels vous avez subordonné presque tous vos écrits. Votre thèse se distingue ainsi de la monographie pleine d’intérêt que Walckenaër avait consacrée à la vie du grand fabuliste et de l’analyse délicate que M. Nisard avait donnée de ses immortelles fables, qu’il place, comme vous, au premier rang de l’œuvre poétique de la France.

Vous considérez la Fontaine comme le produit naturel et condensé de son pays, de sa race et de son époque. Pour justifier cette définition, vous décrivez avec un grand charme cette Champagne, sa patrie, où les montagnes sont collines et les bois bosquets, où de minces rivières serpentent entre des bouquets d’aune avec de gracieux sourires ; contrée calme et tempérée où le soleil n’est pas terrible comme au Midi, ni la neige durable comme au Nord ; où l’on se laisse vivre sans effort, « mangeant son bien avec son revenu et s’en allant comme l’on est venu. » L’homme, dites-vous, n’y est ni alourdi ni exalté, mais d’un esprit leste, juste, avisé, prompt à l’ironie. Pour produire un la Fontaine, ajoutez-vous enfin, il fallait la finesse, la sobriété, la gaieté, la malice, l’art et l’élégance du XVIIe siècle. Voilà votre système : le pays, la race, le moment, et la condensation de l’ensemble de leurs caractères dans un type choisi.

Si l’on ne se sent pas préparé à vous accorder qu’il ait suffi, pour produire un la Fontaine, de transplanter un Champenois d’élite près de Versailles au temps de Louis XIV, comme on est prêt à vous applaudir lorsque, après avoir classé méthodiquement son œuvre, soin auquel le bonhomme n’avait pas songé, vous vous écriez : « La Fontaine est notre Homère ! Hommes, dieux, animaux, paysages, la nature éternelle et la société du temps, tout est dans son petit livre. Les paysans s’y trouvent, et à côté d’eux les rois ; les villageoises auprès des grandes dames, chacun dans sa condition, avec ses sentiments et son langage. Les personnages y sont généraux : le roi, le pauvre, l’ambitieux, l’avare, l’amoureux ; les évènements y sont grands : la mort, la captivité, la ruine. Nulle part on n’y tombe dans la platitude du roman réaliste et bourgeois. Nos enfants apprennent la Fontaine par cœur, comme ceux d’Athènes récitaient Homère. On rencontre rarement en France un grand écrivain qui soit populaire : ceux qui sont populaires ne sont point grands et ceux qui sont grands ne sont pas populaires ; la Fontaine seul est à la fois populaire et grand. » Toutes ces pensées sont justes, bien senties, sainement exprimées ; voilà déjà du vrai Taine.

On est moins convaincu, Monsieur, lorsque vous ajoutez en conclusion de cette remarquable étude : « L’homme est un animal d’espèce supérieure qui produit des philosophies et des poèmes, à peu près comme les vers à soie font leurs cocons et comme les abeilles font leur ruche. »

À peu près ! Mais chaque ver ne produit-il pas sa soie et chaque abeille son miel, esclaves nés d’un travail uniforme et chargés de fournir l’un et l’autre un produit toujours identique, dont les siècles n’ont changé ni la nature ni même la quantité ? N’abusons pas de la zoologie ; elle nous mènerait loin ! Ne persuadons pas au premier venu, — il serait assez brute pour nous prendre au mot, — que, s’il n’est ni un Platon ni un Homère, c’est qu’il ne l’a pas voulu, ayant été créé tout comme eux, pour produire des philosophies et des poèmes. Ne désapprenons pas au vulgaire le respect ; quand il s’en va, hélas ! tout s’en va. Montrons-lui au contraire toute la distance qui sépare le commun des hommes des élus de l’humanité ; car il ne faut pas se lasser de le répéter, l’humanité a ses élus que la vertu, l’esprit de sacrifice, la bonté, le courage, le génie, le travail signalent pour lui servir d’exemple ou pour marcher à sa tête. Ah ! si l’on se contentait de dire que chacun de nous possède à un degré parfois confus, quelquefois sublime, la notion de l’infini et le sentiment de l’idéal, on serait d’accord ; mais les mots philosophies et poèmes, précisant des faits accomplis, vont plus loin et peuvent tromper. Si, du temps de Platon et d’Homère, le Phédon et l’Iliade étaient cachés dans chaque cerveau, pour les en tirer, il fallait quelque chose encore que peu de têtes grecques ont possédé ; il fallait être Homère ou Platon.

Ne persuadons pas non plus à l’homme, prédestiné par son intelligence à s’élever d’âge en âge, qu’il ressemble au ver à soie et à l’abeille, condamnés par leur nature à l’immobilité.

Il y a quelques milliers d’années, arrêté sur les bords de la mer, nu, armé de sa seule pensée, l’homme contemplait avec une curieuse audace cette immensité qui l’attirait et ce globe ardent de feu, sortant des flots le matin pour s’y replonger le soir, après avoir décrit sa courbe dans les cieux ; cependant le ver à soie dans son cocon et l’abeille dans sa ruche procédaient déjà machinalement à leurs monotones travaux. Aujourd’hui, vainqueur de l’Océan, l’homme, en se jouant, fait le tour de la Terre en quelques semaines et le cours du Soleil dévoilé obéit aux calculs de l’astronomie ; tandis que le ver à soie construit encore son étroite prison en balançant sa tête d’un mouvement automatique et que l’abeille façonne de la même cire la même cellule, en la même forme géométrique dont notre raison connaît la loi et dont son instinct ignorera toujours le secret.

Je m’arrête : vous m’accuseriez, Monsieur, de tomber dans cette philosophie littéraire que vous taxez non sans quelque dédain de rhétorique élégante et creuse, dans l’ouvrage que vous avez consacré aux opinions des Philosophes classiques du XIXe siècle ; je m’empresse de vous y suivre.

La philosophie est votre muse. Présente ou absente, elle donne un accent personnel à toutes vos compositions. Vous parlez sa langue familièrement, en intime, mais aussi en fidèle interprète. Vous savez donner un tour aisé à ses formules les plus abstraites, et, si quelqu’un de nos auteurs dramatiques songeait à transporter sur la scène les nouvelles théories philosophiques, comme Molière le fit avec autant d’agrément que de sûreté pour les vieilles doctrines de l’ancienne école, c’est dans vos écrits qu’il en trouverait les définitions traduites dans cette prose un peu brusque, mais limpide, qui convient à la conversation des gens du monde.

S’agit-il d’apprécier le talent et de définir le rôle de chacun des maîtres chargés, avec des tempéraments divers, de présider, il y a un demi-siècle, à la direction de la philosophie française, les difficultés s’évanouissent, devant vous. Ce n’est pas en parlant de vos leçons que le plus spirituel de nos prédécesseurs aurait pu dire : Quand j’étais jeune, on m’apprenait la philosophie, et déjà je commençais à n’y rien comprendre ! Votre analyse, nette et précise, démêle les points obscurs à travers les clartés de Laromiguière ; elle dissipe les nuages de Maine de Biran ; elle devient sympathique en face de Jouffroy pour se relever railleuse au moment de juger l’éclectisme. On peut se défier de votre point de vue, résister à vos conclusions ; on n’en rend pas moins justice à votre critique entraînante, à vos loyales convictions.

Laromiguière manquait de profondeur ; mais quel maître séduisant ! « Sa conversation, dites-vous, avait un charme dont on ne pouvait se défendre, et ses leçons furent une conversation. Ses gestes étaient rares, son ton doux et mesuré, et, pendant que ses yeux s’éclairaient de la lumière de l’intelligence, sa bouche, demi-souriante et parfois moqueuse, ajoutait les séductions de la grâce à l’ascendant de la vérité. Il était dans la philosophie comme l’honnête homme dans son salon ; il en faisait les honneurs avec un bon goût et une politesse exquise. » Ce portrait, qui n’a rien de flatté, je l’affirme, représente bien le professeur de philosophie français des temps modernes, tel que nous aimons à le rencontrer à la Sorbonne et au Collège de France, où la tradition ne s’en est pas perdue, et tel que vous l’auriez réalisé vous-même, l’auditoire d’élite qui nous entoure est prêt à l’attester, si la chaire publique vous eût conservé.

Maine de Biran avait plus de vigueur, mais il était si ténébreux que l’occasion n’est pas propice pour en citer quelques traits ; on le regrette, Monsieur, car vous êtes bien près du vrai comique, tout en restant philosophe exact, quand vous mettez en parallèle ses longues sentences trois fois nébuleuses et les courtes traductions aussi sincères que lucides que vous en donnez. Humboldt, dont vous rappeliez tout à l’heure l’agréable esquisse, et qui écrivait en français ses ouvrages préférés, prétendait que ses compatriotes ont deux manières d’être clairs, — le clair et le clair obscur ; — la première, ils ne l’emploient jamais, la seconde toujours, ajoutait-il avec sa bonhomie malicieuse. Maine de Biran appartenait à cette école, et, si le clair obscur n’eût pas existé, il l’aurait inventé.

Vous n’êtes pas séduit par l’éclectisme, et vous considérez M. Cousin comme un modèle rare, dont le style s’appliquait mieux cependant à la discussion des vérités moyennes qu’à celle des hautes spéculations métaphysiques. « Les vérités moyennes, seules, peuvent être populaires, dites-vous ; seules, elles peuvent être traitées en beau langage ; seules, elles ouvrent une pleine carrière à l’orateur, parce qu’avec le devoir de convaincre, elles lui imposent l’obligation de toucher et de plaire. M. Cousin est un des maîtres en ce genre, et il a écrit telle page ample et grave qui semble du XVIIe siècle et qui n’est point une copie, qu’on peut relire dix fois, trouver toujours plus belle et qui donne une idée de la perfection. » Vous citez cette merveilleuse page sur la raison naturelle, et je me garderai de vous imiter. Après l’avoir lue ici, il faudrait se taire. Mais ceux qui la connaissent, pour cette fois du moins, ne seront pas de votre avis ; car elle leur a prouvé que M. Cousin était à la fois un grand écrivain et un métaphysicien consommé.

Parmi les philosophes français, vos penchants sont pour Condillac ; mais vous abordez Royer-Collard avec respect, comme si vous entendiez sa voix vibrante répéter cette sentence, qu’il considérait comme une vérité de tous les temps et de tous les pays : « La morale publique et privée, l’ordre des sociétés et le bonheur des individus, sont engagés dans le débat de la vraie et de la fausse philosophie. On ne fait pas au scepticisme sa part ; dès qu’il a pénétré dans l’entendement, il l’envahit tout entier. Je ne déclame pas. » Quand vous déclarez, à votre tour, ce dont je vous remercie, que le scepticisme est usé aujourd’hui, ne vous rangez-vous pas à l’opinion de ce grand moraliste ?

L’atelier philosophique de l’Allemagne, vous le comparez à quelque haut-fourneau fumeux, dans lequel les idées humaines abstraites, passées au feu, auraient bouillonné, se seraient fondues et auraient coulé, laissant sur le sol de l’usine des scories stériles et un métal figé. Faible ressource pour la direction morale de notre pauvre espèce ! L’atelier philosophique de l’Angleterre emprunte ses matériaux aux sciences exactes, excluant tout, excepté l’intérêt, des arguments qu’il emploie pour justifier sa morale utilitaire. Base fragile pour le droit, pour la justice, et le devoir ! Dans l’atelier philosophique de la France, une école franchement spiritualiste, pleine de science, de tolérance et de modération, dont l’Institut s’honore de posséder les représentants les plus élevés, parmi lesquels, Monsieur, vous allez prendre place, suit avec confiance la route qui mène du fait à l’abstraction, de la sensation à la conscience et de la loi du devoir à la Providence : marche prudente, la seule qui convienne à des êtres, aussi peu éclairés que nous le sommes sur les raisons premières de toutes choses.

La philosophie ne redoute pas les extrêmes ; il y a longtemps qu’on le sait. Aujourd’hui, on veut faire de la pensée une simple sécrétion du cerveau, un produit chimique. Mais la chimie connaît ses limites, et ce n’est pas elle qui prétend les franchir. Autrefois, se jetant dans le mysticisme, on libérait la pensée de tout lien avec les organes qui en sont le siège. On exagérait. Aussi avez-vous analysé sans les séparer, le rôle de l’intelligence qui gouverne et celui du corps qui sert d’instrument. Vos conclusions, résultat d’une longue investigation scientifique de la personnalité humaine au terme de laquelle apparaissent sa cause et la cause de l’Univers, diffèrent peu de celles des plus humbles créatures, trouvant sans étude au fond de leur cœur la notion de l’âme et celle de Dieu, comme des axiomes qui ne sont pas susceptibles de démonstration et qui n’en ont pas besoin. Ces modestes disciples de la foi du charbonnier, cherchant à gagner le paradis par voie perpendiculaire, pendant que les docteurs disputent, comme le disait un de nos anciens géomètres, n’ont-ils pas raison ? Les deux axiomes auxquels ils se confient n’entraînent-ils pas avec eux cette notion de la liberté morale, du devoir, de la justice et de la responsabilité, qu’on n’a jamais pu faire sortir des théories fondées sur l’égoïsme ? Fait pour vivre en société, l’homme, dont on se plaît à faire un animal ; qu’on croit complimenter en l’appelant animal inventeur d’outils ; mais que Goëthe, du moins, appelait un animal religieux, ne semble-t-il pas créé, en effet, pour avoir le sentiment du divin pris dans son sens le plus large ? Si la face de nos premiers ancêtres s’est tournée vers le firmament dont ils ignoraient encore les profondeurs, comme vers une patrie perdue, les derniers de nos fils, après en avoir sondé les mystères accessibles, n’élèveront-ils pas, à leur tour, le front vers le ciel étoilé, comme vers une patrie retrouvée ?

Quand des philosophes mal inspirés, assurément, considèrent le droit, la justice, la vertu, la charité, le dévouement à la patrie, comme autant de sentiments factices, nés de l’habitude de la vie en commun, de la nécessité de prévenir les discordes ou de défendre la société ; vous voulez comme nous, Monsieur, écarter sans hésitation ces thèses de la jeunesse. Vous ne mettez pas le faux, le laid, le mal sur la même ligne que le vrai, le beau, le bien, et votre esprit élevé n’y voit pas seulement des expressions relatives à des conformations anatomiques du cerveau variant avec l’hérédité ou l’éducation, mais des expressions absolues, d’accord avec la raison universelle.

La philosophie m’a retenu longtemps, Monsieur, trop longtemps ; mais que voulez vous ? On retrouve la philosophie dans tous vos ouvrages ; tantôt elle en forme la trame, tantôt elle s’y insinue doucement, tantôt elle y éclate à l’improviste par une phrase ou même par un mot qui jette sur l’ensemble une lueur inattendue ; qu’il s’agisse de Tite-Live, de l’Italie et des beaux-arts, des Pyrénées, des mœurs de l’Angleterre ou de celles de Paris, de vos impressions personnelles ou de celles de M. Grain-d’Orge, la fibre philosophique vibre toujours en vous et maîtrise votre plume. On ne sort même ni de votre doctrine des milieux, ni de vos études philosophiques, lorsqu’on aborde votre Histoire de la littérature anglaise, qui a mis le sceau à votre réputation.

Vous remontez à l’origine de la langue saxonne ; vous démêlez avec une sagacité patiente les effets de l’invasion normande et le résultat du mélange des deux idiomes ; vous conduisez le lecteur jusqu’au temps présent. Vous ne vous êtes inspiré ni de Villemain dont la phrase savante et cadencée rappelle les brillants souvenirs de ses leçons de la Sorbonne, ni de M. Nisard dont l’exposition rapide, d’un goût si correct, laisse le lecteur de son Histoire de la littérature française sous l’impression charmante d’un commerce avec le bon sens animé par l’esprit. Passant de l’Edda et des premiers poèmes païens aux premières poésies chrétiennes, et de l’intervention de l’esprit français à la renaissance de l’esprit saxon, vous représentez la littérature anglaise comme un fruit naturel du pays, de la race et du moment. Ces circonstances, si bien caractérisées par M. Guizot, n’étaient pas toujours négligées de vos prédécesseurs ; mais vous avez appris à leur accorder une attention plus sérieuse. Avez-vous laissé une part assez large à la liberté humaine ? Des réserves auxquelles vous n’êtes pas demeuré indifférent ont paru nécessaires. Sous cette restriction, avec quelle satisfaction ne puise-t-on pas à la source abondante d’informations précises et de jugements sains que nous offre votre Histoire de la littérature anglaise ! Vous pénétrez d’un tact sûr le génie propre de tout écrivain : poète, auteur dramatique, philosophe, historien, économiste ou romancier, parlant de chacun d’eux la langue usuelle, élevée ou technique, en véritable initié.

La doctrine qui rattache l’homme physique à son œuvre intellectuelle vous conduit quelquefois à des conséquences dont il ne faudrait pas qu’on pût s’autoriser ; car il y a là, Monsieur, tout un système de critique et même d’histoire trop favorable à l’improvisation moderne. Parmi les écrivains célèbres de l’Angleterre, il en est un Pope, s’inspirant de notre propre littérature et luttant même avec la clarté française, qu’on eût aimé à voir apprécié plus favorablement par un lettré de notre pays. Vous apprenez à vos lecteurs que Pope était petit, chauve, contrefait, bossu : véritable avorton qu’on sortait du lit le matin comme un poupon, dont les jambes grêles exigeaient trois paires de bas pour prendre forme humaine et dont le corps avait besoin d’un corset pour se soutenir. Vous ajoutez qu’il mangeait trop, qu’il avait tous les appétits et tous les caprices d’un vieil enfant, d’un vieux malade, d’un vieil auteur et d’un vieux garçon. Triste portrait, démontrant, en tous cas, que l’esprit domine même la plus ingrate matière ; portrait exagéré sans doute par la malice des contemporains et qu’on se plaît à mettre en oubli, en songeant qu’à seize ans Pope livrait au public ses Pastorales, poésies d’une perfection achevée, et qu’il terminait une carrière bien remplie par son Essai sur l’homme, où il le caractérise en beaux vers, comme étant la gloire, le jouet et l’énigme du monde.

Pope était classique, à la manière de Boileau, mais il n’était pas l’ennemi du réalisme ; seulement, il conseillait de choisir parmi les réalités. Lisez et relisez Homère, disait- il ; il y eut un moment où Virgile jeune, méditant une œuvre plus immortelle que Rome elle-même, dédaignait de puiser ailleurs qu’à la source directe de la nature ; mais, tout bien examiné, il se trouva que la nature et Homère ce n’était qu’un. Les imitateurs d’Homère ont pu tomber dans la platitude ; mais les fanatiques de l’école naturaliste, renversant les termes et mettant le côté physique au-dessus du côté moral, ne prétendront-ils pas que, pour apprécier l’œuvre d’un homme, il faut entrer dans sa biographie intime, savoir s’il est né sur un sol calcaire ou granitique, s’informer si ses ancêtres et lui-même ont bu du vin, du cidre ou de la bière, mangé de la viande, du poisson ou des légumes, et fouiller jusqu’’aux plus tristes détails les secrets de sa vie,, passant ainsi d’une critique élevée et d’un système scientifique à une littérature facile, à une basse curiosité ?

Comment ! voilà une œuvre admirable ! et, à côté de l’idéal vers lequel elle nous transporte, il faudra toujours placer le souvenir des misères matérielles ou des vulgaires faiblesses de son auteur ? Le pain qu’on sert sur nos tables en deviendrait-il donc plus savoureux, si on nous répétait à chaque bouchée : Vous savez ? le blé dont il provient a poussé sur le fumier ! On aime à manger son pain sans s’inquiéter de la source à laquelle les racines du blé empruntent leurs sucs ; la lumière du soleil en dorant ses épis n’a-t-elle pas tout purifié par l’éclat de ses rayons ? On aime à jouir des œuvres de la poésie, de l’éloquence et de l’art, sans s’inquiéter de l’enveloppe matérielle d’où elles émanent. Si le Nil, que nul autrefois n’avait vu faible et naissant, découvre enfin aux yeux du géographe ses sources, marécageuses peut-être je le veux bien, n’appelons pas le mépris sur le Nil et permettons qu’il garde, aux yeux du poète, la majesté de ce grand et divin fleuve qui, depuis l’origine des siècles, répand chaque année sur les plaines de l’Égypte la vie et la fertilité !

Le médecin ou le naturaliste peuvent rappeler à l’homme physique que ses nerfs sont des instruments de douleur et que son corps n’est que poussière, ils en ont le droit ; mais la philosophie et l’éloquence doivent jeter leur voile de pourpre et d’or sur les aspects inférieurs de la vie ; elles qui ont pour mission de fortifier le cœur de l’homme moral et d’élever son âme vers l’immortalité !

N’est-ce pas à ce point de vue que vous nous présentez avec grâce et finesse Tennyson, le plus grand poète de son temps, sinon de son pays, aux yeux de ses admirateurs qui, l’ayant placé au-dessus de Byron, n’avaient pas craint de le rapprocher de Shakespeare ? « Sans être pédant, dites-vous, il parle de Dieu et de l’âme noblement, tendrement ; il n’est point révolté contre la société ni la vie ; on aime ses petites scènes rurales et ses riches peintures de paysage. Les dames sont charmées de ses portraits de femme ; ils sont si exquis et si purs ! Il a posé sur ces belles joues des rougeurs si délicates ! Il a si bien peint l’expression changeante de ces yeux fiers et candides ! Elles l’aiment, car elles sentent qu’il les aime. Bien plus, il les honore et monte par sa noblesse jusqu’au niveau de leur pureté. » On ne saurait mieux dire !

Tennyson, grâce à la beauté sereine de sa pensée, demeurera longtemps en Angleterre le poète du foyer domestique. Rien ne vieillit plus vite, au contraire, que ces œuvres désordonnées ou violentes, que le bon sens général répudie avec tristesse ou repousse avec dégoût.

Se souviendrait-on aujourd’hui, si vous ne les rappeliez, des satires poétiques de l’auteur de Gulliver ? Il avait subi la pauvreté et traversé la domesticité comme Rousseau. Comme lui, il en était sorti rongé par l’envie et gonflé par l’orgueil. Mais Rousseau accordait du moins à l’homme sauvage toutes les vertus ; la civilisation l’avait corrompu ! Swift considère l’homme comme un être méchant par nature et devenu pire par la culture sociale. Dans ses vers sinistres, où plus d’un de nos contemporains semble avoir trouvé des modèles, le beau se change en laid, la grandeur en petitesse, les nobles sentiments en vilaines spéculations. Dévoré de la frénésie de la destruction, au lieu de cacher le réel abject, il le dévoile ; au lieu de créer des illusions, il s’efforce de les dissiper toutes. Veut-il peindre l’aurore, il ne se place ni dans les plaines de l’Angleterre couvertes de blés ondoyants ou de vertes prairies, ni au milieu des montagnes et des lacs de l’Écosse dont les sommets se colorent ou dont les vapeurs s’élèvent aux premiers feux du soleil naissant, ni parmi ces îles enchantées de la Grèce sur lesquelles la déesse aux doigts de rose verse ses pleurs et fait éclore les fleurs odorantes. Non ! c’est l’aurore à Londres, telle qu’on peut l’admirer à Paris en sortant d’un bal trop prolongé. Vous rappelez les vers irritants où il montre les balayeurs dans les rues, les recors aux aguets, le mouvement et les cris de la halle. S’il pleut, n’a-t-il pas à nous offrir, en outre, le spectacle des ruisseaux débordés, des chats morts, des feuilles de chou, des poissons pourris roulant pêle-mêle dans la fange ? C’est la poésie traînée non seulement dans la boue, mais dans l’ordure. Il s’y roule, dites-vous, et il en éclabousse les passants. Nous voilà bien loin d’Homère et bien près de nous, hélas ! Ce naturalisme furieux, qui ne demande pas au fossoyeur le secret de la vie, comme Hamlet, mais qui le cherche dans l’égout ; cet accent funèbre, où la haine de Swift contre toute noble vérité et contre toute beauté déborde en écume enfiellée, ne fit pas sa fortune et le conduisit à la démence ; c’est là son excuse pour avoir écrit, il y a plus d’un siècle, des poésies qu’on croirait nées d’hier et sur lesquelles, malgré le génie de l’auteur, le temps, dans sa justice, a pour toujours jeté le manteau de l’oubli, que l’érudition seule écarte quelquefois et non sans répugnance.

L’influence du milieu, de la race et du moment dans l’origine ou le développement de la Révolution française, avait-elle été suffisamment appréciée ? Vous en avez douté Monsieur, et vous vous êtes décidé à recommencer son histoire.

On a beaucoup écrit sur ce grand évènement, et les modèles ne vous manquaient pas. M. Thiers, dans un ouvrage patriotique consacré à sa défense, avait exposé de la manière la plus vive et la plus entraînante les évènements de cette époque troublée ; il avait peint en traits saisissants les hommes de tous les partis qui s’y étaient mêlés ; commençant l’éducation pratique de la France moderne, il avait répandu sur les questions obscures de propriété, de finance, de législation, d’administration intérieure et de politique étrangère, les clartés d’un esprit capable de tout comprendre et celles d’un style propre, dans sa simplicité pénétrante, à faire briller le vrai de tout son éclat. Notre illustre doyen, M. Mignet, à son tour, dans son résumé rapide, envisageant les mêmes évènements d’une manière plus philosophique et plus abstraite, condensant les faits et mettant les principes en pleine lumière, devenait aux yeux de l’Europe le défenseur légitime des doctrines que la Révolution avait fait prévaloir.

Vous n’avez pas voulu vous montrer, comme M. Thiers, peintre un peu indulgent des fautes, admirateur un peu partial du succès ; vous n’avez pas cherché, comme M. Mignet, à exposer en théoricien la formule profonde à la quelle la France semble obéir depuis un siècle.

Sans parti pris, vous avez reproduit une photographie sincère de l’état de notre pays avant et pendant la Révolution. Les archives nationales, compulsées avec passion, ont mis sous vos yeux une multitude de documents propres à retracer, dans leur triste réalité, les incohérences, les faiblesses et les vices des classes dirigeantes préparant la chute de l’ancien régime ; les passions, les aveuglements, les fureurs populaires s’élevant aux derniers excès pendant la période révolutionnaire. La photographie embellit rarement ses modèles. Vus à la loupe, l’ancien régime succombant à ses fautes et la Révolution s’égorgeant de ses propres mains n’offrent ni l’un ni l’autre un spectacle qu’on aime à contempler. Après vous avoir lu, on détourne les yeux de ce douloureux passé, en demandant au bon sens et à la fortune de la France les gages d’un avenir plus sûr, fondé sur l’union des cœurs et sur l’amour désintéressé du pays.

Combien de tels sentiments seraient prompts à se répandre si tous ceux qui ont charge d’intérêts ou d’âmes employaient leur autorité avec l’impartialité dont vous donnez l’exemple ! Vous vous montrez sévère envers les défaillances du trône, de la noblesse et du clergé pendant le XVIIIe siècle ; mais vous n’en proclamez pas moins que si nos ancêtres ont sauvé la civilisation, au moment de la chute de l’empire romain, préservé nos provinces de la barbarie après la mort de Charlemagne et constitué peu à peu une France compacte, devançant toutes les nations par la sûreté de son administration, la grandeur de ses armes, l’éclat de son génie littéraire et la politesse de ses mœurs, c’est vers le clergé, la noblesse féodale et la royauté qu’il faut faire remonter la reconnaissance du pays. De même que si nous jouissons aujourd’hui du régime définitif de l’égalité civile et politique, c’est au Tiers-État qu’il faut en reporter l’honneur.

Vous signalez les bienfaits sans réticence ; vous cherchez dans les conditions inhérentes à la nature humaine l’excuse des fautes. Renouant la tradition, vous considérez l’état de la France actuelle non comme le produit d’une génération spontanée, mais comme le résultat d’un travail lent d’évolution qui s’accomplit depuis quinze siècles, où chacune des catégories de la nation, jouant à son tour un rôle nécessaire, s’est acquis des droits au respect par l’emploi patriotique de ses forces et, pour en avoir abusé dans une pensée égoïste, s’est fait un devoir de l’indulgence et de la résignation.

Tout en faisant leur part aux dogmes politiques de Rousseau, vous accusez la fausse philosophie qui avait séduit de son temps la noblesse, la magistrature, la finance et la bourgeoisie, d’avoir produit, devenant pratique, la révolte sociale des campagnes. Vous essayez même, préludant peut-être aux conclusions d’un ouvrage encore inachevé, de caractériser d’une manière nouvelle le rôle de la science dans ce grand cataclysme de toute autorité et de toute croyance où seul demeura debout cet ardent et noble patriotisme par lequel la France fut sauvée.

Vous avez raison. Les droits de l’homme, ses devoirs envers lui-même, envers la famille ou l’État, dérivent directement de la théorie de la création. Il y a toujours un créateur, qu’il s’appelle hasard ou sagesse ; mais celui qui attribue tout au hasard ne reconnaît de droits que pour la force, de devoirs que pour la faiblesse ; tandis que l’existence d’un plan suppose une justice éternelle que le faible peut invoquer et que le puissant doit craindre. C’est ainsi que M. Thiers, après avoir approfondi l’histoire des peuples et manié tous les ressorts par lesquels on conduit les hommes, se décidait à la fin de sa longue carrière à venir dans nos laboratoires, demandant à l’étude de la nature, à la théorie du globe, à celle de la vie, aux infiniment petits du microscope, aux infiniment grands de l’astronomie, en un mot à la conception de l’univers, une solution que l’étude de la civilisation et celle de la politique lui avaient refusée. Ceux qui ne voyaient dans les nouveaux travaux de l’homme d’État, que l’innocente distraction d’un esprit fatigué des luttes de la vie publique se trompaient. M. Thiers interrogeait la science humaine en philosophe spiritualiste, comme M. Guizot s’était incliné en philosophe chrétien devant la révélation divine. Ils savaient l’un et l’autre que les grandes crises de l’histoire s’appuient non sur les succès de la force, mais sur la conquête des âmes, et se rattachent toujours à des changements de plan dans la manière dont l’humanité envisage l’origine du monde et sa propre origine.

Le rôle de la philosophie de la nature dans les évènements du siècle dernier a été considérable. Les écoles grecques croyaient déjà connaître la raison des choses ; les poètes romains se regardaient, à leur tour, comme les interprètes de la création ; Diderot et ses émules s’annonçaient aussi, en possesseurs de l’univers. Les découvertes dont les sciences se sont enrichies dans le cours de notre âge démontrent, cependant, qu’il n’appartient qu’à l’ignorance de considérer le livre de la sagesse comme nous ayant été révélé tout entier. La source de la vie et son essence nous demeurent inconnues. Nous n’avons pas saisi le lien mystérieux qui, joignant le corps à l’esprit, constitue l’unité de la personne humaine. Nous n’avons pas le droit, de traiter l’homme comme un être abstrait, de dédaigner son histoire et d’attribuer à la science des prétentions à la direction de l’axe moral du monde, que ses progrès n’autorisent pas.

Nous avons conquis la terre, il est vrai, mesuré la marche des planètes, soumis la mécanique céleste au calcul, constaté la nature des étoiles, percé la brume des nébuleuses et réglé même le mouvement désordonné des comètes ; mais, par-delà les astres dont la lumière emploie des siècles à nous parvenir, il est encore des astres dont les rayons s’éteignent en chemin, et plus loin, toujours plus loin, sans cesse et sans terme, brillent dans des firmaments que le nôtre ne soupçonne pas des soleils que ne rencontreront pas nos regards, des mondes innombrables à jamais fermés pour nous. Après deux mille ans d’efforts, si nous atteignons enfin l’extrémité lointaine de notre univers, qui n’est qu’un point dans l’espace immense, nous sommes arrêtés, muets et pleins d’épouvante, au seuil de l’infini dont nous ne savons rien.

La nature de l’homme, son existence présente et future, sont des mystères impénétrables aux plus grands génies, comme au reste des humains, écrivait d’Alembert au plus haut de sa renommée ; ce que nous savons est peu de chose, disait Laplace mourant, et ce fut la dernière parole de l’illustre rival de Newton. Ne vous étonnez pas, Monsieur, que ce soit la mienne sur ces graves sujets, et que je vous laisse le soin d’en préciser, vous-même, les rapports avec l’état social et politique du pays ; ce sera le couronnement d’un ouvrage auquel s’attache une faveur que vos succès précédents avaient annoncée.

Après avoir félicité l’Académie, que vous venez fortifier par votre présence, et vous, Monsieur, qui, prenant place parmi vos pairs, allez vous trouver au milieu de confrères, séparés quelquefois par les opinions ou les souvenirs, toujours d’accord pour la défense du goût et le respect des talents, je vous remercie en leur nom des nobles paroles que vous avez consacrées à la vie de l’historien consciencieux auquel vous êtes appelé à succéder.

En parlant de votre prédécesseur, notre digne et regretté confrère, M. de Loménie, vous ne sortiez pas du sujet qui vous occupe tout entier en ce moment, l’histoire de la Révolution française. Beaumarchais et son temps, et les Mirabeau, ont pour toujours uni sa mémoire à celle de ces deux personnages extraordinaires, dont l’un, abusant de son esprit, préludait à la transformation politique de notre pays, et dont l’autre, malgré son génie, fut impuissant à la retenir sur la pente où il l’avait lancée.

Les petits écrits d’Un Homme de Rien, d’une touche si loyale et si juste, montrant combien M. de Loménie aimait à s’arrêter sur des modèles qu’il lui était permis de louer et d’admirer même, n’avaient pas préparé à le voir choisir comme œuvres capitales de sa vie la biographie de ces deux héros ; car Beaumarchais ne brillait guère par le sens moral, et la mémoire de Mirabeau pâlit devant la juste réprobation attachée à la corruption. Mais, sous une apparence réservée, M. de Loménie cachait les impressions très vives d’une âme d’artiste, et leur influence brisait quelquefois les entraves volontaires qu’il s’était imposées par ses habitudes d’érudit. Dans ces deux dernières occasions, l’originalité des caractères, l’imprévu des incidents, le choc des intérêts, la véhémence des passions, la largeur des cadres, l’avaient entraîné.

M. de Loménie s’était identifié avec ses deux héros troublé de leurs fautes, chagrin de leurs désordres, remué par les grands intérêts qui s’agitaient autour d’eux, il voulait tout voir, tout connaître, reconstituer leur vie avec tous ses incidents et les amener à une confession complète, en se plaçant sincèrement dans la perspective de l’époque et du milieu.

Combien il vous était facile de louer votre sympathique prédécesseur ! N’avait-il pas préparé aux historiens futurs ces monographies étudiées que vous considérez comme les types sur lesquels on doit s’appuyer pour embrasser, en les généralisant, une époque ou un pays ? Dans son respect pour la vérité, poussant jusqu’à l’excès le scrupule littéraire, M. de Loménie, prévenant vos désirs, n’avait rien écrit qui n’eût été l’objet d’une longue méditation. Choisissant attentivement son point de vue, attendant que son esprit fût préparé à traiter son sujet, n’improvisant jamais, il se souciait peu de la forme, certain que l’on énonce toujours clairement ce qu’on a bien conçu et qu’un style qui n’est chargé de rien déguiser n’a qu’à se laisser porter par la pensée. C’est ainsi que, vivant réellement par l’imagination vers la fin du dix-huitième siècle, au milieu d’un monde dont il s’était assimilé les mœurs, les habitudes d’esprit, les passions, les intérêts et les vues politiques, il a pu juger en contemporain Beaumarchais et Mirabeau, tout en mettant à profit des documents que leur époque ignorait et que la nôtre possède. Il a peint ses modèles avec les couleurs de leur temps éclairées par les lumières du nôtre.

M. de Loménie laisse au milieu de nous le souvenir le plus affectueux ; attentif à toutes les discussions, il les terminait souvent par le mot juste, sans prétention toutefois et avec le sentiment de réserve qu’inspirent l’habitude de la réflexion et la recherche patiente de la vérité. Sa physionomie calme et modeste, reflet sincère d’une âme droite et d’un cœur pur, traduisait bien ses longs et fidèles dévouements aux plus illustres amitiés ; elle ne laissait deviner ni ses convictions politiques inflexibles, ni le courage héréditaire du soldat, dont il donna tant de preuves lorsque, mêlé aux élèves de l’École Polytechnique, il combattait avec eux pendant le siège de Paris ; ne les quittant que pour monter dans sa chaire au Collège de France. Mais, dans les derniers temps de son séjour au milieu de nous, l’observateur le moins attentif reconnaissait dans son attitude recueillie cet état de l’âme d’un homme qui sent la vie lui échapper et qui, en règle avec les intérêts du présent et de l’avenir, attend l’évènement avec confiance pour lui-même, s’occupant tout entier à consoler les douleurs qu’une inévitable séparation allait faire éclater au milieu des siens.

Il fallait tout quitter : une situation affermie enfin après un long stage supporté sans impatience et subi sans murmure ; une famille chère aux lettres françaises que deux Académies réclament ; des fils, fiers du double héritage d’honneur accumulé sur leurs jeunes têtes, dont les succès l’eussent rempli de joie ; une compagne accoutumée au respect des œuvres de l’esprit, l’honneur et le charme de son foyer ; il fallait tout quitter, et M. de Loménie, épuisé par de longs travaux, dont le cœur paternel avait déjà subi une de ces douleurs que le temps n’adoucit pas, se tint prêt à rejoindre l’enfant qu’il avait perdu.

Élevé dans les sentiments religieux naturels à ses ancêtres qui, pendant plusieurs siècles, avaient fourni des prêtres à l’Église, et s’y montrant fidèle, il a vu venir sa dernière heure, sans trouble, avec le calme du chrétien, sûr qu’un monde meilleur réunirait autour de lui tout ce qu’il avait aimé sur cette terre, laissant cette espérance avec le souvenir de ses vertus et de ses œuvres pour suprême consolation, à ceux dont le séparait cette fin cruelle et prématurée, grande tristesse pour l’Académie et grand deuil pour les siens.

En nous séparant de M. de Loménie, répétons les paroles dont un de nos plus éminents confrères saluait si dignement son entrée à l’Académie « Il avait touché à toutes les grandes figures de son temps ; il n’en avait insulté aucune ! Il s’était assis à tous les foyers célèbres de l’époque ; il n’avait laissé nulle part la trace d’une perfidie ou d’une trahison ! Il n’avait cherché la popularité ni dans le scandale, ni dans l’agression, ni dans le commérage ! Fin avec bonhomie, spirituel sans méchanceté, juste et vrai avec courtoisie, pas un de ses modèles qui ne fût prêt à lui tendre la main et qu’il n’eût le droit de regarder en face »

À force de probité, M. de Loménie avait élevé l’art du biographe à la hauteur d’une magistrature ; puisse-t-il, pour l’honneur des lettres françaises, faire école et rencontrer beaucoup d’imitateurs !