Discours de réception de M. Alain Aspect

Le 23 avril 2026

Alain ASPECT

 

DISCOURS

DE

M. Alain ASPECT

–––

 

 

Mesdames et Messieurs de l’Académie française,

 

Rares sont les scientifiques admis dans votre célèbre Compagnie, et je suppose que c’est en cette qualité que vous avez voulu m’accueillir parmi vous. C’est donc en scientifique que je vais m’adresser à vous, à l’occasion de ma réception au fauteuil 22. Je suis à la fois honoré et intimidé, mais je n’essaierai pas d’imiter vos élégants discours de réception, et de me faire passer pour l’écrivain ou l’orateur que ne suis pas. Je suivrai plutôt l’exemple de l’un des tout premiers membres de votre Compagnie, Pierre Bardin. Il commence sa « harangue » – c’est ainsi que l’on appelait le discours de réception en 1634 – par ces mots : « Si c’est une loi des orateurs qu’il faille employer les plus doux attraits de l’éloquence à l’entrée des harangues pour mériter une attention favorable des auditeurs, je confesse, Messieurs, que je suis violateur de leur règle. » Cette déclaration que je fais mienne, je l’ai trouvée dans le passionnant livre Un fauteuil sur la Seine[1] de notre Secrétaire perpétuel, Amin Maalouf, qui occupe aujourd’hui le fauteuil inauguré par le sieur Bardin.

Pas d’éloquence donc ! Je vous parlerai en scientifique qui s’efforce d’utiliser correctement la langue qui nous est chère, et de contribuer à franciser le vocabulaire des sciences et des techniques.

Avant de prononcer le traditionnel éloge de mon prédécesseur au fauteuil 22 – René de Obaldia –, vous me permettrez d’évoquer la figure de quelques physiciens qui ont eu l’honneur de siéger à la Française. Je ne sais pas si Richelieu avait prévu ce mariage entre les deux cultures, celle des humanités et celle de la science. En ce qui me concerne, je plaide depuis longtemps pour que la science soit considérée comme part intégrante de la culture, et c’est l’espoir d’accroître ma légitimité pour mener ce combat qui me fait apprécier de vous rejoindre. Voici donc une brève évocation de physiciens qui ont eu cet honneur avant moi :

– Jean Le Rond d’Alembert, le célèbre encyclopédiste, élu en 1754, cent vingt ans après la fondation de l’Académie française. On imagine qu’il y eut bien des débats avant d’admettre un membre de l’Académie royale des sciences au sein du temple de la langue. Ses travaux remarquables en mathématiques, physique, astronomie se caractérisent par une attention aussi importante accordée aux sciences fondamentales qu’à leurs applications, point de vue que je partage.

– Pierre-Simon de Laplace, élu en 1816, auteur d’une immense œuvre scientifique. Son nom est connu des mathématiciens et physiciens du monde entier, et on parle de loi de Laplace aussi bien en théorie des probabilités que dans les domaines de l’électromagnétisme, de la thermodynamique, sans oublier la fluidique où la loi de Laplace s’applique à une pompe qui nous est précieuse, notre cœur. Laplace est également resté célèbre pour sa réponse à Napoléon, qui l’interpellait sévèrement après la publication de son monumental Traité de mécanique céleste : « Comment, vous donnez les lois de toute la création et, dans tout votre livre, vous ne parlez pas une seule fois de l’existence de Dieu ! – Sire, répondit Laplace, je n’avais pas besoin de cette hypothèse[2]. »

– Joseph Fourier, élu en 1826. Préfet de l’Isère, il avait suffisamment de loisirs pour inventer une méthode mathématique utilisée par les scientifiques et les ingénieurs du monde entier sous le nom de « Transformée de Fourier ».

– Jean Baptiste Biot, élu en 1856, cher à mon cœur pour ses travaux sur la polarisation de la lumière, un phénomène crucial dans mon propre travail.

– Marcellin Berthelot, élu en 1900, physico-chimiste et homme politique influent de la Troisième république. Il soutint l’investissement dans les nouvelles technologies, source de progrès pour la société.

– Henri Poincaré, élu en 1908. Ses contributions aux mathématiques et à la physique sont toujours largement utilisées, et son œuvre en philosophie des sciences reste une référence majeure. Il a été à deux doigts de découvrir la théorie de la relativité, en écrivant des relations mathématiques qui définissent des temps différents pour des observateurs en mouvement relatif. C’est en fait le jeune inconnu Albert Einstein, et non pas le savant établi Poincaré, qui eut l’audace d’affirmer que ces relations étaient plus qu’un truc mathématique commode : le temps s’écoule vraiment différemment pour deux observateurs en déplacement rapide l’un par rapport à l’autre. De nombreuses expériences l’ont confirmé, non avec des humains mais avec des particules élémentaires dotées d’une sorte d’horloge interne.

 

Chères consœurs et chers confrères de l’Académie française, vous allez devoir supporter mes efforts pour partager avec vous quelques éléments de physique !

Revenons à mes prédécesseurs, physiciens et académiciens français, la liste n’est pas longue :

– Maurice de Broglie, élu en 1934. Ses expériences des années 1920 sur les rayons X ont mis en évidence l’étrange dualité du comportement de ce rayonnement, tantôt onde tantôt particule. Ses travaux ont inspiré son jeune frère :

– Louis de Broglie, élu en 1944. En 1923, il a « levé un coin du grand voile », selon la lettre d’Einstein à Paul Langevin qui l’interrogeait sur la valeur de sa thèse. Il y énonce la dualité onde-particule pour la matière, et pas seulement pour la lumière, comme Einstein avait osé le dire dès 1909. Je me ferai un plaisir d’expliquer à ceux qui me le demanderont comment cette dualité onde-particule a permis de comprendre la stabilité de la matière, pourquoi nous ne passons pas à travers nos fauteuils d’académiciennes et d’académiciens. Comment la maîtrise de cette dualité onde-particule a conduit à l’invention du laser, du transistor et des circuits intégrés, au cœur des technologies de l’information et de la communication dont nous savons combien elles ont changé la société. Sa découverte a valu à Louis de Broglie le prix Nobel 1929, six ans après sa thèse. On a connu des délais plus longs !

– Enfin, Louis Leprince-Ringuet, élu en 1966, fondateur d’un laboratoire d’étude des rayons cosmiques installé sur le mont Blanc, mais aussi remarquable vulgarisateur. Nous sommes plusieurs ici, avec Étienne Ghys le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, à nous souvenir avec émotion de ses causeries scientifiques à la télévision qui passionnaient les adolescents que nous étions. Imaginez mon bonheur lorsque, trente ans plus tard, jeune membre correspondant, j’ai eu la chance de le côtoyer à l’Académie des sciences. J’ai lu avec émotion, dans son discours de réception, les quelques phrases qu’il consacre à celui qu’il appelle son « Maître », Maurice de Broglie. Cet hommage m’a profondément touché, car, comme Louis Leprince Ringuet, je dois à mes maîtres d’être devenu celui que vous accueillez. Je ne serais pas devenu scientifique sans mon institutrice de l’école d’Astaffort et ses « leçons de choses », pas devenu physicien sans mon professeur du lycée Bernard-Palissy à Agen et son enseignement limpide mais exigeant ; je n’aurais pas développé une certaine compréhension de l’étonnante physique quantique sans l’enseignement de Claude Cohen-Tannoudji, d’abord au travers d’un best-seller de physique quantique, puis par ses cours au Collège de France. Je n’aurais pas accordé autant d’importance à la langue sans mes instituteurs et mes professeurs de lettres. Je ne peux que reprendre à mon compte les mots de Louis Leprince-Ringuet : « Pour les élèves qui grandissent et qui prennent à leur tour des responsabilités, le temps privilégié de [la] formation reste dans le souvenir, [et] oriente leur activité dans les […] enseignements qu’ils se voient confier… » Cette influence de mes maîtres, des instituteurs au professeur au Collège de France, je la reconnais autant dans mon goût pour la transmission de la science que dans l’exigence du respect de notre langue. C’est pour revendiquer une place parmi eux que j’ai choisi la devise inscrite sur le fourreau de mon épée : « Nous les maîtres d’école », le titre de l’ouvrage de Jacques Ozouf sur les instituteurs de la Troisième république[3].

Si j’ai tenu à évoquer ces figures, chères consœurs et chers confrères, ce n’est pas seulement pour souligner combien je me sens intimidé par ces personnalités qui appartiennent à mon panthéon personnel. C’est aussi pour répondre à la demande que vous m’avez assignée en souhaitant m’accueillir : montrer que la science a sa place dans votre Compagnie. Et pour bien le marquer, j’ai fait ajouter à la traditionnelle broderie de mon habit un symbole de la physique quantique. Je vous laisserai le découvrir.

Louis de Broglie l’a dit mieux que moi. Dans son discours de réception, il note que l’Académie française a « toujours réservé […] quelques places aux représentants de la pensée scientifique », et il en donne cette explication que je partage : « Vous n’êtes pas seulement l’Académie des Lettres, vous êtes l’académie de la Pensée française. […] En venant m’asseoir à vos côtés […], je puis me dire qu’après d’Alembert, Laplace, Claude Bernard, Berthelot, Pasteur, Henri Poincaré, Émile Picard et d’autres encore, je deviens auprès de vous un des ambassadeurs de la science française. »

Je pourrais continuer longtemps à discourir sur la science élément de culture, mais je dois me rappeler que ce n’est pas mon sujet d’aujourd’hui. Ce sera plus tard, lorsque je partagerai vos séances et que l’on m’aura enfin autorisé à y intervenir, puisque je comprends que, lors des premières réunions auxquelles je serai admis, je devrai respecter une règle de silence quasi monastique. Je laisse ceux qui me connaissent apprécier l’épreuve que vous m’imposez.

Sous peine de me faire accuser de procrastination, il est temps de me lancer dans l’éloge de mon prédécesseur, René de Obaldia. Avant de le faire, quelques mots sur le premier titulaire du fauteuil 22. Il s’agit de Marc-Antoine Gérard de Saint-Amant, poète élu dès 1634 dans la toute nouvelle Académie française, une forte personnalité si l’on en croit son témoignage. Il se décrit comme un gentilhomme aventureux, infatigable voyageur, poète et soldat, maniant aussi bien la plume que l’épée, bon vivant, amateur de vin et de bonne chère… Mais il n’aime pas qu’on lui demande des harangues. Pour être dispensé du discours de réception, il promet de travailler sur les termes relevant du grotesque et du burlesque.

Que n’ai-je découvert cette information plus tôt. Je vous aurais, Mesdames et Messieurs de l’Académie française, demandé la même dispense en échange de la promesse de travailler sur les termes relevant du scientifique et du technique.

Revenons à Saint Amant, qui se revendique expert du Burlesque et du Grotesque. Dans un opuscule de 1891 de la « Nouvelle bibliothèque populaire à 10 centimes », intitulé Les Grotesques, le directeur littéraire de la collection, Charles Simond, nous décrit le genre grotesque : « Il est tantôt badin, enjoué, tantôt comique, tantôt satirique… Il aime les images outrées… Manié avec talent il peut produire des effets inattendus, et même heureux… »

Voilà qui nous amène à René de Obaldia, dont l’œuvre relève assurément des qualificatifs « badin, enjoué, tantôt comique, tantôt satirique », même si « grotesque » au sens moderne me semble inapproprié. Sa fréquentation ainsi que celle de ceux qui l’ont connu me conduit plutôt à rajouter une qualité, la malice, qui traverse son œuvre et dont il faisait également preuve dans sa vie. Il considérait la vie comme un théâtre, ce qui lui permettait à la fois d’apprécier les honneurs, comme son élection à l’Académie française, ou la décoration panaméenne de l’ordre de Balboa, et de considérer ces honneurs avec ironie.

Que la vie soit pour lui un théâtre transparaît dans sa merveilleuse autobiographie, baptisée « Exobiographie », ce qui lui permet de porter un regard extérieur sur lui-même. Il y met en exergue une citation de Coleridge : « Je me suis fait à l’idée que je n’étais qu’une simple apparition. » Dans sa préface de Perles de vie, œuvre tardive publiée alors qu’il a quatre-vingt-dix-neuf ans, il déclare, jamais avare d’un mot brillant : « Chers lecteurs, je vais bientôt me quitter. Oui, disparaître de cette planète. »

Si son Exobiographie est parsemée de séquences qui sont explicitement le fruit de son imagination, on peut avoir des doutes sur certaines anecdotes présentées comme authentiques. Dans sa réponse au discours de réception de René de Obaldia, Bertrand Poirot-Delpech soulignait malicieusement, à propos de la rencontre de notre jeune héros avec Louis Jouvet : « Je ne jurerais pas que cette scène soit plus authentique que la consultation de Molière entendue tout à l’heure. » Je vais vous décrire cette rencontre avec Molière, mais je dois en préciser le motif.

René de Obaldia a eu une double malchance pour les deux évènements les plus solennels de sa vie académique. Sa seconde infortune, c’est d’avoir aujourd’hui, pour prononcer son éloge, un scientifique bien incapable de produire un discours dans le style brillant accoutumé de cette maison. La première, c’est de s’être heurté, lors de l’éloge de son prédécesseur Julien Green, à l’interdit prononcé par ce dernier. Laissons René de Obaldia nous présenter le problème, dans son discours de réception :

« L’affaire, Messieurs, vous est connue ; permettez-moi cependant d’en rappeler la teneur. Le dernier occupant de ce vingt-deuxième fauteuil, après y avoir siégé durant un quart de siècle, décida, un triste matin, alors qu’il marchait sur ses quatre-vingt-seize ans, de présenter sa démission. Démission justement refusée par M. Maurice Druon, alors Secrétaire perpétuel, et M. Alain Decaux, Directeur en exercice. Ceux-ci, avec courtoisie, signifièrent au bouillant nonagénaire, que “l’appartenance à l’Académie française n’était pas une fonction à titre précaire, mais une dignité irrévocable”. Je serais tenté d’ajouter [c’est toujours notre impétrant qui parle] : qui entre encore vivant à l’Académie française est frappé d’immortalité ! Une fois revêtu, l’habit vert colle à la peau. Qui est oint est oint ! Plus étonnant encore, en sus de sa démission, notre contestataire de la dernière heure fit savoir “qu’il interdisait d’avance tout éloge quel qu’il soit prononcé par son successeur lors de sa réception” […]. »

Pour sortir de cet embarras, que croyez-vous que fit ce cher René ? Il en appela à Molière soi-même, démontrant un art consommé de l’écriture « à la manière de ». Voici ce qu’il nous conte de sa visite à celui qu’il appelle « [le] sieur Poquelin, fortement médiatisé sous le nom de Molière » :

« C’est dans sa roulotte qu’il me reçut – j’eus le temps d’apercevoir qui s’en échappait, Mademoiselle Béjart, le minois empourpré et le décolleté profond... L’excellent homme me fit asseoir sur une pile de caisses, lui, calé dans un fauteuil au velours mité… Lorsque j’eus terminé de lui exposer le sujet de mon trouble, il se fit un grand silence. Enfin, après s’être gratté longuement la perruque, il se lança dans une tirade que je ne suis pas prêt [sic] d’oublier !

MOLIÈRE :

Obaldia, votre affaire est pour le moins complexe

Et, vous en fais l’aveu, me rend chose... et perplexe !

Quel singulier bonhomme est-ce que celui-là

Qui reçoit les honneurs en ne les voulant pas !

Qui se veut avant tout de souche américaine

Lors que du beau français son œuvre entière est pleine.

Qui siégea vingt-sept ans au fauteuil de Mauriac

Et, le dernier moment, fait entendre ce couac !

Étrange, en vérité, que ce remue-ménage

Et qu’on ne saurait seul imputer au grand âge.

De quelle mouche verte a-t-il été piqué

Pour, de son propre chef, s’envoyer au piquet ?

Qui donc l’aurait poussé, comme on pousse une bête

À briguer ce fauteuil, qui n’est point à roulettes ?...

Quoi ! Cet homme sensé qui se voulait urbain

Sans vergogne et sans peur vous a mis dans ce bain !

Ce catho, ce chrétien...

OBALDIA :

J’entends bien, répondis-je,

Mais votre beau discours fait foin de mon litige.

MOLIÈRE :

Nenni, nenni, j’y viens. Oyez, cher Obaldia :

Si l’on vous tire à hue, ne tirez pas à dia,

Mais, par un jeu subtil, et avec élégance

Comme il sied aujourd’hui, pratiquez l’alternance.

Vous en dites du bien : certains sont satisfaits

Vous n’en dites plus rien : bene ! fort bien ! Si fait ! »


Muni de ce viatique auto-administré, René de Obaldia cessa de tourner autour du pot et se lança dans la biographie de son prédécesseur.

Je m’empresse de l’imiter.

René de Obaldia est né en 1918 à Hong Kong d’une mère française et d’un père panaméen. La mère, Madeleine Peuvrel, était la fille d’un caissier des magasins du Printemps. Séduite par l’hidalgo panaméen, elle l’avait d’abord suivi dans l’atmosphère étouffante – à tous égards – du Panama puis à Hong Kong où son mari avait été nommé consul. Elle y espérait une vie meilleure. Las, nous dit René de Obaldia :

« Mon père, José Clemente de Obaldia, alors Cónsul de Panamá y Gerente de Los Consulados de Argentina, Brasil, Guatemala, Perú y Portugal en Hong Kong, désertait sa jeune épouse plus que de raison. Il se livrait à des fugues de trois jours, cinq, huit ; parfois plus… Revenu au bercail, il se jetait aux pieds de ma mère pour implorer son pardon, jurant qu’on ne l’y prendrait plus… C’est au cours d’une brève réconciliation, abreuvée de larmes et de serments éternels, que el Señor José Clemente de Obaldia, Cónsul, etc., déposa un germe précieux (lequel devait prendre mes traits) dans les entrailles de su distinguida esposa Magdalena de Obaldia, née Madeleine Peuvrel. Magdalena avait déjà eu deux enfants du séducteur panaméen ; elle mit tout en œuvre pour que le troisième – Monsieur le Comte, votre serviteur ! – ne participât point aux réjouissances collectives de la planète.

“J’ai tout tenté pour te faire passer, ne cessait-elle de me répéter dès que je fus en âge de raison (et même avant) avec cette candeur liliale qui faisait l’un de ses charmes, vraiment, j’ai tout tenté.”

Et comme, lorsqu’elle me disait ces mots, à quatre ans, puis à huit, puis à quinze – et trente ans après je me tenais toujours vivant devant elle, homme fait, ambulant, déambulant, me mouchant, respirant bruyamment –, elle (ma pauvre mère) me gratifiait d’un regard lourd, lourd, je me prenais chaque fois à m’excuser d’être là, d’occuper un espace qui aurait dû être vide. Ainsi, bien souvent, j’eus la sensation d’usurper la place d’un autre : la mienne. Excellente école d’humilité. Ne devrions-nous pas toujours nous excuser d’encombrer, de parader, de déplacer énormément d’air et de futiles opinions ? »

Cette longue citation me permet de vous faire profiter du style brillant, ironique, malicieux de mon prédécesseur. De plus, elle illustre sa conception de la vie, un simple processus d’apparition/disparition.

Résultat des manœuvres abortives de la mère, le bébé nait dans un état lamentable.

« … Dès ma première minute, je ne faisais pas mon poids, ni ma taille, ni même mon âge. Le médecin du couvent, un Suédois paraît-il, m’avait donné quelques heures à vivre ; puis, dans un élan de charité, quelques jours. Au bout de deux semaines, face à mon obstination … son étonnement fit place à l’écœurement. À l’instar de mon père, il disparut. » Le petit René s’obstine à vivre : « Trois semaines, un mois, un mois et demi… Défiant tous les pronostics je persévérais dans l’être, éructant, bavant, glougloutant, pustulant, éjectant – croyant ferme à la bonté des hommes. » Peut-être trouvons-nous ici le ressort profond de l’attitude joyeuse que René de Obaldia manifesta pendant cent trois ans, aussi bien au temps des difficultés qu’à celui des succès.

Quand René a six mois, Madeleine embarque pour la France avec ses trois petits Panaméens, puisque à l’époque les enfants prennent automatiquement la nationalité du père. Sans ressources, elle s’inscrit au cours Pigier et met René en nourrice dans une famille d’ouvriers à Chelles. Période heureuse chez des braves gens, perturbée par une accusation injuste d’avoir coupé les moustaches du chat. On l’envoie alors chez sa grand-mère Honorine, institutrice retraitée, dans la Somme. Il découvre la littérature en lui lisant Michel Strogoff, de Jules Verne, et cette passion pour la littérature ne le quittera plus. Jules Verne encore, qui a fait construire le cirque municipal d’Amiens où il verra le numéro de la femme canon et, clou du spectacle, celui de Charles Rigoulot, l’homme dit « le plus fort du monde ». Souvenirs qui lui permettent d’émailler son Exobiographie de récits truculents, sans aucun doute enjolivés, sur le Hercule des cirques, et d’une réjouissante biographie, totalement inventée, de la femme canon.

Muni d’une solide éducation primaire, il entre, comme boursier, au petit puis au grand lycée Condorcet, mais sa carrière universitaire s’arrête net avec la déclaration de guerre. Ayant choisi la nationalité française de sa mère afin de combattre pour sa patrie, il se distingue suffisamment pour recevoir la croix de guerre, mais est pris par l’ennemi et passera quatre ans comme prisonnier de guerre en Silésie.

Le voici de retour à Paris. Tout latino-américain que soit son nom, ce ne sera pas « la vie parisienne » légère et sans souci de l’opéra bouffe d’Offenbach, dont le livret est écrit par Henri Meilhac et… Ludovic Halévy, notre prédécesseur au fauteuil 22. Sa vie parisienne, ce sera plutôt la chambre de bonne du Rodolfo de La Bohème. C’est en poète désargenté que René fait ses premières armes en littérature. Quelle sorte de poésie ? Je laisse Bertrand Poirot-Delpech la décrire dans sa réponse au discours de réception d’Obaldia, le 15 juin 2000 : « Aucun genre littéraire ne porte autant la marque de son époque : et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, comme après la Première, la mode est à refléter les folies de l’Histoire, c’est-à-dire à pratiquer le non-sens… L’influence de Mallarmé et de Lautréamont n’est pas éteinte. Tardieu et Michaux ouvrent la marche. [Sa] génération emboîte le pas ; les Vian, les Dubillard. Comme eux, [il estime] que la musique des mots doit pouvoir l’emporter librement sur la nécessité de signifier… » Quel meilleur exemple que ces deux vers :

« C’était l’heure divine où sous le ciel gamin,

Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. »

Ces deux vers, qu’Obaldia fait juger les plus beaux vers de la langue française par un professeur dont la cuistrerie n’égale que le ridicule, pourraient nous faire penser à Ionesco et à sa pièce La Leçon, mais chez Obaldia la fin est beaucoup moins tragique. On comprend qu’il n’aimait pas qu’on le compare à Ionesco, qui était pourtant un ami proche.

Le bon hasard des rencontres avec des compagnons de vaches maigres lui procure des piges de parolier – il sera chanté par Luis Mariano – et des cachets de figurant au cinéma. C’est à cette occasion qu’il rencontre Louis Jouvet, comme il le raconte avec force détails dans Exobiographie. Il est appelé en urgence pour un tout petit rôle où, costumé en agent de police, il doit répondre « Aucune nouvelle, inspecteur Plonche » à Louis Jouvet – qui lui demande où en est l’affaire des suicidés de l’autocar. La première prise est un fiasco. Paralysé par le trac, il ne peut articuler sa réplique. « Coupez. Le flic, parlez plus fort », hurle l’ingénieur du son. À la deuxième prise, il écorche le nom de l’inspecteur Plonche, devenu dans sa bouche « inspecteur Planche ». La troisième prise est la bonne, et Jouvet ne lui accorde plus la moindre attention. Alors, nous dit René de Obaldia, « une fois dans la rue, dépouillé de mon uniforme, démaquillé, civil parmi les civils, je sombrai dans la dépression… » Une dépression qui durera plusieurs semaines, selon l’Exobiographie. Pour être sûr d’être guéri, Obaldia nous donne une nouvelle version de la scène, nous éclairant sur le regard qu’il porte sur ses succès d’auteur de théâtre, et sur le théâtre de la vie ?

« Par-delà le temps, j’entends Jouvet s’adresser au jeune poète ! L’inspecteur Plonche débouche du couloir et, parvenu à la table, de son regard pénétrant, décèle l’Obaldia qui perce sous l’agent de police ! Avec une légère ironie : — Alors, mon petit père ? Il paraît qu’on va aussi écrire pour le théâtre ! — Vous êtes bien informé, inspecteur ! (Ma voix s’est faite martiale.) — Ne te fais pas d’illusions, mon petit père, le théâtre c’est une longue suite d’injustices. Comme la vie d’ailleurs
– mais en raccourci. — Je prends note, inspecteur. — Si, un jour, tu as la chance d’avoir un succès, surtout, ne claironne pas, c’est un malentendu. — Bien, je ne claironnerai pas. Et un échec ? — Dis plutôt les échecs. Les échecs, mon petit père ? Faire comme si c’était des succès. »

Est-ce la rencontre avec Jouvet ? René de Obaldia va entamer sa carrière d’auteur de théâtre, sans doute la partie la plus importante de son œuvre, certainement celle qui est la plus connue et aimée du public. C’est d’abord Génousie, théâtre de l’absurde adoubé par Jean Vilar et le TNP en 1960. Puis Le Satyre de la Villette, histoire un peu sulfureuse entre une vedette de la télévision et une gamine à la langue aussi bien pendue que la Zazie de Queneau. Bertrand Poirot-Delpech, pas encore de l’Académie française mais déjà critique au Monde, n’apprécie pas. Il le regrettera quatre décennies plus tard, dans sa réponse au discours de réception d’Obaldia : « C’est un des regrets de ma carrière – trois ou quatre bévues sur deux mille chroniques ! […] L’occasion me paraît bonne d’exprimer ici, non de la repentance, rassurez-vous ; plutôt une sorte de vexation. »

En 1965 vient le triomphe avec Du vent dans les branches de sassafras, qui conforte Obaldia dans son « statut de dramaturge à succès qui ne sera, dès lors, plus jamais démenti[4] ». L’interprète de John Emery Rockefeller sera un Michel Simon hors de contrôle pendant les répétitions. Sa mémoire défaillante oblige à prévoir pas moins de trois souffleurs répartis à des points stratégiques. Pour la soirée de gala, l’auteur, le metteur en scène, les autres acteurs sont « saisis de crainte et de tremblements ». C’est finalement un triomphe, car « suppléant par son énorme présence, ses mimiques, ses traits de génie, à des manques que nous étions seuls à connaître, [John Emery Rockefeller] remporta la victoire ». La suite mérite d’être racontée, je cite intégralement ce passage du discours de réception d’Obaldia :

« La salle entière debout lui fit une ovation. Enfin, lorsqu’il finit par obtenir à grand-peine le silence, il se porta à l’avant-scène pour faire l’annonce traditionnelle et, d’une voix encore plus malaxée que de coutume : — “La pièce que nous avons eu l’honneur de représenter devant vous pour la première fois est de, est de la pièce que, que Merde ! J’ai oublié le nom de l’auteur.” »

Je soupçonne ce cher René d’avoir pris le prétexte de cette anecdote pour faire retentir, sous notre académique Coupole, le mot de cinq lettres… que je viens moi-même de glisser subrepticement dans mon discours.

Le succès jamais démenti de cette pièce commence par son titre, un coup de génie digne des meilleurs publicitaires. Vérifiez dans votre entourage : presque tout le monde connaît ce titre, Du vent dans les branches de sassafras. Même ceux qui n’ont jamais vu ni lu la pièce et qui ne savent pas que le sassafras est, selon le Dictionnaire de l’Académie,
un « arbre d’Amérique du Nord, de la famille des Lauracées, dont le bois est employé en ébénisterie ». Allitération digne de Racine, aurait dit mon professeur de lettres du lycée d’Agen : n’entendez-vous pas siffler le souffle du vent dans Sassafras ?

Racine encore, dans la tirade de la prostituée qui apparaît « en lambeaux, pieds nus, défaite » dans le ranch de John Emery Rockefeller, après avoir échappé au massacre de la ville voisine réduite en cendres par les Comanches. « Miriam que j’m’appelle. J’suis la seule survivante de Pancho City. Je travaillais au “Sexy”. Oui, j’suis une fille de mauvaise vie. » Elle raconte comment son client venait « de se tourner contre le mur et se mettre à ronfler comme si j’étais sa petite sœur… Les hommes, maintenant, ils ont moins de résistance qu’avant. » Soudain, Miriam, la prostituée au grand cœur dite « Petit-coup sûr », change de registre. Elle se dresse et, telle une tragédienne, déclame les alexandrins décrivant le début de l’attaque :

« Ô terreur inconnue, ô remuantes Alpes !

Horloges dans la nuit dont le tic-tac vous scalpe,

Un calme délirant et qui tombait des cieux

Voulait me faire croire à l’absence des dieux !

Le sommeil, beau navire, avait hissé ses voiles ;

J’entendais respirer les tremblantes étoiles.

[…] Ô Nature trompeuse, ô le cruel répit,

Dans la blanche clarté le noir Mississippi !

Voilà que tel un chant, tel un écho funèbre

J’entends autour de moi remuer les ténèbres.

Ce ne sont que soupirs, plaintes, gémissements,

Qu’on ne saurait confondre avec ceux des amants. […] »

 

J’avoue adorer ce talent de René de Obaldia à changer brutalement de registre, à passer sans transition de l’obaldiesque pur jus au classique « à la manière de ».

Après Michel Simon en 1965, le rôle sera repris par Jean Marais en 1981, par François Berléand en 2016. Cette succession d’interprétations, que l’on imagine complètement différentes bien que le texte soit le même, me fournit un prétexte pour invoquer à nouveau devant vous la physique quantique. Dans le monde des électrons ou des photons, le système observé apparaît sous des allures complètement différentes, suivant l’appareil d’observation, bien que la fonction mathématique décrivant son état quantique soit la même. Il peut se comporter soit comme une onde, soit comme une particule, suivant le montage expérimental mis en œuvre, comme le héros de René de Obaldia suivant l’acteur qui l’interprète. J’espère, Mesdames et Messieurs de l’Académie, que vous voudrez en savoir plus sur les caméléons quantiques, et je me ferai un plaisir de satisfaire votre curiosité. Vous avez voulu élire un scientifique : eh bien, vous n’échapperez pas à un petit cours de physique chaque fois que j’en trouverai l’occasion !

L’œuvre de René de Obaldia est beaucoup trop abondante pour que j’aie pu la parcourir en entier dans les quelques mois qui se sont écoulés depuis mon élection. Hors l’œuvre théâtrale, la lecture de son Exobiographie m’a rempli de jubilation. On y trouve de la fantaisie, beaucoup d’invention. Il le reconnaît lui-même, si l’on en croit Bertrand Poirot-Delpech, puisque, à ce dernier qui avait eu l’imprudence de lui dire : « Là, je ne vous crois pas ! », Obaldia avait cloué le bec d’un imparable : « Ça tombe bien, moi non plus. » Mais il y a des chapitres qui ne mentent pas, où l’homme ne triche pas car l’humanité est en jeu. Je pense à celui où il décrit son expérience de la guerre, quand quelques hommes de sa compagnie se trouvent face aux chars allemands et où seuls échappent à la mort ceux qui ont la chance de tomber dans un « énorme trou creusé dans le sol, rempli d’ordures, d’une pyramide de boîtes de conserve vides, de bouteilles cassées, de pneus crevés, de détritus… » Rattrapé par la patrouille, au sens propre, notre futur poète va passer quatre années comme prisonnier de guerre. L’Exobiographie alterne entre le probablement vrai et le peut-être inventé. S’il faut croire aux courses de poux au cours desquelles les turfistes improvisés jouaient leurs carrés de chocolat et leurs cigarettes, est-il plausible que l’un d’eux y perdît son manoir du Périgord ? Se non è vero, è ben trovato…

Un grand passage de l’Exobiographie sur le canal de Panama est criant de vérité. René de Obaldia exprime son empathie pour les dizaines de milliers de malheureux qui périrent, victimes de l’impéritie des sociétés de construction. Se sentant particulièrement concerné vu son ascendance paternelle, il a rassemblé beaucoup d’informations sur ce moment embarrassant pour notre histoire et pour notre gloire nationale Ferdinand de Lesseps. Il n’abandonne pas pour autant son style alerte :

« Les travaux dans l’isthme, dont Tototte [la fille de Ferdinand], de sa petite main gracieuse, avait annoncé l’ouverture, devaient requérir des milliers d’ouvriers ; la plupart de ceux-ci ne savaient pas qu’en creusant le canal, d’un même mouvement, ils allaient aussi creuser leurs tombes ! Qui pouvait résister, dans des conditions de travail effroyables, au climat débilitant, aux pluies torrentielles, aux épidémies ? » Suit une description glaçante, empruntée à André Siegfried, de la façon dont les chefs de chantier sélectionnent les travailleurs dont ils ont besoin : « L’Indien est inutilisable ; le Jaune, qui serait éventuellement excellent, ne reste pas sur les chantiers, devient boutiquier, entremetteur. Reste le Noir, qui a l’avantage d’être immunisé contre la fièvre jaune ; mais le Noir des Antilles françaises ne fait qu’un travailleur médiocre, prétentieux, toujours prêt à se plaindre, gâté par les mœurs politiciennes de nos anciennes colonies. On se rabat finalement sur le Noir de
la Jamaïque, ouvrier d’un rendement tout juste passable, qui
finit par constituer le fond de ce recrutement. Vers 1886, on estime l’effectif à 40 000 Noirs, fournissant une main-d’œuvre journalière de 15 000 hommes. »

Dans ces pages transparaît un humanisme profond : René de Obaldia n’était pas qu’un virtuose de l’écriture pour l’écriture ; il savait à l’occasion la mettre au service de nobles causes. Ces pages sur Panama m’ont profondément ému, et m’ont apporté de nombreuses informations sur cet épisode tragique qui n’est pas qu’un scandale boursier. Je ne saurais trop vous encourager à les lire, lorsque vous aurez Exobiographie entre les mains.

Il faut savoir terminer une harangue, comme aurait pu le dire Saint-Amant. Je ne veux pas m’y résoudre sans remercier, pour leurs témoignages, ceux qui, ayant connu René de Obaldia, ont accepté de partager avec moi leurs souvenirs.

Philippe Meyer l’a accueilli accompagné de son épouse Diane dans son nid d’aigle aveyronnais. Cette visite a inspiré à Philippe un petit bijou à la manière d’Obaldia, intitulé « Obaldiabolique », qui commence ainsi : « À peine avais-je fait la connaissance de René de Obaldia, que j’arrêtai le projet et conçus le ferme propos de devenir son ami d’enfance. Cette chimère s’était impérieusement imposée à mon esprit par des raisons d’une incontestable obaldialogique : l’auteur du Cosmonaute agricole avait exactement l’âge de mon oncle Palamède, le frère de mon père (qui était fils unique, c’est par là que la chose atteint à l’obaldie)[5]. » J’aurais voulu être une petite souris pour écouter les échanges entre René et Philippe.

Marie-Hélène Brian, qui fut son attachée de presse et son amie, a bien voulu partager avec moi des souvenirs qui contribuent à le rendre tellement humain.

Erik Orsenna, qui entra dans cette noble Compagnie la même année que René, m’a fait l’amitié de partager avec moi sa profonde connaissance de l’homme et de me faire profiter de ses conseils. Je lui sais gré d’avoir encouragé mon penchant naturel à vous parler de physique, plus particulièrement de physique quantique. Si vous trouvez que j’en fais trop, vous savez qui blâmer.

Claire de Obaldia a eu la gentillesse de me donner sur son père des informations qui m’ont permis de le connaître un peu mieux. Blaise de Obaldia m’a fait part de ses réflexions sur les relations de son père avec la science. Tous les deux s’amusent à l’idée que leur père a pour successeur un scientifique, et se demandent quelle aurait été sa réaction.

Et voici maintenant le scoop de cet éloge (« scoop » est dans le Dictionnaire de l’Académie, je l’ai vérifié), une information qu’aucune base de données massive ne connaît encore : le volubile marchand de fruits et légumes du marché de Bures-sur-Yvette, qui interpelle les chalands comme s’il était sur une scène de théâtre, a livré chaque semaine, pendant des années, ses fruits et légumes à René de Obaldia, dans son domicile de la rue Saint-Lazare. Il m’a confié de nombreux documents que ce dernier lui a offerts, depuis un exemplaire de son discours de réception à l’Académie, dédicacé « à mon ami Mario », jusqu’à un document manuscrit qui pourra trouver sa place dans le fonds René de Obaldia de la bibliothèque de l’Institut. Cette relation amicale avec un acteur du théâtre amateur illustre mieux que de longs discours la complicité de René de Obaldia avec les milliers d’amateurs qui célèbrent le plaisir de jouer ce théâtre pétillant. En souvenir de René, Mario a tenu à nous offrir quelques belles corbeilles de fruits pour le cocktail qui nous attend.

Remerciements aussi pour mon éditrice, Odile Jacob. Elle a su, de nombreuses années avant que je n’obtienne le prix Nobel, me convaincre de l’importance d’écrire le livre Si Einstein avait su, qui m’a permis de mettre à la portée d’un public non expert la fabuleuse histoire des deux révolutions quantiques. Elle a tenu à respecter une tradition suivant laquelle l’éditeur du récipiendaire prend en charge le cocktail d’après réception, que vous trouverez tout à l’heure dans les salons de l’Institut de France.

Last but not least, comme je ne suis pas sûr de pouvoir le dire sous cette Coupole, je ne peux pas dans ces remerciements oublier ma famille.

D’abord mes parents et mes beaux-parents, disparus, instituteurs de la trempe des hussards noirs de la République, pour qui on ne badinait pas avec l’orthographe et la grammaire, dont les règles indiscutables étaient fixées par l’Académie française. Quel aurait été leur étonnement et leur fierté de me voir ici. Mon épouse Annie m’a soutenu sans faille quand beaucoup de physiciens au mieux affichaient un sourire ironique et condescendant, au pire recommandaient à mon directeur de thèse de me faire abandonner le sujet que j’avais choisi : des expériences visant à trancher entre les visions du monde de Niels Bohr et d’Albert Einstein. Séverine et Laurent, mes enfants, ont contribué avec Annie à une atmosphère familiale sereine qui m’a permis de me consacrer à ma passion. Mes petits-enfants, déjà des adultes, me permettent de comprendre combien les priorités de leur génération sont différentes des nôtres. Je leur souhaite de voir l’état du monde cesser de se dégrader, sous l’effet de l’épuisement de la planète et des actions de dirigeants criminels de guerre. J’espère qu’ils verront leur monde reprendre une direction d’espoir, comme celle qu’a connue ma génération, après les horreurs de la guerre.

Je viens d’évoquer la surprise qui aurait été celle de mes parents et beaux-parents s’ils m’avaient vu ici. Mais quelle aurait été la réaction de René de Obaldia s’il avait su que son successeur au fauteuil 22 serait un scientifique ? Dans Monsieur Klebs et Rozalie, il nous décrit un savant « à la renommée intersidérale », qui a mis au point une créature artificielle, Rozalie, capable d’échanger avec lui d’une façon quasiment humaine. Chose totalement invraisemblable à l’époque où la pièce est écrite, mais qui n’a rien d’étonnant de nos jours à l’aune des performances des modèles de langage étendu. Comme certains humains d’aujourd’hui qui s’éprennent de leur soi-disant intelligence artificielle, Monsieur Klebs ne peut résister aux charmes de Rozalie, ce qui le conduira à une fin tragique. René de Obaldia croyait-il que sa fiction deviendrait un jour réalité ? Aurait-il été rassuré de savoir que son successeur avait travaillé non pas sur le monde virtuel des ordinateurs, mais sur la réalité physique du vrai monde ? Aurait-il été étonné d’apprendre que, comme lui, les physiciens n’ont pas de certitude sur la nature de la réalité ?

Aurait-il préféré esquiver la question, et retourner à ses poésies pour enfants, source inépuisable pour mes amis instituteurs – j’emploie intentionnellement ce mot désuet mais élogieux dans ma bouche. Ayant connu par eux une comptine de René de Obaldia qui enchantait leurs petits élèves, j’ai eu la surprise de la retrouver dans la réponse de Bertrand Poirot-Delpech. Une poésie qui plaît autant aux enfants qu’à un académicien, je ne résiste pas à vous la lire en guise de conclusion. Terminer en légèreté me paraît être le meilleur hommage que je pouvais rendre à l’homme malicieux que j’ai découvert en fréquentant son œuvre.

Extrait du recueil Les Innocentines, un poème intitulé « Dimanche » :

« Charlotte

Fait de la compote.

Bertrand

Suce des harengs.

Cunégonde

Se teint en blonde.

Épaminondas

Cire ses godasses.

Thérèse

Souffle sur la braise.

Léon

Peint des potirons.

Brigitte

S’agite, s’agite.

Adhémar

Dit qu’il en a marre.

La pendule

Fabrique des virgules.

Et moi dans tout cha ?

Et moi dans tout cha ?

Moi ze ne bouze pas

Sur la langue z’ai un chat. »

 

Je vous remercie.

 

[1] Amin Maalouf, Un fauteuil sur la Seine, Grasset, 2016.

[2] Selon Victor Hugo, le savant François Arago aimait à raconter cette anecdote. Victor Hugo, Choses vues 1847-1848, Paris, Gallimard, 1972.

[3] Jacques Ozouf, Nous les maîtres d’école. Autobiographies d’instituteurs de la Belle Époque, Gallimard, 1967.

[4] Christophe P. Lagier, « Bibliographie de trois auteurs dramatiques », dans Le Théâtre de la parole-spectacle : Jacques Audiberti, René de Obaldia et Jean Tardieu, Summa Publications, 2000.

[5] Philippe Meyer, La prochaine fois, je vous l’écrirai…, Les Arènes, 2024.