Discours de réception de M. François Sureau

Le 3 mars 2022

François SUREAU

DISCOURS

DE

M. François SUREAU

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M. François Sureau, ayant été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Max Gallo, y est venu prendre séance le jeudi 3 mars, et a prononcé le discours suivant :

 

Mesdames et Messieurs de l’Académie,

 

Avant de m’asseoir parmi vous, suprême récompense des talents incertains d’eux-mêmes, laissez-moi rester quelques instants debout parmi les vivants et les ombres. Aux vivants je dois ce remerciement que je ferai tout à l’heure. Quant aux ombres, je voudrais faire apparaître, bien sûr, celle de La Fontaine, qui fut un moment avocat à Paris et reste à jamais le plus vivant d’entre nous, lui qui dormait vingt heures sur vingt-quatre et ne se réveillait que pour la poésie et pour l’amour ; mais l’ombre aussi de Chateaubriand exposé pour toujours au silence et au vent de la mer, et celle de Deniau revenant du Panshir, et celle de Jean d’Ormesson parlant d’Augustin avec Ayyam Wassef, et j’étais ébloui, et cet éblouissement n’a pas cessé. Je m’en serais voulu d’annexer ainsi, à l’instar d’un député des candidatures multiples, d’autres fauteuils que le mien, si je ne m’étais souvenu que l’Académie, c’est une Compagnie dans laquelle on entre, et non une circonscription dont on hérite. Qu’elle soit aussi la Compagnie des morts a tout pour me réjouir. Plus qu’à Barrès, dont le délire antisémite ne parvient cependant pas à faire oublier ni ce qui l’unissait à Proust, ni l’amour d’Aragon, je pense aujourd’hui à Hugo, qui a souffert pendant vingt ans sur son île de voir la police partout et la justice nulle part ; Hugo, l’inlassable avocat des États-Unis d’Europe et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; Hugo auquel mon prédécesseur à ce fauteuil a peut-être consacré son plus beau livre et qui écrit dans Les Châtiments un vers que nous ne devrions pas pouvoir lire aujourd’hui sans frémir :

« Ma liberté, mon bien, mon ciel bleu, mon amour

Tout lunivers aveugle est sans droit sur le jour. »

Oui, il fait bon évoquer ces ombres, et avec elles ce combat inconnu du reste du monde où s’unissent les espérances de Louise Michel et celles d’Armand de La Rouerie, celles d’André Breton et celles de Barbey, dans le refus obstiné d’un ordre des choses auquel on ne mettra jamais assez d’italiques ; refus qui, on le sait bien, trouve son origine dans l’enfance, dans les sortilèges de l’enfance, vite détruits par le poids des regrets et le scintillement des carrières. Qu’on soit de Nice, de Combourg ou du boulevard Malesherbes n’y change rien. L’enfance finit toujours par s’inviter au bal des adultes, au milieu des tourments les plus vifs, et même des grandes catastrophes. Lorsque de Gaulle prononce ce faux vers : « Jinvite les Français qui veulent rester libres / à m’écouter et à me suivre », c’est l’enfance qui apparaît, avec son étonnement devant la démission des grandes personnes. Car ce vers suppose aussi qu’il existe, et peut-être en grand nombre, des Français qui ne veuillent pas rester libres, des hommes qui préfèrent la servitude. Jusqu’à la fin, Napoléon a écrit « enfanterie » pour infanterie, et cette erreur nous touche parce qu’elle nous introduit à l’essentiel. Aussi, puisque le maître de Nazareth nous en prie, je voudrais m’arrêter un instant pour rendre à César ce qui lui appartient, ces royaumes de la terre qui sont au diable, avec leurs enfants morts à la guerre, morts à la mine, morts de faim, morts sur les routes de l’exil, et cette face hideuse de l’injustice dont a parlé Bernanos dans la préface des Grands Cimetières. À la vérité, avant ou après qu’il eut bénéficié du secours de la foi, votre confrère Max Gallo ne s’est jamais occupé d’autre chose. C’est pourquoi je suis heureux de prononcer devant vous son éloge sans avoir à mentir, ce qui peut être tout de même, comme Montherlant l’avait relevé le jour de sa réception, un prix assez lourd à payer, pour cause de règlement, à l’honneur qu’on vous fait.

Pour certains, dont je suis, dont peut-être Max Gallo était, l’Académie française n’est pas le contraire de l’enfance, mais un royaume qui ressemble au sien, et ce n’est pas le moindre de ses paradoxes. Elle en préserve la puissance agissante dans le souvenir du passé. Sans passé, il n’y a plus d’enfants, seulement une chiourme de petits bagnards gardés par les serviteurs du pouvoir et de l’argent. Il n’est pourtant pas besoin d’être élu parmi vous pour se souvenir comme il faut. Mais il y a de la douceur dans l’incarnation, fût-elle mobilière, dans ce voisinage mystérieux des bords de Seine qui me fait remercier aussi, à travers vous, vos prédécesseurs d’avoir admis ces talents du second rayon parmi lesquels je me sentirai vraiment chez moi. La littérature produit ses effets hors du Lagarde et Michard, c’est-à-dire hors du temps, peut-être même hors du jugement, dans une sorte de version séculière, et dont j’espère que vous ne la jugerez pas blasphématoire, de la communion des saints. Je la vois ainsi et cette Coupole parfois moquée par les meilleurs esprits m’apparaît s’élever au-dessus du nombre et de la qualité de ceux qui ont siégé à l’abri d’elle, comme le temple à la fois de l’aventure et du port, du pardon et du souvenir, de l’angoisse et de l’espérance, de l’émotion et du rire, où Babar converse avec Vautrin, Apollinaire avec Chrétien de Troyes, Caillois avec lui-même et Barrès avec Breton, cette fois autrement mieux qu’à son procès.

Sans doute l’Académie est-elle plus grande que les ombres qui la peuplent. Mauriac a cru voir Rimbaud y entrer sur les pas de Claudel. Je me plais à imaginer que, s’il avait vécu, Apollinaire s’y serait présenté, comme il l’avait prédit à Max Jacob au cours d’un dîner mémorable qui s’était conclu par un échange de gifles, pour être élu au 24e fauteuil, triomphant d’Édouard Estaunié de justesse, au troisième tour de scrutin. Des années plus tard, Max Gallo l’aurait évoqué devant vous, une phrase courte après l’autre, faisant revivre La Turbie, les citronniers devant une mer « calme et bleue par places comme si leau laissait transparaître d’énormes saphirs ». Il aurait cité avec émotion les souvenirs niçois de son prédécesseur : « La route était bordée dagaves quinvolontairement, chaque fois quil les voyait, il comparait à des paquets de morue sèche. Parfois, à cause du vent contraire, il se tournait pour allumer une cigarette égyptienne dont la fumée s’élevait en spirales semblables aux montagnes bleuâtres qui sestompaient au loin en Italie. » Le « soldat amoureux de la douce France » avait tout pour lui plaire, à lui si français d’être si étranger.

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Cette douceur de l’incarnation suffit presque à désarmer les préventions contre le discours académique que peut entretenir, et depuis longtemps, un naïf amateur du Contre Sainte-Beuve. Le discours de réception en effet est plutôt du côté de Sainte-Beuve ; et même parfois proche de ces navrantes sessions de la justice pénale où le président, reconstituant la vie de l’accusé, le décrit comme voué de toute éternité au bagne à raison de telle faute commise naguère dans la cour d’école. Cette assomption de la causalité bourgeoise, malheureuse ici, heureuse là, est commune à la justice criminelle et à l’institution académique. Et c’est ainsi qu’au gré des réquisitoires et des discours, les uns et les autres paraissent marcher du même pas les uns vers la Coupole et les autres vers la maison centrale, à raison par exemple d’une même origine étrangère, d’un même déracinement.

L’un des premiers je crois avant Proust, dans son discours de réception, le 29 janvier 1846, Vigny a relevé l’étonnant contraste entre la solitude de l’écrivain, ce silence et cette patience sans lesquels il n’y a pas d’œuvre, et le bruit des réceptions, tambour des gardes et murmure du grand monde. Et Vigny de s’en réjouir, peut-être par politesse. Étant enfin reçu, on ne va pas cracher sur les parquets, ni se plaindre que l’auteur efface l’œuvre. Comme le disait une chanson militaire de ma jeunesse que j’hésite à entonner devant vous : « Mais il a fallu, il a fallu quil y aille / mais il a voulu, il a voulu y aller. » Je n’en rougis pas. Peut-être votre Compagnie sera-t-elle le dernier endroit où tenir une conversation civilisée entre personnes que tout ou presque sépare, la religion, la couleur de la peau, les préférences sexuelles, le genre, les affiliations politiques, les domaines d’élection, les conceptions esthétiques ou morales, tout sauf l’essentiel, qui est que cette conversation, inlassablement poursuivie à travers les siècles, est, sinon notre âme même, du moins ce qui la rend sensible et digne d’être aimée, par nous et par d’autres que nous. Que cette conversation soit parfois dure et même hargneuse ajoute à son charme. J’aime l’Académie pour ses admis, pour ses exclus, pour ses refusés, pour les controverses auxquelles elle a donné lieu par ses choix, parce qu’à chaque fois quelque chose s’est noué à propos de cette institution qui me semble digne d’être maintenu, aujourd’hui que l’on ajouterait simplement sur un écran un « like » à l’appel du 18 Juin, ce qui dispenserait d’aller à Londres, ou même à Bordeaux pour refuser de voter les pleins pouvoirs à l’un de vos anciens confrères.

Écouter, comme un juif, voir, comme un chrétien, lire, comme un musulman, mais en parler, comme un Français, voilà ce qui nous manque si souvent et qui me rend votre Compagnie si précieuse. J’ai gardé de l’encyclique proustienne une réserve que j’espère vous me pardonnerez, et qui m’empêche de raconter la vie de Max Gallo à la manière des biographes, les parents immigrés, l’enfance pauvre, le brevet de mécanicien avant l’agrégation, puis les portefeuilles ministériels, et le grand succès public et pour finir la Coupole. Ce n’est pas à raison de sa biographie que vous l’avez jugé digne d’appartenir à votre Compagnie, c’est à raison de son œuvre, de ce qu’il avait fait de ce qui est pour chacun, où qu’il soit né, une somme d’accidents inexplicables. Mais j’ai été frappé de voir ce qui, dans sa conception du monde et du récit historique, était né de ces accidents-là, et en premier lieu l’intensité du regard porté sur le pays qu’il se découvrait pour sien. Il m’a souvent fait penser à la phrase de Lavisse, qui, requis par l’impératrice Eugénie de lui enseigner l’histoire de France et sommé par elle de la résumer en une phrase, avait répondu : « Madame, ça ne sest jamais très bien passé. »

Une nature sensible ne contemple pas l’histoire de son pays sans douleur. C’est vrai d’abord de l’histoire de France, dont la violence dément notre réputation de mesure. La France est un pays où rien n’est jamais acquis, ni la paix, ni la vérité, ni même la liberté. Nous connaissons en moyenne une révolution, franche ou larvée, tous les soixante ans depuis plusieurs siècles. Les juges américains et anglais se servent de textes qui datent du xviie ou du xviiie siècle pour définir les droits du citoyen. Chez nous, chaque nouveau gouvernement ou presque, non content de réformer le Code pénal tous les dix-huit mois, prétend améliorer la Déclaration des droits. Et par bien des côtés, la France ressemble à une immense cour de justice criminelle où l’alternance au pouvoir permet simplement aux protagonistes d’échanger leurs rôles, procureur, juge, jurés, défenseurs et publics. Max Gallo a fixé son regard sur cette histoire tourmentée, et sans jamais faiblir. Ce pays qui était devenu le sien par l’effet d’un hasard auquel il n’avait eu aucune part, il en a assumé le passé tout entier, à la manière de Marc Bloch, y mettant la rigueur d’un amour exceptionnel.

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La singularité de l’historien est évidente. Il m’a toujours paru ressembler à un accoucheur qui aurait choisi cette profession parce que lui-même serait né au forceps. Le rapport aux ascendants, la reconstitution de temps intérieurs et extérieurs distincts des nôtres, la recherche de la cause et de l’effet, il n’est pas besoin d’avoir fumé avec Lacan nombre de cigares difformes pour lever un sourcil interrogateur sur le choix de cet état de vie. De même que l’avocat m’est souvent apparu condamné à se justifier, lui-même autant qu’un tiers, et d’ailleurs autrefois le « nous » de la défense englobait à la fois l’accusé et son défenseur, devant un père unique aux visages différents, renouvelé à chaque audience ; de même l’historien m’est souvent apparu comme un étonné de l’existence auquel sa profession permet de demander des comptes à ce passé obscur dont il vient, et comme s’il en venait seul, pour s’en réjouir ou pour en souffrir, et dont un jour à la fin il restera l’unique dépositaire, comme les sages de la légende juive, Le Goff et Duby soutenant le Moyen Âge, Furet et Ozouf le xviiie siècle, Waresquiel les temps constitutionnels, derniers Atlantes dans un monde roulant à l’oubli.

Les premiers livres de Max Gallo appartiennent au genre le plus sérieux qui soit. L’histoire contemporaine qui le retient, c’est celle dont il a éprouvé les effets sur sa propre vie et sur celle de ses proches. Certains historiens font l’effet d’antiquaires. Gallo donne l’impression d’un explorateur. En cela il ressemble à ces romanciers qui reconstituent le monde qui a précédé leur naissance, mus dirait-on par le souci comme panique d’élucider un secret qui se dérobera toujours. Une partie décisive se joue déjà au travers de ces premières pages. Il contemple Mussolini de l’avènement à la chute, finissant par le décrire à Salo, au milieu des cris d’une famille latine, des intrigues, des calomnies et des bruits de l’accordéon, surveillé par des nazis qui eux restent d’un silence de glace, et ces pages semblent animées, au-delà même de la question du fascisme, par une sorte de dégoût du monde du pouvoir, « où la débauche et les honneurs se mêlent à la mort ». Déjà le romancier l’emporte. Un Céline, mais retenu et républicain, perce sous l’historien de profession. Il ne sème pas de points d’exclamation partout. Il n’a pas de petite musique qui lui soit entièrement propre ; mais il passe à la ligne à la fin du livre, pour la première fois, quand les partisans reconnaissent le Duce allongé dans son camion, un casque sur les yeux, feignant d’être un soldat ivre. Sa thèse avait eu pour titre : « Contribution à l’étude des méthodes et des résultats de la propagande fasciste dans limmédiat avant-guerre ». Voilà le moment où la propagande s’achève, et c’est comme si la vérité avait un pouvoir plus fort qu’on ne croit, un pouvoir irréfragable, auquel nous ne nous dérobons que sous l’effet de cette illusion qui nous fait croire que parce qu’il est plus visible, le mal est plus fort que le bien. Quoi qu’ils en disent, les hommes politiques sont particulièrement sujets à cette illusion-là, et c’est pourquoi leur fréquentation est le plus souvent décevante, comme Max Gallo n’allait pas tarder à s’en apercevoir. En attendant, il poursuit son investigation, s’intéressant à l’Affaire d’Éthiopie, à l’Espagne franquiste, à la Nuit des longs couteaux. À ce moment de sa vie intellectuelle, le passé, comme dans la matière de Bretagne, appartient entièrement au domaine du diable, là où trouvent leur origine l’exil de ses parents et le déracinement de son enfance. Il se fera donc le prophète du passé, non pas dans une optique réactionnaire, mais pris par le désir de rompre le sortilège du malheur historique en discernant ce qui dans l’histoire ressortit au contraire au salut, dans l’acception la plus large de ce terme. La sensibilité qu’il avait formée dans son enfance l’y aidera.

C’est une sensibilité multiforme où se révèle une humanité frémissante, on dirait aujourd’hui inclusive. Gallo avait des préférences politiques, tous ses livres le montrent. Mais les historiens engagés sont en général insensibles à la douleur des adversaires, d’ailleurs disparus et inconnus d’eux, qu’ils se sont donnés dans le confort de leur cabinet. Ils pleurent selon leurs préférences. Soboul traite les morts de Septembre comme le ferait un assesseur du tribunal révolutionnaire. Gaxotte sur l’autre bord reste insensible à la misère des classes populaires dans le siècle de Louis XV. Gallo voit l’histoire du point de vue, non seulement de ceux qui prétendent l’avoir faite, mais du point de vue de ceux qui l’ont subie, ce qui explique aussi le succès public de ses livres.

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Il était né à Nice le 7 janvier 1932, le lendemain du jour où Brüning avait signifié à François-Poncet que l’Allemagne ne paierait plus ses dettes de guerre, au moment où le général Giraud soumettait, on disait alors pacifiait, le Tafilalet. Cette année-là l’Académie française couronnait Chardonne et le Femina Ramon Fernandez. Les parents de Max Gallo étaient de pauvres immigrés italiens. Le père était communiste et venait du Piémont. La mère était catholique et venait de Parme où, comme on sait, il n’y a pas de chartreuse, mais où Marie-Louise a régné après avoir remplacé le maître de la moitié du monde par un gigolo borgne en uniforme de hussard. Gallo s’en souviendra plus tard, et que Chateaubriand s’était moqué de l’allure des hussards parmesans. Le temps du souvenir n’était pas encore venu. Le jeune Max longeait la mer sur le porte-bagages d’un père qui fredonnait des chansons soviétiques et lui disait que peut-être ses enfants, à lui Max, verraient un jour l’humanité unie, heureuse, et l’égalité entre les hommes. Ce père travaillait comme ouvrier dans les services généraux d’une banque, et l’enfant avait été troublé de voir comment sa voix changeait, devenant humble, quand le directeur l’appelait au téléphone. Un employé de la banque leur apportait souvent des figues. C’était un Russe qui avait fui les soviets et racontait ce qu’il avait subi, les massacres de la guerre civile, les pillages et la famine. Le père de Max ne niait rien et disait qu’il fallait bien que le monde change et que l’humanité n’en était encore qu’à sa préhistoire. Le Russe faisait non de la tête puis remplissait son panier de figues. Max quant à lui deviendrait communiste, avant de quitter le parti en 1956. Dans ses souvenirs, il regrettera que son père soit mort trop tôt pour qu’il ait pu lui parler, et cette brève confidence nous touche plus que bien des élans ultérieurs. Un père animé par la justice, une mère animée par le pardon, tels furent les dieux ordinaires de ce petit garçon. Sa grand-mère, Italina, lui disait que Dieu était son ami, qu’il le pardonnerait, qu’il le protégerait. Bien des années plus tard, Gallo se demandait toujours si cette phrase entendue au sortir d’une église n’avait pas, en définitive, orienté son existence entière. Il est difficile d’accueillir le pardon lorsqu’on s’en sait indigne. C’est la raison pour laquelle nous sommes, pour ceux qui y croient, portés à substituer dans la crainte notre propre jugement à celui de Dieu. « Ma vie a passé, écrit Gallo, et selon les jours, je maccable ou je mabsous. » Le scrupule, au sens que les théologiens donnent à ce mot, est sans remède. C’est dans le passé que Gallo a cru trouver le sien, s’étant donné pour devise une phrase écrite en 1207 par Ricord, un moine de l’abbaye de Saint-Denis : « Ne meurent et ne vont en enfer que ceux dont on ne se souvient plus. Loubli est la ruse du diable. »

Ce n’est donc pas le passé qui nous entraîne vers la mort, mais au contraire son évaporation, et la dispersion sur nos existences d’une poussière de temps à laquelle nous ne pouvons plus donner aucune forme. Il ne le sait pas encore, mais il a trouvé sa vocation si particulière de conteur et d’apôtre. Elle mûrit lentement au long de cette enfance dans le Nice des Italiens, des joueurs de mourre au coin des boulevards, d’Apollinaire et de Gary, entre les façades russes de Cimiez, les églises latines, la tristesse céramique des hôtels de second rang, le bruissement des passions, nationales d’un côté, communistes de l’autre, adossées à cette montagne frontière où passent à Vintimille les réfugiés du Sud. Il vient de là, ce grand air d’humanité qui baigne toute son œuvre. M’y étant découvert infiniment sensible, je ne vois plus de la même manière telle consigne de vote qu’il a donnée à propos de l’Europe, que je n’ai pas suivie, telle préférence pour un candidat à l’élection présidentielle, que je n’ai pas faite mienne. En s’exposant ainsi, il continuait de remplir son rôle d’éducateur, parce que son engagement, dans son origine, dans sa nature, dans sa générosité, n’avait rien de médiocre.

Il n’y avait rien de bas chez Gallo, et sa haute taille n’était pas seule en cause. De cette taille il éprouvait, disait-il, une sorte de gêne lorsqu’il la rapprochait de celle, toute semblable, du général de Gaulle. Il est singulier qu’à se rendre aussi présent, aussi visible partout, il n’ait jamais paru immodeste. C’est qu’il ne l’était pas. Il ne semblait pas non plus avoir de revanche à prendre sur une vie qui ne lui avait pourtant pas épargné les traverses. S’il éprouvait des dégoûts ou exprimait des refus, il semblait pur de tout ressentiment. Dans une lettre écrite à Barante peu avant la Révolution de 1848, l’un des prédécesseurs de Max Gallo au 24e fauteuil, Saint-Aulaire, écrit : « Le bail des rancunes est renouvelé pour trente années. » Rien n’était plus étranger à Max Gallo que le bail des rancunes, dont ne peut naître rien de grand ou simplement d’utile. Il est significatif que lui si attentif aux souffrances des humbles, parce qu’il les connaissait, n’ait jamais accordé de crédit à une histoire de la réparation. Ses adversaires lui ont d’ailleurs fait sur ce point, à propos d’esclavage, un procès qu’ils ont perdu, selon l’habitude contestable mais désormais établie, et malheureusement justifiée par la loi, de faire de juges qui n’en peuvent mais les arbitres des controverses intellectuelles, ce qui est dire le peu de cas que nous en sommes venus à faire de la liberté de l’esprit. L’histoire de Gallo n’est pas celle des dommages et de la responsabilité civile. Elle est au contraire celle d’une patrie en mouvement vers une sorte d’éternité imprécise. Elle se présente à la fin comme une version populaire et nationale de la Cité de Dieu selon Augustin. Au temps de sa carrière politique, c’est bien cette vision qui transportait les foules des rassemblements publics où il battait les estrades. On le voyait s’élever au milieu d’une sorte de vapeur d’histoire de France où défilaient des figures dont on se demandait s’il n’avait pas, pour en parler si bien, été le contemporain, sorte de Cagliostro, de Saint-Germain de la nation, passant sans effort d’un siècle à l’autre et nous rapportant ses conversations avec Clovis, Voltaire et Robespierre dans l’espoir fou de nous convaincre que nous habitions sans le savoir dans un pays plus digne d’être aimé qu’aucun autre. Cette sorte d’amour qui l’animait ne changera jamais un patriote en « national » au sens où l’entendait Guillemin. Tartuffe se profile toujours derrière le nationaliste exclusif, un Tartuffe disant à Orgon : « La maison est à moi, cest à vous den sortir. » Gallo, le contraire du Tartuffe, semblait dire au contraire : « La maison est à nous, cest à vous dy rentrer. » Personne ne peut se tromper sur l’amitié qui inspire de telles invitations.

Que la politique pratique fût assez impuissante à tenir les promesses du rêve patriotique, il me semble que Gallo s’en soit aperçu assez tôt. Il ne s’est pas refusé à cette aventure, député des Alpes-Maritimes, secrétaire d’État et porte-parole d’un gouvernement socialiste, fondateur de parti, député européen. Il s’en est pourtant désabusé assez vite. On en trouvera, là aussi, la raison dans son enfance et dans sa jeunesse. Il avait tôt fait l’expérience, dans le Nice de la Libération, des reniements, de la violence et de la veulerie ; vu d’authentiques résistants comme son père négligés et écartés, et des canailles promues ; appris que l’un des camarades de combat de son père, communiste comme lui, s’était pendu après l’écrasement de la Hongrie. Ainsi Nizan avait-il eu raison dès 1939, et les autres qui pourtant continuaient de faire carrière place du Colonel-Fabien étaient-ils bien coupables. Dans la séparation des tondeurs et des tondus, il ne prendrait jamais place parmi les premiers. La vie l’avait rangé pour toujours du côté du grain et non de celui de la machine qui le broie. Plus tard, il s’est mêlé aux carriéristes, aux arrangeurs, à la politique pratique d’une démocratie apaisée, et les caractères les mieux trempés lui ont fait l’effet de feuilles au vent. Le portrait qu’il a tracé dans ses souvenirs du président de la République dont il avait été le ministre et le porte-parole est terrible, une face blême au milieu de courtisans énervés. Les grands périssent souvent par l’amour qu’ils prennent pour les gens médiocres, disait Stendhal à propos de l’Empereur, et cette vérité est de toutes les époques. La politique ordinaire a paru à Max Gallo transmettre la bassesse à la manière d’un virus, corrompant de proche en proche tous ceux qui en vivent, la presse comprise bien sûr, puisqu’en France elle entretient depuis longtemps avec le pouvoir – pour le blâmer ou le louer d’ailleurs – un coupable sentiment de proximité. Et de nous montrer Pierre Lazareff, l’une des gloires du temps, publiant en une de France-Soir une fausse nouvelle sur le décompte des voix du référendum de 1969, à seule fin de prendre rang parmi les premiers journalistes à donner des gages à Georges Pompidou. Max Gallo n’était pas homme à se faire trop d’illusions sur les autres hommes. Il se souvenait avec tristesse de cet élu régional qui entendait visiter des écoles et l’avait prié de l’accompagner, parce qu’il voulait exhiber un ancien professeur, puis, au retour, des ouvriers licenciés leur avaient barré la route, il avait fallu s’échapper, et l’élu en cause, saisi d’une fringale subite, avait fait prendre un chemin de traverse. Puis, enfin sauf, il avait demandé à son chauffeur de servir du vin frais.

On dit que Braque transportait ses tableaux au milieu des champs de blé pour voir s’ils « tenaient ». Gallo a vu que la politique ne « tenait pas », ni contre la misère ni même contre le souvenir de son enfance, ou plutôt qu’elle ne tenait que dans l’éloge des « grands hommes », ceux dont on peut aimer ensemble l’action et le détachement. Aussi son portrait du général de Gaulle s’achève-t-il, sans autre phrase, par la citation intégrale de ce testament où affleure un orgueil anarchiste. Pour Gallo, qui paraît se soumettre au dernier vœu du général qui réclamait, pour tout hommage, le silence, lui obéissant en posant la plume, en n’écrivant plus rien après cette citation, l’essentiel est là : la France et l’étranger, les grandeurs d’établissement remises à leur juste place, l’invocation des simples, l’évocation de l’imposture du pouvoir, et le silence enfin, dont il avait appris qu’il était l’un des langages de Dieu parce qu’il correspond au désarroi comme à la pudeur des hommes devant le mystère de leurs destinées.

C’est ainsi qu’il s’est définitivement arrimé au radeau de l’histoire seule, mais d’une histoire qu’il pût partager avec tous, et qui pût donner forme à la communauté de destin dont Renan a parlé. Ainsi va le roman national, qui n’est pas moins romanesque lorsqu’il vante et lorsqu’il condamne, lorsqu’il construit et lorsqu’il déconstruit. S’il n’y a pas de querelle plus absurde que celle-là, c’est peut-être que tout est roman dans cette affaire, la volonté d’en écrire un comme les raisons de s’en affranchir. Par bien des côtés, le récit historique vaut par lui-même, dans cette espèce de création d’un monde où enfin Dieu est admis à faire concurrence à Balzac, dans un surprenant retournement. À cette aune, Le Goff et Gallo sont des artistes du même ordre, rien d’essentiel ne les sépare. Mais les historiens populaires ont l’avantage d’un public dont la passion politique n’est pas la première. La curiosité l’emporte. C’est un public, et j’en fais le plus souvent partie, qui voit Vercingétorix, Voltaire ou Bonaparte comme des occasions de rêver, et ne se demande pas à chaque page ce qu’il y a de Collot d’Herbois chez M. Mélenchon. On peut alors aimer à la fois Bonaparte et Rossel, Voltaire et Chateaubriand, Desnos et Léon Bloy. Dans cet amour mystérieux, inlassablement poursuivi, je vois le meilleur de Max Gallo, et ce qui le constitue, au moins partiellement, en héritier de Michelet. La préface de 1869 à l’Histoire de France paraît exactement décrire mon prédécesseur : « Cette œuvre laborieuse denviron quarante ans fut conçue dun moment, de l’éclair de Juillet. Dans ces jours mémorables, une grande lumière se fit, et japerçus la France. Elle avait des annales, et non point une histoire. »

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Mû à la fois par l’amour de son pays et par un pessimisme de moins en moins voilé quant à la persistance de cet amour dans ce pays lui-même, Gallo tend alors, pour son salut comme pour le nôtre, sur un immense châssis invisible ces fils qui ont chacun une couleur différente, le blanc du temps de Richelieu, le rouge de Garibaldi, le bleu d’Henri IV. Il est devenu Pénélope, mais une Pénélope qui ne tisserait pas pour se dérober, et voudrait montrer son ouvrage à ce peuple au milieu duquel les anciens Grecs voyaient parfois s’incarner les dieux. À la fin il coupera même au plus court, laissant un instant son travail titanesque pour en donner l’esprit dans ces livres qui se ressemblent et nous émeuvent comme émeuvent les aveux, qui évoquent l’âme de notre pays et la fierté qu’on peut trouver à lui appartenir. Quant à Ulysse, qui est cet amour dont je parlais, il n’est pas sûr qu’il revienne, s’il a jamais été là entièrement, en pleine conscience. Gallo est devenu cette voix qui murmure, raconte et se souvient, qui crie dans le désert français. Il s’y emploie dix heures par jour et souffre de migraines lorsqu’il s’arrête. Ce travail seul le justifie désormais à ses yeux. Il est sa condition entière. En dehors de lui et des rencontres dont il donne l’occasion, il n’est plus rien. S’il l’avait pu, Gallo eût écrit jusqu’au bout. Ce travail, et non son résultat, lui paraissait seul justifier son existence et racheter ses fautes. Il était devenu l’écrivain public de la nation, à la fois griot et pédagogue, tout ensemble Melchior Grimm au Palais-Royal, Michelet et Decaux qui l’a reçu dans votre Compagnie. Il pouvait s’appliquer à lui-même la phrase de Napoléon : « Ce que je commande, on lexécute ou je meurs. » Lorsqu’il sera atteint par la maladie de Parkinson, il se retirera comme à Port-Royal, « la maladie ayant changé de manière décisive, dira-t-il, le rapport de l’écrivain avec lui-même, avec les autres écrivains et avec le monde tel quil est ».

Ceux qui s’imaginent gouverner les autres sont à plaindre parce qu’ils ne gouvernent rien, parce qu’ils sont exposés à un hasard qu’ils ont recherché, auquel ils se sont voués, auquel ils ont abusivement prétendu donner les apparences de la volonté, là où les sujets sont demeurés fidèles à leur condition obscure et digne. Les hommes politiques, qu’ils soient coiffés d’une couronne ou d’un chapeau mou, ont toujours par quelque côté « les manières du monde et les mœurs de la roulette », comme le disait Hugo en parlant de Morny. À la fin ils meurent comme les autres, on les oublie comme les autres, et lorsqu’on ne les oublie pas on se souvient de leur vie d’illusions comme on empaillerait distraitement des oiseaux morts. Le jansénisme affleure chez Gallo dans les chapitres crépusculaires où il évoque la fin du grand roi, de Gaulle sur les plages d’Irlande, et surtout le rocher de Sainte-Hélène, décrivant au long de pages hallucinées Napoléon vomissant jusqu’à la mort non seulement la solitude et l’infortune, mais toute la bassesse du monde. Les puissants, on dirait parfois qu’il voit à travers eux, et ce qu’il voit c’est aussi ce peuple auquel tout le ramène. Encore n’en fait-il pas un concept ou une idole. C’est toujours pour lui d’une figure singulière qu’il s’agit, comme de celle de la jeune fille qui à Manosque se défigure pour ne pas tomber au pouvoir de François 1er. Répondre à l’injustice est une affaire personnelle. C’est sans doute la raison pour laquelle dans cette œuvre une grande place est laissée à ceux qui nous y encouragent, les écrivains, qui ne sont par nature ni du côté de ceux qui ne peuvent s’exprimer – les gouvernés –, ni du côté de ceux qui ne veulent pas entendre – les gouvernants. Il écrira que « les idées décident de tout » et mettra dans ses portraits de Voltaire, de Vallès, de Hugo une tendresse incomparable.

Peut-être Max Gallo n’était-il pas loin de penser, comme Proust prétendant qu’il incombait à chacun d’écrire sa recherche du temps perdu, que nous devrions tous prendre l’histoire comme un moyen d’être nous-mêmes, et ce faisant, rendre à la nation sa fonction véritable, celle de nous aider à affronter, non pas seulement la dureté du monde, mais son caractère indéchiffrable, qui ajoute à cette dureté une sorte de cruauté diabolique que l’on éprouve particulièrement au spectacle des guerres. Il a fait remonter sa vocation au spectacle d’un bombardement, à Nice en 1944 : « Les morts que je voulais voir, je les ai vus. » Avant, ce n’était qu’un grand jeu. Après, écrit-il, « je suis monté sur le toit et jai commencé à écrire dans mon carnet. Le crépuscule avait la couleur rouge sang des cadavres écorchés ».

La seule manière, ce souvenir en tête, d’être un historien utile aux autres, ce n’est pas de faire entrer les événements dans un cadre interprétatif ou conceptuel, c’est, pour lui, de les raconter, comme si cet exercice pouvait susciter un dessin que nous n’aurions jamais pu tracer seuls, même avec le secours d’une raison parfaitement informée. L’historien selon Gallo écrit à l’encre sympathique, dans l’espoir que la flamme d’un simple récit révélera d’un coup les ensembles cachés. Parmi ses pages les plus remarquables, il y a celles où le héros sort de l’anonymat, comme un homme que « le destin jette en dehors de toutes les séries », ainsi que l’écrit le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre. C’est alors le récit d’une aventure dans l’aventure, qui semble résumer la condition humaine. Voici nos grandes figures prises à leur source, dans une sorte d’anti-Panthéon, à nous révélées comme un gage de jeunesse et peut-être d’espérance : Richelieu à Luçon, en terre protestante, surmontant l’accablement qui le gagne à contempler, écrit Gallo devenu soudain disciple de Freud, « les paysages de son enfance, ces étendues mamelonnées crevées d’étangs boueux » ; Bonaparte à Autun, renfermé dans une solitude « où se mêlent fierté denfant humilié et amertume de vaincu » ; et même de Gaulle, qu’on croirait né de toute éternité sur le bord heureux de la légende et qui ne l’était pas, lui le fils d’une sorte de régent de collège, qui appartenait à ce monde catholique et monarchiste qui cessait pour toujours, dans les années de sa jeunesse, de détenir non seulement le pouvoir, mais le privilège de représenter l’ancienne France, dont la République allait reprendre l’héritage. Chacun de ces caractères s’est formé dans l’humiliation. Max Gallo en avait fait l’expérience à Nice. Il a longuement cité à ce propos dans ses mémoires le titre de Dostoïevski. Les héros dont il parle, peut-être avait-il un instant rêvé de suivre leurs traces. Il a choisi de les reconstituer, et dans cet exercice d’offrir une issue à une difficulté d’être qui n’est pas seulement commune à tous ceux qui sont nés, d’une manière ou d’une autre, au-delà des frontières, mais ont pu se sentir étrangers chez eux, méprisés, ignorés par un sentiment dominant d’autant plus cruel qu’il est injustifiable. On peut être français sans devoir pour l’être se porter aux extrêmes d’une francité imaginaire, sans renier ce que l’on se sent être et qui a vocation à donner à la nation française un air nouveau. L’âme de la France, pour parler comme lui, ne serait pas aussi belle sans cet air-là, et peut-être ne serait pas du tout. Gallo, on le sait, a souvent déploré publiquement, en termes de plus en plus vifs au long des années, qu’on n’enseignât plus la France. Dans un temps confus, cette déploration peut aisément être prise pour ce qu’elle n’est pas. Mais il n’a jamais fait de la France une idole peinte, pas même aux couleurs de ses préférences personnelles. Il ne l’a jamais vue comme un musée, mais comme la terre des aventures rédemptrices. L’histoire de France avait trait pour lui à l’amour et à la vérité, à la justice aussi. Contrairement à ce qu’on a dit parfois, il n’a pas formulé d’injonction à rentrer dans le rang d’une sorte de régiment national, d’où seraient bannis la singularité, la diversité, l’écart et même le doute. La France est, comme on dit, judéo-chrétienne, mais elle est autre chose aussi. Elle est républicaine, mais elle est autre chose aussi. Si l’on ne peut demander à un conclave de préfets de la définir, c’est qu’elle est non un camp de rétention, mais une porte ouverte jusqu’à l’infini ; un mouvement où le passé se renouvelle sans cesse dans un mélange à la composition indéfinissable où il entre autant d’acceptation que de défi. L’amour que Gallo porte à la France est un amour véridique, qui ne s’abuse pas sur son objet. Il a imaginé de Gaulle lisant à la Boisserie, le samedi où il attendait les résultats du référendum de 1969, le passage des Mémoires doutre-tombe où Chateaubriand décrit lesprit français : « Qui saurait deviner et expliquer comment il adore et déteste tour à tour, comment il dérive dun système politique, comment la liberté à la bouche et le servage au cœur, il croit le matin à une vérité et il est persuadé le soir dune vérité contraire ? » Et Gallo de conclure simplement, « la France est ainsi ». Il avait compris, ce dont on ne le louera jamais assez, que la France comme la liberté s’échappent quand on veut les saisir.

La fiction, pour Gallo, sert ce projet d’un récit ouvert de la France en donnant vie à l’histoire. Il s’agit là de la fiction que nous avons tous aimée, la fiction populaire, descriptive et rêveuse, animée à la fois par la simplicité des passions et la variété des circonstances. Villefort, c’est la magistrature même, dans les époques où il faut ruser entre les régimes. « On mange mal chez ces messieurs du Parquet ; il faut croire quils ont des remords. » Les allées de Meilhan, qui ne s’appelaient pas encore la Canebière, dans un Midi pris entre la Terreur blanche, l’appel de l’Algérie et les travaux des pêcheurs espagnols, c’est la Restauration vécue ailleurs qu’à la Chambre des pairs. L’immigration italienne à Nice, les Christos, ainsi que les indigènes du lieu les appelaient avec mépris, ce sont les Revelli de la Baie des Anges, manœuvres groupés place Garibaldi en attendant qu’un patron les choisisse sur leur bonne tenue, comme du bétail, disait la mère de l’écrivain. La Révolution, c’est d’un côté l’allure énigmatique et bestiale de Marche-à-Terre, le chouan de Balzac au pied de la côte de la Pèlerine, et de l’autre les débuts de Maximilien Forestier, dont le nom évoque à la fois Robespierre et les futaies d’où jaillissent les Blancs, dans la trilogie Bleu blanc rouge. Mais plus encore, le nom que Max Gallo a donné à son héros rappelle, de manière emblématique, sa vocation d’écrivain tout entière, qu’il expliquait ainsi : « Jaime lhistoire de France, cette immense forêt. Je connais les massifs qui la composent et les essences diverses qui la peuplent […]. Cette diversité rassemblée dans une même et indestructible forêt, cest cette France dont je suis amoureux, que je ne me lasse pas de contempler et de parcourir. »

Mais s’il la parcourt en la reconstituant, ses reconstitutions sont pures de toute nostalgie. Peut-être la nostalgie est-elle le luxe de ceux qui n’ont pas assez souffert, et qui s’en servent pour se donner du chagrin. La douleur chez Gallo est une douleur du présent, comme d’ailleurs l’enthousiasme. C’est un présent où l’on arrive, et d’où l’on s’en va. D’un côté l’exil, l’immigration, l’Italie qui recule dans le temps. De l’autre le départ, pour la Révolution, pour l’Empire ou pour Londres. Certes la France n’est pas une gare de triage. Mais elle n’est sûrement pas un lac immobile peuplé de fantômes.

Le rêve français n’est jamais entièrement corrompu par les lambeaux de cauchemar qu’il renferme. L’amour de l’esprit s’est incarné pour Max Gallo dans les figures de Voltaire et de Victor Hugo. Sa biographie de Voltaire, tout écrite au présent de l’indicatif, donne l’impression d’une cavalcade, mais dans un espace aux dimensions de l’Europe et d’un salon. À ce livre il a donné pour sous-titre ce « Moi, j’écris pour agir » qui pourrait aussi bien s’appliquer à lui-même. Gallo s’est dit amoureux de Voltaire, comme Stendhal des épinards ou de Saint-Simon. Il en a montré l’amusante franchise, qui suscitait en lui de l’écho – « J’ai vu tant de gens de lettres pauvres et méprisés que jai conclu dès longtemps que je ne devais pas en augmenter le nombre » –, s’est ému à la peur de la mort qui a saisi Voltaire dès ses trente ans, l’a suivi dans cette Angleterre mentale où un homme cultivé se soucie peu de savoir si son interlocuteur est juif, chrétien ou mahométan, s’est retrouvé enfin dans sa lucidité sans apprêts – « il y a en moi du ridicule à aimer ». Voici Voltaire en amoureux, en propagandiste de ce qu’il tenait pour vrai, et de ce paradoxe pour ceux qui croient que le vrai finit toujours par s’imposer il a tiré les plus beaux effets de ce qu’on appellera plus tard la « littérature engagée ». Voici Voltaire donc, ce sont ses mots, en chevalier errant de la liberté. Le voici dans tous ses états, d’un côté dénonciateur de la rapacité des fermiers généraux, de l’autre spéculateur, mesurant les gages de ses employés, et les envoyant à la messe pour que le clergé les garde de la tentation de voler ses pommes ; d’un côté bénissant le roi de Prusse, et de l’autre s’inspirant de Max Gallo : « Je ne mintéresse à aucun événement que comme Français, je nai dautres sentiments que ceux que la France m’inspire. » Le voilà dressé contre l’Église, puis saisi par la fièvre verte, faisant intervenir pour l’élection un bon fils de saint Ignace, confesseur du roi, motif pris qu’« il ny a guère de jésuite qui ne sache que je leur suis attaché dès mon enfance ». Qu’il se soit formé ou non chez les jésuites, pour Max Gallo, le célèbre sourire n’est pas hideux. Et ce converti trouve plus d’humanité vraie dans l’anticléricalisme de Voltaire que dans l’étrange prétention – le mot est de Jaspers – qu’ont certains hommes d’en instruire d’autres au sujet de leur créateur.

Il a parlé de Hugo avec des accents qui ne trompent pas. À une extrémité le peuple, à l’autre les grands, objets de mépris lorsqu’ils trahissent leur vocation spirituelle, pour Hugo après le Deux Décembre, pour Gallo dans le socialisme d’affaires. Hugo a laissé une description étonnante, dans son discours de réception, le 3 juin 1841, de son prédécesseur Lemercier assistant comme un fou aux séances de la Convention, à une époque où, dit-il, il n’y avait pas dans cette assemblée d’hommes de premier ordre, mais « de grandes passions, de grandes luttes, de grands éclairs, de grands fantômes ». Nous en sommes là, à la grandeur et au rôle des assemblées près, bien sûr. Hugo poursuit, dans un passage que Gallo a fait sien : « C’est à mon sens une volonté de la Providence que la France ait toujours à sa tête quelque chose de grand. Sous les derniers rois, c’était un principe ; sous lEmpire, ce fut un homme ; pendant la Révolution, ce fut une assemblée. » Dans une scène qui ressemble à une vision, il décrit dans son Hugo le soir où, à Paris, on fête la victoire de Wagram. Le canon des Invalides tonne, le ciel est illuminé par un feu d’artifice, et tout d’un coup un homme, qui est Fanneau de La Horie, de haute stature, apparaît dans le clair-obscur des arbres et, posant sa main sur l’épaule du jeune Victor, lui dit, comme en manière d’exorcisme : « Enfant, souviens-toi de ceci : avant tout, la liberté. »

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La liberté est une étrange chose. Elle disparaît dès qu’on veut en parler. On n’en parle jamais aussi bien que lorsqu’elle a disparu. Elle semble, pour les écrivains en particulier, n’avoir qu’une seule et même source, qui se divise aussitôt en rivières aux cours différents, et souvent opposés. De la liberté, Chateaubriand et Stendhal avaient le même souci, formé dans deux enfances différentes. L’un s’en ira du côté d’une fidélité sans illusions et cherchera carrière en politique. L’autre applaudira la Terreur dans le Dauphiné, croira un moment en Bonaparte, puis après Moscou ne s’intéressera plus qu’à lui-même. La liberté selon Hugo le conduira de la Chambre des pairs à la République, et même à la démocratie sociale, Commune de Paris à part. Elle lui fera, pour finir, réclamer les États-Unis d’Europe et, au-delà, la fraternité universelle. La liberté selon Gallo le conduira plutôt du côté de l’éloge des frontières. Il stigmatisera durement ceux qu’il appelle « les pédagogues du renoncement », en appelant au peuple, à son histoire, à ses souvenirs, aux grandes figures du passé, contre l’Europe des bureaucrates, du marché, de l’amnésie collective. C’est là, je crois, ce qu’on appelle un « souverainiste », dont il fut l’un des premiers. On en pensera bien ce qu’on voudra, chacun selon ses préférences. Les siennes ne sont pas les miennes. Mais on ne pourra, sans faire preuve de bassesse, nier la qualité de ce qui les justifie, et qui là encore est de l’ordre de l’amour et des attentions qui en naissent.

Il est significatif que Max Gallo ait mis au premier rang de son anthologie personnelle Voltaire et Hugo, qui l’un et l’autre, goût de la liberté oblige, se sont montrés particulièrement attentifs aux institutions de leur temps, qu’elles soient répressives ou constitutionnelles, au point d’ailleurs de s’aventurer, et avec quel éclat, dans le domaine technique du droit. Le souvenir du passé n’est pas chez Gallo simple exaltation de ce qui a eu lieu, les hauts faits comme les épreuves. S’il s’est détaché de la politique pratique, il a conservé le sens de ses mécanismes. Il restait attentif à ce que le passé nous a légué de bienfaisant, et qui n’a pas trait seulement à la mémoire des événements, mais à ces institutions dont nous avons tendance à oublier, pris que nous sommes par les nécessités de l’heure, les raisons qui les ont fondées et comme elles nous sont toujours nécessaires. Dans L’Âme de la France, il relève le caractère violent de nos références mythiques, guerres de Religion, Terreur jacobine ou blanche, Vendée, journées de 1830 ou de 1848, Commune, et s’inquiète, à raison même de ces mémoires-là et de leur place, de notre capacité à réaliser notre démocratie. Il emploie à ce propos le terme de « jeu » démocratique, et c’est à bon escient, puisque le jeu, qui est, Caillois le disait, une sorte d’exorcisme, suppose des règles, et aussi la distinction des joueurs et du public. C’est le sens de ce qu’on appelle la démocratie représentative, dont le spectacle est rarement glorieux mais préférable à celui de l’émeute ; pour peu bien sûr que ce spectacle existe. Le bâti, comme dit Gallo en parlant de la IIIe République, doit tenir. Or ce bâti est chez nous singulièrement fragile. Les institutions sont pourtant le seul moyen que nous ayons, sinon d’inventer immédiatement un ordre juste qui éloigne à jamais le spectre des désordres civils, du moins de nous permettre de concourir, et publiquement, à sa définition d’abord, à sa réalisation ensuite. Je ne sais ce que Max Gallo aurait pensé du moment où nous sommes, où la fièvre des commémorations nous tient, pendant que d’un autre côté le sens disparaît des institutions que notre histoire nous a léguées : une séparation des pouvoirs battue en brèche, les principes du droit criminels rongés sur leurs marges, la représentation abaissée, la confusion des fonctions et des rôles recherchée sans hésitation, les libertés publiques compromises, le citoyen réduit à n’être plus le souverain, mais seulement l’objet de la sollicitude de ceux qui le gouvernent et prétendent non le servir mais le protéger, sans que l’efficacité promise, ultime justification de ces errements, soit jamais au rendez-vous.

Non, je ne crois pas que ce disciple de Voltaire et de Hugo se réjouirait de l’état où nous sommes, chacun faisant appel au gouvernement, aux procureurs, aux sociétés de l’information pour interdire les opinions qui le blessent ; où chaque groupe se croit justifié de faire passer, chacun pour son compte, la nation au tourniquet des droits de créance ; où gouvernement et Parlement ensemble prétendent, comme si la France n’avait pas dépassé la minorité légale, en bannir toute haine, oubliant qu’il est des haines justes et que la République s’est fondée sur la haine des tyrans. La liberté, c’est être révolté, blessé, au moins surpris, par les opinions contraires. Personne n’aimerait vivre dans un pays où des institutions généralement défaillantes dans leurs fonctions essentielles, celle de la représentation comme celles de l’action, se revancheraient en nous disant quoi penser, comment parler, quand se taire. En un siècle d’histoire constitutionnelle, nous aurons vu se succéder le système des partis, le système de l’État, le système du néant. Gallo l’avait pressenti. Et comme il voyait bien que nous en étions à la fin responsables, et non les seuls gouvernants, il a cru que le patriotisme, dont il s’était proposé de ranimer la flamme, nous garderait d’un tel déclin en nous rendant en quelque sorte à nous-mêmes. J’aimerais pouvoir partager cette conviction.

On accorde rarement la justice avec l’ordre. L’ordre, à nos yeux, c’est l’usine et la police, le peuple qui se tait, les lois d’exception, le commerce maître de nos vies, les hiérarchies justifiées et la confusion, pour finir, des grandeurs naturelles et des grandeurs d’établissement, puisque par paresse ou par lâcheté nous inclinons à adorer, abusivement, ce qui doit être dans ce qui est. Ce n’est pas cet ordre-là que l’enfant désirait au temps de sa conscience surprise. Dans l’injustice au contraire, c’est le désordre qui a très tôt frappé Gallo, le désordre caché sous l’ordre, celui d’une maison où rien n’est à sa place mais où l’on s’accommode de tout.

Gallo était ce qu’on appelle un républicain. Il faudrait décrasser ce terme qu’on emploie ces jours-ci à tout propos, au prix d’ailleurs d’une grande confusion concernant les principes. Après tout, la République, c’est aussi la colonisation sans scrupules, les bagnes d’enfants, les femmes privées de vote, la chambre du Front populaire votant les pleins pouvoirs au maréchal, la torture en Algérie et la peine de mort. Il n’y a pas de quoi se vanter. Gallo pour sa part ne l’a jamais vue comme cet étrange absolu qu’on nous présente parfois au mépris de toute vérité, ni l’histoire de France comme le récit d’une marche vers cette drôle de parousie à laquelle concourraient également les rêves de Hugo, les discours de Viviani, l’idéal de Léon Blum, la police de M. Marcellin et les calculs du bon M. Pinay. S’il la préférait à tout autre régime, il ne l’a jamais parée de vertus magiques, ni cru que son invocation suffirait à garantir l’unité de la nation. Max Gallo avait l’amour de la République. Il ne professait pas la religion républicaine, peut-être parce qu’il en avait une autre. Aujourd’hui que la République nous appelle moins qu’elle ne nous sermonne au long d’interminables campagnes de propagande frappées de son sceau, il se serait inquiété je crois de notre docilité.

La grande question de notre pays est de s’arranger de la coupure révolutionnaire, puisque la Révolution, en fondant le culte de la liberté et de la justice sur la récusation du passé, nous pose un problème difficile à surmonter, ce dont la succession de nos Constitutions est un signe parmi d’autres. Max Gallo a délibérément choisi de voir dans ce drame français l’expression singulière d’une âme collective, expression qui la rendait digne d’être aimée. Le drame français dit plus, console mieux, annonce davantage que d’autres réussites, à les supposer avérées. La République que Gallo aimait a donc pris dans ses livres un visage tourmenté et rédempteur, surgissant altéré d’un combat pour la nature humaine que sa devise résume, un combat jamais achevé, toujours à reprendre, auquel notre passé nous engage puisqu’il nous a laissé malgré tout un trésor inestimable : l’égale dignité de tous sans considération d’origine, de sexe ou de religion, la présence agissante de la liberté, le souci du droit, l’ensemble justifiant en retour un amour sans partage de la patrie. Et cet amour est aventureux, comme il se doit. Je ne crois pas que Gallo eût souscrit à cette substitution du lapin de garenne au citoyen libre que nous prépare cette formule imbécile, répétée à l’envi depuis vingt ans, que la sécurité est la première des libertés. À cette aune, pas de pays plus libre sans doute que le royaume de Staline ou celui de Mussolini. Après Rocroi, après Valmy, après Bir Hakeim, voici la sécurité, comme la ceinture du même nom, comme le rêve de l’escargot ! Max Gallo se souvenait que nos prédécesseurs avaient créé, maintenu, défendu le trésor de la liberté dans des époques autrement plus dangereuses que la nôtre. Il avait pressenti ce fléchissement de l’intelligence et de la volonté qui nous fait consentir à toutes les platitudes. Et l’on s’en va répétant que les temps sont difficiles. Mais les temps, comme Max Gallo nous l’a rappelé pendant un demi-siècle, sont toujours difficiles pour ceux qui n’aiment pas la liberté.

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Mesdames et Messieurs de l’Académie,

Je dois à présent vous parler de Dieu, car Dieu passe souvent dans l’œuvre de Max Gallo. Il a montré le jeune Richelieu habité autant par la foi que par le goût du pouvoir et dont le Dieu enveloppe tout, la victoire et la défaite, et même les libertés qu’on prend avec la morale commune. Il a opposé Machiavel et Savonarole ; le premier désabusé des légendes, père de la politique moderne, le second appelant sur lui la foudre de Dieu s’il s’abstenait de prêcher avec une entière sincérité. Il n’a jamais douté que le salut collectif fût notre grande affaire, un salut religieux puis séculier, un salut humaniste et national, et c’est à cette aune qu’il a mesuré l’action des grands. Puis il en est venu à la destinée de Jésus-Christ et sa plume a paru trembler, non pas seulement devant le mystère, mais devant l’avertissement que les Évangiles qu’il commentait délivrent : que tout passera, et même la France ; que la politique ressortit le plus souvent, et peut-être exclusivement, au domaine du diable ; que nous sommes appelés à l’inversion de nos perspectives, même celles qui nous apparaissent à l’évidence les meilleures. Le Jésus redécouvert par Gallo nous retient non seulement parce qu’il nous ressemble dans sa faiblesse alors qu’il nous paraît le plus souvent étranger pour le reste, mais parce qu’il disperse toutes nos illusions, ce qui serait inacceptable s’il ne nous promettait dans le même temps la victoire sur la mort. C’est une promesse que Max Gallo a entendue, dans des circonstances douloureuses qu’il a racontées plusieurs fois.

C’était en mars 2001, à Saint-Sulpice, sur la place même où trente ans auparavant, dans le petit bureau où il travaillait, on lui avait appris le suicide de sa fille de seize ans. Elle s’appelait Mathilde et il ne l’avait pas fait baptiser. Ni son père ni sa mère n’avaient souhaité qu’elle vînt au monde. Bien plus tard, il était revenu à Saint-Sulpice pour assister à un baptême. Il avait alors près de soixante-dix ans. Il avait écrit, jusque-là, dit-il, « livre après livre comme on élève un parapet, comme on se ménage un abri. Je ne me souvenais plus davoir délibérément évoqué la foi, la religion de tant dhommes, ou dessiné la figure de Dieu. Mon ciel était vide ». En s’approchant du baptistère, il pensait à sa fille, à trois amis aux destins tragiques, l’un suicidé, l’autre assassiné, un troisième devenu fou. Il pensait aussi, ce sont ses mots, à « la faillite de ce siècle, le nôtre ». Un dominicain avait pris cet inconnu par le bras. Ils avaient prié ensemble. Max Gallo n’avait plus prié depuis la mort de sa fille. Au moment de le quitter, dans la nuit qui tombait, le religieux lui avait cité Bernard de Clairvaux : « Ce nest pas dans la connaissance quest le fruit, cest dans lart de le saisir. » L’écoutant, l’écrivain n’avait pas seulement éprouvé un réconfort personnel, mais le renouvellement de sa vocation tout entière, et la beauté de cette union de l’âme d’un homme et de l’âme d’un peuple. C’est pourquoi les mots d’André Fermigier décrivant la peinture de Georges de La Tour me paraissent si bien s’appliquer à l’entreprise de Max Gallo : « Quelque chose est dit, dans le silence, la nuit, de lobscure rencontre du malheur et de la pitié, qui nest dit nulle part ailleurs, ni dans un autre siècle ni dans un autre pays. »

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Max Gallo ne s’est pas résigné. Alfred Capus, qui a, lui aussi, siégé au 24e fauteuil, résumait drôlement la plus terrible de nos tentations en disant : « En somme, les difficultés ne cesseront que le jour où nous en aurons pris l’habitude. » Nous n’en sommes pas loin, nous qui semblons assister avec un fatalisme à peine mêlé de révolte à l’abaissement de nos ambitions. À cet abaissement Max Gallo ne consentait pas. Il a moins voulu résumer pour nous l’histoire de la France que nous inviter à plonger à corps, à âmes perdus dans ce grand passé imprévisible où il trouvait à chaque siècle de nouvelles raisons d’espérer. Même si à la fin son inquiétude était grande, nous devrions nous souvenir que ce n’est pas un tombeau qu’il a voulu édifier, mais un blason qu’il a voulu peindre, pour nous le remettre et que nous le transmettions ; le blason de la France, au double sens de l’héraldique et des légendes, de l’image et des récits. Il nous a montré, comme on nettoie la drachme perdue de l’Écriture, une France aussi diverse qu’elle est indivisible, une France au panache blanc, à la redingote grise, à la perruque poudrée, au bonnet phrygien, au voile d’hospitalière, au bourgeron usé aux coudes, à l’uniforme de général de brigade ; une France aux goûts italiens, à l’accent polonais, aux souvenirs vendéens ; une France à la main dure, à l’esprit vif, au cœur intelligent, à l’âme inquiète ; la France de Jacques le Fataliste et celle du Grand Meaulnes, celle d’Amilakvari et celle de Joseph Bara, celle de Kléber Dupuy, l’anarchiste de 1914 qui devint un héros à Douaumont, et celle de l’infirmière inconnue à laquelle Jean-Baptiste Clément a dédié Le Temps des cerises. Max Gallo a reçu la France comme on reçoit un talent, pour le rendre au centuple, en souvenir des siens, par amitié pour nous, et c’est pourquoi notre reconnaissance est si grande, que rien de ce qui nous sépare de lui ne pourra jamais l’affecter.

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Dans son Tableau de Paris, Louis-Sébastien Mercier prévoit, en 1788, que vers 2440 les moines vont disparaître, mais que les membres de l’Académie deviendront des chartreux et vivront dans la solitude et la contemplation. Il nous reste quatre cent vingt ans pour apprendre à nous taire, ce qui est peu. Je vous remercie donc pour les six mois d’entraînement que vous m’avez offerts, autant que pour ce beau costume qui me ramène à mes amours de toute une vie, puisqu’il est presque, broderie pour broderie, celui de Morcerf, dans le Comte de Monte-Cristo. J’espère seulement qu’au moment de m’asseoir nulle Haydée venue du temps de ma jeunesse ne se lèvera parmi vous pour tendre vers moi le doigt accusateur de la conscience. D’autant qu’à lire et à relire Max Gallo, elle a pris une sensibilité nouvelle. Vous pardonnerez j’espère les développements aventurés d’un homme qui a toujours eu un goût très vif pour l’histoire sans éprouver de révérence excessive pour les œuvres auxquelles elle donne lieu. C’est aussi ce qui rend Max Gallo aimable, lui qui nous l’a enseignée comme on se souviendrait d’une rencontre. À mon tour, j’ai rencontré Max Gallo, me laissant instruire par lui le long de ces routes du pays de Nice où poussent les agaves, de la rue Maurice-Sureau à Cimiez où j’allais enfant, à Spéracèdes où il repose. Sa vie fut une grande journée d’instituteur. Et comme je peux imaginer qu’il m’accueille aujourd’hui parmi vous, j’imagine qu’il accueille en même temps mon vieux maître. Il s’appelait Camille Bergeaud. C’était un normalien de la promotion de Sartre ou de Nizan. Il avait été l’ami de Jean Cocteau, qui en parle dans un journal de voyage, l’ami aussi d’Isadora Duncan et le conseiller de Kemal Atatürk. À la fin de sa vie, il était revenu enseigner les lettres dans notre classe de première, que les bons pères appelaient encore la classe de rhétorique, ce qui permettait aux plus réfractaires à l’étude, dont j’étais, de se prendre en songe pour Isidore Beautrelet, qui résout l’énigme de l’Aiguille creuse. M. Bergeaud avait épousé une Grecque du Phanar et habitait sur les hauteurs de Sèvres une grande villa blanche peuplée de tanagras et de vases lacrymaux dans des vitrines. Il était né dans une famille de paysans du centre de la France et nous racontait, sans nous lasser, la manière dont il avait découvert la littérature au long de ses courses solitaires dans les collines, pendant de longues stations près des torrents, quand il ne pêchait pas. C’était un bon moyen pour nous la faire aimer. J’entends encore sa voix, alors que son visage s’est effacé de ma mémoire, commentant, dans l’étrange mouvement d’une ondulation presque liturgique, du haut de ces estrades en bois qui n’avaient pas disparu, la langue de Pascal et comment elle fait passer d’un bord à l’autre du monde profane le merveilleux trésor du salut, plus subversive à cet égard qu’aucune de celles dont notre temps si crédule ne se prévaut. Il nous introduisait au mystère du français, où « jamais » est employé pour dire « toujours » : « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais. » Il faisait son cours en récitant des pages entières au lieu de nous les lire. Montaigne, malgré Pascal, avait sa préférence, et le « C’est une grande chose au monde que de savoir être à soi », et Jean de La Fontaine, par lequel il essayait de nous apprendre ensemble l’intelligence, la tendresse et la liberté. J’ai mis près d’un demi-siècle à comprendre ce qu’il avait voulu nous dire. Voici votre élève, mon vieux maître, qui a fait ce qu’il a pu. La rive lointaine dont a parlé La Fontaine, et qui se rapproche, c’est désormais celle où je vous retrouverai un jour, ayant cru, comme Max Gallo et comme vous, aux mêmes paroles, dites il y a deux mille ans dans un coin de notre terre.