Hommage public à Henri Bergson, Panthéon

Le 11 mai 1967

Étienne GILSON

Hommage public à Henri Bergson

Panthéon, le jeudi 11 mai 1967

 

Mon cher Maître,

Permettez-moi de vous donner aujourd’hui publiquement ce nom que vous portez depuis longtemps dans mon cœur. Je n’ai d’autres titres à le faire que mon admiration et ma gratitude, mais puisque l’honneur m’échoit de parler d’abord au nom de l’Académie française, dont vous êtes une des gloires majeures, il convient que ma première louange aille à l’écrivain qui, joignant la solidité de Descartes à la souple élégance de Malebranche, nous a légué le modèle d’une langue philosophique adéquate à la pensée qu’elle exprime. Vous disiez qu’on doit pouvoir philosopher dans le français de tout le monde. Oui, quand celui qui parle est le parfait écrivain que vous fûtes. Soyez donc d’abord remercié pour cette leçon devenue chez nous plus opportune que jamais.

Philosopher dans la langue de tout le monde n’est d’ailleurs pas s’accorder une facilité ; au contraire, c’est s’obliger à ne dire que des paroles intelligibles et accepter le contrôle de tous ceux qui la parlent. Précisément parce que ce n’est pas lui qui l’a faite, la langue commune interdit au philosophe de pallier l’absence de l’idée sous le foisonnement du néologisme. Chacun peut savoir s’il pense ou non quelque chose, et ce que c’est. « Ce qui a le plus manqué à la philosophie », disiez-vous un jour, « c’est la précision ». Sans doute est-ce là le secret de ce style à la fois choisi et exact, dans votre parole autant que dans vos écrits, où la langue collait si étroitement à la pensée, que nul doute ne fût jamais possible sur elle ni sur son objet.

Car elle avait toujours un objet. Goethe a dit : « Je n’ai jamais pensé à la pensée ». Vous non plus. Ce qui nous a passionnés, et formés, dans vos inoubliables leçons du Collège de France, c’était le spectacle d’une pensée philosophique aussi objective et concrète qu’une pensée scientifique, beaucoup plus proche parente de celle d’un Claude Bernard que d’un Kant. L’intense satisfaction dont vos paroles nous comblaient, je m’en souviens, tenait à ce que ce n’était pas votre pensée, que vous nous donniez à connaître, mais ses objets. Vous mainteniez ceux-ci toujours présents sous nos regards, comme vos juges et les nôtres. Se demandant où sont aujourd’hui vos disciples, certains commettent l’erreur de chercher des philosophes qui répéteraient ce que vous avez dit, mais vos vrais disciples s’efforcent plutôt de faire comme vous avez fait. Eux non plus ne parlent pas d’idées, mais de choses. S’il me fallait choisir la plus grande entre tant de leçons que je vous dois, je m’arrêterais sans doute sur cette simple parole : « Les généralités ne sont pas philosophiques. » Principe inépuisable et règle de toute une vie de pensée. Il y aura de vrais bergsoniens, tant qu’il restera des esprits pour la comprendre et s’y conformer.

C’est pourquoi je ne saurais, pour ma part, m’émouvoir de certaines de vos paroles contre l’intelligence, car ce que vous aviez dans l’esprit était plutôt le mauvais usage d’une intelligence qui se trompe d’objet. Prise dans sa fonction propre, qui est le physico-mathématique et tout ce qui, dans le réel, s’y laisse réduire, vous n’avez eu pour elle que des éloges. Vous avez même refusé de n’y voir, avec Kant, que l’instrument d’une connaissance simplement phénoménale à qui l’en-soi devrait nécessairement échapper. Non point relative, donc, mais absolue en son domaine propre, vous précisiez seulement, parce que c’est un fait, que la connaissance intellectuelle n’est pas également chez elle en tous domaines. Elle se révèle de moins en moins adéquate à mesure que, du mécanique, où elle triomphe, elle s’élève au vital, puis au psychique, de là au moral et enfin au religieux.

Cette limitation de l’intelligence, ou plutôt de son domaine, c’est la réalité même qui vous paraissait en imposer la constatation, mais votre intention était moins de la critiquer que de sauvegarder les droits de l’intuition, et comme celle-ci n’est communicable que dans et par le langage de l’intelligence, votre effort môme pour en reconnaître les limites a finalement assuré son triomphe.

Avec quelle ferveur nous avons suivi votre effort, d’une hardiesse croissante, pour pousser au-delà même de l’Évolution créatrice, jusqu’aux Deux sources de la morale et de la religion ! Cette audace, que certains jugeaient témérité, resta pourtant toujours une entreprise scientifiquement concertée. Pas un instant vous n’avez délaissé le terrain de l’expérience, extérieure ou intérieure. Pas un instant non plus vous n’avez renoncé à y porter la lumière de l’intelligence, car si l’intuition seule communie avec la durée et la vie de l’esprit, seule l’intelligence jouit du recul nécessaire pour les connaître distinctement, elle seule peut créer le langage nécessaire pour en parler. Féconder l’intelligence par l’intuition, éclairer l’intuition par l’intelligence, c’est ce que vous appeliez « chercher les plus hautes vérités métaphysiques dans une vision concrète des choses », et encore : « mesurer avec une approximation croissante une réalité incommensurable avec notre pensée ». Si vous avez pu accompagner vos amis chrétiens si loin, en regrettant de ne pouvoir les suivre jusqu’au terme de leur course, c’est sans doute que votre sympathie pour leur foi et leur sympathie pour votre pensée n’étaient pas sans une raison profonde : vous cherchiez comme eux l’intelligence d’un mystère, vous celui de l’intuition métaphysique, eux, celui de la foi.

 

Mon cher Maître,

La dernière fois que j’entendis votre voix, elle s’adressait à tous les Français sur les ondes de la radio-diffusion nationale. En des jours tragiques dont le souvenir nous est une intolérable meurtrissure, alors que la patrie agonisait, et nous avec elle, cette voix nous arrivait douloureuse, brisée. Elle nous parlait de la France. Vous nous en parliez avec une infinie gratitude, avec des mots d’amour dont quatre me resteront toujours inoubliables : « Je lui dois tout ! »

 Aujourd’hui, en inscrivant votre nom sur ce monument consacré à nos gloires nationales, la patrie vous dit à son tour qu’elle sait tout ce qu’elle vous doit et qu’elle entend qu’on le sache. Par vous, tant que vous avez vécu, la France a été pour le monde entier la voix de la philosophie même. Souffrez qu’elle vous rende en ce jour honneur pour honneur et gloire pour gloire. Quant à ceux qui se souviennent de vous dans la plénitude de votre génie, ils ne veulent d’autre privilège que de mieux mesurer, avec l’étendue de notre dette envers vous, la profondeur de notre vénération.