Discours de réception de César d'Estrées

Le 31 mars 1656

César d’ESTRÉES

COMPLIMENT fait le 31. Mars 1656. par Mr. l’Eveſque de LAON, à preſent Cardinal D’ESTRÉES, Commandeur des Ordres du Roy, lorſqu’il fut reçû à la place de Mr. Du Rier.

 

MESSIEURS,

JE n’ay différé ſi long-temps à vous venir remercier de la place que j’occupe aujourd’huy dans vôtre Compagnie, qu’afin d’y entrer avec toutes les marques qui pouvoient m’en faire paroître plus digne. Lorſqu’elle me fut accordée, l’état où j’étois ne me permit point de venir dans un lieu ſi public & ſi conſiderable, & pour l’intérêt de vôtre Corps, auſſi-bien que pour celuy de mes affaires, je devois attendre la juſtice que je reçus quelque temps après. C’eſt la ſeule raiſon qui m’a fait retarder les tres-humbles graces que je vous rends à cette heure ; mais ne croyez pas, MESSIEURS, que ce retardement ait affoibli ma reconnoiſſance. Je connois trop le prix de cette obligation, & le merite de vôtre Compagnie, pour être capable d’un tel défaut. Je ſçay que nous vous devons tout ce qu’on doit de politeſſe & d’éloquence dans ce Royaume, & que vous ne poſſedez pas moins la ſcience des choſes que celle des paroles, quoi que vous ne paroiſſiez aſſemblez que pour perfectionner le langage. Rien ne me ſemble plus honorable que les ſoins & l’application de vôtre Fondateur dans la hauteur & dans l’infinité de ſes deſſeins ; il s’eſt toûjours propoſé l’établiſſement de vos Aſſemblées comme un moyen important pour ſa gloire, & avantageux à ceux de ſa Nation ; & je ne trouve rien de plus heureux que d’avoir pu reparer la perte d’un tel Protecteur, par l’appui de celuy que vous luy avez fait ſucceder, qui n’eſt pas moins le Chef de l’Eloquence que de la Juſtice, & dont les avis ne doivent pas être moins eſtimez que la protection. Cependant parmi tant de conſiderations, j’avouë que la maniere dont vous m’avez voulu choiſir eſt dans cette rencontre ce qui me touche davantage. Vous m’avez pris dans la diſgrace, & vous n’avez point redouté ce qui donnoit de la crainte à tout le monde. On diroit même que vous voulûtes alors oppoſer cette conſolation & ce remede aux maux que la fortune me faiſoit ; auſſi vous puis-je proteſter que j’en conſerveray toûjours une parfaite reconnoiſſance, & que quelque place que je rempliſſe ailleurs, elle ne m’inſpirera point une ſatisfaction plus juſte & plus naturelle que celle-cy. Je rencontre dans les autres le credit de mes proches, le bonheur de ma naiſſance & les diſpoſitions favorables de la Cour ; mais il me ſemble que celle-cy appartient toute à ma perſonne, & que je ne la dois qu’à la bonne opinion que vous avez conçue de moy. Ce n’eſt pas toutefois ſans embarras & ſans inquietude que je viens parmi vous, puiſqu’avec aſſez peu de lumiere & de capacité, je m’expoſe à la vûë de tant de perſonnes ſçavantes & éclairées.

 

 

RÉPONSE au Compliment fait par Mr. l’Evêque de Laon, Duc & Pair de France, à preſent Cardinal D’ESTRÉES, le jour de ſa reception à l’Academie.

 

MONSIEUR,

CETTE Compagnie ſe ſent tres-honorée de tant de marques d’estime, & d’affection que vous luy donnez.

Lors même que vous luy étiez encore une perſonne étrangere, elle ſe réjouïſſoit pour l’intérêt du Public, & pour la gloire de nôtre Siecle, de voir également éclater en vous la naiſſance, la fortune, les inclinations nobles & vertueuſes, les lumieres, & le ſçavoir.

Aujourd’huy que vous vous donnez à Elle, juge, MONSIEUR, quelle doit être ſa joye, & combien elle eſt touchée de tous ces riches & précieux avantages, qu’elle regarde deſormais comme ſiens.

J’ay tort pourtant de vous les faire conſiderer, la place que j’ay l’honneur d’occuper m’oblige, ce semble, à vous tenir un autre langage.

Non, MONSSIEUR, pour être un veritable Academicien, ne conſiderez, s’il ſe peut, que ce qu’on doit eſtimer en l’Académie. Fermez les yeux en nôtre faveur à tout ce que vous avez de grand & de relevé ; oubliez parmy nous qui vous êtes, il suffit que nous ne l’oublierons jamais.

De quelque ſorte que vous honoriez les belles Lettres, j’oſe vous promettre que vous ne vous en repentirez pas. Elles rendent avec uſure ce qu’on leur prête ; il n’eſt rien dont elles ne ſoient capables : mais elles ne réuſſiſſent jamais ſi bien qu’en ces glorieux Emplois, que vous aurez droit de leur donner. Quand quelqu’un en fait des inſtrumens de ſa ſubſiſtance, & des armes contre la pauvreté, elles le ſoulagent autant qu’elles peuvent ; mais c’est bien ſouvent avec moins de ſuccés, car elles ſont nées pour quelque choſe de plus grand, & ces Reines ne ſçavent pas faire les eſclaves.

Ce qu’elles aiment, c’est de triompher dans les Conſeils, de régner ſur l’eſprit des peuples, d’être les compagnes des premieres Dignitez, l’ornement des Cours l’appuy des Sceptres & des Couronnes.

En voulez-vous, MONSIEUR, un illuſtre exemple ? vous l’avez devant les yeux. Si nôtre grand Protecteur leur a fait part de ſon travail & de ſes veilles, elles luy ont prodigué tous leurs treſors ; s’il les a comblées d’honneur, elles l’ont couvert de gloire, & l’on ne peut dire ſi dans ce noble commerce elles ont plus donné que reçû.

Vous le voyez aujourd’huy préſider à cette Aſſemblée, dont il eſt les délices, mais vous le pouvez voir tous les jours diſpenſer les graces & la juſtice du Prince ; c'est-à-dire la félicité publique à toutes les différentes Provinces de ce grand Etat, comme cet Apollon des Poëtes, qui préſidoit véritablement ſur le Parnaſſe au milieu des Muſes, mais qui ne laiſſoit pas cependant de diſtribuer inceſſamment la lumiere, & avec elle la joye & l’abondance à tous les peuples de l’Univers.

Mais ſes propres Eloges luy pourroient déplaire ; il vaut mieux ne vous parler en ſa preſence, que de nôtre auguſte Fondateur, dont la mémoire luy eſt ſi chere, & les louanges ſi agreables.

Ce fameux Miniſtre, à qui la France doit tant de victoires & tant de proſperitez, le prodige de ſon Siecle, que des Siecles à venir ne pourront aſſez admirer, en même temps qu’il ouvroit les yeux ſur tout le monde Chrétien, n’y ayant point de partie en toute l’Europe qu’il ne défendît, ou dont il n’eût à ſe défendre, il tournoit ces mêmes yeux ſur les exercices de l’Académie ; & ſi ce n’étoit pas la plus grande, c’étoit peut-être la plus douce de ſes penſées.

Eſtimez toûjours très-digne de votre affection, MONSIEUR, une Compagnie que ces deux Grands hommes n’ont pas eſtimée indigne de leurs ſoins.

Puiſſiez-vous marcher ſur les traces de ces deux Heros, vous ne ſçauriez vous rien propoſer, nous ne ſçaurions vous rien ſouhaiter de plus glorieux, ni de plus illuſtre.