Dire, ne pas dire

Sénateur, séneçon

Le 02 octobre 2014

Bonheurs & surprises

Un bloc-notes récent dans lequel était traitée l’expression Train de sénateur a présenté les différents sens de train. Voyons donc maintenant le nom sénateur. Ce mot est emprunté du terme latin de même sens senator, dérivé, par l’intermédiaire de senatus, « sénat », de l’adjectif senex, « vieux, vénérable ». Le sénat était en effet, à l’origine, un conseil d’anciens. Dans l’Antiquité, ce type d’assemblée était largement répandu dans tout le bassin méditerranéen, comme le prouve le nom de certaines institutions, entre autres le sénat de Sparte, la gérousia, un nom tiré du grec gerôn, « vieillard ». C’est d’après ce même gerôn que Corneille nommera son Géronte dans Le Menteur, tout comme Molière dans Les Fourberies de Scapin ou Le Médecin malgré lui, et c’est de lui aussi que viennent de nombreux noms communs parmi lesquels gériatre, gérontologie ou gérontocratie.

Le comparatif de senex, « senior », a eu une vaste descendance : en sont témoins les formes sieur et seigneur, tous noms qui, dans la langue d’aujourd’hui, attestent que ce mot dénote non pas tant l’âge, mais bien plutôt le caractère vénérable de qui le porte. C’est aussi de senior que nous vient le nom sire, que les Anglais nous ont emprunté sous la forme « sir ».

De senex est aussi dérivé le latin senecio, qui désigne un vieillard, mais aussi une plante, le séneçon, ainsi nommée parce que ses aigrettes se couvrent de poils blancs au printemps.

La racine d’où est tiré le latin senex se retrouve aussi en francique, sous la forme sinas, « ancien, âgé ». C’est de là que nous vient, par exemple, le français sénéchal, qui signifie d’abord « le serviteur le plus âgé ».

De son côté, le gaulois utilisait, dans le même sens, la forme senos, dont est tiré le nom de la tribu gauloise des Sénons, proprement « les Anciens ». C’est à cette tribu que la région du Sénonais et la ville de Sens doivent leur nom.

Voyons, pour conclure, deux patronymes issus de cette racine. Dans les dictionnaires encyclopédiques, Sénèque et Senghor sont voisins immédiats ou tout proches (entre eux s’intercale parfois un peintre japonais nommé Sengai), alors qu’ils naquirent à presque deux millénaires et à plusieurs milliers de kilomètres d’intervalle. Le second, qui ne fut pas seulement poète, président du Sénégal et académicien français, mais aussi agrégé de grammaire, maîtrisait parfaitement la langue du premier. Ces deux personnages sont parents par le nom qu’ils portent : Sénèque est la francisation du latin Seneca, « ancien, vénérable », lui aussi dérivé de senex. Le nom Senghor est issu, par l’intermédiaire du portugais senhor, du latin senior, comparatif de ce même senex. Les hasards de l’anthroponymie et de l’étymologie sont parfois bien facétieux, qui ont voulu que celui dont le nom signifie proprement « le plus vieux » soit tout de même de mille neuf cent dix ans plus jeune que son illustre aîné, illustre aîné que nombre de livres d’histoire ou de littérature latine appellent pourtant, pour le distinguer de son père, Sénèque le jeune...