Dire, ne pas dire

Cousu de fil blanc

Le 7 mars 2024

Expressions, Bonheurs & surprises

NOTRE DÉFINITION

Cousu de fil blanc (fam.), se dit d’un artifice si grossier qu’il ne trompe personne.
Des ruses, des malices cousues de fil blanc, trop évidentes.

L’HISTOIRE

À l’origine, l’expression s’applique à un vêtement : avant de le coudre, dans sa version définitive, avec du fil de la même couleur que l’étoffe et en faisant de petits points bien réguliers, les couturières le cousaient rapidement, avec des gros points et du fil blanc qui se voit. Elles pouvaient ainsi facilement, en cas de retouches, le découdre. Le fil blanc, bien visible, était donc provisoire, peu soigné et destiné à disparaître.

On retrouve cette idée de travail bâclé quand l’expression « cousu de fil blanc » se met, au xvie siècle, à sortir du domaine de la couture pour s’appliquer, de façon imagée, à une histoire inventée, à la trame d’un roman, à un scénario, à une ruse ou un procédé un peu grossiers. On emploie aujourd’hui aussi l’expression proche user de grosse ficelle.

D’AUTRES EXPRESSIONS

La couture nous a laissé d’autres expressions.

Battre à plates coutures, « défaire, vaincre complètement », a fait son entrée dans la langue au xve siècle et doit probablement tenir son origine du geste des tailleurs qui, pour aplatir les ourlets, surtout quand il s’agissait de velours, de tentures épaisses, devaient les battre vigoureusement avec une latte.

En revanche, ce n’est pas directement la couture mais la chasse qui nous a donné l’expression En découdre, au sens de « se battre, en venir aux mains ». Le verbe découdre, dès le xviie siècle, avait pris le sens d’« éventrer », en parlant d’un animal (le cerf découd le chien).

POUR ALLER PLUS LOIN

Coudre est issu du verbe latin consuere, et s’est d’abord rencontré sous les formes *cosere et coldre. Consuere est dérivé de suere, qui a donné suture, suturer. La couture et la suture ont donc le même étymon. Et le partage des emplois est presque parfait : les dérivés de suture sont réservés à la chirurgie, ceux de couture au vêtement : les gestes peuvent être les mêmes, la langue distingue le vivant de l’objet. Il y a néanmoins quelques exceptions : couturé, « balafré, plein de cicatrices », se rapporte au corps et recoudre s’emploie en chirurgie.

On coud aussi des pièces, de cuir cette fois, pour fabriquer des chaussures, et qui pratiquait ce métier était appelé sutor en latin, autre forme dérivée de suere. Ce nom entre dans une sentence devenue proverbiale. Dans son Histoire naturelle, Pline rapporte qu’un cordonnier avait signalé au peintre Apelle une erreur dans la représentation d’une sandale. Ce dernier accepta bien volontiers la remarque et corrigea ce qui devait l’être, mais quand le cordonnier voulut commenter d’autres parties du tableau, Apelle l’arrêta en lui expliquant ne supra crepidam sutor iudicaret, « qu’un cordonnier ne devait pas juger au-delà de la chaussure ». Cette phrase, souvent présentée sous la forme abrégée sutor, ne supra crepidam s’emploie aujourd’hui quand on veut inviter une personne à ne pas porter de jugement en dehors de son domaine de compétence.

Le latin sutor donna sueur en ancien français et on trouve encore dans certaines villes une rue aux sueurs, dans laquelle étaient présentes de nombreuses échoppes de cordonnier, et datant de l’époque où les divers corps de métier se regroupaient en un même lieu. Sueur sortit d’usage parce qu’il pouvait également désigner un tanneur (qui faisait suer les peaux), mais aussi et surtout parce qu’à Cordoue, on trouvait un cuir et des chaussures de grande qualité et que de l’adjectif se rapportant à cette ville, cordouan, on tira le nom cordonnier.

Ajoutons pour conclure avec ce dernier que, si dans les grandes villes les cordonniers étaient spécialisés et faisaient soit des chaussures pour hommes, soit des chaussures pour femmes, il n’en allait pas de même à la campagne. Les artisans étaient polyvalents et travaillaient autant pour les hommes que pour les femmes, ce qui explique que l’on appelait, en argot, les personnes bisexuelles des « cordonniers de campagne » puisqu’elles servaient, disait-on, autant les hommes que les femmes.