Dire, ne pas dire

Histoires d’eaux

Le 06 novembre 2014

Bonheurs & surprises

L’eau est l’élément le plus répandu à la surface du globe (elle en recouvre les trois quarts), et entre pour environ 70 % dans la composition de notre corps. Pourtant ce nom ne compte, à l’oral, qu’un seul son. On a beau savoir, depuis les travaux de Ferdinand de Saussure, que le signe est arbitraire, on peut être amené à se demander si notre vocabulaire est vraiment raisonnable, qui a donné quarante et une lettres à la pourtant très peu connue, et très peu répandue, cobaltidithiocyanatotriaminotriéthylamine, que l’excellent Dictionnaire de la chimie de Duval et Duval définit comme le nom générique des complexes renfermant le cation monovalent [Co(CNS)2N(C2H4NH2 )3]+... Comment ne pas regretter que ce nom donne à anticonstitutionnellement, ce géant de nos dictionnaires usuels, des allures de garçonnet ?

Les autres éléments ne sont guère mieux lotis, deux sons pour l’air et le feu, trois pour la terre. D’autres langues sont plus généreuses, il n’est que de songer à l’allemand Wasser, à l’anglais water, au russe voda, à l’espagnol agua, au grec hudôr ou au latin, qui utilise unda, pour désigner de l’eau en mouvement, et aqua, pour désigner l’eau en tant que matière.

C’est justement de aqua que nous vient notre eau. Mais si la forme eau a fini par s’imposer, la concurrence a été sérieuse. Le latin unda, on le sait, a donné « onde » en français, et le passage d’une forme à l’autre, régulier et transparent, s’explique facilement ; celui de aqua à « eau » est le cauchemar de l’apprenti philologue. Bien d’autres formes qu’« eau » ont existé. Le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, en donne cinquante et une, parmi lesquelles aighue, auge, eve, hayve, yeuve, ive, iauve, iawe, eave, aiuwe, iau, ial. En dehors des textes anciens, c’est le plus souvent dans des toponymes que l’on retrouve quelques-unes de ces formes. Ainsi aqua(s) a évolué en aigue(s), que l’on retrouve dans les noms des communes Chaudes-Aigues, fameuse station thermale du Cantal, Aigues-Vives, qui n’a pas cependant la renommée de son antonyme Aigues-Mortes, mais aussi Mortaigue, Fontaigue, ou Entraygues. On trouve dans l’Oise une commune appelée Ève, forme qui existe aussi en composition, dans des noms de rivières ou de villes comme Longuève ou Bellève pour les premières et Megève pour les secondes, et encore dans des patronymes comme Boileve, équivalent du plus célèbre Boileau. Qu’un nom français vienne d’un accusatif latin est chose courante, mais cette eau généreuse nous a donné des formes plus rares tirées de l’ablatif, aquis, qui a évolué en français en aix et a servi à former Aix-les-Bains ou Aix-en-Provence, et qui, en allemand, a donné Aachen, une station thermale connue dès l’époque romaine sous le nom de Aquae Grani, « les eaux de Granus », ce dernier étant le dieu celte de la santé. Cette ville, où furent couronnés de nombreux empereurs germaniques, est plus connue en français sous le nom d’Aix-la-Chapelle. Aix a connu une variante ax, que l’on retrouve dans Ax-les-Thermes, en Ariège, ou, après agglutination avec la préposition de, dans Dax. Certaines formes sont parfois trompeuses, comme Saint-Pierre-des-Ifs, dans l’Eure, où ifs ne désigne pas des arbres, mais est une altération de aquosis, « aqueux ».

Enfin, notons que d’aigue a été tiré le nom propre Aiguières, village d’Ardèche, mais aussi aiguière, qui désigne un grand vase à eau, nom commun qui serait sans doute aujourd’hui oublié s’il n’avait été immortalisé par Molière. Ce dernier en effet, dans Les Femmes savantes, fait demander par Chrysale, qui s’interroge sur les raisons du renvoi de sa servante Martine : « Est-ce qu’elle a laissé, d’un esprit négligent

Dérober quelque aiguière, ou quelque plat d’argent ? »