Dire, ne pas dire

E accentué, perpendiculaire, cédillé ou crochu

Le 2 juillet 2020

Bonheurs & surprises

Dans une des réponses aux questions de langue qui figurent sur son site, l’Académie française rappelle la nécessité d’accentuer toutes les lettres qui doivent l’être, y compris les majuscules. Il est important, en effet, de distinguer FAUT-IL SUPPRIMER LES RETRAITES ? de FAUT-IL SUPPRIMER LES RETRAITÉS ? Ce risque de confusion touche aussi les a et les u, qui peuvent être pourvus d’un accent grave, mais uniquement dans des mots grammaticaux, comme çà, là, où. Pour les mots de sens plein, l’accent circonflexe permet de distinguer des formes comme mur et mûr ou sur et sûr. Cela étant, c’est quand même la lettre e qui pose le plus de problèmes et si, aujourd’hui, les étrangers qui apprennent notre langue s’étonnent des différentes prononciations des mots écrits couvent et président dans les poules du couvent couvent ou les hommes du président président, jadis ce fut le manque de distinction, à l’écrit, entre les e accentués et ceux qui ne l’étaient pas qui dérangeait le plus. Les premiers étaient appelés e masculins, les seconds e féminins. Si, maintenant, on n’emploie plus ces locutions, on continue d’appeler féminines les rimes en e muet, et masculines les rimes ne l’étant pas. Aujourd’hui les e qui doivent l’être sont accentués, et la lecture est généralement facile, mais il n’en fut pas toujours ainsi. On ne notait pas les accents dans les premiers textes d’ancien français, ce qui fait que certains d’entre eux étaient difficiles à lire et prêtaient à confusion. Ainsi le latin veritas, « vérité », et le féminin de l’adjectif viridis, « vert », aboutissaient en ancien français à une seule et unique forme, verte. Les accents n’apparurent vraiment qu’avec l’imprimerie, d’abord chez les Alde, une famille d’imprimeurs italiens, puis, en France, chez les Estienne. C’est Robert qui, en 1530, fut le premier à utiliser l’accent aigu pour noter e fermé en position finale : trempé, frappé, beauté. Il étendit le procédé aux terminaisons verbales en -ez, qu’il écrivit -és : vous devés, vous aimés. Dix ans plus tard, Étienne Dolet fit paraître De la punctuation de la langue francoyse, Plus les accents d’ycelle, dans lequel il prescrivait l’usage moderne de terminer en -és les noms pluriels comme voluptés, mais aussi de revenir à la terminaison en -ez pour les verbes à la deuxième personne du pluriel. Un siècle passa et l’on commença à utiliser l’accent grave pour noter certains e ouverts. L’honneur en revint à Corneille qui, en 1660, s’en expliqua dans l’avis au lecteur de l’édition de son théâtre, où il mettait cette réforme en pratique : après, accès, suprème, extrème. L’Académie ne tint pas compte de cette innovation et l’è n’apparut que dans la troisième édition de son Dictionnaire, en 1740. Et même après cette date, des flottements, qui étaient dus en particulier à l’incertitude de la prononciation, s’observèrent dans l’usage. Voltaire et Rousseau eurent bien des différends, mais ils se rejoignaient sur la façon d’écrire pére, frére, entiére. Dans la réalité, on avait affaire à un timbre intermédiaire, et le grammairien Dumarsais proposa donc logiquement, pour noter ce timbre, de créer un accent dit « perpendiculaire », qui n’eut guère de succès auprès des éditeurs et des imprimeurs, mais auquel des générations d’élèves eurent recours, dans leurs travaux écrits, quand ils ignoraient s’ils devaient choisir un accent grave ou aigu, en plaçant sur les formes qui leur posaient un problème un trait parfaitement vertical (ou parfaitement horizontal), espérant que leurs maîtres, dans leur infinie sagesse, sauraient bien de quel côté faire pencher cet accent. Le balancement entre accent aigu et grave ne s’arrêtait pas là. En 1868, Ambroise Firmin-Didot fit paraître ses Observations sur l’orthographe ou ortografie française ; c’était une supplique à l’Académie française pour qu’elle accepte nombre de réformes, dont l’une portait justement sur le choix de l’accent. On y lisait : « Maintenant toute rectification, quelque faible qu’elle soit, serait imprudente et même impossible. M. Sainte-Beuve est, je crois, le seul qui exige de ses imprimeurs de rétablir l’accent grave aux mots terminés en ége. » Firmin-Didot mourut, hélas, un an avant la parution de la septième édition de notre Dictionnaire. Eût-il vécu un peu plus qu’il aurait eu la joie de lire dans la préface de cette dernière : « L’accent aigu est remplacé par l’accent grave dans les mots piège, siège, collège et les mots analogues. » Cet alignement des accents sur la prononciation ne trouva son terme qu’en 1990 quand des formes évènement ou pensè-je furent proposées concurremment à événement ou pensé-je. Rappelons, pour conclure sur ces accents, que l’on essaya jadis de placer un signe diacritique non pas sur le e mais au-dessous pour noter é. Il s’agissait d’un petit crochet, déjà utilisé par les copistes latins ; les paléographes nomment le e qui en est pourvu e cédillé. En 1542, Louis Meigret proposa, dans son Traite touchant le commun usage de l’escriture françoise, de reprendre cette graphie qu’il appelait e crochu, mais seul Peletier du Mans l’adopta en 1550, dans son Dialogue de l’ortografe et prononciation françoese. Ce signe disparut, mais l’adjectif « crochu » fut récupéré un temps par les musiciens, comme en témoigne ce qu’on pouvait lire dans la première édition de notre Dictionnaire, à la fin de l’article Crochu : « On appelle, De certaines notes de Musique, Des crochuës, parce qu’elles sont crochuës par la queüe. On les appelle aussi, Des croches. »