Dire, ne pas dire

Courrier des internautes

M. M. (France)

Le 07 janvier 2016

Courrier des internautes

Dans un cadre professionnel, nous utilisons souvent le terme anglais « craving » pour désigner l’envie irrésistible de consommer une substance, par exemple. Savez-vous s’il est correct d’utiliser ce terme et s’il existe un équivalent en français ? J’ai entendu dire que ce mot venait de « crever » de soif / faim et pouvait donc être utilisé en français, est-ce exact ?

Par ailleurs, nous utilisons également le terme « addiction » et là encore, il m’a été dit que ce mot n’était pas français. Que faudrait-il dire ?

M. M. (France)

L’Académie répond :

Craving, du verbe to crave, « réclamer, désirer fortement », n’est pas tiré du français crever (de faim, de soif). Il vient, par l’intermédiaire du moyen anglais craven, de l’ancien anglais crafian, qui est apparenté à l’ancien nordique krefja, « demander, réclamer ».

On évitera donc de l’employer en français.

L’Académie française n’a pas fait d’entrée au mot addiction dans la neuvième édition de son Dictionnaire actuellement en cours.

Cependant, addiction ainsi que ses dérivés figurent dans les éditions les plus récentes de tous les dictionnaires d’usage et dans la plupart des encyclopédies actuelles (voir le tableau ci-joint). Ce mot, qui nous vient de l’anglais, est formé à partir du latin (addictio, addicere, « vouer, dédier », qui donne addictus, « qui s’abandonne à »).

Il existe des termes français tels que « dépendance », « pharmacodépendance », « accoutumance », voire « toxicomanie », en usage pour rendre cette idée, et l’on préfèrera de loin recourir à cette diversité de la langue française. Cela ne préjuge en rien de la décision que l’Académie française prendra d’introduire ou non ce mot dans la dixième édition de son Dictionnaire, pour peu qu’il soit alors bien ancré dans l’usage.

Alex S. (France)

Le 04 décembre 2015

Courrier des internautes

Pourquoi n’appelons-nous pas une licorne une unicorne sachant qu’en anglais on dit unicorn. (Et on ne pourrait pas plutôt dire unihorn en anglais ?)

Alex S. (France)

L’Académie répond :

Au Moyen Âge, la licorne s’est appelée unicorne.

On rencontre encore unicorne avec ce sens quand des auteurs veulent donner un aspect archaïsant à leurs écrits. On en a des attestations chez Claudel ou Lacretelle.

Ce nom est emprunté de unicornis – composé à partir de unus, « un seul », et cornu, « corne », qui était un adjectif en latin chrétien – qui désignait un animal fabuleux à une seule corne.

À partir du xviiie siècle, le nom unicorne désigne le narval.

Licorne se rencontre en français, d’abord sous la forme lycorne, depuis le xive siècle. C’est un emprunt de l’italien alicorno. Mais dans l’alicorno, l’article élidé l’ et la première lettre du nom ont été confondus avec l’article la.

La forme italienne est une altération de unicorno, emprunté du latin unicornus, « licorne ».

L’anglais nous a emprunté notre forme d’ancien français unicorne.

Antoine L. (France)

Le 04 décembre 2015

Courrier des internautes

J’ai eu récemment un débat avec un collègue qui employait l’expression « Les commentaires sont inutiles, les images sont de marbre. »

Il me semblait en effet que l’expression « être de marbre » s’appliquait plutôt à une personne dont les  émotions étaient indiscernables.

Voilà l’explication qu’il m’a fournie : de l’Antiquité jusqu’au xe siècle après J.-C. environ, le  marbre était utilisé pour représenter des images fortes et importantes (ex. : les rois utilisaient le marbre pour représenter une image de leur sacre).

De là est née l’expression « être de marbre » dans l’ancien français jusqu’au xive siècle qui s’utilisait  par exemple en énonçant « ce sacre est de marbre » ou encore en reprenant une citation de Clodomir 1er : « Sa puissance est et restera de marbre devant vous peuples à genoux » (en désignant une plaque de marbre qui représentait la sacre de Clovis).

N’ayant pas trouvé de trace de ce sens lors de mes recherches, je me tourne vers vous : pourriez-vous  éclairer ma lanterne ?

Antoine L. (France)

L’Académie répond :

Je n’ai jamais lu cette explication. Si l’on en croit le Trésor de la langue française, les expressions être de marbre et visage de marbre datent du xviiie siècle. Il me semble que dans l’Antiquité, quand on voulait parler de quelque chose qui durait on se référait au bronze plutôt qu’au marbre.

C’est ce qu’on lit dans l’Épilogue des Odes d’Horace : Exegi monumentum perennius aere […] quod possit diruere non imber edax, non impotens Aquilo aut innumerabilis series annorum et fuga temporum (« J’ai achevé un monument plus durable que le bronze […] que ne pourrait détruire ni la pluie qui ronge, ni le fougueux Aquilon ou l’innombrable série des années et la fuite du temps »).

Les images sont de marbre me semble un faux sens. Quand Sénèque, par exemple, écrit imagines marmoreae, il ne parle pas d’images, mais de « statues de marbre ».

Daniel F. (France)

Le 04 décembre 2015

Courrier des internautes

Comment expliquer aux enfants apprenant le français que l’on ne prononce pas ER de la même façon dans les mots : mer et pêcher (arbre).

Quelle origine des mots explique cela ?

Daniel F. (France)

L’Académie répond :

En ce qui concerne mer et pêcher, on peut l’expliquer par l’étymologie. Mer est issu du latin mare ; le e final est tombé et ensuite a est passé à e. Le r était toujours prononcé et il a eu une influence ouvrante sur la voyelle (il a empêché que l’on prononce é plutôt que è.)

Pour pêcher, il s’agit d’un suffixe -er, déjà prononcé é que l’on a ajouté au nom pêche.

D’autre part, dans les noms monosyllabiques terminés par -er (éventuellement suivi d’une autre consonne), le r se prononce et le e est ouvert (è) : ber, cerf, serf, der, fer, Gers, mer, nerf, perd (il), sert (il), ter, ver.

Julien C. (France)

Le 04 décembre 2015

Courrier des internautes

Je suis journaliste spécialisé dans la technologie et je souhaiterais savoir ce que l’Académie française recommande pour parler des « wearables », soit les « objets connectés ou intelligents qui se portent sur le corps » : montres connectées, bracelets connectés, vêtements intelligents...

Julien C. (France)

L’Académie répond :

Vous soulevez un problème de traduction épineux et l’anglais « wearable » se répand en effet. L’adjectif connecté semble infiniment plus souhaitable qu’intelligent, qui ne couvre pas les sens de l’anglais smart. En attendant l’émergence des intelligences artificielles, mieux vaut ne pas galvauder ce terme.

Il existe bien des adjectifs qui permettraient de distinguer les objets connectés que l’on porte sur soi (lunettes, bracelet, vêtement) des autres (balance, téléphone, frigo) : mettable, enfilable (dans un registre très familier, ce terme n’est d’ailleurs pas entré dans les dictionnaires d’usage), portatif (que l’on imagine mal s’appliquer aux vêtements), portable (mais la concurrence du téléphone et de l’ordinateur pourrait nuire à son implantation).

Au lieu de chercher une locution avec plusieurs adjectifs comme objets connectés portables, peut-être peut-on s’intéresser au nom.

« Accessoires connectés » semble trop vague, puisque l’on parle des accessoires d’une voiture ou d’un aspirateur. Le site canadien Termium propose « technologie prêt-à-porter » mais ce terme pourrait également s’appliquer à toute une gamme de textiles innovants qui n’intègrent pas de composants électroniques. On pourrait envisager « prêt-à-porter connecté » ou renoncer au générique pour décliner plus simplement les vêtements, les montres, les accessoires connectés.

L’usage ne semble pas fixé. On trouve objet connecté personnel, technologie portable ou encore objet connecté portable.

Hélas, je ne peux vous faire une recommandation plus ferme, mais je vous engage à soumettre votre requête à la Commission d’enrichissement de la langue française par la boîte à idées du site France terme (www.culture.fr/franceterme).

Matthieu L. (France)

Le 04 décembre 2015

Courrier des internautes

Concernant la cuisson d’un magret de canard peu poussée, le terme « rosé » est-il le seul autorisé, ou est-il possible d’employer également le terme « saignant ». Si cette dernière hypothèse est la bonne, les deux termes ont-ils exactement la même signification ou marquent-ils des niveaux de cuisson différents ?

Matthieu L. (France)

L’Académie répond :

Le terme saignant s’applique le plus souvent aux viandes rouges pour deux raisons : d’abord saignant implique que le sang perle au cœur de la viande ce qui ne sera pas le cas pour les viandes blanches du type volaille par exemple ; ensuite la cuisson saignante est un mode de cuisson des viandes rouges, non des autres viandes. Ainsi le canard se mange-t-il rosé ou à point, pas saignant : dans une viande rosée, le sang ne perle pas, il s’agit d’une cuisson différente du saignant, plus avancée en quelque sorte.

Michael S. (France)

Le 04 décembre 2015

Courrier des internautes

J’ai un problème avec le mot « hiatus ». Est-ce qu’on doit faire la liaison avec le déterminant « un » ? Je trouve des transcriptions phonétiques divergentes [œ̃njatys ou œ̃jatys].

Michael S. (France)

L’Académie répond :

En ce qui concerne hiatus, les auteurs ne s’accordent pas tous sur le h initial. Les uns le considèrent comme aspiré et les autres comme muet. Nous avons suivi Grevisse qui écrit : ce hiatus, au hiatus, du hiatus.

Il est vrai, cela étant, que pour la huitième édition de notre Dictionnaire, nos prédécesseurs l’avaient considéré comme muet et on lisait cet hiatus, l’hiatus.

E. (France)

Le 05 novembre 2015

Courrier des internautes

Auriez-vous des informations sur le mot « prohairesis » et « dihairesis » s’il-vous-plaît ? J’ai trouvé quelques informations via le site Wikipédia mais je ne parviens pas à comprendre. Peut-être pourriez-vous m’éclairer, malgré que ce ne soit pas du français.

E. (France)

L’Académie répond :

Il ne s’agit pas de termes français mais de transcriptions du grec. Ils n’entrent donc pas dans les dictionnaires d’usage.

Hairesis signifie « choix » en grec et a donné par l’intermédiaire du latin haeresis les mots « hérésie » et « hérétique » en français.

Le dictionnaire grec-français de Bailly nous apprend que prohairesis peut avoir plusieurs sens : « choix par avance » ou encore « volonté, plan, intention » chez Platon ; « parti pris, dessein prémédité » chez Démocrite. Il peut également s’entendre comme « sentiments et principes d’après lesquels on se règle, manière de penser ou d’agir ». Enfin, il peut avoir valeur de « principes politiques ».

Diaheresis signifie « jugement, séparation » (comme dans diérèse par exemple).

G. (France)

Le 05 novembre 2015

Courrier des internautes

Je trouve d’habitude toutes les subtilités qui me turlupinent grâce à votre site, référence inéluctable, et vous en remercie chaleureusement.

Cependant, de par la nature (c’est le cas de le dire) très usitée des mots qui m’intéressent aujourd’hui, je ne trouve pas de réponse catégorique et argumentée.

« Il est de nature protectrice » ou bien « il est de nature protecteur » ?

Bien que la première version semble davantage respecter les règles d’accord, la seconde version sonne décidément mieux à mes oreilles.

D’autant que l’on peut plus facilement intervertir ainsi : « Il est protecteur de nature ».

J’ai eu beau tenter ma recherche avec d’autres expressions comme « d’aspect », je reste bredouille.

G. (France)

L’Académie répond :

Les deux phrases que vous citez peuvent être proches par le sens mais, du point de vue de la syntaxe, elles se construisent différemment et entraînent donc un accord différent.

« Il est de nature protectrice » : l’adjective épithète protectrice qualifie le nom nature. On peut dire également : « Il est d’une nature protectrice ».

Dans la deuxième phrase « Il est protecteur de nature » : protecteur est un adjectif en fonction d’attribut du sujet il et s’accorde avec lui ; « de nature » est une locution qu’on pourrait reformuler par : « de sa nature, par nature ».

Le J. (France)

Le 05 novembre 2015

Courrier des internautes

Je suis très étonné de votre recommandation pour l’expression « dépenses somptuaires », en contradiction avec votre explication, l’étymologie, et génératrice d’un pléonasme.

Le J. (France)

L’Académie répond :

On lit dans L’Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain de Dupré, au sujet de l’expression Dépense somptuaire : « Elle a été blâmée par des puristes comme constituant un pléonasme affreux. Il n’en reste pas moins que somptuaire amène avec lui l’idée du luxe, de superflu, qui n’est pas dans dépense, et l’idée de dépense excessive, qui n’est pas dans somptueux. Pléonasme en toute logique, oui, dans une certaine mesure, mais parfois justifiable par un désir de précision ou d’intensité. »

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