Avertissement pour le premier tome de la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française

Le 01 janvier 1992

Maurice DRUON

« La principale fonction de l’Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. » Statuts et règlement de l’Académie française, 1635.

Les doléances et les plaisanteries que suscitent les lenteurs du Dictionnaire sont presque aussi anciennes que l’Académie elle-même.

Le premier à s’y montrer sensible, comme tout ministre l’est aux dires de l’opinion, fut Colbert. Il appartenait à la Compagnie, sans que ses charges lui permissent d’y paraître souvent. Il y vint pourtant un jour dans l’intention de hâter ses confrères. Mais quand il eut constaté le temps qu’il fallait pour définir correctement un mot, et la diversité des savoirs que cet exercice requérait, il s’en retourna en disant : « Je vous laisse à votre train. » Et comme il était bon ministre, il fit payer des copistes pour faciliter le labeur.

Le Dictionnaire, il faut le rappeler et bien le souligner, n’est ni encyclopédique, ni historique, ni analogique, ni même étymologique. Il existe de nombreux et souvent excellents ouvrages de lexicographie, et il en paraît de nouveaux chaque année, vastes ou condensés, certains fort répandus, qui répondent à tous les besoins divers et particuliers ; les académiciens ne manquent pas d’y avoir recours.

Le Dictionnaire de l’Académie est celui de l’usage, simplement et suprêmement, le Dictionnaire du bon usage, qui par là sert, ou devrait servir, de référence à tous les autres. Telle est l’ambition, mesurée mais persévérante, qui guide les académiciens français.

Qu’est-ce donc que l’usage en matière de langage ? Notre langue est latine de naissance et d’essence. Nous ne pouvons mieux faire que de nous en remettre là-dessus aux auteurs latins : « L’usage, qui a pouvoir d’arbitrage, de sentence et de loi ... » (Horace) ; « Quant à l’usage, c’est le maître le plus sûr, puisqu’on doit se servir du langage comme de la monnaie qui a cours public et avoué... J’appellerai donc usage ce qui est consacré parmi les gens les plus éclairés » (Quintilien).

Or, l’usage demande du temps à s’établir, et du temps encore à se constater. Le langage subit des modes saisonnières. Des expressions nées de la dernière pluie s’en iront avec la sécheresse suivante. Des vocables inventés une année seront désuets l’an d’après. Il faut attendre pour reconnaître ceux qui continuent d’avoir « cours public » parce que répondant à un besoin véritable, de même qu’il faut être attentif à ce que les termes apparus soient de formation correcte, afin d’empêcher que la mauvaise monnaie ne chasse la bonne. C’est à quoi s’emploient ces « gens éclairés » ou supposés tels qui composent, aujourd’hui comme jadis, l’Académie.

Tel d’entre eux a pu dire, le jour qu’il commença de participer à la tâche commune, qu’ « une institution qui maintient les mots est en même temps gardienne des valeurs qu’ils expriment ». Tel autre, que « défendre les mots, c’est aussi sauver les idées qu’ils contiennent ». Et tel autre encore que « la langue est l’âme d’un peuple ». Elle est en tout cas le fondement de sa culture ; elle est l’abri de sa mémoire ; elle est le témoignage de son identité.

Si toute personne ayant fait, en français, des études convenables peut lire et comprendre, sans avoir à recourir à un glossaire, toutes les œuvres écrites depuis le milieu du XVIIsiècle, c’est à ce Dictionnaire qu’on le doit.

Si, traversant la crise contemporaine des langues maternelles, crise universelle dont tous les vieux peuples gémissent, le français est peut-être la langue qui en aura éprouvé le moins de dommages, c’est à l’attention portée à l’usage que l’on en est redevable.

Et si, bien qu’assez investie par l’allemand pour ce qui touche à la philosophie, et bien que fort envahie par l’anglais et l’américain dans le vocabulaire commercial et technique, la langue française, analytique et d’une richesse syntaxique incomparable, mérite de demeurer langue de référence pour tout ce qui exige, à commencer par les traités internationaux, une impérieuse précision de la pensée, si, pour tout dire, elle a pu conserver santé et qualité, cela est l’effet de la surveillance continue qu’exerce sur elle l’Académie depuis trois siècles et demi.

Les Grecs, dont la langue ancienne est une des sources de la nôtre, ont aujourd’hui trois manières de construire, de parler, d’écrire leur propre langue. L’anglais s’est divisé, avec une branche américaine qui prolifère de façon si anarchique qu’il n’est pas sûr que, dans un siècle, les anglophones, pour se comprendre d’une rive à l’autre de l’Atlantique, n’aient pas besoin de traducteurs.

Le français a gardé son unité, et non seulement pour la nation où il s’est formé, mais aussi pour toutes celles, anciennes ou récentes, dont il est langage usuel, ou l’un des langages principaux, ou le langage conjonctif, ou le langage de communication avec le reste du monde. La francophonie, réalité neuve, est une communauté de fait, qui peut devenir, un jour, communauté de droit.

De cette unité, l’Académie est garante ; elle connaît sa responsabilité. Seule institution fondée pour exercer magistrature sur le langage, et périodiquement critiquée ou attaquée comme toute cour souveraine et pérenne, l’Académie assume sa charge de diverses façons, mais d’abord par l’établissement du Dictionnaire.

La première édition du Dictionnaire parut en 1694, soit quelque soixante ans après la fondation de l’Académie. Les mots, dans chaque lettre, étaient disposés par familles, selon leurs racines. Un quart de siècle plus tard fut publiée une édition où les mots étaient rangés par ordre alphabétique. Trois révisions lui succédèrent, au cours du XVIIIe siècle, à intervalles respectifs de vingt-deux, vingt-deux encore et trente-six ans. Le XIXe siècle vit paraître deux éditions, la sixième, qui avait demandé trente-sept ans, et la septième, qui en avait requis quarante-trois.

La huitième édition réclama cinquante-sept ans de préparation. Elle parut en 1935, dans l’année du tricentenaire. Il y a de cela cinquante ans.

L’Académie a résolu de commencer la publication de la neuvième édition par fascicules, selon la formule qui avait été déjà expérimentée pour la précédente. Cette publication s’étendra sur une période d’une douzaine d’années. Les procédés modernes de mémoire magnétique et de photocomposition permettront, lors de la réunion en volumes, d’apporter toutes corrections, modifications ou adjonctions qui, dans l’intervalle, seraient apparues nécessaires.

Cette édition est certainement, depuis la toute première, celle dont l’établissement aura rencontré le plus de difficultés et exigé le plus de soins.

Le texte de 1935, présentait assez peu de nouveautés, au moins pour les entrées, par rapport à celui de 1878. Bactérie, microbe, accumulateur, aérodrome, égalitarisme et court-circuit avaient fait, avec quelques autres, leur apparition.

Mais l’effort de nos prédécesseurs s’était surtout porté sur l’ajustement des définitions et l’ébarbage des locutions par trop vieillottes ou des exemples vraiment désuets.

Vinrent la guerre et l’Occupation ; pendant quatre années, l’activité de l’Académie fut réduite ; et la remise en route fut lente, alors que l’évolution du langage prenait de la vitesse. Si bien que les parties du Dictionnaire revues jusque dans les années cinquante ont nécessité une seconde révision.

L’extraordinaire expansion des sciences, de toutes les sciences y compris les sciences humaines, au long de ce siècle, la multiplication des découvertes en tous domaines et toutes directions, depuis l’infini de l’espace jusqu’aux plus infimes particules d’énergie, l’essor de la biologie, et celui, parallèle, de la médecine, l’abondance de techniques nouvelles et leur introduction dans les habitudes quotidiennes, l’apparition de professions neuves et la transformation de presque toutes les professions traditionnelles, la modification des rapports sociaux avec des conséquences obligées dans les diverses branches du droit, les changements également qui sont intervenus dans les relations diplomatiques et l’organisation de la communauté internationale, enfin l’interpénétration des langages provoquée par le développement des communications, tout cet ensemble a produit une fabuleuse prolifération de vocables. Jamais l’humanité n’a eu, en si peu de temps, autant de choses nouvelles à nommer !

Il intéressera sans doute le lecteur de savoir que, par rapport à l’édition de 1935 qui en comptait environ trente-cinq mille, la présente édition comportera quelque dix mille mots nouveaux.

Les règles qui prévalent aux admissions sont simples.

Nous ne donnons entrée, parmi les termes techniques, qu’à ceux qui, du langage du spécialiste, sont passés par nécessité dans le langage courant, et peuvent donc être tenus pour réellement usuels.

Nous ne faisons place aux mots étrangers qu’autant qu’ils sont vraiment installés dans l’usage, et qu’il n’existe pas déjà un honnête mot français pour désigner la même chose ou exprimer la même idée. Nous sommes d’ailleurs plus accueillants qu’on ne le prétend, considérant que la langue est moins menacée par l’extension du vocabulaire que par la détérioration de la syntaxe. Nous sommes assez rigoureux à l’égard des néologismes, dont beaucoup ne doivent leur apparition qu’à l’ignorance ou l’oubli de bons termes existant depuis fort longtemps ; nous sommes généralement impitoyables s’ils sont formés d’une manière qui insulte au génie de la langue.

Les extensions de sens et nouvelles acceptions seront presque aussi nombreuses que les mots neufs. Il en va de même pour les exemples. Certains pourront surprendre par leur simplicité et même leur extrême banalité. Ce n’est pas involontaire. Presque toujours leur présence est destinée à mettre en évidence une construction grammaticale, une règle d’accord, ou l’emploi des prépositions convenables. Usage, usage... Il ne s’agit que d’éclairer le parler de chacun.

Pour cette raison, le Dictionnaire, par tradition, ne comporte pas de citations, ni ne fait presque jamais référence nominale à des auteurs. Par discrétion aussi ; les citations, s’il y en avait, seraient par la force des choses empruntées, pour un grand nombre, à des membres disparus ou présents de la Compagnie.

Certains mots, bien qu’ils ne soient plus employés, ont été conservés à seule fin qu’on en puisse trouver la signification quand on les rencontre dans des textes classiques. Ils sont signalés par la mention « archaïque » , « anciennement » ou « vieilli ».

Peut-être le lecteur sera-t-il également intéressé à savoir que les mots, définitions et sens nouveaux, lorsqu’ils provoquent débat, sont acceptés ou refusés par vote, comme s’il s’agissait de lois ou de personnes. Certains vocables, battus aux voix, n’ont été admis qu’après plusieurs présentations. Cela suffit à dire l’attachement et parfois la passion que les académiciens apportent à leur tâche.

Celle-ci est préparée par la Commission du Dictionnaire, composée d’une dizaine de membres élus. Cette commission dispose de l’aide du Service du Dictionnaire, service peu nombreux mais très compétent, qui effectue toutes les recherches, compilations et rédactions préliminaires, et qui, de surcroît, a charge de répondre aux innombrables demandes adressées à l’Académie sur des questions de langage.

Nous devons exprimer notre gratitude aux grands spécialistes, membres souvent d’autres classes de l’Institut, auxquels nous nous adressons pour préciser nos définitions, dans les disciplines où ils font autorité ; ils sont en quelque sorte nos consultants, amicalement bénévoles et extrêmement précieux.

Tous ces travaux accomplis, l’Académie décide, souverainement.

Elle a considéré que l’Imprimerie nationale, fondée cinq ans après elle, et qui est héritière des hautes traditions du livre, était la mieux désignée pour imprimer et publier le Dictionnaire.

Ces choses étant dites, nous pensons bien que cette neuvième édition, comme ses devancières, n’est pas à l’abri de tout reproche. Les académiciens sont rompus, depuis trois siècles et demi, à subir les critiques et à en tirer profit, lorsqu’elles sont exprimées de bonne grâce. Les statuts de la Compagnie précisent : « Les remarques des fautes d’un ouvrage se feront avec modestie et civilité, et la correction en sera soufferte de la même sorte. »

Cela aussi, c’est l’usage.

Maurice Druon
Secrétaire perpétuel