Réponse au discours de réception de Félix Vicq d’Azyr

Le 11 décembre 1788

Jean-François de SAINT-LAMBERT

Réponse de M. de Saint-Lambert
au discours de M. Vicq d’Azyr

DISCOURS PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 11 décembre 1788

PARIS PALAIS DU LOUVRE

     Monsieur,

     Il y a long-temps que l’Académie s’honore par les hommages qu’elle aime à rendre aux talens qu’elle ne possède pas et aux travaux qui lui sont étrangers ; elle sait quelles qualités sont nécessaires à ceux qui se consacrent à la recherche de la vérité, et que dans tous les genres il n’y a qu’une raison supérieure qui puisse apporter de nouvelles lumières à la raison universelle.

     Dans le siècle passé, où l’art étoit arrivé à sa perfection, mais où la science avoit encore tant de pas à faire, il s’étoit élevé entre l’un et l’autre des barrières qu’on n’essayoit pas de franchir. Des asiles séparés étoient destinés à ceux qui étudioient la nature et à ceux qui vouloient la peindre ; on ne passoit pas de l’un à l’autre. Les grands artistes qui devoient la connoissance approfondie des arts au philosophe de Stagire, ne se doutoient pas encore de toutes les obligations qu’ils auroient un jour à la philosophie.

     Le sage Fontenelle, qui heureusement ne s’étoit annoncé que par des talens agréables, prêta des charmes à quelques parties des sciences ; il en inspira le goût aux lecteurs même les plus frivoles, et bientôt, citoyen de deux républiques opposées, il en rapprocha les esprits ; il apprit aux uns et aux autres à réunir leurs richesses différentes. La connoissance de la nature devint pour la poésie une source de beautés nouvelles. L’auteur de la Henriade orna ce poème philosophique et plusieurs de ses ouvrages des découvertes de Newton. Les sociétés savantes perdirent quelque chose de leur ancienne austérité ; il régna dans leurs écrits une éloquence noble, simple et modeste, comme doit être celle des hommes qui ne veulent parler qu’à la raison. Enfin, l’auteur de la Préface immortelle de l’Encyclopédie, l’auteur de l’Histoire naturelle décorèrent de leurs noms la liste de l’Académie, et le génie des arts fut flatté de s’asseoir à côté du génie qui avoit enrichi son siècle de nouvelles vérités.

     Vous avez, Monsieur, fait faire des progrès à une science qui, dans tous les pays et dans tous les âges, a rencontré plus d’obstacles que d’encouragemens. L’homme veut vivre, et vivre heureux. Pour prévenir ou soulager les maux auxquels sa foible machine est condamnée, pour prévenir ou consoler les chagrins qu’il doit aux passions vicieuses ou trop exaltées, l’étude de l’homme physique et moral devroit être la plus assidue de ses études. Il semble que ceux qui ont sur nous quelqu’empire devroient nous répéter sans cesse ces mots de l’oracle de Delphes : Connois-toi. Cependant les préjugés de toute espèce se sont opposés long-temps à cette connoissance ; et ce que la superstition et l’autorité ont peut-être le plus défendu à l’homme, c’est de se connoître.

     L’ancienne et la moderne Asie ont porté jusqu’au culte le respect pour les morts. Chez les Grecs, négliger de les inhumer étoit un crime quelquefois puni par la perte de la vie. Il y a encore des sectes religieuses où les prêtres qui veulent conserver du moins l’empire des tombeaux, en défendent l’entrée à l’anatomie. Ce n’est même que depuis quelques siècles qu’on lui abandonne les cadavres de deux espèces d’hommes qui à la vérité ne sont pas rares dans nos sociétés mal ordonnées, des criminels et des misérables.

     Quel est donc cet instinct mal raisonné qui nous attache si fortement aux restes inanimés de notre être ? Et pourquoi la société n’encourage-t-elle pas une science dont la nature a rendu l’étude rebutante ?

     Ces membres flétris et livides qu’il faut observer de si près et si long-temps blessent cruellement nos sens ; il faut vaincre le dégoût qu’ils nous donnent, et cette victoire difficile à tous les hommes, est pour quelques-uns d’eux impossible.

     Veut-on interroger dans les animaux la nature vivante ? Ces êtres qui sont souvent les victimes de notre intérêt ou de notre amusement, et qui alors ne nous inspirent qu’une foible pitié, nous font éprouver une pitié déchirante lorsqu’il faut diviser leurs membres sensibles, entendre leurs gémissemens continus, voir tous leurs mouvemens exprimer la plainte, et cependant prolonger et ranimer leurs douleurs.

     Quelle passion peut donc surmonter des émotions si terribles ? Cette curiosité qui, dans les hordes sauvages, fait chercher à l’homme quelques connoissances utiles à sa conservation, et qui, dans les sociétés policées, fait chercher à un petit nombre d’hommes des vérités qui seront utiles à tous les siècles.

     Cet amour de la vérité, ce besoin irrésistible de la découvrir, est la passion dominante des vrais philosophes ; elle s’empare de leur ame ; elle change ou dirige leur caractère ; elle fait taire les autres passions, et même ce désir vague de la renommée, ce besoin d’occuper de soi l’âge présent, qui a si souvent écarté l’homme des routes de la raison et de la vertu.

     C’est cette passion, Monsieur, qui vous a conduit dans vos travaux.

     Vous êtes peut-être celui des anatomistes qui a le plus comparé l’homme avec lui-même, c’est-à-dire, ce qu’il est dans ses différens âges. Vous avez fait une étude heureuse de plusieurs des organes de nos sens. Personne n’avoit vu aussi bien que vous cette correspondance établie par la nature entre ces organes extérieurs qui sont les instrumens de l’ame, et ces organes intérieurs qui sont le principe de la sensibilité et de la vie.

     Vous avez découvert dans plusieurs espèces d’animaux des muscles, des ressorts inconnus avant vous. Les bornes que je dois prescrire à ce Discours ne me permettent pas de m’étendre sur tous les succès de vos recherches ingénieuses, et j’y ai regret ; l’exposition de ses découvertes est l’éloge du philosophe, comme le récit de ses actions est l’éloge de l’homme de bien. Mais vos découvertes, Monsieur, déjà si connues des savans, seront déposées dans le beau monument que vous érigez à la science de l’anatomie. C’est avec le même regret que je ne dis rien des excellens articles dont vous avez enrichi l’Encyclopédie, et de plusieurs Mémoires sur différentes parties de l’Histoire naturelle, qui, avant l’âge de vingt-trois ans, vous avoient mérité une place à l’Académie des Sciences.

     Le désir d’être utile, qui s’est allié en vous à l’amour de la vérité pour vous soutenir dans vos travaux, les a quelquefois interrompus ; vous avez employé une partie de votre temps à faire des démarches et des écrits pour hâter l’établissement de la Société Royale de Médecine. Le projet que vous proposiez, de concert avec M.  de Lassone, fut adopté promptement par un ministre dont le génie, les connoissances immenses, toutes les actions, toutes les pensées, tous les vœux n’ont eu qu’un but, le bonheur de sa patrie et du monde.

     Il savoit que donner aux hommes la facilité de se communiquer leurs idées, c’est hâter dans tous les genres la marche de l’esprit humain. La correspondance de la Société Royale avec les plus habiles médecins de l’Europe, a fait mieux connoître les influences que pouvoient avoir sur la santé l’air que nous respirons, le sol que nous cultivons, nos alimens, les différens emplois de notre vie. Elle a éclairé sur les symptômes, la marche, les retours de plusieurs maladies ; elle apprit à démasquer l’empyrisme le plus artificieux ; enfin, cette science, à qui la pusillanimité infirme demande trop, à qui l’ignorance robuste refuse tout, a fait des progrès comme toutes les autres sciences ; elle ne nous promet plus de miracles ; elle a augmenté le nombre de ses secours ; elle sait mieux qu’elle ne le savoit autrefois nous servir, se défier d’elle-même, et quand il le faut nous livrer à la nature.

     Quel autre que celui qui avoit eu tant de part à l’établissement de la Société Royale, quel autre que celui dont le public aimoit la manière d’écrire et respectoit les connoissances, devoit être le secrétaire de cette nouvelle Académie ? Les acclamations de ceux qui alloient vous entendre dans les salles où vous avez long-temps honoré la place de professeur, ces acclamations vous appeloient à une place où il faut réunir le double mérite des lumières et de l’éloquence.

     Il n’est pas permis à celui qui est chargé de faire l’extrait des savans ouvrages de ses confrères, de n’avoir que des connoissances superficielles ; c’est un juge et un juge favorable : il faut que sa justice et sa bienveillance soient éclairées. Les savans écrivent souvent pour leurs égaux. L’auteur d’un extrait écrit toujours pour le public ; il doit en abrégeant rendre plus évidentes les vérités et les erreurs ; on exige qu’il répande un grand jour sur un espace borné, qu’il épargne le temps aux hommes instruits et une attention pénible à ceux qui veulent s’instruire.

     La place de secrétaire des sociétés savantes impose encore un genre d’ouvrage que Fontenelle a porté à sa perfection ; ce sont les éloges historiques. L’auteur est un philosophe qui raconte et non pas un orateur qui veut émouvoir ; toute exagération lui est défendue ; on lui demande des détails choisis et de la vérité ; on veut qu’il dessine correctement ses personnages, et non qu’il les peigne avec des couleurs vives et brillantes : mais plus il s’interdit les figures et les mouvemens de l’art oratoire, plus il doit se parer de toutes les richesses de la raison. Il faut qu’on remarque la justesse et la nouveauté des ses pensées plus que le bonheur de ses expressions ; enfin, les réflexions sont le genre d’ornemens qui lui est permis, et, comme tous les ornemens, elles ne doivent pas être prodiguées ; il doit savoir analyser les esprits et connoître le cœur humain. Le lecteur aime à trouver dans ces vies abrégées le caractère des savans et le degré d’estime qui leur est dû ; il veut vivre un moment avec eux et voir quelles passions ont étendu ou borné leurs talens. Voilà, Monsieur, une partie du mérite des éloges de l’illustre secrétaire actuel de l’Académie des Sciences , et des vôtres.

     Vos éloges sont aussi l’histoire de la science, et des progrès qu’elle a faits de nos jours. Ce qui la caractérise, dans ce siècle, c’est d’avoir perfectionné les instrumens dont elle peut faire usage ; c’est d’en avoir inventé de nouveaux ; c’est d’avoir créé des agens, sans lesquels l’industrie et la curiosité humaine auroient des bornes trop resserrées : c’est avec les secours de ces instrumens qu’elle a découvert un nouvel astre planétaire, et mieux connu les autres ; c’est par un art tout nouveau qu’elle a donné un nouveau degré d’intensité au froid et à la chaleur. Le diamant s’évapore, le mercure est glacé, la foudre est enlevée à la nue ; enfin, c’est par des agens de son invention, que la doctrine des quatre élémens est reconnue une erreur : l’homme les divise, les réunit et les change.

     L’empire de la science n’est plus un vaste désert où l’on trouvoit quelques sentiers pénibles, marqués par les pas des géans ; c’est un pays cultivé, semé de toutes parts de routes faciles qui conduisent de l’une à l’autre, et que les habitans peuvent parcourir sans fatigue. Dans les siècles à venir, ceux qui reculeront les limites de cet empire seront peut être des hommes moins extraordinaires que leurs prédécesseurs. Avec le secours des agens nouveaux, des instrumens perfectionnés, quiconque observera la nature, verra tomber quelques-uns de ses voiles.

     Eh ! Sans cette réflexion, pourroit-on se consoler de la perte des grands hommes, tels que celui que regrettent nos académies, la France et l’Europe entière ? M.  de Buffon est un de ces génies rares, que toutes les sortes d’esprit peuvent admirer. L’analyse éloquente que vous venez de faire de ses ouvrages, me dispense d’en parler avec quelque étendue ; mais qu’il me soit permis de m’arrêter un moment sur le genre de philosophie et de beauté qui en font le caractère.

     Après avoir vu tout ce qu’avoient écrit les naturalistes anciens et modernes ; après avoir fait lui-même beaucoup d’expériences ; après avoir médité long-temps sur une multitude de faits isolés, M.  de Buffon en saisit les rapports, s’éleva à des idées générales, et donna la théorie de la terre ; elle fut suivie de l’histoire de l’homme et des animaux, et il enrichit par-tout cet ouvrage de grandes vues et des vérités de la philosophie. Dans la peinture de l’enfance, il expose la manière dont nous recevons nos idées, l’origine de nos passions, de notre raison ; et son style noble et touchant, jette sur la description de ce premier âge l’intérêt le plus doux et le plus tendre.

     Peint-il la révolution qui se fait à l’âge de la puberté, dans notre organisation ? Il n’oublie pas celle qui se fait dans le caractère ; l’ame est changée avec les organes : la peinture de ce moment est vive et animée ; la philosophie y répand la décence.

     L’homme jouit de ses forces physiques et de sa raison ; ses passions et ses muscles ont leur énergie ; et M.  de Buffon peint cet âge viril avec les lumières d’un philosophe, profond dans la connoissance du cœur humain.

     Enfin, après une durée que le chagrin abrège presque toujours, l’homme éprouve des pertes physiques et morales ; et le tableau de sa décadence est un de ceux où il y a le plus d’idées fines, neuves et consolantes.

     Cet homme, que vous avez vu dans tous les âges, on vous le montre dans tous les climats ; vous aimez à le suivre sous les zônes torrides, glacées, tempérées, et à voir le ciel qui l’environne, le sol qui le nourrit, déterminant sa couleur, ses traits, ses habitudes, sans cependant altérer ses penchans qui sont par-tout les mêmes, et que la philosophie et les lois peuvent diriger vers le bonheur de l’espèce entière.

     Vous trouverez, dans tous ces tableaux, la couleur propre au sujet, et ce mérite se fait plus remarquer encore dans d’autres parties de l’histoire naturelle.

     Quelle simplicité noble et touchante dans les descriptions de ces animaux, compagnons sensibles de nos travaux, de nos jeux et de nos dangers ! M.  de Buffon nous inspire pour eux une reconnoissance mêlée d’une sorte d’estime, et je ne sais quoi de tendre que l’égoïsme lui-même ne se défend pas toujours d’éprouver.

     Quelle énergie facile et sublime dans le tableau de ce tigre, odieux à tous les êtres, ne voyant que sa proie dans tout ce qui respire, et ne jouissant du sentiment de ses forces, que par l’étendue de ses ravages !

     Le style de M.  de Buffon a plus de grandeur et de majesté dans la description du lion, que la nécessité force à la guerre ; mais ennemi sans fraude, pardonnant souvent à la foiblesse, et quelquefois martyr de la reconnoissance.

     On relit, on médite la description de cet animal si puissant et si ingénieux, qui entend nos langages, qui conçoit l’ordre de nos sociétés et en distingue les rangs, qui montre même l’idée et le sentiment de la justice : le style de cette description n’est point élevé, il est élégant et simple ; c’est le portrait d’un sage.

     Celui qui a dessiné avec des traits si fiers et si sublimes, le lion et le tigre, est-il le même qui a peint avec des traits si doux et des couleurs si aimables, la beauté et la grâce de la gazelle, le retour du printemps et de l’amour, le chant de la fauvette et les caresses de la colombe ?

     Dans ces descriptions, M.  de Buffon saisit toujours ce qu’il y a de plus particulier dans le caractère des animaux ; il le fait ressortir, et chacun de ses portraits a de la physionomie ; il y mêle toujours quelque allusion à l’homme ; et l’homme, qui se cherche dans tout, lit avec plus d’intérêt l’histoire de ces êtres dans lesquels il retrouve ses passions, ses qualités et ses foiblesses.

     M.  de Buffon explique l’origine physique des idées, des sentimens, de la mémoire, de l’imagination des animaux, avec la même philosophie qu’il a montrée dans l’histoire de l’homme ; c’est à la perfection d’un sens, ou à l’imperfection d’un autre, qu’il attribue autant qu’à l’organisation, leur genre de vie, leur caractère, le degré et l’espèce de leur intelligence. Après quelques pages d’une métaphysique digne de Loke ou de Condillac, il tombe quelquefois dans des contradictions et des obscurités. Souvenons-nous que, depuis la mort de Socrate, les philosophes de la Grèce se sont enveloppés des ténèbres de la double doctrine, et que celui qui a égalé leur génie, a pu imiter leur prudence.

     S’il excelle dans la description des animaux, il n’est pas moins admirable lorsqu’il peint la surface de la terre. Jamais l’éloquence descriptive n’a été plus loin que dans les deux vues de la nature ; c’est le spectacle le plus magnifique que l’imagination, s’appuyant sur la philosophie, ait présenté à l’esprit humain. Lucrèce et Milton n’auroient pas fait une plus belle et plus riche description, et ils n’y auroient pas mis autant de philosophie. Là, le grand art du peintre n’est que le choix des circonstances et l’ordre dans lequel elles sont placées ; ce sont toujours de grandes choses exposées avec simplicité : tous les détails sont grands, l’ensemble est sublime ; l’envie a voulu y voir de la parure, il n’y a que de la beauté.

     Celui qui le premier avoit porté de grandes vues et des idées générales dans l’histoire naturelle, celui qui avoit retrouvé le miroir d’Archimède, et fait une foule d’heureuses expériences, celui qui avoit fait plusieurs découvertes, qu’il devoit à sa sagacité plus qu’à ses études assidues, a été bien excusable d’avoir porté trop loin le talent de généraliser, et d’avoir eu quelquefois un sentiment exagéré des forces de l’esprit humain. Ce génie actif et puissant devoit se trouver trop resserré dans les bornes que la nature nous a prescrites. Il falloit un nouveau monde à ce nouvel Alexandre. Rapide dans ses idées, prompt dans ses vastes combinaisons, impatient de connoître, pouvoit-il toujours s’asservir à la marche lente et sûre de la sage philosophie ?

     Pardonnons-lui de s’être élancé d’un vol au sommet de la montagne vers lequel tant d’autres se contentent de gravir. C’est de là que, portant ses regards dans un espace immense, il a vu la nature créer, développer, perfectionner, altérer, détruire et renouveler les êtres ; il l’a comparée avec elle-même, il a vu ses desseins , et a cru voir les moyens qu’elle emploie. De la hauteur où il s’étoit placé, cherchant à découvrir les causes de l’état du globe, les propriétés premières, et les métamorphoses des substances qui le composent ou qui l’habitent, il s’est précipité dans cet abîme des temps, dont aucune tradition ne révèle les phénomènes, où le génie n’a pour guide que des analogie incertaines, et ne peut former que de spécieuses conjectures. Sans doute la doctrine de la formation des planètes et de la génération des êtres animés, sera citée au tribunal de la raison ; mais elle y sera citée avec les erreurs des grands hommes. Les idées éternelles de Platon, les tourbillons de Descartes, les nomades de Leibnitz, tant d’autres moyens d’expliquer toutes les origines, tous les mouvemens, toutes les formes, n’ont point altéré le respect qu’on a conservé pour leurs inventeurs, parce que leurs brillantes hypothèses ont prouvé la force de leur imagination et celle de leur raisonnement.

     Nous pouvons refuser d’adopter les systèmes de M.  de Buffon ; mais soyons justes sur la manière dont il les expose et dont il les défend ; il ne les enveloppe d’aucun nuage ; il est impossible de les présenter avec plus de modestie. Il ne les donne d’abord que comme des suppositions. Il commence par les appuyer des preuves les plus foibles ; de plus spécieuses succéderont bientôt ; il en arrivera de plus puissantes, il les environne de vérités : toutes se lient, se fortifient l’une par l’autre ; la dialectique est parfaite, le style est toujours majestueux, clair et facile ; c’est celui que la raison pourroit choisir pour parler aux hommes avec autorité.

     Quelque degré de vraisemblance que le génie de M.  de Buffon ait pu prêter à ses systèmes, gardons-nous de croire qu’ils inspirent aujourd’hui une aveugle confiance ; nous ne sommes plus au temps où les erreurs se propageoient sous les auspices d’un grand homme. Toutes les opinions sont discutées : on distingue dans un système ce qu’il y a de vrai ou de faux ; si l’expérience ne le soutient pas, sa foiblesse est reconnue, et on n’a pu la reconnoître sans acquérir de nouvelles lumières. Rendons grâces aux hommes de génie qui ont imprimé du mouvement à leur siècle ; pardonnons-leur des illusions, lorsqu’en s’écartant de la vérité, ils ont augmenté le désir de s’occuper d’elle. M.  de Buffon a inspiré une nouvelle ardeur pour toutes les sciences qui tiennent à l’étude de la nature. Il a rendu plus commun le plaisir de la contempler et celui d’en jouir ; il nous a fait partager son enthousiasme pour elle : nous la regardons aujourd’hui avec les yeux attentifs ou charmés du philosophe ou du poète ; nous lui découvrons de nouvelles beautés, quelque chose de plus majestueux ; nous lui arrachons tous les jours quelques secrets, dont nous nous flattons de faire usage.

     M.  de Buffon a été comblé des faveurs de la renommée ; on peut le compter dans le petit nombre des hommes qui ont reçu de leur siècle le tribut d’estime et de reconnoissance qu’ils avoient mérité. S’il eût cultivé un autre genre de philosophie, peut-être auroit-il été moins heureux. On aime à se délivrer de l’ignorance de la nature, qui ne peut être utile à personne, tandis qu’il y a encore des hommes qui veulent maintenir l’ignorance morale. Le physicien a des admirateurs, et ses critiques ne relèvent que ses fautes. Le philosophe, dont les études ont pour objet les droits de l’homme et les règles de la vie, reçoit de son siècle plus de censures que d’éloges ; quand le temps commence à rendre populaires ses maximes qui combattent l’injustice, il a moins de détracteurs, mais il conserve des ennemis.

     M.  de Buffon, dans ses jardins de Montbar, cherchant des vérités ou de grandes beautés, rencontrant les unes ou les autres, aimé de quelques amis qui devenoient ses disciples, cher à sa famille et à ses vassaux, goûtoit tous les plaisirs d’une vieillesse occupée, qui succède à de beaux jours qu’ont remplis des travaux illustres.

     S’il quittoit sa retraite délicieuse, c’étoit pour revoir ce Jardin royal, ce Cabinet d’histoire naturelle, qui lui doivent ce qu’ils possèdent de plus précieux. Les bâtimens qui renferment une partie de ces trésors avoient été embellis et agrandis par ses soins et même par ses avances. Les merveilles des trois règnes y sont déposées dans un ordre qui semble être celui que la nature indiqueroit elle-même. Ce Jardin, ce Cabinet sont devenus une bibliothèque immense, qui nous instruit toujours, et ne peut jamais nous tromper. Là, M.  de Buffon, jetant un coup-d’œil sur tout ce qui l’environnoit, pouvoit jouir, comme le czar Pierre, du plaisir d’avoir repeuplé et enrichi son Empire. Il y recevoit les visites et les hommages des savans, des voyageurs, des hommes illustres dans tous les genres, et même des têtes couronnées. Plusieurs lui apportoient ou lui envoyoient des animaux, des plantes, des fossiles, des coquillages de toutes les parties de la terre, des rivages de toutes les mers. Aristote, pour rassembler sous ses yeux les productions de la nature, avoit eu besoin qu’Alexandre fit la conquête de l’Asie ; pour rassembler un plus grand nombre des mêmes productions, que falloit-il à M.  de Buffon ? Sa gloire.