Rapport sur l'attribution d'un prix Osiris à M. Paul Bourget

Le 25 octobre 1930

Henry BORDEAUX

RAPPORT SUR L’ATTRIBUTION D’UN PRIX OSIRIS

A M. Paul BOURGET

PAR

M. HENRY BORDEAUX

Le samedi 25 octobre 1930

Séance publique annuelle des Cinq Académies

 

Messieurs,

Le prix Osiris, qui est décerné tous les trois ans par l’Institut de France tout entier dans son assemblée générale — ce qui lui confère une autorité et une importance exceptionnelles — est destiné à récompenser la découverte ou l’œuvre la plus remarquable dans la science, dans les lettres, dans les arts, dans l’industrie et généralement dans tout ce qui touche à l’intérêt public. Il est une manière de prix Nobel français.

La commission de l’Institut vous présente cette fois — et son choix a été unanime — deux candidats les arrérages du prix Osiris permettront de le dédoubler : M. Paul Bourget, de l’Académie française, et M. Gley, de l’Académie de médecine. Elle a bien voulu me confier le rapport sur son candidat littéraire, tandis que M. d’Arsonval vous présentera son candidat scientifique.

A vrai dire, ce rapport est-il nécessaire ? L’œuvre de M. Paul Bourget n’est-elle pas universellement connue ? Cependant je ne me déroberai pas à une obligation qui m’est particulièrement chère.

Il y a huit ans, quelques écrivains se réunissaient dans la maison de Balzac, rue Raynouard, pour fêter le cinquantième anniversaire du premier article de M. Paul Bourget. C’était un article publié dans une petite revue de poètes, la Renaissance, et intitulé Le roman d’amour de Spinoza. Un roman d’amour et la recherche de la plus haute pensée philosophique : n’était-ce pas déjà le double thème que poursuivra l’écrivain au cours de sa longue carrière ? A cette fête des lettres, ni les pouvoirs publics, ni les Académies n’étaient représentés. Notre glorieux vétéran n’était entouré que de ses amis, de ses disciples et de ses admirateurs.

Huit années se sont encore écoulées depuis cette réunion dans la maison de Balzac. Il y aura demain soixante ans que M. Paul. Bourget honore les lettres françaises. Il nous a paru que nul n’était mieux qualifié pour recevoir la plus haute distinction dont dispose l’institut, et même que son nom pourrait être prononcé tout spécialement à côté de ceux des Nicolle et des Gley qui passent à juste titre pour des bienfaiteurs de l’humanité, s’il est vrai que l’art et les lettres peuvent contenir, eux aussi, et sans y être contraints, un élément de bienfaisance et de santé intérieure et sociale.

Dans le libellé du prix Osiris, il est un paragraphe où le donateur recommande spécialement à l’Institut les œuvres qui apporteraient à l’humanité la guérison ou le soulagement de maladies aujourd’hui sans remèdes réellement efficaces ou qui seraient un acheminement vers le moyen de prévenir le mal ou de le guérir. Je ne crains pas d’invoquer ce paragraphe même en faveur de l’œuvre de M. Paul Bourget. Balzac s’intitulait docteur ès sciences sociales. M. Bourget mérite le même titre. « Nous sommes, me disait-il un jour, des témoins» et par là il entendait que l’œuvre du critique, du romancier devait avoir tout d’abord une valeur d’observation objective et exacte, mais il ajoutait : « des témoins à qui il n’est pas interdit de remonter aux causes ». Ainsi n’a-t-il pas cessé de rechercher les causes d’où provenaient les maux de la société contemporaine. Ainsi été amené à édifier une doctrine où l’on aperçoit l’ensemble de ces lois morales et sociales que l’homme, la nation la société ne transgressent pas sans qu’il en résulte les malaises individuels ou les crises nationales.

Dès ses Essais de psychologie où il traçait en quelque sorte le tableau de la sensibilité contemporaine à travers l’œuvre d’un Stendhal, d’un Baudelaire, d’un Renan, d’un Taine, il jouait son rôle d’avertisseur. Déjà il donnait un sens à ses observations et discernait ce qui maintient une société, une famille, un individu contre toutes les puissances destructrices qui s’opposent à la durée. Dans les Pages de littérature et d’histoire, dans les Études et Portraits, hier encore dans Au service de l’Ordre, son dernier livre de critique qui a toute l’autorité d’un testament, il n’a pas cessé de poursuivre cette immense enquête intellectuelle à travers les idées, les œuvres et les hommes, et de séparer les puissances de construction des éléments de ruine et de dévastation idéologiques. Ses livres de voyages, Sensations d’Italie, Outre-mer plus familiers, moins tendus, nous le montrent en contact avec les sensibilités étrangères. Aucun voyageur n’est entré plus avant dans l’intimité des paysages et des petites villes d’art, dans celle des peintres et des poètes italiens, et pas même l’admirable Stendhal des Promenades dans Rome, trop avide de jouir de la vie pour s’oublier lui-même au profit des spectacles qui lui sont offerts. Outre-mer nous prépare à comprendre l’Amérique actuelle, celle que nous peignent sans enthousiasme M. Siegfried, M. Duhamel, M. Morand.

Paul Bourget romancier a connu une plus grande célébrité que Paul Bourget critique, mais les lettrés ne peuvent oublier les Essais. Cette réputation du romancier fut immédiate : Cruelle énigme et Un crime d’amour séduisirent le public par leur réalisme élégant, souvent impitoyable sous cette élégance, mais surtout par la part faite à l’analyse morale. Dans le grand courant naturaliste qui emportait alors la littérature, Paul Bourget, sans diminuer l’importance des hérédités et des puissances de la chair, revenait à la psychologie des grands maîtres du XVIIe siècle qui n’ont pas cessé de voir dans la nature humaine un conflit de passions et de désirs, la possibilité d’une volonté, d’une personnalité se construisant péniblement à travers les faiblesses, les tentations, les chutes, mais découvrant en soi une direction, une conscience. Cette conscience, l’auteur du Disciple la déclarait nettement responsable non seulement de nos actes, mais de la répercussion même de nos actes. Il montrait une sévérité, sinon inattendue tout au moins nouvelle et qui prouvait sa préoccupation presque douloureuse de la vie humaine.

A partir du Disciple, la carrière de Paul Bourget romancier est une large avenue droite. Il n’est plus seulement le témoin qui regarde passer la vie, comme le personnage d’Alfred de Musset : ce témoin, il l’a dit lui-même, ne s’interdit pas de remonter aux causes et de désigner ces causes à notre attention. Comme une chaîne de montagnes, son œuvre a ses sommets. Dans Cosmopolis, il analyse cette société cosmopolite qui se retrouve dans toutes les grandes villes, Paris, Rome, Le Caire, et qui, sous les modes les plus modernes, paraît s’uniformiser et perdre les différences et même les inimitiés de race, de religion, de caractère pour revêtir un même uniforme mondain qu’un drame intime intervienne, et chacun des protagonistes réagit avec ce qu’il a de plus profond ; alors toutes ces différences, toutes ces inimitiés reparaissent et le vernis a craqué. Dans l’Étape, le romancier montre que les ascensions sociales ne doivent pas se faire brusquement, mais lentement, par la montée progressive des générations, sans quoi il y a rupture de l’équilibre et désordre, et l’on s’en aperçoit bien aujourd’hui après que la guerre a brisé les anciens cadres. Un divorce, le Démon de midi, c’est la solution religieuse apportée aux douleurs et aux faiblesses intimes. Nos actes nous suivent parce qu’ils nous appartiennent dans leur conception et leur création. Ainsi peu à peu s’est révélé et accentué chez Paul Bourget ce qu’on pourrait appeler le côté balzacien. Balzac lui non plus n’avait pas découvert d’emblée les vérités à la lueur desquelles il devait plus tard écrire lui aussi, il avait abordé l’étude de la société sans idées préconçues, sans savoir exactement où cette étude le mènerait. Et il avait été conduit à reconnaître la nécessité d’une autorité morale régulatrice des individus et des sociétés sans cesse menacés par tous les désordres.

La conclusion de Paul Bourget est à peu près la même. Il attache une importance particulière à la protection de notre cerveau. Les faiblesses inévitables du cœur et de la chair ne doivent pas du moins atteindre notre lucidité.

Pour la défendre le critique et le romancier se rejoignent. L’observation des hommes et la réflexion aboutissent chez Paul Bourget au même point central de la direction vitale : apprendrez à bien penser.

L’âge est venu, les épreuves sont venues, et Paul Bourget n’a pas quitté le gouvernail qui doit maintenir la direction de la pensée : but incertain et plein d’angoisse tout d’abord, puis découvert et fixé, de toute cette noble et longue carrière d’écrivain dont la Commission de votre Prix Osiris vous propose aujourd’hui, par ma voix, de reconnaître l’influence et la bienfaisance.