Rapport sur les concours de l'année 1921

Le 01 décembre 1921

Frédéric MASSON

ACADÉMIE FRANÇAISE

SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE

DU JEUDI 1er DÉCEMBRE 1921

RAPPORT SUR LES CONCOURS DE L’ANNÉE 1921

DE

M. FRÉDÉRIC MASSON
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL

 

MESSIEURS,

Les concours de cette année marquent un effort et peut-être un progrès.

On nous a présenté des œuvres historiques du premier ordre, des poèmes d’une beauté rare, des romans intéressants, un ensemble d’études littéraires dont la valeur n’est pas niable. Cela est beaucoup à coup sûr. Du côté historique, peu de penchants à rechercher des généralisations amples et à embrasser un sujet où les événements et les caractères fournissent occasion à peindre des paysages et des portraits. Une certaine histoire, qui fut bien à la mode, semble à présent désuète. On s’est tourné vers les monographies, serrées et documentées et c’est un des caractères essentiels de la littérature actuelle. Les œuvres de biographie littéraire, très nombreuses, certaines très étudiées, apportent une utile contribution à l’histoire générale et l’on ne saurait regretter leur nombre si parfois on regrette leurs indiscrétions. Les poèmes ne sont point inférieurs à ce qu’ils étaient. Ils sont même plus réguliers, plus harmonieux, plus conformes aux modèles anciens, bien qu’animés d’un art fort moderne, et, si les romans ne sont point ici du premier ordre, c’est qu’on s’est habitué à penser que, devant être recommandables par un caractère d’élévation et d’utilité morales, ils ne sauraient être ni littéraires ni intéressants. C’est là une erreur dont témoignent quelques beaux livres. Un ouvrage échappe à notre juridiction qui a été le grand succès de cette année ; l’auteur est mort, il a été écrasé par un train qui passait en vitesse dans l’ouest des États-Unis ; il se nommait Louis Hémon. Son livre, sur qui nous eussions réuni volontiers tous les prix Montyon, s’intitule Maria Chapdelaine. C’est une idylle d’un caractère fort neuf, d’une grande simplicité et d’une pureté admirable. La vieille France Coloniale a porté bonheur à notre littérature. Elle lui a donné un chef-d’œuvre il y a quelque cent trente-cinq ans : aujourd’hui n’en a-t-elle point apporté un autre ?

 

Il y a cinquante-trois ans, on s’entretenait au Conseil d’État des débuts que venait de faire à la séance ordinaire, un auditeur que son nom rendait sympathique et que de fortes études avaient préparé à être un des bons serviteurs de la Nation. Fils, neveu et petit-fils de membres éminents du Conseil, il descendait d’un homme que son patriotisme, son intégrité et son intelligence avaient élevé au premier rang, et auquel sa fidélité à la France de la Révolution avait valu d’être proscrit par les Bourbons. L’Empereur avait dit de lui : « Boulay était un brave et honnête homme. »

Alfred Boulay de la Meurthe avait, en 1868, vingt-cinq ans à peine. Attaché à la section de l’Intérieur et des Cultes, il avait, vu la compétence qu’on lui attribuait, été chargé de préparer un Avis sur les chapelles de secours. Il l’avait fait avec ce sérieux, cette gravité, cette pénétration des textes qui devaient être la caractéristique de son esprit. Il parla durant une heure, devant ce Grand Corps dont le prestige de la tenue rehaussait la solennité des délibérations. Les discours qui n’eussent point visé à instruire et à convaincre y étaient sévèrement proscrits. On n’y parlait point pour être éloquent, mais pour être utile. Tout a disparu de cette assemblée ; les membres en sont morts, leur costume a été aboli, le palais où ils siégeaient a été brûlé avec les archives de leurs délibérations, mais ils ont imprimé en France une trace indélébile sur les Lois, sur l’Administration, sur la Société entière.

Après que la révolution l’eut exclu des fonctions publiques, Alfred Boulay de la Meurthe continua à explorer le filon qu’il avait choisi : la négociation du Concordat. Il ne prétendait point obtenir en quelques jours, ni même en quelques mois, sur une matière aussi compliquée et aussi difficile, une solution qui le satisfit. Il savait qu’il lui faudrait des années ; il savait qu’il devrait explorer les archives de l’Europe catholique tout entière, archives d’État et archives particulières. Il savait qu’il devrait y consacrer sa vie : il le fit avec une méthode, une attention, une curiosité qui lui permirent la plus abondante et la plus précieuse moisson. Rentré, chaque soir, avec les gerbes qu’il avait formées par huit heures d’un travail dont la persistance étonnait les habitués des Archives, il passait la soirée à tenir au courant un classement méthodique où chaque pièce étayait l’autre et où les lacunes apparaissaient avec une netteté frappante. Ainsi, forma-t-il, des pièces qu’il avait découvertes et assemblées, un conglomérat dont la réunion en six volumes constitue la négociation même du Concordat. Cette immense quantité de pièces, M. Boulay de la Meurthe l’avait distribuée en chapitres, éclairés par des sommaires. Au lieu, avait-il dit, d’entasser confusément les matériaux, ne valait-il pas mieux en indiquer l’emploi, et, sans arrêter le plan ni fixer les lignes, essayer de tracer sur le sable la figure d’un édifice. » De ces paroles écrites en 1890, pour annoncer la première publication du recueil, certains avaient conclu que M. Boulay de la Meurthe, satisfait, d’avoir prospecté la mine, de l’avoir ouverte et d’en avoir extrait les produits les plus précieux, n’avait point l’intention de formuler en corps d’ouvrage le résultat de ses recherches : on crut voir qu’il se laissait séduire par un sujet presque contemporain du premier et qu’il désertait le Concordat pour les dernières années du duc d’Enghien. Certains en prirent l’assurance qu’il n’y reviendrait pas ; ils tentèrent d’utiliser ces documents que M. Boulay avait abandonnés au coin de la route. Fâcheuse surprise lorsqu’arriva de province ce beau volume de cinq cents pages, se présentant avec l’assurance que donnent cinquante années d’un travail que rien n’a lassé, que rien n’a détourné et qui a gardé constamment son indépendance et sa sérénité. L’Histoire de la négociation du Concordat est bâtie de telle façon que chaque mot s’enchâsse dans le récit comme une pierre dans le mortier antique et qu’il ne saurait en être extirpé sans briser la page : nul récit ne saurait y être comparé pour l’évidence des faits, pour le poids des arguments, pour la valeur des témoignages. « Une œuvre, a dit un critique, où se trouvent condensés les efforts d’une longue et laborieuse carrière d’historien est de celles qu’on lit avec respect et qui fait grand honneur à la science française. » L’Académie ne pouvait hésiter à proclamer qu’elle avait affaire à un maître, et, en décernant à un tel ouvrage le grand prix Gobert, elle s’honore elle-même en honorant un travailleur d’exception.

Le second prix Gobert a été décerné à la biographie du Cardinal de Boisgelin par l’abbé Lavaquery. Par certains côtés, ce livre se relie à celui de M. Boulay de la Meurthe ; il montre comment furent accueillis les bienfaits du Concordat par un prélat éminent, appartenant à une des plus anciennes familles du royaume. Mgr de Boisgelin, destiné presque dès l’enfance à l’épiscopat ; nommé à l’évêché de Lavaur où, par une suite d’oraisons funèbres, il acquit une réputation d’orateur qui lui assura un fauteuil à l’Académie ; promu à l’archevêché d’Aix ; devenu un des administrateurs les plus éclairés de son époque et formé par là aux grandes affaires, était, à la veille de la Révolution, de ces libéraux modérés qui eussent fourni à la monarchie, en même temps que de loyaux serviteurs, des ministres utiles. Élu, malgré Necker, député aux États généraux où les violences de ses adversaires lui apprirent ce qu’allait devenir l’éloquence parlementaire, il déroba sa vie aux massacreurs de septembre et passa en Angleterre, où il employa ses années d’exil plutôt en charités qu’en intrigues. Il rêvait à coup sûr le rétablissement de la monarchie, mais en le liant, en le subordonnant même, au rétablissement de la religion. Aussi, lors du 18 brumaire, se hâta-t-il de rentrer en France, malgré les tracasseries de certains ministres et de quelques préfets. Ceux-ci n’empêchèrent pas au moins le premier Consul de le nommer au siège archiépiscopal de Tours, de lui imposer le chapeau, de le décorer du grand Aigle, et de lui rendre son fauteuil à l’Académie restaurée. On chercherait vainement les persécutions dont « Buonaparte », aurait, selon un écrivain tourangeau, poursuivi l’apologiste de Stanislas. À soixante-douze ans, le cardinal de Boisgelin, comblé de tous les honneurs dont disposait le premier Consul, fut emporté par une fièvre maligne. Son biographe, ayant épuisé les archives d’État et de province, a trouvé dans des papiers de famille quantité de renseignements précieux et son livre présente un véritable modèle de travail historique.

Le prix Thérouanne a réuni un nombre remarquable de travailleurs laborieux : l’abbé Dedieu a étudié avec une entière loyauté et une recherche véritable d’impartialité, le Rôle politique des protestants français durant les trente années qui ont suivi la révocation de l’Édit de Nantes. Le patriotisme, au sens où les Français l’entendent, est de création moderne. Il date du XIXe siècle ; soixante ans après la déclaration de Brunswick, le principe avait quelque peine encore à s’imposer. Pourquoi en eût-il été différemment de la religion que de la politique ? Des hommes du XVIIe siècle, certains — mais ils étaient rares — cherchaient une conciliation entre l’une et l’autre ; la plupart, dans les deux camps, restèrent intransigeants : c’est là, de préférence du côté protestant, l’objet des études de l’abbé Dedieu.

L’abbé Charbonnier s’est attaché aussi aux protestants dans un livre intitulé : la Poésie française et les Guerres de Religion. « Les passions religieuses, a-t-il dit, qui ont mis aux prises les Français, durant la seconde moitié du XVI° siècle, ont suscité une littérature vraiment nationale et l’ont substituée au fatras gréco-latin qui avait fini par occuper toute la place. » Il étudie d’abord les polémiques de Ronsard avec les protestants, puis celles de ses disciples ; il met en lumière tous les poètes qui se montrent alors et il étudie leur vie et leurs œuvres. Cette thèse apporte à l’histoire littéraire, en même temps qu’à la politique, une précieuse contribution.

Le livre de M. l’abbé Giraud, Essai sur l’histoire religieuse de la Sarthe de 1789 à l’An IV, est, au dire du rapporteur, « un des plus complets et des plus sérieux qui aient été écrits sur l’histoire religieuse d’une province française pendant la Révolution ». M. Giraud s’est demandé d’abord quelle action les réformes du domaine religieux et la crise qui suivit ont exercée sur des populations qui ont formé le département de la Sarthe ; puis, comment le clergé s’est comporté en présence du cataclysme qui l’a dépouillé de ses biens, dépossédé de ses privilèges et de ses fonctions ; comment a été poursuivre, durant l’année 1793, l’œuvre de déchristianisation et enfin quelle résistance, silencieuse mais obstinée, y ont opposé les populations sartroises. Don Piolin, dans son Histoire de l’Église du Mans pendant la Révolution, qui fait autorité, aurait, assure-t-on, négligé certains points de cette histoire. L’abbé Giraud n’y laisse plus aucune lacune.

Voilà cinq livres couronnés : quatre sont œuvres d’ecclésiastiques. On s’est étonné que, dans nos concours, et surtout dans nos concours d’histoire, les prêtres fussent ainsi partagés et que leurs noms figurassent si souvent au palmarès ; il est vrai que, cette année, 12 à 15 prêtres ont été distingués par vous : soit, sur 95 lauréats, un dixième environ. On s’étonnera bien davantage aux prix de vertu ! Des longs séjours qu’ils ont faits pour évangéliser des peuplades sauvages, dans des pays nouveaux, les prêtres ont composé de précieux recueils d’observations que l’Académie couronne. Les laïques en envoient-ils sur de pareils sujets ? Pour recueillir des éléments de thèse dont on ne saurait méconnaître l’importance et la valeur, d’autres prêtres ont travaillé durant des années, et ils apportent à l’Académie le résultat de leurs efforts. En quoi, par leur soutane, se trouvent-ils disqualifiés ? Quelle raison aurions-nous de les mettre à l’index, de leur infliger une cote de haine ? Tout le monde ne devrait-il pas se féliciter de les voir développer ainsi, dans une fraternelle émulation avec les laïques, le goût des hautes études historiques et la recherche des sanctions dont l’Académie, après les Universités de l’État, les récompenses.

Le livre de M. Albert Croquez, Louis XIV en Flandres, nous initie à tous les détails de l’administration flamande, à la formation des organisations coopératives, au fonctionnement des institutions municipales, et il permet de discerner, dans l’ensemble de ces activités provinciales, une saine et intelligente décentralisation, féconde en résultats.

L’Académie a distingué encore un livre qui vient à propos lorsqu’une polémique s’élève autour des prétendus Mémoires du Cardinal de Richelieu. M. Maximin Deloche avait, voici quelques années, publié, sur la Maison du Cardinal, un ouvrage remarquable. Celui qu’il met au jour cette fois, Autour de la plume du Cardinal de Richelieu, est de moindre envergure. Il contribue pourtant à faire connaître la personne et l’œuvre écrite du Cardinal ; il apporte des anecdotes, des citations, et des documents sur les controverses auxquelles Richelieu fut mêlé. Son livre est instructif et, témoigne d’un patient effort.

Mme Saint-René Taillandier est la nièce de M. Taine, la sœur de notre confrère M. Chevrillon, la mère, pourquoi l’oublier ? de cette jeune femme qui, après avoir reçu le prix du Roman pour des nouvelles fermement établies et d’une conception masculine, s’est mise hors de pair avec un très beau livre ; elle est la femme d’un ministre de France dont le mérite, l’intégrité et le patriotisme ont marqué au quai d’Orsay. Mme Saint-René Taillandier a présenté à l’Académie une Madame de Maintenon où, en trois cents pages, elle s’est efforcée de condenser le portrait et l’apologie de la femme de Scarron et de Louis XIV. « L’auteur, a dit le rapporteur, ne se fait point l’illusion d’avoir rendu sympathique la figure de Mme de Maintenon. Si la lecture du livre ne laisse rien subsister de la Légende Noire, elle nous montre en la petite-fille d’Agrippa d’Aubigné, une femme dépourvue du don d’aimer et incapable de se passionner pour autre chose que des idées. M. Paul Bourget, qui a présenté le livre au public, a insisté sur la qualité maîtresse qu’il reconnaît à Mme de Maintenon, la faculté d’adaptation. » Sans doute est-il permis d’y joindre le goût poussé presque à la manie d’éduquer, de diriger et de redresser. Il y aurait là une intéressante étude à tenter dont, après M. Geffroy, notre confrère, M. Gréard, M. Jacquinot et M. Sée ont jadis formulé certains aspects remarquables. On montrerait ainsi en Mme de Maintenon, depuis qu’elle fut admise près des enfants de Mme de Montespan, une Régente dont la vocation s’exprime en des actes dont aucun n’est négligeable et s’expose en des lettres qui forment le manuel de l’Éducation telle qu’elle l’a comprise. Par là, celle qui en est l’auteur fut d’abord un écrivain, et même un grand écrivain.

Je voudrais grouper à présent les livres qu’ont présentés aux concours de l’Académie les Invalides de la guerre : malgré qu’ils aient été sévèrement atteints, qu’ils souffrent encore constamment et que l’on doive considérer certaines de leurs blessures comme incurables, ils se sont remis au travail avec un beau courage et ils nous ont apporté des travaux de longue haleine, égaux, sinon supérieurs, à ceux de leurs émules. M. Gustave Cohen, chargé de cours à l’Université de Strasbourg, après avoir professé brillamment aux Pays-Bas durant sa convalescence, initie les curieux à un précieux chapitre de l’histoire de l’Expansion française à l’étranger dans la première moitié du XVIIe siècle. « Bien longtemps avant la révocation de l’édit de Nantes, un grand nombre de protestants de notre pays avaient cherché en Hollande une indépendance qu’ils craignaient de se voir marchander en France et ils avaient été souvent imités par des gentilshommes, des écrivains ou des étudiants catholiques qui se rendaient aux Pays-Bas, soit « pour y servir sous Maurice », soit pour fréquenter les cours de l’Université de Leyde, soit pour travailler avec tranquillité ». La solde élevée que payaient les États avait attiré des aventuriers de toutes sortes, généralement braves, dont avaient été constitués des régiments prêts à toute guerre. Dans le premier livre de son ouvrage qu’il consacre à Jean de Schelandre, poète et soldat. M. Cohen raconte l’histoire de ces régiments et fournit, sur leur recrutement, d’intéressants détails. Il passe ensuite aux professeurs et aux étudiants français à l’Université de Leyde et c’est là une galerie d’un intérêt sévère mais puissant, bien dépassé pourtant par les pages consacrées au séjour de Descartes aux Pays-Bas qui formeraient, elles seules, un important volume. On y apprend infiniment sur le philosophe dont les amours ancillaires distraient les méditations. « Ceux qui imaginaient Descartes comme un être abstrait, élevé par la philosophie au-dessus de toutes les passions humaines seront agréablement détrompés par M. Cohen ; ils ne connaissaient qu’un penseur, ils connaîtront un homme. »

Un autre grand blessé, dont l’existence a été singulièrement atteinte et demeure bien fragile, s’est consacré à un travail qui lui a peut-être fait oublier ses souffrances : c’est M. Marcel Blanchard, aujourd’hui professeur à l’Université de Grenoble. Son livre, les Routes des Alpes Occidentales à l’époque napoléonienne, constitue à la fois une contribution importante à l’étude géographique du massif Alpin, un exposé des plus neufs des projets de l’Empereur sur les passages à pratiquer dans les Alpes, un résumé très intéressant des mesures prises pour l’exécution de travaux sans analogues depuis les Romains, et il aboutit à cette constatation que là où il avait trouvé à peine des sentiers muletiers, Napoléon a laissé des routes magnifiquement ouvertes qu’il a, dans tous les travaux d’art, marquées de son cachet indélébile.

Voici à présent un livre posthume, le livre d’un jeune homme dont je saluai les débuts, dont j’ai connu et pratiqué le père, le grand-père et l’aïeul, tous bons serviteurs de la Nation. Pierre Quentin-Bauchart avait jugé à propos d’étudier profondément Lamartine. Il avait, dès 1903, obtenu de l’Académie une récompense pour son Lamartine, homme politique. Appelé tout jeune, par la mort de son père, conseiller municipal des Champs-Élysées, à lui succéder à l’Hôtel de Ville, il y avait porté des qualités qui l’avaient mis rapidement au premier rang. Il était, par son activité et son intelligence, par sa droiture et son intégrité, de ceux sur qui l’on pouvait compter. Le livre qu’on a publié de lui, la Crise sociale de 1848, est resté inachevé et des mains pieuses en ont assemblé les pages. De même ont-elles réuni les lettres que, du 2 août 1914 au 6 octobre 1916 — il fut tué le 9 — il écrivit à la compagne qu’il avait choisie et qui garde si fidèlement sa mémoire. Elles sont entre les plus pénétrées de sensibilité, les plus imbues de foi et de patriotisme qu’on puisse lire. Elles honorent celui qui les a écrites.

 

Après l’histoire qui raconte les êtres et les nations on doit classer la description des lieux dont il est difficile de la séparer. Cette année a apporté aux Concours de l’Académie peu de descriptions historiques ou artistiques : pourtant M. le chanoine Boissonnot a présenté une Histoire et Description de la Cathédrale de Tours pour laquelle il a adopté le format in-folio et qu’il a décorée à profusion de dessins soigneusement reproduits, de curieuses pièces en couleurs et de photographies bien prises.

Mentionnons l’enthousiaste auteur de Mon Pays. « Mon pays est le plus beau du monde », s’écrie M. Dominique Durandy, et, pour le prouver, il décrit, au milieu de paysages des pays bleus — car on est sur la Côte d’Azur — les villes de guerre, les villes féodales, les villes qui, à défaut d’autre gloire, se targuent d’être pittoresques. Cela fait, pour le voyageur sédentaire, une promenade instructive où de vieilles pierres évoquent, dans la beauté, les âges révolus.

On pourra s’intéresser à l’Université Chablaisienne, mais sans doute ira-t-on de préférence à ce livre — album plutôt — car il s’y trouve de la prose et des vers, des images de toutes les sortes et des recettes de toutes les cuisines, que nous adresse de Dijon M. Ch. Blandin : Cuisine et Chasse en Bourgogne. C’est un de ces recueils à la française où s’accumulent les formules succulentes, les joyeux contes, les poésies aimables et les amusants dessins ; on y trouve à satisfaire l’esprit et l’appétit. Moins culinaire est le livre que Marie-Anne de Bovet a consacré à l’Algérie. Assurément est-il malaisé de donner une image inédite de l’Algérie pittoresque : Mme de Bovet s’y est employée et elle a tout fait pour y réussir. Peut-être l’impression que nous avons ressentie a-t-elle tenu au voisinage de la Kasbah parmi les tentes, le livre de Mme BarrèreAffre. Ouvert avec quelque défiance, car il est d’un extérieur peu tentant, on ne le referme point l’on reste de longues heures à lire ces croquis marocains où l’auteur a condensé l’expérience de ses séjours dans les fermes de là-bas, où elle a crayonné des scènes dont elle a su rendre la mélancolie proche de la mort et les joies brèves, brutales et matériellement émouvantes. Elle a décrit avec une extraordinaire lucidité, la vie d’une femme française, éclairée, aimable et bonne, dans ce milieu tout neuf pour elle et vieux de tant de siècles, et elle a jeté, au milieu de ses récits en prose, des impressions en vers qui rendent mieux et plus profondément certaines sensations. Il n’y a rien là de frelaté ni de prétentieux, et cela devrait être placé au premier rang, pas très loin de Maria Chapdelaine.

M. Auguste Dupouy s’est moins attaché aux aspects de l’Océan breton, bien qu’il en photographie de jolis morceaux, qu’aux pêcheurs même. Il a prétendu raconter ce qui se passe entre Camaret et Quiberon pour les sardiniers, les thoniers, les chalutiers, les langoustiers, et le succès qu’il obtint a été fort appréciable.

L’histoire a sa part dans le livre de M. Étienne Dupont, la Bastille des Mers. C’est du Mont Saint-Michel qu’il s’agit et des Exilés de l’Ordre du Roi, de 1685 à 1789. M. Dupont s’est fait l’analyste du triste Mont ensablé ; il a publié sur son histoire et ses légendes sept volumes des meilleurs : celui-ci par sa documentation originale devrait mettre fin à infiniment d’erreurs et de mensonges, mais quel historien aura raison d’une calomnie ?

Un exercice que s’est procuré, dans sa ville natale, pour occuper les loisirs d’une agréable vie provinciale, un gentilhomme du pays, M. Fougeray du Coudrey, et qui aboutit à défricher un morceau d’histoire de France, ainsi va pour Granville : Granville et ses environs pendant la Révolution ; ce ne sont pas seulement les événements qui lèsent la Nation entière et toutes les classes de sa population, mais ceux spéciaux à ces plages prochaines où abondent les émissaires de l’ennemi, et c’est, entre Vendéens et Anglais, le parti à prendre pour la Patrie. Ce parti, Granville le prend et s’y tient. Les marins du Commerce, instruments inestimables de la défense, servent les pièces et impriment le mouvement ; les habitants sur le rempart entretiennent le feu et brûlent leurs maisons plutôt que de les laisser aux brigands. Ils brisent la hardiesse de l’attaque en se jetant au-devant de Stofflet et de ses bandes. Et puis, l’ennemi repoussé, ils subissent ce proconsul Le Carpentier, qu’on ne vit point quand on se battait, mais qui, comme bourreau, trouva à paraître. Et Le Carpentier travaille si bien que, trois ans plus tard, Granville, cette ville patriote qui a si magnifiquement battu les Vendéens, menace d’appeler les Royalistes et les Anglais — mais Bonaparte survient...

Il faut donner place ici à un livre très étudié de M. Louis Bordeaux : La Question du Rhône, projets d’aménagement du fleuve, navigation, énergie hydraulique, irrigation, etc. L’auteur nous initie ainsi, jusque dans les détails, à un projet qui peut changer entièrement la face d’une grande contrée. À la vérité, on peut se demander si les intérêts français sont ici les mêmes que les intérêts helvétiques, et s’il convient d’adopter une législation qui a pour bases le traité de paix de 1814 et l’acte final du Congrès de Vienne, conclus tous deux contre la France au profit des cantons. On pourrait croire qu’il y aurait au moins lieu à une révision, mais ne peut-on craindre que, comme dans l’affaire des zones, le respect des prétentions des faibles n’ait pour conséquence l’abandon des droits de la France ?

C’est ce qu’apprendrait le livre de M. C. G. Picavet, La Suisse. La Suisse est une nation et pourtant elle est composée de deux races germanique et latine ; parlant quatre langues : française allemande, italienne et romanche ; partagée entre deux confessions, protestante et catholique, et, grâce à ces expressions diverses, elle se tient constamment en équilibre et tire du plus fort les avantages que son ambition lui fait désirer. Grâce à quoi, l’unité suisse, nous dit-on, a résisté à la tourmente d’une guerre qui battait de tous côtés sa frontière. Cette histoire est connue, à peu près jusqu’à la fin de l’Empire, mal depuis 1815, pis depuis 1848, point depuis 1914. Le résumé qu’en apporte M. Picavet fournira d’utiles lumières.

De la Suisse, nous passons, avec M. Rivet, chez les Tchéco-Slovaques. M. Rivet nous renseigne avec soin sur le nouvel état, sur les Allemands de Bohême, sur les Sokols, sur l’armée, sur les questions religieuses, sur la constitution et les partis, sur l’évolution du mouvement ouvrier, sur le commerce et l’industrie, sur le rôle que les Tchèques doivent jouer dans la politique européenne et dans la politique française. Il faut que nous les aidions à se « dégermaniser » et à rétablir toutes les traditions slaves tombées en désuétude, depuis quelques générations. M. Rivet met dans son livre l’agrément qu’il sait apporter dans ses correspondances du Temps ; il est prodigue de louanges et économe de critiques.

M. Naudeau, correspondant du même journal, n’eut point en Russie les mêmes succès que l’auteur du Dernier Romanof. Dans son livre : En prison sous la Terreur russe, il raconte, sans violence de paroles, mais avec une entière sincérité ce qu’il a vu : « La parodie d’une dictature du prolétariat aboutissant, dans la pratique, à une tyrannie exercée par un petit nombre de théoriciens monomanes, de visionnaires, de lunatiques de bohèmes et de galefretiers. »

Nous voici encore chez les sauvages. Entre le Victoria, l’Albert et l’Édouard, dans le vicariat de l’Uganda, à la suite du père Julien Gorju, des Pères blancs. Le père Gorju a entrepris d’exposer l’ethnographie de cette partie des possessions anglaises et, comme il y a séjourné vingt-cinq années, qu’il y a minutieusement étudié les mœurs et les coutumes des populations dont il entend et parle la langue, c’est un livre très neuf qu’il apporte ; si certaines pages demeurent obscures, c’est sans doute que nul rapport, si lointain soit-il, ne semble exister entre ces hommes et nous. Qui sait pourtant s’ils n’ont pas été touchés, au début du XIVe siècle, « par des chrétiens venus d’Éthiopie », s’ils n’ont pas été visités par quelque Portugais qui a dressé la carte de leur pays ? Ces mystères-là, comme bien d’autres, seront révélés quelque jour, et ce sera sans doute par les Pères blancs.

D’une autre contrée d’Afrique, sous cette déclaration : Récit authentique, le capitaine Garenne apporte un livre, la Forêt tragique, qui sous une forme romanesque, raconte un épisode de guerre à Madagascar. Le récit dramatique n’est point trop gâté par les violences dont on saupoudre à présent les récits de guerre. Il y en a pourtant quelques-unes qui sont superflues.

 

Parmi les livres que la Guerre inspira, on a peine à établir une classification : il y a des souvenirs personnels, parfois d’une portée générale, comme Intrigues et diplomaties à Washington de M. G. Lechartier, des sommaires comme la Narration succincte des événements en 142 pages par le général Canonge ; des récits très simples qui ont la justesse et la précision d’une photographie instantanée comme la Bataille de Foch de M. Recouly ; il y a des dissertations de philosophie religieuse ne visant à rien moins qu’à « former un corps de doctrine sur la Guerre », la Guerre française et chrétienne de M. Noël Halle ; il y a, sur les instruments d’attaque et les outils de guerre, des dissertations accompagnées de chiffres probants et parfois d’anecdotes, comme les Camions de la Victoire de M. Paul Heuzé. Et puis des récits tout droits comme celui de M. Nouailhac, agrégé de l’Université, docteur ès lettres : le Six-trois au feu ; un plus émouvant encore de M. Valmyre Bienfait, Comme ceux de quatre-vingt-douze. Instituteur dans une petite commune de l’Aisne, Vauxaillon, 615 habitants, M. Bienfait, parti sous-lieutenant de complément, est rentré chef de bataillon et chevalier de la Légion d’honneur. Seulement, ce n’est point comme en quatre-vingt-douze qu’il a mené sa troupe, mais avec une intrépidité égale, une ténacité supérieure, une surprenante adaptation aux formes de la guerre moderne.

Celui-là est le héros ; viennent ensuite les narrateurs qui se contentent à moindre fin, M. Paul Cazin qui excelle à adapter ses humanités aux détails de la Guerre à laquelle il est employé ; M. Georges Motte, de Roubaix, qui, enveloppé dans un coup de filet des Allemands à Radinghem, fut, après un rude voyage, enfermé dans un camp de prisonniers à Merseburg, puis interné dans un château royal à Celle, prodigieux changement dont les raisons échappent, car il y eut bien des incertitudes dans leurs décisions ! Et il y a encore de M. P. R. Roland-Marcel, sous le titre la Mutte sonnera, un recueil de tableaux intéressants et d’anecdotes qui ont de la vivacité et de la grâce, parfois une rudesse dans le propos qui semble inutile ; mais c’est entre soldats.

On est arrivé à passer bien des discours aux soldats, sous prétexte qu’ils les tenaient en guerre ; après trois ans ne conviendrait-il pas qu’on rentrait dans un langage moins coloré, surtout lorsqu’il s’agit d’un jeu d’esprit, tenu par des gens de lettres qui n’eurent avec la guerre que ce trait d’union ? Aussi bien les plus beaux livres qui en parlent se passent fort bien de ce piment. Ainsi Je recueil de M. Jean des Cognets : Sous la Croix de sang ; ainsi le Dernier Pater du capitaine François de Lagarenne ; ainsi les Lettres du capitaine Pierre de Saint-Jouan qu’a recueillies et publiées M. Geoffroy de Grand-maison ; ainsi, du Père Bessières, Ames nouvelles : Histoire d’instituteurs soldats : Pierre Lamouroux et Albert Thierry. L’Académie avait couronné un livre d’Albert Thierry, l’Homme en proie aux enfants. Pierre Lamouroux était moins accessible et ses idées anarchiques demeuraient brumeuses. Il s’en est dégagé, comme Thierry, pour aboutir, en même temps qu’à la foi patriotique, à des convictions religieuses très ardentes. Plus rude sans doute, peu tourné au mysticisme, Gabriel-François Franconi, un héros, s’est contenté, aux jours de permission, d’ajouter à ce beau livre que vous avez couronné : Un tel de l’Armée française, des poésies poivrées, audacieuses, brillantes, où claque, bruit et s’agite l’habitué d’une des plus vieilles rues du vieux Paris.

Mais Franconi n’est point un pédagogue ; il n’a point les aspirations d’un Bienfait, d’un Lamouroux ou d’un Thierry, non plus celles d’un Joseph Martin qui, avant d’être sergent-fourrier à la 12e compagnie du 45e d’infanterie, avait acquis, sur ses élèves du Collège de Normandie, presque ses contemporains, un ascendant dû à un libre commerce d’idées et de rêves. Il est tombé comme eux et le maître a communié dans une mort glorieuse avec ses disciples.

Il y aurait encore bien des livres à citer sur lesquels on regrette de passer, comme le recueil des discours prononcés par l’abbé Marcel, curé doyen de Fraulhoy, en l’honneur des Morts du Montsaugeonnais, comme les fermes vers de M. Philippe Dufour précieusement illustrés par son fils ; comme un roman, le premier à ce qu’il semble, Verdun, journal de guerre d’un civil par M. Henri Frémont ; mais l’intérêt de ces œuvres fort diverses ne tient guère devant celui d’un livre qu’on s’accorde à placer au rang le plus distingué : Ludendorff par le général Buat. Il est précieux de trouver sous la plume du chef d’État-Major de l’armée française une étude d’ensemble sur le chef d’État-Major des armées allemandes. Ayant traduit de l’allemand les Souvenirs de Guerre de Ludendorff, le général a voulu y donner pour introduction quelques indications sur l’homme, qui ont fait un livre. On peut s’étonner que ce représentant caractérisé du militarisme prussien soit le fils d’un négociant poméranien et qu’appartenant à une famille si peu aristocratique, il ait été admis à douze ans à l’École des Cadets de Ploen, mais il faut croire qu’il y avait, dès lors, avec la noblesse de race, certains accommodements. Ludendorff n’en a pas moins été le représentant de la politique prussienne, qu’on appelle à présent on ne sait pourquoi bismarckienne, car depuis Frédéric Ier, elle fut pareille et ne connut de règle que la force. Le général Buat a partagé son Étude en trois parties : L’homme, son rôle, ses manœuvres. Quelque intérêt que présentent ses campagnes de Pologne et de Russie et sa campagne de 1916 en Roumanie, il les expédie rapidement, pressé, comme le lecteur, d’arriver aux deux années décisives sur le front français. Ici, il énonce, selon des formules sévèrement historiques, en s’interdisant toute déclamation et tout hors-d’œuvre, les événements qui se sont présentés devant Ludendorff et les remèdes qu’il y a cherchés ; mais Ludendorff a rencontré un homme qui, maître, à la fin, de conduire ses troupes selon ses méthodes, débarrassé des politiciens, et libre de faire son métier de soldat, oppose sur l’échiquier pièce à pièce et ne remue son bois qu’à coup sûr. Celui-là, il serait mal à propos de le louer ici : c’est notre confrère, M. le maréchal Foch.

 

Ceux qui nient l’utilité des Concours académiques n’ont point regardé quelle variété d’études ils assemblent et que peut-être ils encouragent. Cette année, votre Compagnie a vu défiler devant elle une histoire presque complète de la Littérature, depuis l’antique, aux premiers âges, jusqu’à la plus moderne, et de ces derniers temps. On eût aimé à citer d’abord : Socrate et la Pensée moderne dont l’auteur, M. René Millet, ancien ambassadeur, corrigeait les épreuves, lorsque la mort vint le surprendre. « Pour la première fois, le philosophe qui entreprit de fonder la science de la pratique, y était, étudié par un homme d’action — un homme d’action extrêmement cultivé, tout imprégné de l’esprit grec. » La mort nous ravit le droit de couronner son livre, mais ne saurait nous empêcher de le saluer.

Ensuite et à mesure qu’ils se présentent, voici la seconde partie de l’histoire de la comédie romaine, Plaute, par M. G. Michaud, travail considérable et méritoire ; M. Ransons y ajoute le Théâtre de Plaute traduit en vers, ainsi que celui de Térence ; M. Henri Maninat donne une traduction littérale en vers des Bucoliques. Les études latines ont donc encore des fidèles et c’est tant mieux pour la Langue et la Littérature françaises.

Voici plus fort : sur un sujet qui ne fut jamais traité de nos temps, dans nos Universités, M. Pierre de Labriolle, aujourd’hui professeur à l’Université de Poitiers, après avoir douze années durant enseigné à Fribourg-en-Brisgau, apporte un ouvrage qui lui fait le plus grand honneur : l’Histoire de la Littérature latine chrétienne. Des premières versions latines de la Bible et des premiers écrivains latins chrétiens au seuil du moyen âge, à Boèce et à Grégoire de Tours, n’est-ce pas une Encyclopédie à remuer et quelle bibliothèque à parcourir ! mais M. de Labriolle n’exagère point ses mérites, peut-être même ne les développe-t-il pas assez. « Cette vivante littérature chrétienne, dit-il seulement, mérite d’être mieux étudiée qu’elle ne paraît l’être communément et quiconque s’intéresse à l’histoire des idées ne regrettera pas d’avoir porté de ce côté son effort. »

Nous n’avons pas, comme l’an dernier, à nous arrêter à la Renaissance, il faut aller droit à Montaigne et à l’édition des Essais qu’on peut dire définitive et qui fut établie par MM. Fortunat Strowski et François Gibelin. M. Pierre Villey, professeur à l’Université de Caen, y a joint un chef d’œuvre : les Origines des Essais. Avec des yeux dont le regard est éteint, il a su reprendre tous les livres où Montaigne a cherché et trouvé des faits, des phrases, des mots. Il a reconnu les lectures où le Maître s’est renseigné et il a rapproché les auteurs anciens et modernes d’où lui sont venues des idées et des anecdotes. C’est un beau livre d’une forme classique et la ville de Bordeaux qui l’a publié est en droit de s’en enorgueillir. On voudrait que chacune des villes universitaires rendît à ses illustres enfants un pareil hommage.

Mme de La Fayette imagina-t-elle la princesse de Clèves ou la copia-t-elle d’un personnage historique sur qui elle recueillit des témoignages et des récits ? On en discute encore après trois siècles et, étant admis qu’il s’agit d’un être réel, on est loin de s’accorder sur le nom qu’on lui donnera. Tel est le prestige qu’un « joli style » assure à une aventure qui n’a peut-être rien eu d’extraordinaire. Mlle Valentine Poizat croit que la dame en question est Anne d’Este, duchesse de Guise et plus tard duchesse de Nemours, et comme Mme de La Fayette nous a rendu très chers ses deux héros, Mlle Poizat s’est imaginé que ceux qui les aiment s’attacheront à ce qu’ils furent en réalité. D’autant que, comme l’a dit M. de la Rochefoucauld, l’homme qui la connaissait le mieux, Mme de La Fayette était vraie. Mlle Poizat n’a épargné aucune recherche pour se mettre au fait et elle y est pleinement arrivée.

Dans les trois volumes que M. Louis Ducros consacre à Jean-Jacques Rousseau se trouvent élucidées, avec beaucoup d’indépendance, les obscurités de son existence. « D’après la suggestion de La Harpe, l’auteur s’est proposé d’étudier, dans tout le cours de la vie de Jean-Jacques, les rapports de son caractère et de ses ouvrages. Il montre l’homme d’abord ; il le suit dans ses aventures ; il recherche quelle fut sa folie, quelle en a été la forme, comme on en discerne le développement. Il se défend d’exercer ici une curiosité malveillante ; mais comment comprendre l’œuvre d’un écrivain dont la matière est lui-même, si l’on ne commence pas par élucider sa personne, sa santé, ses mœurs, ses habitudes ? Pour M. Ducros, Rousseau est l’écrivain le plus original dans tous les sens du mot, l’écrivain le plus éloquent, et le seul vrai poète du XVIIIe siècle avant la Révolution. Quant à son influence sur les époques qui l’ont suivi, elle est immense et unique dans toutes les littératures. »

De Quimper nous est arrivé, en des cahiers dactylographiés, un précieux ouvrage sur Fréron. La résolution prise par l’Académie d’accepter, sous cette forme, les ouvrages soumis à son jugement était bonne, mais il est fâcheux qu’on n’ait pas, dans tous les cas, pris soin de relier les feuilles volantes qui, sur papier mince, s’éparpillent à tous les vents. Aussi ne les agréera-t-on l’an prochain que numérotées et brochées.

Fréron après sa mort, fut fort oublié et son œuvre tomba dans le mépris. On s’en rapporta à ce qu’avait dit de lui M. de Voltaire, auquel s’étaient joints Diderot, d’Alembert, Marmontel, La Harpe et des philosophes à la douzaine. On ne lui tint aucun compte que, pendant plus de trente ans, il fût demeuré fidèle à ses convictions religieuses, littéraires et politiques, qu’il fût resté debout dans une pareille tourmente, tenant tête résolument à une meute d’adversaires qui pour protecteurs recherchaient volontiers, en France et à l’étranger, les gouvernants sensibles aux flatteries philosophiques. Non seulement il se défendit, mais souvent il devança l’attaque. Entre Fréron, avec les 197 volumes de l’Année littéraire, et Louis Veuillot, avec l’énorme fatras de l’Univers, n’y a-t-il pas lieu à comparaison, et à l’honneur de qui ?

La mort empêche de parler du joli livre sur Baculard d’Arnaud qu’un tout jeune homme de dix-sept ans, Bertran de la Ville Hervé, le fils du poète, avait pensé présenter à l’Académie. Baculard n’est point si méprisable et les belles images qui ornent ses œuvres montrent en quelle estime on le tenait. Mais son biographe est mort à l’âge où il était presque un enfant, un enfant plein de promesses, dont la mort a tué son père.

À présent, voici les Romantiques. M. Arbelet est un des Stendhaliens les plus actifs et les mieux armés et il est l’ouvrier principal de cette édition des Œuvres complètes, qui sera assurément une des plus intéressantes acquisitions de notre temps. Les deux volumes qu’il donne aujourd’hui embrassent la jeunesse de Beyle de 1783 à 1802, c’est-à-dire qu’il le quitte à dix-neuf ans : cela est tôt et que faudra-t-il de volumes pour la vie entière ? On apprend ici les origines, la première enfance, le milieu familial, les luttes que Beyle y engage, son séjour à l’École centrale, le départ de Grenoble. C’est ensuite, à Paris, le séjour chez les Daru ; puis Milan, les spectacles et l’amour. Pour la guerre, Beyle n’y a guère de goût, ou s’il en a, il est incertain et fugitif. On a peine à croire qu’il ait aimé la gloire d’un amour naïf, passionné et romanesque, car il préfère au métier de dragon du 6e, celui d’aide de camp, qu’il quitte bientôt pour recouvrer son entière liberté et faire à Paris, momentanément, l’homme de lettres.

C’est une bibliothèque entière qu’il faut présentement amonceler sur Sainte-Beuve si l’on veut connaître quelque chose de l’homme, de sa vie et de son œuvre. M. Louis-Frédéric Choisy, professeur à l’Université de Genève, vient d’y ajouter un volume. Il a étudié, sans doute avec infiniment de tendresse, un héros auquel il ne se contente pas de reconnaître beaucoup d’esprit, d’intelligence et de pénétration, mais auquel il prête tant de vertus qu’il supprime dans celle de ses liaisons qui fut le plus authentiquement enregistrée, le charnel qui l’en offusque. Il suffit pour cela, dit-il, de supposer à l’avance que les désirs ont été satisfaits et de vivre ensuite comme s’ils l’avaient été. Cette interprétation du Livre d’Amour ne saurait manquer d’étonner, mais M. Choisy croit prouver son dire en insistant sur la liaison épistolaire que, de 1856 à 1868, Sainte-Beuve entretint avec Adèle Couriard, Genevoise bigote qui comptait le convertir et dont il ne désespérait pas de se faire aimer. Il la vit ; Adieu paniers...

Victor Hugo n’est point à une édition près. Certaines se trouvent suspendues qu’on estimait désirables comme celle de l’Imprimerie Nationale ; en voici une qui commence à paraître avec quantité de notes et de commentaires, dans la Collection des grands Écrivains que dirige à présent M. Gustave Lanson. Dans la reproduction d’une œuvre littéraire telle que la Légende des Siècles, certains commentaires sur la politique sont-ils bien à leur place ? n’eût-on pas été bien inspiré en rejetant diverses anecdotes apocryphes ? les violences ne sont-elles pas inutiles à la connaissance d’un tel poème ? les épithètes du commentateur « contre le rôle tenu par les auteurs du coup d’État » ne sont-elles pas pour rebuter ? Que sera-ce de M. Paul Berret lorsqu’il publiera les Châtiments, Napoléon le Petit et l’Histoire d’un Crime ? Quelles légendes adoptera-t-il, lui qui prend au sérieux l’affirmation d’Alexandre Dumas que la tête d’Hugo fut mise à prix 25 000 francs ? Nul ouvrage n’est plus consciencieux, mais sert-il celui qu’il commente et qu’il explique ? augmente-il l’admiration qu’on éprouve à la lecture de ses vers ? prête-t-il de nouvelles beautés à Ruth et Boz et à la Conscience ? — c’est une autre question.

Le Louis Bouilhet (1821-1869) qu’apporte M. Louis Letellier est la biographie très 1ittéraire, très suffisamment documentée, d’un poète dont les vers étaient généralement médiocres et les idées plates. Né à Cany où son père était sous-intendant du château ; élevé, après la mort de son père, par les bontés de la duchesse de Luxembourg, il végéta sans passer d’examens, voulut être médecin, fit des vers, crut avoir découvert au théâtre une source d’inspirations historiques — très proche de celle de Ponsard — et trouva dans l’amitié de Flaubert l’encouragement d’une fâcheuse admiration. Après divers échecs qui lui avaient inspiré de cruelles déclamations, il obtint un succès avec Melaenis, conte romain, dédié à Gustave Flaubert, et, sans doute, publié par ses soins. Il quitta alors Rouen pour Paris où l’appelait son ami et où il se croyait assuré de pain, grâce à Mme Louise Collet, et de gloire, grâce à ses drames ; il s’arrêta à Mantes d’où il chercha une retraite en sollicitant de reprendre à Cany la place d’intendant qu’avait occupée son père. Flaubert le fit nommer bibliothécaire de la ville de Rouen. « On t’a mis là, lui disait-il, pour faire des vers et non pour ranger des bouquins. » Ce fut d’ailleurs la règle de conduite que Flaubert s’appliqua à lui-même lorsqu’il fut nommé bibliothécaire hors cadre à la Mazarine. Peut-être a-t-il moins servi qu’il n’a cru à l’illustration de son ami lorsque, par des injures excessives, il poursuivit les Rouennais qui ne s’enivraient point à la gloire de Bouilhet. Le mot était gros, mais l’amitié permet les grossissements.

Sous le titre : l’Esthétique des Goncourt, M. Pierre Sabatier a étudié, d’une façon intéressante l’œuvre imprimée des deux frères. Peut-être eût-il dû mener un peu plus loin son enquête sur leur origine, leur famille et leur milieu, et eût-il gagné à rechercher, près de parents qui leur restèrent constamment fidèles, des renseignements précis. Certaines affirmations étonnent que les faits eussent démenties, mais l’essentiel n’est point aux discussions plus ou moins profondes sur des questions auxquelles les Goncourt n’ont jamais pensé et sur des intentions qu’on découvre aujourd’hui au fond de leur esprit : l’essentiel est que ce volume, après avoir passé par la Sorbonne, a été distingué par l’Académie et que l’œuvre des Goncourt — l’œuvre historique en particulier — a reçu ainsi une consécration qui ne manquera point de réjouir leurs admirateurs et leurs amis. Quant à leurs romans, on ne les expliquera que si l’on prend comme thème leur vie et les accidents, même médiocres, qu’ils ont éprouvés ; éléments que fournira seule la publication intégrale de leur journal.

M. Laborde Milàa présente sous le titre : Un essayiste, Émile Montégut, une biographie intéressante : de 1847 à 1875, M. Montégut a exercé, par la Revue des Deux Mondes et par le Moniteur où il collaborait, une influence sur la littérature de son temps. « Il a jeté à pleines mains à sa génération, écrivait Arvède Barine, les vues originales, les aperçus ingénieux et profonds. Il l’a comblée de jouissances littéraires uniques en leur genre. » Il a poursuivi, dans la Revue des Deux Mondes, cet enseignement sur l’Angleterre et sur l’Amérique qui a détruit tant de préjugés, apporté tant d’idées à la littérature française. Par Amédée Pichot et par Defauconpret, les Français avaient appris qu’il y avait eu un Shakespeare, un Lord Byron, un Walter Scott, un Cooper. À cette époque préhistorique, la France avait une Revue britannique, vivante, active et documentée. Elle avait Forgues qui excellait à rendre le roman anglais accessible et même agréable ; elle avait des collecteurs de romans étrangers ; elle eut enfin Montégut qui reprit Shakespeare et excella à le traduire. L’on peut dire que M. Montégut fut quelque temps accrédité, avec Pierre-Amédée Pichot, pour représenter, près de la France, les lettres anglaises et c’était là une mission tout à fait utile et qu’ils remplissaient à miracle.

Sully Prudhomme a été loué ici même par le plus illustre des mathématiciens contemporains ; voici qu’à présent sa poésie fait l’objet d’une thèse de doctorat, et cette thèse, qu’a présentée et soutenue M. Henri Morice devant l’Université de Rennes, a été conçue, écrite et passée par un aveugle. L’abbé Henri Morice était, vers le début du siècle, professeur de rhétorique au Petit Séminaire de Sainte-Anne, il ressentit alors les premières atteintes du mal qui, après une succession d’accidents, devait lui enlever complètement la vue. Il tenta pourtant de réaliser la thèse qu’il avait projetée et si le titre qu’il a choisi : La Poésie dans l’œuvre de Sully Prudhomme, ne semble point avoir été complètement rempli, du moins faut-il admettre que l’abbé Morice a fait large part à la philosophie et à la science que Sully s’est efforcé de mettre en vers durant la seconde moitié de sa vie. Il est permis de préférer la première et de se rappeler, comme dit Sainte-Beuve,

Le Poète mort jeune, à qui l’homme survit,

Sully, il le disait à chaque rencontre, a couru constamment après une foi qui lui a toujours manqué, et, après qu’il eut dépassé l’âge des pensées claires, des impressions tendres, des soupirs passionnés, il s’est péniblement débattu entre les croyances qu’il avait cru rejeter et auxquelles il demeurait intéressé malgré tout et les négations que sa raison opposait à sa conscience. Nul ne fut plus malheureux que lui, malgré les succès qu’il avait obtenus et qui eussent pu satisfaire une ambition d’ailleurs très éveillée.

L’Académie a décidé de donner un prix au Verlaine de M. Ernest Delahaye, « étude très documentée et très littéraire de l’homme et de l’œuvre », Par bonheur, l’Académie dispose d’autres fondations que le prix Montyon. Autrement il lui eût été difficile de distinguer un livre comme celui-ci, et comme le Groupe de Médan où MM. Deffoux et Émile Zavie racontent l’histoire de quelques écrivains naturalistes dont un au moins eut un grand talent.

Il s’est introduit en France, particulièrement depuis la guerre, dans le roman et dans l’étude de mœurs réalistes, un langage pour lequel un glossaire est indispensable ; d’autant plus que cette langue écrite tend à disparaître comme langue parlée. C’est pourquoi M. Henri Bauche a établi, du langage populaire, une grammaire et une syntaxe et il a recueilli le Dictionnaire du français tel qu’on le parle dans le peuple de Paris avec tous les termes d’argot usuel. Cette première station où sont admis les mots qui, quelque .jour, peut-être, passeront dans le Dictionnaire de l’Académie, a été établie avec beaucoup de soin et de science : M. Bauche permet ainsi de comprendre certaines locutions imaginées, comme divertissement, au cantonnement ou en marche, en prison ou au bagne, et qui ont dès à présent disparu ou changé de sens. Ce qu’il enregistre est de l’immédiat.

Tout au contraire, M. Édouard Bonnafé dans son Dictionnaire des Anglicismes recherche et retrouve les mots qui ont sauté le canal et sont venus s’échouer chez nous. Il poursuit parfois leur cabriole jusqu’au XIVe siècle, mais les saisit surtout à partir de la fin du XVIIIe siècle, indiquant, avec titre et page, le parrain du vocable et son introducteur dans la langue. Aussi fournit-il un Index bibliographique où figurent les écrivains les plus notoires depuis Voltaire jusqu’à About en passant par Chateaubriand, Gautier et M. Paul Bourget. Toutefois faut-il accepter comme anglicisme, le mot anglais que le voyageur français est contraint d’employer pour nommer des objets ou désigner des habitudes que notre langue ne connaît pas ?

 

Avant d’arriver aux divers concours de poésie, nous ne saurions passer sous silence certains ouvrages qui ont été couronnés et qui ne rentrent dans aucune des catégories que nous venons d’examiner. Ainsi la biographie de Claudio Monteverdi, l’illustre compositeur qui a substitué le drame musical à l’opéra, qui a fait place à l’humanité réelle, à la vérité de la vie, sans égarer le public par des habiletés de métier ou des formules de virtuosité ; qui a réagi contre les traditions, qui a compris enfin que, seules, les œuvres où la passion, les caractères, l’expression de la douleur et de la joie étaient étudiés sérieusement, pouvaient, malgré le recul des âges, avoir chance de succès. » M. Louis Schneider, l’auteur d’un Schumann et d’un Massenet fort appréciés, s’est proposé d’écrire une vie complète de Monteverdi et il y a parfaitement réussi. Le Watteau de M. Camille Mauclair est un petit livre charmant et mesuré où un artiste a su expliquer ce qu’il y a d’unique dans l’ « Embarquement pour Cythère ». Il n’a pas craint d’emprunter, pour rendre justice à Watteau, les mots des Goncourt qui seuls peuvent satisfaire ses admirateurs, il n’a point reculé devant les rapprochements entre la santé physique du Maître et le développement de son talent : ce ne sont pas là ses pages les moins suggestives.

Le Wells de M. E. Guyot est, paraît-il, un livre important. « L’auteur dégage toutes les grandes idées directrices qu’a données M. Georges Wells de la société anglaise et il suit sa construction de la société future. Il fait apparaître l’unité de tant d’œuvres d’espèces si diverses. Il initie les Français à un système de pensée dont l’influence est grande dans le monde anglo-saxon et tend de plus en plus à le dépasser.

Nos amis de Flandre nous envoient une suite de brochures tout à fait précieuses où ils confondent leurs admirations par-dessus la frontière. Les Almanachs des Amitiés de France et de Flandre sont au premier rang, puis les jolies plaquettes sur Verhaeren, sur Péguy, sur Rubens, sur les Pays-Bas, sur les Arts en Belgique ? On n’a pu donner à l’ensemble qu’un salut, mais si cordial !

Le livre de l’abbé Bricout, Mgr d’Hulst apologiste, excède les bornes du concours Juteau ; son mérite, qu’on dit éclatant, n’est pas de ceux qu’on peut apprécier ici. De même serait-il ambitieux de juger des vies de saints dont certaines ont une valeur historique : ainsi la vie de saint Grégoire VII par M. Augustin Fliche. L’auteur ne s’est point dissimulé les redoutables obscurités des problèmes qu’il abordait, et il promet d’apporter, dans quelques mois, une critique, sans doute décisive, des sources narratives de l’histoire d’Hildebrand. La belle vie de sainte Colette de Corbie est présentée par M. Paul Claudel, en ce temps-là ministre à Copenhague, dans une sorte de poème de trois pages où il annonce, de sainte Colette, « qu’elle est libre dans le Ciel, qu’elle est ensevelie dans la lumière ». Mme Sainte-Marie-Perrin dont l’œuvre est ainsi prédite, paraît moins abstruse. Elle conte avec agrément la vie d’une de ces recluses volontaires qui vivaient enfermées, plus ou moins, dans un mur, comme la Sachette de Notre-Dame de Paris, et comme les moines de Troïtsa à l’Ermitage de Getsémane. Seulement, au bout de quatre années, Colette s’est démurée, sur l’injonction d’une autre recluse vivant en Avignon qui lui ordonna de réformer les Franciscains. Il y a aussi, dans cette affaire, un moine qui aurait dû aller à Jérusalem et qui s’arrêta à Avignon, pour, de là, retourner à Corbie : il y a de fort grandes dames, qui, pour voir Colette, n’hésitent pas à de longs et périlleux voyages ; mais il y a surtout, une suite de visions qui ont pour objet la réforme des Franciscains : Colette voit saint François, à genoux devant le Christ, lui présenter une femme et requérir de sa miséricorde que cette femme lui fût donnée et concédée pour ranimer ses ordres, et, à la requête de François, le Christ incline la tête et acquiesce. » Or, c’est de Colette qu’il s’agit. Mais Colette résiste et Dieu lui envoie une nouvelle vision. Il a cette fois rassemblé bien du monde : le Christ, sa mère, saint François, sainte Claire. Marie-Madeleine, saint Jean l’évangéliste et Colette. La Vierge, prenant Colette par la main, la donne à saint François. Mais Colette redoute que de telles apparitions ne soient l’ouvrage du Malin et, en effet, le Malin l’a si vivement persécutée qu’elle connaît « tous ses tours ». Et Mme Sainte-Marie-Perrin nous en dévoile un large recueil. Cela est bon : à la vérité, en histoire on a moins de certitude. Ainsi peut-on clouter que Colette ait rencontré Jeanne d’Arc à Moulins. Moyennant des coïncidences matérielles favorables, Mme Sainte-Marie-Perrin arrive à le supposer, mais ce l’est pas un article de foi.

Quelle que soit la multiplicité des prix offerts par des Associations, des journaux ou des libraires pour encourager l’industrie des romans, certains viennent encore à l’Académie, que les concurrences désarment au moins autant que les recommandations. Il est équitable pourtant de signaler les meilleurs de ceux qui ont été présentés : Thi-Ba, fille d’Annam, par Jean d’Esme, gracieuse et touchante idylle rapportée d’Indo-Chine ; la Vie inquiète de Jean Hermelin, par Jacques de Lacretelle et sur le même plan : Gilbert Tiennot, par Marguerite Henry Rosier. Enfin la Vie de Grillon, par Charles Devenue : « La vie d’un insecte est étudiée ici par un écrivain et un poète. »

 

C’était cette année, pour le prix du budget, le tour de la poésie. L’Académie avait proposé pour sujet : le poème, il semble que ce peut être pour libérer des imaginations et doter chaque poète du droit d’être lyrique, selon sa fantaisie.

M. Jean Suberville, qui a remporté le prix, a intitulé sa pièce de trois cents vers : Deo ignoto. C’est un dialogue entre le Dôme des Invalides sous lequel repose Napoléon et l’Arc de l’Étoile qui abrite un soldat inconnu. Ce soldat représente l’Armée qui, cinq années durant, a défendu le sol sacré et qui a triomphé. Le vers est bien fait, il est redondant, équilibré et vigoureux. Vous en jugerez mieux, quand, tout à l’heure, on vous en dira quelques fragments.

On signale au premier rang, le Poème d’Assise par Émile Ripert. L’auteur de la Renaissance provençale est un artiste ; il excelle à manier les rythmes, et, si l’on souhaiterait parfois qu’il fût plus sévère pour lui-même, on sait qu’il pourrait se conformer à toutes les règles et qu’il ne s’en détache que par fantaisie. Le Poème d’Assise s’adapte à miracle au libellé du prix Saint-Cricq-Theis : « un ouvrage de poésie spiritualiste, morale, patriotique, dramatique ou autre ».

C’est à ses très chers amis, Jean Richepin et Maurice Bouchor, que, en témoignage de sa profonde affection, Raoul Ponchon dédie les rimes familières. Qu’il assemble sous le titre La Muse au Cabaret. Ce serait une singulière prétention de défendre ou d’exalter ce livre qui fut accueilli par les buveurs avec une juste dilection. Raoul Ponchon (pourquoi le Monsieur à ce nom éclatant ?) continue à travers nos temps une lignée qui remonte aux premiers jours où le Gaulois tira de la vigne le jus divin. La chanson du vin triomphe ici et aussi la chanson d’un amour sain et vigoureux qui s’accommode de la purée septembrale et d’une langue aimable et forte. Peut-être eût-on pu biffer certaines pièces, mais il faut bien un enfer.

Parmi les recueils de poèmes qui lui ont été soumis, l’Académie a placé au premier rang les Bucoliques d’Été, par Mme Amélie Murat dont l’inspiration, constamment élevée, est traduite en des vers justes et pleins ; la Guirlande de Pierre Lély ; les Lucioles de Jacques d’Anchald ; l’Ombre dorée de Charles Clerc ; les Tilleuls de juin de Eusèbe de Brémond dArs ; Sous la Croix de Sang de Jean des Cognets, l’auteur d’une Vie intérieure de Lamartine qui obtint un réel succès. Il semble que ces volumes accusent une heureuse réaction vers le vers régulier, classique et fort, le vers qui, dans ses douze pieds, enclot tout le charme de sentir, d’aimer et de vivre. Il faut saluer cette réaction. Elle était inévitable et, maintenant qu’elle se produit, on ne peut que se demander : Pourquoi si tard ?

De quel joyeux pays viennent ces chansons animées que présente Mlle Henriette Régnier de l’Opéra et qu’accompagnent des poésies de M. Maurice Bouchor : vers à chanter que mimeront, les enfants ; les silhouettes dessinées en cinq points et trois traits leur apprendront, des gestes exubérants et rythmés dont leur corps aspire à rendre l’amusement cadencé et la grâce naturelle aux femmes.

 

Le prix de la Langue française, tel qu’il a été institué par l’Académie le 2 avril 1914 « pour reconnaître les services rendus au dehors à la langue française », peut être attribué en totalité ou réparti, s’il y a lieu, en un prix de 5 000 francs, deux prix de 2 000 francs et des médailles.

L’Académie a réservé une médaille d’or à l’effigie de Richelieu à M. E.-S. Kadoorie, protégé français, originaire de Bagdad et résidant habituellement à Shang-Haï, dont la vie a été une suite d’actes de bienfaisance. Il n’est point à parler ici de ses offrandes patriotiques pendant la guerre, ni de l’appui qu’il a généreusement donné aux veuves et aux orphelins de la guerre, mais voici qui nous regarde : à Bagdad, M. Kadoorie a fait édifier un local scolaire, le plus vaste et le mieux agencé de la Mésopotamie, comportant toutes les annexes jugées nécessaires par la pédagogie moderne : jardins, cours, logements des institutrices, salons de démonstration et salles d’expérience. Le nombre des élèves n’est encore que de 1 500 et on compte le doubler. Les écoles sont ouvertes aux filles de toutes les communions. L’enseignement est donné exclusivement en français. Trente institutrices, dont une dizaine de maîtresses, ayant fait leurs études à l’École Normale de l’Alliance israélite à Paris, sont employées dans cet établissement auquel M. Kadoorie a donné le nom de sa femme, morte il y a quelques années dans un incendie, victime de son amour maternel.

La Sarre, qui fut pour la France, durant la Révolution et l’Empire, une pépinière de soldats admirables, à la tête desquels le maréchal Ney, eût dû revenir à la France ; les alliés de la France ne l’ont pas voulu. Dès 1918, dès que le général Mangin eut prescrit l’enseignement obligatoire du français dans les Écoles, Mlle Aline David, une jeune fille, vint prêter son concours à l’Administration française. Son dévouement fut outragé des plus basses injures par les instituteurs allemands, si bien que l’autorité militaire fut obligée de la protéger. Quand il plut au Gouvernement français d’abdiquer aux mains de la Société des Nations les droits traditionnels que la France avait magnifiquement rafraîchis de son épée, l’Administration des Mines domaniales françaises ouvrit des écoles et créa une inspection générale de l’enseignement du français. Mlle Aline David fut désignée pour tenir à Sarrelouis la première de ces écoles. Ouverte en 1920, avec quarante élèves, dont six petits Sarrois, cette école comptait, un an plus tard, cinq cents enfants du pays. C’était là l’œuvre de l’institutrice qui voudrait être Française de nation, l’étant déjà de cœur, de langue, d’esprit et de tradition. L’Académie entend couronner un si bel exemple pour prouver qu’elle sait reconnaître et récompenser ceux qui aiment notre pays.

Des deux prix de 2 000 francs, l’un a été décerné à M. Jean Charbonneau pour les trois volumes qu’il a publiés sous le titre : Des influences françaises au Canada. Ce livre est excellemment conçu pour mettre en lumière la conservation et le développement continu de la langue, et, par suite, de l’esprit français dans le domaine qu’elle a dû céder à l’Angleterre, il y a cent cinquante ans. M. Jean Charbonneau montre d’abord, par des exemples, quel est au Canada l’état de la littérature française et particulièrement de la poésie. Dans le second volume, Études et problèmes, il reprend et développe les raisons historiques de la persistance du français. Le troisième : Réflexions sur, l’histoire constitutionnelle du Canada, est d’une portée plus haute : il tend à démontrer que dans la politique aussi bien que dans la littérature, la volonté de conservation, manifestée par les Canadiens français, l’a constamment emporté sur la volonté de destruction des Anglo-Saxons, qui, sous tous les gouvernements qui se sont succédé au Canada, n’ont cessé de travailler à éteindre l’expansion française et à fusionner les races canadienne, française et anglo-saxonne, de façon à submerger et supprimer la française. C’est par la langue, comme le prouve M. Charbonneau, que la race française, en minorité de population, de puissance et d’argent, a su maintenir et même accroître son autorité.

L’autre prix de 2 000 francs a été attribué à un Français, M. Ch.-E. Martin, professeur à l’Université de Glasgow, examinateur à l’Université de Londres, fondateur et président de divers cercles avant pour objet l’étude de notre langue. M. Ch.-E. Martin, tout en faisant sa carrière entière en Écosse, n’en a pas moins acquis dans la tranchée, comme lieutenant d’infanterie, la Croix de guerre et la Croix de la Légion d’honneur. Ancien élève de la Faculté des Lettres de l’Université de Paris, candidat à l’agrégation d’anglais, délégué à l’enseignement de l’anglais aux lycées Montaigne, Buffon, Michelet, il fut chargé d’abord du cours de langue et de littérature françaises à l’Université de Glasgow, puis nommé professeur titulaire. Depuis vingt-deux ans, il exerçait l’enseignement du français en Ecosse lorsqu’il fut, en 1919, promu à la chaire magistrale. Quelques chiffres marquent le développement de son auditoire : de 30 étudiants en 1897, à 400 aujourd’hui ; d’un seul maître en 1897, à un professeur titulaire, un chargé de cours et 3 maîtres de Conférences en 1920. Par les formes diverses de son enseignement, par ses publications d’ouvrages classiques, par la fondation de Cercles et de Sociétés scolaires, M. Ch. Martin a rendu à la diffusion de la langue des services que l’Académie se plaît à reconnaître.

L’on avait insisté l’an dernier pour que l’Académie attribuât le prix de la Langue française à une institution que comptait patronner l’Université de Strasbourg : le libellé du prix stipulant qu’il est destiné « à reconnaître les services rendus au dehors à la langue française » rendait une telle dérogation inadmissible : Strasbourg est en France, et il ne nous convient pas de l’oublier. L’enfant devait au moins être né pour qu’on distribuât les dragées du baptême. Nos fondations ont, pour la plupart, un objet déterminé par la volonté des donateurs aussi bien que par le décret d’attribution. Mais le prix Estrade-Delcros, prix quinquennal de 8 000 francs, n’est soumis à aucune obligation stricte. Sans doute était-il souhaité ardemment par d’honorables écrivains qui y eussent trouvé la juste récompense d’une longue carrière, mais l’Académie restait libre. Si jeune fût-elle, l’œuvre existait. Elle sortait à la vérité des règles habituelles, mais on faisait valoir en sa faveur des arguments patriotiques qui justifiaient un acquiescement sentimental. L’Académie a donc attribué la Fondation Estrade-Delcros à l’institut d’Études françaises modernes de l’Université de Strasbourg.

Organisé par des professeurs de la Faculté des Lettres qui lui donnent un concours désintéressé, avec l’aide des maîtres des enseignements secondaire et primaire, cet institut a pour objet de faire connaître la civilisation, la langue et la littérature de la France d’une manière à la fois plus pratique et plus actuelle que ne saurait le faire l’enseignement régulier de l’Université. « Il s’adresse aux étudiants alsaciens et étrangers et il a pu initier ainsi, en un exercice, près de deux cents étudiants de diverses nationalités. » Comme l’institut n’a point de budget prévu et que son enseignement, quoique gratuit, n’est pas sans comporter des frais, l’Université de Strasbourg a compté sur l’Académie pour l’aider dans cette entreprise, et elle n’a pas été trompée. Mais, en échange, est-il permis de souhaiter que les professeurs de l’Université de Strasbourg se consacrent à enseigner à leurs élèves l’admiration des choses françaises et qu’ils s’abstiennent de provoquer dans des revues qu’ils dirigent des polémiques fielleuses contre des écrivains qui au moins sont Français.

Il est regrettable que nous ne puissions, des prix de Vertu, transporter aux prix Littéraires pour la mettre en regard de l’institut d’Études françaises, une œuvre alsacienne des plus modestes et des plus utiles qui a rendu, durant quinze années, de signalés services à la langue française : la Société estudiantine des Cours populaires gratuits. Avec un absolu désintéressement, pour l’amour unique de la patrie absente, cette société s’est entièrement et librement consacrée à entretenir, dans le peuple strasbourgeois, le feu caché du patriotisme, et il n’eût point été mal de la donner pour modèle à la grande sœur qui débute dans la vie avec des ressources presque opulentes.

 

Me voici parvenu présentement à la dernière partie de la tâche que vous m’avez assignée : à vous rendre compte des prix que l’Académie décerne d’elle-même sans que, dit-on, les candidatures aient été officiellement posées. Cela peut arriver.

 

Voici quelques années — des années que je préfère ne point compter — j’accompagnais près du lac Léman un Français auquel il était interdit de rentrer en France. De la rive savoisienne, un joli bateau à vapeur vint un jour le quérir sur la rive suisse pour le promener sur le lac, lui, sa femme, sa sœur et sa fille. Ce petit bateau, tout fumant des bruits qu’il se plaisait à faire avec ses petits canons, semblait un pirate pour enfants. Pour un oui ou un non, il se mettait par le travers, et, de toute son artillerie, il saluait, on ne savait trop quoi, mais jamais de moins de vingt et un coups. Cette fois-ci il exagérait. Le capitaine-propriétaire avait belle mine et grandes façons, mais un peu exotiques. Il était Moldo-Valaque. Jadis on l’appelait le prince Grégoire Bibesco. Il était à présent le prince Bassaraba de Brancovan. Quoiqu’il portât « d’azur au guerrier au naturel, vêtu, armé et casqué à l’antique, monté sur un cheval d’argent, et tenant de la dextre une épée portant à la pointe une tête de Turc », il avait épousé la fille d’un ambassadeur de Turquie, laquelle eût passé pour la muse de la musique, si Euterpe avait touché du forte-piano. Le bruyant petit vapeur ayant accosté Evian, le prince, de la rive interdite où il les avait fait venir, présenta ses enfants à son hôte. Il avait deux petites filles : de l’une, on ne voyait dans le visage que des yeux noirs qui semblaient avoir mangé toute la mignonne face blanche. Une incroyable vivacité s’exhalait du corps entier, qui s’agitait de façon que rien n’en demeurât en place. Plus tard, cette petite fille vint en France, elle s’y maria avec un gentilhomme dont le nom a paru maintes fois à l’Académie... et elle chanta, un peu comme ces délicieuses poétesses qui dans les Mille et une Nuits mettent aux récits de Schahrazade un intermède rythmé où elles parlent de l’amour, de la joie de vivre et aussi de la terreur de la mort. On eût dit que Saint-Aubin avait, deux siècles en deçà, gravé son portrait en une Odalisque dont l’image est une des plus charmantes évocations d’un Orient saturé de bonbons et de parfums.

Telle elle est restée, et elle chante le Cœur innombrable, l’Ombre des jours, les Éblouissements, les Vivants et les morts, les Forces éternelles et on la suit ainsi De la rive d’Europe à la rive d’Asie. Car c’est là qu’il faut la prendre, elle est en son pays sur le Bosphore — un Bosphore qu’elle a créé et où l’on ne s’égorge point — et sur quelle rive est-elle le plus familière. ? Elle entretient l’amour, le respect, la passion de sa beauté et, constamment, par la mort qui dissoudra son corps, elle est hantée, désespérée non pas de mourir, mais de disparaître. En des vers que parfois elle abandonne inachevée comme une couronne de fleurs qu’une jeune fille ne se soucie point de nouer et qu’elle laisse tomber sur la prairie, elle jouit de tout ce qui entoure, qui pare, qui ravit son visage ; elle jouit de toute la nature, et de ses fleurs, et de ses fruits et de ses légumes ; car elle ne délaisse rien de ce qui plaît à ses yeux, ce qui hante à ses oreilles, de ce qui vibre dans son cœur. Elle a découvert et elle exprime une forme de poésie panthéiste qui s’est accoutumée à la France, qui y a introduit des formes, des sensations et expressions qui lui sont nouvelles. Devant ces poèmes dont certains sont près du chef-d’œuvre, est-il permis de penser qu’il eût été digne de l’auteur de se conformer entièrement aux règles de la prosodie du pays qu’elle adopta ?

Le prix du Roman a été décerné à M. Pierre Villetard. M. Pierre Villetard a publié déjà neuf volumes de romans et de nouvelles. Il en est qu’on peut préférer, d’autres qu’on écarte : mais la Maison des sourires, si mélancolique dans l’exubérance de ses sensualités vénales ; Après lui, où se rangent tous les mensonges pieux de l’après-guerre ; la Montagne d’Amour, surtout les deux Bille, M. et Mme Bille, M. Bille dans la Tourmente, où l’ironie bon enfant qu’accompagne parfois une émotion à fleur de peau, découvre les vilenies et les tristesses d’à présent. Je ne dirai pas que M. Villetard n’a point emprunté quelques sourires de Dickens et d’Alphonse Daudet, mais dans son émotion qu’il arrête sur un mot bref, dans ces descriptions justes et formelles, se retrouve surtout un écrivain qui n’a pas eu toute la réputation qu’il méritait : Augustin Fillon, et M. Villetard est le neveu de Fillon.

M. Jacques Bardoux, qui est professeur à l’École libre des Sciences politiques et auquel l’Académie a décerné le prix Vitet, a considérablement écrit et presque uniquement sur l’Angleterre. Il s’est taillé, dans les trois royaumes, une principauté qui est bien à lui, et, sauf aux jours où il dut interrompre son labeur pour raffermir une santé ébranlée, sauf le temps qu’il a passé aux armées où il s’est distingué, l’on peut dire qu’il n’a point interrompu l’œuvre où il s’était engagé depuis 1898. À vingt-quatre ans, M. Jacques Bardoux publiait un premier livre, ses : Souvenirs d’Oxford dont s’accommoda sa jeune gravité. Depuis lors, dans dix-huit volumes, dans dix brochures, dans des articles sans nombre, il a développé une politique pour laquelle la connaissance approfondie qu’il a acquise de l’Angleterre lui fournit abondamment des arguments également nourris.

M. Émile Baumann auquel a été décerné le prix Alfred Née est, dit un critique, « un écrivain catholique dans toute la force du terme », et ce critique ajoute : « Ce catholique voit, tout sous l’angle de la Révélation. Il voit, il perçoit, il conçoit toutes choses selon la forme et selon l’esprit catholique. » Par là, plusieurs de ses livres nous restent, fermés. Mieux vaut prendre les romans : l’Immolé, la Fosse aux lions, le Baptême de Pauline Ardel, le Fer sur l’enclume. Ces livres ont un trait commun, « un ultime sujet : c’est l’idée catholique dans ce qu’elle a de plus essentiel… celle de la chute et de la déchéance, avec son corollaire : celle de la Rédemption ». Mais, sauf dans le Baptême de Pauline Ardel, où une conversion plus ou moins disputée forme toute la trame du livre, M. Baumann présente une suite de sujets qu’il traite avec une âpreté violente : il porte à décrire les vices une ardeur d’apôtre : d’un geste de médecin des âmes il découvre le corps des patients pour en montrer toutes les impuretés. On peut craindre à des moments — dans la Fosse aux lions qu’il ne s’emporte un peu loin, mais on ne saurait nier ni la sincérité de l’inspiration, ni la vigueur de l’exécution, et l’on rencontre parfois d’excellents paysages.

L’an dernier l’académie avait voulu honorer la mémoire d’Albert Sorel en décernant à son fils, Albert-Émile, le prix Vitet. Il lui plaît aujourd’hui de distinguer son gendre Jean Renouard, en lui accordant le prix Lambert qui, selon le libellé, est « attribué à des hommes de lettres ou à leurs veuves auxquels il serait juste de donner une marque d’intérêt public. » Depuis son premier livre : Provence, qui fut couronné, vers 1905, par l’Académie, M. Renouard a publié deux ou trois volumes de vers et quelques plaquettes. Il a appris son métier de poète, ayant été des jeunes hommes qui se pressaient à l’Arsenal autour de José-Maria. Il sait rendre, d’une main, à présent mélancolique, l’attrait intime des petites choses et il s’élève parfois dans cette brochure : Aube et Crépuscule, à des poèmes sur la vieillesse et sur la mort qui sont émouvants parce qu’il les a sentis. Il fut récemment très malade et il revient des portes de l’au-delà.

 

Tels furent les concours de 1921. Ils sont, dans l’ensemble, pour honorer les Lettres françaises. L’on s’est habitué à considérer que, seule, l’œuvre d’imagination ouvre matière, dans les journaux, à critique ou à louange. Par-dessus, on passe parfois à l’étamine une biographie de littérateur, pourvu qu’elle soit d’un dieu du jour et qu’elle le montre en ses faiblesses. Mais on ne prend souci ni de l’histoire, ni des éditions classiques, des études profondes sur des œuvres, des personnages, et des événements du passé. C’est là, par bonheur, ce qui afflue à l’Académie. Si le Roman-Montyon y paraît un peu fade et décoloré. C’est sans doute qu’on le veut ailleurs, si vif de tons et si mouvementé qu’il semblerait, ici on l’on se pique de tenue, nettement indésirable ; mais, l’auteur, s’il a du talent, trouve ici même ses revanches et, si l’Académie a banni de ses concours un de ses livres, elle n’en admet pas moins l’ensemble de son œuvre et, après du temps, l’auteur même.